La pensée sauvage - Claude Levi-Strauss
t pourtant, comme l’a montré Speck, les Indiens du nord-est
ont élaboré une véritable herpétologie, avec des termes distincts pour chaque
genre de reptiles et d’autres, réservés à des espèces ou des variétés.
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La vraie question n’est pas de savoir si le contact d’un bec
de pic guérit les maux de dents, mais s’il est possible, d’un certain point de
vue, de faire« aller ensemble » le bec de pic et la dent de l’homme (congruence
dont la formule thérapeutique ne constitue qu’une application hypothétique, parmi
d’autres) et, par le moyen de ces groupements de choses et d’êtres, d’introduire
un début d’ordre dans l’univers ; le classement, quel qu’il soit, possédant
une vertu propre par rapport à l’absence de classement. Comme l’écrit un
théoricien moderne de la taxinomie :
« Les savants supportent le doute et l’échec, parce qu’ils
ne peuvent pas faire autrement. Mais le désordre est la seule chose qu’ils ne
peuvent ni ne doivent tolérer. L’objet entier de la science pure est d’amener, à
son point le plus haut et le plus conscient, la réduction de ce mode chaotique
de percevoir, qui a débuté sur un plan inférieur et vraisemblablement
inconscient, avec l’origine même de la vie. Dans certains cas, on pourra se
demander si le type d’ordre qui a été élaboré est un caractère objectif des
phénomènes, ou un artifice construit par le savant. Cette question se pose sans
cesse, en matière de taxinomie animale… Pourtant le postulat fondamental de la
science est que la nature elle-même est ordonnée… Dans sa partie théorique, la
science se réduit à une mise en ordre, et… s’il est vrai que la systématique
consiste en une telle mise en ordre, les termes de systématique et de science
théorique pourront être considérés comme synonymes. » (Simpson, p. 5.)
Or, cette exigence d’ordre est à la base de la pensée que
nous appelons primitive, mais seulement pour autant qu’elle est à la base de
toute pensée : car c’est sous l’angle des propriétés communes que nous
accédons plus facilement aux formes de pensée qui nous semblent très étrangères.
« Chaque chose sacrée doit être à sa place », notait
avec profondeur un penseur indigène (Fletcher 2, p. 34). On
pourrait même dire que c’est cela qui la rend sacrée, puisqu’en la supprimant, fut-ce
par la pensée, l’ordre entier de l’univers se trouverait détruit ; elle
contribue donc à le maintenir en occupant la place qui lui revient.
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D’ailleurs, une forme d’activité subsiste parmi nous qui, sur
le plan technique, permet assez bien de concevoir ce que, sur le plan de la
spéculation, put être une science que nous préférons appeler « première »
plutôt que primitive : c’est celle communément désignée par le terme de bricolage.
Dans son sens ancien, le verbe bricoler s’applique au jeu de balle et de
billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement
incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval
qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Et, de nos jours, le
bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés
par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. Or, le propre de la pensée
mythique est de s’exprimer à l’aide d’un répertoire dont la composition est
hétéroclite et qui, bien qu’étendu, reste tout de même limité ; pourtant, il
faut qu’elle s’en serve, quelle que soit la tâche qu’elle s’assigne, car elle n’a
rien d’autre sous la main. Elle apparaît ainsi comme une sorte de bricolage
intellectuel, ce qui explique les relations qu’on observe entre les deux.
Comme le bricolage sur le plan technique, la réflexion
mythique peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et
imprévus. Réciproquement, on a souvent noté le caractère mythopoétique du
bricolage : que ce soit sur le plan de l’art, dit « brut » ou « naïf » ;
dans l’architecture fantastique de la villa du facteur Cheval, dans celle des décors
de Georges Méliès ; ou encore celle, immortalisée par les Grandes
Espérances de Dickens, mais sans nul doute d’abord inspirée par l’observation,
du « château » suburbain de Mr. Wemmick, avec son pont-levis miniature,
son canon saluant neuf heures, et son carré de salades et de concombres grâce
auquel les occupants pourraient soutenir un siège, s’il le fallait…
La comparaison vaut d’être approfondie, car elle fait mieux
accéder aux rapports réels entre les deux types de connaissance scientifique
que nous avons distingués. Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de
tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne
subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils,
conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental
est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens
du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de
matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est
pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier,
mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées
de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de
constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du
bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs,
comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de
genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son
instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce
que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça
peut toujours servir ». De tels éléments sont donc à demi particularisés :
suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du
savoir de tous les corps d’état ; mais pas assez pour que chaque élément
soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un
ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des
opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type.
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On pourrait donc dire que le savant et le bricoleur sont l’un
et l’autre à l’affût de messages, mais, pour le bricoleur, il s’agit de
messages en quelque sorte pré-transmis et qu’il collectionne : comme ces
codes commerciaux qui, condensant l’expérience passée de la profession, permettent
de faire économiquement face à toutes les situations nouvelles (à la condition,
toutefois, qu’elles appartiennent à la même classe que les anciennes) ; tandis
que l’homme de science, qu’il soit ingénieur ou physicien, escompte toujours l’autre
message qui pourrait être arraché à un interlocuteur, malgré sa réticence à
se prononcer sur des questions dont les réponses n’ont pas été répétées à l’avance.
Le concept apparaît ainsi comme l’opérateur de l’ouverture de l’ensemble
avec lequel on travaille, la signification comme l’opérateur de sa réorganisation :
elle ne l’étend ni le renouvelle, et se borne à obtenir le groupe de ses
transformations.
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L’artiste appréhende celle-ci du dehors : une attitude,
une expression, un éclairage, une situation, dont il saisit le rapport sensible
et intelligible à la structure de l’objet que viennent affecter ces modalités, et
qu’il incorpore à son ouvrage. Mais il se peut aussi que la contingence se manifeste
à titre intrinsèque, au cours de l’exécution : dans la taille ou la forme
du morceau de bois dont le sculpteur dispose, dans l’orientation des fibres, la
qualité du grain, dans l’imperfection des outils dont il se sert, dans les
résistances qu’oppose la matière, ou le projet, au travail en voie d’accomplissement,
dans les incidents imprévisibles qui surgiront en cours d’opération. Enfin, la
contingence peut être extrinsèque, comme dans le premier cas, mais postérieure
(et non plus antérieure) à l’acte de création : c’est ce qui se produit
chaque fois que l’ouvrage est destiné à un usage déterminé, puisque ce sera en
fonction des modalités et des phases virtuelles de son emploi futur (et donc en
se mettant consciemment ou inconsciemment à la place de l’utilisateur) que l’artiste
élaborera son œuvre.
Ce conflit entre synchronie et diachronie existe aussi sur
le plan linguistique : il est probable que les caractères structuraux d’une
langue changeront si la population qui l’utilise, jadis très vaste, devient progressivement
plus petite ; et il est clair qu’une langue disparaît avec les hommes qui
la parlent. Néanmoins, le lien entre synchronie et diachronie n’est pas rigide,
d’abord parce qu’en gros, tous les sujets parlants se valent (formule qui
deviendrait vite fausse si l’on s’avisait de préciser des cas d’espèce), ensuite
et surtout, parce que la structure de la langue est relativement protégée par
sa fonction pratique, qui est d’assurer la communication : la langue n’est
donc sensible à l’influence des changements démographiques que dans certaines
limites, et pour autant que sa fonction n’est pas compromise. Mais les systèmes
conceptuels que nous étudions ici ne sont pas (ou ne sont que subsidiairement) des
moyens de communiquer ; ce sont des moyens de penser, activité dont les
conditions sont beaucoup moins strictes. On se fait ou non comprendre ; mais
on pense plus ou moins bien. L’ordre de la pensée comporte des degrés, et un
moyen de penser peut dégénérer insensiblement en moyen de se souvenir. Cela
explique que les structures synchroniques des systèmes dits totémiques soient
extrêmement vulnérables aux effets de la diachronie : un moyen
mnémotechnique opère à moindres frais qu’un moyen spéculatif, qui est lui-même
moins exigeant qu’un moyen de communication.
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Dans un autre travail (6), nous avons insisté sur un
caractère, à nos yeux fondamental, des institutions dites totémiques : elles
invoquent une homologie, non pas entre des groupes sociaux et des espèces naturelles,
mais entre les différences qui se manifestent, d’une part au niveau des groupes,
d’autre part au niveau des espèces. Ces institutions reposent donc sur le
postulat d’une homologie entre deux systèmes de différences, situés, l’un dans
la nature, l’autre dans la culture. En dénotant les rapports d’homologie par
des traits verticaux, une « structure totémique pure » pourrait donc
être représentée de la façon suivante : (...)
Cette structure serait profondément altérée si, aux homologies entre les rapports on ajoutait des homologies entre les termes, ou si – faisant un pas de plus –
on déplaçait, des rapports aux termes, le système global des homologies : (...)
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Une première conclusion se dégage de notre analyse : le
totémisme, qui a été surabondamment formalisé en « langage de primitivité »,
pourrait l’être aussi bien – au prix d’une transformation très simple – dans le
langage du régime des castes, qui est tout le contraire de la primitivité. Cela
montre déjà que nous n’avons pas affaire à une institution autonome, définissable
par des propriétés distinctives, et typique de certaines régions du monde et de
certaines formes de civilisation, mais à un modus operandi décelable
même derrière des structures sociales traditionnellement définies en opposition
diamétrale avec le totémisme.
En second lieu, nous sommes mieux à même de trancher la
difficulté résultant de la présence, dans les institutions dites totémiques, de
règles d’action à côté des systèmes conceptuels auxquels nous avons choisi de
nous référer. Car nous avons montré que les prohibitions alimentaires ne sont
pas un trait distinctif du totémisme : on les rencontre associées à d’autres
systèmes qu’elles servent pareillement à« marquer » et réciproquement,
les systèmes de dénominations inspirés par les règnes naturels ne s’accompagnent
pas toujours de prohibitions alimentaires : ils peuvent être « marqués »
de diverses façons.
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Ici encore, nous ne voulons pas dire que la vie sociale, les
rapports entre l’homme et la nature, sont une projection sinon même un résultat,
d’un jeu conceptuel qui se déroulerait dans l’esprit. « Les idées, écrivait
Balzac, sont en nous un système complet, semblable à l’un des règnes de la
nature, une sorte de floraison dont l’iconographie sera retracée par un homme
de génie qui passera pour fou peut-être. »
Mais, à qui tenterait l’entreprise, il faudrait sans doute plus de folie que de
génie. Si nous affirmons que le schème conceptuel commande et définit les
pratiques, c’est que celles-ci, objet d’étude de l’ethnologue sous forme de
réalités discrètes, localisées dans le temps et dans l’espace et distinctives
de genres de vie et de formes de civilisation, ne se confondent pas avec la praxis
qui – sur ce point au moins nous sommes d’accord avec Sartre (p. 181) – constitue
pour les sciences de l’homme la totalité fondamentale. Le marxisme – sinon Marx
lui-même – a trop souvent raisonné comme si les pratiques découlaient
immédiatement de la praxis. Sans mettre en cause l’incontestable primat
des infrastructures, nous croyons qu’entre praxis et pratiques s’intercale
toujours un médiateur, qui est le schème conceptuel par l’opération duquel une
matière et une forme, dépourvues l’une et l’autre d’existence indépendante, s’accomplissent
comme structures, c’est-à-dire comme êtres à la fois empiriques et
intelligibles. C’est à cette théorie des superstructures, à peine esquissée par
Marx, que nous souhaitons contribuer, réservant à l’histoire – assistée par la
démographie, la technologie, la géographie historique et l’ethnographie – le
soin de développer l’étude des infrastructures proprement dites, qui ne peut
être principalement la nôtre, parce que l’ethnologie est d’abord une psychologie.
Par conséquent, tout ce que nous prétendons avoir démontré
jusqu’à présent est que la dialectique des superstructures consiste, comme
celle du langage, à poser des unités constitutives, qui ne peuvent jouer
ce rôle qu’à la condition d’être définies de façon non équivoque, c’est-à-dire
en les contrastant par paires, pour ensuite, au moyen de ces unités
constitutives, élaborer un système, lequel jouera enfin le rôle d’opérateur
synthétique entre l’idée et le fait, transformant ce dernier en signe. L’esprit
va ainsi de la diversité empirique à la simplicité conceptuelle, puis de la simplicité
conceptuelle à la synthèse signifiante.
Les deux systèmes s’opposent donc par leur orientation, métonymique
dans un cas, métaphorique dans l’autre. Mais cette anti-symétrie les laisse
encore sur le même plan, alors qu’en fait, ils se situent, d’un point de vue
épistémologique, à des niveaux différents.
Les classifications totémiques ont un double fondement
objectif : les espèces naturelles existent vraiment, et elles existent
bien sous forme de série discontinue ; de leur côté, les segments sociaux
existent aussi. Le totémisme ou prétendu tel se borne à concevoir une homologie
de structure entre les deux séries, hypothèse parfaitement légitime puisque les
segments sociaux sont institués, et qu’il est au pouvoir de chaque société de
rendre l’hypothèse plausible en y conformant ses règles et ses représentations.
Au contraire, le système du sacrifice fait intervenir un terme non existant :
la divinité ; et il adopte une conception objectivement fausse de la série
naturelle, puisque nous avons vu qu’il se la représente comme continue. Pour
exprimer le décalage entre le totémisme et le sacrifice, il ne suffit donc pas
de dire que le premier est un système de références, le second un système d’opérations ;
que l’un élabore un schème d’interprétation tandis que l’autre propose (ou
croit proposer) une technique pour obtenir certains résultats : l’un est
vrai, l’autre faux. Plus exactement, les systèmes classificatoires se situent
au niveau de la langue : ce sont des codes plus ou moins bien faits, mais
toujours en vue d’exprimer des sens, tandis que le système du sacrifice
représente un discours particulier, et dénué de bon sens quoiqu’il soit fréquemment
proféré.