samedi 21 mars 2026

La société malade de la gestion - Vincent de Gaulejac

 La société malade de la gestion - Vincent de Gaulejac

 

Introduction

Tous les registres de la vie sociale sont concernés. Chaque individu est invité à devenir l’entrepreneur de sa propre vie. L’humain devient un capital qu’il convient de rendre productif.

Première partie - Pouvoir managérial et idéologie gestionnaire

QU’EST-CE QUE la gestion ? Dans les manuels, elle est présentée comme un ensemble de techniques destinées à rationaliser et optimiser le fonctionnement des organisations. Cet objectif opératoire recouvre plusieurs aspects :

 

 
  • des pratiques de direction des entreprises : du gérant au manager, il s’agit de définir des orientations stratégiques, d’optimiser les rapports entre les différents éléments nécessaires pour mettre en œuvre un système d’action collective, de définir la structure et la politique de l’organisation ;

  • des discours sur les façons d’organiser la production, de mener les hommes qui y contribuent, d’aménager le temps et l’espace, de penser l’entreprise comme une organisation rationnelle ;

  • des techniques, des procédures, des dispositifs qui cadrent les activités, fixent les places, les fonctions et les statuts, définissent des règles de fonctionnement.

La gestion est en définitive un système d’organisation du pouvoir. Derrière sa neutralité apparente, il nous faut comprendre les fondements et les caractéristiques de ce pouvoir qui a considérablement évolué dans le temps. Entre l’organisation scientifique du travail (Taylor, 1912) et le management des entreprises multinationales, les modalités d’exercice et la nature même du pouvoir gestionnaire se sont considérablement transformées.


    Chapitre 1 - Le management entre le capital et le travail 

Dans son ouvrage sur Le Culte de l’urgence, Nicole Aubert (2003 a) cite un dirigeant d’entreprise qui résume parfaitement les conséquences de cette évolution. 

    L’obsession de la rentabilité financière 

Trois phénomènes majeurs vont bouleverser le fonctionnement du capitalisme industriel à la fin du XXe siècle :

  • Les logiques de production sont de plus en plus soumises aux pressions des logiques financières. L’économie financière se substitue à l’économie industrielle.

  • Le poids des marchés et leur mondialisation remettent en question les modes de régulation économique dominés jusqu’alors par l’État-Nation. La déterritorialisation du capital fait sauter les verrous qui permettaient de contrôler sa circulation et de limiter les effets spéculatifs.

  • La fusion des télécommunications et de l’informatique instaure la dictature du « temps réel » et l’immédiateté des réponses aux exigences des marchés financiers.

À partir du moment où la logique financière prend le pas sur la logique de production, les rapports de pouvoir au sein de l’entreprise vont se modifier.

---

Maintenant, l’entreprise est elle-même devenue un produit financier dont la valeur est quotidiennement évaluée à l’aune des marchés. Cette logique du profit immédiat a de multiples conséquences : publication des résultats selon un rythme très soutenu (trimestriel a minima et non plus annuel) ; politique d’information auprès des analystes financiers qui pénalise les stratégies à long terme au profit d’une rentabilité immédiate ; recherche de gains de productivité à court terme au détriment des investissements sur des cycles longs ; pression du chiffre et des outils de mesure au détriment d’une réflexion sur les processus, les modes d’organisation et les problèmes humains. 

---

Le capital s’est emparé de l’entreprise (Gréau, 1978). Les fonds de pension exercent un contrôle serré des dirigeants auxquels ils décernent des brevets de bonne ou de mauvaise conduite. 

---

L’obsession de la rentabilité financière occupe les dirigeants parfois même au détriment du développement de l’entreprise.

---


    L’abstraction du capital et du pouvoir 

Le développement du capitalisme financier entraîne une dépersonnalisation des sources du pouvoir. 

---

Les actions appartiennent à des holdings, des établissements financiers, des intermédiaires, des gestionnaires de fonds de pension qui en assurent une circulation plus ou moins flottante, ou encore à une multiplicité de petits propriétaires qui investissent en Bourse sans même connaître les entreprises dont ils détiennent les titres. 

Mais il est structuré autour d’une logique d’action, un principe organisateur dont la boussole est déterminée par le champ magnétique des cours de la Bourse.

Cette transformation du capitalisme favorise un processus généralisé de déterritorialisation du pouvoir. Le lieu de l’activité concrète est déconnecté des lieux de prise de décision. Les logiques de production, inscrites dans des espaces circonscrits et des temporalités précises, ne semblent plus être en cohérence avec les logiques financières, plus abstraites et volatiles. Comme si ces dernières n’étaient plus en phase avec l’économie réelle.

Le développement des stock-options conduit à aligner les intérêts du management sur les intérêts des marchés financiers, plutôt que sur ceux de l’entreprise.

    Le management au service du capital ? 

Rappelons que F.W. Taylor (1912) légitimait l’autorité managériale sur trois principes :

  • l’application de la recherche scientifique à l’organisation du travail ;

  • le respect des intérêts des travailleurs ;

  • la coopération entre le capital et le travail.


    La domination des multinationales 

    Liberté pour le capital, déréglementation pour le travail 

    Chapitre 2 - Les fondements de l’idéologie gestionnaire 

    Gestion et idéologie 
Désigner ici le caractère idéologique de la gestion, c’est montrer que derrière les outils, les procédures, les dispositifs d’information et de communication, sont à l’œuvre une certaine vision du monde et un système de croyances. L’idéologie est un système de pensée qui se présente comme rationnel alors qu’il entretient une illusion et dissimule un projet de domination ; illusion de la toute-puissance, de la maîtrise absolue, de la neutralité des techniques et de la modélisation des conduites humaines ; domination d’un système économique qui légitime le profit comme finalité. Ce projet apparaît clairement à travers les enjeux de pouvoir dont sont l’objet la formation et la recherche en management. À l’heure de la globalisation, elles sont de plus en plus dominées par un modèle américain qui impose ses normes au monde entier.


    Comprendre, c’est mesurer 

Dans le monde de la rationalité formelle, toutes les variables non mesurables sont d’abord mises de côté, puis, de fait, éliminées. On se réfère à un homo economicus2, individu au comportement rationnel, qui offre aux chercheurs une commodité majeure : on peut prévoir son comportement, optimiser ses choix, les soumettre au calcul et programmer son existence. Dans cette logique de pensée, on exclut de l’analyse tout ce qui est considéré comme irrationnel, parce que non objectivable, non mesurable, non calculable. Les registres affectifs, émotionnels, imaginaires et subjectifs sont considérés comme non fiables et non pertinents. À la limite, ils n’existent pas parce qu’on ne sait pas les saisir, les analyser ou les traduire en chiffres.

L’homo economicus peut être assimilé à un « monstre anthropologique habité par une supposée rationalité qui ramène tous les problèmes de l’existence humaine à un calcul » (Bourdieu, 2000). Cette fiction autorise certains chercheurs à ne plus se préoccuper de l’observation concrète de la condition humaine pour s’évader dans l’univers abstrait des équations mathématiques. Il y a un risque de quantophrénie aiguë (la maladie de la mesure) qui guette tous ceux qui, au lieu de mesurer pour mieux comprendre, ne veulent comprendre que ce qui est mesurable.


    L’organisation est une donnée 

L’analyse organisationnelle est abordée par les sciences de la gestion dans une perspective fonctionnaliste. Le fonctionnalisme est une théorie qui tend à rapporter les phénomènes sociaux aux fonctions qu’ils assurent. 


    Le règne de l’expertise 

La gestion trouve dans le modèle expérimental les fondements d’une scientificité qui lui échappe. Par exemple, l’« organisation scientifique du travail », quand bien même elle est considérée comme étant aujourd’hui dépassée, est une référence importante des « sciences » de la gestion. Dans cette orientation, le travailleur est l’objet d’une observation attentive et systématique par des experts qui vont en tirer des conclusions opératoires. L’acte de travail est décomposé en unités de base permettant de reconstituer la démarche optimale dans l’exécution des différentes tâches à accomplir. L’objectif d’une telle approche est bien évidemment d’améliorer la productivité et le rendement. Les travailleurs sont considérés comme les rouages d’une machine ou les éléments d’un système. La rationalité instrumentale consiste à mettre en œuvre une panoplie impressionnante de méthodes et de techniques pour mesurer l’activité humaine, la transformer en indicateurs, la calibrer en fonction de paramètres précis, la canaliser pour répondre aux exigences de productivité.

Dans l’univers expérimental, l’expert maîtrise les modalités d’élaboration et d’application de la méthode. 

---

L’expert règne alors en maître. C’est lui qui sait ce qu’il convient de faire en s’appuyant sur une démonstration imparable, une observation rigoureuse des faits et une analyse « scientifique » de la réalité, ce qui rend ses jugements indiscutables. 


    La réflexion au service de l’efficacité 

Celui qui soulève un problème sans en apporter la solution est perçu comme un gêneur, un être négatif, ou même un contestataire qu’il vaut mieux éliminer. Le conformisme est le pendant de l’utilitarisme.

--

Ce qu’Herbert Marcuse (1972) appelait l’univers du discours clos « qui se ferme à tout autre discours qui n’emploie pas ses termes ».


    L’humain est une ressource de l’entreprise 

En définitive, dans le secteur marchand, seul ce qui rapporte a du sens. L’imaginaire social est dominé par la logique capitaliste qui canalise les fantasmes, les désirs, les aspirations, mais aussi la « pulsion épistémologique », c’est-à-dire la curiosité qui pousse à produire de la connaissance. 

---

La justification de cet état de choses est de rationaliser la production au moindre coût pour favoriser la croissance et satisfaire les « besoins » des consommateurs.

---

L’économie devient la finalité exclusive de la société, participant à la transformation de l’humain en « ressource ».

---

Cette approche repose sur deux présupposés rarement explicités : 

  • l’humain est un facteur de l’entreprise ;

  • l’humain est une ressource de l’entreprise.

Affirmer que l’humain est un facteur de l’entreprise conduit à opérer une inversion des rapports entre l’économique et le social. C’est bien l’entreprise, comme construction sociale, qui est une production humaine et non l’inverse. Il y a là une confusion des causalités, expression supplémentaire de la primauté accordée à la rationalité des moyens sur les finalités. Considérer l’humain comme un facteur parmi d’autres, c’est entériner un processus de réification de l’homme. 

 ---

Critique des paradigmes au fondement de la gestion

 

PARADIGMES PRINCIPE DE BASE CRITIQUE
OBJECTIVISTE Comprendre, c’est mesurer, calculer Primauté du langage mathématique sur tout autre langage
FONCTIONNALISTE L’organisation est une donnée Occultation des enjeux de pouvoir
EXPÉRIMENTAL L’objectivation de l’humain est un gage de scientificité Domination de la rationalité instrumentale
UTILITARISTE La réflexion est au service de l’action Soumission de la connaissance à des critères d’utilité
ÉCONOMISTE L’humain est un facteur de l’entreprise Réduction de l’humain à une ressource de l’entreprise

---

L’individu soumis à la gestion doit s’adapter au « temps du travail », aux nécessités productives et financières. L’adaptabilité et la flexibilité sont exigées, à sens unique : c’est à l’homme de s’adapter au temps de l’entreprise et non l’inverse.

Le gestionnaire ne supporte pas les vacances. Il faut que le temps soit utile, productif, donc occupé. Le désœuvrement lui est insupportable. L’approche qualité illustre de façon caricaturale ces représentations qui conçoivent la vie humaine dans une perspective instrumentale et productiviste.

 

    Chapitre 3 - Le management, la qualité et l’insignifiance 

Le management par la qualité s’est donc répandu rapidement comme « le » modèle à suivre, avec le soutien des institutions européennes qui ont créé l’European Foundation for Quality Management (EFQM). 


    Les « concepts clés » de la qualité 

    Le discours de l’insignifiance 

On est dans l’insignifiance. Un discours insignifiant est un discours qui se ferme continuellement sur lui-même, chaque terme pouvant être remplacé par un autre dans un système de bouclage permanent.

Didier Noyé donne une parfaite démonstration de cette interchangeabilité dans son tableau « Le parler creux sans peine » (Noyé, 1998). Le principe : chaque mot d’une colonne peut être combiné avec n’importe quel nom des autres colonnes.


    La « non-prescription » normalisatrice 

La conjonction de deux logiques, compétition et mesure, conduit chacun à intérioriser des objectifs toujours plus ambitieux, des résultats plus élevés, des performances plus exigeantes.

Il s’agit donc d’une rupture par rapport aux modèles autoritaires et normalisateurs, dans la mesure où la démarche qualité suppose l’acceptation volontaire et la contribution de ceux qui l’appliquent. Comme si une norme acceptée volontairement ne produisait pas des effets de pouvoir. On sait pourtant depuis La Boétie (1576) que le pouvoir est d’autant plus intense qu’il est pris en charge par ceux qui le subissent.


    La quantophrénie ou la maladie de la mesure 

    La qualité, une figure du pouvoir managérial 

    La fausse neutralité des outils de gestion 

Les outils de gestion ne sont pas neutres, contrairement à ce que prétendent la plupart des manuels qui les présentent comme des techniques au service d’une approche rationnelle de la réalité. Ils sont construits sur des présupposés rarement explicités, des logiques implicites qui s’imposent à travers des règles, des procédures, des ratios, des indicateurs qui s’appliquent sans qu’il y ait une possibilité de discuter leur pertinence. Les directions d’entreprise se réfèrent constamment à ces outils pour légitimer leurs décisions et les rendre indiscutables, comme si l’apparente rationalité dont ils sont porteurs occultait la décision elle-même.

L’application d’une modélisation mathématique ne donne pas les moyens de réfléchir sur les origines et les significations de ces modèles. Les outils qui semblent les plus « objectifs », comme les tableaux de bord, les bilans d’activités, les données financières, induisent des habitus, des schémas mentaux et des comportements. Ils façonnent la réalité selon des normes préétablies qui deviennent indiscutables. Cela explique leur omnipotence et le peu de critiques dont ils sont l’objet de la part des agents qui en subissent les effets. Ils permettent de rendre publics les résultats de chacun, d’effectuer des comparaisons, de produire des équivalences entre le travail des uns et des autres. Ils introduisent un semblant d’objectivité dans un monde de concurrence et de contradictions. Ils rassurent dans la mesure où ils paraissent limiter l’arbitraire et l’incertitude. Ils semblent instaurer de la cohérence face à la complexité et aux multiples paradoxes. Ils favorisent la cohérence de l’organisation, l’homogénéisation des pratiques et des processus d’évaluation (Courpasson, 2000). Ils donnent le sentiment à chaque salarié d’être traité comme les autres. Les instruments de gestion ne sont pas contestés non pas parce qu’ils seraient fiables, mais parce qu’ils semblent mettre de la transparence là où règne l’arbitraire, de l’objectivité là où règne la contradiction, de la sécurité dans un monde instable et menaçant. L’existence de règles du jeu censées guider l’action de chacun et en mesurer les effets est rassurante.

Malgré leur insignifiance, personne ou presque ne les remet vraiment en question, comme s’ils étaient l’objet d’une protection collective. Il faut donc admettre qu’ils occupent une fonction centrale dans l’entreprise : fonction de réassurance face à l’incertitude, de régulation face au pouvoir managérial, de légitimation face à la menace de l’exclusion. Plus inconsciemment, la traduction des activités concrètes dans des modèles abstraits permet de dépersonnaliser les rapports et de mettre à distance la violence qui règne au sein de l’entreprise. Peut-être vaut-il mieux être licencié du fait d’un mauvais taux de rendement que du fait d’une décision personnelle de son manager. //La « neutralité » de l’outil permet de désamorcer les conflits interpersonnels. Mais si les outils de gestion ne suscitent pas une critique frontale, ils génèrent des oppositions larvées et beaucoup de désenchantement.// #important


    Résistances et désillusions 

Face à ces injonctions paradoxales, et pour ne pas devenir fous, les employés se défendent de différentes façons. La résistance la plus fréquente est le clivage entre un « Moi organisationnel », celui qui semble répondre aux exigences de l’entreprise, et un autre « Moi », le Moi « véritable », celui qui se révèle à l’extérieur, dans les lieux d’expression intimes ou privés. Le « Moi officiel » manifeste son enthousiasme et son adhésion. Le « Moi privé » murmure ses réticences et ses critiques. De nombreux témoignages illustrent ce clivage, en particulier chez tous ceux qui ont quitté, momentanément ou définitivement, le monde de l’entreprise. Ils expriment tous l’inanité des discours et des procédures, le gâchis qu’elles entraînent et leur caractère « insensé ».

Certains se laissent instrumentaliser en ajustant leur comportement aux exigences formelles du service auquel ils « appartiennent » et aux paramètres sur lesquels ils sont évalués. Il y a là un comportement stratégique par lequel l’individu renonce, du moins apparemment, à produire du sens sur son activité en acceptant le sens prescrit par les procédures. Cette « stratégie » a été fortement mise en évidence dans une expérience contestée mais spectaculaire (Milgram, 1974) popularisée par le film d’Henri Verneuil I comme Icare. L’état agentique décrit par Stanley Milgram montre la propension des individus à accepter inconditionnellement les exigences d’une autorité, même si celles-ci sont contraires à leurs convictions personnelles.

D’autres résistent aux consignes formelles lorsqu’elles sont trop contradictoires avec ce qu’ils croient devoir faire pour travailler « correctement ». Ils préfèrent conserver une cohérence sur le sens de ce qu’ils font plutôt que de faire quelque chose qu’ils estiment aberrant. Une façon de mettre en évidence l’incohérence du système, faute de pouvoir en faire la critique, est la grève du zèle. Mais cette stratégie ne peut être que collective et transitoire. Elle consiste à appliquer les normes et les procédures à la lettre, jusqu’à ce que cette application bloque le fonctionnement du système.


    Chapitre 4 - Les caractéristiques du pouvoir managérial 

    Du pouvoir disciplinaire au pouvoir managérial 

Du contrôle des corps à la mobilisation du désir

L’entreprise de type taylorien est centrée sur la canalisation de l’activité physique afin de rendre les corps utiles, dociles et productifs. Ce processus s’opère par le contrôle de l’emploi du temps, par le quadrillage de l’espace, par « une machinerie de pouvoir qui canalise les corps pour les adapter à des objectifs de lutte (l’armée), de production (l’usine), d’éducation (l’école) » (Foucault, 1975). Le pouvoir managérial se préoccupe moins de contrôler les corps que de transformer l’énergie libidinale en force de travail. À l’économie du besoin canalisé s’oppose l’économie du désir exalté. On passe du contrôle tatillon des corps à la mobilisation psychique au service de l’entreprise. À la répression se substitue la séduction, à l’imposition l’adhésion, à l’obéissance la reconnaissance.

---

De l’emploi du temps réglementé à l’investissement de soi illimité

C’est, pour une bonne part, comme force productive que la psyché est investie de rapports de pouvoir et de domination. La psyché ne devient force utile que si elle est à la fois énergie productive et énergie assujettie. On peut reprendre presque mot pour mot l’analyse de Michel Foucault1 en substituant la psyché au corps comme objet du pouvoir dans les entreprises hypermodernes. Certes, en changeant d’objet, les modalités du contrôle vont considérablement se transformer. Mais la finalité reste identique. Il ne s’agit plus de rendre les corps « utiles et dociles », mais de canaliser le maximum d’énergie libidinale pour la transformer en force productive.

Les techniques de management perdent leur caractère disciplinaire. La surveillance n’est plus physique mais communicationnelle. 

---

Une publicité de Philips en 1996 décline parfaitement ce phénomène : « Être joignable n’importe où, à n’importe quel moment, c’est la liberté d’être branché ! » Les nouvelles technologies de communication permettent une utilisation démultipliée du temps puisque tout temps « mort » peut être immédiatement rempli par une autre activité. Les pertes de temps liées aux trajets, aux attentes, aux contretemps sont occupées à régler des problèmes en instance, à passer des coups de téléphone, à prendre des rendez-vous, à compléter des notes sur son ordinateur. La voiture équipée d’un téléphone portable et d’un ordinateur est le prolongement du bureau. Au point que certaines entreprises, suivant l’exemple d’Andersen Consultant, ont mis au point des bureaux virtuels. Chaque employé est équipé d’un ordinateur portable et d’un téléphone mobile. Il peut installer son bureau dans n’importe quel endroit, il suffit d’une prise électrique et d’un branchement téléphonique. 


    L’adhésion à un univers paradoxal 

La gestion managériale préfère l’adhésion volontaire à la sanction disciplinaire, la mobilisation à la contrainte, l’incitation à l’imposition, la gratification à la punition, la responsabilité à la surveillance. 

---

L’entreprise propose un idéal commun qui doit devenir l’idéal des employés. Cette captation de l’Idéal du Moi de chaque individu ne s’effectue pas mécaniquement. Il convient d’abord que les valeurs individuelles ne soient pas trop en rupture avec celles de l’organisation. Sur ce point, les procédures de sélection sont très sophistiquées. 

---

On ne recherche donc plus des individus dociles mais des « battants », des winners qui ont le goût de la performance et de la réussite, qui sont prêts à se dévouer corps et âme. Deux autres qualités sont aussi exigées : le goût de la complexité et la capacité de vivre dans un monde paradoxal, ce qu’illustrent ces quelques citations entendues dans les entreprises, parmi des milliers d’autres :

---

Le monde de l’entreprise est un univers de plus en plus contradictoire. Le quotidien du manager est une suite ininterrompue de décisions à prendre face à des interfaces multiples dont chacune émet des demandes, des recommandations, des procédures, des injonctions, des attentes, de telle façon que le fait de répondre à l’une ne permet pas de répondre à l’autre, alors que toutes sont pourtant nécessaires. Il convient donc de négocier, de discuter, de tempérer, de louvoyer entre des logiques fonctionnelles dont chacune doit être prise en considération pour la bonne marche de l’ensemble, quand bien même elles s’opposent, jusqu’à être parfois incompatibles. Le manager est en quête de médiation. Il lui faut supporter un univers paradoxal sans pour autant sombrer dans la folie. Le moindre des paradoxes étant qu’on lui demande d’être autonome dans un monde hypercontraignant, d’être créatif dans un monde hyperrationnel et d’obtenir de ses collaborateurs qu’ils se soumettent en toute liberté à cet ordre.

---

E. Enriquez (1998) évoque la perversion à propos de cette forme de pouvoir dans la mesure où il met en scène un système manipulateur qui piège les individus dans leur propre désir. Il est vrai que l’individu se trouve capté dans des modes de fonctionnement qui présentent toutes les caractéristiques de la perversion. Nous y reviendrons à propos du harcèlement, qui est un des symptômes courants dans ce type d’organisation. Mais il faut insister sur un point. Il ne s’agit pas ici de psychopathologie au sens où ce type de pouvoir serait soutenu et produit par des individus présentant des caractéristiques mentales particulières. Si le système lui-même apparaît comme pervers, c’est qu’il capte les processus psychiques pour les mobiliser sur des fonctionnements organisationnels. Ce faisant, il met les individus sous tension, en particulier parce qu’il les met en contradiction avec eux-mêmes.
    Un sentiment de toute-puissance qui rend impuissant 

---

Dans l’entreprise hypermoderne, l’objet du contrôle tend à se déplacer du corps à la psyché, de l’activité physique à l’activité mentale : plutôt que d’encadrer les corps, on cherche à canaliser les pulsions et contrôler les esprits. L’entreprise attend de ses employés qu’ils se dévouent « corps et âme ». Sur le plan psychologique, on passe d’un système fondé sur la sollicitation du Surmoi, le respect de l’autorité, l’exigence d’obéissance, la culpabilité, à un système fondé sur la sollicitation de l’Idéal du Moi, l’exigence d’excellence, l’idéal de toute-puissance, la crainte d’échouer, la recherche de satisfaction narcissique. L’identification à l’entreprise et son idéalisation suscitent la mobilisation psychique attendue. Chacun se vit comme son propre patron. Les agents s’autocontrôlent, s’auto-exploitent. La puissance de l’organisation à laquelle ils s’identifient leur permet de croire à une toute-puissance individuelle, celle d’un Moi en incessante expansion ne rencontrant pas de limites. Mais si les satisfactions sont profondes, les exigences le sont également. L’individu doit se consacrer entièrement à son travail, tout sacrifier à sa carrière. L’exigence de réussite trouve son fondement dans le désir inconscient de toute-puissance. L’entreprise offre une image d’expansion et de pouvoir illimité dans laquelle l’individu projette son propre narcissisme. Pris dans l’illusion de son désir, il est animé par la peur d’échouer, de perdre l’amour de l’objet aimé (ici l’organisation), la crainte de ne pas être à la hauteur, l’humiliation de ne pas être reconnu comme un bon élément. Il est mis sous tension entre son Moi et son idéal, pour le plus grand bénéfice de l’entreprise.

L’univers managérial promet un idéal sans borne : zéro délai, zéro défaut, zéro papier, qualité totale, etc. Dans ce contexte, il n’est plus normal d’être limité. Il est demandé d’accroître en permanence les performances tout en diminuant les coûts. On crée des exigences de plus en plus élevées, au-delà de ce que l’on sait pouvoir faire. L’idéal devient la norme. Les procédures ne sont pas établies à partir d’une analyse concrète des processus de production et des activités réelles, mais pour des clients parfaits, des travailleurs toujours au sommet de leur forme, jamais malades, dans un contexte sans obstacle. La faiblesse, l’erreur, le contretemps, l’imperfection, le doute, tout ce qui caractérise l’humain « normal », n’ont plus lieu d’être. La gestion prône l’idéal dans un monde sans contradiction. L’idéal n’est plus un horizon à atteindre, mais une norme à appliquer.

--

L’entreprise suscite la construction d’un imaginaire dont le management doit assurer la consistance et la permanence. L’imaginaire de l’individu devient l’objet principal du management avec pour objectif de canaliser ses aspirations sur des objectifs économiques. Deux processus majeurs provoquent la mobilisation psychique :

 

 
  • l’identification par introjection de l’organisation, image de toute-puissance et d’excellence, et par projection sur elle des qualités qu’il voudrait pour son propre Moi ;

  • l’idéalisation par intériorisation de l’idéal de perfection et d’expansion que l’organisation propose. L’Idéal du Moi trouve ainsi dans l’entreprise multinationale une formidable caisse de résonance pour élargir ses limites et satisfaire le « Soi grandiose » (Kohut, 1974).

    ---

        Une soumission librement consentie 

    C’est un pouvoir difficile à contester d’une part parce qu’il opère dans l’intériorité, ce qui conduit à se contester soi-même, mais surtout parce que la critique ne peut se faire qu’en extériorité. L’école de Palo Alto a montré qu’on ne pouvait échapper à une communication paradoxale qu’en se mettant à un niveau « méta », c’est-à-dire en communiquant sur le paradoxe lui-même (Watzlawick et al., 1967). De même, on ne peut échapper à un pouvoir paradoxal qu’en démontant ses différents mécanismes. Mais comment procéder quand on est soi-même à l’intérieur du système ? C’est comme si on voulait faire avancer une voiture tombée en panne tout en restant à l’intérieur du véhicule. 



    Chapitre 5 - La morale des affaires 

Aujourd’hui, qu’est-ce qui permet d’y croire encore ? La recherche d’une rentabilité maximale est compensée par une morale du bien commun ; l’exclusion des low performers (les moins performants) par une morale du risque ; la logique d’obsolescence par une morale de l’innovation et du progrès (Lordon, 2003).

    Le capitalisme a perdu son éthique 

    L’« éthique » de résultats 

Pourtant, les données comptables ne donnent pas une vision claire et fiable de la situation financière de l’entreprise pour différentes raisons :

  • Les entreprises changent en permanence leur périmètre de consolidation au rythme de fusions et d’acquisitions qui ne cessent de s’accélérer.

  • Elles ont recours à des techniques financières qui leur permettent de sortir de leur bilan certains actifs ou certaines dettes.

  • Les richesses « immatérielles », telles que les marques et les technologies, sont difficiles à évaluer et forment une part croissante de leur actif.

D’un côté les entreprises hypermodernes ont des moyens multiples pour entretenir l’opacité de leurs résultats et de leur valeur, de l’autre les instances de régulation sont de plus en plus démunies pour exercer leur tâche. Au point que l’Union européenne a confié à une officine privée, l’International Accounting Standard Board (IASB), le soin de produire des normes comptables sur l’ensemble de son territoire.

---

Du côté des investisseurs, les analystes financiers ne sont pas rémunérés en fonction de la pertinence de leurs prévisions, mais sur les résultats commerciaux. Ces relations ambiguës se retrouvent au sein de conseils d’administration composés de pairs qui ont des intérêts croisés. Issus des mêmes formations, liés par des histoires communes, partageant les mêmes conceptions de leur rôle, maillés par des positions de contrôles réciproques, les membres des conseils d’administration ne se donnent pas véritablement les moyens de rendre plus transparent le monde de la finance.

---

L’efficacité de ce langage tient à deux postulats implicites qui sont au fondement des outils du contrôle budgétaire :

 

 
  • Le postulat de la rationalité selon lequel les décisions sont prises « objectivement » après un examen approfondi des différentes alternatives et des conséquences probables. Les raisonnements de l’analyse stratégique et du contrôle des gestions reposent sur des modèles théoriques qui évacuent les variables considérées comme non rationnelles. C’est donc un modèle largement erroné lorsqu’on sait qu’une organisation, comme tout groupe social, est traversée par des conflits d’intérêts, des relations de pouvoir, des constructions imaginaires, des visions affectives, des contradictions multiples. Le monde de la comptabilité est une construction illusoire, éloignée de la réalité concrète de l’entreprise.

  • Le postulat de la neutralité des outils occulte les enjeux de pouvoir et les différentes conceptions des parties prenantes de l’entreprise. Lorsqu’on mesure la performance exclusivement sous l’angle financier, on privilégie le langage des actionnaires, leur conception de la valeur, au détriment de tous les autres critères. « Grâce à la mesure comptable, l’outil budgétaire homogénéise le réel. Il réduit la complexité à une valeur monétaire, mais, ce faisant, il élimine toutes les autres dimensions. »2

Une position éthique ne peut être fondée sur une vision illusoire du réel. La fausse objectivité des instruments de mesure occulte la réalité profonde du monde de l’entreprise. La supposée rationalité qui les sous-tend conduit à imposer une conception instrumentale et normative qui s’impose comme une vision universelle, abstraite et ahistorique. Le monde de la gestion devient alors un monde à part, enseigné dans des écoles spécialisées, qui développe son langage, sa culture, son système de valeurs, de plus en plus déconnecté des « mondes vécus », de la morale sociale.



    Les affaires et la morale 

    Business is war ! 

Le pouvoir gestionnaire s’enracine dans ce besoin d’agir. Sa force repose sur différents ressorts qui canalisent l’action au service du capitalisme et des entreprises qui en sont l’incarnation.

Le premier ressort de ce pouvoir est l’alibi de la guerre économique. Il s’agit de faire croire en la vulnérabilité de l’entreprise dont la survie serait menacée, donc en la nécessité d’effectuer des sacrifices pour la sauver. L’entreprise, attaquée de toutes parts, doit se défendre dans un contexte hostile. La mobilisation de tous et de chacun face à la menace est une condition de sa sauvegarde. Face au danger, les intérêts individuels doivent s’effacer devant une cause supérieure. La menace étant extérieure, elle permet de dissimuler la violence interne, sinon arbitraire, des décisions prises.

Le deuxième ressort du pouvoir est l’individualisation et la dissolution des collectifs qui pourraient défendre des orientations différentes de celle préconisée par les directions générales. L’affaiblissement des collectifs est favorisé par une structure d’organisation réticulaire, par la mise en concurrence interne des différents services, filiales et départements, par une mobilité importante, par une réorganisation permanente de tous les secteurs et par une politique de neutralisation des revendications collectives. Dans ce contexte, les agents sont plus préoccupés par leur carrière individuelle que par une réflexion d’ensemble et des actions communes pour défendre les intérêts du personnel. Face à l’organisation, l’individu isolé ne peut que se plier aux exigences du système. L’acteur peut mettre en place des stratégies pour sauvegarder ses intérêts personnels, mais il ne peut infléchir le fonctionnement de l’ensemble. Le pouvoir managérial est profondément individualiste. Il désamorce la constitution de collectifs durables. Il célèbre le travail en équipe à condition qu’il soit totalement consacré à l’atteinte des objectifs fixés par l’entreprise. L’adhésion de façade à l’idéologie gestionnaire recouvre aussi une soumission pragmatique à ses exigences, condition minimale pour espérer conserver sa place. Dans ce contexte, personne ne prend le risque de contester les orientations de la direction. La désyndicalisation, au sein de l’entreprise managériale, est le symptôme d’une situation dans laquelle chaque employé est plus préoccupé d’améliorer sa situation personnelle ou de sauver sa place que de développer des solidarités collectives contre un pouvoir insaisissable. Celles-ci ne se développent en fait que dans les situations de crise, face à des licenciements massifs ou des fermetures de site, à un moment où les décisions sont déjà prises. Il est souvent trop tard pour créer un rapport de force qui amène les directions à revoir leur stratégie.

Le troisième ressort est l’utilisation d’injonctions paradoxales qui inhibent la raison, favorisent l’adhésion et l’acceptation de la rationalité instrumentale. Pour ne pas devenir fou (ne pas péter un câble, dans le langage de l’entreprise), les agents acceptent de se laisser prendre, du moins apparemment. Ils font « comme si ». Ils mettent en place des mécanismes de défense pour supporter cet univers au moindre coût psychique. Mieux vaut une acceptation tacite qu’une remise en question active qui débouche sur la menace d’un rejet ou le risque d’une pression encore plus grande. Nous reviendrons sur ce point, en particulier sur le symptôme de la suractivité qui est caractéristique de la gestion paradoxale. Pour se défendre contre la pression du travail, l’agent s’investit totalement dans l’activité, ce qui permet de ne plus penser et de lutter contre l’angoisse générée par ce système.

Un autre paradoxe réside dans le discours insistant sur l’autonomie et la responsabilité de chacun, contredit par des pratiques de mise en dépendance et un contexte de déresponsabilisation généralisée. Les managers ne sont jamais « responsables » des décisions qu’ils appliquent. Les licenciements sont présentés comme des fatalités nécessaires, conséquence d’orientations stratégiques définies en haut lieu à partir des critères indiscutables. Par exemple, dans la mise en place d’un plan social, si le choix des licenciés et les modalités de licenciement dépendent de la direction des ressources humaines, celle-ci a des moyens limités et aucun pouvoir sur la décision elle-même. La mise en œuvre gestionnaire de la décision occulte son caractère politique qui n’est pas discuté et se présente comme incontestable.

Le pouvoir gestionnaire neutralise en définitive la violence du capitalisme. Il aboutit à dépolitiser le pouvoir au sein de l’entreprise dans la mesure où celui-ci se présente sous l’apparence de professionnels, qui ne font que produire des outils, définir des prescriptions, formaliser des règles et appliquer des décisions dont ils ne sont en rien responsables. La neutralité des outils occulte la réalité du pouvoir. L’entreprise se coupe du reste de la société, comme si ses principes de légitimation interne la dédouanaient d’assumer les conséquences sociales et humaines de ses choix. L’argument de la guerre économique fonde un principe de légitimation fataliste : la rentabilité ou la mort.



Deuxième partie - Pourquoi la gestion rend-elle malade ?

Si la modernité se caractérisait par le primat de la raison (Touraine, 1992), la postmodernité par la crise des grands récits (Lyotard, 1979), l’hypermodernité est un monde dans lequel la rationalité implacable des technologies conduit à une irrationalité radicale des comportements. D’un côté le triomphe de la rationalité instrumentale, de l’autre un monde qui ne fait plus sens, qui semble dominé par l’incohérence et le paradoxe.

---

La politique elle-même est contaminée par la gestion. En cherchant l’efficacité dans les modèles de management des entreprises privées, les politiques dévalorisent la grandeur de la « chose publique » et ce qui fonde l’adhésion à l’action publique. Lorsque les politiques transforment les citoyens en contribuables ou en clients, ils participent à leur propre invalidation. La politique va chercher les remèdes au mal qui la ronge du côté de la gestion, alors même que cette dernière contribue à la production de ce mal (chapitre 12).

Les remèdes à la « maladie de la gestion » découlent du diagnostic. Il convient d’abord de penser la gestion autrement en la réinscrivant dans une préoccupation anthropologique : une gestion humaine des ressources plutôt qu’une gestion des ressources humaines. La « crise » que nous traversons n’est pas une crise économique puisque nos sociétés continuent à produire de la richesse. Elle est avant tout une crise symbolique qui touche les rapports entre l’économique, le politique et le social. Au lieu de gérer la société pour la mettre au service du développement économique, il convient de penser une économie au service du bien commun en rappelant, à la suite de Marcel Mauss, que le lien vaut mieux que le bien (chapitre 13).



    Chapitre 6 - On ne sait plus à quel sens se vouer 

    « C’est la seule décision qui avait du sens » 

Selon Cornelius Castoriadis, l’Occident moderne est animé par deux significations imaginaires sociales opposées : « Le projet d’autonomie individuelle et collective, la lutte pour l’émancipation de l’être humain, aussi bien intellectuelle et spirituelle qu’effective dans la réalité sociale ; et le projet capitaliste démentiel, d’une expansion illimitée d’une (pseudo)-maîtrise (pseudo)-rationnelle qui a cessé de concerner seulement les forces productives et l’économie pour devenir un projet global (et pour autant encore plus monstrueux) d’une maîtrise totale des données physiques, biologiques, psychiques, sociales, culturelles » (Castoriadis, 1996).  

    Le sens du travail est mis en souffrance 

Le travail se caractérise par cinq éléments significatifs : l’acte de travail débouchant sur la production d’un bien ou d’un service ; la rémunération comme contrepartie de cette production ; l’appartenance à un collectif, une communauté de professionnels ; la mise en œuvre d’une organisation qui fixe à chacun sa place et sa tâche ; et enfin la valeur attribuée aux contributions de chacun. On assiste actuellement à une mutation majeure qui transforme chacun de ces registres et, en conséquence, le sens même du travail.
    Entre le non-sens et l’insensé 

    L’individu abandonné à lui-même 

Plus l’univers du travail semble perdre son « âme », plus l’entreprise demande d’y croire. Chaque salarié est invité à projeter son propre idéal dans l’idéal proposé par l’entreprise et à introjecter les valeurs de l’entreprise pour nourrir son Idéal du Moi. La production de sens devient une affaire personnelle, encadrée par les consignes proposées par l’entreprise, modèles qui se substituent aux référents issus de la société. Cette substitution ne se fait pas sans conséquences. Sur le plan idéologique, elle exalte l’individualisme, elle contribue à la dévalorisation des vertus publiques. Elle valorise l’intéressement contre le désintéressement, l’individu au détriment du collectif, le privé contre le public, les biens personnels contre le bien commun, l’activité professionnelle contre l’activité militante ou culturelle, la modernité contre la tradition, l’action contre la réflexion. Dans le registre social, elle exacerbe l’individualisme et la lutte des places. Sur le plan des personnes, elle exalte le narcissisme et la compétition individuelle. Elle contribue à aliéner le sujet dans le mirage de l’accomplissement de soi, la réussite financière et professionnelle devenant le point focal de l’existence et la mesure des qualités et des défauts de l’individu. Mirage d’autant plus périlleux qu’il le plonge dans une course permanente pour accomplir un destin sous emprise. Il croit conquérir pouvoir et autonomie alors qu’il devient le serviteur zélé d’entreprises qui peuvent le congédier à tout moment. Certains peuvent y gagner quelques compensations financières, mais ils sont dépossédés du sens de leur réussite.

    Chapitre 7 - La puissance et l’argent 

    La réussite, une valeur pervertie 

« L’idéologie de la compétitivité renforce […] la primauté de la logique de guerre dans les relations entre les entreprises, les opérateurs économiques, les villes, les États. Les entreprises deviennent des armées qui s’affrontent pour la conquête des marchés et la défense des positions acquises. Leurs dirigeants sont des généraux, des stratèges. Tous les moyens sont bons dans ce combat : recherche et développement, les brevets, les aides de l’État, la spéculation financière, le dumping des prix, la délocalisation des unités de production, les fusions, les acquisitions. La logique de guerre réduit le rôle de l’État à celui d’un vaste système d’ingénierie juridique, bureaucratique et financière mis au service de l’entreprise. L’État n’est plus l’expression politique de l’intérêt public collectif, il devient un acteur parmi d’autres, chargé de créer les conditions les plus favorables à la compétitivité des entreprises ».
Source : R. Petrella, « L’Évangile de la compétitivité », in « Le nouveau capitalisme », Manière de voir , nº 72, décembre 2003-janvier 2004.


    « Je veux être numéro un »  

     L’argent entre le besoin et le désir 

    La course au toujours plus 

L’idéologie gestionnaire donne une légitimation « rationnelle » à cette représentation. Les grands principes du management évoquent la considération de la personne, la qualité des produits, le souci de l’environnement. Mais l’essentiel est de gagner, de produire toujours mieux, toujours plus, toujours plus vite, toujours moins cher. Le productivisme et l’activisme deviennent des buts en soi. L’efficacité, la rentabilité et l’utilité en sont les valeurs cardinales. Dans un tel univers, les énergies physiques, cognitives et psychiques sont transformées en capital et en force de travail. Il ne reste à l’individu ni temps, ni force, ni disponibilité pour autre chose. Retrouver le sens des mots, le sens de son désir, s’inventer une existence.


    Chapitre 8 - La gestion de soi 
AVEC le développement du capitalisme financier, le Moi de chaque individu est devenu un capital qu’il faut faire fructifier1. Le taylorisme entraîne une instrumentalisation de l’humain, chaque individu devant s’adapter à la chaîne, à la machine, à la mécanique. La technocratie engendre une normalisation de l’humain, chaque individu devant s’adapter à des normes, des règles, des procédures. La gestion managériale engendre une rentabilisation de l’humain, chaque individu devant devenir le gestionnaire de sa vie, se fixer des objectifs, évaluer ses performances, rendre son temps rentable. La famille elle-même est imprégnée par le modèle managérial. Elle est chargée de fabriquer des individus productifs. À chaque période de son développement, l’individu doit établir une comptabilité existentielle pour faire la preuve de son employabilité. La vie humaine doit être productive. La société devient une vaste entreprise qui intègre ceux qui lui sont utiles et rejette les autres.


    Le capital humain 

Dès ses plus jeunes années, l’enfant est préparé à rendre son temps rentable : cours de musique, activités sportives, cours particuliers, détentes formatives et distractions instructives. Le mercredi n’est plus un jour de vacances. Il devient un jour « plein » qui doit lui apporter les compléments jugés nécessaires à sa scolarité afin de lui donner les meilleures chances pour sa « réussite » professionnelle future. Les parents investissent leurs enfants comme un capital qu’il convient de valoriser, appliquant la logique d’une gestion des ressources humaines à leur éducation.


    Le management familial 

Frédéric Engels (1884) proposait une hypothèse sur les liens entre les modes de production et les styles d’autorité dans la sphère familiale. Dans le système féodal, fondé sur la domination des seigneurs sur les serfs, le serf aurait tendance à se conduire comme un seigneur vis-à-vis de sa femme et de ses enfants. Dans le système capitaliste industriel, fondé sur la domination des grands entrepreneurs sur les prolétaires, l’ouvrier aurait tendance à se conduire comme un patron au sein de sa famille. Dans cette perspective, nous serions rentrés dans l’ère du management familial. Avec le développement du capitalisme financier, les principales caractéristiques du pouvoir managérial se retrouvent au sein de la famille.

La famille est perçue comme une petite entreprise qui doit se révéler performante dans ce qui constitue son principal objectif : fabriquer un individu employable. Les deux membres du couple vont mettre ensemble leurs capitaux respectifs (économiques, cognitifs, relationnels, culturels) afin de les investir durablement dans l’entreprise familiale. Le modèle n’est plus que la femme se consacre principalement à la carrière de son mari et à l’éducation des enfants. Cette division du travail traditionnelle est obsolète. La relation conjugale se veut contractuelle et égalitaire. Chacun investit au départ à la mesure de ses moyens. La mobilisation doit être réciproque et permanente. Les deux membres du couple doivent pouvoir mener de front leur vie professionnelle, leur vie familiale et leur vie personnelle. Il convient d’être « libres ensemble » (Singly, 2000), d’être performant sur tous les registres, que ce soit dans son travail, dans son corps ou dans sa tête. Il ne s’agit pas seulement de bien gagner sa vie mais également de bien gérer son corps, son « capital santé », ses capacités intellectuelles, de se maintenir à niveau sur le plan culturel, par des distractions formatives, par des sorties régulièrement programmées qui permettent d’actualiser ses connaissances et de rester « branché ».  


    La comptabilité existentielle 

À l’âge adulte, chaque individu doit devenir responsable de lui-même, de son existence sociale, de ses réussites comme de ses échecs. Le chômage n’est pas considéré comme la conséquence du décalage structurel entre le nombre d’emplois créés par le système économique et le nombre de personnes actives susceptibles d’occuper ces emplois. Il résulte de « défauts d’employabilité » d’une partie de la population et donc de son « inadaptation » face aux besoins de l’entreprise. Dans cette perspective, on résoudra le problème du chômage en incitant ou en obligeant les sans-emploi à mieux « gérer leurs compétences », acquérir celles qui leur manquent afin de se former au mieux pour se positionner sur le marché de l’emploi.

---

Il ne s’agit plus seulement de mesurer les aptitudes et les compétences, mais de rendre l’individu « pro-actif » dans ses choix, de canaliser ses désirs pour les transformer en « forces projectives », d’imaginer de « nouveaux espaces d’investissement ». On demande à chacun d’établir une « comptabilité existentielle », de traduire sa vie en « crédits et en débits », en « indicateurs positifs et négatifs », en « facteurs de réussite et d’échec ». Traduction nécessaire pour se présenter sur le marché du travail afin d’en saisir les opportunités et de « maximiser ses chances » de trouver une place..


    La réalisation de soi-même 

Dans le monde des gestionnaires, la subjectivité est l’objet d’une sollicitation massive et contradictoire : le sujet doit affirmer son autonomie et répondre à l’injonction d’être « bien dans sa peau », équilibré, épanoui, excellent dans tous les domaines de l’existence, capable de faire fructifier la diversité de ses talents. On lui propose une panoplie d’outils pour l’aider à bien gérer sa subjectivité : d’où une floraison de techniques de développement personnel comme l’analyse transactionnelle (AT), la programmation neurolinguistique (PNL) ou l’intelligence émotionnelle (IE). 


    Chapitre 9 - La part maudite de la performance 

    Les deux faces de la gestion performante 

    Managing in a High Performance Culture 

    « On est de trop, on coûte trop cher » 

La « modernisation » se présente comme le passage d’un monde avec des règles du jeu connues à un monde instable, imprévisible, flexible, incertain. Il s’agit moins de s’adapter à un autre monde que d’accepter de vivre dans l’adaptabilité et l’insécurité. Il faut être prêt à s’engager et à se désengager à tout moment. Les employés doivent s’impliquer totalement et, brutalement, être capables de partir ailleurs. « Tout ce qui constituait la spécificité, la valeur de leur passé d’ouvriers, à savoir une forme de socialisation très forte, tissée de proximité, de complicité, d’entraide, de production de sens et de valeur à distance de la rationalité de l’entreprise, une forme collective de quant-à-soi, entre contestation de l’ordre établi et adhésion à l’idéologie productive, se trouve balayé, réduit à néant. Le fait même qu’on puisse y trouver un quelconque attachement prouve qu’on est décalé, inadapté, voire qu’on n’a plus de place » (Linhart et al., 2002).


    La dégradation des conditions de travail 

    Les violences innocentes 

    Chapitre 10 - Une société d’individus sous pression 

    La pression du toujours plus et la menace de perdre sa place 

En 2003, un des cabinets de consultants les plus prestigieux, parmi les big five, annonce deux mesures. La programmation des diagnostics clients sera dorénavant réalisée par les consultants en deux jours, au lieu de trois. Les notes attribuées aux consultants pour l’évaluation seront toutes baissées. Que penser d’une telle décision ? D’un côté le « toujours plus » exigé du personnel (faire mieux en moins de temps), de l’autre le « toujours moins » attribué au personnel (accroître sa rentabilité sans accroître sa rémunération). Cet exemple est symptomatique dans la mesure où ce cabinet vend son modèle de gestion à toutes les grandes entreprises dans le monde entier. Il illustre trois phénomènes majeurs :

 

 
  • la culture de l’urgence par le resserrement systématique du temps et l’obligation de réagir « dans l’immédiat », qui correspond à une intensification de la mondialisation et de la concurrence (Aubert, 2003 a) ;

  • les illusions de la motivation par les résultats, dans la mesure où les entreprises ne peuvent pas (ou ne veulent pas) assumer leurs propres engagements lorsque les employés vont « au-delà des attentes ». On révise les objectifs à la hausse en ce qui concerne les contributions demandées et à la baisse en ce qui concerne les rétributions proposées ;

  • la peur d’être mis sur la touche, en interne, par la technique de la placardisation, et à l’extérieur par des pressions multiples qui vont du licenciement direct à la démission forcée. La menace est devenue une politique courante de gestion du personnel (Lhuilier, 2002).


    Les nouvelles pathologies du travail 

    Le stress, stimulant ou maladie ? 

Dans l’entreprise « performante », le stress n’est pas considéré comme une maladie professionnelle mais comme une donnée quasi naturelle à laquelle il convient de s’adapter. Il est tellement répandu que la « résistance au stress » est exigée comme une qualité nécessaire pour réussir. 


    Harcèlement moral ou morale du harcèlement ? 

    Une quête éperdue de reconnaissance 

    L’externalisation des coûts psychiques et sociaux du travail 

    Halte au productivisme et à l’activisme forcené 

Cet objectif peut s’appeler l’umran (épanouissement) comme chez Ibn Khaldun, le swadeshi-sarvodaya (amélioration des conditions sociales de tous) comme chez Gandhi, ou le hamtaare (être bien ensemble) comme chez les Toucouleurs, l’important est de signifier la rupture avec l’entreprise de destruction qui se perpétue sous le nom de développement, ou aujourd’hui de mondialisation »8.

On mesure le décalage entre la philosophie qui inspire ce manifeste et l’idéologie gestionnaire. L’une marquée par l’utopie d’un monde attentif aux besoins de l’humanité, l’autre par la recherche de la productivité. Pour lutter contre le culte de l’urgence et l’activisme forcené, il faudrait oser réhabiliter des valeurs désuètes et passées de mode, comme la lenteur et le désœuvrement. « Le désœuvrement consiste à affirmer l’existentiel comme finalité, plutôt que la production, la qualité de l’être au monde, plutôt que la puissance » (Blanchot, 1986). L’existentiel, c’est le registre du monde vécu, des sentiments, des émotions, des relations affectives, amoureuses, sociales. C’est une attention à l’écoute et à la parole. Non pas une parole réduite à un langage rationnel, mais une parole vivante, une parole qui chante, qui exprime les choses de la vie, la profondeur d’une existence humaine. Une parole qui se donne pour finalité d’enchanter le monde au lieu de l’enfermer dans des calculs, des programmes ou des classifications. Le monde vécu est à l’opposé du monde de la productivité et de la performance. Il célèbre le jeu plutôt que le travail, le plaisir des corps plutôt que la quête de résultat, la disponibilité à l’autre plutôt que la mesure des performances.

Alors que, des siècles durant, les hommes ont rêvé de se libérer de l’obligation de travailler, il est paradoxal de penser qu’aujourd’hui la libération passe d’abord par le travail, quitte à perdre sa vie à la gagner, comme beaucoup de nos élites qui déclarent avoir une vie infernale tout en se présentant comme un modèle pour les autres. L’idéal de la Grèce antique était de s’affranchir du travail. Rappelons-nous l’histoire des Indiens Tupi-Guarani qui avaient quitté leur terre parce qu’ils trouvaient insupportable de consacrer quatre à cinq heures par jour pour assurer leur subsistance. Ils sont partis en masse, à travers la jungle, à la recherche d’une terre idéale où ils pourraient vivre sans travailler autant. C’est cette terre mirifique que les Espagnols appelleront l’Eldorado.

---

Dans sa lutte contre l’angoisse de mort, il en oublie le sens de la vie. La quête du « toujours plus » le conduit à renoncer à la joie des moments présents.

---

« Je condamne l’ignorance qui règne en ce moment dans les démocraties aussi bien que dans les régimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu’on la dirait voulue par le système, sinon par les régimes. J’ai souvent réfléchi à ce que pourrait être l’éducation de l’enfant. Je pense qu’il faudrait des études de base très simples, où l’enfant apprendrait qu’il existe au sein de l’univers, sur une planète dont il devra plus tard ménager les ressources, qu’il dépend de l’air, de l’eau, de tous les êtres vivants et que la moindre violence risque de tout détruire. Il apprendrait que les hommes se sont entre-tués dans des guerres qui n’ont jamais fait que produire d’autres guerres et que chaque pays arrange son histoire mensongèrement de façon à flatter son orgueil. On lui apprendrait assez du passé pour qu’il se sente relié aux hommes qui l’ont précédé, pour qu’il les admire là où ils méritent de l’être, sans en faire des idoles. On essaierait de le familiariser à la fois avec les livres et les choses, il saurait le nom des plantes, il connaîtrait les animaux. Son éducation sexuelle comprendrait la présence d’un accouchement, son éducation mentale, la vue des grands malades et des morts. Il y a certainement un moyen de parler aux enfants de choses véritablement importantes plus tôt qu’on le fait. »
Source : Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts , Paris, LGF, 1981.

 

 


    Chapitre 11 - Éclatement des classes sociales et lutte des places 

    Le risque de perdre sa place 

    Une société de désintégration 

 Le travail est devenu l’élément essentiel pour fixer la position de chacun dans la société et pour canaliser les finalités de l’existence sur la carrière professionnelle. L’espoir d’améliorer sa position est devenu une aspiration commune donnant un sens à l’histoire individuelle. 

---

On assiste aujourd’hui à un éclatement de ce modèle. L’idéologie « gestionnaire », qui valorise la mobilité et la flexibilité, transforme non seulement le mode d’organisation des entreprises mais l’ensemble de la société. Dans un monde caractérisé par l’intégration, la stratification, la centralisation et la hiérarchisation, ce nouveau modèle introduit l’instabilité, l’éclatement, la précarité et l’insécurité. La recherche de la productivité entraîne une diminution des emplois protégés et le rejet des travailleurs insuffisamment performants. Les tâches non qualifiées et les emplois ouvriers sont soit automatisés, soit confiés à des entreprises externes qui ne font pas bénéficier leur personnel des mêmes avantages. 

   L’éclatement de la classe ouvrière 

Cet exemple est caractéristique des transformations profondes du monde ouvrier. D’une part, les travailleurs ont le sentiment que l’on dispose d’eux comme de pions. De l’autre, ils ne peuvent plus identifier leur avenir, et a fortiori celui de leurs enfants, avec celui de la classe ouvrière. L’éclatement du vote ouvrier sur l’échiquier politique révèle l’éclatement de la classe ouvrière sur la scène sociale. Il est l’expression d’un mélange de colère, de désillusion et de désarroi idéologique.


    L’éclatement de la bourgeoisie 

    Une nouvelle classe dominante ? 

L’hyperbourgeoisie est beaucoup moins préoccupée que la bourgeoisie capitaliste industrielle de légitimer son pouvoir. Si certains défendent l’idée d’une « bonne gouvernance », respectueuse de l’environnement, soucieuse des intérêts du personnel, attentive à la responsabilité citoyenne de l’entreprise, les autres sont essentiellement préoccupés par la défense de leurs intérêts particuliers dans une quête insatiable de rentabilité, soucieux de conquérir de nouvelles parts de marché et d’en tirer un profit immédiat. Les intérêts à court terme de ces derniers s’opposent aux soucis à long terme des précédents (Wallerstein, 1985). Le désenchantement de bon nombre de managers, qui ont pourtant adhéré avec passion à la « nouvelle économie », est le signe de cette fracture au sein des « dominants ».


    L’éclatement des classes n’est pas la fin des inégalités 

    Chapitre 12 - La politique contaminée par la gestion 

    Le primat de l’économique sur le politique 

Dans la Grèce antique, la séparation entre le public et le privé correspondait à une dichotomie entre le familial, lieu de l’intendance et des nécessités de la vie, et le politique, lieu des affaires de la cité. Dans la sphère privée, on traitait de l’intérêt particulier, du travail des femmes et des esclaves. 


    L’éducation au service de l’économie 

C’est sans doute dans le champ de l’éducation que la pression de l’idéologie gestionnaire est la plus évidente et la plus inquiétante. Transformer les enfants en clients du système éducatif représente en effet une régression majeure par rapport à l’« école républicaine ». Roger Sue (2001) a décrit l’emprise croissante des milieux économiques sur l’éducation et les pressions des grands industriels, auprès de la Commission européenne à Bruxelles, pour accélérer la privatisation de l’enseignement. « L’éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique », indique le rapport de la table ronde européenne des industriels1. L’OCDE annonce que l’éducation devrait être assurée par des prestataires de service et que le rôle des pouvoirs publics devait se borner « à assurer l’accès de l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont l’exclusion de la société s’accentuera à mesure que d’autres vont continuer à progresser » (OCDE, 1995). 


    La dictature du chiffre 

    L’idéologie gestionnaire tue la politique 

Fascinés par le modèle managérial et les valeurs qu’il véhicule, les membres de la haute fonction publique et la plupart des ministres sont imprégnés de valeurs en décalage et parfois même hostiles à celles des administrations et des entreprises publiques dont ils ont la charge. Dans une recherche effectuée au sein des cabinets ministériels, Aude Harlé (2003) résume les présupposés véhiculés par ses membres :

  • Le mode de fonctionnement de l’administration est bureaucratique et démotivant alors qu’il devrait être efficace et réactif.

  • Le statut du fonctionnaire est un obstacle à l’initiative, à la prise de risque et à la motivation.

  • Les règlements indiquant le permis et le défendu, les prescriptions et les interdits ne permettent pas la responsabilisation des agents.

  • L’avancement à l’ancienneté ou aux concours doit être remplacé par l’avancement au mérite et aux résultats.

  • La justice tient moins à un partage égalitaire des richesses et des biens qu’à la récompense des contributions de chacun.

  • À la rigidité et la multiplicité des textes bureaucratiques doivent se substituer la souplesse, la réactivité, l’engagement des personnes, le management par projet.

  • Le gouvernement par contrat doit remplacer le gouvernement par la loi ; la direction normalisante doit être remplacée par la direction par objectifs, la communication doit remplacer la prescription.

  • La centralisation est un obstacle à l’efficacité. Il faut donc privilégier l’individu sur le groupe, la diversité sur l’uniformité.

  • L’homme politique idéal est celui qui réalise des exploits, qui cherche à se surpasser, à l’image du sportif et de l’entrepreneur.

---

À partir du moment où les hommes politiques choisissent de gérer plutôt que de gouverner, défendant les valeurs de l’entreprise plutôt que celles de l’État, appelant à la mobilisation des individus plutôt qu’à la défense des services publics, ils se mettent dans un piège. 

---

L’idéologie gestionnaire tue la politique. En préconisant une exigence de résultats et d’efficacité, elle déplace la politique sur le terrain de la performance et de la rentabilité. Dans ce contexte, les valeurs se perdent. 


    Le citoyen-client 

    Perte de crédibilité et impuissance 

    La construction d’un monde commun 

    Chapitre 13 - Le lien vaut mieux que le bien 

    Une gestion plus humaine des ressources 

L’économie ne peut être pensée indépendamment de la société. L’oikos nomos signifie en grec l’« organisation de la maison ». Cette « éco-nomie » devrait se développer en respectant trois principes fondamentaux :

 

 
  • Le respect de l’oikos logos, c’est-à-dire de l’écologie et du développement durable. L’économie doit assurer le renouvellement des ressources qu’elle détruit et contribuer à protéger notre environnement qui constitue la « Terre-Patrie » (Edgar Morin), le bien commun à toute l’humanité. Cette exigence doit être au cœur de la préoccupation de tous les gouvernements, de même qu’il doit rassembler l’ensemble des « citoyens du monde » dans une mobilisation permanente.

  • Le respect de l’anthropos logos, c’est-à-dire de l’espèce humaine et de la société. La finalité de l’activité humaine n’est pas le développement du capitalisme. L’économie n’a de sens que dans la mesure où elle contribue au développement du lien social, du bien-être collectif, qui est différent du « bien avoir » ou encore du « posséder plus ». L’amélioration des rapports entre l’être de l’homme et l’être de la société est au cœur du projet qui doit fonder une conception anthropologique de la gestion.

  • Le respect de la psykhè logos, c’est-à-dire de la vie psychique. « L’organisation de la maison » doit être conçue pour favoriser le bien-être de chacun, la satisfaction des besoins individuels et collectifs. L’économie au service de la vie humaine, pas seulement pour élever le niveau de vie et favoriser la consommation, mais pour développer des conditions de vie harmonieuses qui respectent les rythmes biologiques. Une économie solidaire fondée sur la réponse aux besoins existentiels des individus.

    Ces trois principes conduisent à envisager l’entreprise comme une construction anthropologique, en rupture avec les paradigmes présentés dans le chapitre 2 :

     

     
  • La gestion ne doit pas être appréhendée à partir de modèles théoriques inspirés des sciences exactes, mais plutôt des sciences sociales.

  • La finalité de l’entreprise n’est pas exclusivement économique et financière, mais d’abord humaine et sociale.

  • Le travail ne peut être considéré uniquement sous l’angle de la production et des résultats, mais également sous l’angle du sens de l’activité.

  • La subjectivité et le vécu sont des variables tout aussi importantes que la production et la rentabilité.

Nous rejoignons le projet de construire une anthropologie des organisations « qui repose, d’une part, sur une certaine ouverture disciplinaire et, d’autre part, sur le retour de dimensions centrales souvent oubliées par le monde de la gestion » (Chanlat, 1990 et 1998). L’entreprise doit être analysée comme un phénomène social total, donc comme un ensemble de processus en construction permanente. 


    De l’individu ressource à l’individu sujet 

    Redonner du sens à l’action 

    Retrouver la joie de donner en public 

    De la société de marché à l’économie solidaire 

On peut constater, à travers ces expériences, une recherche de gratuité, d’échanges non marchands, de rapports sociaux fondés sur d’autres valeurs que celles prônées par l’univers gestionnaire. C’est également le cas du commerce équitable. Fondé sur la solidarité, la réciprocité et la justice, le commerce équitable vise à renouer des relations entre les producteurs et les consommateurs que le

développement du commerce international a brisées. Le commerce équitable vise deux objectifs :

 

 
  • améliorer le sort des petits producteurs du Sud, marginalisés par manque de moyens financiers et d’expérience, en créant des débouchés pour commercialiser leurs produits agricoles ou artisanaux auprès des consommateurs du Nord soucieux de participer à une meilleure solidarité Nord-Sud ;

  • être un réseau de consommateurs en sensibilisant l’opinion publique aux injustices des règles du commerce international et en entreprenant des actions auprès des décideurs politiques et économiques (Ritimo-Solagral, 1998).

L’économie solidaire préconise un autre rapport à l’argent : « Le financement solidaire constitue un instrument pour combattre l’avancée de la polarisation sociale entre riches et pauvres. Il s’agit de démocratiser l’accès au crédit et de mieux accompagner la création d’activités » (Laville, 1999). Différentes formules sont testées de placements éthiques, de participation en capital, de clubs d’épargne. La plus connue est celle des « clubs d’investisseurs pour la gestion alternative et locale de l’épargne » (Cigales) lancés en 1983.

---

L’économie solidaire est un projet équivalent à la non-violence en politique. Elle cherche à construire une société apaisée dans laquelle l’économie aide à réduire les inégalités entre les riches et les pauvres. Une économie plus juste qui concilie les intérêts au lieu de les opposer, une économie concrète, au plus près des producteurs, des consommateurs et des investisseurs, une économie humaniste réconciliée avec la politique (Laville, 1999). Il s’agit de rompre avec l’idée selon laquelle seule l’économie de marché est productrice de richesses. Plutôt que de soumettre la création d’activité à la croissance marchande, il s’agit de développer la croissance « soutenable » qui améliore la qualité de la vie, permet de créer des services communautaires, prône des « activités familiales, conviviales, d’entraide […] garantes d’une relation de générosité dans laquelle chacun prend l’autre inconditionnellement pour fin absolue » (Gorz, 1988). 

Conclusion 

SI UNE SOCIÉTÉ ne se soigne pas, on peut toutefois envisager de la transformer. Il suffirait que chacun résiste un peu plus à devenir le gestionnaire d’une société marchande pour devenir producteur d’un autre monde plus soucieux d’altérité que de profit. Rappelons en conclusion les raisons pour lesquelles la gestion a rendu notre société malade et les remèdes qui permettraient de lutter contre cette contamination. Les cliniciens pensent que la thérapie est contenue dans le diagnostic. C’est en effet la pertinence de l’analyse qui détermine les réponses à apporter ainsi que l’élaboration d’autres façons de faire et d’être. L’analyse critique du monde tel qu’il est conduit à construire un imaginaire social différent.

Nous avons d’abord évoqué le pouvoir managérial et l’idéologie gestionnaire comme deux figures du capitalisme financier et de la mondialisation. Entre le capital et le travail, le management tend à mobiliser le second au service des intérêts du premier et à subordonner l’ensemble des fonctions de l’entreprise à la logique financière. Il se rend d’autant plus insaisissable qu’il est plus abstrait et déterritorialisé. Les multinationales et les grandes institutions financières se confortent pour assurer le développement d’une gestion mondiale sans gouvernement mondial. Le champ du politique tend alors à se restreindre dans la mesure où l’économie lui dicte sa loi. Il est cantonné dans un rôle de gestion des effets sociaux du développement économique. On voit même des hommes politiques préconiser de gérer la société comme une entreprise pour la rendre plus efficace et plus rentable.

 

La Sensibilité individualiste - Georges Palante

La Sensibilité individualiste - Georges Palante

LA SENSIBILITÉ INDIVIDUALISTE

La sensibilité individualiste n’est pas du tout la même chose que l’égoïsme vulgaire. L’égoïste banal veut à tout prix se pousser dans le monde, il se satisfait par le plus plat arrivisme. Sensibilité grossière. Elle ne souffre nullement des contacts sociaux, des faussetés et des petitesses sociales. Au contraire, elle vit au milieu de cela comme un poisson dans l’eau. 

--- 

Même froissement intérieur, plus profond et plus intime encore chez Amiel : « Peut-être me suis-je déconsidéré en m’émancipant de la considération ? Il est probable que j’ai déçu l’attente publique en me retirant à l’écart par froissement intérieur. Je sais que le monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a ôté le désir de la parole. »

Il semble, d’après cela, qu’on doive considérer la sensibilité individualiste comme une sensibilité réactive au sens que Nietzsche donne à ce mot, c’est-à-dire qu’elle se détermine par réaction contre une réalité sociale à laquelle elle ne peut ou ne veut point se plier. Est-ce à dire que cette sensibilité n’est pas primesautière ? En aucune façon. Elle l’est, en ce sens qu’elle apporte avec elle un fond inné de besoins sentimentaux qui, refoulés par le milieu, se muent en une volonté d’isolement, en résignation hautaine, en renoncement dédaigneux, en ironie, en mépris, en pessimisme social et en misanthropie.

---

Le chrétien dit : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’il vous fît. » À quoi un dramaturge moraliste, B. Shaw, réplique avec esprit : « Ne faites pas à autrui ce que vous voudriez qu’il vous fît : vous n’avez peut-être pas les mêmes goûts. » 

---

Les deux éléments qui constituent le sentiment de l’individualité, unicité et instantanéité, semblent jusqu’à un certain point inconciliables. En effet, qui dit unicité dit constance au moins relative ; qui dit instantanéité dit fluidité, fugacité absolue.

---

Le mépris individualiste est un sentiment réactif au sens que nous avons dit plus haut. Cela veut dire que, souvent, le mépris remplace chez l’individualiste un sentiment tout opposé : une estime exagérée des hommes. Stendhal dit : « J’étais sujet à trop respecter dans ma jeunesse. »

ANARCHISME ET INDIVIDUALISME

Partons d’une distinction nette : celle qu’il convient d’établir entre un système social et une simple attitude intellectuelle ou sentimentale. Là réside, selon nous, la différence initiale qui doit être établie entre anarchisme et individualisme. L’anarchisme, quelle qu’en soit la formule particulière, est essentiellement un système social, une doctrine économique, politique et sociale, qui cherche à faire passer dans les faits un certain idéal. Même l’amorphisme de Bakounine, qui se définit par l’absence de toute forme sociale définie, est encore, après tout, un certain système social. — Par contre, l’individualisme nous semble être un état d’âme, une sensation de vie, une certaine attitude intellectuelle et sentimentale de l’individu devant la société. 

---

On voit que l’individualisme est essentiellement un pessimisme social. Sous sa forme la plus modérée, il admet que, si la vie en société n’est pas un mal absolu et complètement destructif de l’individualité, elle est du moins pour l’individu une condition restrictive et oppressive, une sorte de carte forcée, un mal nécessaire et un pis-aller. 

---

e. S’accommoder en apparence de toutes les lois, de tous les usages auxquels il est impossible de se dérober. Ne pas nier ouvertement le pacte social ; biaiser avec lui quand on est le plus faible. L’individualiste, d’après M. R. de Gourmont, est celui qui « nie, c’est-à-dire détruit dans la mesure de ses forces le principe d’autorité. C’est celui qui, chaque fois qu’il le peut faire sans dommage, se dérobe sans scrupule aux lois et à toutes les obligations sociales. Il nie et détruit l’autorité en ce qui le concerne personnellement ; il se rend libre autant qu’un homme peut être libre dans nos sociétés compliquées ».

---

c. Méditer et observer ce précepte de Descartes écrivant de Hollande : « Je me promène parmi les hommes comme s’ils étaient des arbres. » S’isoler, se retirer en soi, regarder les hommes autour de soi comme les arbres d’une forêt ; voilà une véritable attitude individualiste ;

d. Méditer et observer ce précepte de Vigny : « Séparer la vie poétique de la vie politique », ce qui revient à séparer la vie vraie, la vie de la pensée et du sentiment, de la vie extérieure et sociale ;

e. Pratiquer cette double règle de Fourier : Le Doute absolu (de la civilisation), et l’Écart absolu (des voies battues et traditionnelles) ;

f. Méditer et observer ce précepte d’Émerson : « Ne jamais se laisser enchaîner par le passé, soit dans ses actes, soit dans ses pensées » ;

g. Pour cela, ne pas perdre une occasion de se dérober aux influences sociales habituelles, de fuir la cristallisation sociale. L’expérience la plus ordinaire atteste la nécessité de ce précepte. 

---

L’individualisme tel que nous l’avons défini, — sentiment de révolte contre les contraintes sociales, sentiment de l’unicité du moi, sentiment des antinomies qui s’élèvent inéluctablement dans tout état social entre l’individu et la société, pessimisme social, — l’individualisme, disons-nous, ne semble pas près de disparaître des âmes contemporaines. Il a trouvé dans les temps modernes plus d’un interprète sincère et passionné, dont la voix aura longtemps encore un écho dans les âmes éprises d’indépendance. 

  

  

 

Cybernétique et société - Norbert Wiener

 Cybernétique et société - Norbert Wiener

CYBERNÉTIQUE ET SOCIÉTÉ AU XXIe SIÈCLE

  Il s'agissait d'y présenter un ensemble d'idées relatives au développement de nouvelles technologies capables de remplacer certaines fonctions mentales habituellement dévolues à l'homme : la communication, l'anticipation, le calcul, la commande et le contrôle.

---

Hors de question pour Wiener d'adopter une posture instrumentale ou opérationnelle dès lors que les valeurs humaines sont en jeu, et Cybernétique et société sert en partie à expliquer pourquoi. À côté de cette posture de « lanceur d'alerte», le sentiment d'urgence morale était souligné par la nécessité de racheter la conscience scientifique qui avait vendu son âme au diable avec Hiroshima. 

---

Il considère que l'étude de la société fait partie de la cybernétique :

La cybernétique est la théorie des communications et du contrôle aussi bien dans les êtres vivants, les sociétés et les machines. [...] La [neurophysiologie] a déjà emprunté bien des idées à la cybernétique. Nous pouvons penser que la sociologie suivra la même direction.

 ---

Cela permet, comme l'avait souligné Steve Heims dans sa préface à l'édition britannique, qu'à la première question Wiener réponde par la prise de responsabilité : puisque des machines dangereuses seront conçues, autant être dans le navire pour repérer les bons problèmes au bon moment, en informer le reste du monde, et éventuellement peser sur leur évolution. 

---

Deuxièmement, la raison pour laquelle la machine n'est plus un simple outil réside dans l'éventualité de son accès à une certaine autonomie. Ici, il s'agit de critiquer l'insouciance optimiste autrement que par la déploration technophobe du traditionnalisme, ni l'une ni l'autre ne souhaitant ouvrir le capot. Wiener estime que l'attitude générale à l'égard des machines se confronte à un dilemme fondamental qu'il identifie comme caractéristique de toute situation d'esclavagisme : nous attendons de nos machines qu'elles soient serviles, mais nous leur demandons en même temps d'être de plus en plus intelligentes. Pour Wiener, ces deux attentes sont ,contradictoires (au moins potentiellement), au point que la croissance indéfinie de l'intelligence ne peut demeurer dans la servilité. 

---

Se pose alors la question d'une possibilité de la domination politique de l'homme par la machine. C'est cette question que traite l'article déjà mentionné du père Dubarle. Wiener, qui le cite longuement, ne semble pas y croire. Les sociétés humaines sont trop complexes, elles contiennent trop d'information, c'est-à-dire d'hétérogénéité et de différenciations imprévisibles.

---

Lorsque Wiener écrit que « Ce qu'on utilise comme élément d'une machine est en fait un élément de la machine » (p. 211), la difficulté est seulement déplacée. Si les humains sont standardisés et dominés non par des machines mais par des administrateurs aussi obtus que des machines, alors quelle différence ? Wiener reconnaît par endroits qu'il y a somme toute peu de différences entre poser une question à une machine et poser une question à une administration. Ce qui intéresse au fond Wiener n'est pas que la différence entre machine et administration soit de nature ou de degré, mais la possibilité de faire varier la « mécanicité », pour résister, autant que possible, à la mécanisation des rapports sociaux. On s'approche de la domination de la machine par l'autre bout lorsqu'on peut simplifier l'activité mentale de la population, standardiser et accroître la part de l'information collective.

INTRODUCTION

Le hasard est une notion scientifique

Ces découvertes eurent lieu bien après la mort de Gibbs, dont l'oeuvre resta pendant vingt ans un de ces mystères scientifiques dont on ne voit pas l'utilité. Nombreux furent les hommes qui eurent ainsi des intuitions trop en avance sur leur époque. L'introduction des probabilités en physique par Gibbs survint bien avant l'existence de la théorie adéquate des probabilités dont il avait besoin. Malgré ses insuffisances, je suis sûr que c'est à Gibbs, plus encore qu'à Einstein, Heisenberg ou Planck que nous devons attribuer la première grande révolution de la physique du xxe siècle.
---
Je le répète, l'innovation apportée par Gibbs est de considérer non pas un monde, mais tous les mondes qui peuvent fournir des réponses possibles à un ensemble limité de questions sur notre environnement. La notion centrale de sa théorie est axée sur le problème suivant : dans quelle mesure les réponses que nous pouvons donner aux questions posées sur un ensemble de mondes peuvent-elles être valables lorsqu' un ensemble plus vaste est concerné ? Plus généralement, Gibbs a élaboré une théorie selon laquelle la probabilité tend naturellement à croître à mesure que l'univers devient plus vieux. La mesure de cette probabilité s'appelle l'entropie dont la tendance caractéristique est de s'accroître.

//Au fur et à mesure que l'entropie augmente, l'univers et tous les systèmes clos qui existent en son sein tendent à perdre leurs caractères distinctifs, et à aller de l'état le moins probable vers l'état le plus probable, à avancer d'un état d'organisation et de différenciation, dans lequel les distinctions et les formes existent, vers un état de chaos uniforme. Dans l'univers de Gibbs, l'ordre est le moins probable, alors que le chaos est le plus probable. Mais tandis que l'univers comme un tout tend à se délabrer, il existe des enclaves locales dont l'évolution semble opposée à celle de l'univers en général, et dans lesquelles se manifeste une tendance limitée et temporaire à l'accroissement de l'organisation. Certaines de ces enclaves abritent la vie. C'est à partir de ce point de vue qu'une nouvelle science, la Cybernétique, a entrepris son développement.// #important

CHAPITRE I

La cybernétique à travers l'histoire

Jusqu'à une date récente, il n'existait pas de mot pour désigner ce complexe d'idées, et afin de désigner le champ tout entier par un terme unique, je me suis vu dans l'obligation d'en inventer un. D'où le mot «cybernétique » que j'ai fait dériver du mot grec kubernetes, ou «pilote», le même mot grec dont nous faisons en fin de compte notre mot «Gouverneur». Par ailleurs, j'ai trouvé par la suite que ce mot avait été déjà employé par Ampère en référence à la science politique, et qu'il avait été introduit dans un autre contexte par un savant polonais, cet emploi dans les deux cas, datant des premières années du XIXe siècle.
---

//La thèse de ce livre est que la société ne peut être comprise que par une étude des messages et des dispositifs de communication qu'elle contient; et que, dans le développement futur de ces messages et de ces dispositifs, les messages entre l'homme et les machines, entre les machines et l'homme, et entre la machine et la machine sont appelés à jouer un rôle sans cesse croissant.// #important

Quand je donne un ordre à une machine, la situation ne diffère pas fondamentalement de celle qui se présente quand je donne un ordre à une personne. En d'autres termes, dans la mesure où je suis conscient, j'ai connaissance de l'ordre qui a été donné et du signal d'acquiescement qui est revenu. Pour moi, personnellement, le fait que le signal, dans ses étapes intermédiaires, ait passé par une machine plutôt que par une personne ne doit pas être pris en considération et en aucun cas n'apporte de grand changement dans la relation existant entre le signal et moi. Ainsi, la théorie de la régulation dans les réalisations d'ingénieur soit par un humain, soit par un animal ou une mécanique, est un chapitre de la théorie des messages.

---

Fermat fit progresser l'étude de l'optique avec son principe de minimisation, selon lequel, sur toute portion suffisamment courte de son trajet, la lumière suit le chemin qu'elle met le moins de temps à franchir. Huygens développa la forme primitive de ce que l'on connaît maintenant sous le nom de «Principe de Huygens », en disant que la lumière se propage à partir d'une source en formant autour de cette source une sorte de petite sphère consistant en sources secondaires qui, à leur tour, propagent la lumière de la même façon que les sources premières. Leibniz, entre temps, conçut le monde tout entier comme un assemblage d'êtres appelés « monades » dont l'activité consistait en la perception réciproque sur la base d'une harmonie pré-établie, oeuvre de Dieu, et il est parfaitement clair qu'il conçut cette interaction largement en termes d'optique. À part cette perception, les «monades» n'avaient aucune « fenêtre », de sorte que dans sa conception toute interaction mécanique ne devenait en fait rien de plus qu'une conséquence subtile d'une interaction optique. Un intérêt marqué pour l'optique et les messages est apparent dans cette partie de la philosophie de Leibniz et se trouve sensible dans l'ensemble de sa philosophie. Il joue un rôle important dans deux de ses idées les plus originales : celle de la « Characteristica Universalis », ou langage scientifique universel, et celle du « Calculus Ratiocinator », ou calcul par la logique. Ce « Calculus Ratiocinator », quoique imparfait, fut l'ancêtre direct de la logique mathématique moderne.

---

La machine qui agit sur le monde extérieur au moyen de messages nous est également familière. Le mécanisme photo-électrique d'ouverture automatique des portes est bien connu. Quand un message consistant dans l'interception d'un rayon lumineux est envoyé à l'appareil, ce message actionne la porte, et l'ouvre de telle sorte que la personne peut la franchir.

---

Il est vrai que l'on doit prendre des précautions pour que la poussée ne soit pas trop forte, car si elle l'est, le canon va dépasser la position requise, et devra y être ramené en une série d'oscillations qui peuvent fort bien s'amplifier de plus en plus et aboutir à une instabilité désastreuse. Si le système de rétroaction est lui-même contrôlé — si, en d'autres termes, ses propres tendances à l'entropie sont freinées par des mécanismes de régulation encore différents — et maintenus dans des limites suffisamment rigoureuses, cela ne se produira pas, et l'existence de la rétroaction accroîtra la stabilité du fonctionnement du canon. En d'autres termes, le fonctionnement deviendra moins subordonné à la résistance au glissement ; ou, ce qui revient au même, au ralentissement occasionné par la dureté de la graisse.

---

Ma thèse est que le fonctionnement physique de l'individu vivant et les opérations de certaines des machines à communiquer les plus récentes sont exactement parallèles dans leurs efforts analogues pour contrôler l'entropie par l'intermédiaire de la rétroaction. Dans les deux cas il existe des récepteurs sensoriels formant un stade de leur cycle de fonctionnement : c'est-à-dire que, dans les deux cas, il existe un appareil spécial pour recueillir l'information venant du monde extérieur à de faibles niveaux énergétiques, et la rendre valable dans le fonctionnement de l'individu ou de la machine. 

CHAPITRE II

Progrès et entropie

Rappelons la seconde loi de la thermodynamique : la nature a une tendance « statistique » au désordre; ce que l'on peut exprimer aussi en disant que dans tout système isolé l'entropie s'accroît. En tant qu'êtres humains, nous ne sommes pas des systèmes isolés. Nous absorbons des aliments — et donc de l'énergie — venus de l'extérieur, et par cela même nous sommes des parties de ce plus vaste monde qui contient nos réserves vitales. Mais plus encore, nous y prenons, grâce à nos sens, des informations, et agissons grâce à elles.
---
Considérons un réservoir de gaz dont la température est partout la même. Quelques molécules de ce gaz bougent plus vite que les autres. Supposons alors que nous ouvrions dans le container une petite porte qui permette au gaz de s'échapper dans un tube conduisant à une petite machine pouvant produire de l'énergie, et qu'enfin cette machine soit elle-même reliée au réservoir de gaz par un autre tube et une autre petite porte. À chaque porte, un petit être (le démon) fait le guet des molécules, leur ouvrant ou leur fermant la porte suivant leur vitesse.
---
Une image fera mieux comprendre cette idée. Une foule se presse dans un souterrain (par exemple celui du métro) mais doit passer par deux tourniquets. L'un ne laisse passer que ceux qui vont suffisamment vite, l'autre que ceux qui vont plus lentement. Il y aura donc deux flux dans le souterrain : celui des gens rapides du premier tourniquet et celui des lents du second. Si l'on réunit ces deux courants par un passage commun muni d'une sorte de cage d'écureuil, les gens rapides auront tendance à tourner l'engin dans une direction plus facilement que les lents dans l'autre, et ainsi on obtiendra une source d'énergie utile, grâce au mouvement fortuit de la foule étudiée. 
---
Dans un système en déséquilibre ou au sein d'une partie d'un tel système l'entropie ne s'accroît pas nécessairement. En fait, elle peut décroître localement. Ce déséquilibre autour de nous est peut-être une étape dans une course qui mènera fatalement à l'équilibre. Tôt ou tard, nous mourrons, et il est hautement probable que l'univers autour de nous mourra dans l'embrasement et l' incandescence ; le monde sera alors dans un vaste équilibre de température dans lequel aucun événement nouveau ne pourra se produire. Il n'y aura rien d'autre qu'une grise uniformité, et ne pourront survenir que des fluctuations locales, mineures, et sans intérêt.
---
Bien qu'il soit impossible d'établir de manière universelle les principes de base de la construction des machines imitant la vie, car dans ce domaine les progrès sont trop rapides, il me paraît intéressant de mettre en relief certains caractères généraux des machines construites jusqu'à ce jour. D'abord, ces machines sont faites pour accomplir une ou plusieurs tâches définies, et doivent, pour y parvenir, avoir des organes effecteurs (équivalents aux bras et aux jambes des êtres humains) grâce auxquels ces tâches seront menées à bien. Ensuite ces machines doivent avoir des organes sensoriels (par exemple des cellules photoélectriques ou des thermomètres) qui non seulement leur disent quelles sont les circonstances extérieures, mais aussi leur permettent d'enregistrer l'accomplissement ou le non-accomplissement de leurs tâches. Cette dernière fonction, comme nous l'avons déjà vu, est appelée rétroaction, ce qui n'est pas autre chose que la possibilité de définir la conduite future par les actions passées. La rétroaction peut être aussi simple que celle du réflexe normal, ou plus élaborée dans le cas où l'expérience passée est utilisée non seulement pour régler des mouvements spécifiques, mais aussi pour déterminer toute une ligne de conduite. Ce dernier type de rétroaction aboutissant à la détermination d'une conduite peut n'être (et n'est souvent) qu'un réflexe conditionné, ou, sous un autre aspect, un apprentissage.
---
La distinction entre la résistance passive de la nature et la résistance active d'un adversaire nous suggère une autre distinction : celle qui existe entre le chercheur scientifique et le guerrier ou le joueur. Le physicien qui se consacre à la recherche a tout le temps voulu pour réaliser ses expériences car il n'a pas à craindre que la nature finisse par démasquer ses ruses et ses méthodes. Le joueur d'échec, lui, a, à la moindre faute, un adversaire rapide prêt à en profiter. C'est pourquoi le niveau du physicien est donné par ses réussites, tandis que le niveau du joueur d'échecs est donné par les erreurs qu'il commet. Je ne puis exclure que mon point de vue à ce sujet soit biaisé par un préjugé en ma faveur, puisqu'alors que j'ai pu accomplir une certaine oeuvre scientifique, mon niveau aux échecs a toujours été gâché par mon manque d'attention dans les moments critiques.
 

CHAPITRE III

Rigidité et apprentissage : deux modèles de communication

//Ce chapitre veut montrer que cette aspiration du fasciste à un État humain construit sur le modèle de celui des fourmis est fondée sur une profonde incompréhension aussi bien de la nature de la fourmi que de celle de l'homme. Je voudrais Souligner que tout le mode de développement physique de l'insecte le conditionne de façon à en faire un individu essentiellement stupide et incapable d'apprendre, coulé dans un moule qui ne peut être modifié d'aucune façon appréciable ; et que d'autre part les conditions physiologiques de la fourmi font d'elle un article bon marché, produit massivement et n'ayant pas plus de valeur individuelle qu'une assiette en carton que l'on jette après un seul usage. Au contraire, l'individu humain, qui apprend et étudie parfois pendant la moitié de sa vie, est physiquement équipé pour cela. Inhérentes au sensorium humain — et clé de ses plus nobles accomplissements — sont la variété et les possibilités, parce que celles-ci sont comprises en propre dans sa structure. Bien qu'il soit possible de jeter aux orties cet énorme privilège de formation que possède l'être humain et non la fourmi, et d'organiser l'État-fourmilière fasciste avec du matériel humain, je crois que c'est là une dégradation de la nature même de l'homme et, économiquement, un gaspillage des valeurs les plus hautes et les plus humaines.// #important
---
Un autre exemple de processus d'apprentissage apparaît à propos du problème que pose la conception des machines qui permettent de prévoir. 

CHAPITRE IV

Le mécanisme et l'histoire du langage

Aucune théorie de la communication ne peut évidemment éviter le problème du langage. Langage, en fait, est en un sens un autre nom pour «communication », mais c'est aussi le nom des modes de communication, c'est-à-dire des codes. Nous verrons plus loin dans ce chapitre que l'usage de messages, de leur codage et de leur décodage est essentiel non seulement pour les êtres humains, mais aussi pour d' autres êtres vivants et pour les machines utilisées par les êtres vivants. Les oiseaux communiquent entre eux, les singes communiquent entre eux, les insectes communiquent entre eux et, dans toutes ces communications, certaines sont faites grâce à des signaux et des symboles qui ne peuvent être compris que par ceux qui en possèdent le code approprié.

Ce qui distingue les communications humaines des communications entre la plupart des autres animaux est : a) la délicatesse et la complexité du code utilisé et b) le haut degré d'arbitraire de ce code. 

---

Le lecteur peut s'étonner ici que nous incluions les machines parmi les êtres doués du langage — mais que nous refusions cette qualité presque totalement aux fourmis. Et pourtant, lorsque nous concevons des machines, il nous est normal (et utile) que nous leur donnions certains caractères humains que l'on ne trouve pas chez les membres inférieurs de la société animale. Aussi le lecteur peut-il considérer qu'il s'agit simplement d'une extension des possibilités humaines au moyen d'une machine; mais le lecteur doit aussi avoir conscience que ces machines peuvent continuer de fonctionner en dehors de toute présence humaine.

---

Le premier niveau pour le langage ordinaire se compose de l'oreille externe et interne et de la partie du cerveau qui lui est reliée de façon permanente et rigide. Cet appareil qui reçoit des vibrations transmises, soit directement par l'air, soit par des circuits électriques et une membrane, a une fonction phonétique : il reçoit les sons qui constituent le langage.

---

La réception sémantique exige d'avoir recours à la mémoire, avec les processus longs qui en découlent. Les types d'abstraction relevant de cette importante étape sémantique ne sont pas associés uniquement à des sous-assemblages neuronaux permanents, tels ceux qui jouent un grand rôle dans la perception des formes géométriques, mais aussi à des systèmes détecteurs d' abstraction formés de pools intercalaires, ces ensembles de neurones disponibles pour des systèmes temporaires plus importants assemblés pour une fonction spécifique. 

 ---
En résumé, l' intérêt que porte l' homme à son langage semble être un intérêt inné dans le codage et le décodage, aussi spécifiquement humain, semble-t-il, que tout intérêt peut l'être. La parole est le plus grand intérêt de l'homme, et son accomplissement le plus caractéristique.
 

CHAPITRE V

L'organisation comme message

Nous avons déjà vu que certains organismes, tels que l'homme, tendent un moment à maintenir et souvent même à élever le niveau de leur organisation, partie intégrante du courant général d'entropie croissante, de chaos croissant, et de dé-différenciation. La vie est une île çà et là dans un monde mourant. On connaît le processus par lequel nous autres, êtres vivants, résistons au courant général de corruption et de dégénérescence, sous le nom d'homéostasie.

CHAPITRE VI

Droit et communication

Le premier devoir de la loi, quels qu'en soient le second et le troisième, est de savoir ce qu'elle veut. Le premier devoir du législateur ou du juge est de formuler des affirmations claires et sans équivoque, afin que non seulement les experts mais l'homme de la rue puissent les interpréter d'une manière et d'une seule. La technique d'interprétation des précédents juridiques doit être telle qu'un avocat puisse non seulement savoir ce qu'a dit un tribunal, mais encore prévoir avec une forte probabilité ce que va dire le tribunal. Les problèmes du droit tiennent ainsi de la communication et de la cybernétique en ce sens qu'il s'agit de problèmes de contrôle régulier et répétable de certaines situations critiques.

CHAPITRE VIII

Rôle de l'intellectuel et du savant



Ce livre soutient que l'intégrité des canaux de communication intérieure est essentielle au bien-être de la société. Cette communication intérieure est assujettie actuellement non seulement aux menaces qu'elle a affrontées de tout temps, mais à certains problèmes nouveaux particulièrement sérieux, spécifiques de notre siècle. L'un d'eux est la complexité et le coût croissants de la communication.

 

CHAPITRE X

Quelques machines de communication et leur avenir

 L' inquiétant dans la machine à gouverner du père Dubarle n'est pas le danger de réaliser un contrôle autonome sur l'humanité. Il est beaucoup trop grossier et imparfait pour présenter le millième de la conduite indépendante et délibérée de l'être humain. Son réel danger, cependant, tout à fait différent, est que de telles machines, quoique impuissantes à elles seules, puissent être utilisées par un être humain ou un groupe d'êtres humains pour accroître leur contrôle sur le restant de l'humanité, ou que des dirigeants politiques tentent de contrôler leurs populations au moyen non des machines elles-mêmes, mais à travers des techniques politiques aussi étroites et indifférentes aux perspectives humaines que si on les avait conçues, en fait, mécaniquement. La grande faiblesse de la machine (la faiblesse qui nous garde d'être dominés par elle) est qu'elle ne peut pas tenir compte de la vaste étendue de probabilités qui caractérise la situation humaine. La domination de la machine présuppose une société aux derniers stades de l'entropie croissante, où la probabilité est négligeable et où les différences statistiques entre individus sont nulles. Nous n'avons pas encore, heureusement, atteint un tel état.
--- 
Quand je dis que le danger social de la machine ne tient pas à la machine elle-même mais à l'usage que l'homme en fait, je souligne bien l'avertissement de Samuel Butler. Dans Erewhon il conçoit des machines incapables d'agir autrement qu'en conquérant l'humanité par l'utilisation des hommes comme organes subordonnés. Néanmoins, il ne faut pas prendre trop au sérieux l'anticipation de Butler, car en fait pas plus lui que ses contemporains ne comprenaient la vraie nature des automates, et ses arguments.