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lundi 2 mars 2026

Médiocrité et folie - Hans Magnus Enzensberger

Médiocrité et folie - Hans Magnus Enzensberger

 

Feuilleter un livre en tous sens, sauter des passages entiers, lire des phrases à rebours, se méprendre sur leur sens, les remodeler, continuer de les filer et les parer de toutes les associations possibles ; tirer du texte des conclusions qui lui sont étrangères, s’irriter contre lui, y prendre du plaisir; l’oublier, le plagier et jeter le livre dans un coin, à un moment quelconque — cette liberté est faite de tout cela. La lecture est un acte anarchique, que l’interprétation, en particulier celle qui se veut la seule correcte, a pour but d’empêcher.

C’est pourquoi l’interprétation se montre toujours autoritaire, appelant ou la soumission ou la résistance. Dans ce dernier cas, elle se voit contrainte de se prévaloir de son autorité théorique ou institutionnelle et, dans la mesure où celle-ci n’est pas solidement assurée — ce qui devient heureusement de plus en plus fréquent —, elle tente d’emprunter ailleurs ce qui lui fait défaut. Ainsi s’explique le recours à l’auteur que, froidement, l’on suppose prêt à se faire le complice de l’interprétation et à trahir ses lectures en expliquant, en quelque sorte en dernière instance, ce qu’il a voulu dire et qu’il convient donc de comprendre — un point, c’est tout.


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 (...)  ainsi que tous les noms des personnes, de marques et de lieux, sont remplacés par le mot « Bloom ».

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Le degré zéro du média ou pourquoi toutes les plaintes contre la télévision sont sans objet

 

Les arguments de la thèse de l’imitation sont au contraire essentiellement moraux. À ses yeux, la consommation médiatique est avant tout dangereuse pour les mœurs : qui s’y adonne s’accoutume au libertinage, à l’absence de responsabilité, au crime et à la violence. Elle a pour conséquences subjectives des individus insensibles, endurcis et obstinés, la perte des vertus sociales, et une dissolution générale des mœurs pour conséquences objectives. Cette forme de la critique des médias s’alimente, d’une manière immédiatement reconnaissable, à des sources bourgeoises : on y retrouve les motifs, qui au XVIIIe siècle déjà, étaient ceux des vaines mises en garde de la jeune critique culturelle contre les dangers de la lecture des romans.

Le soupçon que nourrit la thèse plus récente de la simulation relève de la théorie de la connaissance. Elle est également plus moderne dans la mesure où, tenant compte de tout le développement technique des médias, elle prend aussi au sérieux l’existence de la télévision, ce que l’on ne saurait affirmer de celles qui l’ont précédée. Le média, selon elle, met le spectateur hors d’état de distinguer entre la réalité et la fiction ; il rend la réalité originelle méconnaissable ou la remplace par une seconde réalité, fantomatique. Une version plus poussée, qui se veut même à l’occasion positive, inverse ce rapport et affirme que la distinction entre réalité et simulation n’a plus de sens dans les conditions sociales données.

La quatrième thèse, vers laquelle convergent toutes les précédentes, est celle de l’abrutissement. Elle prend peu à peu la consistance d’une déclaration anthropologique : les médias, à l’en croire, altéreraient non seulement l’esprit critique et le discernement, la substance morale et politique, mais aussi la perception elle-même, voire l’identité psychique de leurs utilisateurs. Ils produiraient ainsi, si on les laissait faire, cet homme nouveau que l’on peut se représenter, au choix, comme un zombi ou un mutant.
 

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Le degré zéro ne fait donc pas la faiblesse de la télévision, mais sa force. C’est sa valeur d’usage : on branche son appareil pour se débrancher (c’est d’ailleurs pour cette raison que ce que les politiciens appellent politique convient parfaitement à la télévision : le malheureux ministre s’imagine influencer les idées et les actes du téléspectateur, alors que le vide visqueux de ses propres satisfait seulement le besoin que ressent le public d’être épargné par les significations).

Il se produit, au contraire, quelque chose comme une perturbation de l’image dès qu’apparaît dans le flux de l’émission un contenu, une véritable nouvelle ou un argument rappelant l’existence du monde extérieur. Interloqué, le spectateur se frotte les yeux et, d’un geste de mauvaise humeur, saisit la télécommande.

Ce mode d’utilisation extrêmement conscient de son but mérite d’être enfin pris au sérieux. La télévision est utilisée avant tout comme une méthode bien précise et très agréable de lavage de cerveau; elle sert à l’hygiène individuelle, à l’automédication. 

mardi 22 avril 2025

Poésies - Hans Magnus Enzensberger

 Poésies - Hans Magnus Enzensberger

 

Les semble-morts


Les semble-morts attendent devant les guichets des trusts, 
comateux, ils attendent, des deux poumons fumant, 
devant les poids et mesures et les bureaux de placement. 
Leur morne et blême jubilation se déploie 
tout au long des grilles de guichets sans nombre 
tel un gigantesque journal dans le vent.

Comme ils dodelinent de la tête avec ensemble! 
Comme ils sont braves et bien en rang! et quelle 
dextérité pour manier les cartes perforées, 
les chèques et les billets de confession!
Dans des porte-documents transportent 
leurs cheveux coupés ras, et chacun d’eux 
dans ses deux bas garde en réserve 
dix doigts de pied.

Outre cela mangent et de leurs dix doigts
de semble-morts dépècent des carcasses de charogne,
et la nuit, pour calmer les sinistres clameurs de leurs entrejambes,
se multiplient, aux heures de fermeture des guichets,
engendrant de semble-morts témoins,
qu’au matin ils déclarent, en rejetant la fumée
de leurs comateuses bouches, aux
préposés-aux-déclarations,
afin qu’on ne les enterre pas. 

Mais qui leur donne pommes et baisers?
Qui donc les éveille» qui leur donne malgré tout
des immortelles» qui décrasse leurs bronches
de ces croûtes de suie, qui les dépouille
de leurs journaux, qui sème un peu d’ardeur
sur leurs bouches gloutonnes, qui brosse la cendre de leurs
qui balaye la peur de leurs paires d'yeux pâles, cheveux,
qui leur fait des cadeaux, qui délie, ravit, oint de chrême,
qui éveille les semble-morts d'entre les morts,
et qui les absout?

Devant les guichets des banques ils attendent,
sous des avalanches de journaux et de bulletins de vote,
ils attendent sous un ciel où, comme en un cinéma de banlieue,
alternent l'ombre et la lumière,
comme entre le grand film et les actualités,
comme entre le champ de bataille et la morgue,
ils attendent devant les guichets des décès, ils attendent
les semble-morts leur certificat de décès,
expulsant la fumée de leurs braves poumons incolores,
et tout en pataugeant dans leur morne jubilation,
ils attendent, séparés, l’heure de la séparation.

A l’aveuglette
 
La victoire
sera l’affaire de ceux qui voient
les borgnes
l’ont prise en main
pris le pouvoir
et fait l’aveugle roi

près de la frontière verrouillée 
des policiers qui jouent à colin-maillard 
de temps en temps attrapent un oculiste 
recherché pour activités 
antigouvernementales

l’ensemble des autorités porte 
un petit emplâtre noir 
sur l’œil droit
au bureau des objets trouvés traînent 
déposées par des chiens d’aveugles 
limettes et loupes sans propriétaires

de jeunes astronomes zélés
se font mettre des yeux de verre
des parents qui voient loin
enseignent au bon moment à leurs enfants
l’art de loucher progressivement
l'ennemi passe en fraude l’eau boriquée 
pour la conjonctive de ses agents 
cependant que de respectables citoyens 
considérant les circonstances 
n’en croient pas leurs yeux 
se jettent poivre et sel à la tête 
tâtent en larmoyant tout ce qu’il faut voir 
et apprennent le braille

le roi aurait déclaré récemment 
qu’il voit l’avenir d’un œil confiant


Moi, le Président et les castors
 
Tremble la guêpe dans l’ambre 
et dans le vacarme des engins.
Les selles du Président sont 
normalisées. Les cerises 
ignorent son nom.
Dans les kolkhozes les bœufs 
rêvent de haut trèfle 
et non des faux frais 
graissés au sang
non plus que des intérêts sur les cendres.

La création ne nous porte plus 
aucun intérêt. A jamais 
dégoûtés de nous muets 
dronte zibeline albatros.
Des castors la patience 
finira par prendre fin. Nous seuls 
jusqu’au bout souillés 
de télégrammes, demeurons, 
changeant de mot de passe 
de meurtre en meurtre : 
hache de pierre ou cobalt.

Tous deux inoffensifs
nous nous faisons : insomniaque
le Président entre deux piqûres,
et moi pelant une pomme 
dans ma paisible maison, 
comme si le crime n’existait pas :
nous sommes déjà oubliés.

Bibliographie
 
Ceci est écrit pour toi.
Circonvolutions sous l’écorce, 
Vibre-écriture sous les tempes, 
chemins de fourmis.

Ce n’est pas de l’Art.

Circuit imprimé,
communisme,
polypeptide,
primevères électroniques,
alouettes à programmation cybernétique.

Prends et lis 
vieux suicidé.

Manifestes génétiques, 
permutations, trilles.
Tout cristal un chef-d’œuvre.
Fabriquer des yeux de libellule
ce n’est pas de l’Art,
plus simple de construire des empires.

Cette ortie
pourrait être signée par Proust : 
système réactif du deuxième degré 
ultrastable.

Quand ce livre arrivera entre tes mains 
peut-être pour le lire 
fera-t-il déjà trop noir.

Si les libellules peuvent 
se passer de nous 
nous n’en savons rien.
Mais c’est probable.

Jette donc le livre 
et lis.

Tableau d'ombres
 
Je peins la neige 
je m’acharne 
à peindre à plomb 
avec un gros pinceau 
sur cette page blanche 
la neige

je peins la terre 
je peins l’ombre 
de la terre la nuit 
je ne dors pas 
je peins 
toute la nuit

la neige tombe à plomb 
et s’acharne 
sur ce que je peins 
une grande ombre 
tombe
sur mon tableau d’ombres

sur cette ombre 
je m’acharne à peindre 
avec le gros pinceau 
de la nuit
mon ombre minuscule. 


Ombrage
 
Les ombres piétinent 
mon ombre 
les combats d'autrefois 
sont des combats pour rire 
les femmes d’autrefois 
des ombres-femmes 
le ciel un ciel sombre 
d’autrefois
ombres sont mes années

jadis toute proche 
caresse ou menace 
aujourd’hui telle une ombre 
derrière moi
cris et murmures d’autrefois 
le vent les ombre 
et derrière moi les visages 
couleur d'ombre

ombres sont mes nuits
couleur de morelle noire 
ombres sont mes œuvres

et moi aussi je suis une ombre 
projeté vers l'avenir 
par d'autres ombres
vers d’autres nuits 
d’autres visages 
de nouvelles œuvres

ombres sont mes œuvres