mercredi 11 mars 2026

Oeuvres - Sylvia Plath

 Oeuvres - Sylvia Plath

Journaux 

Ce que je redoute le plus, je crois, c’est la mort de l’imagination. Quand dehors le ciel est tout simplement rose et les toits tout simplement noirs : cette disposition photographique de l’esprit, qui paradoxalement dit la vérité sur le monde, mais une vérité sans valeur. Ce que je désire, c’est une pensée synthétique, une force «constructive», qui pousse avec fertilité et fabrique ses propres mondes avec plus d’inventivité que Dieu. Si je ne bouge pas et si je ne fais rien, le monde continue de battre comme un tambour mal tendu, dépourvu de sens. Il faut bouger, travailler, fabriquer des rêves vers lesquels aller. La pauvreté d’un monde sans rêves est inimaginable tant elle est affreuse. C’est cette folie-là qui est la pire. L’autre, celle avec des visions et des hallucinations, serait un soulagement, dans la manière de Jérôme Bosch. J’écoute toujours les pas qui montent dans l’escalier, et je les hais s’ils ne sont pas pour moi.

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 À propos de l’Écriture. Voici comment fonctionne l’enchaînement logique de mes peurs: je veux écrire des histoires et des poèmes et un roman, et être la femme de Ted et la mère de nos enfants. Je veux que Ted écrive comme il veut et vive où il veut, et soit mon mari et le père de nos enfants.

Nous n’arrivons pas actuellement, et peut-être n’arriverons jamais, à gagner notre vie en écrivant, ce qui est le seul métier dont nous voulions. Comment gagner de l’argent sans sacrifier notre temps et notre énergie, et nuire à notre travail?

Mais il y a pire : et si notre travail n’était pas assez bon ? Nous essuyons des refus. N’est-ce pas la manière qu’a le monde de nous dire que nous avons tort d’essayer d’être des écrivains? Comment être sûr qu’un travail ardu aujourd’hui et un développement à venir nous permettront de dépasser la médiocrité ? Et n’est-ce pas la manière dont le monde prend sa revanche sur notre prétention ? Impossible de répondre tant que nous n’aurons pas travaillé, écrit Aucune garantie d’obtenir un Diplôme d’Écrivain. Peut-être les mères et les hommes d’affaires avaient-ils raison après tout? Et aurions-nous dû éviter ces questions déstabilisantes, et prendre des emplois fixes pour assurer un bon avenir à nos gamins ?

Peut-être, si nous avons envie de passer notre vie dans l’amertume. Et de nous dire avec regret : Quel écrivain j’aurais pu être, si seulement... Si seulement j’avais eu le cran d’essayer, de travailler, et d’assumer toute l’insécurité qu’impliquaient cette tentative et ce travail.

Écrire est un acte religieux, une manière d’ordonner, corriger, réapprendre et réaimer les gens et le monde, tels qu’ils sont et pourraient être. Créer une forme qui ne se perd pas, contrairement à un jour de dactylographie ou d’enseignement Le texte écrit reste, voyageant de son côté dans le monde. Des gens le lisent et réagissent comme face à une personne, une philosophie ou une religion, ou encore une fleur : ils aiment ou non. Cela les aide ou ne les aide pas. On a le sentiment de rendre la vie plus intense - on donne plus, on scrute, interroge, regarde et apprend, on crée cette forme, et on reçoit plus en retour: monstres, réponses, couleur et ligne, connaissance. On le fait d’abord pour la chose en soi. Si cela rapporte de l’argent, très bien. On ne le fait pas d’abord pour l’argent, on ne s’assied pas à sa machine à écrire pour l’argent. Non qu’on le refuse. C’est vraiment le rêve quand une profession vous assure la subsistance. Avec l’écriture, c’est très aléatoire. Comment vivre dans une telle insécurité ? Et, bien pire, avec de temps en temps des passages à vide, ou des pertes de foi en l’écriture elle-même? Comment vivre avec ça?

Bien pire encore que tout cela, le pire absolu serait de vivre sans écrire. La question est donc comment vivre avec le moindre mal et le minimiser.

La mission du bibliothécaire - José Ortega y Gasset

La mission du bibliothécaire - José Ortega y Gasset
 
LA NOUVELLE MISSION
 Le livre est ainsi devenu un besoin pour nos sociétés, un besoin de facilité, un instrument vertueux. Mais imaginez que cet instrument facilitateur de l’existence se transforme en une nouvelle difficulté. Imaginez qu’il se retourne contre l’homme, devienne indocile, insoumis et aux conséquences morbides imprévues. Il n’en restera pas moins nécessaire pour résoudre le problème à l’origine de son invention. C’est justement par ce caractère indispensable qu’il ajoutera à notre vie une nouvelle angoisse inattendue. Il n’était avant cela pour nous qu’une facilité et, par conséquent, qu’un facteur positif. Revêtant à présent un aspect négatif, ses rapports avec nous se compliquent.
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Nous vivons aujourd’hui un moment emblématique. L’économie, la technique, toutes les facilités que l’homme a inventées, l’assiègent et menacent de l’étrangler. Les sciences, qui ont connu un essor fabuleux, se sont multipliées et spécialisées, dépassent nos capacités d’assimilation, elles nous angoissent, nous oppriment, se propagent comme autant de fléaux. L’homme risque de devenir l’esclave de ses sciences. L’étude n’est plus l’otium, la scholè, comme au temps de la Grèce antique, elle submerge déjà nos vies et outrepasse ses limites. La révolte de ces créations humaines contre leur créateur est désormais imminente. L’homme, au lieu d’étudier pour vivre, devra vivre pour étudier.
Cette situation s’est déjà présentée à plusieurs reprises dans l’histoire. L’homme se noie alors dans sa propre richesse, et sa culture, qui prolifèrent autour de lui comme une végétation tropicale jusqu’à l’étouffer.Les périodes qualifiées de crises historiques correspondent, en fin de compte, à ces moments de bascule. L’abondance nuit à l’homme ; si un excès de facilités, de possibilités, se présente à lui, il est incapable de choisir la plus adéquate et, croulant sous les possibles, perd le sens du nécessaire. L’aristocratie connaît, depuis la nuit des temps, le destin tragique de toujours finir par dégénérer, l’excès de ressources et de confort ayant atrophié son énergie.
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Voici donc le drame : le livre est encore indispensable à cet instant de l’histoire mais, devenu une menace pour l’homme, il est à son tour en danger.
Un besoin humain cesse d’être strictement positif et se charge simultanément d’aspects négatifs dès l’instant où il commence à sembler indispensable. Il n’est pas bon, en effet, qu’une chose soit rigoureusement indispensable, même si nous la possédons abondamment, et même si son usage et son profit ne présentent aucune difficulté nouvelle, car nous nous sentons asservis par cette impérieuse nécessité. Dans ce sens, une fois doublés d’un volet négatif, les besoins sociaux deviennent proprement des affaires d’État. Tout ce qui touche à l’État est ainsi triste et pénible, il est impossible de le débarrasser totalement de cet angoissant parfum d’hôpital, de caserne ou de prison.
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LE LIVRE EN TANT QUE CONFLIT
LES attributs du livre les plus négatifs que nous percevons aujourd’hui sont les suivants :
1. Il y a déjà trop de livres. Même en diminuant drastiquement le nombre de sujets sur lesquels chaque homme dirige son attention, la quantité de livres à avaler est si importante qu’elle dépasse à la fois le temps qu’il peut y consacrer et sa capacité d’assimilation. Le simple travail de s’orienter dans la bibliographie d’un sujet représente aujourd’hui, pour un auteur, un effort considérable, fait la plupart du temps en pure perte car, une fois réalisé, il découvre qu’il est incapable d’en lire chaque ouvrage. Ceci l’amène à lire vite, mal, et lui laisse une impression d’impuissance et de déroute, qui, en fin de compte, se transforme en scepticisme envers son œuvre personnelle.
Si chaque nouvelle génération continue à accumuler du papier imprimé dans la même proportion que les précédentes, l’excès de livres risque d’être vraiment terrifiant. La culture, qui avait libéré l’homme de sa forêt primitive, le propulse de nouveau dans une forêt, de livres cette fois-ci, non moins confuse et étouffante.
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L’histoire écrite demain ne survolera plus aussi légèrement époques et siècles. Elle articulera le passé en de très brèves étapes de nature organique, en générations, et essaiera de définir très rigoureusement la structure de la vie humaine à chacune de ces étapes. Elle ne se contentera pas de souligner telles ou telles œuvres, qualifiées arbitrairement de “représentatives”, mais aura besoin de lire réellement, effectivement, tous les livres d’un temps déterminé, devra en établir la filiation et formuler ce qui s’apparente pour moi au cycle de vie, à une “statistique des idées”, afin de préciser rigoureusement la date de naissance de chaque idée, son mode d’expansion, sa durée exacte de “validité” collective, l’heure de son déclin, de sa pétrification en simple lieu commun, et enfin le moment de sa disparition derrière l’horizon du temps historique.
On ne pourra mener à bien cette tâche considérable si le bibliothécaire ne s’efforce pas de réduire la difficulté, selon les moyens dont il dispose, et d’épargner utilement les efforts des hommes dont la triste mission est, et doit être, de lire une multitude de livres, le plus de livres possibles : le naturaliste, le médecin, le philologue, l’historien. Il faut que la constitution d’une bibliographie raisonnable et ciblée cesse d’être un problème pour l’auteur. L’impossibilité actuelle apparaît incompatible avec les prodiges permis par notre époque. Économiser nos efforts mentaux est désormais une urgence. Nous avons donc besoin d’innovation bibliographique, d’automatisme rigoureux. Grâce à cette technique, le labeur commencé par votre profession voici quelques siècles, sous la forme du catalogage, atteindra son acmé.
 
QU’EST-CE QU’UN LIVRE ?
 Ce type de discours est le seul à pouvoir exiger sa conservation et, par conséquent, pouvoir exiger d’être écrit. Il est absurde de conserver notre phrase quotidienne, “où sont les clés ?”, qu’une urgence transitoire avait pu motiver. Placarder sur un panneau public l’impératif municipal “Tenez votre gauche” a déjà davantage de sens, tout comme, de manière générale, écrire les lois pour qu’elles soient connues de tous et puissent produire les conséquences sociales attendues. Cela ne signifie pas pour autant que la loi mérite en soi, simplement parce qu’elle a été écrite, d’être conservée.
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 À défaut de procéder ainsi, lire beaucoup et penser peu transforment le livre en un instrument terriblement efficace de falsification de la vie humaine : “Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes... Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants.” (275 a. C.) Ainsi parlait Platon voici vingt-trois siècles.
 
 

Le monopole de la vertu - Catherine Liu

Le monopole de la vertu - Catherine Liu

 

NOTE LIMINAIRE DES TRADUCTEURS

LA  notion de Professional Managerial Class utilisée par Catherine Liu ne correspond pas à une classe sociale présente dans le vocabulaire sociologique français. (#jenote voir remarque de Mike David Géo de la domination) Ce concept, forgé par John et Barbara Ehrenreich en 1977 , désigne une classe supérieure de travailleurs intellectuels salariés et diplômés, mais qui ne possèdent pas les moyens de production. En termes démographiques, cette classe renvoie peu ou prou aux “Cadres et professions intellectuelles supérieures” ( CPIS ) dans la nomenclature des professions et des catégories socioprofessionnelles de l’ INSEE .

Dans un entretien où elle revient sur la genèse de ce concept, Barbara Ehrenreich explique qu’il reflète la division entre travail “intellectuel” et travail “manuel”, tout en permettant de distinguer les personnes dont le travail consiste à dire aux autres ce qu’ils doivent faire – les professions “managériales” – et celles dont le métier consiste à appliquer leurs directives. L’appartenance à cette classe est notamment déterminée par la formation universitaire, un critère particulièrement discriminant pour les travailleurs américains, tant sur le plan de la rémunération que du statut social ; ce découpage ne peut qu’imparfaitement s’appliquer à la société française. Enfin, au sein de la gauche américaine, l’utilisation de l’expression “ PMC ” s’inscrit dans un débat politique entre la tendance socialiste représentée par Bernie Sanders et la tendance centriste représentée par Hillary Clinton et Joe Biden.

Le choix a ici été fait de reprendre la dénomination de l’ INSEE ( CPIS ), tout en conservant le terme de “classe managériale” afin d’évoquer l’idéologie et les intérêts qui unissent ce groupe social hétérogène.

Introduction

  Le but de ma critique, c’est que nous puissions revenir à une politique et à des mesures véritablement socialistes ; ces politiques, marginalisées par les figures de proue de la pensée des CPIS , ont gagné en visibilité lors des campagnes présidentielles mémorables de Bernie Sanders en 2016 et 2020

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 Tandis que chez Siegfried Kracauer et C. Wright Mills, les cols blancs étaient des employés épargnés par les tâches physiques travaillant dans la vente ou dans des bureaux, la classe managériale se compose pour les Ehrenreich de professionnels diplômés détachés de leurs racines sociales, tels que les créatifs de l’industrie de la culture, les journalistes, les ingénieurs informaticiens, les scientifiques, les professeurs d’Université, les médecins, les banquiers et les avocats, qui occupent tous d’importants postes de direction ou d’encadrement au sein de grandes organisations. Dans les années 1960 , Robert McNamara, grand avocat de la guerre du Viêt Nam, représentait clairement l’ennemi du progrès pour les jeunes membres de la classe managériale : ils voyaient en McNamara un impitoyable criminel, alors qu’il n’était rien d’autre qu’un membre de leur classe ayant atteint une position élevée. Aujourd’hui, les CPIS s’habillent peut-être de façon plus décontractée, mais cela ne les empêche pas d’orchestrer la destruction des existences et des moyens de subsistance des pauvres et des prolétaires américains de toute race, de tout genre et de toute orientation sexuelle, au nom de l’égalité des chances, de la concurrence, de l’austérité et de l’efficacité. Depuis les années 1970 , les élites managériales ont volontiers déserté les politiques de masse pour mieux reproduire la division sociale du travail et continuer à creuser le fossé entre ceux que le capitalisme tardif fait prospérer et ceux qui en pâtissent.

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Les élites managériales estiment qu’une personne de gauche est vouée à l’ascétisme et qu’elle sera responsable de toute forme de conflit social découlant d’inégalités destructrices. En répandant ces jugements à l’emporte-pièce sur la gauche, les CPIS défendent le capitalisme comme seul pourvoyeur de luxe et d’harmonie. Lorsque Gabriel Winant analyse le langage de la gauche comme un langage guerrier, ce n’est là qu’un exemple des tentatives du libéralisme pour museler son grand antagoniste : le socialiste qui s’en prend à la classe managériale. Ce que la gauche doit accepter, c’est qu’il ne peut y avoir de classe sociale sans antagonisme ni contradiction de classe. Je ne suis pas là pour livrer mon opinion personnelle sur la classe managériale dans l’espoir d’engager une discussion courtoise au sujet de nos divergences. J’écris cette critique afin d’identifier les politiques de monopole de la vertu qui, ancrées dans un contexte historique, manifestent ce refus de la part des CPIS d’adopter et de soutenir les changements sociopolitiques dont nous avons si urgemment besoin.

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  Le centrisme de la classe managériale est une idéologie puissante. Ses priorités en matière de recherche et d’innovation, établies dans une perspective de profit, sont de plus en plus façonnées par les intérêts des grandes entreprises, tandis que dans les humanités et les sciences sociales, des enseignants-chercheurs sont favorisés par les fondations privées pour leur mépris de l’exactitude historique ; sans parler du matérialisme historique. Les récompenses offertes par la classe dominante pour obéir à ses directives sont simplement trop belles. 

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  “TRANSGRESSER” LES FRONTIÈRES DES NORMES PROFESSIONNELLES 

 Lorsque Sokal révéla que son article était un canular visant à démontrer l’indigence des critères d’évaluation intellectuels et scientifiques au sein de la revue la plus en vue des cultural studies , les éditeurs réagirent avec condescendance, indignation et hostilité.

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  À l’instar d es économistes néolibéraux les plus visionnaires comme Alan Greenspan et sa guide suprême Ayn Rand, les théoriciens poststructuralistes des cultural studies n’avaient que mépris pour le carcan du consensus libéral établi après la Seconde Guerre mondiale.

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  LES CPIS FONT DES ENFANTS 

 

Winnicott avait une vision de la parentalité très élargie et non définie par le genre ; toutefois, par souci de concision, j’utiliserai son terme de “mère suffisamment bonne” pour parler de ses idées. En apprenant à s’occuper d’un enfant en bas âge, la “mère suffisamment bonne” aime son nourrisson mais va répondre à ses besoins de manière imparfaite. En ne répondant pas toujours immédiatement aux exigences du nourrisson, un parent suffisamment bon, quoique imparfait, s’adapte peu à peu à la capacité physique et émotionnelle croissante du nourrisson à supporter la frustration. Ces échecs sont nécessaires, ils sont la conséquence du fait que la mère est accaparée par d’autres tâches et représentent des opportunités pour l’enfant de développer une tolérance saine à la frustration ainsi qu’une première reconnaissance de soi et d’autrui.

Dans son introduction à  L’Enfant et sa famille , publié en 1964 , Winnicott écrit :

J’essaie d’attirer l’attention sur la contribution immense que la bonne mère normale apporte au début, avec l’aide de son mari, à l’individu et à la société, une contribution qu’elle apporte en se dévouant tout simplement à son bébé. On ne se rend peut-être pas compte de cette contribution de la mère dévouée, précisément à cause de son immensité. Mais si on l’admet, il en découle que tout homme ou toute femme en bonne santé, tout homme ou toute femme qui a le sentiment d’être une personne dans le monde et pour qui le monde signifie quelque chose, toute personne heureuse, doit infiniment à une femme. […] Le résultat de cette prise de conscience des faits […] ne sera pas de remercier ou même de louer. Le résultat sera une diminution de la peur en nous. Si notre société retarde le moment de la pleine reconnaissance de cette dépendance – qui est un fait historique au stade initial du développement de chaque individu – un blocage ne peut que subsister, à la fois envers le progrès et la régression, un blocage fondé sur la peur.

Dans ce passage, il est clair que, pour Winnicott, l’éducation des enfants en bas âge est un bien public et social auquel le parent contribue dès les premiers jours de l’enfant. Les parents prodiguent leur amour sans compter, ils sacrifient leur sommeil et leur libido au profit du nourrisson qui se trouve dans un état de dépendance ; leur générosité fournit à l’enfant un héritage inaliénable de sécurité et d’intrépidité, ce qui lui permettra de faire face au défi de grandir dans un monde plein d’incertitudes. En revanche, le parent stressé et dépossédé qui exige un remboursement ou bien calcule la dette d’un enfant est un parent qui insuffle de la peur et de l’angoisse, un état que notre monde actuel, caractérisé par l’austérité fiscale et le sadisme économique, ne connaît que trop bien.

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Contre le travail - Giuseppe Rensi

 Contre le travail - Giuseppe Rensi

 

“Travailler signifie : anéantir

le monde ou le maudire”.

Hegel, Dokumente zu Entwicklung,

Stuttgart, 1936.

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 TRAVAIL ET CONTEMPLATION

 . En revanche, la contemplation, l'oisiveté rêveuse représente, avec le jeu, l'activité particulière de l'homme en tant que tel la plus noble, son besoin le plus essentiel, ce qui caractérise la vie de son esprit. “Nous sommes trop affairés, trop encombrés, trop occupés, trop actifs ! Nous lisons trop ! Il faut savoir être oisifs. Dans l'inaction attentive et recueillie, notre âme efface ses plis. La rêverie, comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et pâlies par la chaleur du jour. En se jouant, elle accumule les matériaux pour l'avenir et les images pour le talent. La flânerie n'est pas seulement délicieuse; elle est utile. C'est un bain de santé qui rend vigueur et souplesse à tout l'être ; c'est le signe et la fête de la liberté.” Ainsi, Amiel, âme parmi les plus délicates du temps, revendique-t-il le caractère supérieurement humain de l'oisiveté contemplative par rapport au travail, en tant qu'elle est précisément, comme le jeu, liberté.

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 Comment lui faire entendre que consacrer ce court laps de temps à l'esclavage du travail soit chose morale et raisonnable, et comment ne pas voir que le devoir et le destin que lui assignent la rationalité, la spiritualité, son essence même, exigent au contraire qu'il exerce vis-à-vis des choses et envers lui-même la fonction contemplative ? C'est pourquoi Schlegel pensait à juste titre que l'homme ne peut se représenter son moi que dans la sainte passivité, d'où contempler le monde et la vie, et tenait la paresse pour l'unique éclat de divinité échu à l'homme. En vérité, notre civilisation, et sa morale, nous ont conduits à désapprendre l'oisiveté.

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 LES VALEURS NÉGATIVES DU TRAVAIL SUR LE PLAN SPIRITUEL AUGMENTENT À MESURE QUE SES FORMES SE DÉVELOPPENT

 Leopardi estime que la société “étroite” (complexe, enchaînée, conçue par une civilisation avancée comme la nôtre) détériore considérablement les conditions spirituelles de l'humanité et contredit la finalité même de la société, c'est-à-dire le bien commun ; seule est compatible avec cette finalité une société “très réduite et très ouverte” . Cette pensée concorde avec celle de Simmel selon laquelle “les qualités et les manières d'agir, par lesquelles le singulier, puisqu'il participe avec les autres, forme masse, se présentent comme de valeur inférieure” et trouve sa confirmation spécifique dans la question du travail.

LA VANITÉ DES RÉVOLUTIONS

  D'où l'incommensurable ânerie de la thèse de Georges Sorel , lequel, tandis qu'il prétend au réalisme, avec une nette dérivation du vieux socialisme utopiste français, se déclare sérieusement convaincu que, dans un régime de dictature prolétaire, on pourra, pour assurer la continuité et la productivité du travail, compter sur l'enthousiasme des ouvriers, analogue à celui des soldats français à la Révolution (qui toutefois ne dura que quelques années). 

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L'ÉTERNELLE NÉCESSITÉ DE L'ESCALVAGE

 Le travail est esclavage. La nécessité du travail est immuable. Par conséquent, l'esclavage est et sera et devra être immuable. Face à cette vérité, que l'esprit grec avait déjà clairement perçue et énoncée, il n'est pas d'issue.

 

L'Angoisse de l'ingénieur - Ernst Bloch

 L'Angoisse de l'ingénieur - Ernst Bloch

 

Ainsi met-il en place mille sécurités entièrement rationalisées pour ne pas avoir à rencontrer le nouveau d'une autre façon que l'habituel, ou sans autre protection. Même l'inventeur moderne, le pionnier de la technique, n'est pas vraiment un chevalier qui cherche l'aventure pour elle-même, avec ce qu'elle comporte de sauvages contrées et de dragons, devant lesquels le courage aurait à faire ses preuves.

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  Ce qui veut dire : l'inventeur en tant que bourgeois récent peut réagir contre l'aventurier chercheur qui est en lui ; sinon lors de son départ en expédition, du moins visiblement à sa première escapade réussie au pays des dangers.

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Francis Bacon a dit certes à bon droit, de la magie fabuleuse d'une époque reculée, qu'elle était à la magie naturelle, c'est-à-dire à la technique rationnelle, ce que sont les hauts faits de la Table ronde arthurienne à ceux de Charlemagne : les uns et les autres, après tout, étaient ici, même dérisoirement, comparables. 

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  La technique possède de la sorte dans son effet ultime une relation entièrement neuve, possiblement, avec la nature créatrice elle-même, entendue comme un “sujet-nature”, qu'il fallait jusqu'alors adjoindre par la pensée à la nature seulement d'après l'analogie avec le sujet-homme ou le sujet de l'histoire ; mais qui, malgré Bruno, Spinoza, ou Goethe, n'était pas saisissable. La métaphysique de la nature aussi devrait connaître encore son ultime concrétion par cette pénétration technique dans la natura naturans, par sa coopération avec cet être jusqu'à présent hypothétique. 

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LA TECHNOLOGIE ET LES APPARITIONS D'ESPRITS

  IL y a aujourd'hui bien de funestes choses à craindre. Mais l'horreur particulière que déclenche une apparition de fantôme est devenue rare. Peu de gens seulement peuvent se vanter d'une expérience à donner le frisson, aussi plaisante soit-elle à raconter. La vie, de la sorte, s'écoule rassurante, les exceptions se dissipent pour la plupart en apparences ou en tromperies. Même le reste sera plus fréquemment trouble qu'horrible.

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Hebel, les deux vagabonds

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 Nous avons dit que personne ne sait plus à quel point la nuit est noire. Cela n'empêche pas, toutefois, que la fantasmagorie d'autrefois continue à vivre, et ce, tel un écho, car les enfants la craignent et la redoutent encore et se trouvent plongés dans l'époque la plus ancienne. Leur effroi nocturne leur montre des doigts et des visages grimaçants à la fenêtre, la lumière électrique ne les chasse pas, c'est qu'ils ne sont pas dans la pièce. La créature humaine d'âge adulte est dans son corps, elle aussi, tellement pleine d'une angoisse de millions d'années devant l'invisible que les frissons d'un monde d'esprits, tout du moins, restent éveillables par les récits, le cas échéant par l'occultisme. Mais précisément : ce n'est rien de plus que les frissons et, significativement, ceux-ci aussi, dans la pure littérature qu'ils ont trouvée, remontent nécessairement à un environnement désuet. “Quand cessent les fantômes”, dit la préface du “Livre des fantômes” d'Appel et Laun au bon moment, à savoir en 1805, “alors commence leur histoire”. Même cette histoire, toutefois, présuppose encore un âge de la chandelle en partie conservé, à tout le moins d'une proximité remémorable, pour les choses parmi lesquelles elle se joue. C'est précisément à cette frontière que se situait, et ce d'une manière unique en son genre, le tournant du XVIIIe au XIXe siècle, exactement alors, et seulement alors, que s'épanouit aussi le véritable roman d'épouvante, réplique fort captivante de la fantasmagorie passée, genre littéraire qui accueillit en son sein, camelote mise à part, le “Visionnaire” de Schiller et le “Titan” de Jean Paul. 

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 LA DESTRUCTION SAUVAGE DU MYTHE PAR LA LUMIÈRE

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 LA RAISON DE L'IRRATIONNEL Psotface

 Dans Héritage de ce temps (1935), Ernst Bloch applique à l'actualité immédiate des années vingt et trente, les décalages négatifs-positifs de la conscience par rapport au processus historique en cours (de là aussi la formule d'une “dialectique à plusieurs strates” figurant la complexité d'une situation sans cesse évolutive). Les trois articles ou essais ici présentés relèvent de ce type d'intervention. Au demeurant, deux d'entre eux ont notoirement paru dans la presse du moment, avant d'être réunis avec d'autres sous le titre de “Verfremdungen” (distanciation ou plus exactement “étrangéisation”, si l'on suit le terme de “fremd”), dans la Bibliothek Suhrkamp, Frankfurt am Main, 1962. On les retrouve, ainsi que le troisième, datable de l'après-guerre, dans le volume ix des œuvres complètes, Suhrkamp Verlag, 1965. Ces trois textes réunis composent ce qu'on pourrait appeler les aventures et les mésaventures de la rationalité

technique, aujourd'hui plus que jamais à l'ordre du jour, quand elle s'empare d'une nature quantifiée de bout en bout en fonction des calculs d'un régime d'exploi­tation sans limite. “L'angoisse de l'ingé­nieur” (1929) – dont existe une première version datée de 1928 – prend sa source dans cet oubli de qualités premières qui équivaut à un certain nihilisme. “La technologie et les apparitions d'esprits” (1935) entend montrer que si l'électricité chasse les fantômes et les fantasmagories réfugiés dans les coins obscurs, la rationalité n'en a pas fini avec eux dès lors qu'ils hantent le for intérieur des humains, voués aux abîmes. Enfin, le troisième essai, passé par le feu de la Seconde Guerre mondiale, dialectise la question de l'élément mythique dans l'inconscient collectif. Élément mythique à la fois détruit et sauvé par la conscience anticipante, et ce, en l'espèce du conte, qui traite de l'émancipation des petits et des faibles face aux ogres de la modernité, en laquelle se travestit la grande imagerie archaïque. Le principe Espérance revit alors dans la possibilité de métamorphose que le sujet enfant comporte en lui – soit au total une triple optique, dont il est permis de dire qu'elle continue à interroger notre présent.

PHILIPPE IVERNEL

Le petit-bourgeois gentilhomme - Alain Accardo

Le petit-bourgeois gentilhomme -  Alain Accardo

 

III. Le dehors et le dedans

 L’idée que tout individu est socialement façonné pour s’adapter à la société où il vit a mis des siècles à se frayer un chemin à travers les couches d’idéologie naturaliste, religieuse et philosophique qui lui faisaient barrage, mais elle est devenue pour nous une idée assez largement reçue. Du moins, sous forme de principe abstrait, de portée très générale, s’est-elle intégrée à la culture humaniste de gauche. Nous admettons volontiers de considérer que l’organisation de la société, le milieu social, les conditions sociales d’existence et de travail expliquent bien des aspects du comportement des gens et des rapports qu’ils entretiennent. La difficulté commence en pratique lorsqu’un groupe ou un individu doit s’appliquer à lui-même ce principe explicatif et examiner dans quelle mesure il est le jouet du jeu social qu’il croit jouer librement. L’agent socialement déterminé, c’est toujours l’Autre, et nous sommes généralement assez habiles à discerner dans ses vices comme dans ses vertus, dans ses succès comme dans ses échecs, des effets de sa position et de sa trajectoire sociale et des intérêts qui y sont attachés. S’agissant de soi-même, cette lucidité sociologique tend à devenir moins pénétrante. À la rigueur on veut bien admettre qu’on a en soi une part de subjectivité plus ou moins opaque, automatique, qui échappe à la conscience qu’on a de soi-même et qui conduit, indépendamment de sa réflexion et de sa volonté, à faire beaucoup de choses dont on n’a pas la moindre idée. Mais comme il s’agit précisément de choses qui ne sont ni réfléchies ni intentionnelles, nous ne nous y arrêtons pas. Elles font partie de tout ce qui va de soi, qui va sans dire et sans penser. Ce qui nous intéresse, ce qui compte à nos yeux, c’est ce que nous pensons et faisons consciemment, délibérément. Comme si notre seul Moi digne de considération se réduisait à ce moi conscient qui n’est en fait que l’extrême efflorescence de notre subjectivité, le sommet émergé de l’iceberg personnel, la partie éclairée de ce qu’un Leibniz appelait l’« automaton spirituale » et qu’un Pascal appelait « la machine ».
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Tout système social complexe est une structure de structures qui ont une relative autonomie les unes par rapport aux autres, de sorte qu’il y a du jeu dans et entre les différents jeux sociaux. Contrairement à ce que le terme même de « système » suggère trop souvent à ses utilisateurs, un système social n’est pas un monolithe qui fonctionnerait de façon mécanique, rigide et univoque. Il a besoin de consentement pour fonctionner ; et plus le consentement de ses agents devient spontané, immédiat et irréfléchi, mieux le système se porte, c’est-à-dire mieux il parvient tendanciellement à réaliser sa logique dominante. Mais, comme nous l’avons déjà souligné plus haut, il peut très bien à l’occasion s’accommoder d’une dose variable de contestation interne, en particulier dans les sociétés qui se réclament de la démocratie, où l’on peut pousser la contestation très loin à condition de laisser le principe même de l’existence du système en dehors des limites de la discussion légitime, ainsi qu’on le voit avec évidence dans le bipartisme anglo-saxon.

Le système capitaliste n’a pas besoin de recourir de façon prévalente à la coercition et à la répression pour soumettre les populations. Au contraire, il fonctionne d’autant mieux qu’il laisse davantage d’initiative aux gens, qu’il s’assure leur adhésion personnelle, c’est-à-dire qu’il laisse les individus faire d’eux mêmes, volontiers, voire avec zèle, ce dont il a besoin pour fonctionner selon sa logique propre. Ce qui n’est évidemment possible que si cette logique objective devient celle des agents en s’inscrivant dans leur subjectivité propre, grâce à une socialisation adéquate, sous forme de dispositions personnelles, de goûts et d’intérêts pour certaines pratiques utiles au système et par là même gratifiantes ; ou, au contraire, d’aversion, de dégoût, d’hostilité ou simplement d’indifférence pour d’autres pratiques non valorisées par le système.

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On comprend dès lors en quoi consiste l’erreur de jugement d’un grand nombre de ceux qui veulent combattre l’état de choses existant. Ils tirent argument de leur opposition politique – « Je milite au PS », « Je vote communiste », « Je suis adhérent à la LCR », etc. – pour dire qu’ils rejettent le système. Ils ne s’avisent pas que leur rejet ne concerne que la dimension politique du système. Mais non seulement celui-ci peut très bien s’accommoder d’une forte dose de contestation interne mais il peut encore tirer parti de cette contestation même dans la mesure où il l’organise et l’intègre, et où elle ne risque pas de compromettre l’essentiel.

Or l’essentiel, pour le « bon » fonctionnement du système, ce n’est pas seulement que le pouvoir économique et politique reste au mains des puissances privées qui en ont spolié le peuple prétendument souverain, c’est aussi que ce peuple dans son ensemble accepte de se comporter en docile homo oeconomicus capitalisticus, c’est-à-dire plus concrètement de troquer sa souveraineté contre les avantages (péniblement obtenus au demeurant et toujours menacés) d’un niveau et d’un style de vie dont le modèle, désormais calqué sur celui de la middle class américaine, semble être devenu le point d’aboutissement ultime et indépassable de la civilisation occidentale.

V. La moyennisation de la société

 Par « moyennisation », nous entendons non seulement le processus morphologique qui a accru quantitativement, dans des proportions considérables, la population des classes moyennes en Europe occidentale au cours du siècle dernier et en particulier au cours de sa seconde moitié ; mais encore et surtout le processus qualitatif de l’augmentation de leur influence dans l’ensemble de la société. On peut dire à cet égard que la petite bourgeoisie est devenue, avec la reprise durable de la croissance qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, avec la tertiarisation de l’économie, avec l’élévation du niveau de vie et du niveau d’instruction et l’adoption de plus en plus large du modèle américain, le vecteur potentiel du changement social, rôle qui était depuis plus d’un siècle dévolu à un autre protagoniste historique, le prolétariat, dont les luttes et le destin étaient encore, entre les deux guerres mondiales, comme le soulignait Sartre, « l’horizon indépassable » de toute réflexion sur le devenir historique de nos sociétés. De sorte qu’en dépit de l’augmentation même de ses effectifs la classe ouvrière n’a cessé de perdre de son rayonnement et de sa capacité à mobiliser de l’énergie sociale autour de son projet émancipateur révolutionnaire, au bénéfice d’une petite bourgeoisie qui voyait se renforcer ses perspectives d’ascension sociale à l’intérieur du système.

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 En fait de luxe, de beauté, de calme et de volupté – rebaptisés soft, cool, clean, light ou glamour dans le jargon de l’américanolâtrie qui est un des marqueurs de la prétention petite-bourgeoise à la modernité –, un Micromégas de passage en ce monde ne manquerait pas d’être frappé par la sidérante médiocrité de tous les protagonistes, des produits, des pratiques et des consommations de la culture moyenne en même temps que par l’illusion allodoxique qui accompagne leur usage et qui fait passer, aux yeux des petits-bourgeois, le simili, l’ersatz, le synthétique et l’imitation, dans tous les domaines, pour de l’authentique, depuis le mobilier en « panneaux de particules plaqués merisier et finition patine antiquaire avec trous de vers », ou les « week-ends de rêve » des tour-opérateurs, ou les prétendues « fêtes folkloriques », jusqu’aux « grands intellectuels » copinant devant les caméras avec les « grands professionnels » du journalisme, ou aux « véritables hommes d’État » encensés par les « grands éditorialistes ». Les médias ont porté à son comble la comédie de la grandeur, c’est-à-dire la disposition structurellement conditionnée des classes moyennes à confondre l’être non pas seulement avec l’avoir, comme font les bourgeoisies, mais avec l’apparence de l’avoir.

 

dimanche 8 mars 2026

Leçons de philosophie - Simone Weil

Leçons de philosophie - Simone Weil 

 

 Introduction [7]

Avertissement [13]

Première partie. Le point de vue matérialiste. [17]

Plan de la première partie [15]

I.    Méthode en psychologie [17]

I. – étude des manifestations de la pensée
chez autrui (psychologie objective).

 

Actes

réflexe (du dehors tout reste au niveau du réflexe).

coutume, habitude,
actes volontaires.


II. - Étude de soi-même (introspection).

 

A) L'introspection constitue déjà un état psychologique particulier, incompatible avec d'autres états psychologiques.

1) avec la contemplation du monde (astronomie, physique) et avec la spéculation théorique (raisonnement mathématique).

2) avec l'action, tout au moins avec l'action volontaire, car certains actes machinaux n'excluent pas l'observation de soi. Mais toutes les actions qui réclament de l'attention (sport, art, travail) sont incompatibles avec l'introspection. Par exemple, les actions volontaires des héros de Corneille sont incompatibles avec l'introspection : si Rodrigue avait analysé son état d'âme après qu'il eut appris l'insulte faite à son père, il n'aurait vu dans son âme que le désespoir, et n'aurait pas agi.

3) avec une émotion très vive.

Exemple :   le « coup de foudre » dans Phèdre.

                  la peur, la joie extrême, la colère...

 

En somme, la pensée, l'action, l'émotion excluent l’examen de soi. Toutes les fois que, dans la vie, on a une attitude active ou qu'on subit violemment, on ne peut penser à soi.

Conclusion : Comme presque tout échappe à l'observation de soi, on ne peut tirer de l'introspection des conclusions générales. Il est normal que l'introspection aboutisse à noter dans la pensée humaine surtout son côté passif (exemple d'Amiel). Par le fait qu'on s'observe on se change, et on se change en mal puisqu’on empêche de fonctionner ce qu’il y a de plus précieux en nous.

B) Maintenant que nous avons limité l’introspection, examinons-la en elle-même.

L'objet de l'introspection ne peut donc être que les états de l'âme, et encore en excluant les émotions violentes.

Or, une expérience nous montrera que l'introspection poussée jusqu'au bout et appliquée au moment présent détruit son propre objet : en effet, si on essaie de s'observer au moment présent, on ne trouve en soi que l'état qui consiste à s'observer.* L'introspection ne peut donc porter que sur des états d'âme passés, et ceci détruit sa valeur objective, car on peut se tromper sur l'état d'âme où l'on s'est trouvé à un moment précis de sa vie. (Par exemple, quand on éprouve beaucoup d'affection pour quelqu'un on peut oublier que la première impression a été l'antipathie.) Les émotions passées ne sont nulle part si elles ne se sont pas transformées en actions.

L'objet même de l'introspection s'évanouit :

Après examen des deux méthodes employées en psychologie nous voyons donc que :

1 - si nous examinons les autres, nous sommes incapables de déterminer la nature de leurs actes.

Il - si on veut tourner sa pensée vers soi on n'aperçoit plus que sa propre pensée.

Quelle solution adopter ?

Les philosophes en ont trouvé plusieurs. Notons !

1) La psychologie du comportement, ou « behaviourisme » [20]  (Watson) : tout est ramené sur le plan du simple réflexe. Cette solution consiste à dire : nous ne découvrons pas l'âme, elle n'existe pas. 

2) La psychologie de l'intuition (Bergson)

Si nous ne pouvons pas arriver à penser nos propres états d'âme, si nous avons cette impression de vide, c'est que l'intelligence est un moyen insuffisant. Il faut se servir de l'intuition. L'intelligence a un but social et pratique, mais ne nous permet pas de descendre dans notre nature profonde. Pour saisir la pensée, il faut donc se débarrasser de l'intelligence.

Dans la première solution, il y a suppression de l'âme et dans la seconde, suppression de l'intelligence pour l'étude de l'âme. Pour le premier de ces philosophes il n'y a que des états du corps et pas d'états d'âme. Pour Bergson, il ne s'agit pas de connaître les états d'âme, il faut les vivre. Ces deux théories sont corrélatives : elles suppriment toutes les deux un des termes de la contradiction à laquelle on aboutit : la première n'est pas psychologique, la seconde n'est pas scientifique.


II.    Le réflexe [21] étude du corps

Nous pouvons maintenant tracer le plan général de toute notre étude :

 

I - Part du corps dans

1)    l'action

2)    le sentiment

3)    la pensée.

 

 

II - Part de l'esprit dans :

1)    la pensée

2)    le sentiment

3)    l'action.


III.    L'instinct [25]

Théorie de Bergson :

Il expose les deux manières de voir la vie, selon qu'on est mécaniste ou finaliste. Mais ces deux explications sont insuffisantes selon Bergson, parce qu'elles considèrent toutes les deux la vie du dehors et non du dedans. Il se sert de comparaisons : courbe AB tracée par la main, limaille de fer qui prend la forme de la main. (L'élan vital, dans l'Évolution créatrice.) Dans aucun de ces exemples le mécaniste et le finaliste ne voient la chose du dedans. Il en est de même dans la vie : si on la considère [27] du dedans, on voit un « mouvement » un « élan vital » - d'où perfection dans les instincts. Darwin était un fervent rationaliste ; il a cherché autre chose.

Si l'animal n'était pas adapté il mourrait ; un animal mort n'est plus un animal. - Darwin pense donc que l'adaptation fait partie de l'animal. Il ne s'agit donc que de savoir comment il se fait qu'il y ait une bonne adaptation.

L'idée fondamentale de l'élimination des êtres non adaptés est le commencement d'une méthode rationaliste (idée déjà trouvée chez les anciens). Mais Darwin a fait intervenir autre chose : la concurrence vitale (le degré d'adaptation dépend du degré d'adaptation des autres). - Donc, grâce à la concurrence vitale, ce sont les moins aptes, et pas seulement les non aptes, qui sont éliminés. L'animal le mieux adapté a des enfants ; parmi ces enfants, ceux qui survivent sont les mieux adaptés et ceux-ci sont mieux adaptés à l'animal : il y a donc un progrès mécanique, purement apparent, qui vient de ce que tout ce qui ne suit pas le sens du progrès est brutalement éliminé. La proportion des êtres éliminés est naturellement considérable, le degré de perfection dans l'adaptation de ceux qui restent est donc très élevé. Il ne reste que les êtres qui ont des instincts, et des instincts perfectionnés.

 

Donc :

1)  variation spontanée

2)  lutte pour la vie

3)  sélection naturelle.

 

Dans l'étude de l'instinct il faut tenir compte de la liaison entre la structure et l'instinct. « Nous ne saurions dire où l'organisation finit et où l'instinct commence. » (Bergson.)

[28]

Exemples : le poussin qui brise sa coquille, l'oiseau qui fait son nid. Il est souvent difficile de distinguer l'instinct de la structure. Entre le fait de digérer et celui de faire son nid, il y a chez l'oiseau une série de, faits intermédiaires entre la fonction purement organique et l'instinct. Nulle part il n'y a de séparation bien tranchée.

Par exemple, le vol des oiseaux est-il une fonction organique ou un instinct ?

De même, il n'y a qu'une différence de degré entre le frémissement des oreilles d'un cheval et une fuite au galop. Or, si le cheval fuit devant un danger on dira qu'il le fait instinctivement ; s'il frémit simplement des oreilles, on dira que cela vient d'une structure organique. « On peut dire à volonté que l'instinct organise les instruments dont il va se servir ou que l'organisation se prolonge dans l'instinct qui a déterminé l'organe. » (Bergson).

(Attitude de Bergson : il adopterait plutôt la première formule, puisque l'organisation et l’instinct sont pour lui deux manifestations de l'élan vital, mais que l'instinct est mouvement, tandis que l'organisation est une chose.)

L'instinct donne l'apparence d'une connaissance limitée à un seul objet (centre nerveux pour le sphex, propriétés de l'hexagone pour les abeilles). Donc, l'instinct ne peut être une connaissance, puisque la connaissance est essentiellement générale.


IV.    Rôle du corps dans les actes [29]

Les réflexes conditionnés jouent un grand rôle dans notre vie (coutumes, traditions de famille, même pour des choses minimes comme la marque d'un produit). On peut se poser la question : les idées morales essentielles, comme celle du mensonge, ne sont-elles pas des réflexes ? Chaque mot est pour chaque homme un réflexe conditionne.

Le travail est fondé sur les réflexes conditionnés un maçon est, par exemple, attiré par un mur à moitié fait, un pianiste par un piano. D'autre part, la société a des tas de moyens pour créer des réflexes conditionnés : les notes, les places, les décorations.

En somme, il est impossible d'affirmer du dehors que tel acte est autre chose qu'un réflexe.

L'instinct d'imitation est également un facteur important dans les actions humaines.

V.    Rôle du corps dans le sentiment [30]

2) Il s'agit maintenant d'examiner la nature même du sentiment.

Toute émotion violente s'accompagne de phénomènes physiques (évanouissement, larmes). On peut dire, ou que ces signes physiques sont la traduction d'une émotion morale, ou que les signes physiques constituent le sentiment lui-même.

Formule de William James : « On ne fuit pas parce qu'on a peur, on a peur parce qu'on fuit. »


VI.    Rôle du corps dans la pensée [34]

Il y a deux phénomènes qui constituent la marque du corps sur la pensée : l'imagination et l'habitude (= mémoire, quand on la rapporte à la pensée).

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Analyse du souvenir d'une sensation prise comme qualité pure (par exemple, bleu du ciel qu'on regarde en rêvant, note d'un gros violon). Nous essayons toujours : 1) de reproduire ou de retrouver dans le monde quelque chose de semblable à la sensation passée ; 2) de reproduire aussi fidèlement que possible la réaction produite en nous par la sensation. Quant à la sensation elle-même, elle est impossible à penser autrement qu'en la ressentant effectivement. Une sensation passée ou à venir n'est donc absolument rien et, par suite, les sensations n'ayant de sens que par rapport au moment présent, elles ne contiennent aucun écoulement de temps et ne nous donnent pas l'idée de temps : Il nous est difficile de croire qu'elles ne nous donnent pas l'idée de temps parce qu'elles contiennent une certaine durée. Mais, ici, il faut rappeler l'analyse de Bergson et sa distinction entre le temps et la durée. Le temps est quelque chose d'homogène et d'indéfini ; la durée est un simple [43] caractère de la qualité d'une sensation. Si nous avons l’impression de durée pour la sensation, cela signifie simplement que les sensations ne se produisent pas d'une manière isolée : il y a continuité, fusion entre les sensations. La durée des sensations ne signifie pas qu'elles contiennent un temps. Au contraire, il est impossible de limiter les sensations au moment présent ; dire que les sensations se limitent au moment présent serait les placer encore dans le temps.

B) LA PERCEPTION

II. - Le rôle de la mémoire dans la perception.

Le souvenir : Dans le souvenir, on place l'objet dans le temps, tandis que la mémoire n'est constituée que par des traces du passé, sans qu'on rapporte l'objet à un moment précis du passé.

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Bergson : « La mémoire qui ne fait qu'appliquer au présent les traces du passé (leçon apprise par cœur) a tous les caractères d'une habitude. Le souvenir d'un événement que l'on situe dans le passé n’a aucun des caractères de l'habitude » (l'événement est unique et ne peut être répété). Le souvenir [54] a du rapport avec le sentiment, non avec l'utilité (par exemple, on se rappellerait les dates de la biographie d'un héros qu'on aime plus facilement que des dates historiques utiles pour un examen). Et, pourtant, nous avions dit que les états d'âme ne laissaient aucune trace en nous. Cette contradiction n'en est pas réellement une. Par exemple, supposons qu'à un moment une perspective intellectuelle se soit ouverte devant nous : à ce moment-là, nous sommes tendus vers l'avenir (ce fait se produit très souvent au moment de l'adolescence découverte d'un art, etc...).

Bergson rapporte la mémoire automatique au corps seul et les images-souvenirs à la pensée seule. Le principal caractère du souvenir est d'être parfait tout de suite, le temps ne peut rien y ajouter, et ne peut même que l'effacer. Au contraire, une leçon, par exemple, sera mieux sue si elle est répétée. La mémoire mécanique a cela de propre qu'elle est sous l'influence de la volonté, tandis que le souvenir est involontaire. Le souvenir appartient au passé. La pensée du passé comme telle semble irréductible au réflexe.

 

Théorie de Bergson : Existence d'un inconscient qui est le magasin des souvenirs. Mais nous ne pouvons pas penser tous nos souvenirs à la fois ; par exemple, nous ne pouvons penser en même temps un moment de colère et un moment de sérénité, et cela parce que les attitudes présentes du corps correspondant à ces sentiments s'excluraient l'une l'autre. Le corps agirait négativement. À chaque instant, pénètrent dans notre âme tous les souvenirs que n'exclurait pas l'attitude du corps. Les souvenirs deviennent conscients au moment où ils sont joués par le corps.

D) LE LANGAGE

I. - Le langage comme moyen de se créer des réflexes conditionnés :

Par le langage, chaque être subit (comme le chien...) et produit à la fois (comme Pavlov...) les réflexes conditionnés. D'où :

a) Mémoire : grâce au langage, on se lait Penser à telle ou telle chose. (Exemple, déjà cité, du prisonnier seul dans sa cellule qui veut lutter contre l'oubli des êtres chers, et écrit leurs noms sur les murs de la prison pour être sûr de se créer des réflexes conditionnés), (on se répète un mot, une phrase..., on commémore les morts...).

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Les deux prises sur le monde

 

A) Le langage nous donne tout : passé, avenir, lointain, proche, absent, présent, imaginaire, sphère céleste, atome.... mais seulement par des symboles.

B) L'action (mouvements du corps) nous donne un pouvoir réel, mais seulement sur ce qui est présent, proche de la dimension du corps, en rapport avec les besoins.

La question de savoir s'il faut donner toute la part au langage, ou toute la part à l'action, ou s'il faut combiner les deux, est d'une importance capitale.

La morale dépend de cette question.

La connaissance doit-elle consister dans la subordination des principes au résultat ? (pragmatisme) C'est une seule et même question qu'il s'agit de résoudre dans ces deux cas.

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IV. - Pour conclure sur le langage, il y aurait lieu d'examiner l'influence que la société exerce sur l'individu par le langage :

 

1) Cette influence s'exerce tout d'abord par le seul fait que le langage existe.

Il faut dire que la société n'est pas un ensemble d'individus ; l'individu est quelque chose qui vient après la société, qui existe par la société il est la société plus autre chose. L'ordre est société, individu. L'individu n'existe que par la société, et la société tire sa valeur de l'individu.

2) Ensuite, c'est par les caractères déterminés de tel ou tel langage que la société exerce son influence. Par exemple, le grec et le français sont des langues analytiques qui sont propres au raisonnement. En Angleterre, on ne peut pas citer un nom comme ceux de Montesquieu, Rousseau... [79] mais l'anglais est un admirable instrument pour la poésie. L'allemand est une langue qui favorise les systèmes plus que les analyses (Kant).

3) Puis, il y a les mots.

Mots à plusieurs sens, comme

 

tête :

pensée (perdre la tête)
volonté (tenir tête)
commandement (être à la tête de)

valeur :

d'échange
valeur morale
courage réfléchi et voulu

propriété :

ce qu'on possède
caractères essentiels

fortune :

biens en argent
hasard

foyer :

Feu
famille
origine d'un mouvement (foyer de conspiration)

monde.

(en grec dans le texte) arrangement, ordre
univers
foule
réunions cérémonieuses

[80]

 

grâce :

harmonie naturelle dans l'attitude
faire grâce
rendre grâces
grâce divine

vue :

sens de la vue
paysage
vue de l'esprit, etc., etc...

Donc, le langage lui-même renferme déjà des pensées.

 

Il est une création naturelle de la société, il nous serait impossible d'inventer un mot de toutes pièces. (Quand on découvre de nouvelles choses dans le domaine scientifique, ces mots sont assez barbares, et dérivent d'ailleurs de racines grecques ou latines, ou du nom de l'inventeur.)

 4) Ainsi, grâce au langage, nous sommes baignés dans un milieu intellectuel. Il nous est impossible d'avoir des pensées qui ne soient pas en rapport avec toutes les pensées léguées par le langage. À mesure que nous exprimons un état de nous-mêmes, nous le faisons rentrer dans le domaine de tous les hommes. C'est pourquoi le langage est purificateur ; il est sain en ce sens qu'il exprime toutes les choses qui rongent intérieurement. Dès que cela est exprimé, cela devient quelque chose de général, d'humain, donc de surmontable.

Aristote : « La tragédie est une purification. »

Une fois que Goethe eut exprimé son désespoir dans Werther, cela est devenu une phase par où passent tous les êtres humains.

[81]

Tout ce qu'il y de fou en nous gagne a être exprimé, car on donne ainsi un caractère humain à ce qui nous sépare de l'humanité.

5) Inversement, grâce au langage, nous avons avec la pensée d'autrui le même rapport que si elle était nôtre. Il est impossible de recevoir une pensée sans la faire nôtre.

Il se crée ainsi un échange entre les pensées. Cet échange constitue la culture ; c'est pour cela qu'on appelle cette culture les « humanités ». Le langage crée la fraternité entre les hommes. Cela est surtout vrai pour les oeuvres, mais aussi pour les dictons populaires, les mythes (Bible, Mythologie grecque, Contes, Magie), les poèmes, les œuvres d'art. Tout cela établit entre les hommes une communauté, non seulement de pensées, mais aussi de sentiments. Tout le monde reconnaît dans Phèdre la jalousie, l'amour... Si, quand deux hommes se battent, l'un reconnaissait que la colère de l'autre est la même que la sienne, la dispute cesserait.

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LE RAISONNEMFNT

En résumé

La vertu du tableau noir vient de ce que nous [88] supprimons ainsi les accidents, et de ce que nous ne sommes donc pas pressés par le temps. En dehors de la méthode, la géométrie contient des traces de mouvement.

En tant qu'elle contient des traces de mouvement, l'imagination joue un rôle.

À ce sujet, on peut distinguer trois manières de faire des mathématiques  

1) L'imagination peut précéder le langage :

On dit dans ce cas-là qu'on a trouvé la solution intuitivement.

2) L'imagination peut accompagner le langage. On imagine pas à pas, méthodiquement, le problème, d'avoir l'impression d'une solution globale. L'imagination joue un rôle en ce sens qu'on imagine un mouvement, et que tout le problème, si compliqué qu'il soit, est réduit à une série de mouvements simples.

3) L'imagination peut être absente :

Dans ce cas, ce qui reste, c'est seulement le langage.

Dans les mathématiques, il n'y a réellement compréhension que dans le cas où il y a imagination, comme l'a bien vu Descartes.


Conclusion : À la recherche de l'esprit [95]

1) Nous avons vu que le langage est un instrument de dédoublement de l'homme entre un être actif et un être passif : a) création des réflexes conditionnés en soi ; b) examen de ses propres idées. Donc, nous trouvons en l'homme une dualité, deux éléments hétérogènes.

2) Nous avons vu, d'autre part, la notion de séries, qui nous donne le sens de l'infini, de la perfection.


Deuxième partie. Après la découverte de l'esprit [99]

Plan de la deuxième partie [99]
Section I : Après la découverte de l'esprit. [105]

A)    L’esprit. Ses caractères [105]
B)    Conscience. Inconscience. Degrés de conscience. [106]
C)    La personnalité [117]

La question se pose de deux manières :

1)  le moi dans la simultanéité.

2)  le moi dans le temps.

 

1. Le moi dans la simultanéité :

Il y a des cas où on a le sentiment simultané de deux personnalités.

Mais la première remarque à faire, c'est que, dès lors qu'on dit qu'on est deux, c'est qu'on est un, puisqu'il y a une seule conscience.

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2 L'identité dans le temps

On relie ce qu'on était à ce qu'on est par une suite de nécessités ; mais, comme on ne peut pas se penser soi-même comme un objet, on se représente un sujet d'hier analogue à celui d'aujourd'hui. L'amnésie n'entraîne pas la perte de conscience du « je ». On peut perdre conscience de soi-même en tant qu'objet, mais non en tant que sujet.

On peut distinguer trois espèces de conscience de soi.

a) Conscience de soi en tant que sujet

Dans ces moments-là, on remplit le monde. (Cf. Rousseau après un accident. « je naissais à la vie. »)

b) Conscience de soi en tant qu'objet :

On sait qu'on a un nom, une situation sociale, etc...

c) Conscience de soi qui est la synthèse des deux précédentes

C'est l'état normal.

[120]

Les états anormaux sont ceux dans lesquels on a conscience de soi seulement de la première manière, ou seulement de la deuxième,

Dans le premier cas, on perd la conscience de la limite de sa puissance, c'est pourquoi ce sentiment est délicieux. (Voir Rousseau.)

Dans le deuxième cas, on se regarde vivre sans prendre à soi plus d'intérêt qu'à un objet. La question de l'identité personnelle se pose vraiment en tant que nous avons conscience de nous à la fois comme sujet et comme objet.

Nous nous souvenons de nos manières d'être passées seulement en tant qu'elles ont été actives. Tout ce que nous subissons échappe à notre souvenir, et nous nous le rappelons seulement dans la mesure où le « subi » est un obstacle à notre action.

En résumé, aucun des faits qu'on peut alléguer sur les troubles de la personnalité, aucune lutte intérieure, aucune altération de souvenir ne brise l'unité en nous.


D)    Le jugement [121]
E)    Le raisonnement [126]

On distingue : le raisonnement analytique et le raisonnement synthétique.

Le raisonnement analytique n'a pas d'intérêt.

Le syllogisme en fournit un exemple.

Il fonctionne par substitution (étant bien entendu qu'on ne peut pas substituer le sujet à l'attribut, on inversement).

Au moyen âge, on cultivait beaucoup ce genre de raisonnement. Aussi, il n'y a eu alors aucun progrès théorique.

Le raisonnement synthétique, lui, est une construction. Il comprend : - la déduction - l'induction - le raisonnement par analogie. On peut ajouter l'élaboration d'hypothèses. Voyons d'abord rapidement en quoi consistent ces modes de raisonnement, puis nous en ferons une analyse plus détaillée.

Les déductions sont des raisonnements synthétiques a priori qui s'appuient tous sur l'espace et sur le temps (Kant) : toujours sur le temps et parfois sur l'espace.

L'induction peut être considérée comme une application du principe : « Les liaisons qui se répètent [127] souvent peuvent être considérées comme constantes. » Dans l'induction, il y a un facteur purement mécanique, l'habitude, mais aussi on suppose que la constance est le signe de la nécessité. Puisque cette nécessité, nous ne l'avons pas constatée, mais supposée, nous sommes renvoyés à une élaboration d'hypothèses

Section II : Sociologie [157]

I.    Comment il faut la concevoir [157]
II.    L’oppression sociale dans l’histoire [163]
III.    Le fonctionnement de la vie économique [173]
IV.    État de chose actuel [187]
V.    Diverses conceptions de l’État [191]
VI.    Relations internationales [203]
VIII.    Conclusion sur les rapports de l’individu avec la société [207]


Troisième partie. Les fondements de la morale [209]

Plan de la troisième partie [209]
I.    Morale [211]]
II.    Psychologie du sentiment esthétique [237]
III.    Plans divers [245]

1.    La connaissance de soi. [245]

Première partie : À la recherche du « moi ».

 

a) Commencer par quelques lignes sur ce qu'il y a de plus grossier : le caractère. C'est la manière dont les autres nous jugent.

[247]

b) L'introspection :

Au premier abord, il semble qu'elle nous livre tout : moi et non-moi. Cherchons ce qui est à moi, dans tout cela. Volonté ? Intelligence ? On ne peut pas les saisir. états affectifs ? C'est quelque chose de passif, et on ne peut saisir que les états affectifs passés, qui nous sont donc étrangers à un double titre.

Terminer par une fin de paragraphe sur « le temps et le moi ». Qu'y a-t-il de commun entre le moi d'aujourd'hui et le moi d'il y a un an, un mois, un jour, une heure ? (Exemples concrets.) Il y a une poussière de « moi » qui se succèdent d'instant en instant. Le terme de « moi » disparaît, il n'a aucun sens. Donc, le problème lui-même n'a pas de sens. Nous arrivons à la fin de cette première partie à cette conclusion t Le moi est un terme sans signification.

Deuxième partie : La pensée sans le « moi ».

Que perdons-nous en perdant le « moi » ?

Nous Perdons nos actes :

a) Nous ne pouvons nous rapporter les actes accomplis. Nous ne pouvons ni regretter nos actes, ni en être heureux, ni les considérer comme une garantie puisque ce que nous avons accompli maintes fois dans le passé nous est complètement étranger.

b) Nous ne pouvons même pas penser à diriger nos actes ; nos actes futurs ne sont pas à nous. Or, toutes les actions sont un rapport entre le présent et le passé. Tous les travaux humains sont faits en vue de l'avenir ; ils sont tous un pont entre le présent et l'avenir.

c) La notion même d'action disparaît donc, car [248] une action est une chose qui dure dans le temps, une suite d'attitudes coordonnées dans le temps. Donc, non seulement nos actions ne sont pas à nous, mais elles n'existent pas, elles s'évanouissent en même temps que le « moi ».

2º) Nous perdons nos pensées :

a) Nous perdons toutes les pensées qui ont rapport au « moi ».

b) Nous perdons toutes nos pensées, car toutes les pensées ont en réalité je pour sujet.

Kant : « Ce n'est que parce que je puis saisir en une seule conscience le divers des représentations que je les nomme toutes mes représentations, car, sans cela, j'aurais un « moi » aussi divers et d'autant de couleurs qu'il y a de représentations dont j'ai conscience... »

L'unité synthétique de la conscience est donc une condition objective de toute connaissance. Non seulement j'en ai besoin pour connaître un objet, mais il faut que je lui soumette toute intuition sensible (sensation) pour qu'elle devienne pour moi un objet. »

Toute pensée implique une liaison, et c'est toujours le « je » qui opère la liaison.

Cela n'a aucun sens de dire « les murs sont gris » s'ils ne sont gris pour personne.

C'est le moment, dans la dissertation, du « coup de théâtre ».

C'est, en effet, le sujet qui doute ainsi de soi, et cette négation de toute pensée est une de ses pensées.

Troisième partie : le « je » et le « moi ».

Le « je » n'est dans aucune affection ni aucune action, etc..., et pourtant toute affection, toute [249] action, etc.... le suppose. Le pharisien confond le « je » avec le « moi » ; le pécheur ne les confond pas, le repentir élève au-dessus du plan de l'action. Donc :

1) Tout ce que nous connaissons positivement de nous-mêmes n'est qu'apparence (actions – affections - pensées).

2) Cela même constitue déjà une connaissance négative de notre être (du sujet). Cela montre que la formule de Socrate a un sens. Pour lui, la coupure entre le « je » et le « moi » serait le but final de toute l'existence.

Vérifions cela

a) Pour les pensées : On ne peut juger une pensée que si on l'éloigne. Le doute consiste à couper le sujet pensant de ses propres pensées qu'il peut ainsi examiner (quand on se confond avec une pensée on est perdu).

Donc, pour les pensées, « connais-toi toi-même » signifie : « Ne te confonds pas avec tes pensées. »

Par exemple, le mathématicien se perd souvent dans ses propres théorèmes, formules, etc...

La science actuelle arrive à être privée de conscience.

b) Dans le domaine du sentiment :

Il faut se détacher de ses propres affections.

Exemple de Turenne « Tu trembles, carcasse... »

Formule du Phédon « L'âme, avec ses propres désirs, ses propres craintes, ses propres colères, dialogue comme avec des choses étrangères. »

Le pardon est un acte qui consiste à se séparer de sa propre haine ou rancune.

c) Dans le champ de l'action :

Séparer le je du moi dans les actions, cela [250] consiste à juger ses propres actions, à ne jamais se perdre dans l'action.

Il faut considérer ses actions non plus par rapport à soi, mais objectivement.

Exemple : Un voleur considère un vol comme un enrichissement ; sa faute consiste à ne voir son acte que par rapport à lui 

Conclusion :

Dans toutes les circonstances, être un homme, c'est savoir séparer le « je » et le « moi ». Ce travail doit se faire sans cesse. Socrate a concilié Socrate et la physique en se servant de la physique pour se connaître lui-même.


2.    L’amour de la vérité. [250]
3.    Le sacrifice. [252]
4.    Philosophie et métaphysique. [253]
5.    La relativité de la connaissance. [253]
6.    L’erreur. [254]
7.    Le temps. [255]
8.    Intuition et déduction. [258]
9.    L’introspection peut-elle nous permettre de distinguer entre les actes volontaires et les actes non volontaires ? [261]]
10.    L’attention. [264]
11.    La volonté dans la vie affective. [266]
12.    Rôle de la pensée dans la vie affective. [267]
13.    L’imagination dans la création littéraire et dans la pensée scienti-fique. [270]
14.    Le courage. [271]
15.    Le suicide. [272]
16.    Justice et charité. [275]
17.    Les idées abstraites. [275]
18.    Bacon. [276]
19.    Platon. [279]


Appendice. La pesanteur et la grâce et de La connaissance surnaturelle. [287]

I.    Le sentiment de l’existence. La nécessité. Le réel, vérité et amour. [287]
II.    Détachement. Le bien insaisissable. Le «vide» et la grâce. [291]
III.    Au-delà de la volonté : attention, attente, humilité. [294]
IV.    Intériorité de la vertu et de Dieu. [297]
V.    L’universel et le particulier. [298]
VI.    Le temps (Cf. Cours pp. 255-256). [299]
VII.    La mathématique (Cf. Cours pp. 137, 143) [300]
VIII.    Pureté [301]
IX.    La beauté (Cf. Cours p. 237, 260) [301]
X.    Le corps instrument de salut [302]
XI.    Le «collectif» (Cf. Cours p. 283) [304]
XII.    Points de vue de morale sociale [304]
XIII.    Les monstres intérieurs et la responsabilité des pensées [305]