Retour dans la neige - Robert Walser
Et on repart, filant sur des plaines, longeant d’épaisses forêts de sapins, passant devant un bûcheron, de pimpantes maisonnettes de gardes-barrière entourées d’un minuscule jardin et plus loin, un bord de lac scintillant. Dans le wagon, on demande quel est ce lac. Poursuivons. Beaucoup de passagers sont silencieusement assis à leur place et s’abandonnent à des pensées et à des souvenirs mélancoliques, quelques-uns rient et plaisantent, la plupart mangent à présent un petit quelque chose qu’ils ont tiré de boîtes en carton et de sachets en papier, et l’un ou l’autre pousse même la gentillesse ferroviaire jusqu’à offrir un peu de son repas à son voisin avec la mine la plus calme du monde. Merci ! Mais on ne veut même pas entendre de remerciement. C’est que voyager rend vraiment aimable. En hiver, que les voyages en chemin de fer sont magnifiques ! Partout de la neige, des toits, des villages, des gens, des champs et des forêts enneigés ; de l’humidité partout les jours de pluie, du brouillard et des paysages voilés, obscurs. Au printemps ensoleillé, partout du bleu, du vert, du jaune, des fleurs blanches. Les prairies sont dorées et vertes, le doux soleil luit à travers le bois de hêtres ; les nuages les plus espiègles et les plus blancs voguent là-haut dans le ciel bleu et dans les jardins et les champs, une telle floraison, un tel bourdonnement et une telle splendeur qu’on aimerait descendre à chaque arrêt et s’abandonner à toute cette chaleur, cette couleur et cette beauté.
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C’est une matinée fraîche et je me mets à marcher de la grande ville et du grand lac bien connu au petit lac presque inconnu. En chemin, je ne rencontre rien d’autre que tout ce qu’un homme ordinaire peut rencontrer sur un chemin ordinaire. Je dis bonjour à quelques moissonneurs au travail, c’est tout ; j’observe avec attention les gentilles fleurs, c’est encore tout ; je commence tranquillement à bavarder avec moi-même et une fois encore, c’est tout. Je ne prête attention à aucune particularité du paysage, car je marche et pense qu’ici il n’y a plus rien de particulier pour moi. Et je marche, et en marchant, voilà que j’ai déjà dépassé le premier village avec ses grandes maisons larges, ses jardins qui invitent au repos et à l’oubli, ses beaux arbres, ses fontaines qui clapotent, ses fermes, ses auberges et d autres choses dont je ne me souviens plus en cet instant d’oubli. Je continue à marcher et mon attention se réveille quand le lac transparaît au-dessus du feuillage vert et des sommets tranquilles (...)
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