dimanche 8 mars 2026

Leçons de philosophie - Simone Weil

Leçons de philosophie - Simone Weil 

 

 Introduction [7]

Avertissement [13]

Première partie. Le point de vue matérialiste. [17]

Plan de la première partie [15]

I.    Méthode en psychologie [17]

I. – étude des manifestations de la pensée
chez autrui (psychologie objective).

 

Actes

réflexe (du dehors tout reste au niveau du réflexe).

coutume, habitude,
actes volontaires.


II. - Étude de soi-même (introspection).

 

A) L'introspection constitue déjà un état psychologique particulier, incompatible avec d'autres états psychologiques.

1) avec la contemplation du monde (astronomie, physique) et avec la spéculation théorique (raisonnement mathématique).

2) avec l'action, tout au moins avec l'action volontaire, car certains actes machinaux n'excluent pas l'observation de soi. Mais toutes les actions qui réclament de l'attention (sport, art, travail) sont incompatibles avec l'introspection. Par exemple, les actions volontaires des héros de Corneille sont incompatibles avec l'introspection : si Rodrigue avait analysé son état d'âme après qu'il eut appris l'insulte faite à son père, il n'aurait vu dans son âme que le désespoir, et n'aurait pas agi.

3) avec une émotion très vive.

Exemple :   le « coup de foudre » dans Phèdre.

                  la peur, la joie extrême, la colère...

 

En somme, la pensée, l'action, l'émotion excluent l’examen de soi. Toutes les fois que, dans la vie, on a une attitude active ou qu'on subit violemment, on ne peut penser à soi.

Conclusion : Comme presque tout échappe à l'observation de soi, on ne peut tirer de l'introspection des conclusions générales. Il est normal que l'introspection aboutisse à noter dans la pensée humaine surtout son côté passif (exemple d'Amiel). Par le fait qu'on s'observe on se change, et on se change en mal puisqu’on empêche de fonctionner ce qu’il y a de plus précieux en nous.

B) Maintenant que nous avons limité l’introspection, examinons-la en elle-même.

L'objet de l'introspection ne peut donc être que les états de l'âme, et encore en excluant les émotions violentes.

Or, une expérience nous montrera que l'introspection poussée jusqu'au bout et appliquée au moment présent détruit son propre objet : en effet, si on essaie de s'observer au moment présent, on ne trouve en soi que l'état qui consiste à s'observer.* L'introspection ne peut donc porter que sur des états d'âme passés, et ceci détruit sa valeur objective, car on peut se tromper sur l'état d'âme où l'on s'est trouvé à un moment précis de sa vie. (Par exemple, quand on éprouve beaucoup d'affection pour quelqu'un on peut oublier que la première impression a été l'antipathie.) Les émotions passées ne sont nulle part si elles ne se sont pas transformées en actions.

L'objet même de l'introspection s'évanouit :

Après examen des deux méthodes employées en psychologie nous voyons donc que :

1 - si nous examinons les autres, nous sommes incapables de déterminer la nature de leurs actes.

Il - si on veut tourner sa pensée vers soi on n'aperçoit plus que sa propre pensée.

Quelle solution adopter ?

Les philosophes en ont trouvé plusieurs. Notons !

1) La psychologie du comportement, ou « behaviourisme » [20]  (Watson) : tout est ramené sur le plan du simple réflexe. Cette solution consiste à dire : nous ne découvrons pas l'âme, elle n'existe pas. 

2) La psychologie de l'intuition (Bergson)

Si nous ne pouvons pas arriver à penser nos propres états d'âme, si nous avons cette impression de vide, c'est que l'intelligence est un moyen insuffisant. Il faut se servir de l'intuition. L'intelligence a un but social et pratique, mais ne nous permet pas de descendre dans notre nature profonde. Pour saisir la pensée, il faut donc se débarrasser de l'intelligence.

Dans la première solution, il y a suppression de l'âme et dans la seconde, suppression de l'intelligence pour l'étude de l'âme. Pour le premier de ces philosophes il n'y a que des états du corps et pas d'états d'âme. Pour Bergson, il ne s'agit pas de connaître les états d'âme, il faut les vivre. Ces deux théories sont corrélatives : elles suppriment toutes les deux un des termes de la contradiction à laquelle on aboutit : la première n'est pas psychologique, la seconde n'est pas scientifique.


II.    Le réflexe [21] étude du corps

Nous pouvons maintenant tracer le plan général de toute notre étude :

 

I - Part du corps dans

1)    l'action

2)    le sentiment

3)    la pensée.

 

 

II - Part de l'esprit dans :

1)    la pensée

2)    le sentiment

3)    l'action.


III.    L'instinct [25]

Théorie de Bergson :

Il expose les deux manières de voir la vie, selon qu'on est mécaniste ou finaliste. Mais ces deux explications sont insuffisantes selon Bergson, parce qu'elles considèrent toutes les deux la vie du dehors et non du dedans. Il se sert de comparaisons : courbe AB tracée par la main, limaille de fer qui prend la forme de la main. (L'élan vital, dans l'Évolution créatrice.) Dans aucun de ces exemples le mécaniste et le finaliste ne voient la chose du dedans. Il en est de même dans la vie : si on la considère [27] du dedans, on voit un « mouvement » un « élan vital » - d'où perfection dans les instincts. Darwin était un fervent rationaliste ; il a cherché autre chose.

Si l'animal n'était pas adapté il mourrait ; un animal mort n'est plus un animal. - Darwin pense donc que l'adaptation fait partie de l'animal. Il ne s'agit donc que de savoir comment il se fait qu'il y ait une bonne adaptation.

L'idée fondamentale de l'élimination des êtres non adaptés est le commencement d'une méthode rationaliste (idée déjà trouvée chez les anciens). Mais Darwin a fait intervenir autre chose : la concurrence vitale (le degré d'adaptation dépend du degré d'adaptation des autres). - Donc, grâce à la concurrence vitale, ce sont les moins aptes, et pas seulement les non aptes, qui sont éliminés. L'animal le mieux adapté a des enfants ; parmi ces enfants, ceux qui survivent sont les mieux adaptés et ceux-ci sont mieux adaptés à l'animal : il y a donc un progrès mécanique, purement apparent, qui vient de ce que tout ce qui ne suit pas le sens du progrès est brutalement éliminé. La proportion des êtres éliminés est naturellement considérable, le degré de perfection dans l'adaptation de ceux qui restent est donc très élevé. Il ne reste que les êtres qui ont des instincts, et des instincts perfectionnés.

 

Donc :

1)  variation spontanée

2)  lutte pour la vie

3)  sélection naturelle.

 

Dans l'étude de l'instinct il faut tenir compte de la liaison entre la structure et l'instinct. « Nous ne saurions dire où l'organisation finit et où l'instinct commence. » (Bergson.)

[28]

Exemples : le poussin qui brise sa coquille, l'oiseau qui fait son nid. Il est souvent difficile de distinguer l'instinct de la structure. Entre le fait de digérer et celui de faire son nid, il y a chez l'oiseau une série de, faits intermédiaires entre la fonction purement organique et l'instinct. Nulle part il n'y a de séparation bien tranchée.

Par exemple, le vol des oiseaux est-il une fonction organique ou un instinct ?

De même, il n'y a qu'une différence de degré entre le frémissement des oreilles d'un cheval et une fuite au galop. Or, si le cheval fuit devant un danger on dira qu'il le fait instinctivement ; s'il frémit simplement des oreilles, on dira que cela vient d'une structure organique. « On peut dire à volonté que l'instinct organise les instruments dont il va se servir ou que l'organisation se prolonge dans l'instinct qui a déterminé l'organe. » (Bergson).

(Attitude de Bergson : il adopterait plutôt la première formule, puisque l'organisation et l’instinct sont pour lui deux manifestations de l'élan vital, mais que l'instinct est mouvement, tandis que l'organisation est une chose.)

L'instinct donne l'apparence d'une connaissance limitée à un seul objet (centre nerveux pour le sphex, propriétés de l'hexagone pour les abeilles). Donc, l'instinct ne peut être une connaissance, puisque la connaissance est essentiellement générale.


IV.    Rôle du corps dans les actes [29]

Les réflexes conditionnés jouent un grand rôle dans notre vie (coutumes, traditions de famille, même pour des choses minimes comme la marque d'un produit). On peut se poser la question : les idées morales essentielles, comme celle du mensonge, ne sont-elles pas des réflexes ? Chaque mot est pour chaque homme un réflexe conditionne.

Le travail est fondé sur les réflexes conditionnés un maçon est, par exemple, attiré par un mur à moitié fait, un pianiste par un piano. D'autre part, la société a des tas de moyens pour créer des réflexes conditionnés : les notes, les places, les décorations.

En somme, il est impossible d'affirmer du dehors que tel acte est autre chose qu'un réflexe.

L'instinct d'imitation est également un facteur important dans les actions humaines.

V.    Rôle du corps dans le sentiment [30]

2) Il s'agit maintenant d'examiner la nature même du sentiment.

Toute émotion violente s'accompagne de phénomènes physiques (évanouissement, larmes). On peut dire, ou que ces signes physiques sont la traduction d'une émotion morale, ou que les signes physiques constituent le sentiment lui-même.

Formule de William James : « On ne fuit pas parce qu'on a peur, on a peur parce qu'on fuit. »


VI.    Rôle du corps dans la pensée [34]

Il y a deux phénomènes qui constituent la marque du corps sur la pensée : l'imagination et l'habitude (= mémoire, quand on la rapporte à la pensée).

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Analyse du souvenir d'une sensation prise comme qualité pure (par exemple, bleu du ciel qu'on regarde en rêvant, note d'un gros violon). Nous essayons toujours : 1) de reproduire ou de retrouver dans le monde quelque chose de semblable à la sensation passée ; 2) de reproduire aussi fidèlement que possible la réaction produite en nous par la sensation. Quant à la sensation elle-même, elle est impossible à penser autrement qu'en la ressentant effectivement. Une sensation passée ou à venir n'est donc absolument rien et, par suite, les sensations n'ayant de sens que par rapport au moment présent, elles ne contiennent aucun écoulement de temps et ne nous donnent pas l'idée de temps : Il nous est difficile de croire qu'elles ne nous donnent pas l'idée de temps parce qu'elles contiennent une certaine durée. Mais, ici, il faut rappeler l'analyse de Bergson et sa distinction entre le temps et la durée. Le temps est quelque chose d'homogène et d'indéfini ; la durée est un simple [43] caractère de la qualité d'une sensation. Si nous avons l’impression de durée pour la sensation, cela signifie simplement que les sensations ne se produisent pas d'une manière isolée : il y a continuité, fusion entre les sensations. La durée des sensations ne signifie pas qu'elles contiennent un temps. Au contraire, il est impossible de limiter les sensations au moment présent ; dire que les sensations se limitent au moment présent serait les placer encore dans le temps.

B) LA PERCEPTION

II. - Le rôle de la mémoire dans la perception.

Le souvenir : Dans le souvenir, on place l'objet dans le temps, tandis que la mémoire n'est constituée que par des traces du passé, sans qu'on rapporte l'objet à un moment précis du passé.

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Bergson : « La mémoire qui ne fait qu'appliquer au présent les traces du passé (leçon apprise par cœur) a tous les caractères d'une habitude. Le souvenir d'un événement que l'on situe dans le passé n’a aucun des caractères de l'habitude » (l'événement est unique et ne peut être répété). Le souvenir [54] a du rapport avec le sentiment, non avec l'utilité (par exemple, on se rappellerait les dates de la biographie d'un héros qu'on aime plus facilement que des dates historiques utiles pour un examen). Et, pourtant, nous avions dit que les états d'âme ne laissaient aucune trace en nous. Cette contradiction n'en est pas réellement une. Par exemple, supposons qu'à un moment une perspective intellectuelle se soit ouverte devant nous : à ce moment-là, nous sommes tendus vers l'avenir (ce fait se produit très souvent au moment de l'adolescence découverte d'un art, etc...).

Bergson rapporte la mémoire automatique au corps seul et les images-souvenirs à la pensée seule. Le principal caractère du souvenir est d'être parfait tout de suite, le temps ne peut rien y ajouter, et ne peut même que l'effacer. Au contraire, une leçon, par exemple, sera mieux sue si elle est répétée. La mémoire mécanique a cela de propre qu'elle est sous l'influence de la volonté, tandis que le souvenir est involontaire. Le souvenir appartient au passé. La pensée du passé comme telle semble irréductible au réflexe.

 

Théorie de Bergson : Existence d'un inconscient qui est le magasin des souvenirs. Mais nous ne pouvons pas penser tous nos souvenirs à la fois ; par exemple, nous ne pouvons penser en même temps un moment de colère et un moment de sérénité, et cela parce que les attitudes présentes du corps correspondant à ces sentiments s'excluraient l'une l'autre. Le corps agirait négativement. À chaque instant, pénètrent dans notre âme tous les souvenirs que n'exclurait pas l'attitude du corps. Les souvenirs deviennent conscients au moment où ils sont joués par le corps.

D) LE LANGAGE

I. - Le langage comme moyen de se créer des réflexes conditionnés :

Par le langage, chaque être subit (comme le chien...) et produit à la fois (comme Pavlov...) les réflexes conditionnés. D'où :

a) Mémoire : grâce au langage, on se lait Penser à telle ou telle chose. (Exemple, déjà cité, du prisonnier seul dans sa cellule qui veut lutter contre l'oubli des êtres chers, et écrit leurs noms sur les murs de la prison pour être sûr de se créer des réflexes conditionnés), (on se répète un mot, une phrase..., on commémore les morts...).

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Les deux prises sur le monde

 

A) Le langage nous donne tout : passé, avenir, lointain, proche, absent, présent, imaginaire, sphère céleste, atome.... mais seulement par des symboles.

B) L'action (mouvements du corps) nous donne un pouvoir réel, mais seulement sur ce qui est présent, proche de la dimension du corps, en rapport avec les besoins.

La question de savoir s'il faut donner toute la part au langage, ou toute la part à l'action, ou s'il faut combiner les deux, est d'une importance capitale.

La morale dépend de cette question.

La connaissance doit-elle consister dans la subordination des principes au résultat ? (pragmatisme) C'est une seule et même question qu'il s'agit de résoudre dans ces deux cas.

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IV. - Pour conclure sur le langage, il y aurait lieu d'examiner l'influence que la société exerce sur l'individu par le langage :

 

1) Cette influence s'exerce tout d'abord par le seul fait que le langage existe.

Il faut dire que la société n'est pas un ensemble d'individus ; l'individu est quelque chose qui vient après la société, qui existe par la société il est la société plus autre chose. L'ordre est société, individu. L'individu n'existe que par la société, et la société tire sa valeur de l'individu.

2) Ensuite, c'est par les caractères déterminés de tel ou tel langage que la société exerce son influence. Par exemple, le grec et le français sont des langues analytiques qui sont propres au raisonnement. En Angleterre, on ne peut pas citer un nom comme ceux de Montesquieu, Rousseau... [79] mais l'anglais est un admirable instrument pour la poésie. L'allemand est une langue qui favorise les systèmes plus que les analyses (Kant).

3) Puis, il y a les mots.

Mots à plusieurs sens, comme

 

tête :

pensée (perdre la tête)
volonté (tenir tête)
commandement (être à la tête de)

valeur :

d'échange
valeur morale
courage réfléchi et voulu

propriété :

ce qu'on possède
caractères essentiels

fortune :

biens en argent
hasard

foyer :

Feu
famille
origine d'un mouvement (foyer de conspiration)

monde.

(en grec dans le texte) arrangement, ordre
univers
foule
réunions cérémonieuses

[80]

 

grâce :

harmonie naturelle dans l'attitude
faire grâce
rendre grâces
grâce divine

vue :

sens de la vue
paysage
vue de l'esprit, etc., etc...

Donc, le langage lui-même renferme déjà des pensées.

 

Il est une création naturelle de la société, il nous serait impossible d'inventer un mot de toutes pièces. (Quand on découvre de nouvelles choses dans le domaine scientifique, ces mots sont assez barbares, et dérivent d'ailleurs de racines grecques ou latines, ou du nom de l'inventeur.)

 4) Ainsi, grâce au langage, nous sommes baignés dans un milieu intellectuel. Il nous est impossible d'avoir des pensées qui ne soient pas en rapport avec toutes les pensées léguées par le langage. À mesure que nous exprimons un état de nous-mêmes, nous le faisons rentrer dans le domaine de tous les hommes. C'est pourquoi le langage est purificateur ; il est sain en ce sens qu'il exprime toutes les choses qui rongent intérieurement. Dès que cela est exprimé, cela devient quelque chose de général, d'humain, donc de surmontable.

Aristote : « La tragédie est une purification. »

Une fois que Goethe eut exprimé son désespoir dans Werther, cela est devenu une phase par où passent tous les êtres humains.

[81]

Tout ce qu'il y de fou en nous gagne a être exprimé, car on donne ainsi un caractère humain à ce qui nous sépare de l'humanité.

5) Inversement, grâce au langage, nous avons avec la pensée d'autrui le même rapport que si elle était nôtre. Il est impossible de recevoir une pensée sans la faire nôtre.

Il se crée ainsi un échange entre les pensées. Cet échange constitue la culture ; c'est pour cela qu'on appelle cette culture les « humanités ». Le langage crée la fraternité entre les hommes. Cela est surtout vrai pour les oeuvres, mais aussi pour les dictons populaires, les mythes (Bible, Mythologie grecque, Contes, Magie), les poèmes, les œuvres d'art. Tout cela établit entre les hommes une communauté, non seulement de pensées, mais aussi de sentiments. Tout le monde reconnaît dans Phèdre la jalousie, l'amour... Si, quand deux hommes se battent, l'un reconnaissait que la colère de l'autre est la même que la sienne, la dispute cesserait.

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LE RAISONNEMFNT

En résumé

La vertu du tableau noir vient de ce que nous [88] supprimons ainsi les accidents, et de ce que nous ne sommes donc pas pressés par le temps. En dehors de la méthode, la géométrie contient des traces de mouvement.

En tant qu'elle contient des traces de mouvement, l'imagination joue un rôle.

À ce sujet, on peut distinguer trois manières de faire des mathématiques  

1) L'imagination peut précéder le langage :

On dit dans ce cas-là qu'on a trouvé la solution intuitivement.

2) L'imagination peut accompagner le langage. On imagine pas à pas, méthodiquement, le problème, d'avoir l'impression d'une solution globale. L'imagination joue un rôle en ce sens qu'on imagine un mouvement, et que tout le problème, si compliqué qu'il soit, est réduit à une série de mouvements simples.

3) L'imagination peut être absente :

Dans ce cas, ce qui reste, c'est seulement le langage.

Dans les mathématiques, il n'y a réellement compréhension que dans le cas où il y a imagination, comme l'a bien vu Descartes.


Conclusion : À la recherche de l'esprit [95]

1) Nous avons vu que le langage est un instrument de dédoublement de l'homme entre un être actif et un être passif : a) création des réflexes conditionnés en soi ; b) examen de ses propres idées. Donc, nous trouvons en l'homme une dualité, deux éléments hétérogènes.

2) Nous avons vu, d'autre part, la notion de séries, qui nous donne le sens de l'infini, de la perfection.


Deuxième partie. Après la découverte de l'esprit [99]

Plan de la deuxième partie [99]
Section I : Après la découverte de l'esprit. [105]

A)    L’esprit. Ses caractères [105]
B)    Conscience. Inconscience. Degrés de conscience. [106]
C)    La personnalité [117]

La question se pose de deux manières :

1)  le moi dans la simultanéité.

2)  le moi dans le temps.

 

1. Le moi dans la simultanéité :

Il y a des cas où on a le sentiment simultané de deux personnalités.

Mais la première remarque à faire, c'est que, dès lors qu'on dit qu'on est deux, c'est qu'on est un, puisqu'il y a une seule conscience.

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2 L'identité dans le temps

On relie ce qu'on était à ce qu'on est par une suite de nécessités ; mais, comme on ne peut pas se penser soi-même comme un objet, on se représente un sujet d'hier analogue à celui d'aujourd'hui. L'amnésie n'entraîne pas la perte de conscience du « je ». On peut perdre conscience de soi-même en tant qu'objet, mais non en tant que sujet.

On peut distinguer trois espèces de conscience de soi.

a) Conscience de soi en tant que sujet

Dans ces moments-là, on remplit le monde. (Cf. Rousseau après un accident. « je naissais à la vie. »)

b) Conscience de soi en tant qu'objet :

On sait qu'on a un nom, une situation sociale, etc...

c) Conscience de soi qui est la synthèse des deux précédentes

C'est l'état normal.

[120]

Les états anormaux sont ceux dans lesquels on a conscience de soi seulement de la première manière, ou seulement de la deuxième,

Dans le premier cas, on perd la conscience de la limite de sa puissance, c'est pourquoi ce sentiment est délicieux. (Voir Rousseau.)

Dans le deuxième cas, on se regarde vivre sans prendre à soi plus d'intérêt qu'à un objet. La question de l'identité personnelle se pose vraiment en tant que nous avons conscience de nous à la fois comme sujet et comme objet.

Nous nous souvenons de nos manières d'être passées seulement en tant qu'elles ont été actives. Tout ce que nous subissons échappe à notre souvenir, et nous nous le rappelons seulement dans la mesure où le « subi » est un obstacle à notre action.

En résumé, aucun des faits qu'on peut alléguer sur les troubles de la personnalité, aucune lutte intérieure, aucune altération de souvenir ne brise l'unité en nous.


D)    Le jugement [121]
E)    Le raisonnement [126]

On distingue : le raisonnement analytique et le raisonnement synthétique.

Le raisonnement analytique n'a pas d'intérêt.

Le syllogisme en fournit un exemple.

Il fonctionne par substitution (étant bien entendu qu'on ne peut pas substituer le sujet à l'attribut, on inversement).

Au moyen âge, on cultivait beaucoup ce genre de raisonnement. Aussi, il n'y a eu alors aucun progrès théorique.

Le raisonnement synthétique, lui, est une construction. Il comprend : - la déduction - l'induction - le raisonnement par analogie. On peut ajouter l'élaboration d'hypothèses. Voyons d'abord rapidement en quoi consistent ces modes de raisonnement, puis nous en ferons une analyse plus détaillée.

Les déductions sont des raisonnements synthétiques a priori qui s'appuient tous sur l'espace et sur le temps (Kant) : toujours sur le temps et parfois sur l'espace.

L'induction peut être considérée comme une application du principe : « Les liaisons qui se répètent [127] souvent peuvent être considérées comme constantes. » Dans l'induction, il y a un facteur purement mécanique, l'habitude, mais aussi on suppose que la constance est le signe de la nécessité. Puisque cette nécessité, nous ne l'avons pas constatée, mais supposée, nous sommes renvoyés à une élaboration d'hypothèses

Section II : Sociologie [157]

I.    Comment il faut la concevoir [157]
II.    L’oppression sociale dans l’histoire [163]
III.    Le fonctionnement de la vie économique [173]
IV.    État de chose actuel [187]
V.    Diverses conceptions de l’État [191]
VI.    Relations internationales [203]
VIII.    Conclusion sur les rapports de l’individu avec la société [207]


Troisième partie. Les fondements de la morale [209]

Plan de la troisième partie [209]
I.    Morale [211]]
II.    Psychologie du sentiment esthétique [237]
III.    Plans divers [245]

1.    La connaissance de soi. [245]

Première partie : À la recherche du « moi ».

 

a) Commencer par quelques lignes sur ce qu'il y a de plus grossier : le caractère. C'est la manière dont les autres nous jugent.

[247]

b) L'introspection :

Au premier abord, il semble qu'elle nous livre tout : moi et non-moi. Cherchons ce qui est à moi, dans tout cela. Volonté ? Intelligence ? On ne peut pas les saisir. états affectifs ? C'est quelque chose de passif, et on ne peut saisir que les états affectifs passés, qui nous sont donc étrangers à un double titre.

Terminer par une fin de paragraphe sur « le temps et le moi ». Qu'y a-t-il de commun entre le moi d'aujourd'hui et le moi d'il y a un an, un mois, un jour, une heure ? (Exemples concrets.) Il y a une poussière de « moi » qui se succèdent d'instant en instant. Le terme de « moi » disparaît, il n'a aucun sens. Donc, le problème lui-même n'a pas de sens. Nous arrivons à la fin de cette première partie à cette conclusion t Le moi est un terme sans signification.

Deuxième partie : La pensée sans le « moi ».

Que perdons-nous en perdant le « moi » ?

Nous Perdons nos actes :

a) Nous ne pouvons nous rapporter les actes accomplis. Nous ne pouvons ni regretter nos actes, ni en être heureux, ni les considérer comme une garantie puisque ce que nous avons accompli maintes fois dans le passé nous est complètement étranger.

b) Nous ne pouvons même pas penser à diriger nos actes ; nos actes futurs ne sont pas à nous. Or, toutes les actions sont un rapport entre le présent et le passé. Tous les travaux humains sont faits en vue de l'avenir ; ils sont tous un pont entre le présent et l'avenir.

c) La notion même d'action disparaît donc, car [248] une action est une chose qui dure dans le temps, une suite d'attitudes coordonnées dans le temps. Donc, non seulement nos actions ne sont pas à nous, mais elles n'existent pas, elles s'évanouissent en même temps que le « moi ».

2º) Nous perdons nos pensées :

a) Nous perdons toutes les pensées qui ont rapport au « moi ».

b) Nous perdons toutes nos pensées, car toutes les pensées ont en réalité je pour sujet.

Kant : « Ce n'est que parce que je puis saisir en une seule conscience le divers des représentations que je les nomme toutes mes représentations, car, sans cela, j'aurais un « moi » aussi divers et d'autant de couleurs qu'il y a de représentations dont j'ai conscience... »

L'unité synthétique de la conscience est donc une condition objective de toute connaissance. Non seulement j'en ai besoin pour connaître un objet, mais il faut que je lui soumette toute intuition sensible (sensation) pour qu'elle devienne pour moi un objet. »

Toute pensée implique une liaison, et c'est toujours le « je » qui opère la liaison.

Cela n'a aucun sens de dire « les murs sont gris » s'ils ne sont gris pour personne.

C'est le moment, dans la dissertation, du « coup de théâtre ».

C'est, en effet, le sujet qui doute ainsi de soi, et cette négation de toute pensée est une de ses pensées.

Troisième partie : le « je » et le « moi ».

Le « je » n'est dans aucune affection ni aucune action, etc..., et pourtant toute affection, toute [249] action, etc.... le suppose. Le pharisien confond le « je » avec le « moi » ; le pécheur ne les confond pas, le repentir élève au-dessus du plan de l'action. Donc :

1) Tout ce que nous connaissons positivement de nous-mêmes n'est qu'apparence (actions – affections - pensées).

2) Cela même constitue déjà une connaissance négative de notre être (du sujet). Cela montre que la formule de Socrate a un sens. Pour lui, la coupure entre le « je » et le « moi » serait le but final de toute l'existence.

Vérifions cela

a) Pour les pensées : On ne peut juger une pensée que si on l'éloigne. Le doute consiste à couper le sujet pensant de ses propres pensées qu'il peut ainsi examiner (quand on se confond avec une pensée on est perdu).

Donc, pour les pensées, « connais-toi toi-même » signifie : « Ne te confonds pas avec tes pensées. »

Par exemple, le mathématicien se perd souvent dans ses propres théorèmes, formules, etc...

La science actuelle arrive à être privée de conscience.

b) Dans le domaine du sentiment :

Il faut se détacher de ses propres affections.

Exemple de Turenne « Tu trembles, carcasse... »

Formule du Phédon « L'âme, avec ses propres désirs, ses propres craintes, ses propres colères, dialogue comme avec des choses étrangères. »

Le pardon est un acte qui consiste à se séparer de sa propre haine ou rancune.

c) Dans le champ de l'action :

Séparer le je du moi dans les actions, cela [250] consiste à juger ses propres actions, à ne jamais se perdre dans l'action.

Il faut considérer ses actions non plus par rapport à soi, mais objectivement.

Exemple : Un voleur considère un vol comme un enrichissement ; sa faute consiste à ne voir son acte que par rapport à lui 

Conclusion :

Dans toutes les circonstances, être un homme, c'est savoir séparer le « je » et le « moi ». Ce travail doit se faire sans cesse. Socrate a concilié Socrate et la physique en se servant de la physique pour se connaître lui-même.


2.    L’amour de la vérité. [250]
3.    Le sacrifice. [252]
4.    Philosophie et métaphysique. [253]
5.    La relativité de la connaissance. [253]
6.    L’erreur. [254]
7.    Le temps. [255]
8.    Intuition et déduction. [258]
9.    L’introspection peut-elle nous permettre de distinguer entre les actes volontaires et les actes non volontaires ? [261]]
10.    L’attention. [264]
11.    La volonté dans la vie affective. [266]
12.    Rôle de la pensée dans la vie affective. [267]
13.    L’imagination dans la création littéraire et dans la pensée scienti-fique. [270]
14.    Le courage. [271]
15.    Le suicide. [272]
16.    Justice et charité. [275]
17.    Les idées abstraites. [275]
18.    Bacon. [276]
19.    Platon. [279]


Appendice. La pesanteur et la grâce et de La connaissance surnaturelle. [287]

I.    Le sentiment de l’existence. La nécessité. Le réel, vérité et amour. [287]
II.    Détachement. Le bien insaisissable. Le «vide» et la grâce. [291]
III.    Au-delà de la volonté : attention, attente, humilité. [294]
IV.    Intériorité de la vertu et de Dieu. [297]
V.    L’universel et le particulier. [298]
VI.    Le temps (Cf. Cours pp. 255-256). [299]
VII.    La mathématique (Cf. Cours pp. 137, 143) [300]
VIII.    Pureté [301]
IX.    La beauté (Cf. Cours p. 237, 260) [301]
X.    Le corps instrument de salut [302]
XI.    Le «collectif» (Cf. Cours p. 283) [304]
XII.    Points de vue de morale sociale [304]
XIII.    Les monstres intérieurs et la responsabilité des pensées [305]