Anthropologie structurale - Claude Levi-Strauss
Restent à définir l’ethnographie elle-même, et
l’ethnologie. Nous les distinguerons, de façon très sommaire et provisoire,
mais suffisante au début de l’enquête, en disant que l’ethnographie consiste
dans l’observation et l’analyse de groupes humains considérés dans leur
particularité (souvent choisis, pour des raisons théoriques et pratiques, mais
qui ne tiennent nullement à la nature de la recherche, parmi ceux qui diffèrent
le plus du nôtre), et visant à la restitution, aussi fidèle que possible, de la
vie de chacun d’eux ; tandis que l’ethnologie utilise de façon comparative (et
à des fins qu’il faudra déterminer par la suite) les documents présentés par
l’ethnographe. Avec ces définitions, l’ethnographie prend le même sens dans
tous les pays ; et l’ethnologie correspond approximativement à ce qu’on entend,
dans les pays anglo-saxons (où le terme d’ethnologie tombe en désuétude), par
anthropologie sociale et culturelle (l’anthropologie sociale se consacrant
plutôt à l’étude des institutions considérées comme des systèmes de
représentations, et l’anthropologie culturelle à celle des techniques, et
éventuellement aussi des institutions considérées comme des techniques au
service de la vie sociale). Enfin, il va sans dire que,
si jamais les résultats de l’étude objective des sociétés complexes et des
sociétés dites primitives parviennent à être intégrés, pour fournir des
conclusions universellement valables du point de vue diachronique ou
synchronique, la sociologie, alors parvenue à sa forme positive, perdra automatiquement
le premier sens que nous avons distingué, pour mériter celui, qu’elle a
toujours convoité, de couronnement des recherches sociales. Nous n’en sommes
pas encore là.
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En ethnologie comme en linguistique, par
conséquent, ce n’est pas la comparaison qui fonde la généralisation, mais le
contraire. Si, comme nous le croyons, l’activité inconsciente de l’esprit
consiste à imposer des formes à un contenu, et si ces formes sont
fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens et modernes,
primitifs et civilisés – comme l’étude de la fonction
symbolique, telle qu’elle s’exprime dans le langage, le montre de façon si
éclatante – il faut et il suffit d’atteindre la structure inconsciente,
sous-jacente à chaque institution ou à chaque coutume, pour obtenir un principe
d’interprétation valide pour d’autres institutions et d’autres coutumes, à
condition, naturellement, de pousser assez loin l’analyse.
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Ce que l’on appelle généralement « système de
parenté » recouvre, en effet, deux ordres très différents de réalité. Il y a
d’abord des termes, par lesquels s’expriment les différents types de relations
familiales. Mais la parenté ne s’exprime pas seulement dans une nomenclature :
les individus, ou les classes d’individus qui utilisent les termes, se sentent
(ou ne se sentent pas, selon les cas) tenus les uns par rapport aux autres à
une conduite déterminée : respect ou familiarité, droit ou devoir, affection ou
hostilité. Ainsi, à côté de ce que nous proposons de nommer le système des appellations (et qui constitue, à proprement
parler, un système de vocabulaire), il y a un autre système, de nature
également psychologique et sociale, que nous désignerons comme système des attitudes. Or s’il est vrai (comme on l’a
montré plus haut) que l’étude des systèmes d’appellations nous place dans une
situation analogue à celle où nous sommes en présence des systèmes
phonologiques, mais inverse, cette situation se trouve, pour ainsi dire, «
redressée » quand il s’agit des systèmes d’attitudes. Nous devinons le rôle
joué par ces derniers, qui est d’assurer la cohésion et l’équilibre du groupe,
mais nous ne comprenons pas la nature des connexions existant entre les
diverses attitudes, et nous n’apercevons pas leur nécessité.
En d’autres termes, et comme dans le cas du langage, nous connaissons la
fonction, mais c’est le système qui nous manque.
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Langage et société
Dans un livre dont l’importance ne saurait
être sous-estimée du point de vue de l’avenir des sciences sociales, Wiener s’interroge sur l’extension, à ces dernières,
des méthodes mathématiques de prédiction qui ont rendu possible la construction
des grandes machines électroniques à calculer. Sa réponse est finalement
négative, et il la justifie par deux raisons.
En premier lieu, il
estime que la nature même des sciences sociales implique que leur développement
retentisse sur l’objet d’investigation.
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En second lieu, Wiener note que les phénomènes qui relèvent en propre
des recherches sociologiques et anthropologiques se définissent en fonction de
nos propres intérêts : ils se rapportent à la vie, à l’éducation, à la carrière
et à la mort d’individus semblables à nous.
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Le langage est apparu fort tôt dans le
développement de l’humanité. Mais même en tenant compte de la nécessité d’avoir
des documents écrits pour entreprendre une étude scientifique, on reconnaîtra
que l’écriture date de loin et qu’elle fournit des séries suffisamment longues
pour rendre l’analyse mathématique possible. Les séries disponibles en linguistique
indo-européenne, sémitique et sino-tibétaine, sont de l’ordre de 4 ou 5 000
ans. Et quand la dimension historique manque – avec les langues dites «
primitives » – on peut souvent y remédier par la comparaison de formes
multiples et contemporaines, grâce auxquelles une dimension spatiale, si l’on
peut dire, remplace utilement celle qui fait défaut.
Le langage est donc un phénomène social, qui
constitue un objet indépendant de l’observateur, et pour lequel on possède de
longues séries statistiques. Double raison pour le considérer comme apte à
satisfaire les exigences du mathématicien, telles que Wiener les a formulées.
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Est-il possible d’aller plus loin ? En
élargissant la notion de communication pour y inclure l’exogamie et les règles
qui découlent de la prohibition de l’inceste, nous pouvons jeter en retour
quelques clartés sur un problème toujours mystérieux : celui de l’origine du
langage. Comparées au langage, les règles du mariage forment un système
complexe du même type que celui-ci, mais plus grossier et où bon nombre de
traits archaïques, communs à l’un et à l’autre, se trouvent sans doute
préservés. Nous reconnaissons tous que les mots sont des signes, mais les
poètes restent, parmi nous, les derniers à savoir que les mots ont été aussi
des valeurs. En revanche, le groupe social considère les femmes comme des
valeurs d’un type essentiel, mais nous avons du mal à comprendre que ces
valeurs puissent s’intégrer dans des systèmes significatifs, qualité que nous
commençons à peine à attribuer aux systèmes de parenté. Cette équivoque ressort
plaisamment d’une critique qui a été parfois adressée aux Structures
élémentaires de la parenté : « Livre antiféministe » ont dit certains,
parce que les femmes y sont traitées comme des objets. On peut être
légitimement surpris de voir assigner aux femmes le rôle d’éléments dans un
système de signes. Prenons garde, pourtant, que si les mots et les phonèmes ont
perdu (d’ailleurs de façon plus apparente que réelle) leur caractère de valeurs
et sont devenus de simples signes, la même évolution ne saurait intégralement
se reproduire en ce qui concerne les femmes. À l’inverse des femmes, les mots
ne parlent pas. En même temps que des signes, celles-ci sont des producteurs de
signes ; comme tels, elles ne peuvent se réduire à l’état de symboles ou de
jetons.
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Postulons donc qu’il existe une correspondance
formelle entre la structure de la langue et celle du système de parenté. Si
l’hypothèse est fondée, on devra vérifier la présence, dans les régions
suivantes, de langues comparables, par leur structure, aux systèmes de parenté
tels qu’ils sont définis ci-après.
1° - Aire indo-européenne. –
La réglementation du mariage dans nos sociétés contemporaines semble fondée sur
le principe suivant : à condition d’édicter un petit nombre de prescriptions
négatives (degrés prohibés), la densité et la fluidité de la population
suffisent pour obtenir un résultat qui, dans d’autres sociétés, serait
seulement possible au moyen d’un grand nombre de règles positives et négatives
: à savoir une cohésion sociale résultant de mariages entre conjoints dont le
degré de parenté est très éloigné, sinon même impossible à retracer. Cette solution
de type statistique semble avoir pour origine un trait caractéristique de la
plupart des anciens systèmes de parenté indo-européens. Dans notre
terminologie, ils relèvent d’une formule simple d’échange
généralisé. Pourtant, dans l’aire indo-européenne, cette formule ne
s’applique pas directement aux lignées, mais à des ensembles complexes de
lignées, du type bratsvo, véritables conglomérats au
sein desquels chaque lignée jouit d’une liberté relative, par rapport à la
règle d’échange généralisé qui fonctionne strictement au niveau des ensembles
eux-mêmes. On peut donc dire qu’un trait caractéristique des structures de
parenté indo-européennes tient au fait qu’elles posent le problème de la
cohésion sociale en termes simples, tout en se ménageant la possibilité de lui
apporter des solutions multiples.
Si la structure linguistique était analogue à
la structure de parenté, il en résulterait, pour la première, les propriétés
suivantes : des langues à structure simple, utilisant de nombreux éléments. Et
l’opposition entre simplicité de structure d’une
part, complexité des éléments d’autre part, se
traduirait par le fait que plusieurs éléments sont toujours disponibles (et
comme en concurrence les uns avec les autres) pour occuper la même position
dans la structure.
2° - Aire sino-tibétaine. – La complexité des
systèmes de parenté est d’un autre ordre. Tous relèvent ou dérivent de la forme
la plus simple concevable de l’échange généralisé, c’est-à-dire le mariage
préférentiel avec la fille du frère de la mère. Or, j’ai montré ailleurs que ce
type de mariage assure la cohésion sociale aux moindres frais, tout en étant
indéfiniment extensible à un nombre quelconque de partenaires.
En énonçant ces propositions sous une forme
assez générale pour les rendre utilisables par le linguiste, nous dirons donc
que la structure est complexe, tandis que les éléments eux-mêmes sont peu
nombreux. Cette formule semble d’ailleurs très propre à exprimer un aspect
caractéristique des langues à tons.
3° - Aire africaine. – Les
systèmes de parenté africains ont une tendance commune à développer
l’institution du « prix de la fiancée » associée à la prohibition fréquente du
mariage avec l’épouse du frère de la femme. Il en résulte un système d’échange
généralisé plus complexe que celui fondé exclusivement sur le mariage
préférentiel avec la cousine croisée matrilatérale. En même temps, le type de
cohésion sociale établi par la circulation des biens se rapproche, dans une
certaine mesure, du type statistique de cohésion existant dans nos propres
sociétés.
Les langues africaines devraient donc offrir
diverses modalités intermédiaires entre les types examinés sous 1° et sous 2°.
4° - Aire océanienne. – Les traits
caractéristiques, bien connus, des systèmes de parenté polynésiens auraient
pour équivalent, sur le plan linguistique : structure simple, éléments peu
nombreux.
5° - Aire nord-américaine. – Cette région du
monde présente un développement exceptionnel des systèmes de parenté dits Crow-Omaha,
qu’il faut distinguer soigneusement de tous ceux qui témoignent de la même
indifférence envers les niveaux de générations. Les systèmes Crow-Omaha ne peuvent être
simplement définis par l’assignation des deux types de cousins croisés
unilatéraux à des niveaux de génération différents : leur propriété distinctive
(par quoi ils s’opposent au système Miwok) consiste dans l’assimilation des
cousins croisés à des parents, non à des alliés. Or, les systèmes de type Miwok
sont également fréquents dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, tandis que les
systèmes Crow-Omaha proprement dits, à quelques exceptions près, ne se
rencontrent qu’en Amérique. Ces systèmes peuvent être décrits comme abolissant
la distinction entre échange restreint et échange généralisé, c’est-à-dire
entre deux formules habituellement considérées comme incompatibles. Par ce
biais, l’application simultanée de deux formules simples permet de garantir des
mariages entre degrés éloignés, tandis que l’une ou l’autre, appliquée
isolément, aurait abouti seulement au mariage entre différents types de cousins
croisés.
En termes de structure linguistique, cela
reviendrait à dire que certaines langues américaines pourraient comporter des
éléments en nombre relativement élevé, propres à s’articuler en structures
relativement simples, mais au prix d’une asymétrie imposée à ces dernières.
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Linguistique et anthropologie
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Aire indo-européenne.
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Aire sino-tibétaine.
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Règles
DU MARIAGE
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systèmes circulaires, résultant directement de règles explicites, ou
indirectement, du fait que le choix du conjoint est déterminé par des lois de
probabilité.
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systèmes circulaires, donnés en coexistence avec des systèmes
d’échange symétrique.
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Organisation
sociale
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unités sociales nombreuses, organisées en structures complexes (du
type : famille étendue).
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unités sociales peu nombreuses, organisées en structures simples (du
type : clan ou lignée).
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Système
DE PARENTÉ
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a) subjectif ;
b) termes peu nombreux.
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a) objectif ;
b) termes très nombreux.
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Langage et parenté
Pour simplifier ma pensée, je dirai que le
signe linguistique est arbitraire a priori, mais
qu’il cesse de l’être a posteriori. Rien n’existe a priori, dans la nature de certaines préparations à base
de lait fermenté, qui impose la forme sonore : fromage, ou
plutôt from-, puisque la désinence est commune à
d’autres mots. Il suffit de comparer le français froment, dont
le contenu sémantique est tout différent, et l’anglais cheese,
qui signifie la même chose que fromage, avec un matériel phonétique
autre. Jusque-là, le signe linguistique apparaît arbitraire.
Par contre, il n’est nullement certain que ces
options phonétiques, arbitraires par rapport au designatum, ne
retentissent pas imperceptiblement, après coup, non pas peut-être sur le sens
général des mots, mais sur leur position dans un milieu sémantique. Cette
détermination a posteriori se produit à deux niveaux
: le niveau phonétique, et celui du vocabulaire.
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Magie et religion
Les expériences du malade représentent
l’aspect le moins important du système, si l’on excepte le fait qu’un malade
soigné avec succès par un shaman est particulièrement bien placé pour devenir
shaman à son tour, comme on le voit, aujourd’hui encore, en psychanalyse. Quoi
qu’il en soit, on se souvient que le shaman n’est pas complètement dépourvu de
connaissances positives et de techniques expérimentales qui peuvent expliquer
en partie son succès ; pour le reste, des désordres du type qu’on appelle
aujourd’hui psychosomatique, et qui représentent une grande partie des maladies
courantes dans des sociétés à faible coefficient de sécurité, doivent souvent
céder à une thérapeutique psychologique. Au total, il est vraisemblable que les
médecins primitifs, comme leurs collègues civilisés, guérissent au moins une
partie des cas qu’ils soignent, et que, sans cette efficacité relative, les
usages magiques n’auraient pu connaître la vaste diffusion qui est la leur,
dans le temps et dans l’espace. Mais le point n’est pas essentiel, parce que
subordonné aux deux autres : Quesalid n’est pas devenu un grand sorcier parce
qu’il guérissait ses malades, il guérissait ses malades parce qu’il était
devenu un grand sorcier. Nous sommes donc directement amené à l’autre extrémité
du système, c’est-à-dire à son pôle collectif.
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À la différence de l’explication scientifique,
il ne s’agit donc pas de rattacher des états confus et inorganisés, émotions ou
représentations, à une cause objective, mais de les articuler sous forme de
totalité ou de système, le système valant précisément dans la mesure où il
permet la précipitation, ou la coalescence, de ces états diffus (pénibles
aussi, en raison de leur discontinuité) ; et ce dernier phénomène est attesté à
la conscience par une expérience originale, qui ne peut être saisie du dehors.
Grâce à leurs désordres complémentaires, le couple sorcier-malade incarne pour
le groupe, de façon concrète et vivante, un antagonisme propre à toute pensée,
mais dont l’expression normale reste vague et imprécise : le malade est
passivité, aliénation de soi-même, comme l’informulable est la maladie de la
pensée ; le sorcier est activité, débordement de soi-même, comme l’affectivité
est la nourrice des symboles. La cure met en relation ces pôles opposés, assure
le passage de l’un à l’autre, et manifeste, dans une expérience totale, la
cohérence de l’univers psychique, lui-même projection de l’univers social.
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Dans les deux cas, on se propose d’amener à la
conscience des conflits et des résistances restés jusqu’alors inconscients,
soit en raison de leur refoulement par d’autres forces psychologiques, soit –
dans le cas de l’accouchement – à cause de leur nature propre, qui n’est pas
psychique, mais organique, ou même simplement mécanique. Dans les deux cas
aussi, les conflits et les résistances se dissolvent, non du fait de la
connaissance, réelle ou supposée, que la malade en acquiert progressivement,
mais parce que cette connaissance rend possible une expérience spécifique, au
cours de laquelle les conflits se réalisent dans un ordre et sur un plan qui
permettent leur libre déroulement et conduisent à leur dénouement. Cette
expérience vécue reçoit, en psychanalyse, le nom d’abréaction.
On sait qu’elle a pour condition l’intervention non provoquée de
l’analyste, qui surgit dans les conflits du malade, par le double mécanisme du
transfert, comme un protagoniste de chair et de sang, et vis-à-vis duquel ce
dernier peut rétablir et expliciter une situation initiale restée informulée.
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L’ensemble de ces structures formerait ce que nous appelons
l’inconscient. Nous verrions ainsi s’évanouir la dernière différence entre la
théorie du shamanisme et celle de la psychanalyse. L’inconscient cesse d’être
l’ineffable refuge des particularités individuelles, le dépositaire d’une
histoire unique, qui fait de chacun de nous un être irremplaçable. Il se réduit
à un terme par lequel nous désignons une fonction : la fonction symbolique,
spécifiquement humaine, sans doute, mais qui, chez tous les hommes, s’exerce
selon les mêmes lois ; qui se ramène, en fait, à l’ensemble de ces lois.
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On pourrait donc dire que le subconscient est
le lexique individuel où chacun de nous accumule le vocabulaire de son histoire
personnelle, mais que ce vocabulaire n’acquiert de signification, pour
nous-mêmes et pour les autres, que dans la mesure où l’inconscient l’organise
suivant ses lois, et en fait ainsi un discours. Comme ces lois sont les mêmes,
dans toutes les occasions où il exerce son activité et pour tous les individus,
le problème posé au paragraphe précédent peut aisément se résoudre. Le
vocabulaire importe moins que la structure. Que le mythe soit recréé par le
sujet ou emprunté à la tradition, il ne tire de ses sources, individuelle ou
collective (entre lesquelles se produisent constamment des interpénétrations et
des échanges) que le matériel d’images qu’il met en œuvre ; mais la structure
reste la même, et c’est par elle que la fonction symbolique s’accomplit.
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Beaucoup de théories récentes sur la mythologie
procèdent d’une confusion analogue. Selon Jung, des significations précises
seraient liées à certains thèmes mythologiques, qu’il appelle des archétypes.
C’est raisonner à la façon des philosophes du langage, qui ont été longtemps
convaincus que
les divers sons possédaient une affinité naturelle avec tel ou tel sens :
ainsi, les semi-voyelles « liquides » auraient la mission d’évoquer l’état
correspondant de la matière, les voyelles ouvertes seraient choisies de
préférence pour former les noms d’objets grands, gros, lourds ou sonores, etc.
Le principe saussurien du caractère arbitraire des signes
linguistiques a certainement besoin d’être revu et corrigé ; mais
tous les linguistes seront d’accord pour reconnaître que, d’un point de vue
historique, il a marqué une étape indispensable de la réflexion linguistique.
Il ne suffit pas d’inviter le mythologue à
comparer la situation incertaine qui est la sienne avec celle du linguiste à
l’époque préscientifique. Car nous risquerions fort, si nous nous en tenions
là, de tomber d’une difficulté dans une autre. Rapprocher le mythe du langage
ne résout rien : le mythe fait partie intégrante de la langue ; c’est par la
parole qu’on le connaît, il relève du discours.
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On vient de distinguer la langue
et la parole au moyen des systèmes temporels auxquels
elles se réfèrent l’une et l’autre. Or, le mythe se définit aussi par un
système temporel, qui combine les propriétés des deux autres. Un mythe se
rapporte toujours à des événements passés : « avant la création du monde » ou «
pendant les premiers âges, » en tout cas, « il y a longtemps. » Mais la valeur
intrinsèque attribuée au mythe provient de ce que ces événements, censés se
dérouler à un moment du temps, forment aussi une structure permanente. Celle-ci
se rapporte simultanément au passé, au présent et au futur. Une comparaison
aidera à préciser cette ambiguïté fondamentale. Rien ne ressemble plus à la
pensée mythique que l’idéologie politique. Dans nos sociétés contemporaines,
peut-être celle-ci a-t-elle seulement remplacé celle-là. Or, que fait
l’historien quand il évoque la Révolution française ? Il se réfère à une suite
d’événements passés, dont les conséquences lointaines se font sans doute encore
sentir à travers toute une série, non-réversible, d’événements intermédiaires.
Mais, pour l’homme politique et pour ceux qui l’écoutent, la Révolution
française est une réalité d’un autre ordre ; séquence d’événements passés, mais
aussi schème doué d’une efficacité permanente, permettant d’interpréter la
structure sociale de la France actuelle, les antagonismes qui s’y manifestent
et d’entrevoir les linéaments de l’évolution future. Ainsi s’exprime Michelet,
penseur politique en même temps qu’historien : « Ce jour-là, tout était
possible… L’avenir fut présent… c’est-à-dire, plus de temps, un éclair de
l’éternité. »
Cette double structure, à la fois historique et an-historique, explique que le mythe puisse simultanément
relever du domaine de la parole (et être analysé en
tant que tel) et de celui de la langue (dans laquelle
il est formulé) tout en offrant, à un troisième niveau, le même caractère
d’objet absolu. Ce troisième niveau possède aussi une nature linguistique, mais
il est pourtant distinct des deux autres.
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Le personnage généralement appelé trickster en mythologie américaine a longtemps constitué
une énigme. Comment expliquer que, dans presque toute l’Amérique du Nord, ce
rôle soit dévolu au coyote ou au corbeau ? La raison de ces choix apparaît si
l’on reconnaît que la pensée mythique procède de la prise de conscience de
certaines oppositions et tend à leur médiation progressive. Posons donc que
deux termes, entre lesquels le passage semble impossible, sont d’abord
remplacés par deux termes équivalents qui en admettent un autre comme
intermédiaire. Après quoi, un des termes polaires et le terme intermédiaire
sont, à leur tour, remplacés par une nouvelle triade, et ainsi de suite. On
obtient alors une structure de médiation du type suivant :
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Paire initiale
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Première triade
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Deuxième triade
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Vie
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Agriculture
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Herbivores
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charognards
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Chasse
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Prédateurs
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Guerre
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Mort
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La notion de structure en ethnologie
La notion de structure sociale évoque des
problèmes trop vastes et trop vagues pour qu’on puisse les traiter dans les
limites d’un article. Le programme de ce symposium l’admet implicitement : des
thèmes voisins du nôtre ont été assignés à d’autres participants. Ainsi, des
études telles que celles consacrées au style, aux catégories universelles de la culture, à la linguistique structurale, se rapportent de très près à
notre sujet, et le lecteur du présent travail devra aussi s’y référer.
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postface au chapitre XVI
M. Revel m’attaque, mais non sans embarras.
Car s’il me reconnaissait pour ce que je suis : un ethnologue qui a travaillé
sur le terrain et qui, après avoir exposé le résultat de ses observations, a
entrepris de remonter jusqu’aux principes de sa science à partir de ces
observations mêmes et de celles de ses collègues, M. Revel devrait s’interdire
de me discuter. Aussi commence-t-il par me métamorphoser en sociologue, après
quoi il insinue qu’en raison de ma formation philosophique, ma sociologie est
une philosophie déguisée. Dès lors, nous sommes entre collègues, et M. Revel
peut allègrement piétiner mes plates-bandes sans même se rendre compte qu’il
procède, à l’égard de l’ethnologie, exactement comme il reproche, tout au long
de son livre, à la philosophie de le faire vis-à-vis des autres connaissances
positives.
Mais je ne suis pas sociologue et je ne
m’intéresse que de façon subsidiaire à notre société. Celles que je cherche
d’abord à comprendre sont ces sociétés dites primitives dont s’occupent les ethnologues.
Quand j’interprète, au grand mécontentement de M. Revel, l’échange du vin dans
les restaurants du Midi de la France en termes de prestations sociales, mon but
premier n’est pas d’expliquer des coutumes contemporaines au moyen
d’institutions archaïques mais d’aider le lecteur, membre d’une société
contemporaine, à retrouver dans son expérience propre et à partir d’usages qui
sont, en effet, vestigiaux ou embryonnaires, des institutions qui pourraient
autrement lui rester incompréhensibles. La question n’est donc pas de savoir si
l’échange du vin est une survivance du potlatch mais
si, grâce à cette comparaison, on arrive à cerner de plus près les sentiments,
intentions et attitudes de l’indigène engagé dans un cycle de prestations.
L’ethnographe qui a vécu avec les indigènes et s’est trouvé associé à de
semblables cérémonies comme spectateur ou comme participant peut avoir une
opinion là-dessus, M. Revel non.
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Place de l'anthropologie dans les sciences sociales
Psychologie
| Linguistique
Géographie --- ANTHROPOLOGIE <
| Archéologie
Sociologie
Or, à cet égard, ce sont les sociétés de
l’homme moderne qui devraient plutôt être définies par un caractère privatif.
Nos relations avec autrui ne sont plus, que de façon occasionnelle et
fragmentaire, fondées sur cette expérience globale, cette appréhension concrète
d’un sujet par un autre. Elles résultent, pour une large part, de
reconstructions indirectes, à travers des documents écrits. Nous sommes reliés
à notre passé, non plus par une tradition orale qui implique un contact vécu
avec des personnes – conteurs, prêtres, sages ou anciens – mais par des livres
entassés dans des bibliothèques et à travers lesquels la critique s’évertue –
avec quelles difficultés – à reconstituer le visage de leurs auteurs. Et sur le
plan du présent, nous communiquons avec l’immense majorité de nos contemporains
par toutes sortes d’intermédiaires – documents écrits ou mécanismes
administratifs – qui élargissent sans doute immensément nos contacts, mais leur
confèrent en même temps un caractère d’inauthenticité. Celui-ci est devenu la
marque même des rapports entre le citoyen et les Pouvoirs.
Nous n’entendons pas nous livrer au paradoxe,
et définir de façon négative l’immense révolution introduite par l’invention de
l’écriture. Mais il est indispensable de se rendre compte qu’elle a retiré à
l’humanité quelque chose d’essentiel, en même temps qu’elle lui apportait tant
de bienfaits[358]. Une
juste appréciation de la perte d’autonomie qui a résulté de l’expansion des
formes indirectes de communication (livre, photographie, presse, radio, etc.) a
prodigieusement manqué, jusqu’à présent, aux organisations internationales et
particulièrement à l’Unesco ; mais elle ressort au premier plan des préoccupations
des théoriciens de la plus moderne des sciences sociales : celle de la
communication, comme on le voit par ce passage de la Cybernétique
de Wiener : « It is no wonder that the larger communities… contain far less
available information than the smaller communities, to say nothing of the human
elements of which ail communities are built up. » Pour se placer sur un terrain plus familier
aux sciences sociales, les débats, bien connus de la science politique
française, entre partisans du scrutin de liste et du scrutin d’arrondissement,
soulignent, d’une façon confuse que la science des communications aiderait
utilement à préciser, cette perte d’information qui résulte, pour le groupe, de
la substitution de valeurs abstraites au contact personnel entre les électeurs
et leurs représentants.
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