De la défense des savoirs critiques - Claude Gautier, Michelle Zancarini-Fournel
L'’essai que nous proposons entend montrer comment le pouvoir politique s’en prend à l’autonomie des savoirs et des universités. L’adoption à marche forcée, en décembre 2020, de la loi sur la programmation de la recherche (LPR) marque la volonté du gouvernement de mettre au pas les universités et la recherche pour contrôler la production de leurs savoirs. Les violentes polémiques qui ont accaparé une partie de la scène politique, médiatique et universitaire française autour des déviations dites « identitaires » de certaines recherches en sont un des instruments, tout comme la dénonciation de leur américanisation.
Cette séquence a été alimentée et confortée par des prises de position d’intellectuels et de politiques, femmes et hommes, qui dénoncent le développement d’une nouvelle « gangrène » mettant en cause la neutralité et la rigueur scientifiques. Ils en appellent à la constitution de dispositifs de vigilance – pour ne pas dire de censure – visant le contrôle de certaines productions universitaires. Nombre de celles et ceux qui défendent, souvent avec virulence, cette « neutralité » du savant s’engagent en fait de manière militante dans différentes sphères médiatiques et publiques et prennent pour donné ce qui est précisément à interroger.
---
Il faut bien sûr mener une lutte implacable contre la radicalisation, mais, je vous le dis, Mesdames, Messieurs les Sénateurs, j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques aux événements qui se sont produits.
Le moment 2001-2005 : violences politiques et conflits postcoloniaux
Ce moment se caractérise par l’internationalisation des violences politiques liées aux événements géopolitiques du Proche- et du Moyen-Orient, avec une « surexposition médiatique et politique des violences de haute intensité de type djihadiste [17] ». L’automne 2000 peut être choisi comme moment de cristallisation en France des affrontements politiques liés à la situation en Israël, après le déclenchement de la deuxième Intifada des Palestiniens. La Ligue de défense juive est créée à Paris. C’est également après l’Intifada que Pierre-André Taguieff, politiste au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), diffuse le néologisme d’« islamo-gauchiste » dans son livre La Nouvelle Judéophobie (2002).
Le moment 2012-2021 : cycle des attentats et débat sur l’« américanisation de la recherche »
Effet indirect des attentats de 2015, « Vigilance Universités » est créé en mars 2016 pour défendre, face à l’islam, une laïcité intégrale. Né de la commission laïcité du syndicat SNESup de l’université Lille-1, ce réseau universitaire de lutte « contre le racisme et l’antisémitisme, contre le racialisme et le communautarisme, et pour la défense de la laïcité » regroupe en 2021, selon leur site, environ 250 universitaires et chercheurs dans une cinquantaine d’établissements en France (outre des membres en Belgique, en Suisse, en Tunisie, au Maroc, en Israël, au Canada, aux États-Unis, en Suède). Une liste de diffusion est destinée à recueillir l’échange d’informations et le signalement des problèmes rencontrés dans les universités pour d’éventuelles poursuites judiciaires. La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) soutient ce réseau et lui apporte une aide juridique. Vigilance Universités organise des débats pour défendre la laïcité – un des principes fondamentaux de la République et de la démocratie de plus en plus attaqués à leurs yeux – en réponse à ce qu’ils et elles qualifient de « repli identitaire et [de] populisme ». Face à ce que les membres du réseau analysent comme la « montée de l’intégrisme musulman », les « progressistes » seraient divisés. Pour « Vigilance Universités », il y a urgence à se rassembler « contre la volonté de mainmise des intégristes musulmans dans les quartiers populaires, notamment sur les jeunes, mais aussi dans les établissements d’enseignement ». Le réseau s’est félicité de voir ses thèses reprises en 2020-2021 par des membres du gouvernement et par l’Observatoire du décolonialisme (voir chapitre IV).
---
Récemment, le mouvement suprématiste blanc alt-right s’est fortement inspiré de l’extrême droite française, de l’idéologue français Alain de Benoist, théoricien du Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, fondé en 1969) ainsi que du livre de Renaud Camus, Le Grand Remplacement (2010) [43] . Plus récemment encore, à l’exemple des ministres macroniens, les mouvements conservateurs américains s’en sont pris au début de l’année 2021 à la critical race theory (CRT), forgée dans les années 1970 dans le domaine du droit pour combattre les inégalités [44] . Un projet de loi a été déposé en mai 2021 à la Chambre des représentants par des élus du Parti républicain pour supprimer les formations « à l’égalité raciale et à la diversité ». Ce n’est pas la première fois que les républicains conservateurs critiquent l’enseignement de l’histoire. Lorsqu’une place a été accordée à l’histoire des Africains-Américains dans les manuels scolaires, dans les années 1980-1990, les historiens ont été accusés de political correctness, comme on dénonce aujourd’hui en France la woke culture – terme repris par l’Observatoire du décolonialisme, par certains médias et, en juillet 2021, par le ministre de l’Éducation nationale, lequel y voit une « atteinte à la civilisation ». L’assassinat de George Floyd en mai 2020 par un policier blanc et sa dénonciation largement partagée ont favorisé une prise de conscience et le développement du mouvement Black Lives Matter (les vies noires comptent), soutenu par une majorité réprouvant le racisme et les violences policières. Les réactionnaires du Parti républicain ont lancé, en riposte, un débat et suscité la formation d’associations de parents pour contrôler le contenu des enseignements. On imagine que cela a pu déstabiliser certains professeurs, qui ont ainsi peur de perdre leur emploi. Comme en France, la dénonciation des études de genre et des sexualités accompagne celle de la CRT.
---
La présidence d’Emmanuel Macron (2017-2022) a été émaillée de violents mouvements sociaux autour de la bataille sur la réforme des retraites et des manifestations des Gilets jaunes (de novembre 2018 jusqu’au confinement de mars 2020) qui ont cessé pendant de longs mois. Les cortèges manifestants se sont affrontés à une politique de gestion des forces de l’ordre condamnée par le Conseil d’État dans un arrêt du 11 juin 2021, et à des violences policières sans précédent (blessant volontairement les corps des manifestants au cours des « actes » hebdomadaires des Gilets jaunes) [45] .
---
Troisième moment : réformes de l’université et tentatives de mise au pas de la recherche (1998-2020)
Le processus de Bologne (1999) : une « politique européenne » de l’université
La transformation en profondeur de l’université a été commencée par Claude Allègre, qui a dirigé pendant trois ans (du 4 juin 1997 au 6 avril 2000) le ministère de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie. Pendant cette période, il a engagé une série de réformes fondamentales pour l’université et la recherche [35] . Dès son arrivée au ministère, il avait commandé un rapport à Jacques Attali, remis en février 1998 [36] , qui soulignait les caractéristiques de la situation française par rapport aux universités américaines : la coupure entre les universités et le CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et l’existence de grandes écoles concurrentes de l’université. Le ministre voulait à la fois transformer le périmètre des universités dans un cadre européen et revoir leur positionnement dans un système concurrentiel.
« Je veux instiller l’esprit d’entreprise dans le système éducatif », affirmait Claude Allègre le 3 février 1998 dans Les Échos. D’où la nécessité impérieuse à ses yeux de réformer et d’harmoniser les diplômes européens. Selon les propositions d’Attali, l’enseignement supérieur devait être profondément transformé par une réforme des cursus étudiants sur le principe des trois étapes, dites LMD ou 3-5-8 (licence en trois ans, master en deux ans, doctorat en trois ans). C’est la raison pour laquelle le ministre réunit en mai 1998 les ministres allemand, français, italien et britannique de l’enseignement supérieur pour célébrer les 800 ans de la Sorbonne et promouvoir, malgré les différents points de vue nationaux des participants, la création d’un espace européen de l’enseignement supérieur. Ce dernier est formalisé par les 29 ministres européens réunis à Bologne en juin 1999 [37] . Le processus de Bologne est suivi par la stratégie de Lisbonne (2000), élaborée par le Conseil européen qui vise à faire de « l’Europe l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde », et à recomposer le paysage universitaire en instituant des mécanismes concurrentiels entre universités et entre individus, tout en réduisant l’expression et le contrôle démocratiques – ce qui est généralement proposé au nom de l’efficacité. Dans le rapport Attali, on trouve cette belle dénégation : « Sans toucher à la légitimité démocratique de l’équipe de direction et à ses pouvoirs en matière de définition de la politique pédagogique et scientifique, le président d’une université devra à la fois représenter l’ensemble de la communauté universitaire et faire en sorte que l’université réponde aux demandes que lui adresse la société dans son ensemble, en particulier le monde scientifique, économique, associatif et syndical [38] . » Où l’on voit que, dès la fin des années 1990, la question de l’articulation du fonctionnement – pas seulement organisationnel – de l’université aux besoins de la société doit permettre de concilier deux exigences en apparence, seulement, contradictoires : d’un côté, le désengagement matériel et financier de l’État et, de l’autre, l’indexation toujours plus prononcée du monde universitaire aux logiques de marché par le moyen desquelles s’exprimeront les « besoins de la société ».
---
La réalité est bien différente. Depuis vingt ans se déploient, sous une forme ou sous une autre, des trains de réforme successifs auxquels sont confrontés, outre les professeurs et les étudiants/étudiantes, de nombreux personnels administratifs. Ce qui, le plus souvent, signifie pour elles et eux : externalisation et privatisation des fonctions, suppression de postes, précarité croissante, contractualisation et, fréquemment, souffrance au travail.
---
De la réforme au soulèvement
L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle !
Nicolas Sarkozy, 23 février 2007, Lyon.
Lors de la campagne présidentielle de 2007, cette déclaration, méprisante pour la guichetière, pour l’auteur du programme du concours et pour La Princesse de Clèves, laissait mal augurer des dispositions du candidat à l’égard des études littéraires et, plus généralement, de l’université et de la recherche. Ce qui se confirme quelques mois plus tard. Ministre du président Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy avait été acculturé en 2004 à la réforme universitaire par le rapport « Éducation et croissance » de Philippe Aghion et d’Élie Cohen, que l’on peut considérer, à la relecture, comme le socle des réformes des deux premières décennies du XXIe siècle [39] .
Après l’élection à la présidence de la République de Nicolas Sarkozy, la loi « relative aux libertés et responsabilités des universités » (dite loi LRU ou loi Pécresse, du nom de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche d’alors) est présentée immédiatement en mai 2007, discutée en juillet-août, et définitivement adoptée le 10 août. En cinq ans, toutes les universités doivent accéder à l’autonomie dans les domaines budgétaire et de gestion de leurs ressources humaines, raison pour laquelle la loi est parfois appelée à tort « loi d’autonomie des universités ». Le but affiché du gouvernement est de « rendre la recherche universitaire visible à l’échelle internationale » dans les classements internationaux, en se calant sur le très controversé « classement de Shanghai ».
Lors de la rentrée universitaire d’octobre 2007, en réponse à la loi LRU adoptée en catimini au cours de l’été, plusieurs mouvements étudiants ont lieu dans les universités (souvent accompagnés de piquets de grève, voire d’occupations).
---
Les deux points sur lesquels se focalise le mouvement de 2009 sont les décrets d’application de la loi LRU de 2007, qui concernent le statut des enseignants-chercheurs, et la modification de la formation des enseignants. D’une part, celles et ceux dont les recherches seraient « mal évaluées » devraient enseigner plus d’heures que leurs collègues « bons chercheurs » : cette disposition sapait l’idée même de la collégialité universitaire et donnait des pouvoirs pratiquement non contrôlés aux présidents d’université. D’autre part, la réforme de la formation et du recrutement des enseignants du premier et du second degré tendait à supprimer la partie théorique reçue en dehors de l’établissement scolaire d’affectation et exigeait un master « professionnalisant » pour l’enseignement, différent des masters « recherche ». .
---
La loi sur la LPPR devenue LPR et le mouvement de 2019-2020
Comme l’explique en novembre 2019 le P-DG du CNRS, Antoine Petit, cité en exergue, une réforme « inégalitaire et darwinienne » doit être engagée. Il faut instaurer la concurrence généralisée et assurer la concentration des ressources sur un petit nombre d’établissements et d’individus jugés les plus performants. Tels sont les principes généraux qui doivent orienter le nouveau gouvernement de l’enseignement supérieur et de la recherche. Cette politique, menée avec opiniâtreté et, le plus souvent, contre l’avis des communautés scientifiques, a permis de multiplier les agences d’évaluation et de financement qui, dans le discours de promotion qui les accompagne, sont supposées indépendantes. Ces AAI (agences administratives indépendantes) diffusent activement la culture néolibérale de la « performance », du « résultat » et de l’« excellence ». Le rôle croissant de l’ANR (Agence nationale de la recherche) est, par exemple, de redéfinir les modes d’attribution des budgets publics en rendant le financement par projet toujours plus systématique, au détriment des ressources propres des équipes de recherche. Il apparaît, tout aussi clairement, que l’institution de l’AERES, devenue entre-temps HCERES [42] , est un autre moyen d’objectiver, cette fois-ci par la promotion de politiques publiques d’évaluation, des normes de contrôle et d’orientation de la recherche avec des logiques de concurrence et de marché [43] . L’ensemble de ces réformes permettent de remplacer progressivement les formes horizontales et délibératives de coopération par des structures décisionnelles verticales et hiérarchiques de moins en moins coopératives.
C’est pour ces raisons, également, que la mobilisation prend une réelle ampleur dans les années 2019-2020. En effet, parallèlement au mouvement social contre la réforme des retraites, centrée sur les salariés de la fonction publique, s’étoffe progressivement un mouvement dans l’enseignement supérieur et la recherche. Il vise un nouveau texte législatif en préparation [44] : la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). Cette loi entend réorganiser cette activité en profondeur, notamment en diminuant les budgets qui lui sont dédiés de manière stable et durable, et en accroissant la précarité des statuts des chercheurs par la multiplication des embauches à durée limitée sur projet et la réduction du nombre des postes fixes.
Engagements et valeurs de la science : quelques aspects du débat contemporain
Première ligne de force : reformulation de la distinction entre « faits » et « valeurs »
La première opposition se situe dans la distinction entre « jugement de fait » et « jugement de valeur », étant entendu – ce qui précède a permis de le montrer – que la description porte sur des faits, et l’évaluation, lorsqu’elle n’est pas contrôlée, relève de l’opinion – la doxa. Cette démarcation, pour être opératoire, ainsi que le montraient déjà Durkheim et Weber, ne doit pas – et ne peut pas – être radicalisée, au risque de rendre la science impossible. Ce qui revient à dire que même le savant, lorsqu’il propose une description méthodologiquement contrôlée par l’usage pertinent des règles de sa pratique professionnelle, ne peut pas exclure de sa démarche tout rapport à des valeurs. Comme le formule Hilary Putnam, c’est l’« enchevêtrement » des faits et des valeurs.
En quoi consiste la posture dogmatique au nom de laquelle les sciences sociales en général, certaines d’entre elles comme les studies en particulier, sont remises en cause, notamment par des hommes et des femmes de rang et de statut divers, ayant accès à diverses sphères d’expression publique [50] ? Elle consiste précisément à refuser toute forme de liaison entre ces deux types de jugement, et à affirmer qu’il est non seulement possible mais nécessaire de séparer radicalement ces deux ordres de réalité. Faire de la science, notamment des sciences sociales, doit donc se « limiter à » et se « contenter de » décrire « ce qui est ».
Dénonçant la dérive « normativiste » de la sociologie contemporaine, sous l’influence de certains de ces représentants illustres, comme Pierre Bourdieu, Nathalie Heinich peut affirmer sans hésitation :
Ces innombrables plaidoyers en faveur de la normativité du discours sociologique, à l’encontre d’une injonction à la neutralité communément considérée comme la norme académique, illustrent la réticence de maints universitaires à renoncer à une forme de magistère politique ou moral, en vertu duquel ils pourraient ne pas se contenter d’analyser ce qui est, mais statuer sur ce qui doit être [51] .
Une telle position est dogmatique car elle enferme le contradicteur dans une opposition insurmontable : « décrire ce qui est » ou « statuer sur ce qui doit être ». D’un côté, il s’agit de science, le savant est « neutre » et il se « contente » de dire « ce qui est » ; de l’autre, il devient prophète, moraliste, et outrepasse ses prérogatives pour indiquer, au nom de certaines valeurs, une orientation, une direction à suivre. Il n’est plus savant, il est idéologue et « exerce un magistère politique ». On a vu comment la posture wébérienne, autrement plus nuancée que cela, fait apparaître la difficulté de radicaliser une telle opposition.
On sait également, toujours depuis Durkheim et Weber, que décrire « ce qui est » est tributaire d’un « intérêt » spécifique qui oriente la recherche et la manière de conduire l’enquête : « ce qui est » est un « ce qui est » depuis un certain rapport à des valeurs, car la diversité phénoménale du réel, qui s’offre au regard du savant, est telle qu’il lui faut adopter des critères de sélection. Ainsi, « décrire ce qui est », « se contenter de décrire ce qui est » ne veut rien dire de pertinent d’un point de vue épistémologique.
À parler rigoureusement, décrire « ce qui est » se fait toujours depuis une situation donnée et il importe, par probité scientifique, de dire le « point de vue » d’où l’on parle. Admettre de « situer » son point de vue, ce n’est pas tomber dans le prophétisme ou le normativisme. Là encore, de manière curieuse, Nathalie Heinich commet une erreur de lecture à propos de Weber qu’elle cite copieusement [52] . En effet, à l’appui de son affirmation, elle évoque une formulation toujours mobilisée par les dogmatiques de la neutralité, qui viendrait leur donner tout le poids de l’autorité : « Nous ne pensons pas que le rôle d’une science de l’expérience puisse jamais consister en une découverte de normes et d’idéaux à caractère impératif d’où l’on pourrait déduire des recettes pour la pratique [53] . » La sociologue omet de dire qu’il s’agit de définir ici l’une des fonctions des « sciences expérimentales et empiriques » – Max Weber parlait de la science économique de son temps. Il rappelait alors que l’objectif de celle-ci n’était pas d’orienter les décisions de politique économique, encore moins d’imposer une vision. La science empirique expérimentale, comme l’économie ou la sociologie, n’est pas une éthique et elle n’a pas à statuer sur des devoirs ou des maximes de conduite ; elle n’a pas plus à hiérarchiser des fins.
Mais dire que l’économie ou la sociologie ne sont pas des sciences éthiques et n’ont pas à porter le raisonnement sur le plan du « devoir-être [54] », est-ce soutenir que les descriptions empiriques permettant d’établir le « ce qui est » situé de ces sciences excluent tout rapport aux valeurs ? Ne pas être une science morale, une éthique, est-ce être dépourvu de tout rapport aux valeurs ? Max Weber montre lui-même que non [55] . Tel est ici le coup de force de la position de Nathalie Heinich ou, si l’on veut, la marque de son réductionnisme épistémologique : réduire toute dimension axiologique que pourraient revêtir les descriptions dans le domaine des sciences expérimentales et empiriques, tout particulièrement dans celui des sciences sociales, à une manière déguisée, cachée de tenir un discours éthique et/ou politique sur le devoir-être. Comme si la coloration axiologique, les « orientations évaluatives », pour reprendre l’expression de Weber, faisaient basculer le régime de description propre aux sciences sociales dans le discours moral, politique et militant. Le sociologue devenant ainsi un idéologue, un prophète et/ou un militant.
Deux présupposés soutiennent une telle position dogmatique et intolérante : premièrement, il n’y aurait qu’une seule manière de décrire « ce qui est », c’est-à-dire que la science serait, dans ses descriptions, ou vraie ou fausse ; deuxièmement, le critère de vérité ou de fausseté serait toujours donné a priori et il n’y aurait qu’à l’appliquer mécaniquement.
Ces deux présupposés reviennent à interdire toute possibilité de pluralisme épistémique, notamment à refuser que la validité d’un énoncé puisse être tributaire de son point de vue d’énonciation. Seul le « point de vue de nulle part [56] » ou le point de vue « neutre » serait légitime, et il suffirait au sociologue de se déprendre de tous ses attachements, sociaux, axiologiques, culturels, pour y accéder.
Reconnaître que toute description est tributaire d’un point de vue prend en compte que son auteur, savant/savante ou homme/femme ordinaire, parle ou décrit à partir de la situation qu’il/elle occupe. Nathalie Heinich croit que le sociologue « neutre » serait à l’écart des tensions qui traversent son milieu social et professionnel ; qu’il serait donc en mesure de les neutraliser absolument pour accéder à la forme sécularisée du point de vue divin, à savoir le point de vue de la « neutralité axiologique ». Elle peut dès lors prescrire au sociologue la fonction suivante : « Non pas celle qui consiste, à l’opposé, à s’abstenir de toute implication dans le monde social, mais celle qui consiste à s’engager, parla neutralité, à produire de l’action – et pas seulement du savoir – par la mise en évidence des cohérences, des logiques, des liens qui, au-delà des oppositions, rendent possible sinon un accord, du moins un dialogue [57] . »
Le sociologue « engagé par la neutralité » est donc celui qui, de par sa position, saurait montrer la voie d’un possible compromis entre des mondes qui ne se parlent pas ou plus. Tel est bien ce qui définit cette position d’omniscience, hors-la-société, hors-sol une fois encore, du sociologue telle que l’entend Nathalie Heinich. La légitimité de ce point de vue « neutre », sans parler de sa possibilité, résiderait donc, sur le plan axiologique, dans sa capacité à subsumer les conflits de représentation et à créer les conditions d’un certain « dialogue », voire à susciter l’action de réconciliation.
Le sociologue arbitre des justes milieux, en quelque sorte. On sait tout le mal que pensait Max Weber de cette feinte neutralité : « Le “juste milieu” n’est pas le moins du monde une vérité plus scientifique que les idéaux les plus extrêmes de droite ou de gauche. Nulle part l’intérêt de la science n’est à la longue davantage nié que là où l’on se refuse à voir les faits désagréables et la réalité de la vie dans sa dureté [58] . »
Questions brûlantes de notre temps
Derrière l’« islamo-gauchisme », c’est aussi la question de l’islamophobie et des contours de l’antiracisme qui est posée aussi bien à gauche qu’à droite. L’historien israélien Shlomo Sand rappelait, en août 2016, que « dans les années 1930, en France comme dans d’autres pays d’Europe, les communistes et diverses personnalités de la gauche étaient fréquemment qualifiés de “judéo-bolcheviks” », et il demandait alors : « Toutefois, qui peut affirmer que le recours à la formule “islamo-gauchisme” n’est pas promis à un sombre futur imprévu ? » Question prémonitoire quand, en France, l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires, fondé en janvier 2021 avec l’appui du directeur de cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur, appelle aujourd’hui à la délation, relayé par des sites d’extrême droite qui dénoncent nominativement des universitaires [8] .
Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, affirme le 14 février 2021 sur le plateau de CNews : « Moi, je pense que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et que l’université n’est pas imperméable et fait partie de la société » ; et elle ajoute vouloir « demander notamment au CNRS de faire une enquête sur l’ensemble des courants de recherche sur ces sujets dans l’université de manière qu’on puisse distinguer de ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève justement du militantisme et de l’opinion ».
---
À l’appel du pape, des penseurs catholiques se sont mobilisés pour contrer les études sur le genre qui font appel aux savoirs critiques et aux méthodes des sciences sociales. Ainsi, en 2011, des associations catholiques, relayées par des parlementaires de droite, militent contre l’introduction de la « théorie du genre », de la « théorie du genre sexuel », ou encore de la « théorie du gender » dans les nouveaux manuels scolaires de sciences de la vie et de la terre [16] . En 2013, la « théorie du genre » est devenue, après les manifestations contre le « mariage pour tous », le cheval de bataille de « La Manif pour tous ». À l’occasion de la proposition d’ouverture du mariage civique aux personnes de même sexe est organisée une forte mobilisation, menée par les « catholiques de l’identité [17] », fournissant une trame idéologique et un répertoire d’actions inédits et spectaculaires. Ces manifestations s’élargissent alors et s’opposent à l’enseignement de ladite « théorie du genre » à l’école. Elles aboutissent à la suppression, par la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, du dispositif des ABCD de l’égalité. Le succès de ces manifestations vient de ce que la « théorie du genre » y est interprétée comme marquant la fin de l’hétérosexualité et soutenant la remise en cause du modèle prédominant de la famille. Elles entrent ainsi en affinité avec des représentations politiques néoconservatrices, familialistes et homophobes, largement diffusées par les populismes d’extrême droite [18] .
Nouvelle méthode : l’intersectionnalité
Tout d’abord, il faut rappeler que l’intersectionnalité est une méthode d’analyse venue des États-Unis, depuis les années 1970, et qui a émergé dans le contexte des mobilisations pour les droits civiques et pour l’égalité entre les sexes. Les discriminations raciales, de classe, de genre et de sexe forment donc l’arrière-plan politique au sein duquel la reconnaissance de certaines minorités se trouve posée.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire