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dimanche 28 décembre 2025

Vers un nouveau manifeste - Adorno -Horkheimer

Vers un nouveau manifeste - Adorno -Horkheimer

 

 1. Rôle de la théorie

Si on ne veut pas l'utopie, on fait dépérir la pensée elle-même. La pensée meurt dans le simple redoublement. 

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adorno — A quoi tient le fait que le travail a été absolutisé ? Le travail est là pour contrôler la détresse de l’existence, pour assurer la reproduction des êtres humains. Le succès du travail entretient un rapport problématique avec l’effort. Il ne reproduit pas de façon inconditionnelle et assurée la vie de ceux qui travaillent, mais seulement la vie de ceux qui font travailler. Pour faire en sorte que les gens travaillent tout de même, il faut tricher en disant que le travail est la chose en soi. 

Les débuts de la philosophie bourgeoise de l’histoire - Max Horkheimer

Les débuts  de la philosophie  bourgeoise de l’histoire - Max Horkheimer 

CHAPITRE I

Machiavel  et la conception  psychologique de l’histoire

Dans les Discours au contraire, c’est la république qu’il considère comme la meilleure forme d’État, et là non plus sans la moindre ambiguïté, puisqu’il va même jusqu’à exprimer des sympathies démocratiques.

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« L’effet le plus ordinaire des révolutions que subissent les empires est de les faire passer de l’ordre au désordre, pour les ramener ensuite à l’ordre. Il n’a point été donné aux choses humaines de s’arrêter à un point fixe lorsqu’elles sont parvenues à leur plus haute perfection ; ne pouvant plus s’élever, elles descendent ; et pour la même raison, quand elles sont tombées au plus bas du désordre, faute de pouvoir tomber plus bas, elles remontent ; ainsi vont-elles successivement du bien au mal et du mal au bien. La virtù engendre le repos, le repos l’oisiveté, l’oisiveté le désordre, et le désordre la ruine des États ; puis bientôt, du sein de leur ruine, renaît l’ordre, de l’ordre la virtù, et de la virtù la gloire et la prospérité (10). »

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Pour Machiavel, la religion et la morale devaient se soumettre à ce but suprême de l’action humaine ; et c’est en son nom seul que l’on peut recourir au mensonge et à la fourberie, à l’hypocrisie, à la cruauté et au meurtre.

En fait, les moyens de dominer les hommes que Machiavel recueille dans l’histoire ont toujours été utilisés en politique, mais en général ils ne visaient nullement ce but suprême. Lorsque dans le célèbre huitième chapitre du Prince Machiavel explique que le prince peut violer des traités, qu’il n’a pas à tenir sa parole, lorsque l’auteur montre que de tout temps la religion a servi à maintenir tranquilles les classes sociales dominées, lorsque dans cette optique il compare cyniquement les avantages respectifs de la religion chrétienne et de la religion païenne, lorsqu’il signale l’extermination de groupes humains entiers comme un autre moyen approprié dans certaines circonstances, bref, lorsqu’il montre que les biens les plus sacrés, comme les crimes les plus atroces, ont de tout temps été des moyens aux mains des gouvernants, il a par là formulé une doctrine historico-philosophique grosse de significations.

CHAPITRE IV Vico et la mythologie

A l’époque de Vico, le cartésianisme est la grande mode philosophique, et il est impossible de ne pas se mesurer avec lui.

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Vico esquisse une présentation grandiose des débuts de la civilisation. La peur des éléments – personnifiés, puisque les hommes primitifs projettent leur propre nature dans l’univers – fait naître les premières institutions et les premières règles. L’éclair et le tonnerre, et toutes les autres formes d’intempéries, contraignirent les hommes à se trouver des endroits sûrs et leur inspirèrent en même temps la peur de colosses doués d’une force supérieure. Les hommes primitifs commencèrent à interpréter les phénomènes naturels en projetant leur propre essence dans la nature, donc en animant les forces naturelles : celte interprétation est à l’origine de la poésie qui coïncide avec les débuts de la civilisation

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La première période, donc, est constituée par le règne des géants ; la forme de la connaissance est l’imagination, son expression est la poésie fantastique. Dans la deuxième période – que Vico appelle l’époque héroïque – apparaissent les classes et par là les Etats. Les héros, c’est-à-dire les patriciens, s’organisent en ordres militaires contre les plébéiens, les « clients », pour protéger la structure de la propriété et se défendre contre ceux qui ne possèdent rien. C’est du corps des patriciens, ceux qui prennent le commandement dans ces luttes sociales, qu’émergent les rois. Ce sont donc ceux qui « se mirent à la pointe du combat contre les serviteurs révoltés (32) » ; et « les premiers États sont établis à la fin exclusive de conserver le pouvoir des patriciens (33) ». Vico a examiné avec beaucoup moins de profondeur les étapes ultérieures de son histoire « idéale » : « l’âge des hommes ». La part de loin la plus grande de la Scienza Nuova est constituée par des analyses de l’âge poétique et de l’âge héroïque. A la royauté primitive succède la république, aristocratique et par la suite démocratique, puis l’empire et en fin de compte la décadence. « Le caractère des peuples est tout d’abord rude, puis sévère, puis doux, puis fin et tendre, et enfin dissolu (34). »

Vico est donc convaincu, comme Machiavel, que chacun de ces cycles est nécessairement suivi d’une retombée dans la barbarie et du début d’un nouveau cycle. Le fondement immédiat de cette idée des rechutes se trouve pour Vico dans le fait du Moyen Âge. Le Moyen Âge est une nouvelle époque des héros, la deuxième barbarie.

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La doctrine de la répétition chez Vico n’est qu’une simple croyance dans le retour des choses humaines. Mais on ne peut lui donner raison que dans la mesure où l’éventualité d’un retour à la barbarie n’est jamais totalement exclue. Cette rechute peut être déterminée par des catastrophes extérieures, mais aussi par des causes qui dépendent des hommes eux-mêmes.

 

Notes critiques - Max Horkheimer

Notes critiques - Max Horkheimer

Sur le temps présent

1949-1952

Expression et douleur. — Écrire peut signifier soit que l’on dresse des constats, que l’on décrit des faits, contribuant ainsi à la maîtrise — soit que l’on s’exprime. Comme, ici, l’expression se sert de la parole, elle est nécessairement réfléchie : la douleur se plaint elle-même, un élément de souffrance narcissique en est inséparable, même lorsqu’elle pleure sur autrui. D’où cet élément narcissique dans presque toute poésie. Et existe-t-il une expression qui ne soit pas douloureuse ? Dans la littérature non scientifique, reste le choix entre le mythe, le faux — et la lamentation, l’impuissance. C’est de ce dilemme que le positivisme tire sa force. La présente réflexion n’échappe pas non plus au même rapport, son sens a quelque chose d'une lueur vacillante.

 

L’exclusivité spécifique de l’amour. —

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Nous-mêmes éprouvons cette contradiction : d’une part l’amour de l’universel ne se réalise dans l’amour particulier que si nous renonçons à l’universel, et d’autre part, l’amour du particulier n’est sauvé que si nous éprouvons comme fortuites la limitation et l’exclusivité qui le séparent de l’universel — et aimons la vie dans cette vie présente. Sinon l’exclusivité est bornée. Parce que ce front et cette bouche sont uniques, justement, ils ne constituent qu’un exemple. Si je n’éprouve pas cela en eux, mon amour demeure — une erreur.

  

1953-1955

La fin de la parole. —

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côté, la parole est un instrument de manipulation utilisé par les misérables petits führers de la société de masse, elle est leur marteau d’hypnotiseur, imposant l’obéissance par la gueule des appareils de radio, ainsi que dans la solitude des interrogatoires de prison, accompagnée des autres méthodes de torture ; d’un autre côté, elle mène péniblement une lamentable existence en marge de la civilisation bourgeoise sur son déclin, tel un spectre de la culture. Mais si, effarouchés et perplexes, les héritiers des gens cultivés se laissent eux-mêmes tourmenter par ce spectre, c’est qu’ils sentent déjà poindre le jour où le Grand Frère viendra prendre la place du psychanalyste. Ils cherchent des directives parce qu’ils ne sont plus capables, en parlant avec autrui, d’ouvrir, de tracer leur propre chemin. C’est pourquoi il est également vain aujourd’hui d’écouter. Parler est dépassé. Agir aussi certes, dans la mesure où l’action était jadis rapportée à la parole.

Progrès, justice et décadence du moi. — Mach avait écrit : « Le moi ne peut être sauvé », et cette déclaration épistémologique fut vérifiée par l’évolution de la société. Que la force, l’intensité, la durée, la différenciation, la substance du moi dépendent de l’extérieur, Fichte l’idéaliste, héraut du moi, l’avait déjà vu lorsqu’il faisait dépendre la personne de la propriété. Depuis, non seulement la disparition de la propriété individuelle est une tendance de la société, mais d’autres conditions, tout aussi nécessaires à la personne, sont atteintes par la marche du développement industriel. Le rôle que joue la transformation de la nature est connu, depuis le travail à la chaîne jusqu’à l’ordinateur, et de même l’effet dissolvant, atomisant des mass media. A quoi s’ajoutent les faits sociaux au sens plus étroit. Les changements de domicile continuels (à l’intérieur d’une même ville ou bien d’une ville à l’autre) font que l’être humain n’a plus de séjour durable, plus de chez-soi, et le changement exerce un effet de différenciation sur la personne. Les modifications dans les rapports entre les sexes, la facilité accrue de dissoudre le mariage ont pour conséquence que les êtres humains ne font plus d’expériences conjointes dans les liens étroits d’une existence commune, ne vieillissent plus ensemble et ne constituent plus leur moi dans l’interaction de la connaissance mutuelle. Cela est vrai aussi bien des autres relations, des amitiés et des liens professionnels. Avec les conditions matérielles du moi disparaissent aussi les humains. Dans la réalité sociale atomisée, l’atome, comme dans la réalité physique, est fissionné. Et cependant l’un et l’autre dissolvent quelque chose qui avait été faussement hypostasié. Les entités mythiques se liquéfient devant le progrès, elles périssent devant la justice.

 

 

 

1956-1958

Au cirque. — Devant l’éléphant de cirque, la supériorité de l’homme, imbattable dans la lutte pour la technique, est en mesure de prendre conscience d’elle-même. On introduit l’animal circonspect avec le fouet et le crochet de fer. Au commandement, il lève la patte droite, la patte gauche, la trompe, il tourne en rond, se couche avec difficulté et finalement se tient, dans les claquements de fouet, sur deux pattes qui peuvent à peine porter le corps si pesant. Voilà ce que doit faire l’éléphant depuis bien des siècles pour plaire aux hommes. Mais qu’on ne vienne rien dire contre le cirque ou le numéro de manège. Il n’est pas plus étranger, pas plus inadapté à l’animal, et même il est probablement plus proche de lui encore, que ce travail d’esclave par lequel il entra dans l’histoire de l’humanité. Dans le manège, où la figure de l’éléphant ressort sur la bêtise des spectateurs comme l’image de la sagesse étemelle qui consent, parmi des bouffons, à quelques gestes bouffons pour avoir la paix, se démasque encore la déraison objective de la prestation imposée au service d’un objectif raisonnable, le commerce du bois aux Indes. Que les hommes dépendent de ce travail de l’éléphant pour devoir s’adonner eux-mêmes à cette activité, c’est au fond là aussi leur propre honte. L’asservissement de l’animal, médiation de leur existence par le travail contre leur nature propre et contre la nature étrangère, a pour conséquence que leur existence leur devient aussi extérieure que le numéro de cirque à l'animal. C’est ce que pressentit Rousseau en écrivant ses Discours. La civilisation comme abêtissement.

Small talk. — Le langage perd sa signification au-delà du fonctionnel, du pragmatique, de l’instrumental purs, en même temps que l’individu bat en retraite. Moins les individus bourgeois dotés d’autonomie sont typiques de la société, moins ils ont « quelque chose à dire », que ce soit réactionnaire ou progressiste, oppositionnel ou conservateur, et plus le langage — mis à part celui purement technique — devient décoration ou simple recommandation pour la carrière, pour l’appartenance de groupe, exactement comme le vêtement, les manières de table et les habitudes. Quand les gens se retrouvent, c’est le small talk. Le contenu de celui-ci reste indifférent. Dans les déclamations pathétiques aussi, lors de festivités, d’assemblées, de services religieux, les participants ont bien conscience au fond que ce n’est pas le contenu qui importe, mais le respect de l’usage. Dans l’ordre des nuances, les intérêts secondaires spécifiques jouent un rôle qu’on peut connaître ou deviner. Personne n’est assez naïf pour prendre le langage à sa teneur ou même à la lettre, personne en tout cas de ceux qui comprennent bien. Déjà, les enfants apprennent ainsi le langage, et ils ne conçoivent nullement qu’il puisse en être autrement. Ils savent uniquement le but poursuivi, non la signification. Le présentateur de télévision, de radio, les stars de cinéma y veillent bien. On ne les prend pas pour les personnages qu’ils représentent, mais pour des idoles plus ou moins actuelles selon les cas, avec l’aura de leur vie privée et toutes les rumeurs à son sujet, et cela ne fait que reproduire le système langagier. Ce qu’ils représentent ne dit rien du tout. Espérer qu’un enfant qui perçoit cette voix, le sourire, la gaieté à bas prix durant des heures chaque jour ou du moins chaque semaine, apprenne qu’il s’agit là d’autre chose que d’un pur moyen, voilà qui relève de la superstition. Tout le monde retombe dans une mentalité rusée. La ruse est plus à portée de l’animal que l’intelligence. L’animal est malin. Dans le bruissement du feuillage, il ne sent pas l’automne et la caducité des choses, mais l’approche de l’ennemi. Avec la construction des spoutniks, l’homme célèbre des triomphes, nullement comme un être de raison, mais telle une race prédatrice, devenue démente à force d’ingéniosité.

 

Les trois fautes de Marx. — Les trois fautes de Marx : premièrement, il confond l’histoire des quelques peuples européo- américains et leur économie progressiste bourgeoise avec la société en soi, l’histoire en soi. Or, tout au plus est-il permis de dire que dans l’ère présente ces derniers impriment au monde un formidable mouvement. Deuxièmement, il estime — lui-même étant ainsi un enfant de l’idéologie idéaliste-progressiste-bourgeoise — que la conscience, jusqu’à maintenant déterminée dans l’histoire par sa dépendance à l’égard des conditions matérielles, sera libre dès que ces conditions matérielles, en dernière instance économiques, auront été maîtrisées par les hommes, et à vrai dire — quand bien même l’économie resterait l’empire de la nécessité — libre d’une liberté absolue, sans entraves, comme n’oserait le prétendre un Fichte. Voilà pourquoi selon Marx, pour ne pas parler de Lénine, on doit s’accommoder en chemin de toute la misère et de toute l’horreur, amener des victimes en sacrifice sur l’autel de la liberté, comme en exigea le culte beaucoup plus modeste des divinités païennes. Troisièmement, il s’imaginait que la paix entre les classes était aussi la paix entre les hommes et avec la nature. L’ordre véritable ne doit plus nécessiter que la sublimation, mais aucun refoulement, donc aucune haine ni ressentiment, aucune catastrophe psychologique et par là socialement conditionnée. Cette représentation qui découle des deux premières est sa pensée la plus belle, les hommes deviendraient ainsi non seulement leurs propres auxiliaires, mais encore ceux de la nature, et finalement ils ne joueraient pas, comme le croit Herbert Marcuse — non, ils périraient en s’offrant à la créature, en se dévouant à elle. Mais le déclin projetterait forcément ses ombres, et eux-mêmes retourneraient de nouveau à un état plus barbare, plus cruel, plus primitif. Tout comme l’individu supérieur, plus noble, possède une moindre résistance et succombe à la mon, l'humanité, pour autant qu’elle accomplit sa destination, doit aussi périr, elle est nature en soi. La résurrection est le privilège des dieux. Le matérialisme marxien, délivré de l’illusion idéaliste, se rapproche davantage de Schopenhauer que de Démocrite. Marx aurait sans doute cru réellement que l’humanité libre enverrait des fusées dans la lune — par curiosité ou pour passer le temps \ Mais il apparaît bien que les fusées appartiennent à l’empire de la nécessité ; ce qui reste à la liberté, c’est la solidarité avec la vie, le combat pour le vrai non seulement dans la société, mais dans la nature en général. Le bonheur supporte mal de cohabiter avec le malheur, Nietzsche le savait déjà mieux que Marx — bien qu’il faille « pousser encore » ce qui est en train de chuter. Qui peut voir s’oubliera, et qui s’oublie cesse finalement de voir. L’état vrai de l’humanité, que Marx a en tête, ne pourrait qu’être également son état le plus bref. La vérité n’est pas — contrairement à l’opinion des philosophes — ce qu’il y a de plus ferme, de plus solide, de plus fiable, mais, me semble-t-il, l’instant sur le point de disparaître, l’éclat de l’apparence.

La dialectique de la Raison - Max Horkheimer Theodor W. Adorno


LE CONCEPT D’AUFKLÀRUNG

Selon Schelling, l’art commence là où le savoir fait défaut aux hommes. Pour lui, l’art est « le modèle de la science et là où est déjà l'art, la science a encore à pénétrer». Selon sa théorie, la séparation de l’image et du signe est « complètement abolie chaque fois qu’il y a représentation artistique ».


LA PRODUCTION INDUSTRIELLE
DE BIENS CULTURELS

Raison et mystification des masses

. La longueur moyenne d'une short story est décidée une fois pour toutes et on ne peut rien y changer.

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Les historiens de l’art et les défenseurs de la culture n'ont aucune raison de se plaindre de la disparition de l’énergie créatrice de style en Occident. L’utilisation stéréotypée de tout — même de l’informe — en vue de la reproductibilité industrielle dépasse en rigueur et en valeur tout ce qu’on appelle style, ce concept par lequel tous les amis de la culture idéalisent le passé précapitaliste qu’ils considèrent comme organique.

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Le plaisir que procure la violence subie par le personnage se transforme en violence contre le spectateur ; au lieu de se divertir, celui-ci s’énerve et se fatigue. Rien de ce que les experts ont imaginé comme stimulant ne doit échapper à l’œil fatigué ; l’on n'a pas le droit de se montrer stupide devant les astuces du spectacle, l’on doit être capable de saisir tout et de réagir avec la promptitude qui est celle de son rythme même.

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Dans l'industrie culturelle, l’individu n'est pas seulement une illusion à cause de la standardisation des moyens de production. Il n’est toléré que dans la mesure où son identité totale avec le général ne fait aucun doute.

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Le culte des produits à bon marché implique que les individus moyens soient élevés au rang de héros. Les stars les mieux payées ressemblent à des images publicitaires pour articles de marque non spécifiés. Ce n’est pas un hasard si elles sont souvent choisies parmi la masse des modèles commerciaux. Le goût dominant emprunte son idéal à la publicité, à la beauté objet de consommation.

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Par le langage dans lequel il s’exprime, celui-ci apporte sa contribution au caractère publicitaire de la culture. Plus le langage se fond dans la communication, plus les mots qui jusqu’alors étaient véhicules substantiels du sens se dégradent et deviennent signes privés de qualité ; plus les mots transmettant ce qui veut être dit sont clairs et transparents, plus ils deviennent opaques et impénétrables. ----

 Mais en échange, le langage et les gestes des auditeurs et des spectateurs sont imprégnés plus fortement qu’aupanavant des schémas de l’industrie culturelle, jusque dans des nuances si fines qu’aucune méthode expérimentale n’a réussi à les expliquer jusqu'à présent. Aujourd'hui l’industrie culturelle a pris en charge la fonction civilisatrice de la démocratie des asservis et des chefs d'entreprise, qui n’avait pas non plus un sens très affiné des déviations intellectuelles.

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Les réactions les plus intimes des hommes envers eux-mêmes ont été à ce point réifiées que l’idée de leur spécificité ne survit que dans sa forme la plus abstraite : pour eux, la personnalité ne signifie guère plus que des dents blanches, l'absence de taches de transpiration sous les bras et la non-émotivité. Et voici le résultat du triomphe de la publicité dans l’industrie culturelle: les consommateurs sont contraints à devenir eux- mêmes ce que sont les produits culturels, tout en sachant très bien à quoi s’en tenir.


 

 

 


ÉLÉMENTS DE L’ANTISÉMITISME

Limites de la Raison

Dans le fascisme la conscience morale est liquidée de toute façon : la responsabilité envers la femme et l’enfant, si péniblement développée par la civilisation bourgeoise, cède la place à la nécessité constante de s’orienter suivant les règles officielles imposées à chaque individu. Contrairement à ce que pensaient Dostoïevski et des apôtres allemands de l’intériorité, cette conscience morale consistait à dédier le moi à la substance du monde extérieur, à être apte à faire siens les véritables intérêts des autres.


NOTES ET ESQUISSES


 


SOCIÉTÉ DE MASSE

Une civilisation qui pratique le culte des stars a besoin comme complément de la célébrité d’un mécanisme social qui nivelle tout ce qui attire l’attention : les stars ne sont que les modèles qu’utilise une entreprise de confection aux dimensions mondiales et le ciseau de la justice légale et économique éliminant les derniers bouts de fil visibles.

Note.

Ceux qui croient que le nivellement et la standardisation des hommes s'accompagnent par ailleurs d’un renforcement de l’individualité des soi-disant personnalités dominantes en rapport avec leur pouvoir, ceux-là se trompent et cèdent eux-mêmes à l'idéologie. Les chefs fascistes d'aujourd'hui ne sont pas tant des surhommes que des fonctions de leur propre appareil de propagande, les points de rencontre des réactions identiques d’innombrables individus.  


LA PENSÉE

Croire que la vérité d’une théorie est la même chose que sa fertilité est une erreur. Certains semblent cependant penser le contraire. Ils estiment que la théorie a si peu besoin de trouver une application dans le penser quelle doit plutôt s'en passer. Ils interprètent à tort toute affirmation comme une profession de foi définitive, un commandement ou un tabou. Ils veulent se soumettre à l’idée comme à un dieu, ou ils l'attaquent comme une idole. Ce qui leur manque par rapport à l’idée, c’est la liberté. Mais l'aspect essentiel de la vérité est justement que l’on y prenne part en tant que sujet actif. On peut entendre des propositions qui sont vraies, mais on ne découvre leur vérité que si l’on pense pendant quelles sont prononcées et qu’ensuite on continue à penser.

 

GENÈSE DE LA BÊTISE

La bêtise est une cicatrice. Elle peut être en relation avec une activité parmi beaucoup d’autres ou avec toutes, qu’elles soient physiques ou mentales. Chez l’homme chaque manifestation de bêtise partielle désigne un lieu où le jeu des muscles au lieu d'être encouragé a été entravé au moment de leur éveil. C’est en présence d’obstacles que commença, à l'origine, la vaine répétition de tâtonnements désordonnés et maladroits. Les innombrables questions que pose l’enfant sont déjà des symptômes d'une douleur secrète, d’une première question a laquelle il n’obtint pas de réponse et qu’il ne sait pas formuler correctement. Ses réitérations ont quelque chose de l'obstination enjouée du chien qui bondit continuellement devant la porte qu’il ne sait pourtant pas ouvrir, pour y renoncer finalement si la poignée est hors de sa portée ; elle a quelque chose du désespoir du lion qui va et vient dans sa cage, ou du geste de défense que réitère le névrosé, alors que ce geste une fois déjà avait été vain.

 

 


jeudi 20 novembre 2025

Kulturindustrie - Adorno et Horkheimer

Kulturindustrie - Adorno et Horkheimer 

Car la civilisation actuelle confère à tout un air de ressemblance. Le film, la radio et les magazines constituent un système. Chaque secteur est uniformisé et tous le sont les uns par rapport aux autres.  

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  L’unité évidente entre macrocosme et microcosme présente aux hommes le modèle de leur civilisation : la fausse identité du général et du particulier.  

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  Le film et la radio n’ont plus besoin de se faire passer pour de l’art. Ils ne sont plus que business : c’est là leur vérité et leur idéologie qu’ils utilisent pour légitimer la camelote qu’ils produisent délibérément.  

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Le fait qu’elle s’adresse à des millions de personnes impose des méthodes de reproduction qui, à leur tour, fournissent en tous lieux des biens standardisés pour satisfaire aux nombreuses demandes identiques. Le contraste technique entre les quelques centres de production et des points de réception très dispersés exige forcément une organisation et une planification du management. Les standards de la production sont prétendument basés sur les besoins des consommateurs : ainsi s’expliquerait la facilité avec laquelle on les accepte. Et, en effet, le cercle de la manipulation et des besoins qui en résultent resserre de plus en plus les mailles du système. Mais ce que l’on ne dit pas, c’est que le terrain sur lequel la technique acquiert son pouvoir sur la société est le pouvoir de ceux qui la dominent économiquement.

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  De nos jours, la rationalité technique est la rationalité de la domination même. 

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  Aucun système de réponse ne s’est développé, et les émissions privées sont contraintes à la clandestinité.  

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  . L’attitude du public qui favorise, en principe et en fait, le système de l’industrie culturelle, fait partie du système et n’est pas une excuse pour celui-ci.  

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  facilementQuand une branche de l’art procède suivant la même recette qu’une autre très différente d’elle par son contenu et ses moyens d’expression, quand l’intrigue dramatique d’un opéra à la guimauve diffusé à la radio ne devient qu’un moyen de montrer comment résoudre des difficultés techniques aux deux extrémités de l’échelle de l’expérience musicale – le vrai jazz ou une mauvaise imitation de celui-ci – ou quand un mouvement d’une symphonie de Beethoven est dénaturé pour servir de bande sonore comme un roman de Tolstoï peut l’être dans le script d’un film, prétendre que l’on satisfait ainsi aux désirs spontanés du public n’est que charlatanerie.  

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  La dépendance dans laquelle se trouve la plus puissante société radiophonique à l’égard de l’industrie électrique, ou celle du film à l’égard des banques, est caractéristique de toute la sphère dont les différents secteurs sont à leur tour économiquement dépendants les uns des autres.

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  Les consommateurs réduits à du matériel statistique sont répartis sur la carte géographique des services d’enquêtes en catégories de revenus, signalés par des zones rouges, vertes et bleues. La technique est celle utilisée pour n’importe quel type de propagande. 

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  Dans l’industrie culturelle, les variations budgétaires n’ont absolument rien à voir avec la signification des produits mêmes. Les moyens techniques eux-mêmes tendent à s’uniformiser de plus en plus. La télévision vise une synthèse de la radio et du film que l’on retarde tant que les intéressés ne se sont pas encore mis d’accord, mais ses possibilités illimitées promettent d’accroître l’appauvrissement des matériaux esthétiques à tel point que l’identité à peine masquée de tous les produits de l’industrie culturelle risque de triompher ouvertement et d’aboutir à l’accomplissement dérisoire du rêve wagnérien de l’œuvre d’art totale.  

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Pour ses loisirs, l’homme qui travaille doit s’orienter suivant cette production unifiée.

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 Le premier service que l’industrie apporte au client est de tout schématiser pour lui.

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  Pour le consommateur, il n’y a plus rien à classer : les producteurs ont déjà tout fait pour lui.

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  . La brève succession des intervalles qui s’est révélée efficace dans une rengaine, l’échec temporaire du héros, qu’il accepte sportivement, la fessée salutaire imposée à la bien-aimée par la main robuste de la vedette masculine, sa rudesse envers l’héritière choyée, ainsi que tous les autres détails, sont des clichés préfabriqués, leur seule utilité est de correspondre à la fonction qui leur a été assignée dans le schéma. Leur seule raison d’être est de confirmer ce schéma en devenant partie intégrante de celui-ci.

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  La longueur moyenne d’une short story est décidée une fois pour toutes et on ne peut rien y changer.

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  Plus elle réussit par ses techniques à donner une reproduction ressemblante des objets de la réalité, plus il est facile de faire croire que le monde extérieur est le simple prolongement de celui que l’on découvre dans le film. L’introduction subite du son a fait passer le processus de reproduction industrielle entièrement au service de ce dessein. Il ne faut plus que la vie réelle puisse se distinguer du film.

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  Aujourd’hui, l’imagination et la spontanéité atrophiées des consommateurs de cette culture n’ont plus besoin d’être ramenées d’abord à des mécanismes psychologiques. Les produits eux-mêmes – en tête de tous le film sonore, qui en est le plus caractéristique – sont objectivement constitués de telle sorte qu’ils paralysent tous ces mécanismes.  

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  Les producteurs de l’industrie culturelle peuvent compter sur le fait que même le consommateur distrait, absorbera alertement tout ce qui lui est proposé.  

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 . C’est cela l’idéal du naturel dans ce secteur : il s’affirme d’autant plus impérieusement que la technique perfectionnée réduit la tension entre le produit fini et la vie quotidienne. Le paradoxe de cette routine travestie en nature peut être détecté dans toutes les manifestations de l’industrie culturelle où il est souvent prédominant. 

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  Le caractère universellement contraignant de cette uniformisation du style peut dépasser les prescriptions et les interdits officieux ; de nos jours, on pardonnera plus volontiers à une rengaine de ne pas s’en tenir aux trente-deux mesures ou à l’écart de neuvième, que de contenir des détails mélodiques ou harmoniques, aussi dissimulés soient-ils, qui ne se conforment pas à l’idiome.  

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  . Cette promesse que fait l’œuvre d’art de créer la vérité à travers l’insertion de la figure dans les formes transmises par la société est à la fois nécessaire et hypocrite. Elle pose comme absolues les formes réelles de l’existence, en prétendant anticiper leur accomplissement dans leurs dérivés esthétiques. Dans ce sens, la prétention de l’art est toujours en même temps de l’idéologie.  

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  Seule la subsomption radicale et conséquente, organisée comme une industrie, est pleinement adéquate à ce concept de culture. En subordonnant de la même façon tous les secteurs de la production intellectuelle, à cette fin unique : marquer les sens des hommes de leur sortie de l’usine, le soir, jusqu’à leur arrivée à l’horloge de pointage, le lendemain matin, du sceau du travail à la chaîne qu’ils doivent assurer eux-mêmes durant la journée, cette subsomption réalise – oh ironie – le concept de culture unifiée que les philosophes de la personnalité opposèrent à la culture de masse. 

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  Les consommateurs sont les travailleurs et les employés, les fermiers et les petits bourgeois.

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  . L’industrie s’adapte au vote qu’elle a inspiré elle-même. Ce qui représente une perte sèche pour la firme qui ne peut exploiter à fond le contrat signé avec la vedette en déclin, est une dépense légitime pour le système dans son ensemble.

 

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  L’industrie culturelle peut se vanter d’avoir accompli énergiquement – et érigé en principe – le transfert souvent bien maladroit de l’art dans la sphère de la consommation, d’avoir libéré l’amusement de ses naïvetés importunes et amélioré la confection de la marchandise.

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  « L’art facile » en tant que tel, le divertissement, n’est pas une forme de décadence. Celui qui l’accuse de trahison envers l’idéal de l’expression pure se fait des illusions sur la société. La pureté de l’art bourgeois, qui s’est hypostasié comme royaume de la liberté en opposition à la pratique matérielle, fut obtenue dès le début au prix de l’exclusion des classes inférieures à la cause desquelles – véritable universalité – l’art reste fidèle précisément en sauvegardant sa liberté par rapport aux fins de la fausse universalité.

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  L’industrie culturelle reste néanmoins l’industrie du divertissement. Elle exerce son pouvoir sur les consommateurs par l’intermédiaire de l’amusement qui est finalement détruit, non par un simple diktat, mais par l’hostilité – qui lui est inhérente – envers ce qui serait plus que lui.

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Dans le capitalisme avancé, l’amusement est le prolongement du travail. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus du travail automatisé pour être de nouveau en mesure de l’affronter. 

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  Le seul moyen de se soustraire à ce qui se passe à l’usine et au bureau est de s’y adapter durant les heures de loisirs.

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Le film policier et d’aventure ne permet plus au spectateur d’aujourd’hui de prendre part au progrès de la Raison. Même dans les productions dépourvues d’ironie, il ne lui reste qu’à se contenter de l’horreur de situations qui n’ont plus guère de lien entre elles.

Autrefois, les dessins animés représentaient l’imagination s’opposant au rationalisme. Ils rendaient justice aux animaux et aux choses électrisées au moyen de leur technique, en donnant une seconde vie aux personnages qu’ils mutilaient pourtant. Aujourd’hui, ils se contentent de confirmer la victoire de la raison technologique sur la vérité. Il y a quelques années seulement, ils présentaient une intrigue cohérente qui n’éclatait que dans le tourbillon des poursuites des toutes dernières minutes du film, et en cela ils suivaient le schéma de l’ancienne farce.

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Dans les dessins animés, Donald Duck reçoit sa ration de coups comme les malheureux dans la réalité, afin que les spectateurs s’habituent à ceux qu’ils reçoivent eux-mêmes.

Le plaisir que procure la violence subie par le personnage se transforme en violence contre le spectateur ; au lieu de se divertir, celui-ci s’énerve et se fatigue. Rien de ce que les experts ont imaginé comme stimulant ne doit échapper à l’œil fatigué ; l’on n’a pas le droit de se montrer stupide devant les astuces du spectacle, l’on doit être capable de saisir tout et de réagir avec la promptitude qui est celle de son rythme même.

 

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  C’est là le secret de la sublimation dans l’art : représenter l’accomplissement comme une promesse brisée : L’industrie culturelle ne sublime pas, elle réprime. En exposant sans cesse l’objet du désir, le sein dans le sweater et le torse nu du héros athlétique, elle ne fait qu’exciter le plaisir préliminaire non sublimé que l’habitude de la privation a depuis longtemps réduit au masochisme.

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  . Rire de quelque chose signifie toujours qu’on s’en moque et la vie qui, selon Bergson, rompt le poids des habitudes par le rire, est en vérité l’irruption de la barbarie, l’affirmation de soi qui se libère avec insolence de tout scrupule lorsque la vie sociale lui en fournit l’occasion. Un public de gens qui rient ainsi est une parodie de l’humanité.  . 

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L’industrie culturelle remplace par le renoncement jovial la souffrance inhérente à l’ivresse comme à l’ascèse.  

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  La fusion actuelle de la culture et du divertissement n’entraîne pas seulement une dépravation de la culture, mais aussi une intellectualisation forcée du divertissement. La raison en est d’abord que l’on n’a accès qu’à ses reproductions que sont le cinéma, la radio. À l’époque de l’expansion libérale, le divertissement se nourrissait d’une foi intacte dans l’avenir : les choses resteraient en l’état, tout en s’améliorant cependant. 

 

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L’industrie culturelle révèle la vérité sur la catharsis comme elle la révèle sur le style.

 

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  Même lorsqu’il arrive que le public se révolte contre l’industrie culturelle, il n’est capable que d’une très faible rébellion, puisqu’il est le jouet passif de cette industrie. Il est devenu néanmoins de plus en plus difficile de tenir les gens par la bride. Le progrès de leur abêtissement doit aller de pair avec le progrès de leur intelligence.

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  Elle se faufile habilement entre les récifs des fausses informations et la vérité manifeste, en reproduisant fidèlement le phénomène dont l’opacité bloque toute connaissance et érige en idéal ce phénomène lui-même. L’idéologie est scindée : d’une part, photographie de l’existence stupide, d’autre part, pur mensonge sur la signification de cette existence – ce mensonge, au lieu d’être exprimé, n’est que suggéré et pourtant inculqué aux hommes. Pour démontrer la nature divine de la réalité, on se contente de la répéter cyniquement. Une preuve photographique de cette sorte, sans être rigoureuse, ne manque jamais de subjuguer tout un chacun. Celui qui doute du pouvoir de la monotonie n’est qu’un fou. L’industrie culturelle rejette les objections qui lui sont faites comme elle rejette celles qui sont faites au monde dont elle fournit une duplication impartiale.

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  Le mécanisme de la domination sociale voit la nature comme antithèse bienfaisante de la société et, ce faisant, il l’intègre dans la société incurable et la dénature. Les images montrant des arbres verts, un ciel bleu et des nuages qui passent en font des cryptogrammes pour les cheminées d’usines et les stations-services.  

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  La résurrection de l’anti-philistin Hans Sonnenstösser en Allemagne et le plaisir que procure Life with Father ont le même sens.

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  Le cinéma tragique devient effectivement une institution favorisant le progrès moral. Les masses démoralisées par une vie soumise sans cesse aux pressions du système, dont le seul signe de civilisation est un comportement d’automate susceptible de rares sursauts de colère et de rébellion, doivent être incitées à la discipline devant le spectacle de la vie inexorable et du comportement exemplaire des victimes. La civilisation a de tout temps contribué à dompter les instincts révolutionnaires aussi bien que les instincts barbares. La civilisation industrialisée fait quelque chose de plus.

 

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  La société est une société de désespérés, de ce fait, une proie facile pour le gangstérisme. Certains des romans allemands les plus importants de l’époque préfasciste comme Berlin Alexanderplatz de Döblin et Kleiner Mann, was nun ? de Fallada expriment cette tendance avec autant de vigueur que la plupart des films et les techniques du jazz. Ils traitent tous, au fond, de l’homme modeste prenant conscience du caractère dérisoire de son existence. La possibilité de devenir un sujet économique, un responsable d’entreprise ou un propriétaire est définitivement éliminée.

 

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  À l’ère du capitalisme avancé, la vie est un rite permanent d’initiation.

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 Dans l’industrie culturelle, l’individu n’est pas seulement une illusion à cause de la standardisation des moyens de production. Il n’est toléré que dans la mesure où son identité totale avec le général ne fait aucun doute. De l’improvisation standardisée du jazz à la vedette de cinéma qui doit avoir une mèche sur l’oreille pour être reconnue comme telle, c’est le règne de la pseudo-individualité. L’individuel se réduit à la capacité qu’a le général de marquer l’accidentel d’un sceau si fort qu’il sera accepté comme tel.  

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  La pseudo-individualité est requise si l’on veut comprendre le tragique et le désamorcer : c’est uniquement parce que les individus ont cessé d’être eux-mêmes et ne sont plus que les points de rencontre des tendances générales qu’il est possible de les réintégrer tout entiers dans la généralité. La culture de masse dévoile ainsi le caractère fictif qu’a toujours eu l’individu à l’époque bourgeoise, et son seul tort est de se glorifier de cette morne harmonie du général et du particulier.

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  . Le goût dominant emprunte son idéal à la publicité, à la beauté objet de consommation. C’est ainsi que s’est accompli – sur le mode ironique – ce dit de Socrate selon lequel est beau ce qui est utile.

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  L’absence de finalité de la grande œuvre d’art moderne vit de l’anonymat du marché, où la demande passe par tant d’intermédiaires que l’artiste échappe dans une certaine mesure à des exigences déterminées, car, durant toute l’histoire bourgeoise, son autonomie – qui n’était que tolérée – n’allait pas sans un élément de non-vérité qui entraîna finalement la liquidation de l’Art.

 

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  . La valeur d’usage de l’art, le fait qu’il existe, est considéré comme un fétiche, et le fétiche – sa valeur sociale qui sert d’échelle de valeur objective de l’œuvre d’art – devient la seule valeur d’usage, la seule qualité dont jouissent les consommateurs. 

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  La culture est une marchandise paradoxale. Elle est si totalement soumise à la loi de l’échange qu’elle n’est même plus échangée ; elle se fond si aveuglément dans la consommation qu’elle n’est plus consommable. C’est pourquoi elle se fond avec la publicité, qui devient d’autant plus omnipotente qu’elle paraît absurde sous un monopole.  

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  Par le langage dans lequel il s’exprime, celui-ci apporte sa contribution au caractère publicitaire de la culture. Plus le langage se fond dans la communication, plus les mots qui jusqu’alors étaient véhicules substantiels du sens se dégradent et deviennent signes privés de qualité ; plus les mots transmettant ce qui veut être dit sont clairs et transparents, plus ils deviennent opaques et impénétrables. La démythologisation de la langue comprise comme élément du processus global de la raison est un retour à la magie. Le mot et son contenu étaient distincts, mais inséparables l’un de l’autre. Des concepts tels que mélancolie, histoire, voire vie, étaient reconnus dans le mot qui les mettait en relief et les préservait. Sa forme les constituait et les reflétait en même temps. 

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De nombreuses personnes emploient des mots et des expressions qu’elles ont cessé de comprendre ou qu’elles n’utilisent que parce qu’ils déclenchent des réflexes conditionnés, comme par exemple les noms de marques qui s’accrochent avec d’autant plus de ténacité aux objets qu’ils dénotent que leur signification linguistique est moins bien comprise. 

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  Et voici le résultat du triomphe de la publicité dans l’industrie culturelle : les consommateurs sont contraints à devenir eux-mêmes ce que sont les produits culturels, tout en sachant très bien à quoi s’en tenir.