Ethique de l'existence post-capitaliste - Christian Arnsperger
Une précision de taille s’impose d’emblée. Nous ne poursuivrons pas, dans ce livre, le projet d’un libéralisme simplement « sécularisé », voire naïvement « laïc ». Si, comme on peut en convenir aisément, les religions instituées ne se montrent pas souvent à la hauteur de la vocation de libération et de salut qu’elles affichent, la nécessité absolue d’un ancrage spirituel de nos existences mortelles n’en sous-tendra pas moins toute notre démarche. Qu’on ne s’attende donc guère à rencontrer dans ces pages la énième version de ce que le libéral John Rawls appelait une conception « politique, non métaphysique » de la personne1. C’est bien d’un libéralisme étendu qu’il s’agira, à la fois et indissociablement politique et métaphysique.
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En témoigne le cercle vicieux consommation-croissance qui régit une grande partie de notre horizon socioculturel actuel. Contrairement à une idée trop répandue, le principe de croissance ne saurait être mis an question, à moins de nier le dynamisme vital inhérent à toute existence individuelle et collective. Quelque chose doit croître, toujours et sans cesse, si la mort doit être portée et traversée autrement que dans l’abattement nihiliste te plus absurde. La question, cependant, porte sur l’objet de cette croissance et sur son rythme : qu qui doit croître, et comment cela doit-il croître ? Use critique existentielle sérieuse du capitalisme ne stigmatisera jamais la notion de croissance en soi. Elle visera l’identification de la croissance avec l’accumulation d’objets à consommer, aujourd’hui ou demain. Même la fameuse « accumulation de capital », si centrale dans le diagnostic marxiste, n’est en fin de compte qu’un moyen pour détenir en quantité croissante des symboles ou des gages d’une possible consommation future. C’est donc l’arraisonnement de l’idée (te croissance, en soi positive et nécessaire, par la pratique capitaliste de te consommation, créatrice d’une fuite en avant insatiable, qui caractérise avant tout notre culture actuelle.
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Nous ne le pensons pas. Du moins, si l’on accepte de remettre en chantier la question de l'aliénation. Il existe des consommations aliénantes et des consommations qui libèrent. H existe des façons aliénantes et aliénées de consommer Xy et des façons désaliénantes et désaliénées de consommer le même X. Si nous acceptons de réintroduire certaines hiérarchies dans nos jugements existentiels à propos des actes économiques que nous posons, une discussion critique de ceux-ci reste possible. Ce qu’a introduit la postmodemité « politiquement correcte » - très complice, en cela, des intérêts de certains acteurs dominante du capitalisme -c’est l’idée, à nos yeux pernicieuse, selon laquelle tout jugement de valeur portant sur ce que les personnes consomment est un jugement violent et injustifiable, arbitraire et élitiste. Les réactions que suscite aujourd'hui le mot « authenticité » sont du même ordre.
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L’économie comme voie d’humanisation.
L’objectif de l’activité économique, nous venons de le rappeler, «st de lutter contre la rareté. Pourquoi faut-il lutter contre la rareté ? Afin que chaque être humain ait la possibilité, à partir de moyens matériels dont il puisse disposer librement, d’entamer et de poursuivre la trajectoire d’humanisation inscrite dans le dynamisme même de sa naissance.
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Apparue à l’origine comme une force d’émancipation sans ambiguïté, la démocratie capitaliste est devenue force d’aliénation et d’oppression au nom même de la poursuite de son propre dynamisme, désormais frelaté mais encore puissant. Nous parlerons donc de pseudo-démocratie capitaliste.
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Méprise sur le Désir, pour dire les choses de façon concise. Méprise sur le corps, pourrait-on dire aussi. Le capitalisme est en effet aussi le fruit d’une erreur métaphysique qui nous fait prendre nos corps (psychisme y compris) pour des réalités ultimes, de telle sorte que nous prenons nos envies pour des besoins et que nous projetons illusoirement sur un infini matériel notre Infini spirituel, qui peut être considéré comme notre seule Réalité - à condition de donner au pronom « notre » une signification neuve. Comment comprendre autrement ce pronom ?
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D’autre paît, ri nous n’étions que des êtres corporels, le capitalisme serait le meilleur système économique. Il est en effet l’émanation directe, et aussi l’aboutissement historique, de la frayeur que nos sens corporels se communiquent à eux-mêmes quand ils envisagent leur propre terminaison, cette disparition de possibilités corporelles (physiques et psychiques) qu’on appelle du nom de «mort ».
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Il nous faut une nouvelle conception de l’égalité des chances. L’égalité à viser n’est pas seulement celle des chances d’accès aux « bienfaits » de l’économie de marché capitaliste, comme le sous-entend l’immense majorité des théories dites « libérales » de la justice. Il s’agirait d’assurer l’égalité d’accès de tous aux ressources de sens qui rendront possible, pour chacun individuellement, la conversion de son autonomie vers plus de communion. C’est bien là 1e cœur même de notre libéralisme existentiel, à l’intérieur duquel les distinctions entre l’individuel et 1e collectif-communautaire, entre 1e politique et le métaphysique n’ont plus lieu d’être.
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Les trois éthiques.
Notre ouvrage lance un appel à la fois éthique, spirituel et politique, et il repose sur trois grandes orientations normatives : une éthique de la simplification des conditions d’existence, une éthique de l'universalisation des revenus à travers l’octroi d’une allocation universelle et une de la démocratisation radicale des décisions économiques.
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Esprit et culture du capitalisme.
Le capitalisme n'est pas seulement un système économique dans lequel circulent des flux d’« information ». Dite qu'il l'est, c’est céder à la supercherie des chantres de l’« économie de l'information ». Non pas, certes, que cette propriété soit entièrement absente. Entre acteurs de la logique capitaliste (consommateurs, État, entreprises, travailleurs, syndicats, investisseurs, etc.) circulent bel et bien des signaux ayant la forme de messages informationnels, de plus en plus souvent avec l'informatique comme support concret. Ce qui est incorrect, c'est de penser que le capitalisme n’est que cela, et que le capitalisme peut être analysé et compris uniquement avec le quadrant inférieur droit (iD) de notre schéma quadripartite. Ce réductionnisme informationnel veut nous faire croire que nous ne sommes, en fin de compte, que des atomes transmetteurs-récepteurs de données quantifiables (prix, quantités, quotas, etc.) au sein d’une systémique dont la complexité nous échappe.
Le grand promoteur de cette idée fut l'économiste et philosophe libéral Friedrich von Hayek, qui voyait dans la mécanique anonyme des marchés capitalistes (qu’il appelait la « catal-laxie ») l’une des vertus cardinales de nos sociétés modernes. Étant quittes les uns des autres, nous pourrions poursuivre chacun Hans son environnement local les activités qui nous seraient propres, sans avoir à nous soucier d’une représentation d’ensemble du système qui, de toute façon, nous échapperait1. B s’agit là d’une conception beaucoup trop partielle de ce qui relie les acteurs économiques et les citoyens entre eux. L’information pure n’a qu’à être - comme le suggère la tradition cybernétique — décodée ou décryptée, et non réellement comprise. Cto néglige ainsi tout le quadrant inférieur gauche (iG) du schéma de Wilber : la communication dans un système consiste essentiellement à partager des jugements à propos de ce système, et nos jugements de valeur sur le système dans lequel nous vivons sont fondées sur nos visions du monde.
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La vision hayékienne de l’acteur économique prescrit une utilisation purement pragmatique de la raison. Il s’agit de s’adapter au champ intégral capitaliste et de contribuer à la perpétuation de son hyperactivité horizontale dans le cadre des axiomes dominants. Horkheimer s’inscrit en feux à l’égard de cette vision. Selon lui, les façons capitalistes de penser et d’agir, que Hayek endosse normativement, coupent la réflexion et l’action de toute aspiration qui ne reste pas compatible avec les règles pratiques existantes dans l’économie de marché capitaliste et incarnées dans les axiomes individuels et collectifs. Les personnes qui limitait ainsi leur investigation réflexive omettent un aspect crucial de la raison libre, à savoir que « l'acceptation critique dos catégories qui dominent la vie sociale implique ai même temps la condamnation de celle-ci ’. »
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