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samedi 16 mai 2026

Les profanateurs - Jacques Henric

Les profanateurs - Jacques Henric

Le journal que tient un écrivain, Elias Canetti le définit , ainsi dans son livre La Conscience des mots : « le partenaire -Cruel». Avec lui, il doit dialoguer. Sans lui, il ne pourrait avancer dans son travail. Canetti en distingue différents types : les carnets, les agendas, les journaux proprement dits. Plutôt agenda, mon journal ? D’une certaine manière, oui, si je considère qu’il obéit, comme un calendrier, à un souci de chronologie : mois, jours, événements importants, parfois un certain laconisme. Simple carnet ? Oui, si l’on s’en tient à la définition de Canetti : « spontanés et contradictoires », « sans dessein », « consignés sans discrimination ». 

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 Cette fois, c’est la presse de gauche qui monte au créneau, dénonçant, sans un début de preuve, l’extrême droite raciste et esclavagiste comme ayant commandité l’assassinat et armé le tueur. Pour preuve, Gilbert Collard et Roland Dumas ont produit une lettre reçue d’un groupe qui signait « Charles Martel », menaçant tous ceux qui en France défendaient les Algériens.

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Parution chez Gallimard des deux livres de Pierre, Le Livre et une réédition de Vivre. Nouvel épisode des censures dont ont été victimes nombre de livres de Guyotat, notamment ces refus répétés par son éditeur, Gallimard. Il y eut la lamentable affaire d’Éden, Éden, Éden, Georges Lambrichs, directeur de la revue Le Chemin, refusant le livre, puis contraint de l’accepter après une campagne de soutien à Pierre. Barthes, Leiris et Sollers en sont, ils préfaceront le livre, et Foucault le défendra dans la presse. Prostitution ne parut pas non plus sans difficultés, et cette fois, la méthode est plus vicieuse. Pour se débarrasser d’un livre que l’éditeur ne souhaite pas publier, c’est simple : ne pas répondre. On ne refuse pas, on ne donne plus signe de vie à l’auteur. 

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 Déjeuner avec les membres du prix Pasolini dans le restaurant tïe l’Accattone. Première sélection. Présents : Catherine, fille de Françoise Dolto, médecin de Kazik, Matzneff, Clementi, Kazik et moi. Ont envoyé leurs voix : Topor, Arrabal, Klossowski. Sélectionnés : David Bowie, Hugo Claus, Achtenbusch, Denis Roche (voix de Catherine et moi), Alain Fleischer (Klossowski), Bob Wilson. Ce malin de Kazik essaie de manipuler le jury. Trois prix sont prévus : « artiste polyvalent », « découverte », « mécénat ». Pour le troisième, Matzneff et Clementi choisissent Saint Laurent, qui les a tous deux sponsorisés. On se reparle, Catherine et moi, de la réunion de l’après-midi. Matzneff, toujours charmant avec nous, mais dont j’ai retrouvé la signature dans la revue Krisis d’Alain de Benoist Pas surprenant de sa part, défenseur des Serbes de Bosnie, avec Patrick Besson et feu Hallier. Son candidat pour le prix Pasolini : Duteurtre !

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 Parution de l’article d’Annette Lévy-Willard dans Libération. Compte rendu du Artpress sur Krisis. Déclarations inouïes d’Alain de Benoist (pas surprenantes pour nous, mais qui devraient faire réfléchir les naïfs piégés par lui), de Jean Clair et surtout de Baudrillard qui persiste et signe, avouant ainsi ses sympathies politiques : c’est nous qui sommes des f fascistes », quant aux néo-nazis et autres négationnistes entourant de Benoist, ils ont fait un très bon numéro de revue.

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 Lu les épreuves du Onfray, un essai politique à paraître chez Grasset en septembre. Re-apologie de l’hédonisme, de ^anarchisme. Et il y a toujours, repérables dans tous ses livres, quelques symptômes inquiétants, anti-intellectualisme, démagogie populiste, culte du chef (son apologie du Condottiere) qui pourraient le faire récupérer par la Nouvelle Droite (son anti-catholicisme viscéral, ses références aux « grands penseurs de la modernité » : Gramsci - aujourd’hui revendiqué par l’extrême droite -, Le Bon, Sorel... Ses cibles : Walter Benjamin, Bataille).

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 Déjeuné avec Gaëüe. Discuté de littérature. Elle a lu Bataille très tôt, Calaferte, admire les dessins érotiques de Picasso. A vécu, très jeune, à New York, auprès d’un poète américain, Ira Cohen, ami de la bande à Jonas Mekas, Burroughs, Ginsberg, Gysin, Bowles. Je suis frappé par sa voix douce de petite gamine. Son visage a ce charme slave, dû sans doute à ses origines russes. Elle m’apprend qu’elle a écrit un scénario à partir d ’Histoire de l’œil de Bataille. Le film n’a pu être tourné. Dommage. Je lui propose facétieusement de reprendre le projet et de jouer dans le film. On décide de se revoir.

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Lu le livre de Genka. Les maladresses d’un très romancier, mais le livre est fort. 

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 Cécile Guilbert à la Fabrique. Elle m’apporte son texte accompagnant la réédition de Tristram Shandy.

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Projection privée d’un film de Catherine Breillat. Très bon. Une très jeune fille partagée entre amour et cul. 

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Vernissage Dado à Sérignan, suivi d’un casse-croûte. Catherine, assise à côté de Dado, ne supporte plus le baratin d'un gros type au crâne chauve et à la barbiche intello placé en face d’eux. Apologiste des Serbes, discours violemment anti-américain. Je reconnais le bonhomme et fais signe à Catherine de laisser courir. C’est l’éditeur de Fata Morgana, Bruno Roy, qui s’est récemment illustré en publiant un ouvrage d’Alain de Benoist, ce qui lui a valu une lettre ouverte, indignée, de Blanchot dans La Quinzaine littéraire, lequel exigeait le retrait de tous ses livres publiés dans sa maison d’édition.

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 Diable ! Ce « genre de livre », Le Seuil en a publié plusieurs, à commencer par le propre livre de Denis,, Louve basse, où abondent les photos, ses photos.

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Pétition initiée, paraît-il, par ClaudeLanzmann, ce qui expliquerait la signature inattendue de Sollers car y était demandée l’interdiction du livre de Camus. 

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Dans Libé, excellente réponse de Jean-Loup Rivière à Claude Durand concernant Renaud Camus

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 2000

Coup de téléphone de Sollers, qui revient sur le débat autour de Renaud Camus, dans lequel il s’est mouillé. Il se justifie en me rappelant que Camus, dans les années 1970, avait écrit un texte dans la revue homo Le Gai Pied, où il le traitait de « nazi ». On fait le tour des signataires de la pétition pro-Camus et il me signale l’article de Finkielkraut dans Le Monde. Selon Sollers, la cible visée par Finkielkraut : Lanzmann, à l’origine de la pétition contre Camus.

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 Hier, la femme de Jospin est venue au secours de Renaud Camus dans Le Figaro.

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 Parution de Paris Match avec la photo pleine page de Catherine (entourée lascivement de Pierre Lescure, Thierry Ardisson et Frédéric Beigbeder - carrément couché sur elle). Photo prise à Canal +.

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samedi 31 janvier 2026

Journal - Nijinsky

Journal - Nijinsky

 

L’homme est issu de Dieu qui n’est pas un singe ; l’homme qui est Dieu a des bras comme le singe. J’entends bien qu’il y a entre eux une similitude organique mais aucune ressemblance spirituelle. Les singes descendent du singe, créés par Dieu qui lui s’est créé tout seul. Mon origine est donc divine et non simesque. Je suis Dieu à partir du moment où je sens Sa présence.

Les admirateurs ne vont sans doute pas me manquer et moi en fin de compte je m’estimerai heureux d’avoir réussi ce que j’aurai entrepris. J’ai l’intention de danser pour me procurer de l’argent : ainsi pourrai-je offrir à ma femme une maison pourvue de tout le nécessaire. Elle craint de me voir mourir bientôt, ce qui lui donne l’envie d’avoir un enfant de moi qui serait ma réincarnation. Elle me croit fou. C’est une idée qui lui est venue d’avoir trop réfléchi. Moi je réfléchis peu et tout ce que j’éprouve s’éclaire de ma propre lucidité. Je ne ressens les choses que par la chair, sans l’entremise de l’intelligence. Je suis chair et sentiment, Dieu en chair et en sentiment. Non, pas Dieu, mais homme, un homme simple, astreint à communiquer avec le monde au seul moyen du sentiment (...)

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 Si j’avais en ma possession des millions dont je puisse disposer, je les emploierais à mettre la Bourse en échec et à en consommer la ruine. Je suis la vie et vivre cela équivaut à s’aimer les uns les autres. La Bourse, elle, est symbole de mort. On y dépouille les pauvres gens qui vont y porter jusqu’à leur dernier sou, espérant acquérir ainsi le moyen de mener leurs entreprises à bonnes fins. C’est l’amour que je porte aux pauvres qui me pousse à vouloir jouer ainsi à la Bourse, avec l’idée de provoquer la ruine des agents de change. 

mardi 9 décembre 2025

Je suis ce qui manque - Dionys Mascolo

Je suis ce qui manque - Dionys Mascolo

Nous commençons par être plusieurs et nous finissons par n’être qu’un (de par la triste obligation médiane de devenir quelqu’un?).

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En ce sens, le public, les applaudissements comptent pour peu (sauf pour les « artistes » de variétés peut-être). La passion du comédien n’est certainement pas la recherche de l’admiration publique. Mais celle de cette dépersonnalisation, recherche très personnelle, très « érotique » dont il est presque impudique pour lui de parler. Son désarroi, s’il ne joue plus, doit être d’être rendu à lui-même, au seul « personnage » justement auquel il lui soit pénible de s’identifier.

Suspension du flux de conscience. Monologue intérieur interrompu.

-    Si je pense à quelque chose en jouant du piano, je commets faute sur faute.

-    Si me viennent des pensées, jouant à la roulette, le jeu perd tout attrait.

-    De même, si de la pensée prend corps, au volant, roulant vite, la peur me saisit, la vitesse devient une imbécile absurdité.

- Et de même, dans l’approche érotique, l’impuissance me guette.

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« Faire l’amour ». « Faire de l’humour ». Faire de la poésie. Médiocrité de ce langage, du verbe faire - médiocrité de ces actions.

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« J'écrirai ». — J’en suis toujours à me renouveler cette promesse. Demain. Puis demain. Et toujours me sentir des bombes plein les poches.

Le drame. Il n’est pas de ne pas savoir quoi dire, ni de constater qu’au fond le pire drame est la difficulté de rendre compte du drame (constatation d’abord amère, quand on aurait voulu penser que c’était à partir d’un drame profond que vient le désir de recourir à la parole écrite pour en témoigner), difficulté qui semble devenir bientôt la seule - le drame profond perdu de vue, ou mêlé. Le drame vécu, en définitive, c’est : ne pas avoir encore trouvé par quel biais faire que le drame ne soit pas simplement le drame d’écrire.

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[1983]

Écrivant, je ne me trouve pas moins « fou » qu’il y a vingt ans, lorsqu'écrire me conduisait en effet à la démence sans espoir, et que la peur me forçait d’interrompre. Mais aujourd’hui en même temps, je suis tranquille. Je suis parvenu en somme à contrôler cette folie. La peur ne me fait pas défaut cependant

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Ce que j’aime peut-être le mieux en moi, c’est la femme que je suis. Ce qui n’est pas sans me faire connaître une vraie solitude, proche du secret. Car ce n’est qu’exceptionnellement qu’elle parvient à se faire apprécier, ou même apercevoir. Il faut donc croire qu’elle n’est pas très apparente. Elle est néanmoins le meilleur de moi.

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Valéry - Cahiers. — À sa mort. Je m'attendais à la révélation prochaine d'écrits scandaleux (par l’audace). Au lieu de quoi, ces pauvretés complaisantes et sèches. À l'heure sublime de l'aube, qu'il aurait déshonorée si elle pouvait l’être, 50 ans durant, ce Pécuchet appliqué ! Misère. Et ce soupçon : le plus grand esprit (aucun grand esprit) n’a sans doute encore Jamais été assez possédé par l’esprit.

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Une pensée te vient. Tu l'exprimes. Elle devient ta pensée. Elle ne l’était donc pas (n'était pas ).

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Nous commençons par être plusieurs et nous finissons par n’être qu’un (de par la triste obligation médiane de devenir quelqu’un?). 

mercredi 12 novembre 2025

Journal 1910-1911 - Georg Lukacs

Journal 1910-1911 - Georg Lukacs

A présent je suis de nouveau rejeté en moi-même. C’est la nuit et le vide autour de moi. Ma raison travaille dans un espace vidé d’air, il n’y a nulle part une résistance, nulle part de l’être. Même pas dans le travail : je ne peux rien faire. Est-ce une épreuve ou une tentation ? Est-ce Dieu ou le diable qui m’a tout retiré - et sur quel chemin se trouve le salut, et où, la chute ? Tout est obscur. 

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jeudi 6 novembre 2025

Carnets de l'écrivain inexistant - Daniel Fleury

Carnets de l'écrivain inexistant - Daniel Fleury

22 juin

Je passe beaucoup trop de temps en lecture. N’ai-je pas assez lu, à l’âge que j’ai ? Et si la « dose » de littérature dont j’ai besoin chaque jour, la seule lecture suffisait à me l’apporter ?

Il me faut en finir avec cette compulsion de lecture. Ne pas renoncer à cette activité cependant. D’ailleurs, ce serait impossible. Ne lire que ce qui est en rapport direct ou, parfois, assez lointain avec mon travail d’écrivain. Mais comment savoir ce qui va m’être utile ?

Réserver, à tout prix, l’écriture pour le matin. Le soir, récompense par la lecture. Il est évident que je préfère la seconde activité à la première. Or, j’écris pour me donner de la lecture. (Qui a dit cela, Francis Ponge ?). 

lundi 3 novembre 2025

Journal d'un poète - Alfred de Vigny

Journal d'un poète - Alfred de Vigny

L’ennui .est la grande maladie de la vie ; on ne cesse de maudire sa brièveté, et toujours elle est trop longue, puisqu’on n’en sait que faire. Ce serait faire du bien aux hommes que de leur donner la manière de jouir des idées et de jouer avec elles, au lieu de jouer avec les actions qui froissent toujours les autres et nuisent au prochain.

Un mandarin ne fait de mal à personne, jouit d’une idée et d’une tasse de thé.

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L’ennui est la maladie de la vie.

Pour la guérir, il suffit de peu de chose : aimer, ou vouloir. — C’est ce qui manque le plus généralement. Et cependant il suffirait d’aimer quelque chose, n’importe quoi, ou de vouloir avec suite un événement quelconque, pour être en goût de vivre et s’y maintenir quelques années.

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Lorsqu’une idée neuve, juste, poétique, est tombée de je ni sais où dans mort âme, rien ne peut l’en arracher; elle y germe comme le grain dans une terre labourée sans cesse par l’imagination. En vain je parle, j’agis, j’écris, je pensé même Sur d’autres choses : je la sens pousser en moi, l'épi mûrit et s’élève, et bientôt il faut que je moissonne ce froment et que j’en forme, autant que je puis, un pain salutaire.

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Le monde de la poésie et du travail de la pensée a été pour moi un champ d’asile que je labourais, et où je m’endormais au milieu de mes fleurs et de mes fruits pour oublier les peines amères de ma vie, ses ennuis profonds, et surtout le mal intérieur que je ne cesse de me faire en retournant contre mon cœur le dard empoisonné de mon esprit pénétrant et toujours agité.
 

lundi 29 septembre 2025

Une vie bouleversée - Etty Hillesum

Une vie bouleversée - Etty Hillesum

 

Dimanche 9 mars. Eh bien, allons-y ! Moment pénible, barrière presque infranchissable pour moi : vaincre mes réticences et livrer le fond de mon cœur à un candide morceau de papier quadrillé. Les pensées sont parfois très claires et très nettes dans ma tête, et les sentiments très profonds, mais les mettre par écrit, non, cela ne vient pas encore. C’est essentiellement, je crois, le fait d’un sentiment de pudeur.

 

15 mars, 9 heures et demie du matin. (…)

Cela ne signifie pas qu’on baisse pavillon devant certaines idéologies, on est constamment indigné devant certains faits, on cherche à comprendre, mais rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. La haine n’est pas dans ma nature. Si j’en venais (par la grâce de cette époque) à éprouver une véritable haine, j’en serais blessée dans mon âme et je devrais tâcher de guérir au plus vite. Autrefois, je voyais le conflit ainsi (mais comme c’était superficiel !) : quand je sentais la haine s’opposer à tous mes autres sentiments, je croyais à une lutte entre mes instincts vitaux de Juive menacée de destruction, et mes idées acquises, rationnelles, de socialiste, qui m’avaient appris à ne pas considérer un peuple en bloc, mais à y voir une majorité foncièrement bonne égarée par une minorité mauvaise. Donc : instinct vital contre forme de pensée rationnelle acquise.

Mais le conflit est plus profond. Par la petite porte, le socialisme réussit tout de même à réintroduire la haine, la haine de tout ce qui n'est pas socialiste. Formule un peu grossière, mais je m’entends.

Lundi matin, 9 heures et demie. (…)

C’était vrai, j’en eus la preuve à la fin lorsqu’il constata : « Corps et âme ne font qu’un. » Certes, ma sensualité était troublée, mais lui gardait une attitude si neutre que je me repris bien vite. Quand nous fûmes de nouveau face à face après la lutte, il me demanda : « Écoutez, j’espère que cela ne vous excite pas, parce que, en fin de compte, je vous empoigne un peu partout » - et pour illustrer ses dires il m’effleurait de la main la poitrine, les bras et les épaules.

 

8 heures du soir. On cherche toujours la formule libératrice, la pensée clarificatrice. Tout à l’heure, en faisant un tour à bicyclette dans les rues froides, je me suis dit tout à coup : peut-être suis-je en train de tout-compliquer, de tout enjoliver, en refusant de voir les faits eux-mêmes. Voilà la vérité : je ne me suis pas entichée de lui, et ce n’est pas non plus un grand amour.

 

Samedi midi. Nous ne sommes que des vases creux, où s’engouffre le flot de l’histoire.

Tout est hasard, ou rien n’est hasard. Si je croyais à la première possibilité, je ne pourrais pas vivre, mais je ne suis pas encore convaincue de la seconde.

(…)

Hier, j’ai cru un moment ne pouvoir vivre plus longtemps, avoir besoin d’aide. J’avais perdu le sens de la vie et le sens de la souffrance, j’avais l’impression de m ’effondrer sous un poids formidable, pourtant j’ai continué à me battre, et voilà que je me sens capable de continuer, plus forte qu’avant. J’ai essayé de regarder au fond des yeux la souffrance de l’humanité, je me suis expliquée avec elle, ou plutôt « quelque chose » en moi s’est expliqué avec elle, des interrogations désespérées ont reçu des réponses, la grande absurdité a fait place à un peu d’ordre et de cohérence, et me voilà capable de continuer mon chemin. Une bataille de plus, brève mais violente, dont je sors enrichie d’un infime supplément de maturité.

 

4 juillet. (…)

J’ignore comment réaliser mon désir d’écrire. Tout est encore trop chaotique, et il me manque la confiance en moi, ou plutôt l’urgente nécessité de dire quelque chose de précis. J’attends encore le moment où tout sortira et trouvera sa forme naturellement. Mais pour cela il faut d’abord que je trouve moi-même cette forme, ma forme propre.

 

Mercredi. (…)

Tu es parfois si distraite par les événements traumatisants qui se produisent autour de toi que tu as ensuite toutes les peines du monde à refrayer le chemin qui mène à toi-même. Pourtant il le faut bien. Tu ne dois pas te laisser engloutir par les choses qui t’entourent, en vertu d’un sentiment de culpabilité. Les choses doivent s’éclaircir en toi, tu ne dois pas, toi, te laisser engloutir par les choses.

 

Jeudi 4 septembre, 10 heures et demie du soir. (…)

Ai-je une activité trop intense ? Je veux connaître ce siècle, du dehors et du dedans. Je le palpe chaque jour, je suis du bout des doigts les contours de notre temps. Ou bien n’est-ce qu’une fiction ?

 

Samedi soir. [...1 Suarès parlant de Stendhal : «Il a de fortes crises de melancolie, qu ’il montre à ses amis mais cache dans ses livres. L’esprit est chez lui le masque des passions. Il fait des mots pour qu ’on le laisse en paix avec ses grands sentiments(3). »

Voilà ta maladie : tu veux enfermer la vie dans tes formules personnelles. Tu veux que ton esprit embrasse tous les phénomènes de cette vie, au lieu de te laisser toi-même embrasser par la vie. Je me rappelle ce mot : mettre ta tête dans le ciel, passe encore, mais mettre le ciel dans ta tête, holà ! Tu veux toujours recréer le monde à ton idée, au lieu de jouir du monde tel qu’il est. Tu montres là ta nature tyrannique.

 

 

Lundi matin, 20 octobre. (…)

J’ai en moi une petite mélodie personnelle qui a parfois terriblement envie d’être convertie en paroles personnelles. Mais l’inhibition, le manque de confiance en moi, la paresse, que sais-je encore, font qu’elle s’étouffe dans ma poitrine et continue à errer en moi. Cela me vide parfois complètement. Puis cela m’emplit de nouveau d’une musique très douce, très mélancolique.

Je voudrais parfois me réfugier avec tout ce qui vit en moi dans quelques mots, trouver pour tout un gîte dans quelques mots. Mais je n’ai pas encore trouvé les mots qui voudront bien m’héberger. C’est bien cela. Je suis à la recherche d’un abri pour moi-même, et la maison qui me l’offrira, je devrai la bâtir moi-même pierre par pierre. Ainsi chacun se cherche-t-il une maison, un refuge. Et moi je cherche toujours quelques mots.

J’ai parfois le sentiment que le grand malentendu s’accroît à chaque parole prononcée, à chaque geste. Je voudrais m’immerger dans un grand silence et imposer ce silence à tous les autres. Oui, il est des moments où chaque mot accroît le malentendu, sur cette terre trop agitée.

 

Vendredi matin, 9 heures. Hier matin, en marchant dans le brouillard, j’ai retrouvé ce sentiment : j’ai atteint les limites, j’ai déjà tout vu, tout vécu, pourquoi vivre plus longtemps ? Je sais parfaitement à quoi m’en tenir, je n’irai pas plus loin désormais, les limites se rapprochent et au-delà il n’y a plus que l’asile d’aliénés. Ou la mort ? Mais mes pensées n’allaient pas si loin. Le meilleur remède contre ces états dépressifs : ingurgiter un chapitre de grammaire particulièrement coriace ou dormir. La seule forme d’accomplissement qui me soit réservée dans cette vie : m’oublier tout entière dans un morceau de prose ou dans un poème à conquérir de haute et sanglante lutte sur moi-même, mot après mot. Pour moi, un homme ne représente pas l’essentiel. Peut-être parce que j’ai toujours eu beaucoup d’hommes autour de moi ? J’ai parfois l’impression d’être repue d’amour, mais en un sens bénéfique. A vrai dire, la vie m’a toujours été douce, et continue de l’être. J’ai parfois l’impression d’avoir dépassé le stade du « Toi » et du « Moi ». Facile à dire après une telle nuit. Et maintenant, plonger mes petits pieds dans l’eau. Même ces tripatouillages avec un fœtus, c’est encore trop pour moi. Tout finira bien par s’arranger.

 

L’après-midi, 5 heures moins le quart. Il importe de ne pas me laisser dominer par ce qui se passe en moi. D’une façon ou d’une autre, cela doit rester surbordonné. Je veux dire : on ne doit jamais se laisser paralyser par un seul problème, si grave soit-il ; le grand flux de la vie ne doit jamais s’interrompre. Je me prends sans arrêt par la main et me dis : Maintenant il faut préparer la leçon de demain, et ce soir il faudra commencer l’Idiot de Dostoïevski ; attention, ce n’est pas un caprice, il faudra abattre ma tâche journalière. Et de temps à autre, au milieu de mes occupations, je me jetterai dans l’escalier ou me livrerai à d’étranges ablutions. Sentiment aussi d’être le théâtre d’un événement secret, ignoré de tous. Et d’avoir part à un phénomène élémentaire.

 

Vendredi matin, 9 heures. (…)

L’essentiel est d’être à l’écoute de son rythme propre et d’essayer de vivre en le respectant. D'être à l’écoute de ce qui monte de soi. Nos actes ne sont souvent qu’imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain. Or la seule vraie certitude touchant notre vie et nos actes ne peut venir que des sources qui jaillissent au fond de nous-mêmes.

 

Mardi 31 décembre 1941, 10 heures du matin. (…)

Le train de Deventer. La vue de tant de visages autour de moi me donne envie d’écrire un roman. Abélard et Héloïse. Le vaste paysage, paisible et un peu triste - je regardais par la fenêtre et c’était comme de parcourir le paysage de mon âme. Paysage de l’âme. J’ai souvent cette impression : le paysage extérieur est le reflet du paysage intérieur. Jeudi après-midi, courte promenade le long de l’Ijssel. Paysage d’une ampleur et d’une clarté rayonnantes. De nouveau, sentiment d’avancer à travers mon âme. Quelle formulation répugnante ! Tais-toi donc.

 

 

Plus tard. Je pense, je pense, je cogite et j’essaie d’assumer le plus vite possible la menace des soucis quotidiens ; on sent un nœud en soi qui rend la respiration pénible, on suppute des chances, on cherche, on laisse tomber l’étude une partie de la matinée, on tourne en rond dans sa chambre, on a mal au ventre, etc., et tout à coup l’on sent rejaillir cette certitude : « Un jour, si je survis à tout cela, j’écrirai sur cette époque de petites histoires qui seront comme de délicates touches de pinceau sur un grand fond de silence qui signifiera Dieu, la Vie, la Mort, la Souffrance et l’Éternité. »

 

Le soir. (…)

Quand je prie, je ne prie jamais pour moi, toujours pour d’autres, ou bien je poursuis un dialogue extravagant, infantile ou terriblement grave avec ce qu’il y a de plus profond en moi et que pour plus de commodité j’appelle Dieu. Prier pour demander quelque chose pour soi-même me paraît tellement puéril.

(…)

Pour la plupart des gens, la plus grande souffrance, c’est leur totale impréparation intérieure : ils périssent lamentablement ici même avant d’avoir vu l’ombre d’un camp de concentration. Cette attitude rend notre défaite totale. L’enfer de Dante est une comédie légère à côté. « C’est cela, l’enfer », m’a-t-il dit l’autre jour, très simplement et du ton de la constatation objective. Par moments, j’ai l’impression d’entendre mugir, hurler et siffler à mes oreilles. Et les ciels sont si bas, si menaçants. Cela n’empêche pas, pourtant, un humour léger et primesautier de se manifester en moi de temps en temps - il ne m’abandonne jamais, sans tourner pour autant à l’humour noir, du moins je ne le crois pas. Lentement, au fil des mois, j’ai tellement mûri et grandi dans l’attente des moments que nous vivons, que je ne ressens aucun affolement, je continue à considérer toutes choses avec clairvoyance. Ce que j’ai fait ces dernières années à mon bureau n’a donc pas été que littérature et jeux intellectuels.

 

Dimanche soir. Traduire en mots, en sons, en images.

Bien des gens sont encore pour moi de véritables hiéroglyphes, mais tout doucement j’apprends à les déchiffrer. Je ne connais rien de plus beau que de lire la vie en déchiffrant les êtres.

A Westerbork, j’avais l’impression d’avoir devant moi l’armature dénudée de la vie. Le squelette même de la vie, dépouillé de tout vêtement de chair. Je te remercie, mon Dieu, de m’apprendre à lire de mieux en mieux.

Je sais qu’il me faudra faire un choix. Un choix très difficile. Si je veux écrire, si je veux essayer de noter tout ce qui se presse en moi et demande toujours plus instamment à être exprimé, je devrai me retirer à l’écart des hommes bien plus encore que je ne le fais en ce moment. Alors je devrai fermer ma porte pour de bon et engager une lutte à la fois sanglante et salutaire avec une matière qui me paraît presque impossible à maîtriser. Je devrai me retirer d’une petite communauté pour pouvoir m’adresser à une autre, plus vaste. Il ne s’agit peut-être même pas de s’adresser à une communauté. C’est l’urgence d’une impulsion purement poétique de matérialiser au moins une parcelle de ce trésor d’images que l’on porte en soi - enfin c’est une chose si élémentaire qu’on n’a même pas besoin, à vrai dire, d’expliquer ce que c’est. Je me demande parfois si je n’use pas ma vie jusqu’à la corde ; je vis, je jouis de la vie, je l’assume si complètement que je la consume jusqu’au bout, il ne reste plus rien. Et peut-être faut-il, pour pouvoir créer, disposer d’un reste, d’un résidu non consumé qui fasse naître une tension, stimulant indispensable à toute œuvre de création.

Je parle beaucoup, beaucoup aux gens ces derniers temps. Pour l’instant, je parle d’une façon beaucoup plus imagée et incisive que je ne pourrais le faire en écrivant. Je me dis parfois que je ne devrais pas me disperser ainsi en vaines paroles, que je devrais me retirer en moi-même et suivre en silence, sur le papier, la voie de ma quête personnelle. Toute une part de moi-même désire cette retraite. Une autre ne peut encore s’y résoudre et se perd en paroles au milieu des hommes.

 

22 septembre. Il faut apprendre à vivre avec soi-même comme avec une foule de gens. On découvre alors en soi tous les bons et les mauvais côtés de l’humanité. Il faut d’abord apprendre à se pardonner ses défauts si l’on veut pardonner aux autres. C’est peut-être l’un des apprentissages les plus difficiles pour un être humain, je le constate bien souvent chez les autres (et autrefois je pouvais l’observer sur moi-même aussi, mais plus maintenant), que celui du pardon de ses propres erreurs, de ses propres fautes. La condition première en est de pouvoir accepter, et accepter généreusement, le fait même de commettre des fautes et des erreurs.

(…)

Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante : en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire le message de notre époque - et un message qui en même temps la dépasse.

(…)

. A ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j’ai tant aimé la vie.

(…)

En tout cas j’ai d’ores et déjà une certitude : jamais je ne pourrai écrire tout cela comme la vie l’a écrit devant moi en lettres mouvantes. J’ai tout lu, de mes yeux et de tous mes sens. Mais je ne pourrai jamais le raconter tel quel. Cela me désespérerait si je n’avais appris à accepter la nécessité de travailler avec les forces insuffisantes dont on dispose mais d’en tirer le meilleur parti possible.

J’observe les êtres comme on passe en revue des plantations et je constate jusqu’où lève en eux l’herbe de l’humanité.

 

24 septembre. (…)

Toutes les détresses et les solitudes nocturnes d’une humanité souffrante traversent soudain mon humble cœur et l’emplissent d’une douleur nauséeuse. Quel fardeau vais-je donc me mettre sur les épaules cet hiver ?

(…)

Donne-moi chaque jour une petite ligne de poésie, mon Dieu, et si jamais je suis empêchée de la noter, n’ayant ni papier ni lumière, je la murmurerai le soir à ton vaste ciel. Mais envoie-moi de temps en temps une petite ligne de poésie.

 

 

27 septembre. (…)

 L’être humain est décidément une créature bizarre.

 

30 septembre. (…)

Il me semble discerner avec une netteté croissante les abîmes béants où s’évanouissent les forces créatrices d’un être et sa joie de vivre. Ce sont des failles qui s’ouvrent dans notre psychisme et qui engloutissent tout. A chaque jour suffit sa peine. Les pires souffrances de l’homme, ce sont celles qu’il redoute. Et puis il y a la matière, c’est toujours elle qui tire l’esprit à elle, et non l’inverse. « Tu vis trop par l’esprit. » Et pourquoi pas ? Parce que mon corps n’a pas cédé d’emblée à tes mains fébriles ? L’homme est décidément une créature étrange. Que de choses j’aimerais écrire ! Quelque part au fond de moi s’ouvre un atelier où des Titans reforgent le monde. Un jour, à bout de forces, j’ai écrit : « Pourquoi faut-il que ce soit justement dans ma petite tête, sous mon crâne, que le monde attende d’être tiré au clair ?» Il m’arrive encore de le penser, dans un accès de présomption quasi satanique. Je sais comment libérer peu à peu mes forces créatrices des contingences matérielles, de la représentation de la faim, du froid et des périls. Car le grand obstacle, c’est toujours la représentation et non la réalité. La réalité, on la prend en charge avec toute la souffrance, toutes les difficultés qui s’y attachent - on la prend en charge, on la hisse sur ses épaules et c’est en la portant que l’on accroît son endurance. Mais la représentation de la souffrance - qui n’est pas la souffrance, car celle-ci est féconde et peut vous rendre la vie précieuse - il faut la briser. Et en brisant ces représentations qui emprisonnent la vie derrière leurs grilles, on libère en soi-même la vie réelle avec toutes ses forces, et l’on devient capable de supporter la souffrance réelle, dans sa propre vie et dans celle de l’humanité.

 

 

 

Lettres de Westerbork

 

A Christine van Nooten. Westerbork, dimanche 8 août 1943.

Chère Christine,

(…) Nous avons eu l’impression que vous puisiez tous dans vos provisions pour en extraire ce qui vous reste de meilleur, et les sentiments que cela nous inspire ne se laissent pas facilement traduire en mots.

dimanche 21 septembre 2025

Journal - Katerine Mansfield

 Journal - Katerine Mansfield

 

1916

Et maintenant qu’est-ce en vérité que je veux écrire ? Je me demande : suis-je moins qu’autrefois un écrivain ? Le besoin d’écrire est-il moins urgent ? Me semble-t-il aussi naturel de chercher cette forme d’expression ? La parole a-t-elle suffi à la créer ? Est-ce que je demande autre chose que de raconter, de me souvenir, de m’affirmer moi-même ?

Il y a des moments où ces pensées m’épouvantent à moitié et me persuadent presque. Je me dis : « Désormais, tu as atteint une telle plénitude en toi-même, une telle plénitude du sentiment d’exister, de vivre, d’aspirer à un sens plus vaste de la vie, à un plus profond amour, que cette autre aspiration t'a abandonnée. » Mais non, au fond, je ne suis pas convaincue, car mon désir, en réalité, n’a jamais été plus ardent. Seule, la forme que je voudrais choisir a radicalement changé. Ce n’est plus le même aspect des choses qui m'occupe. Les gens qui vivaient, ou que je voulais introduire dans mes récits, ne m’intéressent plus. Les intrigues de mes contes me laissent parfaitement froide. A supposer que ces êtres-là existent, que toutes ces différences, ces complexités, ces décisions soient bien celles que comportent leurs caractères... pourquoi donc raconterais-je, moi, leur histoire ?

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Je songeais hier aux armées perdues, gaspillées du début de mon adolescente. La vie, au collège, qui, à certains égards, demeure un Souvenir, si vif, si détaillé, on pourrait croire que ni livres, ni leçons n'y ont jamais joué un rôle.  Je vivais dans les élèves, le professeur, le grand beau bâtiment, dans les feux flambants de l'hiver, dans les fleurs abondantes de l'été.

1917

Au cœur de la note.

Chaque fois que nous causons d’art d'une façon plus ou moins intéressante, je me mets à souhaiter de toute mon âme qu’il me soit possible de détruire tout ce que j’ai écrit et de recommencer ; ces choses-là me semblent autant de « faux départs ». Musicalement parlant, elles ne donnent pas, elles n’ont jamais donné, le cœur de la note — vous voyez ce que je veux dire ? Par exemple, vous venez de jouer, par une matinée froide peut-être, et votre exécution paraissait bonne... puis, tout à coup, vous vous rendez compte que vous vous êtes réchauffé, que vous venez à peine de commencer à jouer vraiment. Oh, que tout cela est mal exprimé ! Que c’est confus et même grammaticalement incorrect !

1920

28    janvier.
Je ne me souviendrai pas de ce qui est arrivé en ce jour. C'est un néant. A la fin de ma vie, il se peut que je le désire, que j'aspire à le ravoir. La lune était nouvelle ; de cela, je me souviens. Mais qui est venu, ce que j’ai fait — tout cela est perdu. C'est un. jour manqué, voilà tout, un jour jeté par-dessus bord.

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Un propos de table de Coleridge.

« Il est intolérable que les hommes qui ne savent rien, ne comprennent même pas le monde dans lequel ils vivent quotidiennement et auquel ils ramènent tout. »

A retenir !

« Bien que les événements contemporains obscurcissent les événements passés d’un vivant, il suffit qu'il soit mort pour que toute sa vie entre dans l’histoire et que toutes les actions Se situent sur le même plan. »

Complètement faux !

« Une fréquentation intense de la Bible évitera toute vulgarité dans le style. »

Non, dans le langage.

« Pour ma part, ce n'est pas la terre qui est sous mes pieds qui fait mon pays. Mais sa langue; sa religion, ses lois, son gouvernement, son sang—«c'est ça qui fait une patrie. »

Non, pour moi, c'est le sol que j'ai sous les pieds.

« La plupart des femmes n'ont aucun caractère », dit Pope, et il prenait cela pour de la satire. Shakespeare, qui connaissait l'homme et la femme, voyait bien qu'en fait l'absence de caractère de la femme était le signe même de sa perfection. Chacun désire avoir pour femme une Desdémone ou une Ophélie — créatures qui, bien qu'elles ne vous comprennent pas toujours, ressentent et éprouvent vos sentiments. »

Cette fois, c'est absurde.

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Les causeries    de    Coleridge sur Shakespeare

L'illusion au théâtre.

« Non seulement nous ne sommes jamais induits en erreur — ou quoi que ce soit de semblable — mais l’intention de provoquer la plus grande illusion possible en misant sur les sens des spectateurs est une faute grossière, qui n’arrive qu'à des esprits médiocres qui, sachant qu'ils ne peuvent toucher ni l'esprit, ni le cœur, s'efforcent d'exciter des sentiments momentanés. La peine et le plaisir devraient s’équilibrer et pouvoir être toujours amplement payés par la pensée. »

Ça, c’est merveilleux. Que l'on pense à Tchékov et à Barrie. Que l'on pense à La où le verger, les oiseaux, etc. sont tout à fait inutiles. Toute l'aube est dans une chandelle que l'on éteint.

Un auteur devrait « avoir éprouvé ou imaginé si profondément certaines choses que ce soit pour lui une nécessité naturelle que de faire appel à la sympathie — sans aucun doute, avec cet honorable désir d’une action durable qui caractérise le génie ».

« Il est dommage que nous jugions les; livres par les livres, au lieu de nous servir de notre-propre expérience. »

« La seconde... cause distincte de >cette fâcheuse disposition du goût    (c'est-à-dire per l'étrangeté du

langage dramatique plutôt que l'exaltation) est... la sécurité, l'équivalence relative mais    de la

similitude des vies humaines. »

Non ! non ! non !
« Dans ses toutes premières productions, Shakespeare est sorti de lui-même, et il a senti, et fait sentir aux autres, des sujets qui ne lui étaient aucunement proches, si ce n'est par la force de la réflexion et par cette sublime faculté par laquelle un grand esprit se confond avec l'objet de sa méditation. »

Tu l'as dit, Coleridge !

mercredi 6 août 2025

La difficulté d’être – Jean Cocteau

 La difficulté d’être – Jean Cocteau

DE MON STYLE

Je ne suis ni gai ni triste. Mais je peux être tout l’un ou tout l’autre avec excès. Dans la conversation, si l’âme circule, il m’arrive d’oublier les chagrins que je quitte, un mal dont je souffre, de m’oublier moi- même, tant les mots me grisent et entraînent les idées. Elles me viennent bien mieux que dans la solitude et, souvent, un article à écrire m’est un supplice, alors que je le parle sans effort. Cette ivresse de la parole laisse entendre que je possède une facilité que je n’ai pas. Car aussitôt que je me contrôle, cette facilité cède la place à un travail pénible dont la côte me semble à pic et interminable. Il s’y ajoute une crainte superstitieuse de la mise en marche que j’ai toujours peur de mal engager. Cela me donne une paresse et ressemble à ce que les psychiatres appellent « l’angoisse de l’acte ». Le papier blanc, l’encre, la plume m’effraient. Je sais qu’ils se liguent contre ma volonté d’écrire. Si j’arrive à les vaincre, alors la machine s’échauffe, le travail me travaille et l'esprit va. Mais il importe que je m'y mêle le moins possible, que je somnole à demi. La moindre conscience de ce mécanisme l’interrompt. Et si je veux le remettre en marche, il me faut attendre qu’il s'y décide, sans essayer de le convaincre par quelque piège. C'est pourquoi je n’use pas de tables qui m’intimident et ont un air d’invite. J'écris à n'importe quelle heure, sur mes genoux. Pour les dessins, c’est de même. Je sais, bien sûr, en imiter la ligne, mais ce n'est pas elle, et la ligne véritable me sort quand elle veut.

Mes rêves sont presque toujours des charges si graves et si précises de mes actes qu'ils pourraient me servir de leçons. Mais ils caricaturent, hélas, l’organisme même de l'âme et me découragent plutôt qu’ils ne me donnent le moyen de me combattre. Car nul ne connaît mieux que moi ses faiblesses, et lorsqu’il m'arrive de lire quelque article contre ma personne, je pense que je frapperais plus juste, que le fer s'enfoncerait jusqu'à la garde et qu’il ne me resterait qu’à plier les jambes, à tirer la langue et à m’agenouiller dans l’arène.

Il ne faut pas confondre l’intelligence, adroite à duper son homme, et cet organe dont le siège n’est nulle part et qui nous renseigne sans appel sur nos limites. Nul qui puisse les escalader. L’effort s’y devinerait. Il soulignerait davantage le faible espace dévolu à nos voltes. C’est à cette faculté de nous mouvoir dans cet espace que le talent se prouve. Nos progrès ne peuvent venir que de là. Et ces progrès ne seront que d’ordre moral puisque chacune de nos entreprises nous prend à l’improviste. Nous n’y pouvons compter que sur la rectitude. Toute tricherie en amène une autre. Mieux vaut une maladresse. Le public anonyme la siffle, mais nous la pardonne. Les tricheries agissent à la longue. Le public se détourne avec le regard mort d’une femme qui aimait et qui n’aime plus.

C’est pourquoi je me suis appliqué à ne pas perdre mes forces à l’école. Je lâche mille fautes que je corrige mal, paresseux à me relire et ne relisant que l’idée. Si la chose à dire est dite, peu m’importe. Je n’en possède pas moins ma méthode. Elle consiste à être rapide, dur, économe de vocables, à dérimer la prose, à viser longuement sans style de tir, et à faire mouche, coûte que coûte.

A me relire avec le recul, je n’ai honte que des ornements. Ils nous nuisent, car ils distraient de nous. Le public les aime, il s’en aveugle et néglige le reste. J’ai entendu Charles Chaplin se plaindre d’avoir laissé dans son film la Ruée vers l’or cette danse des petits pains dont chaque spectateur le félicite. Il n’y voyait qu’une tache qui tire l’œil. Je lui ai aussi entendu dire (au sujet du style ornemental) qu’après un film il « secouait l’arbre ». Il faut, ajoutait-il, ne garder que ce qui tient aux branches.

 

DE LA FRIVOLITE

Notre époque est fort malade. Elle a inventé « l’évasion ». Les horreurs dont souffrent les victimes de la frivolité d’une guerre lui fournissent bien quelques dérivatifs. Elle s’en drogue par l’entremise de ses journaux et même la bombe atomique lui procure un lyrisme à la Jules Verne — jusqu’au moment où un farceur la berne par la voie des ondes. Orson Welles annonce l’arrivée des Martiens. Une radio française, celle d’un bolide. Aussitôt nos foudres de guerre ne songent plus à s’évader par l’esprit, mais par les jambes. Ils se les rompent. Ils se sauvent. Ils s’évanouissent. Ils avortent. Ils appellent au secours. Cest au point que le gouvernement s’émeut et interdit l’émission imaginaire. On pense bien que la poésie les calmera et les emportera loin de l’affreuse réalité. Voilà ce qu’ils pensent et ce qu’exploite une multitude de magazines dont la moindre réclame entrouvre les portes du rêve.

Le poète était seul au milieu d’un monde industriel. Le voilà seul au milieu d’un monde poétique. Grâce à ce monde, généreusement équipé pour l’évasion comme pour les sports d’hiver, par le théâtre, le cinématographe et les magazines de luxe, le poète reconquiert enfin son invisibilité.

 

DES MOTS

Je n’attache aucune importance à ce que les gens appellent le style et à quoi ils se flattent de reconnaître un auteur. Je veux qu’on me reconnaisse à mes idées, ou mieux, à ma démarche. Je ne cherche qu’à me faire entendre le plus brièvement possible. J’ai remarqué, lorsqu’une histoire n’accroche pas l’esprit, qu’il avait tendance à lire trop vite, à savonner sa pente. C’est pourquoi, dans ce livre, je contourne mon écriture, ce qui oblige à ne pas glisser en ligne droite, à s’y reprendre à deux fois, à relire les phrases pour ne pas perdre le fil.

Lorsque je lis un livre, je m’émerveille du nombre de mots que j’y rencontre et je rêve de les employer. Je les note. Au travail cela m’est impossible. Je me limite à mon vocabulaire. Je n’arrive pas à en sortir, et il est si court que le travail devient un casse-tête.

Je me demande, à chaque ligne, si j’irai plus loin, si la combinaison de ces quelques mots que j’emploie, toujours les mêmes, ne finira pas par se bloquer et par me contraindre à me taire. Ce serait bénéfice pour tout le monde, mais il en va des mots comme des chiffres ou des lettres de l’alphabet. Ils savent se réorganiser différemment et perpétuellement au fond du kaléidoscope.

J’ai dit que je jalouse les mots des autres. C’est qu’ils ne sont pas les miens. Chaque auteur en possède un sac de loto avec lequel il faudra qu’il gagne. Sauf en ce qui concerne le style que je réprouve, dont celui de Flaubert est le type — trop riche en vocables — le style que j’aime, ceux de Montaigne, de Racine, de Chateaubriand, de Stendhal, n’en fait pas grande dépense. On aurait vite fait de les y compter.

Voilà le premier point sur lequel un professeur devrait, en classe, attirer l’attention de ses élèves, au lieu de leur vanter les belles périodes. Ils apprendraient vite combien la richesse réside en une certaine pénurie, que Salammbô est un bric-à-brac, le Rouge et le Noir un trésor.

Les mots riches de couleur et de sonorité sont aussi difficiles d’emploi que les bijoux voyants et que les teintes vives dans la toilette. Jamais une élégante ne s’en affuble.

Je m’étonne de ces lexiques où les notes en bas de page, qui prétendent éclaircir un texte, le dépointent et le repassent à plat. C’est ce qui arrive avec Montaigne qui ne cherche rien d’autre sinon de dire ce qu’il veut dire et y parvient coûte que coûte mais en tordant la phrase à sa façon. A cette façon de tordre la phrase les lexiques préfèrent le vide, s’il se développe bien. Cela n’incrimine pas l’emploi exceptionnel d’un mot rare, pourvu qu’il arrive à sa place et rehausse l’économie du reste. Je conseille cependant de l’admettre s’il ne jette pas trop de feux.

Les mots ne doivent pas couler : ils s’encastrent. C’est d’une rocaille où l’air circule librement qu'ils tirent leur verve. Ils exigent le et qui les cimente, sans oublier les qui, que, quoi, dont. La prose n’est pas une danse. Elle marche. C’est à cette marche ou démarche qu’on reconnaît sa race, cet équilibre propre à l’indigène dont la tête porte des fardeaux.

Cela me fait penser que la prose élégante est en fonction du fardeau que l’écrivain transporte dans sa tête et que toute autre résulte d'une chorégraphie.

Il m’est arrivé, jadis, de vouloir faire partager le goût que j’avais d’une prose à des personnes qui s’y prétendaient insensibles. Lue à haute voix, avec la crainte de ne pas convaincre, cette prose exhibait ses vices.

Ce genre d'échecs m’a mis sur mes gardes. Je me méfiai de ce qui me séduisait au premier abord. Peu à peu, je m’accoutumai à ne m'éprendre que d’écrivains chez lesquels la beauté séjourne sans qu’ils s’en aperçoivent et qui ne s’en préoccupent pas.

Bien que les mots d’un vocabulaire ne correspondent point au nôtre, il m’arrive de rencontrer une expression professionnelle et de l’adopter. J'en citerai une, qui se trouve dans les livres de bord : A mon . Elle dit parfaitement ce qu’elle veut dire et je l’adopte, faute d’en connaître une qui me convienne mieux.

La langue française est difficile. Elle répugne à certaines douceurs. C'est ce que Gide exprime à merveille en disant qu’elle est un piano sans pédales. On ne peut en noyer les accords. Elle fonctionne à sec. Sa musique s'adresse plus à l’âme qu’à l’oreille.

Ce que vous estimez musical chez les classiques n’est souvent qu’un ornement de l’époque. Les grands n’y échappent pas, bien qu’ils le surmontent. On en constate l’artifice chez les petits. Célimène et Alceste nous paraissent parler la même langue.

Il est probable que les langues les plus disparates que nous écrivons à notre époque se confondent dans une autre. Le style en deviendra presque analogue. Il n’en surgira plus que la différence de ce qu’elles expriment et que leur exactitude à l'exprimer.

Outre que les mots signifient, ils jouissent d’une vertu magique, d’un pouvoir de charme, d’une faculté d’hypnose, d'un fluide qui opère en dehors du sens qu’ils possèdent. Mais il n’opère que lorsqu’on les groupe et cesse d’opérer si le groupe qu’ils forment n’est que verbal. L’acte d’écrire se trouve donc lié à plusieurs contraintes : intriguer, exprimer, envoûter. Envoûtement que nul ne nous enseigne, puisqu’il est le nôtre et qu’il importe que la chaîne des mots nous ressemble pour être en mesure d’agir. Ils nous remplacent, en somme, et doivent suppléer à l’absence de nos regards, de nos gestes, de notre démarche. Us ne peuvent donc agir que sur les personnes perméables à ces choses. Pour les autres, c’est lettre morte et elles leur resteront lettre morte, loin de nous et après notre mort.

La puissance magique de ces mots groupés ensemble fait que je ne puis converser avec un écrivain de n’importe quelle époque. Car ils me mettent en sa présence.

Je l'interroge. Leur armature interne me laisse entendre ce qu’il m’aurait répondu. A moins que je ne trouve la réponse toute écrite, ce qui m’arrive.

Mon livre n’a d’autre projet que d’engager une conversation avec ceux qui le lisent. Il est à l’inverse d’un cours. Je devine qu’il enseignerait peu de choses à qui me frequente. Il ne souhaite que rencontrer des inconnus qui m’eussent aimé connaître et discuter avec moi de ces énigmes dont l’Europe se désintéresse et qui deviendront le murmure de quelques rares mandarins chinois.

Le groupement des mots est à tel point efficace que les philosophes, dont le système du monde est chassé par un autre (et ainsi de suite) ne s’implantent pas dans les mémoires par ce qu’ils ont dit, mais par leur manière de le dire. Quel est celui d’entre eux qui n'emprunte pas sa fortune à l’écriture ou du moins à l’éclairage particulier qu’il projette sur une erreur? Nous savons maintenant que Descartes se trompe et nous le lisons tout de même. C’est donc le verbe qui dure, par une présence qu’il renferme, par une chair qu’il perpétue.

Qu’on m’entende bien. Je ne parle pas du verbe dont s'orne une pensée. Je parle d’une architecture de mots si singulière, si robuste, si parfaitement conforme à l'architecte. qu'elle conserve son efficace à travers une traduction.

C’est le phénomène de Pouchkine qu’il ne se puisse communiquer en aucune autre langue que la sienne. Son charme s’exerce sur les Russes, de quelque bord qu’ils soient. Un tel culte ne peut s’appuyer seulement sur une musique, et puisque le sens nous en arrive fade, il faut donc qu’il s’y mêle quelque sorcellerie. Je la mets sur le compte d’une goutte de sang noir qu’il avait dans les veines. Le tambour de Pouchkine parle. Qu’on en change la frappe, il ne reste que du tambour.

Certes, chez les poètes, le rôle des mots est plus vif que dans la prose. Mais j’estime qu’il en passe quelque dessein d’une langue dans l’autre si le nœud des mots est assez fort. Shakespeare le prouve. Voilà pourquoi le cas Pouchkine m’apparaît unique. Vingt fois je me le suis fait traduire. Vingt fois le Russe qui s’y employait lâchait prise, me disant que le mot viande, employé par Pouchkine, ne signifiait plus viande, mais en mettait le goût dans la bouche et que cela n’appartenait qu’à lui. Or, le mot viande n’est que le mot viande. Il ne peut se dépasser que par les mots qui l’environnent et lui communiquent cet étrange relief.

La vanité nous conseille d’envoyer notre pollen dans les étoiles. Mais, j’y songe, le luxe d’un poète doit être de n’appartenir qu’à ses compatriotes. Sans doute ce qui me semblait nuire à Pouchkine, est-il, au contraire, ce qui le protège et lui vaut le culte russe dont il est l’objet.

La prose est moins soumise que la poésie aux recettes d’envoûtement. Il est vrai que, plus elle s’écarte de l’anecdote, plus il devient chanceux de la changer d’idiome. A moins que ne se produise la rencontre providentielle entre un Charles Baudelaire et un Edgar Poe. C’est-à-dire entre deux hommes également initiés à l’emploi des herbes, épices, drogues, doses, cuissons, mélanges et de l’effet qu’ils provoquent dans l’organisme.

 

DE LA BEAUTE

 

La beauté est une des ruses que la nature emploie pour attirer les êtres les uns vers les autres et s’assurer leur appui.

Elle l’emploie dans le plus grand désordre. Ce que l’homme appelle vice étant commun à toutes les espèces, dont le mécanisme fonctionne à l’aveuglette. La nature arrive coûte que coûte à ses fins.

Nous imaginons mal les ressorts d’un tel mécanisme chez les astres, puisque la lumière qui nous les dénonce résulte ou d’un reflet, ou, comme toute lumière, d’une décomposition. L’homme s’imagine qu’ils lui servent de lustre, mais il ne les observe que dans leur usure et dans leur mort.

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La beauté, dans l’art, est une astuce qui l’éternise. Elle voyage, elle tombe en route, elle féconde les esprits. Les artistes lui fournissent le véhicule. Ils ne la connaissent pas. C’est par eux et en dehors d’eux qu’elle s’acharne. Veulent-ils la capter de force, ils n’en produisent que l’artifice.

La beauté (qui ne l’est pas pour elle, simple servante d’un système nuptial) profite d’un peintre, par exemple, et ne le lâche plus. Cela détermine souvent du désastre dans la progéniture de certains créateurs qui prétendent procréer par voie chamelle et jouer sur les deux tableaux. Qu’on n’aille pas croire que la beauté manque d’esprit critique ni qu’elle en fasse preuve. Ce n’est ni l’un ni l’autre. Elle se rue à la pointe, quelle qu’elle soit,

Elle rencontre toujours ceux qui l’épousent, assurent sa continuité.

Sa foudre, tombant aux pointes, embrase les œuvres qui scandalisent. Elle évite les représentations ineptes de la nature.

L’habitude d’une représentation inepte de la nature est si bien ancrée chez l’homme qu’il l’adore même chez les peintres où elle ne joue qu’un rôle de prétexte à prendre l’élan. Lorsque cette représentation offre à l’homme, peintes avec une lisibilité équivalente, des anecdotes du rêve ou de l’esprit, il se révolte. L’anecdote ne le concernant plus, mais concernant un autre. Son égoïsme l’en détourne. Il s’érige en juge. Il condamne. Le crime est d'avoir voulu le distraire de sa propre contemplation.

De même que l'homme ne lit pas, mais se lit, il ne regarde pas, il se regarde.

L'art existe à la minute où l'artiste s’écarte de la nature. Ce par quoi il s’en écarte lui donne le droit de vivre. Cela devient une vérité de La Palice.

Mais l'écart peut se produire alors qu’il est inapparent. (Je pense à Vermeer et à certains très jeunes modernes.) C’est le comble de l’art. La beauté s’y glisse en cachette. Elle pose un piège parfait, d’apparence naïve comme celui des plantes. Elle y attirera sournoisement le monde sans provoquer la crainte que sa figure de Gorgone provoque toujours.

 

NOTE

 

Depuis que les chapitres de ce livre ont été écrits et imprimés, le théâtre a représenté l’Aigle à deux têtes. Je ne me trompais pas dans la préface, écrite en même temps que la pièce. J’y menais une politique semblable à celle de la Belle et la Bête. Politique analogue à celle d’un âge ou les politiques et les guerres ne jouaient pas, où nos disputes d’âmes étaient la seule politique valable. (Les surréalistes et moi par.)

Le succès de la pièce (obtenu par les couleurs et les parfums que l’œuvre ignore et qui attirent le public) s’oppose au tribunal d’une critique uniquement préoccupée d’art et en proie aux habitudes.

Il faut bien comprendre que l’art, je le répète, créateur, mais qu'il n'existe que s'il prolonge un cri, un rire ou une plaire. C'est ce qui fait que certaines toiles de musé me signe et vivent avec angoisse, tandis que d'au sont mortes et n'exposent que les cadavres embaumés de l’Egypte.