mardi 27 octobre 2026

h + - Alexandre Friedrich

 h + - Alexandre Friedrich

 

 Cette extension a un prix. La gestion raisonnée des stocks humains. Dans L’Opinion publique, Walter

Lippmann - le journaliste américain qui donna son nom au colloque d’où émergèrent en 1938 les idées néolibérales — écrit : “Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages.” Ce refus de partager les responsabilités renvoie au “gouvernement invisible”. Sans surprise, Lippmann comme Bernays figurent d’ailleurs parmi les initiateurs du programme des Four Minute Men, forme primitive de toutes les tactiques de contagion mentale. Inutile de dire : de tels hommes n’invitent pas un Denis de Rougemont à “venir voir”.

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 Le parcours d’Antony Fisher en offre une illustration. Ancien pilote de la Royal Air Force, cet Anglais est connu pour avoir été le premier éleveur européen de poulets en batterie. Jeune millionnaire dans les années 1950, il se découvre une vocation politique. La Route de la servitude, le livre de l’économiste autrichien Friedrich Hayek, est alors sa référence. Fisher va prendre conseil auprès du maître.

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 Fidèle à son approche par la connaissance individuelle, ce dernier dissuadera l’Anglais d’entrer en politique. Prenant exemple sur la Société du Mont-Pèlerin, ce modèle de groupe d’action conscient, Hayek recommande à Fisher de travailler la collectivité au moyen des idées. Dont acte : les années suivantes, le marchand de volaille jettera dans la bataille de la propagande jusqu’à cent cinquante think tanks.

Les sociétés occidentales en comptent aujourd’hui plus de sept mille. 

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 Les Four Minute Men, ces leaders d’opinions communautaires recrutés en 1917 par la Commission Creel, avaient pour tâche de détourner les citoyens de leur réflexion pour soutenir le projet du gouvernement d’entrer en guerre. Spontanéité apparente, jouée, qui renvoie au théâtre, c’est-à-dire au rôle. 

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 Ainsi, qu’il fasse l’objet d’une reconstruction artificielle en vue de l’auto-transcendance ou que l*“ordre spontané” de l’économie ne l’appareille au schéma de la production, l’homme devient un produit de la technologie. Théorisée par Jurgen Habermas dans La Technique et la science comme "idéologie”, cette inversion du rapport entre moyens et fins souligne un effet paradoxal du rationalisme. D’une part, l’accord autour des thèses de l’évolutionnisme permet de congédier les explications métaphysico-religieuses, d’autre part, en raison même de ce réalisme scientifique, la période humaniste s’achève.
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 Même un défenseur aussi acharné du monisme tel que Daniel C. Dennett argumente autour des enjeux de la relation corps-esprit en s’appuyant sur les penseurs de la Renaissance. “L’homme est matière et uniquement matière”, dit-il. Et d’écrire : “Sous le regard de beaucoup de personnes, cette idée (le dualisme) est encore la seule vision de la conscience qui ait un sens pour elles, mais on constate aujourd’hui chez les chercheurs scientifiques et chez les philosophes l’existence d’un très large consensus sur le fait que le dualisme est - qu’il doit être - tout simplement faux : nous sommes non robotiques.

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 N’éludons pas la dimension psychologique qui sous-tend ce discours autoritaire. Comme d’autres philosophes “de l’esprit”, Dennett a passé sa vie à collecter les arguments permettant de soutenir la thèse de l’homme-matière. Au terme de ce travail de clarification ressurgit l’obstacle. Ce quelque chose qui n’est pas matière. Qui résiste. Dont il doit faire l’aveu. Avec frustration.
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  Accélération du rythme de vie, du transfert de l’information, des relations sociales, du régime du travail et des découvertes, de la technique et du marché des idées — ce que Zygmunt Bauman appelle la “liquidité”. C’est précisément sur ce marché des idées que les posthumanistes et les postlibéraux cherchent à vendre leur projet d’un homme-machine.
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 Le corps étant conçu séparément de l’esprit, il convient de se demander “ce que je suis, moi qui pense”. Descartes répond : la conscience qui se découvre dans l’expérience. Je suis, dit-il, “autant de temps que je pense ; car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesse d’exister”. La conscience est immédiatement connue. Elle est un flux. Elle est plus aisément connaissable que le corps. Et surtout, “elle seule ne peut être détachée de moi”.

Ces lignes portent l’essentiel du débat qui oppose les partisans du posthumain aux humanistes. Une intelligence artificielle est avant tout un supercalculateur. Capable de consulter à la vitesse de la lumière des millions de données, elle retient, élimine et combine pour produire un équivalent de l’action humaine. Quelle que soit la nature de la réponse, elle n’est pas la réponse de quelque chose qui sait. Ce que la machine fait, elle ignore qu’elle le fait. Le rapprochement théorique d’une IA et d’un homme, condition première du projet de fusion aboutissant à l’homme-machine est ici tenu en échec par l’acte réflexe que peut le vivant et que ne peut pas la machine.

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 Telle est aussi la condition de son intégration dans un dispositif. Ce qui définit les dispositifs dans la phase actuelle du capitalisme, dit Giorgio Agamben, c’est qu’ils “n’agissent plus par la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjecnvation”. Aux prises avec une rationalité économique qui nous réduit à la fonction (en attendant de nous remplacer par des robots), il peut en effet sembler salvateur de s’engager dans une transformation radicale du soi. Et si c’était ce que le trans- et posthumanisme, ces religions laïques, tenaient en réserve? Si elles n’étaient aux yeux des post-libéraux que la pièce manquante du “dispositif capitaliste”, celle qui permettra sa clôture définitive?

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  La multiplication des intelligences robotiques rappelle sa faiblesse congénitale. Jour après jour, se confirme la Honte prométhéenne que diagnostiquait Günther Anders. 

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 Hayek part de l’idée que la connaissance est diffuse, répartie entre les individus, impossible à synthétiser. D’où la nécessité de laisser faire. Foster envisage “un monde dans lequel toutes les données disponibles sur les individus seraient collectées au moyen de la totalité de leurs appareils, rassemblées dans une sorte de registre avant de faire l’objet d’un intensif‘data mining’ permettant de fournir un modèle central des comportements, décisions, relations et traits humains”.

Le passage d’un modèle à l’autre ne s’est pas fait sans heurts. Voilà plus d’un siècle, l’école autrichienne posait les rudiments du néolibéralisme. Carl Menger, Friedrich Hayek ou Walter Lippmann prônaient une rénovation du libéralisme fondée sur des considérations sociales. Les textes du mouvement sont éclairants. Ils confirment que l’approche cybernétique des capitaines d’industrie de Guangzhou ou de la Silicon Valley est à l’opposé des intentions doctrinales. Quant au modèle planificateur d’un Foster, il réactualise malgré lui les dogmes totalitaires auxquels s’opposaient avec virulence les néo-libéraux. 

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 En 1871, Carl Menger élabore la notion d’individu. Il part de l’amitié. Une amitié qui n’est pas, comme chez Kerouac, la valeur qui unit deux êtres sur le plan du sentiment, mais le principe qui permet à chacun d’anticiper les attentes de l’autre.

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 Dire que le dispositif pense ou dire qu’il faut penser le dispositif, ce n’est pas la même chose. La différence n’a pas échappé aux disciples de Hayek. Voici donc l’origine de la dérive : des interprètes moins scrupuleux ont effacé la nuance. Il en allait de la promotion de leurs intérêts. La thèse principale du néolibéralisme hayékien critiquait a priori le pouvoir des gouvernements invisibles et des instances supranationales. D’où le travail de subversion doctrinale.

Voyons comment on passe de la spontanéité originale à son opposé. Le point de départ demeure : l’individu est un “atome”. Il agit, réagit, rétroagit, à l’intérieur d’un dispositif dont personne n’a la commande. Hayek le concevait dans ces termes. Dans la version pervertie de la doctrine (ce “néolibéralisme” que les gauches politiques condamnent depuis les années 1980), l’individu devient un composant actionné en fonction d’intérêts qui le dépassent. Mais qui ne dépassent pas tous les intervenants du dispositif, certains se valant de cet impossible contrôle afin de dédouaner des décisions prises pour compte propre.
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 Que reçoit l’individu en échange? Au mieux un statut, au pire une fonction. Accepte-t-il cette condition instrumentale? Dans la souffrance. Témoins les révoltes locales, les effondrements personnels. Quant aux diagnostics des philosophes, ils sont connus. Absence d’extériorité chez Sloterdijk; fatigue d’être soi chez Ehrenberg; bêtise systémique chez Stiegler. Pendant la deuxième moitié du xxe siècle, lorsque le marché tenait ses promesses, les révoltes étaient encore motivées. Informées par l’Histoire. Marquées du sceau de l’idéologie. Aujourd’hui que le marché enrichit quelques-uns au détriment de tous, les résistances sont rares. Quand une économie bute sur des limites matérielles, la logique voudrait que l’individu cherche à refonder le projet social - il n’en est rien.

Du connaitre et du sentir de l'âme humaine - Herder

 Du connaitre et du sentir de l'âme humaine - Herder

 Ce que nous savons, nous le savons seulement par analogie, analogie entre la création et nous et entre nous et le Créateur. Si donc je ne devais pas me fier à Lui, qui m’aurait placé moi dans ce cercle des sensations et de la ressemblance, qui ne m’aurait donné comme clef unique pour pénétrer dans l’intérieur des choses que mon empreinte ou bien plutôt l’image en miroir de Son esprit  dans le mien? À qui devrais-je alors accorder foi et qui  devrais-je croire? Des syllogismes ne peuvent rien m’enseigner, là où ce qui importe seul est la première conception de la vérité qui ne développe ceux-ci qu’une fois qu’elle a été conçue ; par conséquent le verbiage des définitions verbales et des preuves est seulement, la plupart du temps, un  jeu se jouant sur un échiquier qui repose sur des règles et des hypothèses qui ont été admises.

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Le grand esprit qui souffle sur moi et me montre une voie, une loi singulière, en gros et en détail, dans le monde visible et invisible: voilà mon cachet de vérité.

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Notre connaissance n’est donc pas, même si c’est également bien sûr le soi le plus profond en nous, aussi autonome, volontaire et indépendante qu’on le croit.

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  C’est alors que notre force s’éleva vers le haut, apprit à se sentir et à s’utiliser soi-même. Pendant longtemps et souvent toute notre vie durant, nous avançons en nous appuyant sur les béquilles que l’on nous a fournies dans la plus tendre enfance, nous-mêmes pensons mais seulement dans les formes dans lesquelles les autres ont pensé, nous connaissons ce que le doigt de telles méthodes nous indique; le reste est pour nous comme s'il n’existait pas du tout.

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On devrait être capable de considérer chaque livre comme l’empreinte d’une âme humaine vivante ; plus l’impression est vivante et vraie, moins l’auteur était dans la flatterie et se livrait à un misérable bavardage général entre les quatre coins des marges; comme il nous semble souvent étrange et singulier ce livre ! Souvent c’est une énigme sans solution, une pièce sans inscription: les lecteurs les plus superficiels, et généralement les plus creux, donc les plus bruyants de tous, les respectables critiques d’art, mesurent selon leu

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Un être humain, à différentes époques de sa vie, n’est pas le même, il pense différemment puisqu’il sent différemment. Tout le monde sait combien, surtout dans le cas de passions soudaines, notre tout premier jugement nous induit souvent en erreur; et combien au contraire la première impression n’a pas son pareil pour la fraîcheur et la nouveauté.  

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 Aucun meurtre n'est plus funeste que celui des trois nobles dons de Dieu: raison, sensation, langage. 



L'initiation - Rudolf Stiener

 L'initiation - Rudolf Stiener

 

 Comment acquérir des connaissances DES MONDES SUPÉRIEUR ?

Tout d’abord une disposition fondamentale doit s’établir dans l’âme. L’investigateur spirituel l’appelle le sentier de la dévotion envers la vérité, envers la connaissance. Seul celui qui possède cette attitude intérieure peut devenir un élève en occultisme.

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Mais cette transformation doit atteindre sa vie intérieure, ses pensées. Il ne suffit pas que mon comportement extérieur témoigne d’un certain respect envers quelqu’un. C’est dans mes pensées que doit vivre ce respect. L’élève en occultisme doit donc commencer par introduire la dévotion dans sa vie des pensées.

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 Par exemple, un homme dont les sentiments sont intenses et profonds éprouve autre chose devant un beau paysage de montagne qu’un homme au cœur pauvre. Ce qui se passe en nous peut seul nous donner la clé des beautés de ce monde. 

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Or, si un initié sort de son domaine purement spirituel pour entrer dans la vie publique, une troisième loi s'impose immédiatement à lui : Fais en sorte qu'aucun de tes actes, aucune de tes paroles ne puisse attenter au libre arbitre de qui que ce soit.
 

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 L'une des premières règles données peut se résumer ainsi : « Assure-toi des moments de calme intérieur et mets-les a profit pour apprendre à distinguer entre l'essentiel et l'accessoire. »

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 L’élève en occultisme s’isolera de sa vie quotidienne pour un court moment et se concentrera alors sur un objet absolument étranger à ses préoccupations habituelles. La nature de son activité également doit être alors toute autre qu’à l’ordinaire.

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 Les degrés de l’initiation

Les degrés établis par la tradition à laquelle nous nous sommes référé sont les suivants : 1. La préparation, - 2. L’illumination, - 3. L’initiation. Il n’est pas absolument nécessaire que ces trois degrés se suivent dans un ordre si rigoureux que le premier soit entièrement parcouru avant le deuxième, et ceux-ci avant le troisième. 

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 Il existe de semblables lois dans le monde des âmes et des esprits. Mais là, elles ne s’imposent pas à l’homme de l’extérieur. Elles doivent découler de la vie même de l’âme. On parvient à les observer en s’abstenant en tout temps de pensées ou de sentiments absurdes.

Il faut s’interdire désormais de se laisser aller au gré de la rêverie, de céder au jeu de l’imagination, au caprice des sentiments. Ne pensez pas appauvrir ainsi votre sensibilité ; vous constaterez bientôt au contraire que les sentiments ne deviennent vraiment riches et l’imagination créatrice que si l’on contrôle ainsi le cours de sa vie intérieure. 

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C’est pourquoi il importe d’orienter dans la bonne direction les sentiments et les pensées. Alors se développera dans la vie ordinaire la faculté de percevoir les choses invisibles. Nous allons donner ici l’un des moyens d’y parvenir. 

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 Que l’on pose devant soi une petite graine de plante.

Il s’agit, en face de cet objet minime, de faire naître intensément en soi les pensées qui s’y rapportent, et par ces pensées d’éveiller certains sentiments. Tout d’abord, rendez-vous compte très clairement de ce que vos yeux perçoivent en réalité. Attachez-vous successivement à la forme, à la couleur et à tous les autres caractères de la graine. Puis réfléchissez à ceci : Si l’on mettait cette graine en terre, il en naîtrait une plante aux formes diverses. 

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 Transformations dans la vie de rêve de l’élève

Il faut y ajouter la méditation, c’est-à-dire l’art de vivre dans ces idées et de se plonger en elles complètement de la manière que nous avons décrite. Concentration et méditation sont les moyens par lesquels l’homme travaille sur son âme. Il éveille ainsi en lui ses organes de perception intérieurs. Pendant qu’il accomplit ces exercices de concentration et de méditation, son âme s’épanouit dans son corps comme l’embryon de l’enfant dans le sein de la mère.

 


jeudi 8 octobre 2026

Odes - Victor Segalen

Odes - Victor Segalen

Contemplation

Tu es, tout d'un coup : voici tout ce que tu es :
Ton essence vraie et ta multiple hypostase :
Tes noms ; tes tributs ; l'orbe que ton orbe écrase :
Contemplation qui se résout en extase :

Tu es lourd de science et plus léger que fumée.
Pénétrant et fin comme esprit et les échos.
Tu es riche d'ans : ô Premier né du Chaos.
Tu sais discerner l'imbécile et le héros.

Glacial. Confortant. Diviné. Divinateur.
Un. Exorbitant. Contemplé. Contemplateur.
En qui tout s'anime. En qui tout revient et meurt.
Entendu. Nombreux. Parfum, musique et couleur.

Double. Dôme et Dieu. Temple formé de ta voûte.
Triple, Centuplé du lieu des Dix-mille routes.
Père soucieux de tous les êtres qu'envoûte
Ton globe parfait profondément dur et beau.

 

La profession de madame Warren - Bernard Shaw

 La profession de madame Warren - Bernard Shaw

MADAME WARREN : la voix étouffée par les larmes : Vivie, j'aurai tant voulu être plus souvent avec toi ; c'est vrai, tu sais.

VIVIE : Inutile, mère ; j'ose le dire, pas plus que toi, ce ne sont pas quelques larmes et supplications de pacotille qui pourraient me faire changer.

MADAME WARREN : perdant la tête : Oh, les larmes d'une mère, tu appelles ça de la pacotille !

VIVIE : Elles ne te coûtent rien ; et en échange tu me demandes de te sacrifier la paix et la tranquillité de toute ma vie. A quoi te servirait ma compagnie si tu pouvais compter dessus ? Qu'avons-nous de commun qui puisse nous rentre l'une et l'autre heureuse d'être ensemble ? 

Cool memories - Baudrillard

 Cool memories - Baudrillard

II

Le problème actuel de la classe politique, c’est qu’il ne s’agit plus de gouverner, mais d’entretenir l’hallucination du pouvoir, ce qui exige des talents très particuliers. Produire le pouvoir comme illusion, c’est comme de jongler avec des capitaux flottants, c’est comme de danser devant un miroir.

Et s’il n’y a plus de pouvoir, c’est que toute la société est passée du côté de la servitude volontaire. Cette mystérieuse figure, sur laquelle on s’est interrogé depuis le XVIe siècle, n’est plus un mystère désormais, puisqu’elle est devenue la règle générale. Mais d’une façon étrange : non plus comme volonté d’être serf, mais comme chacun devenu serf de sa propre volonté. Sommé de vouloir, de pouvoir, de savoir, d’agir, de réussir, chacun s’est plié à tout cela, et la visée du politique a parfaitement réussi : chacun de nous est devenu un système asservi, auto-asservi, ayant investi toute sa liberté dans la volonté folle de tirer le maximum de lui-même.

Mais alors, le pouvoir n’a plus de sens, puisqu’il n’y a plus besoin de lui pour perpétuer cette forme mystérieuse qu’est la servitude volontaire. À partir du moment où le pouvoir n’est plus l’hypostase, la transfiguration de la servitude et que celle-ci est parfaitement diffuse dans la société, alors il n’a plus qu’à crever comme une fonction inutile.

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Les nouveaux romanciers se contentent de transposer la nullité du monde dans la blancheur de l’écriture. Avec en filigrane le clin d’œil vulgaire de la post-modernité (on n’est pas dupes). En ce sens ils ne représentent plus une littérature de la nullité (ce que fut l’écriture blanche expérimentale de jadis) mais la nullité de la littérature. La même mésaventure est arrivée à la peinture : le Bad Painting est vraiment une mauvaise peinture – et à la philosophie : le pensiero debole est une pensée vraiment débile.

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Anesthésie : insensibilité à notre souffrance, à notre propre jouissance.

Anorexie : abréaction à notre euphorie (welfare), tendance à la diète sacrificielle en expiation.

Hypocondrie : autoingestion de la mauvaise conscience, digestion de notre propre corps mort.

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Pataphysicien à vingt ans – situationniste à trente – utopiste à quarante – transversal à cinquante – viral et métaleptique à soixante – toute mon histoire.

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Ne jamais oublier ce qui était le projet initial, le fin du fin : enlever un à un les mots du langage, ôter un à un les concepts de la pensée.

 

III

Les politiciens de gauche ou de droite sont également nuis. Mais ceux de gauche s’épuisent à moraliser leur dépression, ils ne sont pas à la mesure de leur corruption réelle. Tandis que le libéralisme affranchi sert aux gens de droite d’intelligence à la mesure de cette situation déprimée.

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La mémoire est une fonction dangereuse. Elle donne rétrospectivement un sens à ce qui n’en avait pas. Elle efface rétrospectivement l’illusion interne des événements, qui en faisait l’originalité. Mais si les événements gardaient leur forme originale et énigmatique, leur forme ambiguë et terrifiante, il n’y aurait sans doute plus d’histoire.

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L'idée qu'une idée puisse vous être volée n'a pas de sens. Si elle peut vous être volée, c'est qu'elle n'a pas d'importance. Si elle peut vous être volée, c'est que ce n'est pas la vôtre !

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Disparition du souvenir du rêve dans l’instant du réveil. Le songe est là, si proche, presque sensible sur l’écran de la rétine, et pourtant il est impossible de le ressaisir. Où vont les atomes dissociés du rêve ? L’homme éveillé cherchant à se souvenir de ses rêves est comme un mort cherchant à rassembler ses souvenirs de vivant, ou comme le vivant cherchant à se souvenir du visage des morts.

Du point de vue du rêve, le passage à l’état de veille est comme une mort où ne survivent que des lambeaux d’une vie antérieure. Peut-être les bêtes ont-elles aussi dans la tête ce genre de vagues réminiscences aussitôt effacées ? Sentiment de revenir, par la dilution de la mémoire, à l’hébétude du reptile. 

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Le héros de Ernst Jünger, celui de la mobilisation générale, était le Travailleur. Notre héros à nous est celui de la démobilisation générale : le Chômeur. Et quand récemment un chômeur inconnu s’immole par le feu, ses cendres devraient être ensevelies sous la Grande Arche, pour faire pendant à celles du Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe. Mais qu’est-ce qui tiendrait lieu de flamme – sinon celle où il s’est lui-même immolé ?

D’ailleurs on devrait élever partout des monuments aux inconnus de toutes catégories : à la strip-teaseuse inconnue, au téléspectateur inconnu, à l’aiguilleur du ciel inconnu, à l’alcoolique anonyme, etc.

Le chômeur qui s’immole par le feu – le terroriste de Neuilly immolé par le GIGN – Bérégovoy auto-immolé – Fabius, qui demande qu’on l’immole, sans succès – Mitterrand déjà mort sans s’en apercevoir. Riche et diverse panoplie de la mort en ces jours-ci.

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Le Parti socialiste français s’est tiré d’une dissolution nécessaire, salutaire, et qui de toute façon lui pend au nez, par le suicide symbolique d’un de ses membres, le pauvre Bérégovoy, qui s’est dissout lui-même. Mais le sacrifice du vivant est inutile, car le PS est hypothéqué depuis longtemps par un mort – Mitterrand – qui absorbe à lui seul toute sa substance.

Le seul acte dont le PS aurait pu s’honorer ces temps derniers aurait été l’autodissolution. Cet autodafé sacrificiel, ce suicide actif dont il est bien incapable, Bérégovoy l’a fait pour lui à titre posthume. Il sanctionne ainsi la déroute de la gauche, mais en même temps il la blanchit, et elle ne va pas se gêner pour en profiter. Mais le cadeau qu’il lui fait ainsi qu’à la classe politique en général (le métier de politique est noble puisqu’on peut y mourir) est empoisonné, car il souligne la lâcheté et la misère de tous ceux qui, soumis à la même impuissance et au même déshonneur, c’est-à-dire aux mêmes raisons de disparaître, se sont bien gardés de le faire.

L’exercice du pouvoir a toujours impliqué le risque de mort : au-delà du politique c’est la règle du jeu symbolique. C’est le prix à payer pour que la vie publique ne tombe pas dans l’indifférence totale. Dans ce sens le suicide de Bérégovoy est le seul acte politique depuis fort longtemps. Il y a pourtant lieu de penser que la classe politique n’en tirera pas la seule leçon digne d’elle – à savoir que, dans certaines situations extrêmes, le seul acte véritable est celui du suicide, de la dissolution, de la disparition sous quelque forme que ce soit – et qu’au contraire elle va tenter de disqualifier cette mort en la béatifiant.

 

 

 

 

 

Le cheval d'orgueil - Pierre Jakez Hélias

 Le cheval d'orgueil - Pierre Jakez Hélias

Les hommes politiques le savent si bien, et leurs mandants aussi, qu’ils ne cessent pas de déconsidérer les manifestations culturelles du peuple. Ils ne procèdent point par oukases ni interdictions, la vieille peur des jacqueries les habite toujours. Leur souci est d’enlever à ces manifestations tout caractère et toute signification autre que de divertissement aimable et sympathiquement nostalgique. Et leur triomphe a été de s’emparer du mot folklore et de ses dérivés pour les vider de tout potentiel révolutionnaire. Ils l’ont d’ailleurs fait, il faut l’avouer, avec la complicité du peuple lui-même. Alors, avant d’aller plus loin, peut-être est-il bon de s’entendre là-dessus.

Parlons donc de folklore. Le train du monde étant ce qu’il est, ce malheureux mot n’a pas une signification plus précise, pour la plupart des gens, que l’adjectif français formidable, devenu un cache-misère de la pire espèce. Au sens propre, si j’ose dire, la bombe atomique est formidable, mais au sens platement courant, le homard à la moutarde l’est aussi, de même qu’une nouvelle lessive ou le dernier vociférateur catapulté dans l’actualité avec une guitare en guise de béquille. De même que n’importe quoi.

Au sens propre, le folklore est la totalité de la civilisation populaire en ce qu’elle a de spécifique, mais une bonne part de nos contemporains ne désignent par ce mot que certaines danses traditionnelles en costumes de terroir dont le touriste moyen fait son dessert de couleur locale plus ou moins frelatée. En somme, ce que Morvan Lebesque appelle, quelque part, la chienlit folklorique. Pour d’autres, folklore est synonyme de gentillesse, de naïveté bon-enfant, de sous-développement artistique, de nostalgie pastorale, de veillées des chaumières, de retardement intra-veineux et, en tout état de cause, de facilité, confusion et pagaille. Et François Mauriac s’indigne d’entendre qualifier la religion de folklore, tandis que les farfelus les plus échevelés passent pour des personnages folkloriques et qu’à propos d’un congrès mal organisé ou d’une contre-vérité flagrante on écrit froidement : c’est du folklore.

Ce n’est point par hasard si de tels contresens ont pu s’instaurer au sujet d’un mot assez insolite, je le reconnais, mais auquel le premier reproche adressé, dès son apparition en Angleterre (1846), fut précisément d’être trop scientifique. Il est composé de deux mots anglais : folk, peuple et lore, science. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne trompe pas sur la marchandise dès l’instant qu’on se donne la peine d’ouvrir un dictionnaire. Il nous suffira de rappeler les grandes lignes de la définition sur laquelle tous les spécialistes dignes de ce nom sont tombés d’accord : le folklore, c’est tout ce qui forme la civilisation propre à une population donnée, historiquement et socialement rassemblée sur un territoire défini et se manifestant sous des aspects spirituels et matériels. Les aspects spirituels sont une psychologie collective exprimée par la langue, le dialecte ou le patois, la littérature orale ou écrite, la musique et ses instruments, les danses et les chants, les modes vestimentaires, les jeux et exercices physiques, les fêtes traditionnelles, les croyances et coutumes, les droits et usages juridiques, les traditions sociales. Les aspects matériels sont les techniques de construction d’habitations et de navires, de fabrication d’outils et d’instruments, de métiers artisanaux, de culture et d’élevage, de navigation et de pêche, de nutrition et de médecine populaire. Tous faits qui, bien qu’en continuelle mouvance, ne cessent d’être marqués par la conscience collective traditionnelle propre à cette population.

En réalité, la majorité de nos contemporains sont des individus folkloriques. Je veux dire par là qu’ils ne peuvent se résoudre à abandonner certaines formes de vie qui correspondent à leurs tendances profondes. Je veux dire aussi que le folklore est intemporel. Et je veux dire enfin qu’il est une réaction de défense contre un avenir qui, malgré toutes ses promesses, ne laisse pas d’inquiéter le fils de l’homme. Je dis qu’il est devenu une contestation permanente, ce qu’il n’a jamais été dans le passé.

On fête toujours le bout de l’an avec des vœux et des étrennes. On fête les Rois, le Mardi-Gras, Pâques, la Saint-Jean et dix autres jours de l’année qui étaient folklorisés bien avant le christianisme. On a même institué partout un Père Noël (?), et pas pour le seul profit du commerce, croyez-le bien. On érige des sapins à bougies, en obscure mémoire de l’Arbre de Lumière des Celtes. Essayez donc de supprimer cela ! Essayez seulement de décrocher les petites vacances scolaires des fêtes religieuses ! Vous serez honni par les mécréants eux-mêmes. Je ne parle pas du Carnaval de Nice, du défilé du 14 Juillet, du ruban coupé pour inaugurer n’importe quoi, de la bouteille de champagne écrasée contre la proue des bateaux neufs, des avocats et des juges en robe, des tête-ceci et des tête-cela, des écoliers et des médailles. Difficile de laisser tout cela, pas vrai ! Et pourtant, c’est le Moyen Age quand on y pense bien, c’est aussi incongru que le western, ses diligences et ses cow-boys sous la présidence de Monsieur Nixon. C’est éternel, quoi !

Le folklore continue à se faire sous nos yeux. Ses formes évoluent, bien sûr, de plus en plus vite dans le monde qui est le nôtre. Il s’accommode. Il y a déjà un folklore du tiercé et du football comme il y en a un de la vieille loterie et de la soûle. On bénit les tracteurs et les transformateurs électriques comme on célébrait naguère le pardon des chevaux. Et saint Christophe, désormais, protège les automobilistes, tandis qu’un morceau du voile de la mariée frémit au bout de l’antenne radio qui jaillit de la tôle. Ce sont encore les automobilistes qui célèbrent la minuit du 31 décembre, à Paris, par un concert d’avertisseurs. Il y a des gens qui n’en finiront jamais de se faire conter Versailles avec un défilé de majorettes pour finir. Moquez-vous du folklore après cela !

Le vrai folklore n’a rien à voir avec la mode. Il en est le contraire. Le temps d’une vie ne suffit pas à l’établir. Sa démarche est parfois difficile à suivre. Mais il représente toujours une permanence de l’homme. Or, aujourd’hui, c’est l’humanité même qui joue son destin. Ce qui est montré, dans les fêtes folkloriques, ce sont les images d’une époque où la main prévalait sur la machine, où l’on pouvait boire l’eau des rivières, où l’on n’abattait les arbres que pour le toit ou le feu, où l’on se distinguait des autres par le costume. De nos jours, on détruit froidement le milieu naturel, on n’a d’autre souci que de faire comme tout le monde, c’est-à-dire de se rendre esclaves des mêmes normes de vie imposées par la nouvelle civilisation. Au début de ce siècle, les fêtes folkloriques étaient des manifestations spontanées. Aujourd’hui, elles ne servent plus qu’à représenter certaines valeurs que nous sommes en train de perdre et dont nous savons désormais qu’elles sont essentielles. Les têtes politiques ont beau en faire fi, elles ont plus de portée que bien des discours et autant de chansons. Remarquons simplement, et sans autre commentaire, que les jeunes Bretons qui ont pris la plus claire conscience des problèmes de leur pays, c’est dans les Cercles Celtiques et dans les Bagadou qu’on les trouve. Tout cela est appelé à disparaître un jour, nous le savons. Mais il en sortira autre chose et les historiens devront rendre justice à la contestation permanente du mouvement folklorique depuis la Deuxième Guerre mondiale, bien avant les guitares, les cheveux longs, les chaînes, les colliers et les clinquantes chemises des futurs Baladins du Monde Occidental.

Aux siècles passés, quand les rois ou les grands personnages daignaient visiter leurs sujets de province, les gouverneurs et les préfets ne manquaient pas de leur offrir le spectacle de danses paysannes entraînées par des instruments rudimentaires. Il faut lire les relations de ces fêtes, toujours dues à des plumes nobles ou bourgeoises, pour se rendre compte à quel point les visiteurs les regardaient avec une condescendance amusée, persuadés qu’ils étaient de leur supériorité sur les manants par la grâce de Dieu et le privilège de la naissance. Le bon peuple, lui, 

s’en moquait bien. Il était nourri et payé pour danser devant les grands, pour leur montrer des visages rassurants pendant le temps d’une journée de fête. C’était autant de gagné. Il attendait le lendemain pour appréhender la famine et ruminer la jacquerie Chaque chose en son temps.

Aujourd’hui, on fait bien des reproches aux fêtes folkloriques. Certains les considèrent comme des divertissements de valeur artistique très médiocre, bons pour le menu peuple des HLM. Ils n’y mettraient les pieds pour rien au monde, eux qui vont voir les ballets de Béjart, sans trop en comprendre l’argument, il est vrai, mais pour s’exclamer d’admiration, au retour, devant le whisky on ice. Ah ! la Messe pour le Temps Présent ! Ceux-là ne sentiront jamais qu’une fête folklorique est aussi présente que la Messe en question. Ce sont les nouveaux nobles et les nouveaux bourgeois qui se mirent dans leurs propres ongles sans se douter le moins du monde qu’ils sont assis sur un volcan. Le sommeil du volcan, c’est la fête folklorique. Ne vous y fiez pas. Son réveil, c’est le barrage de routes et la défenestration du sous-préfet. Chaque chose en son temps.

D’autres s’en vont clamant que le folklore est l’opium du peuple. Il ne montre que ses divertissements, non pas ses problèmes. C’est l’éternelle pastorale du paysan rose, faite pour masquer la disparition prochaine de la paysannerie et le drame qu’elle est en train de vivre. Mais sans le paysan rose, le paysan noir saurait-il qu’il est noir ? Certains vont même jusqu’à dire que la civilisation paysanne se prostitue sur les planches et dans les défilés devant des spectateurs qui ont payé leur place. Ils n’ont raison qu’en apparence. La fête folklorique est le seul théâtre du peuple. Or, le théâtre est toujours contestataire par essence, même quand il se veut conservateur. Plus il est naïf et plus il s’en dégage de leçons. Il fait prendre conscience de l’évolution du monde sans qu’il soit besoin de discours. Et comment mesurer cette évolution sans le témoignage du passé proche, celui qui n’est pas encore entré dans l’histoire et dont le présent conserve non pas la nostalgie mais un héritage qu’il a bien du mal à liquider. Avant de dépouiller le vieil homme, il faut savoir comment il est fait. Il y a beaucoup de gens qui s’y refusent parce qu’ils ne veulent pas être des rois nus.

La vérité est qu’en Bretagne les grandes fêtes folkloriques dont les organisateurs ont longuement mûri et amélioré la formule, ne sont pas un simple divertissement ni un hommage servile rendu aux touristes considérés comme autant d’impératrices Eugénie et d’empereurs Napoléon III. Si le tourisme est une industrie et un commerce, cela n’importe aux défenseurs de la civilisation populaire que dans la mesure où les « juilletistes » et les « aoûtiens » leur fournissent d’innombrables témoins, et des témoins populaires, d’une culture paysanne qui n’a d’autre moyen de se manifester que le spectacle qu’elle donne d’elle-même puisque les inspirations qu’elle ne cesse de fournir aux écrivains et aux artistes sont généralement attribuées au génie de ceux-ci, même s’ils proclament très haut leurs emprunts. On a beau faire, la littérature l’emporte toujours sur les « oratures » et l’artiste sur les artisans. C’est au point que, pour nous borner à un seul exemple, les frères Le Nain et plus tard Millet ne seront jamais classés parmi les très grands peintres parce qu’ils souffriront du discrédit culturel qui s’attache à cette condition paysanne qu’ils ont timidement tenté d’exprimer. Le nu académique et le pompiérisme gagneront toujours jusqu’au moment où gagnera le cérébralisme. Et la nature des Impressionnistes sera mise au compte d’un raffinement de l’art, même si les paysans la voient depuis toujours d’un même œil que ces peintres-là. Mais les paysans n’auraient pas l’idée de peindre, sauf avec des mots que le vent emporte. Comme il emporte cette image que j’ai entendue dans la bouche d’un paysan parlant du déduit qu’il a pris avec la femme aimée et ne trouvant d’autre moyen de qualifier la partie de la personne où le dos perd son nom que de l’appeler « les joues de la nuit » (chodou an noz). Poètes, à vos luths ! Et passons !

Chaque fois que j’entre en conversation avec quelqu’un qui porte encore le costume de son terroir, et je recherche toujours cette occasion, je ne manque pas de lui demander : que pensez-vous des Cercles Celtiques ? Voilà des jeunes gens qui revêtent vos costumes pour aller danser devant le public au son des instruments qui ont célébré les grands jours de votre jeunesse. Ont-ils raison ou tort ? Et n’êtes-vous pas gênés vous-mêmes d’être habillés autrement que la plupart de vos contemporains, même ceux de votre village ?