Leçons de philosophie - Simone Weil
Introduction [7]
Avertissement [13]
Première partie. Le point de vue matérialiste. [17]
Plan de la première partie [15]
I. Méthode en psychologie [17]
I. – étude des manifestations de la pensée
chez autrui (psychologie objective).
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Actes
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réflexe (du dehors tout reste au niveau du réflexe).
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coutume, habitude,
actes volontaires.
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II. - Étude de soi-même (introspection).
A) L'introspection
constitue déjà un état psychologique particulier, incompatible avec d'autres
états psychologiques.
1) avec la contemplation du monde
(astronomie, physique) et avec la spéculation théorique (raisonnement
mathématique).
2) avec l'action, tout au moins avec
l'action volontaire, car certains actes machinaux n'excluent pas l'observation
de soi. Mais toutes les actions qui réclament de l'attention (sport, art,
travail) sont incompatibles avec l'introspection. Par exemple, les actions
volontaires des héros de Corneille sont incompatibles avec
l'introspection : si Rodrigue avait analysé son état d'âme après qu'il eut
appris l'insulte faite à son père, il n'aurait vu dans son âme que le
désespoir, et n'aurait pas agi.
3) avec une émotion très vive.
Exemple : le « coup
de foudre » dans Phèdre.
la peur, la
joie extrême, la colère...
En somme, la
pensée, l'action, l'émotion excluent l’examen de soi. Toutes les fois que, dans
la vie, on a une attitude active ou qu'on subit violemment, on ne peut penser à
soi.
Conclusion : Comme presque tout échappe à l'observation de soi, on ne peut tirer de
l'introspection des conclusions générales. Il est normal que l'introspection
aboutisse à noter dans la pensée humaine surtout son côté passif (exemple
d'Amiel). Par le fait qu'on s'observe on se change, et on se change en mal
puisqu’on empêche de fonctionner ce qu’il y a de plus précieux en nous.
B) Maintenant que nous
avons limité l’introspection, examinons-la en elle-même.
L'objet de l'introspection ne peut donc être
que les états de l'âme, et encore en excluant les émotions violentes.
Or, une expérience nous montrera que l'introspection
poussée jusqu'au bout et appliquée au moment présent détruit son propre
objet : en effet, si on essaie de s'observer au moment présent, on ne
trouve en soi que l'état qui consiste à s'observer.* L'introspection ne peut
donc porter que sur des états d'âme passés, et ceci détruit sa valeur objective,
car on peut se tromper sur l'état d'âme où l'on s'est trouvé à un moment précis
de sa vie. (Par exemple, quand on éprouve beaucoup d'affection pour quelqu'un
on peut oublier que la première impression a été l'antipathie.) Les émotions
passées ne sont nulle part si elles ne se sont pas transformées en actions.
L'objet même de l'introspection
s'évanouit :
Après examen des deux méthodes employées en
psychologie nous voyons donc que :
1 - si nous examinons les autres, nous sommes
incapables de déterminer la nature de leurs actes.
Il - si on veut tourner sa pensée vers soi on
n'aperçoit plus que sa propre pensée.
Quelle solution adopter ?
Les philosophes en ont trouvé plusieurs. Notons !
1) La psychologie du comportement, ou « behaviourisme »
[20] (Watson) : tout est ramené sur
le plan du simple réflexe. Cette solution consiste à dire : nous ne
découvrons pas l'âme, elle n'existe pas.
2) La psychologie de l'intuition (Bergson)
Si nous ne pouvons pas arriver à penser nos
propres états d'âme, si nous avons cette impression de vide, c'est que
l'intelligence est un moyen insuffisant. Il faut se servir de l'intuition. L'intelligence
a un but social et pratique, mais ne nous permet pas de descendre dans notre
nature profonde. Pour saisir la pensée, il faut donc se débarrasser de
l'intelligence.
Dans la première solution, il y a suppression
de l'âme et dans la seconde, suppression de l'intelligence pour l'étude de
l'âme. Pour le premier de ces philosophes il n'y a que des états du corps et
pas d'états d'âme. Pour Bergson, il ne s'agit pas de connaître les états d'âme,
il faut les vivre. Ces deux théories sont corrélatives : elles
suppriment toutes les deux un des termes de la contradiction à laquelle on aboutit :
la première n'est pas psychologique, la seconde n'est pas scientifique.
II. Le réflexe [21] étude du corps
Nous pouvons maintenant tracer le plan
général de toute notre étude :
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I - Part du corps dans
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1) l'action
2) le
sentiment
3) la
pensée.
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II - Part de l'esprit dans :
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1) la pensée
2) le
sentiment
3) l'action.
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III. L'instinct [25]
Théorie de Bergson :
Il expose les deux manières de voir la vie,
selon qu'on est mécaniste ou finaliste. Mais ces deux explications sont
insuffisantes selon Bergson, parce qu'elles considèrent toutes les deux la vie
du dehors et non du dedans. Il se sert de comparaisons : courbe AB tracée
par la main, limaille de fer qui prend la forme de la main. (L'élan vital, dans
l'Évolution créatrice.) Dans aucun de ces exemples le mécaniste et le
finaliste ne voient la chose du dedans. Il en est de même dans la vie : si
on la considère [27] du dedans, on voit un « mouvement » un
« élan vital » - d'où perfection dans les instincts. Darwin
était un fervent rationaliste ; il a cherché autre chose.
Si l'animal n'était pas adapté il
mourrait ; un animal mort n'est plus un animal. - Darwin pense donc que l'adaptation
fait partie de l'animal. Il ne s'agit donc que de savoir comment il se fait
qu'il y ait une bonne adaptation.
L'idée fondamentale de l'élimination des
êtres non adaptés est le commencement d'une méthode rationaliste (idée déjà
trouvée chez les anciens). Mais Darwin a fait intervenir autre chose : la concurrence
vitale (le degré d'adaptation dépend du degré d'adaptation des autres). -
Donc, grâce à la concurrence vitale, ce sont les moins aptes, et pas seulement
les non aptes, qui sont éliminés. L'animal le mieux adapté a des enfants ;
parmi ces enfants, ceux qui survivent sont les mieux adaptés et ceux-ci sont
mieux adaptés à l'animal : il y a donc un progrès mécanique, purement
apparent, qui vient de ce que tout ce qui ne suit pas le sens du progrès est
brutalement éliminé. La proportion des êtres éliminés est naturellement
considérable, le degré de perfection dans l'adaptation de ceux qui restent est
donc très élevé. Il ne reste que les êtres qui ont des instincts, et des
instincts perfectionnés.
Donc :
1) variation spontanée
2) lutte pour la vie
3) sélection naturelle.
Dans l'étude de l'instinct il faut tenir
compte de la liaison entre la structure et l'instinct. « Nous ne
saurions dire où l'organisation finit et où l'instinct commence. »
(Bergson.)
[28]
Exemples : le poussin qui brise sa
coquille, l'oiseau qui fait son nid. Il est souvent difficile de distinguer
l'instinct de la structure. Entre le fait de digérer et celui de faire son nid,
il y a chez l'oiseau une série de, faits intermédiaires entre la fonction
purement organique et l'instinct. Nulle part il n'y a de séparation bien
tranchée.
Par exemple, le vol des oiseaux est-il une
fonction organique ou un instinct ?
De même, il n'y a qu'une différence de degré
entre le frémissement des oreilles d'un cheval et une fuite au galop. Or, si le
cheval fuit devant un danger on dira qu'il le fait instinctivement ; s'il
frémit simplement des oreilles, on dira que cela vient d'une structure organique.
« On peut dire à volonté que l'instinct organise les instruments dont il
va se servir ou que l'organisation se prolonge dans l'instinct qui a déterminé
l'organe. » (Bergson).
(Attitude de Bergson : il adopterait
plutôt la première formule, puisque l'organisation et l’instinct sont pour lui
deux manifestations de l'élan vital, mais que l'instinct est mouvement, tandis
que l'organisation est une chose.)
L'instinct donne l'apparence d'une
connaissance limitée à un seul objet (centre nerveux pour le sphex, propriétés
de l'hexagone pour les abeilles). Donc, l'instinct ne peut être une
connaissance, puisque la connaissance est essentiellement générale.
IV. Rôle du corps dans les actes [29]
Les réflexes conditionnés jouent un grand
rôle dans notre vie (coutumes, traditions de
famille, même pour des choses minimes comme la marque d'un produit). On peut se
poser la question : les idées morales essentielles, comme celle du
mensonge, ne sont-elles pas des réflexes ? Chaque mot est pour chaque
homme un réflexe conditionne.
Le travail est fondé sur les réflexes
conditionnés un maçon est, par exemple, attiré par un mur à moitié fait, un
pianiste par un piano. D'autre part, la société a des tas de moyens pour créer
des réflexes conditionnés : les notes, les places, les décorations.
En somme, il est impossible d'affirmer du
dehors que tel acte est autre chose qu'un réflexe.
L'instinct d'imitation est également un facteur important dans les actions humaines.
V. Rôle du corps dans le sentiment [30]
2) Il s'agit
maintenant d'examiner la nature même du
sentiment.
Toute émotion violente s'accompagne de phénomènes
physiques (évanouissement, larmes). On peut dire, ou que ces signes physiques
sont la traduction d'une émotion morale, ou que les signes physiques constituent
le sentiment lui-même.
Formule de William James : « On ne fuit pas parce qu'on a peur, on a peur parce qu'on fuit. »
VI. Rôle du corps dans la pensée [34]
Il y a deux phénomènes qui constituent la
marque du corps sur la pensée : l'imagination et l'habitude (= mémoire,
quand on la rapporte à la pensée).
---
Analyse du souvenir d'une sensation prise
comme qualité pure (par exemple, bleu du ciel qu'on
regarde en rêvant, note d'un gros violon). Nous essayons toujours : 1) de
reproduire ou de retrouver dans le monde quelque chose de semblable à la
sensation passée ; 2) de reproduire aussi fidèlement que possible la
réaction produite en nous par la sensation. Quant à la sensation elle-même,
elle est impossible à penser autrement qu'en la ressentant effectivement. Une
sensation passée ou à venir n'est donc absolument rien et, par suite, les
sensations n'ayant de sens que par rapport au moment présent, elles ne
contiennent aucun écoulement de temps et ne nous donnent pas l'idée de
temps : Il nous est difficile de croire qu'elles ne nous donnent pas
l'idée de temps parce qu'elles contiennent une certaine durée. Mais, ici, il
faut rappeler l'analyse de Bergson et sa distinction entre le temps et la
durée. Le temps est quelque chose d'homogène et d'indéfini ; la durée
est un simple [43] caractère de la qualité d'une sensation. Si nous avons
l’impression de durée pour la sensation, cela signifie simplement que les sensations
ne se produisent pas d'une manière isolée : il y a continuité, fusion entre
les sensations. La durée des sensations ne signifie pas qu'elles contiennent un
temps. Au contraire, il est impossible de limiter les sensations au moment présent ;
dire que les sensations se limitent au moment présent serait les placer encore
dans le temps.
B) LA PERCEPTION
II. - Le rôle de la mémoire dans la perception.
Le souvenir : Dans le souvenir, on
place l'objet dans le temps, tandis que la mémoire
n'est constituée que par des traces du passé, sans qu'on rapporte l'objet à un
moment précis du passé.
---
Bergson : « La
mémoire qui ne fait qu'appliquer au présent les traces du passé (leçon apprise
par cœur) a tous les caractères d'une habitude. Le souvenir d'un événement que
l'on situe dans le passé n’a aucun des caractères de l'habitude »
(l'événement est unique et ne peut être répété). Le souvenir [54] a du rapport
avec le sentiment, non avec l'utilité (par exemple, on se rappellerait les
dates de la biographie d'un héros qu'on aime plus facilement que des dates
historiques utiles pour un examen). Et, pourtant, nous avions dit que les états
d'âme ne laissaient aucune trace en nous. Cette contradiction n'en est pas
réellement une. Par exemple, supposons qu'à un moment une perspective
intellectuelle se soit ouverte devant nous : à ce moment-là, nous sommes tendus
vers l'avenir (ce fait se produit très souvent au moment de l'adolescence
découverte d'un art, etc...).
Bergson rapporte la mémoire automatique au
corps seul et les images-souvenirs à la pensée seule. Le principal caractère du
souvenir est d'être parfait tout de suite, le temps ne peut rien y ajouter, et
ne peut même que l'effacer. Au contraire, une leçon, par exemple, sera mieux
sue si elle est répétée. La mémoire mécanique a cela de propre qu'elle est sous
l'influence de la volonté, tandis que le souvenir est involontaire. Le souvenir
appartient au passé. La pensée du passé comme telle semble irréductible au
réflexe.
Théorie de Bergson : Existence d'un inconscient qui est le magasin des souvenirs.
Mais nous ne pouvons pas penser tous nos souvenirs à la fois ; par
exemple, nous ne pouvons penser en même temps un moment de colère et un moment
de sérénité, et cela parce que les attitudes présentes du corps correspondant à
ces sentiments s'excluraient l'une l'autre. Le corps agirait négativement. À
chaque instant, pénètrent dans notre âme tous les souvenirs que n'exclurait pas
l'attitude du corps. Les souvenirs deviennent conscients au moment où ils
sont joués par le corps.
D) LE LANGAGE
I. - Le langage
comme moyen de se créer des réflexes conditionnés :
Par le langage, chaque être subit (comme le
chien...) et produit à la fois (comme Pavlov...) les réflexes conditionnés.
D'où :
a) Mémoire : grâce au langage, on
se lait Penser à telle ou telle chose. (Exemple, déjà cité, du prisonnier
seul dans sa cellule qui veut lutter contre l'oubli des êtres chers, et écrit
leurs noms sur les murs de la prison pour être sûr de se créer des réflexes
conditionnés), (on se répète un mot, une phrase..., on commémore les
morts...).
---
Les deux prises sur le monde
A) Le langage
nous donne tout : passé, avenir,
lointain, proche, absent, présent, imaginaire, sphère céleste, atome.... mais
seulement par des symboles.
B)
L'action (mouvements du corps) nous donne un pouvoir réel, mais seulement sur
ce qui est présent, proche de la dimension du corps, en rapport avec les
besoins.
La question de savoir s'il faut donner toute
la part au langage, ou toute la part à l'action, ou s'il faut combiner les
deux, est d'une importance capitale.
La morale
dépend de cette question.
La connaissance
doit-elle consister dans la subordination des principes au résultat ?
(pragmatisme) C'est une seule et même question qu'il s'agit de résoudre dans
ces deux cas.
---
IV. - Pour conclure
sur le langage, il y aurait lieu d'examiner l'influence
que la société exerce sur l'individu par le langage :
1) Cette influence s'exerce tout d'abord par
le seul fait que le langage existe.
Il faut dire que la société n'est pas un
ensemble d'individus ; l'individu est
quelque chose qui vient après la société, qui existe par la société il est
la société plus autre chose. L'ordre est société, individu. L'individu n'existe
que par la société, et la société tire sa valeur de l'individu.
2) Ensuite, c'est par les caractères
déterminés de tel ou tel langage que la société exerce son influence. Par
exemple, le grec et le français sont des langues analytiques qui sont propres
au raisonnement. En Angleterre, on ne peut pas citer un nom comme ceux de Montesquieu,
Rousseau... [79] mais l'anglais est un admirable instrument pour la poésie.
L'allemand est une langue qui favorise les systèmes plus que les analyses
(Kant).
3) Puis, il y a les mots.
Mots à plusieurs sens, comme
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tête :
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pensée (perdre la tête)
volonté (tenir tête)
commandement (être à la tête de)
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valeur :
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d'échange
valeur morale
courage réfléchi et voulu
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propriété :
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ce qu'on possède
caractères essentiels
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fortune :
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biens en argent
hasard
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foyer :
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Feu
famille
origine d'un mouvement (foyer de conspiration)
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monde.
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(en grec dans le texte) arrangement, ordre
univers
foule
réunions cérémonieuses
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[80]
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grâce :
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harmonie naturelle dans l'attitude
faire grâce
rendre grâces
grâce divine
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vue :
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sens de la vue
paysage
vue de l'esprit, etc., etc...
|
Donc, le
langage lui-même renferme déjà des pensées.
Il est une création naturelle de la société,
il nous serait impossible d'inventer un mot de toutes pièces. (Quand on
découvre de nouvelles choses dans le domaine scientifique, ces mots sont assez
barbares, et dérivent d'ailleurs de racines grecques ou latines, ou du nom de
l'inventeur.)
4) Ainsi, grâce au langage, nous sommes
baignés dans un milieu intellectuel. Il nous est impossible d'avoir des pensées
qui ne soient pas en rapport avec toutes les pensées léguées par le langage.
À mesure que nous exprimons un état de nous-mêmes, nous le faisons rentrer dans
le domaine de tous les hommes. C'est pourquoi le langage est purificateur ; il est sain en ce sens qu'il
exprime toutes les choses qui rongent intérieurement. Dès que cela est exprimé,
cela devient quelque chose de général, d'humain, donc de surmontable.
Aristote : « La tragédie est une
purification. »
Une fois que Goethe eut exprimé son désespoir
dans Werther, cela est devenu une
phase par où passent tous les êtres humains.
[81]
Tout ce qu'il y de fou en nous gagne a être
exprimé, car on donne ainsi un caractère humain à ce qui nous sépare de
l'humanité.
5) Inversement,
grâce au langage, nous avons avec la pensée d'autrui le même rapport que si
elle était nôtre. Il est impossible de recevoir une pensée sans la faire
nôtre.
Il se crée ainsi un échange entre les pensées. Cet échange constitue la culture ;
c'est pour cela qu'on appelle cette culture les « humanités ». Le
langage crée la fraternité entre les hommes. Cela est surtout vrai pour les
oeuvres, mais aussi pour les dictons populaires, les mythes (Bible, Mythologie
grecque, Contes, Magie), les poèmes, les œuvres d'art. Tout cela établit entre
les hommes une communauté, non seulement de pensées, mais aussi de sentiments.
Tout le monde reconnaît dans Phèdre la jalousie, l'amour... Si, quand deux
hommes se battent, l'un reconnaissait que la colère de l'autre est la même que
la sienne, la dispute cesserait.
---
LE RAISONNEMFNT
En
résumé
La vertu du tableau noir vient de ce que nous
[88] supprimons ainsi les accidents, et de ce que nous ne sommes donc pas
pressés par le temps. En dehors de la méthode, la géométrie contient des traces de mouvement.
En tant qu'elle contient des traces de
mouvement, l'imagination joue un
rôle.
À ce sujet, on peut distinguer trois manières
de faire des mathématiques
1)
L'imagination peut précéder le langage :
On dit dans ce cas-là qu'on a trouvé la
solution intuitivement.
2) L'imagination
peut accompagner le langage. On imagine pas à pas, méthodiquement, le
problème, d'avoir l'impression d'une solution globale. L'imagination joue un
rôle en ce sens qu'on imagine un mouvement, et que tout le problème, si compliqué
qu'il soit, est réduit à une série de mouvements simples.
3)
L'imagination peut être absente :
Dans ce cas, ce qui reste, c'est seulement le
langage.
Dans les mathématiques, il n'y a réellement
compréhension que dans le cas où il y a imagination, comme l'a bien vu
Descartes.
Conclusion : À la recherche de l'esprit [95]
1) Nous avons vu que le langage est un instrument de dédoublement
de l'homme entre un être actif et un être passif : a) création des réflexes conditionnés en
soi ; b) examen de ses propres
idées. Donc, nous trouvons en l'homme une dualité,
deux éléments hétérogènes.
2) Nous avons vu, d'autre part, la notion de séries, qui nous donne le sens de l'infini, de la perfection.
Deuxième partie. Après la découverte de l'esprit [99]
Plan de la deuxième partie [99]
Section I : Après la découverte de l'esprit. [105]
A) L’esprit. Ses caractères [105]
B) Conscience. Inconscience. Degrés de conscience. [106]
C) La personnalité [117]
La question se pose de deux manières :
1) le moi dans la
simultanéité.
2) le moi dans le temps.
1. Le moi dans la simultanéité :
Il y a des cas où on a le sentiment simultané
de deux personnalités.
Mais la première remarque à faire, c'est que,
dès lors qu'on dit qu'on est deux, c'est qu'on est un, puisqu'il y a une
seule conscience.
---
2 L'identité dans le temps
On relie ce qu'on était à ce qu'on est par une
suite de nécessités ; mais, comme on ne peut pas se penser soi-même
comme un objet, on se représente un sujet d'hier analogue à celui
d'aujourd'hui. L'amnésie n'entraîne pas la perte de conscience du « je ».
On peut perdre conscience de soi-même en tant qu'objet, mais non en tant que
sujet.
On peut distinguer trois espèces de conscience
de soi.
a) Conscience de soi en tant que sujet
Dans ces moments-là, on remplit le monde. (Cf.
Rousseau après un accident. « je naissais à la vie. »)
b) Conscience de soi en tant
qu'objet :
On sait qu'on a un nom, une situation sociale,
etc...
c) Conscience de soi qui est la synthèse
des deux précédentes
C'est l'état normal.
[120]
Les états anormaux sont ceux dans lesquels on a conscience de soi seulement de la
première manière, ou seulement de la deuxième,
Dans le premier cas, on perd la conscience de
la limite de sa puissance, c'est pourquoi ce sentiment est délicieux. (Voir
Rousseau.)
Dans le deuxième cas, on se regarde vivre sans
prendre à soi plus d'intérêt qu'à un objet. La question de l'identité
personnelle se pose vraiment en tant que nous avons conscience de nous à la
fois comme sujet et comme objet.
Nous nous souvenons de nos manières d'être
passées seulement en tant qu'elles ont été actives. Tout ce que nous subissons
échappe à notre souvenir, et nous nous le rappelons seulement dans la mesure où
le « subi » est un obstacle à notre action.
En résumé, aucun des faits qu'on peut alléguer
sur les troubles de la personnalité, aucune lutte intérieure, aucune altération
de souvenir ne brise l'unité en nous.
D) Le jugement [121]
E) Le raisonnement [126]
On distingue : le raisonnement analytique
et le raisonnement synthétique.
Le
raisonnement analytique n'a pas d'intérêt.
Le syllogisme en fournit un exemple.
Il fonctionne par substitution (étant bien
entendu qu'on ne peut pas substituer le sujet à l'attribut, on inversement).
Au moyen âge, on cultivait beaucoup ce genre
de raisonnement. Aussi, il n'y a eu alors aucun progrès théorique.
Le
raisonnement synthétique, lui, est une
construction. Il comprend : - la déduction - l'induction - le raisonnement
par analogie. On peut ajouter l'élaboration d'hypothèses. Voyons d'abord
rapidement en quoi consistent ces modes de raisonnement, puis nous en ferons
une analyse plus détaillée.
Les
déductions sont des raisonnements synthétiques a
priori qui s'appuient tous sur l'espace et sur le temps (Kant) : toujours
sur le temps et parfois sur l'espace.
L'induction peut être considérée comme une application du principe :
« Les liaisons qui se répètent [127] souvent peuvent être considérées
comme constantes. » Dans l'induction, il y a un facteur purement
mécanique, l'habitude, mais aussi on suppose que la constance est le signe de
la nécessité. Puisque cette nécessité, nous ne l'avons pas constatée, mais
supposée, nous sommes renvoyés à une élaboration d'hypothèses
Section II : Sociologie [157]
I. Comment il faut la concevoir [157]
II. L’oppression sociale dans l’histoire [163]
III. Le fonctionnement de la vie économique [173]
IV. État de chose actuel [187]
V. Diverses conceptions de l’État [191]
VI. Relations internationales [203]
VIII. Conclusion sur les rapports de l’individu avec la société [207]
Troisième partie. Les fondements de la morale [209]
Plan de la troisième partie [209]
I. Morale [211]]
II. Psychologie du sentiment esthétique [237]
III. Plans divers [245]
1. La connaissance de soi. [245]
Première partie : À la recherche du
« moi ».
a) Commencer
par quelques lignes sur ce qu'il y a de plus grossier : le caractère. C'est
la manière dont les autres nous jugent.
[247]
b) L'introspection :
Au premier abord, il semble qu'elle nous livre
tout : moi et non-moi. Cherchons ce qui est à moi, dans tout cela.
Volonté ? Intelligence ? On ne peut pas les saisir. états
affectifs ? C'est quelque chose de passif, et on ne peut saisir que les
états affectifs passés, qui nous sont donc étrangers à un double titre.
Terminer par une fin de paragraphe sur
« le temps et le moi ». Qu'y a-t-il de commun entre le moi d'aujourd'hui
et le moi d'il y a un an, un mois, un jour, une heure ? (Exemples
concrets.) Il y a une poussière de « moi » qui se succèdent d'instant
en instant. Le terme de « moi » disparaît, il n'a aucun sens. Donc,
le problème lui-même n'a pas de sens. Nous arrivons à la fin de cette première
partie à cette conclusion t Le moi est un terme sans signification.
Deuxième partie : La pensée sans le
« moi ».
Que perdons-nous en perdant le
« moi » ?
1º Nous Perdons nos actes :
a) Nous ne pouvons nous rapporter les actes
accomplis. Nous ne pouvons ni regretter nos actes, ni en être heureux, ni
les considérer comme une garantie puisque ce que nous avons accompli maintes
fois dans le passé nous est complètement étranger.
b) Nous ne pouvons même pas penser à
diriger nos actes ; nos actes futurs ne sont pas à nous. Or, toutes
les actions sont un rapport entre le présent et le passé. Tous les travaux
humains sont faits en vue de l'avenir ; ils sont tous un pont entre le
présent et l'avenir.
c) La notion même d'action disparaît donc, car
[248] une action est une chose qui dure dans le temps, une suite d'attitudes
coordonnées dans le temps. Donc, non seulement nos actions ne sont pas à nous,
mais elles n'existent pas, elles s'évanouissent en même temps que le
« moi ».
2º) Nous perdons nos pensées :
a) Nous perdons
toutes les pensées qui ont rapport au « moi ».
b) Nous perdons
toutes nos pensées, car toutes les pensées ont en réalité je pour sujet.
Kant : « Ce n'est que parce que je puis saisir en une seule conscience le divers
des représentations que je les nomme toutes mes représentations, car,
sans cela, j'aurais un « moi » aussi divers et d'autant de couleurs
qu'il y a de représentations dont j'ai conscience... »
L'unité synthétique de la conscience est donc une condition objective de toute connaissance. Non
seulement j'en ai besoin pour connaître un objet, mais il faut que je lui
soumette toute intuition sensible (sensation) pour qu'elle devienne pour moi un
objet. »
Toute pensée implique une liaison, et c'est
toujours le « je » qui opère la liaison.
Cela n'a aucun sens de dire « les murs
sont gris » s'ils ne sont gris pour personne.
C'est le moment, dans la dissertation, du
« coup de théâtre ».
C'est, en effet, le sujet qui doute
ainsi de soi, et cette négation de toute pensée est une de ses pensées.
Troisième partie : le « je »
et le « moi ».
Le « je » n'est dans aucune
affection ni aucune action, etc..., et pourtant toute affection, toute [249]
action, etc.... le suppose. Le pharisien confond le « je » avec le
« moi » ; le pécheur ne les confond pas, le repentir élève
au-dessus du plan de l'action. Donc :
1) Tout ce que nous connaissons positivement
de nous-mêmes n'est qu'apparence (actions – affections - pensées).
2) Cela même constitue déjà une connaissance
négative de notre être (du sujet). Cela montre que la formule de Socrate a un
sens. Pour lui, la coupure entre le « je » et le « moi »
serait le but final de toute l'existence.
Vérifions cela
a) Pour les pensées :
On ne peut juger une pensée que si on l'éloigne. Le doute consiste à
couper le sujet pensant de ses propres pensées qu'il peut ainsi examiner (quand
on se confond avec une pensée on est perdu).
Donc, pour les pensées, « connais-toi
toi-même » signifie : « Ne te confonds pas avec tes
pensées. »
Par exemple, le mathématicien se perd souvent
dans ses propres théorèmes, formules, etc...
La science actuelle arrive à être privée de
conscience.
b) Dans le
domaine du sentiment :
Il faut se détacher de ses propres
affections.
Exemple de Turenne « Tu trembles,
carcasse... »
Formule du Phédon « L'âme, avec ses
propres désirs, ses propres craintes, ses propres colères, dialogue comme avec
des choses étrangères. »
Le pardon est un acte qui consiste à se
séparer de sa propre haine ou rancune.
c) Dans le champ de l'action :
Séparer le je du moi dans les
actions, cela [250] consiste à juger ses propres actions, à ne jamais se perdre
dans l'action.
Il faut considérer ses actions non plus par
rapport à soi, mais objectivement.
Exemple : Un voleur considère un vol
comme un enrichissement ; sa faute consiste à ne voir son acte que par
rapport à lui
Conclusion :
Dans toutes les circonstances, être un homme,
c'est savoir séparer le « je » et le « moi ». Ce travail
doit se faire sans cesse. Socrate a concilié Socrate et la physique en se
servant de la physique pour se connaître lui-même.
2. L’amour de la vérité. [250]
3. Le sacrifice. [252]
4. Philosophie et métaphysique. [253]
5. La relativité de la connaissance. [253]
6. L’erreur. [254]
7. Le temps. [255]
8. Intuition et déduction. [258]
9. L’introspection peut-elle nous permettre de distinguer entre les actes volontaires et les actes non volontaires ? [261]]
10. L’attention. [264]
11. La volonté dans la vie affective. [266]
12. Rôle de la pensée dans la vie affective. [267]
13. L’imagination dans la création littéraire et dans la pensée scienti-fique. [270]
14. Le courage. [271]
15. Le suicide. [272]
16. Justice et charité. [275]
17. Les idées abstraites. [275]
18. Bacon. [276]
19. Platon. [279]
Appendice. La pesanteur et la grâce et de La connaissance surnaturelle. [287]
I. Le sentiment de l’existence. La nécessité. Le réel, vérité et amour. [287]
II. Détachement. Le bien insaisissable. Le «vide» et la grâce. [291]
III. Au-delà de la volonté : attention, attente, humilité. [294]
IV. Intériorité de la vertu et de Dieu. [297]
V. L’universel et le particulier. [298]
VI. Le temps (Cf. Cours pp. 255-256). [299]
VII. La mathématique (Cf. Cours pp. 137, 143) [300]
VIII. Pureté [301]
IX. La beauté (Cf. Cours p. 237, 260) [301]
X. Le corps instrument de salut [302]
XI. Le «collectif» (Cf. Cours p. 283) [304]
XII. Points de vue de morale sociale [304]
XIII. Les monstres intérieurs et la responsabilité des pensées [305]