Der Philister vor, in und nach der Geschichte
Le Philistin
avant, dans et après l’Histoire. Traité humoristique – Clemens Brentano
Le Philistin
avant, dans et après l’Histoire
Traité humoristique
Il ne peut
pas m’étonner que les hommes aiment tant les chiens.
Car un scélérat notoire est, comme l’homme, ainsi le chien !
Goethe, l’Épigramme 73
Références
bibliques :
- Isaïe 15, 29 ; 11, 14
- Ézéchiel 25, 15 et 16
- Sophonie 2, 5
- Zacharie 9, 5
- Psaume 108, 10
- Siracide 50, 27 et 28
Table
généalogique des Philistins
(D’après la nomenclature du mystique Bromley)
Roah
(Commencement et Fin) eut trois fils, chacun préfigurant trois natures
différentes.
- En Schem est exprimé
tout le mystère et l’action du Saint-Esprit ; de lui proviennent la
Promesse et le Christianisme.
- En Saphet est exprimé
l’homme naturel dans sa sagesse naturelle ; de lui descendent les païens,
les Grecs et les Romains, les classiques mondains, etc.
- Mais en Cham est exprimé
:
Feu du
plaisir terrestre,
Préhension brutale de la chair.
Fils de Cham
:
- Eusch, particularité obstinée.
- Mizraïm, cruauté repoussante.
- Put, exaltation orgueilleuse de la
stupidité charnelle.
- Canaan, l’esclave dont le corps est
son trône – le corps du péché.
- Cusch, dont le nom commande encore
aujourd’hui aux chiens, engendra :
- Seba, ivresse.
- Habilah, souci mondain.
- Sabtah, labyrinthe éternel.
- Rahama, colère visible.
- Gabtecha, auto-torture consumante.
- Nahama, engendra Scheba,
chute.
- Dedan, amour charnel corrompu.
- Nimrod, chasseur d’âmes.
Le pays de Canaan
comprenait les villes :
- Sidon (navire en lambeaux),
- Gézar (combat),
- Gaza (colère),
- Sodom (mal secret),
- Gomorrhe (apostasie),
- Adma (crime de sang),
- Zeboïm (lac de l’orgueil),
- Lascha (lieu de l’illusion, de
l’onction fausse, lieu du badigeon au plâtre lâche – Ézéchiel 22, 28, donc
lieu d’origine de tous les peintres en bâtiment).
Canaan
engendra :
- Tzidon, tromperie.
- Heth, peur et incrédulité.
- Sébusiens, observateurs.
- Amorites, bavards amers.
- Gergesites, collecteurs de jouissance
terrestre et porteurs de rouge.
- Hivites, esprit national bavard
(probablement « national »).
- Arkites, persécution.
- Sinites, hostilité.
- Arbadites, soif de domination maudite.
- Zémarites, loups en peau de mouton.
- Hamathites, colère ardente.
Mizraïm engendra :
Ludim, fruit corrompu de la nature. Ananim, esprit du dommage corporel et de la
fornication. Lehabim, destruction avec celle-ci et l’épée. Naphtuhim,
révélateur du secret du mal. Pathrusim, faussaires des signes. Casluhim,
instabilité insensée, et de ceux-ci viennent les Philistins et les Caphtorim,
faux devins.
Les Philistins, selon notre interprète, désignent :
- Des
esprits qui causent du tort par la boisson et les réunions sociales.
- Des
esprits qui créent une bonne fraternité lors des banquets.
- Des
détracteurs de tous miracles et prodiges.
- Des
esprits de magie obscure.
Le numéro I indique avec quel droit nous avons exclu
les Philistins, et je suis désormais assuré que l’incendie du rideau lors de la
première assemblée a été provoqué par un Philistin.
Le numéro 2 montre la grande différence entre une
noble société de table allemande et un banquet philistin : si ce sont des
esprits qui boivent à la bonne fraternité, nous sommes des compagnons qui
partageons la bonne société spirituelle ensemble. Mais de quel esprit sont-ils
enfants, cela montre clairement de quel enfant ils peuvent être les esprits,
car Cham, leur père, signifie : prendre brutalement la chair.
De Pat seul, aucune descendance n’est mentionnée dans
les Écritures, et Put signifie, selon un interprète philologue de tous les noms
scripturaires, autant que décédé, ce qui pourrait faire penser que cet
arrière-grand-oncle des Philistins serait né mort. Mais à quel point la
signification mystique de Put, selon Bromley, prétentieuse et orgueilleuse
expression de la stupidité charnelle, contredit-elle le mot « décédé » dans son
sens naturel ? Quel défunt, même charnellement stupide, s’est jamais élevé avec
orgueil ? Je déclare donc ce « décédé » comme le « décès philistin », qui est
si mort et stupide qu’il ne sait même pas qu’il est mort, et reste ainsi
toujours vivant inutilement.
Mon avis est que Put est en réalité le patriarche des
coqs Put ; car où trouve-t-on un orgueil aussi extravagant de stupidité
charnelle que chez ces Philistins colériques, et d’où les coqs Put
pourraient-ils tirer leur Pat, sinon de Put lui-même ?
Enfin, je pose la question et demande une réponse
rapide :
« Les Tébitiens peuvent-ils aussi être Philistins ? »
Le Philistin
Avant, pendant et après l’Histoire.
Établi, accompagné et
illustré
à partir de
textes divins et mondains et de mes propres observations.
Traité humoristique
sur
souscription d’une joyeuse société de table, pour ses membres, imprimé au
profit d’une famille pauvre.
Voici, hélas, le crâne
horrifique :
Comme il m’apparut effroyable !
Combien de monstres, combien de spectres !
Le sang impur masque au
Antoine Philistri.
(Avec ici un dessin à la
main de l’école italienne, représentant le revers d’un philosophe pour qui tout
est trop court ; ensuite un philistin philosophe pour qui tout est trop long,
et que sa femme reprend, sous le compas du diable et les ailes d’un moulin à
vent ; ensuite une muse tragique, quelques adeptes enthousiastes et une oie
sceptique.)
Aux Messieurs
les Souscripteurs !
Il est connu de tous
que la plaisanterie suivante a pris naissance et a été communiquée dans la
confiance d’un esprit enjoué et compréhensif, et que la résolution de
multiplier cet écrit s’est d’abord réalisée, parmi les auditeurs, au désir de
venir en aide à un pauvre homme qui sait écrire. L’impression fut écartée en
plaisantant, comme étant en soi quelque chose de philistin ; surtout afin
d’attribuer à l’écrivain tout le mérite ; mais comme le nombre des
souscripteurs se révéla plus considérable qu’on ne l’avait attendu, il y avait
lieu de craindre que l’auteur, qui souffre des yeux, ne pût, malgré tous ses
efforts, satisfaire que tardivement tous ses bienfaiteurs, et qu’il n’eût
encore à faire, ce faisant, un pénible sacrifice de sa vue ; il fut donc décidé
de préférer, comme plus avantageuse, l’impression philistine, et ainsi paraît
ce manuscrit imprimé, ou fer à cheval de cuir ; il convient d’ajouter que,
comme les frais d’impression diminuent effectivement le gain espéré pour
l’auteur, il ne peut être remédié à cette faute philistine qu’en tirant un plus
grand nombre d’exemplaires ; c’est pourquoi chaque possesseur est invité à ne
point prêter son exemplaire, mais à vouloir bien adresser quiconque
souhaiterait prendre conseil au sujet des philistins, ou de soi-même, à la
maison d’art Wittich, Jägerstraße, vis-à-vis de la Banque, où un certain nombre
d’exemplaires ont été déposés et pourront être obtenus contre paiement.
Ce refus de
communication à autrui est un bienfait pour le pauvre et n’est point une dureté
envers le curieux, car quiconque peut avoir le loisir et le goût de lire
pareille chose doit aussi en avoir l’argent. Oui, voilà la véritable invention
de réjouissance qu’un Westphalien promit jadis d’annoncer, par souscription de
8 groschen, dans le Reichsanzeiger, et qui consista finalement à lui
procurer, à lui pauvre coquin, quantité de pièces de huit groschen ; ici, cela
revient au fond au même, si tout ce qui suit ne devait éveiller chez l’acheteur
quelque joie et quelque sérieux — c’est-à-dire, s’il était un philistin ; mais
alors, il ne l’achète pas !
Un thaler courant !
Achète, main clémente,
Moquerie du philistin ;
Et salaire de Dieu.
Propositions qui
peuvent être défendues
- Ce qui est ici nommé philistin n’est que ce que tout philistin est de
grand cœur et volontiers.
- Ce qui est ici présenté comme juif n’est que ce dont tout Israélite
voudrait, pour tout au monde, se débarrasser — sauf pour de l’argent — et
que le Juif noble lui-même méprise chez les chrétiens ignobles.
- Chez les Juifs, noble rime avec ânesse ; chez les
philistins, avec âne.
- Aucun Juif ne peut être un philistin.
- Juifs et philistins sont des pôles opposés ; ce qui, chez les
premiers, est encore en germe, a poussé en herbe chez les seconds.
- Les philistins ont entre eux une alliance invisible et inconsciente,
et, comme les oies, ils dressent tous le cou quand l’un d’eux le fait.
- Une oie qui se promène avec une perruque en papier a beaucoup du
philistin.
- Un philistin ne peut jamais souhaiter devenir danseur de corde.
- Un philistin peut fort bien devenir mangeur de pierres.
- Un philistin qui philosophe est — un chien de mer.
- Un philistin qui fait de la poésie est — une chauve-souris.
- Un philistin enflammé est — un chat volant (il lui faut un parachute).
- Le philistin pur peut croire qu’il en est un ; il ne peut, en général,
qu’être, et non penser.
- Si jamais un philistin trouve un véritable remède contre les chenilles
processionnaires, il deviendra suicidaire. Nous serons alors débarrassés
des deux, et nos forêts de sapins, aujourd’hui critiques, deviendront des
bosquets de poètes.
- Si un philistin a un orgelet à l’œil et un cor au pied, il se couche
avec des bottes enduites de graisse, afin que, pendant qu’il dort, le cor
ne voie pas l’orgelet, et qu’il ne se crève pas les yeux avec ses jambes
dans son sommeil ; car il sait bien qu’une poule aveugle trouve parfois un
grain d’orge.
- Je ne connais pas d’épreuve plus sévère du philistinisme que de ne pas
comprendre ni admirer l’inconcevable richesse et la perfection de
l’invention, ainsi que l’exécution extrêmement ingénieuse, dans le Voyage
par eau et par terre de Monsieur von Schelmufski. Quiconque lit ce
livre sans être transporté d’aucune manière est un philistin, et s’y
trouve assurément lui-même.
Les grands et magnifiques fleuves se rassemblent à
partir de sources pures, originelles et joyeuses des montagnes, à partir de
l’eau sacrée qui, par impulsion divine, s’est élevée vers le haut, a salué la
lumière, et maintenant, joyeuse sous celle-ci, descend à travers les vallées
sur la terre verte jusqu’aux mers qui entourent le noyau ; ils ne se
rassemblent point à partir de mares sales et mortes qui, épuisées sans vie et,
pour ainsi dire, recrachées, sans lien avec la circulation vivante du sang, ne
sont rien d’autre qu’une école juive de grenouilles, un tribunal à long cou et
à jambes rouges de cigognes, une piste anarchique de rats d’eau sans lois, un
philistinisme boursier d’orgueil gazetier, une maison d’accouchement et
d’invalides de crapauds abstraits, un observatoire de la vermine arithmétique
des araignées d’eau, un comptoir de frai, de cadavres et de blanchissage, un
bureau de lait et une chambre d’équipement et une garde-robe de théâtre, et une
saline secrètement sociétaire de tous les amphibiens à sang froid qui ne
parviennent au plus haut degré de leur perfection qu’en abandonnant queue et
ventre — une société de table non allemande, non chrétienne, philistine, une
académie grossière, une table de charogne de hausseurs d’épaules galvanisés,
mystiquement convulsifs.
De même que les fleuves, cette noble société de table
s’est rassemblée de cœurs purs, originels et joyeux, et a exclu à jamais de son
sein — non par vaine présomption, mais par pieux respect pour l’histoire — les
Juifs et les philistins, sur lesquels les malédictions de l’Écriture se sont
depuis longtemps accomplies, et qui ne demeurent plus que comme signes de leur
chute, comme taches de sang ineffaçables d’une mauvaise dette, comme spectres
de leur mort historique non bienheureuse, comme une vieille mère de vinaigre du
péché sur la terre. Et s’ils sont répandus sur toute la surface du globe, cela
signifie seulement que leur cendre a été dispersée au vent, ou que les quatre
quartiers de leur corps historique ont été cloués aux quatre portes des points
cardinaux ; et s’ils semblent souvent se tenir sur la roue de la fortune, ils
n’y sont en réalité qu’entrelacés ; car il n’est de salut qu’en le Seigneur et
en l’Éternité ; eux, en revanche, sont des enfants attardés de la mort, ils ne
sont plus chez eux dans la vie ; ce sont des écuyers détraqués et des commis
devenus fous d’une maison de commerce ignominieusement en faillite déjà avant
la naissance du Christ ; ils veulent faire commerce de manne tombée du ciel il
y a trois mille ans. Gardez-vous de leur payer quoi que ce soit d’avance ; ce
sont ces badauds qui ont crié le A si fort qu’ils en ont gardé la bouche béante
et ne peuvent plus dire B — ou inversement. Bienheureuse la colombe qui porte
dans son bec un rameau si fort et si grand qu’en glissant innocemment sous
l’arc de paix de Dieu, elle ne peut tomber dans la gueule des Juifs et des
philistins ; car l’antique serpent porte des têtes aux deux extrémités, et
c’est un serpent à sonnette dont le bruit fascine et séduit.
Le A, dans un sens plus profond, je l’appelle chez les
Juifs l’Ancien Testament, le B le Nouveau. Chez les philistins, qui n’ont en
vérité point de testament, tout au plus la réserve obligatoire de mauvaises
habitudes, j’appelle A l’Originaire, l’Éternel, la Source ; et B le prétendu
Présent, le cataplasme de poix que le diable jette sur les yeux, le Temporel,
le mort commode, l’impasse où le monde est cloué de planches ; et ainsi les
philistins sont ceux qui ont ouvert si grand la bouche sur le B qu’ils
pourraient encore prononcer le A — selon la nature d’une bouche ouverte — mais,
par stupidité, ne songent pas à le faire. Ô combien stupides ils doivent être !
Nous voyons d’ailleurs par là combien Juifs et
philistins sont tout à fait opposés, puisque leur A et leur B diffèrent ainsi,
et qu’ils se partagent pourtant en cela ; mais c’est la sale chandelle d’un
sou, la lampe éternelle devant le trône nocturne du diable, allumée aux deux
bouts.
Or, de même que chacun reçoit de Dieu sa vie nouvelle,
jamais encore vécue ni morte, comme nous exigeons de notre hôte des mets non
encore mangés, du vin non encore bu, et du linge propre, et comme mes honorés
convives sont en droit d’exiger de moi un traité encore inédit, ainsi toute
cette société a exigé des compagnons vivants et inusés en elle-même, et a par
conséquent repoussé les Juifs, qui n’existent plus que littéralement, et les
philistins, qui n’existent plus que moralement.
Les Juifs — dont il reste encore bien des exemplaires
en personne, capables de témoigner pour chacun de leurs douze tribus de
l’opprobre attaché à la crucifixion du Seigneur — je ne veux même pas les
toucher, car quiconque souhaite se composer un cabinet n’a pas besoin de
beaucoup chercher pour les botaniser ; il peut attraper ces mouches restées des
plaies d’Égypte dans sa chambre avec de vieux vêtements, à sa table de thé avec
des affiches de théâtre et du bavardage esthétique, à la Bourse avec des
lettres de gage, et partout avec ânerie, humanité et illumination, peaux de
lièvre et poissons blancs.
Plus utilement et plus agréablement, je me tourne vers
vous, philistins, qui ne subsistez plus que comme contagion, comme allégories
ridicules d’une sorte de fièvre jaune dont les patients, en parfaite santé,
sont morts de l’âme, défilant dans le triomphe éternel du diable comme des
niais nés obtus ; pour vous tirer maintenant, âmes mauvaises, par les oreilles
— avant même que vous en eussiez — hors de l’enfer du poêle céleste a priori,
puis, après que vous avez encore gagné des cornes, vous extraire a
posteriori de dessous le banc où vous êtes tombés dans l’histoire, je me
verrai contraint de vous reconnaître et de vous définir a posthumis à
votre queue définitive, avec laquelle vous remuez en dessous et au-dessus.
Les penseurs et les croyants pensent et croient que le
monde créé n’est que l’idée cristallisée du Créateur de lui-même, et que tout
ce qui fut créé fut pensé avant d’entrer dans la vie ; et par sa mort nous
pouvons voir comment il fut pensé avant de vivre. Mais rien de cela n’est pensé
ni cru par les philistins ; ils croient qu’ils sont tombés des arbres comme des
poires sauvages lorsque le diable y jeta son bâton — ce dont ils se portent
aussi bien qu’il s’en est porté.
Moi, cependant, malgré eux, je veux commencer leur
histoire là où, par sotte vanité, ils ne rêveraient jamais d’aller (car ils ne
rêvent pas du tout, ou tout au plus des numéros de loterie qui ne sortent pas)
: je commence leur histoire avant Adam et avant la terre, à partir de l’idée.
Pour pouvoir dire ce que les philistins furent, avant
d’apparaître dans l’histoire comme peuple, dans l’idée, je dois d’abord les
considérer tels qu’ils sont devenus maintenant, comme figures allégoriques de
leur essence ; et je dis donc :
Un philistin est un gaillard raidi, amidonné, ou même
cuirassé de cuir, apparemment vivant, qui ne sait pas qu’il est mort et qui,
tout à fait inutilement, s’attarde encore sur le monde ; un philistin est un
bâton funéraire ambulant de sa propre mort intérieure éternelle, chargé de
toutes sortes de signes extérieurs et ridicules de vie ; un philistin est un
homme devant qui tous les miroirs — et ainsi la création, miroir de Dieu — sont
aveugles de toute éternité ; un philistin est l’ennemi né de toute idée, de
tout enthousiasme, de tout génie et de toute libre création divine ; il est la
silhouette caricaturale comique du diable, qu’en tombant du ciel il a projetée
du côté ensoleillé de la vie, où elle, brisée en mille images difformes,
gambade en apparence innocente et plaisante, mais empoisonne quiconque ne
s’endort pas dans son ombre enivré de sources éternelles — et cela pour une
sobriété éternelle.
Voici la
traduction intégrale en français du texte de 1811 :
Pourquoi on peut
rire de tout ce qui est le plus profond, mais non avec l’esprit
Pour ne pas ennuyer mes honorés convives, je vais
d’abord vous indiquer plusieurs raisons pour lesquelles vous pouvez rire de
tout cœur du passage suivant — bien qu’il soit mon plus sérieux sérieux et ma
foi la plus profonde — à condition de ne pas rire avec l’esprit, car c’est
ainsi que rit le diable.
On peut en effet rire de tout cœur, au plus haut
point, de ce qui est le plus profond, parce qu’il faut s’y prendre de façon
extraordinairement curieuse avec l’esprit pour en ressentir ne serait-ce qu’un
peu la saveur.
- Quoi de plus ridicule que de croire mieux voir le soleil en regardant
à travers un petit trou, que l’on a, pour moi, percé avec une épingle ou
un cure-dents dans le cœur d’une dame (un trou de l’oreille ne convient
pas) ?
- La philosophie est parfois ridicule, car un homme qui se tient au
centre et fait tourner un miroir accroché comme un cheval au licol, ne
peut jamais le faire tourner assez vite pour qu’un vulgaire lièvre de
champ ne traverse le système, et qu’au final il ne voie toujours plus seul,
plus il tourne vite ; et si jamais il voulait faire tourner une boule,
celle-ci lui tomberait facilement sur le nez.
- C’est aussi ridicule qu’un chien de garde du fondeur en étain, qui, en
tournant la roue, accomplit un pèlerinage à Jérusalem sur place, quand
quelqu’un manipule des mots de façon si extraordinaire et ne peut pourtant
pas déplacer sa bouche sous son nez. Si tu veux apprendre à un chien à
manger du pain, enduis-lui le nez de beurre et tends-lui le pain : il ne
mange que le pain, mais il sent le beurre et te fait une mine si sublime
qu’on croirait qu’il mange du pain au beurre.
- C’est très ridicule lorsqu’une poule tourne en rond dans un panier
grillagé et, parce que la prison est circulaire, n’est jamais convaincue
qu’il n’y a pas de sortie sauf par la mort ; tandis que le soleil tourne
de la même manière au-dessus du panier dans le ciel. Je peux admirer les
deux avec l’esprit et en rire de tout cœur.
- Il est incroyablement ridicule qu’un lièvre veuille dégager une
montagne du chemin et court à l’inverse ; cela fonctionne, ses pattes
avant sont courtes a priori, mais les chiens le pressent en haut et il est
difficile de redescendre car les pattes arrière sont trop longues a
posteriori. De même, il est ridicule qu’une force, même le plus puissant
des taureaux, veuille soulever une charge énorme sur laquelle elle-même se
tient ; jamais un docteur n’est allé à une pensée plus grande que de crier
: « Donnez-moi un point d’appui dehors, et je jetterai tout ce qui est
dedans dehors ! » Mais il ne sait pas qu’il est lui-même dedans, tant il
est hors de lui ; et quand le philosophe est accompli, il se rend compte
qu’il était assis sur la branche qu’il a abattue.
- C’est ridicule que l’homme, pour philosopher, ne fasse rien d’autre
que de tirer un bas infini, puis veuille aussi tirer la laine, le mouton,
toute la moutonnerie et la création, et si un chien, se retournant
toujours vers sa queue, la saisissait et se dévorait en arrière avec peau
et poils, alors toute la création serait bientôt, pour les philosophes,
renvoyée dans le néant absolu avec leur compendium comme supplément. Oui,
la seule différence entre eux et Dieu est que Dieu, en pensant, devait
créer, et que plus il pensait infiniment, plus la création devenait
magnifique et structurée, et finalement, le monde entier, chef-d’œuvre
d’harmonie infinie, surgissait de ses pensées, avec le philosophe lui-même
assis dessus, chevauchant le fil qui termine le bas. Or, lorsqu’il pense,
il doit tout démanteler à rebours ; mais comme il doit tout démanteler en série,
et qu’il ne trouve aucun endroit où placer toutes ces choses créées, il
est souvent occupé, comme les habitants de Lalenburg, à creuser un trou
pour y jeter les déchets d’autrui.
Ce retour infini de la chaise philosophique met mal
les débutants, s’ils ne supportent pas la marche arrière ; ce mal de mer se
manifeste souvent par une orgueilleuse affectation, où les messieurs font mine
d’avoir un mauvais goût dans la bouche, avec laquelle ils veulent instruire le
meilleur. Quand ils ont progressé, ils ressemblent à un coq italien tournant
une roue si orgueilleuse qu’il se retourne complètement, et redevient comme un
gant. Mais la plupart du temps, ils ressemblent à une cigogne que j’ai vue à
Mayence : elle avalait un petit serpent, qui ressortait aussitôt par lui, et
qu’elle avalait encore et encore, jusqu’à ce qu’elle s’habitue complètement au
circuit, ramenant le bec aussitôt pour le recevoir à nouveau. Si la France
n’avait pas apporté une autre philosophie et circulation dans ces régions, de
sorte que le serpent doive payer ses droits d’entrée et sortie, ce gars serait
encore là, philosophant.
Ce dernier système reste l’un des plus clairs et des
plus simples, nécessitant surtout un intestin court, un corps ouvert et des
pensées glissantes. D’autres, qui tirent leur chemise pour la transformer en
manche, sont déjà bien plus transcendantaux.
Je pourrais encore citer d’innombrables raisons pour
lesquelles on peut rire de tout cœur du plus sacré, si ces sérieux débats ne
risquaient de ressembler à un œuf pensant sur la poule.
Je conclus en disant que je ne considère nullement
comme blasphémateur celui qui rit du plus vénérable pape, dont les manches sont
si courtes que, lorsqu’il lève les mains vers le Très-Sacré, les bras nus
s’étendent au point qu’on peut voir tous les hiéroglyphes et écritures
cunéiformes sur les crânes avec lesquels il a récemment retiré le mauvais sang
entre peau et chair.
Le philistin avant
l’histoire
Vue théosophique de
Dieu et de la création, unité, individualité, oui, non, chute d’Adam, chute de
Lucifer, le philistin dans le mythe chrétien jusqu’à Cham.
Dieu est l’unité éternelle,
en dehors de la nature et de la création, en lui-même ; et dans son
jaillissement réside la volonté. L’unité éternelle habite dans l’abîme non créé
de toutes choses, dans le néant insondable, et le « ça » du néant est Dieu
lui-même. Et lorsqu’elle s’ouvre, l’unité est l’onde pure, qui ne peut vouloir
que soi-même. Ce mouvement, cette effervescence de la volonté et la perception
d’elle-même dans la jouissance de vouloir, constitue l’esprit de la vie divine
; ainsi la volonté est le Père, et l’amour le Fils, tandis que l’issue de
l’amour volontaire est l’Esprit — et ils sont l’unité éternelle, l’apparence de
l’auto-apparition sans aucune manifestation et sans ce qui apparaît, l’œil de
la vision éternelle, le oui éternel, l’unité éternelle, qui cependant se retire
en sa volonté pour se sentir elle-même ; ceci est le non éternel, ou
l’individualité éternelle.
Le oui et le non sont un,
mais ont deux centres. Le oui, en tant que flux, est sans fondement ; le non,
en tant que retrait, crée le fondement. Le centre du oui est l’amour, le centre
du non est la colère. Avant toute création, l’unité éternelle résidait dans ces
deux centres, du oui et du non, comme engendrement volontaire de toute
créature, comme auto-reception, comme idée. Mais lorsque l’individualité se
mouvait par elle-même, l’idée devint image de l’unité, et la création visible
surgit, reflet de l’idée.
Cette création se mouvait à
partir du centre de l’individualité, le non, la colère, et portait donc en elle
le fond de l’enfer. Mais puisque l’image, en tant qu’apparente, tangible,
égoïste et pleine d’individualité, ne voulait que soi-même et ne se souciait
plus de l’unité, surgit le premier philistin, ou l’idée du philistin : Lucifer,
qui, en tant qu’image formée, imaginaire et accomplie, voulu, en tant que non
contrarié, s’élever au-dessus du oui et fut précipité en enfer.
Lucifer, le porteur de
lumière, le candélabre, s’enorgueillit, car en lui la lumière brûlait d’abord
matériellement ; le non devint lumière matérielle et feu, tandis que l’amour,
feu idéal, voulait soi-même. Mais il fut renversé par Michel, un autre ange,
autre figure du vouloir divin et portant le nom de Michel (« Qui est comme Dieu
éternel ? »), dans les ténèbres. Cette chute du candélabre, avec la chandelle,
marque la séparation du lourd et du léger, la fondation de la Terre et des
ténèbres, la matière, le non éternel engendré, l’ennemi de l’idée comme unité
éternelle, celui qui ne veut signifier que soi-même : Satan, et, dans ses
extensions, le péché, le philistin.
Ainsi, par ces mots
étranges qu’un des penseurs les plus saints a conçus, j’ai saisi le philistin
par les oreilles, avant même qu’il en ait, et l’ai précipité du ciel sur la terre
; ou j’ai été moi-même le Michel, j’ai créé la Terre et précipité ce sur quoi
je voulais le faire tomber, et sur quoi je suis encore assis, abattant la
branche sur laquelle je chevauche encore. Le philosophe Ast à Landshut a une
situation plus facile : il n’a pas besoin de monter pour descendre, il peut le
faire à pied dans n’importe quel jardin à côté du plus grand saladier pour un
autre philosophe du lieu.
Mais maintenant, chers
convives, permettez-moi de rire de tout cœur, en remontant mes manches qui
m’étaient un peu courtes au haut du bras. Vous aurez peut-être remarqué avec
respect que le lumineux Jacob Böhme m’a bien aidé dans cette entreprise. Mais
ce que j’ai dit, je le crois ; ce qui est drôle de tout cœur, c’est que le mot
manque partout, tandis que l’admirable est le désir sacré de connaissance, qui
doit être adoré chez celui qui tend ainsi les bras, tout autant que dans la
représentation de l’unité divine elle-même, dans le conflit du oui et du non.
Le philistin, en revanche,
philosophe à l’inverse. Lui, en tant que non engendré, en tant que celui qui
s’approprie soi-même, qui se retire, ne tend pas les bras, mais les replie ; le
tube de manche flasque tombant est son produit ; le manteau lui devient trop
long partout et traîne dans la boue ; mais comme il ne peut jamais en sortir
par peur du froid, il regarde à travers un trou de bouton et demande à sa
bien-aimée comment se présente la chose. S’il pousse l’abstraction loin, les
poches du manteau sortent à l’arrière et offrent, avec les manches pendantes,
un spectacle si lamentable que la femme dit que le bon sens naturel lui sied
mieux, et elle l’aide à une vision pure de son système en lui posant sur la
tête un bonnet de nuit rigide et en disant : « Voilà toi, mon ami, tant que tu
ne philosophes pas » ; puis elle étire le bonnet comme un sac et dit : « Et
voilà toi, tant que tu philosphes » ; mais cela ne sert à rien. Elle lui remet
le bonnet et il redevient le bon sens, et l’abstraction se termine finalement
en frottant ensemble le bord sale du manteau. De cette saleté, qu’un philistin
avait recueillie en philosophant sur un pré surengraissé d’herbes épicées
digérées, serait né le tabac à priser de Schneeberg, qui renforce encore la
mémoire des philistins, et à qui nous devons en réalité la mnémotechnie à
laquelle M. von Aretin s’était abonné.
Je reviens maintenant au
philistin précipité du ciel, souhaitant qu’il ait toutes les côtes brisées ;
mais le voici, en excellente forme, ou plutôt ses médecins, les pathologues
humoraux et les moralistes, assurent, s’ils ne mentent pas, qu’il s’améliore
chaque jour. L’orgueil et la chute du philistin Tuziser furent la naissance de
la matière, le péché originel de la Terre naissante ; car le péché consiste en
un retrait éternel du oui, une appropriation toujours croissante du non dans le
non, et la chute est infiniment récurrente : Lucifer tombe de l’idée à l’image,
de l’image à la matière. Mais rien ne tombe hors de Dieu éternellement, et il
eut compassion de la Terre, la toucha dans le souffle du Oui et la fit fleurir
en Adam, créature où il exposa de nouveau son image dans un ordre inférieur.
Lorsque Adam désirait, il était à nouveau le oui qui se répand seul, et Dieu
plaça le non en Éve en face de lui et avertit du péché par l’arbre interdit.
Mais la femme se laissa séduire de nouveau par le serpent, par le non, voulut
s’élever au-dessus de Dieu, et nous voyons une nouvelle chute de l’innocence
vers la culpabilité, de l’unité de la vie vers l’individualité de la mort. Ceci
est un nouveau degré de consécration que le non conserve en se philistinant
toujours plus, et c’est notre chute, que le Seigneur s’est offert de résoudre.
Comme j’ai maintenant
précipité le non, source des philistins, dans l’homme lui-même, nous le voyons
se manifester comme une personne vivante : nous le voyons en Caïn et dans toute
l’inclination au péché. Le non, hostilité envers l’idée, la philistinisme,
croissait tellement que le Seigneur dit (1er livre de Moïse, chap. 6) : « Les
hommes ne veulent plus recevoir mon esprit (c’est-à-dire qu’ils sont
philistins), je regrette de les avoir faits ! » — Les philistins furent alors
écartés par les eaux du déluge ; l’arche de Noé flottait en haut, les eaux se
retirèrent, et le Seigneur établit avec l’homme une alliance de paix dans
l’arc-en-ciel, où la lumière à travers les nuages exprime la réconciliation de
l’éternel léger, l’idée, avec le lourd, le précipité, le non, la source
originelle des philistins.
Mais les philistins n’y
croient pas, et ne voient en cela qu’un appendice optique, d’où l’on pourrait
réfuter Newton ou Goethe, s’ils le pouvaient. Les fils de Noé sortis de l’arche
sont Sem, Cham et Japhet. Cham est le père de Canaan. Noé devint laboureur,
planta des vignobles et, en buvant du vin, s’enivra et resta découvert dans sa
tente. Voyant la nudité de son père, Cham l’annonça à ses frères ; Sem et
Japhet prirent un vêtement, le posèrent sur leurs épaules, marchèrent à
reculons, et couvrirent la nudité de leur père, le visage détourné. Lorsque Noé
se réveilla et sut ce que son plus jeune fils avait fait, il dit : « Maudit
soit Canaan, il sera l’esclave de tous ses frères ! »
(*) Comme la mythologie de la création a été interprétée de
multiples manières, je joindrai à la fin l’explication du mystique Thomas
Bromley sur la signification spirituelle de ces fils de Noé. Bromley est né à
Worcester en 1629 et mourut en 1691. Cette explication est à la fois une
généalogie des philistins et la meilleure recette pour les identifier dans
chaque contexte.
Le philistin dans
l’histoire
Cette malédiction s’est
accomplie sur les descendants de Cham, car lui, lorsque le péché se manifeste à
nouveau après le Déluge, lui, le philistin sobre, qui avait raillé la première
ivresse du vin, eut un fils, Mizraïm ; et de celui-ci, selon le premier livre
de Moïse, chapitre 10, verset 14, viennent les Philistins et les Caphtorim.
Ceux-ci sont les ancêtres des Philistins, et ils sont venus de l’île de Caphtor
en Palestine.
L’abbé érudit Calmet, dans
ses recherches bibliques, affirme que l’île de Caphtor n’est autre que Crète,
l’actuelle Candie. Ce que nous appelons aujourd’hui Crétois et Philistins,
étaient alors les Philistins, et le terme Creti contracte désigne les Crétois,
Plethi contracte les Philistins. Quant aux Crétois, le poète Épiménide affirme
qu’ils ont toujours été menteurs, animaux mauvais et au ventre paresseux. La
pomme ne tombe pas loin de l’arbre, et il en est de même des Philistins.
L’épître de Paul à Tite, évêque en Crète, en témoigne (Rap. I, 10 et suivants).
Il ne faut pas oublier de
mentionner que de nombreux savants affirment que les descendants de Cham, donc
les ancêtres des Philistins, ont principalement dirigé la construction de la
Tour de Babel, dont l’orgueil stupide leur ressemble beaucoup. Je n’en doute
pas, car le bavardage confus des Philistins de nos jours rappelle encore la
confusion des langues de Babylone, et nous trouvons encore parmi eux beaucoup
de gens qui veulent créer de nouveaux mots par leur seule volonté, sans être
inspirés ; l’esprit seul crée le mot, et le poète, et non pas l’ennemi de toute
idée, le non éternel engendré des Philistins.
Récemment, j’ai rencontré un
Philistin dans l’allée, et quand je lui ai demandé où il se promenait, il
répondit :
« Je ne me promène pas, je descends le chemin car j’ai un rendez-vous avec une
femme veuve ici, avec laquelle je veux m’harmoniser. »
Je lui dis : « Vous voulez
sans doute consoler la veuve dans sa mélancolie par un concert, par le son des
trompettes, violons et flûtes ? »
Il répondit : « Oui, ce matin je lui ai dit ces paroles de Boßen : “Sors de
l’enfer de ta détresse, habille-toi et hâte-toi là où bientôt le clair salon
sera traversé par le cuivre et les boyaux et le bur.” »
Je lui demandai s’il était
musicien. « Oui, dit-il, je suis un peu artiste sonore. »
« Quel instrument jouez-vous ? »
« Les instruments que je joue sont nombreux : je souffle dans le tube de
cuivre, et pour varier dans le gros tambour, je souffle aussi sur du bois grave
et du bois clair, je frotte sur le violon de cou et de genou, et je frappe le
clavier — c’est tout ce qu’on peut attendre d’un dilettante. Oui, mais je suis
aussi un grand jouisseur ! »
« Dites-moi, y a-t-il une
pharmacie à proximité ? Je voudrais acheter un peu d’asa foetida. »
« Là-bas, à gauche, là où le roi à quatre pieds est représenté au-dessus du
bâtiment, vous trouverez un commerce de remèdes ; le gardien regarde par la
fenêtre du jour, là vous pouvez obtenir le diable sec. »
Ainsi ils appellent l’asa
foetida ; et l’asa dulcis ? — « Engelebret ! » Ici,
j’avais assez entendu.
Quant aux Crétois, je dirai
seulement que depuis leur ville Cydonia, le malum cydonium, le
coing, s’est d’abord répandu, ce qui explique probablement pourquoi les
Philistins aiment particulièrement l’eau-de-vie de coing. Ils croient aussi que
Jupiter est enterré chez eux, en Crète — très philistin. Ils inventèrent
l’usage du faucon pour tuer quelqu’un à distance — également très philistin —
et ainsi de suite.
Certains veulent faire
dériver le nom de Philistin de la ville égyptienne de Pelousion, dont le nom
viendrait de aclos, rouge. Cela se tient. Parmi leurs
villes, Ascalon se distinguait, d’où viennent les oignons que nous appelons
échalotes. En général, ils étaient de grands amateurs d’oignons et d’ail, et ne
juraient pas plus haut qu’en présence d’un oignon (Pline, L.19, c.6), « allium
cepasque inter Deos in jure jurando habent ». Et Juvénal (Sat.15) : « Porum et
cepe nesas violare aut frangere morsu, ô saints dieux, dont les forces naissent
dans les jardins ! »
L’oignon a vraiment quelque
chose d’un philistin, car il est constitué de multiples couches superposées, ne
contenant rien d’autre. Et si l’on considère qu’un philistin aime empiler sur
son corps une veste sur le torse nu, une ceinture rouge sur le ventre, des bas,
un sous-vêtement, un gilet, un chemise, pantalon, veste, culotte, manteau,
manteau de dessus, fourrure, bottes, bonnet de coton, coiffe de cuir, bonnet en
laine, sac de pied, et enfin encore une portière ou diligences, et que tout
cela, avec la nature entière, semble à l’intérieur être une unité complète, et
finalement sa vue épaisse, impénétrable, de lin, cuir ou cire, sur laquelle est
fixé un paratonnerre — si l’on considère cela, je tiens un philistin pour un
jeu naturel d’oignon, pris dans une production pathologique et anormale.
Leur caractère dans
l’histoire est l’orgueil et la vanité, et la haine du peuple de Dieu, du peuple
de la promesse, jusqu’à ce qu’ils crucifient enfin le Sauveur promis, le Fils
de Dieu. Ainsi, avec les Philistins, le conflit est résolu et les pôles inversés
sont représentés. Ils étaient autrefois célèbres pour leur commerce,
aujourd’hui beaucoup de commerçants sont dénués de renom par leur
philistinisme. Parmi leurs dieux se trouvait Bélzébuth, appelé aussi seigneur
des mouches. Procope Gazeus dit qu’il fut représenté par une grosse mouche. Qui
n’a jamais vu un philistin avec une mouche se promenant sur le nez ? Peut-être
que les mouches ont toujours ce droit. Je connais un philistin que ces mouches
n’abandonnent jamais, ce qui le rend irritable.
Même à leur apogée, ils
obstruaient les puits des Israélites et se disputaient constamment à leur
sujet. Encore aujourd’hui, cette passion pour les puits leur reste, et dans
plusieurs villes impériales, ils élisent quelqu’un pour maître du puits, à qui
ils offrent une petite couronne en papier qu’il doit honorer. Une fois, ils
m’ont ainsi poursuivi jusqu’à mon musée avec leur couronne, et je n’ai échappé
à leur couronnement que par une vive dispute. Dans ces puits d’Israël, on se
disputait également, et ils portaient les noms de Sidna et Zank ; Esseh, Grofl.
(1er Moïse, chap.26). Lorsqu’ils eurent longtemps dominé Israël, ils subirent
une défaite très glorieuse (Livre des Juges, chap.3, v.13). Ensuite, Samgar,
fils d’Anath, tua six cents Philistins avec un bâton de bœuf. Qui pourrait lui
refuser son approbation ?
(*) Les Juifs ont été souvent
persécutés pour empoisonnement de puits dans les siècles passés ; dans ce
blocage et empoisonnement, se trouve tout leur contraste.
Enfin apparut leur
ennemi principal, Simson, un héros comme peu d’autres, un combattant libre
agissant entièrement de sa propre initiative contre les Philistins ! À sa
naissance, un ange annonça sa venue à sa mère. Dès sa jeunesse, il s’était
consacré au naziréat, une secte pure et enthousiaste de vénération de Dieu. Il
tomba amoureux de la fille d’un Philistin et l’épousa. Lorsqu’il rendait visite
à sa fiancée, pour passer le temps, il déchira en chemin un lion, et, après
quelque temps, trouva dans le squelette du lion un essaim de miel, qu’il prit
et partagea.
Lors de son
mariage, il présenta une énigme à trente Philistins (une ressource complète) :
« De l’aliment sortit du dévoreur, et la douceur sortit du fort » — et il misa
une garde-robe de trente robes. Ils eurent trois jours pour répondre, mais jamais
un Philistin ne devina la solution, bien qu’ils aient souvent trahi l’énigme.
Les trente sages seraient encore assis ensemble si la fiancée, une Philistine,
n’avait pas révélé le secret à Simson et à ses invités. Ceux-ci lui donnèrent
alors la réponse : « Qu’est-ce qui est plus doux que le miel et plus fort qu’un
lion ? » — et Simson leur dit avec colère : « Si vous n’aviez pas labouré avec
mon veau, jamais vous ne l’auriez deviné ! »
Il se fit alors
justice à sa manière : il tua trente Philistins et remit la garde-robe à ceux
qui avaient donné la réponse. « Tu agis ainsi envers moi, je te réponds ainsi ;
tu laboures avec mon veau, je laboure avec le tien ; tu frappes mon Juif, je
frappe le tien. »
Furieux, il quitta
son épouse, mais chez les hommes glorieux, la colère est comme une tempête de
Dieu, qui passe ; avec la paix et le soleil dans le cœur et une chèvre en
cadeau à la main, il se rendit auprès de sa femme. Hélas ! le père philistin
l’avait mariée entre-temps à un des sages, et la situation se présenta donc
exactement comme Simson le voulait : il fit une guerre juste.
Il captura trois
cents renards, leur attacha des torches enflammées à la queue et les laissa
courir dans les champs de blé des Philistins. Les Juifs le livrèrent ensuite,
attaché avec de nouvelles cordes, aux Philistins — une récompense très « juive
» pour leur champion ! Mais Simson, lié, déchira les cordes sous les yeux des
Philistins exultants, saisit une mâchoire d’âne paresseuse qui traînait là et
frappa avec elle un bon nombre de Philistins. Il dit : « Les voilà tous
entassés ! » Il jeta la mâchoire, eut très soif et implora Dieu pour de l’eau ;
alors jaillit une source de la mâchoire, qui raffermit son esprit.
Un des Philistins
d’aujourd’hui, qui, par sobriété innée, ne peut tolérer de miracle et cherche à
tout expliquer par sa misérable nature philistine, me prétendit récemment que
la mâchoire d’âne était le nom d’un général ; comme si on pouvait battre les
Philistins mieux avec un général qu’avec une mâchoire d’âne ! Il ajouta que si,
dans mille ans, quelqu’un lisait que Frédéric le Grand chevauchait un renard
dans telle bataille, on ne saurait peut-être pas qu’il s’agissait d’un cheval
rouge, et on en serait fort surpris. Je lui répondis que dans ce cas, il
faudrait considérer les trois cents renards comme de nouveaux étudiants et les
torches comme des journaux. Pour ma part, je préfère le miracle du renard à
celui d’un cheval rouge et garder la mâchoire d’âne plutôt que le général.
Après cet exploit,
Simson gouverna Israël pendant vingt ans. Il semble que, dans ce long exercice
de justice, le héros libre et audacieux devint un peu philistin, car on le
retrouve bientôt mêlé à des affaires de prostitution. L’Écriture mentionne une
prostituée à Gaza avec laquelle il fut, qui semble donc avoir été une
courtisane reconnue des Philistins, où l’on pouvait satisfaire l’amour de
manière honteusement commode. Je qualifie ce type de comportement de «
philistinisme », car le plus glorieux instinct humain, sans passion, sans
sanctification par le prêtre ou par la bravoure, l’aventure et le danger, est
satisfait de manière répugnante et facile, et la protection de telles femmes ne
peut être assurée que par un esprit philistin dans l’État. Même la séduction,
qui implique une activité et une nécessité, avec un sentiment de péché et une
réaction intérieure, me semble moins terrible que cet indulgent permis aux
prostituées des Philistins.
Les Philistins
espéraient piéger leur ennemi et encerclèrent la maison ; mais Simson la quitta
à minuit, souleva les portes de la ville et les transporta sur le mont Hébron.
Peu après, il tomba entre les mains des Philistins par l’entremise d’une autre
femme, Delila, qui le trahit contre 5 500 pièces d’argent aux cinq princes des
Philistins. Simson la trompa trois fois, lui disant qu’il perdait sa force
lorsqu’il était lié avec de l’écorce fraîche, de nouvelles cordes ou cloué par
les cheveux sacrés de sa tête ; et la prostituée l’avertissait toujours : «
Philistins sur toi, Simson ! » en pleine nuit. Mais il brisait toujours ses
liens. Enfin, elle contraignit le héros amoureux comme une femme philistine
seule peut le faire, et il lui avoua que sa force résidait dans ses cheveux.
Il dormait de
nouveau sur ses genoux, et sous ses ciseaux fatals, ses cheveux sacrés tombèrent,
sa force disparut, et elle cria encore : « Philistins sur toi, Simson ! » Alors
elle put le contraindre, toute sa force l’avait quitté, les Philistins le
capturèrent, lui crevèrent les yeux, et il dut moudre le grain dans leur
prison. Mais après quelque temps, lorsque ses cheveux et sa force lui
revinrent, les Philistins organisèrent une fête dans le temple de leur idole,
laissant le héros aveugle devant eux et se moquant de lui — très
philistinement. Simson fut guidé par un garçon jusqu’à la colonne soutenant le
bâtiment, afin de s’y appuyer pour se rétablir. Le bâtiment était plein
d’hommes et de femmes, tous les princes étaient là, et sur le toit se
trouvaient trois mille personnes.
Simson cria à Dieu
: « Seigneur ! Seigneur ! Souviens-toi de moi, et fortifie-moi cette fois, Dieu
! » Il saisit alors les deux colonnes centrales soutenant le bâtiment, une de
la main droite, une de la gauche, et dit : « Que mon âme meure avec les
Philistins ! » et se pencha fortement. Alors la maison s’effondra et plus de
Philistins moururent avec lui que jamais il n’en avait tué auparavant. Ses
frères le relevèrent et l’enterrèrent dans le tombeau de son père, Manassé.
Si quelqu’un est
jamais mort en héros, si quelqu’un a jamais construit sa tombe avec l’aide de
ses ennemis, ce fut Simson. Aucun Philistin ne comprendra cette mort glorieuse,
mais je lève un verre à sa mémoire, et avec ce verre, à la mémoire de tous les
héros libres qui sont tombés seuls en combattant pour une juste cause parmi les
Philistins !
Longtemps après,
lorsque les Philistins se furent remis, ils retirèrent l’arche de l’alliance
aux Israélites. Mais ce trésor sacré leur causa mille maux : leurs idoles
tombèrent, ils souffrirent d’hémorroïdes, et tout fut envahi de souris. Pour se
débarrasser de cette boîte de Pandore, les cinq princes attachèrent cinq fesses
d’or et cinq souris d’or à l’arche en guise d’expiation, attelèrent des vaches
qui transportèrent l’arche jusqu’en Israël. Cette plaie persiste chez certains
Philistins, et ils utilisent encore l’expression « nerf doré », souvenir du
sacrifice expiatoire de leurs ancêtres ; mais comme elle ne provient pas de
ceux qui n’ont aucun faux nerf, cet or n’est pas véritable.
Enfin, nous voyons
le principal Philistin, Goliath, tomber sous la fronde du jeune berger David ;
ce dernier obtint la fille de Saül, Michal, en mariage, au prix de deux cents
peaux de Philistins. Puis ils accueillirent David, fuyant la folie de Saül,
pour des raisons d’intérêt politique, croyant qu’il combattrait pour eux en
tant que traître à la patrie.
De manière
générale, la politique est toujours liée à la perfidie — un trait
caractéristique des Philistins. Sous le règne de David (Sirach 47, v.7), on
leur aurait brisé leur corne. Mais il n’est pas précisé où était ce cor, ou s’il
s’agissait seulement d’un instrument défensif de leur ville, comme un Philistin
moderne pourrait l’interpréter.
Ils déclinèrent
progressivement, d’abord sous les Assyriens, puis réalisèrent un exploit unique
dans l’histoire moderne, mais qu’ils ne purent jamais accomplir. Ils se
laissèrent assiéger à Ashdod par le roi égyptien Psammétique, selon Hérodote
(V.2, ch.157), pendant vingt-neuf ans, probablement par ennui, et, s’ils
n’avaient pas été des Philistins, ils ne se seraient jamais rendus.
Mais la parole du
prophète Sophonie se vérifia pour eux et continue de se vérifier : « Ô Canaan,
terre des Philistins, je veux te dévaster, qu’il n’y ait plus d’habitant. »
Regard
rétrospectif sur ce qui a été dit ; transition vers les Philistins dans
l’histoire, ou vers leur signification parmi nous
En faisant tomber
le Philistin de l’idée dans l’image, de l’image dans la création par la chute
dans le péché, puis en le voyant racheté là dans l’Adam, et de nouveau
précipité comme image semblable par l’affirmation de soi, de la vie dans la
mort ; en l’ayant ainsi accompagné hors de l’unité à travers le mythe de sa
particularité, j’ai poursuivi sa possibilité dans le retrait, dans le principe
du Non, si loin que je l’ai finalement découvert, lui qui tombait toujours plus
bas et devenait toujours plus matériel, comme un germe destiné à l’histoire, et
je l’ai recueilli dans la semence.
Ce noyau,
désormais, a poussé ses racines et ses cimes vers le bas, vers l’obscurité, et
vers le haut, vers le jour, en multiples rameaux ; et, durant cette période,
j’ai franchi les générations qui surgirent de lui, lesquelles, plus ou moins
plongées dans l’ombre que ses ailes de chauve-souris étendent entre tout mythe
et toute histoire, errèrent et tournoyèrent, jusqu’à ce que je saisisse enfin
les Philistins à la surface de l’histoire, poussés au grand jour comme peuple.
En tant que tels,
dans cette seconde période, après qu’ils furent tombés de l’idée dans la
poésie, et de celle-ci dans l’histoire, je les ai fortifiés de schnaps de coing
et d’oignons ; je les ai conduits, sous le bâton de bœuf de Shamgar, la
mâchoire d’âne et l’effondrement des colonnes de Samson, sous la fronde de
David, parmi les hémorroïdes et les souris, non sans danger pour moi-même,
jusque dans la forteresse d’Ashdod, en une retraite exemplaire. Là, je les ai
laissés soutenir un siège de vingt-neuf années, puis déposer les armes
personnelles, abandonner les drapeaux de la renommée et enfin se disperser sur
le glacis qui sépare les ouvrages extérieurs de l’intériorité fortifiée de
l’océan du vaste monde.
Ainsi ils
sombrent dans les abîmes et les tempêtes dévorant les peuples de l’histoire :
dans l’esclavage, la lâcheté, la dévoration des pays — ce que, à grande
échelle, on nomme anthropophagie — et nous les voyons entrer dans la
malédiction de Sophonie.
Mais à présent je
me tourne vers leur troisième période, que je commence ainsi : avec le mercredi
des Cendres catholique, où le prêtre, traçant une croix de cendre sur le front
du chrétien, dit : « Memento homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris »
— « Souviens-toi, homme, que tu es poussière, et que tu retourneras en
poussière. »
De même que
l’idée est tombée dans la matière, celle-ci retombera à son tour dans l’idée ;
tout ce qui est pensé devient poème, tout poème devient événement, tout
événement retourne à l’état de pensée. Tout ce qui, sur la terre, tombe sous
nos sens n’est toujours que cela même, mais sous une modification quelconque de
l’éternelle transsubstantiation de tout épanchement divin.
Seuls les Philistins
ne peuvent jamais comprendre que, par exemple, ce qu’ils appellent superstition
n’est qu’une modification de leur propre histoire et doit reparaître, tôt ou
tard, comme poétique, comme naturel, comme religieux. Ces insensés croient
qu’une chose pourrait surgir isolément, seule, ou de travers, et, comme ils
disent, contre nature ; ou qu’elle pourrait se mouvoir selon une loi qui ne
soit pas contenue dans l’auto-loi de l’unité éternelle dans son épanchement.
Or, le monde entier, et le Philistin lui-même, ne sont rien d’autre que
l’affirmation de cette loi.
Il n’est certes
qu’une tache d’encre en elle — mais cette tache devait aussi être posée,
puisqu’elle était possible. Et le docteur Luther a parodié la création du
Philistin à la Wartburg lorsqu’il jeta l’encrier à la tête du Philistin, du
diable ; ce geste, je l’imite ici d’une manière plus développée dans ce traité.
Selon cette loi
donc, le Philistin est sorti de l’idée pour entrer dans l’histoire, et il
replonge maintenant dans l’idée de lui-même ; il devient la cendre qui,
répandue à travers le monde, est retombée sur la tête de nos Philistins —
cendre qu’ils préfèrent porter comme poudre pour les cheveux plutôt que comme
cendre de pénitence.
Cette période est
la leur dernière et éternelle, en contraste avec leur origine, qui fut
également éternelle ; et ils ne peuvent revenir du long règne du Non à
l’originel Oui qu’en entrant dans la rédemption — ce à quoi, toutefois, ils ne
semblent guère enclins.
Le Philistin après l’histoire
Le nom de Philistin,
pour les Philistins actuels — qui ne sont qu’une infusion transcendantale de
thé, une bière d’orge supra-sensible, un arrière-goût fade et idéal des anciens
Philistins depuis longtemps digérés par l’histoire — est issu à l’origine des
hautes écoles.
Là où la jeunesse, ce
lion ivre de noces et inspiré, déchire le lion et trouve le miel de la sagesse
dans la gueule de l’animal vaincu ; là où la jeunesse, ce Samson éternellement
renouvelé, confie joyeusement, dans la confiance aux étoiles divines, la voile
bien réglée d’une légère barque, en quête de mondes, aux vents porteurs du ciel
; et, fuyant rapidement sur l’aile de l’enthousiasme au-dessus de la mer de
Dieu, coule souvent la large et prudente péniche de halage des Philistins, qui,
munis de bons passeports, versent leurs chopes sous le pont, occupés à voyager
du marché au beurre au marché au fromage.
Furent donc appelés
Philistins tous ceux qui n’étaient pas étudiants. Et si nous prenons le mot
étudiant dans un sens plus large — celui de quelqu’un qui étudie, qui aspire à
la connaissance, d’un homme qui n’a pas encore clos la maison de sa vie comme
l’escargot (les véritables Philistins domestiques), d’un homme engagé dans la
recherche de l’Éternel, de la science ou de Dieu, qui laisse se refléter
joyeusement tous les rayons de la lumière dans son âme, un adorateur de l’Idée
— alors les Philistins lui font face ; et tous sont Philistins qui ne sont pas
étudiants en ce sens plus large du terme.
Si je nomme l’étude une
souffrance active, ou la réception de toute connaissance comme d’un tout
infiniment cohérent et éternel, je pourrais appeler l’étudiant accompli dans
son individualité (ce qui signifie ici simplement : non-Philistin) celui qui
reçoit et donne avec une égale force en tous les points de lui-même. Je me le
représente comme une sphère ; je l’appelle le sain, le naturel, le cultivé ;
mais pour rapprocher mon idée de l’image, je le nomme celui dont le contact
avec le monde extérieur, dont la peau (pour le dire crûment), inspire et expire
dans une mesure égale.
Grethe me semble, parmi
ceux que je connais, celui dont l’apparition idéale se rapproche le plus de
cette figure. Tous les autres ont, à des degrés divers, une inspiration
exagérée et une expiration funeste. À cette catégorie appartiennent tous les
imitateurs poétiques, auxquels je recommande une fois pour toutes l’ouvrage
bien informé d’Ertmann Uhse : Le poète bien instruit, où les artifices de l’art poétique, du plus
petit au plus grand, sont exposés sous forme de questions et réponses, et
toutes les règles expliquées par d’agréables exemples (Leipzig, 1715), comme
une esthétique philistine indispensable — en particulier le chapitre sur
l’imitation : « Comment puis-je apprendre à imiter l’invention d’un autre ? »
Certains sont assez
sains, sauf des sueurs locales : par exemple une sueur philosophique maladive
localisée aux parties génitales lors de la production de l’enthousiasme. Ainsi
le splendide Schiller a souvent des sueurs philosophiques froides, et ses
imitateurs des rhumatismes semblables. Kotzebue souffre d’éruptions de chaleur
volantes, qui apparaissent et disparaissent sur une chair de poule chronique de
noblesse d’âme ; et si parfois ses pièces sentent la violette, on peut être
assuré qu’il a mangé de la térébenthine, qui agit ainsi sur l’excrétion.
De nos jours, on
rencontre aussi l’état de l’homme-porc-épic écossais chez certains poètes qui,
imitant le Siegfried cornu du Nord, se couvrent de cornes ; leurs œuvres
ressemblent parfaitement aux branches incrustées des salines, d’où le sel a coulé
et où la boue est restée attachée.
Ayant un jour vu une
famille de tels hommes-porcs-épics et me trouvant malheureusement au premier
rang, le père-corne attrapa ma main et la força à toucher sa peau de bouleau en
disant : « Sens, sens, c’est tout nature ! » De même me sens-je interpellé et
dégoûté par les poèmes de ces modernes lanternes à cornes.
Que l’on varie ces
exemples de toutes sortes d’états cutanés (c’est-à-dire d’états de formation) à
l’infini, et l’on se trouvera plus ou moins en contact avec le Philistin en
l’homme ; selon qu’ils sont plus rhumatiques que transpirants, le Philistin est
plus passif qu’actif, etc.
Mais le philistinisme
sévit surtout comme maladie de la platitude, que chacun possède plus ou moins.
De même que la variole convexe et contagieuse caractérise le Philistin actif,
la cicatrice concave forme le passif, et ceux-ci courent le plus souvent les
rues. Nous pouvons facilement trouver les traces de ces dindons dans les
vallées de nos propres cœurs, où souvent la neige gît encore profondément, même
si les sommets de l’âme brillent comme des alpages ensoleillés.
Ce philistinisme passif
consiste à souffrir, supporter, se taire, laisser faire, chercher des délais, «
cras, cras », « oui, oui, ainsi va le monde » (ce qui, chez les Français,
apparaît dans le « ah ça ira », que les paysans de Cologne prononçaient « ach
Sauerei » — comme philistinisme actif). Et que celui qui se sent sans faute
jette la première pierre — sur lui-même.
Puisque les Juifs sont
le pôle toxique opposé des Philistins, je tiens pour possible d’inventer une
sorte de variole atténuée, comme la vaccine ; je propose de neutraliser le
poison de la variole juive par l’inoculation d’une variole porcine, puis
d’inoculer ce poison ainsi modifié aux Philistins. Le génie devenu, chez le
Juif, ruse craintive, serait ainsi brisé par le dégoût ; comme poison
médiateur, il aiderait le génie devenu, chez le Philistin, douce et
orgueilleuse confiance en soi, à se mouvoir sur des jambes plus fines et moins
nuisibles, afin qu’ils ne continuent pas à piétiner de leur large chemin de
bétail la moisson de la lumière.
Le porc serait ici
médiateur entre Juifs et Philistins, lui qui, en fouillant de son groin,
découvre le mercure et se tient ainsi entre Mercure et Vénus ; et il n’est pas
sans profondeur particulière de considérer ici que l’arsenic serait inoffensif
pour les porcs.
Il faut surtout
remarquer que les signes extérieurs, même tels qu’ils suivent ici, ne suffisent
nullement à faire d’un homme un Philistin ; tout dépend de la manière dont il
se tient, avec ces signes, face à la vie. Ainsi quelqu’un peut, avec tous les
signes opposés, être un Philistin ; on peut, par philistinisme, défendre ou
proclamer les choses les plus excellentes, mais toujours de manière conclusive
et péremptoire. On les défend seulement parce qu’elles pèsent lourd sur
l’estomac ; car aucun Philistin ne peut digérer quoi que ce soit.
Ce qu’il absorbe
spirituellement repose en lui comme du lest ; et si l’on attache les morceaux à
des fils, on peut les pêcher ensemble comme des poules. Combien de belles
guirlandes d’admirateurs philistins de grands poètes ou penseurs ne sont que
comme un troupeau de canards enfilés à un fil, auquel est attaché un morceau de
lard que l’un avale et que l’autre rend par derrière au suivant ! Une telle
infinité finie ferait une belle arabesque pour orner certains propylées.
Ah ! qui est sûr de ne
pas être déjà enfilé lui-même, et que, lorsque le diable tirera un jour sur la
ficelle, il ne sera pas suspendu avec d’autres Philistins comme une rangée
d’oignons au cou de la grand-mère de Satan ?
Donner une physiologie
et une zoologie complètes et définitives des Philistins dépasse le cadre d’une
dissertation ; je ne livre ici qu’une série de symptômes du philistinisme comme
contribution à la science, à l’aide desquels Pierre pourra botaniser dans son
propre jardin ou celui d’autrui. Il pourra arracher les spécimens et, séchés
entre papier buvard, les présenter à la société pour son divertissement ; ainsi
la mauvaise herbe sera détruite, le champ aidé et la science soutenue.
(*) Le plan selon
lequel procéder à une telle collection a été exposé longuement et fort
plaisamment par l’un des plus aventureux Philistins, le professeur Apin de
Nuremberg, dans son Instruction
pour collectionner les portraits (Nuremberg, 1728).
Description d’un philistin modèle, lequel finit par se
dérouler en toute une tapisserie exemplaire de philistinismes
Lorsque, le matin, le
Philistin émerge de son sommeil sans rêves comme un cadavre noyé remonte à la
surface de l’eau, il tâte doucement ses membres pour vérifier qu’ils sont tous
encore présents ; puis il demeure étendu tranquillement et crie au porteur du
journal hebdomadaire, qui frappe, de le remettre à la cuisine, car il est dans
sa première sueur et ne peut se lever sans être téméraire ; ensuite il songe à
être utile au monde, et, fermement convaincu que la salive à jeun possède de
grandes vertus curatives, il s’en enduit les yeux — ou ceux de Madame la
Philistine, ou ceux de ses petits Philistins, ou ceux de son chien vigilant, ou
ceux de personne.
Sa blanche coiffe de
nuit en coton, pour laquelle ces créatures nourrissent un amour immense, n’a
pas bougé, car un Philistin ne remue pas en dormant.
Lorsqu’il s’est levé,
il change de chemise, s’il le fait, en retirant entièrement la première avant
d’en enfiler une autre ; il est capable de frotter doucement sa veste de
flanelle avec sa chaussette de laine gauche pour qu’elle n’attrape pas de
rhumatismes — mais il ne se touche jamais la peau. Puis commence un vigoureux
raclage de langue et curage d’oreilles, un raclement de gorge et des crachats,
d’horribles gargarismes, et quelque manière singulière de se laver selon une
idée fixe — que l’eau froide ou chaude soit plus saine ; ensuite il mâche
quelques baies de genièvre tout en pensant à la fièvre jaune ; ou bien il tient
à ses enfants un discours sur la prière et, les ayant envoyés à l’école, dit à
sa femme : « Il faut observer les apparences extérieures, cela entretient le
crédit ; ils comprendront bien assez tôt la superstition. »
Ensuite il fume du
tabac, pour lequel il a la plus haute passion — ou qu’il affecte de haïr avec
excès ; dans l’ensemble, le tabac est infiniment cher aux Philistins ; ils
aiment dire qu’il leur tient le corps agréablement ouvert et qu’en tirant les
nuages de fumée ils peuvent méditer sur la vanité des choses — ainsi la pipe
est étroitement liée à leur philosophie ; il possède certainement quelque poème
sur le tabac, ou en a composé un lui-même.
Bien que l’on puisse
fumer sans être Philistin, on n’a pu apprendre à le faire qu’à une époque où
l’on était sans idées, égaré et philistin ; les hommes les plus vivants, les
plus vigoureux, les plus purs et les plus pleins d’âme que j’aie connus ne sont
jamais venus au tabac.
Sans doute
remonte-t-il aussi toutes les horloges de la maison et inscrit-il la date à la
craie au-dessus de la porte ; s’il boit du café, il parle des Anglais et
appelle parfois le café « ce bouillon noir africain » ; il serait profondément
blessé si sa femme ne lui disait pas une demi-douzaine de fois : « Bois donc,
il est encore bien chaud ! Bois donc avant qu’il ne refroidisse ! » etc. ; mais
si le café ne lui est pas servi chaud — malheur à la pauvre femme ! Sa
cafetière est en grès de Bunzlau, et s’il boit lentement, elle porte un
véritable petit manteau de café, tout comme un autre Philistin — car ces brunes
cafetières leur ressemblent d’ailleurs fort.
Quand il sort pour
ses affaires, il met des bottes graissées, pour lesquelles il a une grande
prédilection, souvent même des éperons, sans jamais monter à cheval ; les
bottes cirées brillent — et un miroir est déjà quelque chose de transcendantal.
S’étant glissé dans
tous ses étuis, s’il est juge de paix, il se rend au conseil ; vient alors
peut-être maître tailleur Schatte se plaindre que sir John Falstaff l’a appelé
« il » (Er) ; on délibère longuement sur ceux qu’on peut appeler « il » ; et
lorsque monsieur Stille, l’assesseur, établit enfin qu’on ne peut appeler ainsi
que des serviteurs subalternes que l’on paie, le juge de paix Schaal éclate : «
Pour ma part j’appelle tous les domestiques “il”, excepté celui du ministre ! »
etc.
Mais je laisserai le
reste de sa journée se conclure à son gré, et ne raconterai que son état de
fiancé.
Il vit à Wetzlar (ils
aiment s’y tenir), il fait la connaissance de sa fiancée à l’occasion d’un
procès ; il envoie un vieux procureur la demander en mariage pour lui ; si elle
dit oui, celui-ci devra lui envoyer le trente-septième volume des Heures secondaires de Wetzlar de Kramer, parce qu’elle a trente-sept
ans ; si elle dit non, il devra lui envoyer le Lexique des fraudes de Hön. — Victoire ! Les Heures secondaires paraissent ; il lit alors
quelques chapitres de l’Art
d’être toujours joyeux de Sarassa afin de s’acquérir légèreté et courage ; puis il lit dans
la grammaire française de Lunkenhein quelques anecdotes qu’il racontera au
repas de noces.
Quand enfin il
partage le lit de sa bien-aimée et qu’ils se sont à peine assoupis, elle
éternue ; Schaal se redresse, saisit de ses deux mains sa haute coiffe blanche
et rigide de noces, l’ôte de sa tête et dit : « À votre santé ! » Elle éternue
de nouveau ; il renouvelle son souhait ; les éternuements et les souhaits ne
cessèrent que le matin, quand on découvrit que des amis plaisants avaient
répandu de l’ellébore dans le lit afin d’accroître la jouissance conjugale.
Lorsque bientôt
quelques « fabricants de boutons » s’installèrent chez sa bien-aimée (c’est
ainsi qu’on nomme à Wetzlar les cicisbei), il n’y trouva rien à redire,
puisqu’ils fumaient le tabac avec lui et faisaient leur petite partie avec lui
— ce dont tous les Philistins sont grands amateurs.
Dans les
conversations les plus insignifiantes, il fait des mines de la plus haute
importance, qui ressemblent à des « puisque », des « attendu que », des «
quemadmodum » et « quamobrem », voire à l’italien conciosiacosaché ; s’il est très rusé, il fait
de petits yeux comme des etsi et des etiamsi ; toutefois il n’a jamais
l’air d’un « néanmoins », mais toujours d’un nihilominus.
Il avait mis tout son
espoir dans le général Auosdanowich pour sauver la nation allemande, pourvu
qu’il fût convenablement soutenu par Radirwedowich et qu’il finît par bloquer
heureusement ; mais quand tous furent battus, il affirma qu’il l’avait toujours
prévu ; pourtant, pouvoir un jour naviguer sur le Guadalquivir demeure son
désir le plus secret.
Si un homme vivant et
inspiré a le malheur d’entrer en conversation avec lui, il l’écoute calmement
et répond volontiers : « Eh bien ! eh bien ! ce que vous dites ! Je le concède
; ce ne sera sans doute pas si grave ! »
Il collectionne
journaux, feuilles hebdomadaires et affiches de comédie ; il sait toujours qui
prêche, mais ne va à l’église que pour le crédit, où il dort — et il a raison,
car le prédicateur est aussi un Philistin. Il est lui-même l’un des «
fabricants de boutons » de sa bien-aimée et s’appelle Kniebein.
Lorsque cette société
se réunit — à laquelle appartiennent encore un officier de la milice
territoriale nommé Schlacks et un candidat en philologie nommé Fackel, tous
trois « fabricants de boutons » — les plus belles philistinades viennent sur le
tapis. Ils sont tous du même avis, mais crient violemment.
Je vais énumérer
pêle-mêle leurs qualités et opinions, car ils ne sont qu’un seul démon et rien
que symptômes de philistinisme :
Ils appellent nature
ce qui tombe dans leur champ de vision — ou plutôt dans leur quadrilatère
visuel, car ils ne comprennent que les choses quadrangulaires ; tout le reste
est contre nature et exaltation. Ils ne comprennent pas la Cène et tiennent
beaucoup aux études sur le pain. Un beau paysage, disent-ils : beaucoup de
chaussée. Voltaire leur plaît plus que Shakespeare, Wieland plus que Goethe,
Kamler plus que Klopstock, Voß plus que tous ; et nous devons à leurs
supplications auprès de ce poète qu’il ait, dans la correction de sa Luise, remplacé l’huile de faîne
par l’huile de Provence pour la salade, et ajouté dans la forêt, où l’on fait
le café, une source fictive au lieu de transporter l’eau comme auparavant.
Leur esthétique est
la définition d’Erdmann Uhse : « Qu’est-ce que la poésie allemande ? La poésie
allemande est l’habileté d’exprimer ses pensées sur un certain sujet avec élégance,
mais en même temps avec prudence et clarté, en mots mesurés et en rimes. »
L’un d’eux, s’étant
fait faire un lit en acajou, en fit fabriquer aussitôt un second afin que, s’il
se mariait un jour, ils fussent assortis. Ils se réjouissent qu’aujourd’hui un
honnête homme puisse devenir acteur, puisqu’il n’y a plus de Hanswurst sur la
scène ; un conseiller de cour, voilà encore un rôle honnête à jouer. Ils
souhaitent aux comédiens bonne chance de pouvoir entrer en bonne société —
c’est-à-dire de pouvoir venir chez eux, afin d’être d’aussi grands Philistins
qu’eux-mêmes.
Ils croient qu’au fond le monde est fini, parce
qu’avec eux il n’a jamais commencé. Ils se tiennent pour quelque chose d’à part
et savent hausser leurs sourcils jusqu’à la racine des cheveux. Ils sourient de
tout avec condescendance, tiennent toute plaisanterie pour sottise, regrettent
que nous ne soyons pas des classiques romains, et se félicitent mutuellement
d’être nés en un temps où vivent des hommes si excellents qu’eux — et cela des
collèges entiers de fumeurs de tabac — où les Lumières, comme une mèche
toujours incandescente, leur allument la tête (les têtes de pipe), feu qu’ils
se réoffrent à eux-mêmes comme une fumée sacrificielle ; le lendemain matin,
ces temples empestent passablement, et le maître de maison, dit Goethe, sait
toujours d’où vient l’odeur. Mais si un jour il ouvre les fenêtres pour aérer
cette terre, vous verrez que c’était le diable qui avait laissé la mauvaise
senteur, et que la mèche des Lumières, à laquelle les philistins se brûlent la
tête, est filée directement de sa queue.
Ils ont tous un faible pour les bottes grasses, et ont
acheté en commun une pièce de serge de Berry pour s’en faire des culottes. Ils
soutiennent qu’il faut livrer les forteresses pour épargner les maisons, et
font volontiers abattre de vieux chênes séculaires pour planter quelque
prunier. Ils croient que les Allemands ne sont pas un peuple admirable, qu’ils
doivent être formés par les Français ; pourtant ils bavardent sans cesse de
germanité, de probité — pourvu que cela parvienne un jour à maturité. Ils
n’auraient rien contre les Français si seulement le logement des troupes ne
leur coûtait pas si cher ; les Anglais, ils les appellent Englishmen et
ne les aiment qu’à cause des livres sterling, demandant au passage ce qui est
plus lourd : une livre de plumes ou une livre d’or ? Ils peuvent imaginer que
l’armée signifie quelque chose sans enthousiasme, ont acheté en commun à
l’encan l’image de l’armée saxonne par Bachenschwanz, et ne comprennent pas
comment cet homme solide a pu traduire le délirant Dante.
Ils se lisent mutuellement des dissertations
ennuyeuses, se traînent avec des satires plates et des épigrammes ; de pleines
bouchées, des blocs grondants qu’il faut avaler de force jusqu’à ce que les
yeux leur sortent de la tête d’un bleu éclatant, voilà ce qu’ils appellent le
sublime. Ils recensent des choses qu’ils ne comprennent pas et se moquent des
formules de nécessité des philosophes ; ou bien ils sont capables de se guinder
eux-mêmes, de manière tout à fait ridicule, dans des discours philosophiques,
si bien que leur âme regarde avec superbe d’innocentes natures comme une robe
de chambre gelée, suspendue l’hiver pour sécher, effraie les petits oiseaux qui
cherchent des grains dans la neige du jardin. Quand ils se mouchent, ils
sonnent du nez comme des trompettes.
Tous les enthousiastes, ils les appellent des exaltés
fous ; tous les martyrs, des imbéciles ; et ils ne peuvent comprendre pourquoi
le Seigneur est mort pour nos péchés au lieu d’établir plutôt à Apolda une
petite fabrique utile de bonnets. Jamais la pluie ne les a surpris sans
parapluie. Lorsqu’ils disent bonsoir, bonjour, bonne journée ! comment
allez-vous ? que fait la chère épouse ? ces gens-là n’y pensent pas le moins du
monde : cela leur tombe de la bouche ; et après le repas ils souhaitent que
l’on ait bien mangé, quand bien même on aurait eu faim. Ils ont tous légué leur
corps, en leur heure la plus solennelle, à l’anatomie, leurs têtes au docteur
Gall pour l’extension de la science, et en sont prodigieusement fiers ; et ce
jour-là ils ont abusé du « Cottbusser Vier ».
De l’état du théâtre en Allemagne, ils sont
parfaitement satisfaits ; et l’on ne saurait se faire meilleure idée de leur
idolâtrie orgueilleuse envers leur propre misère que si l’on considère que ces
mêmes hommes, incapables de comprendre comment l’Antiquité avait pu être assez
folle pour bâtir d’immenses églises pour le culte divin, sont tout à fait
contents qu’à travers le monde aucune institution publique ne soit soutenue
avec autant d’excès que l’art dramatique. Jamais un philistin ne s’est
scandalisé de ce qu’on construise d’énormes palais, qu’on les orne
intérieurement des dons de tous les arts, pour y ajouter encore de l’argent le
soir afin de voir, à la lumière d’innombrables bougies, ce que le courant banal
et quotidien de la poésie charrie de bois flotté poétique des plus communs,
représenté par des hommes qui, tout comme ce bois, ont été assemblés par toutes
sortes de hasards pour ce métier et sont encore payés pour cela.
Je crois qu’à peine ailleurs la philistinie des temps
modernes s’est montrée plus à découvert qu’au théâtre ; comment serait-il
autrement possible qu’un homme, par le costume et le maquillage, se ravisse à
lui-même, qu’il soit, par l’éclairage et la musique, plus béatement retranché
de la vie commune qu’à peine un enthousiaste ne peut s’isoler par son cercle
magique ; comment serait-il autrement possible que, ainsi équipé, en un tel
lieu et devant mille yeux qu’il ne doit pas tant satisfaire que nourrir et
fortifier en les divertissant, un homme ou une femme puisse, durant plusieurs
heures, prouver qu’il ou elle est un philistin plus effronté encore que le
monde entier qui tolère pareille chose ?
Existe-t-il un être plus misérable qu’un acteur qui
est mauvais ? Car pour être un mauvais acteur, il faut être un sot effronté et
vaniteux ; comment un homme sans aucune vocation, sans intelligence ni goût, au
corps maladroit, à la voix fâcheuse, peut-il avoir la folie de vouloir
représenter devant les yeux du monde entier un autre homme qui ne peut être que
plus que lui — fût-ce un serviteur qui change les chaises ? Oui, même le soldat
le plus lâche m’est plus cher : son fusil part du moins parfois sous l’effet de
la peur de la mort, il est au moins objet de mépris, et ses braves camarades ne
veulent plus servir avec lui.
Je ne sais comment l’appeler, sottise ou démence,
qu’il ait pu en venir ainsi dans le monde que cet unique exercice artistique où
l’homme est artiste de tout son être, cet art qui doit présenter la vie
elle-même à la vie, soit pratiqué d’une manière si incompréhensiblement
misérable tout en étant soutenu avec une si déraisonnable profusion, alors que
de mauvais musiciens doivent exercer leur métier comme une sorte de mendiants
plus décents, et que maint bon peintre est presque mort de faim. On peut voir
là au mieux combien l’art dramatique tient au cœur du monde entier : si près
qu’il est accueilli à pleines mains même dans sa pratique la plus misérable.
Mais comment cette misère est-elle advenue ? Qui l’a jetée sur le monde ? Les
philistins, dis-je : la routine, la possibilité qu’un homme croie que ce qui
lui suffit est suffisant, que c’est tout, et que le reste — holà ! — n’est que
folie. Si le philistin n’aimait pas le théâtre, il en irait autrement ; le bon
esprit serait au-dessus de lui ; mais tel que le théâtre se tient aujourd’hui
dans le monde, il est le seul art qui ne soit jamais ressuscité ; il porte sur
lui tout le dégoût, toute la maladie, toute la honte, toute la pauvreté de
l’histoire, et n’est pour le spectateur meilleur que le signe le plus clair de
l’état général du monde ; tel un nilomètre il se dresse : nous pouvons voir
jusqu’où les eaux sont montées en tout temps ; mais la vase qu’elles laissent
sur nos champs ne le féconde pas — elle l’infecte et l’empoisonne.
Si grand que soit ici le mépris exprimé à
l’égard du comédien mauvais ou médiocre — car l’art ne tient pas boutique
d’indulgences, l’art n’a ni purgatoire ni péché véniel ; entre l’enfer et le
ciel siège son juge ; il est libre et procède d’un efflux divin ; nul n’y est
contraint ; mais si des boutiquiers viennent étaler leur marchandise dans le
temple, le Seigneur les en chassera — si méprisable donc que soit le mauvais
acteur, il faut honorer d’autant plus le grand et véritable artiste.
Mais je fais davantage : il me touche comme
un Robinson jeté solitaire sur une île déserte ; oui, il me touche plus encore
que Robinson ; car celui-ci peut utiliser autour de lui les singes et d’autres
animaux, et son ami sauvage nommé Vendredi — non seulement le blanc dimanche,
le bleu lundi, le mercredi cendreux, le vert jeudi, le silencieux vendredi,
mais encore le mardi pour tout service, et le samedi ensoleillé du soir comme
pieux compagnon de repos.
Il n’en va pas si bien pour le grand acteur ;
les singes seraient pour ce Robinson-là, même s’il jouait le rôle de Robinson
lui-même, un obstacle certain ; ils se conduiraient peut-être en société
humaine au point qu’il ne pourrait plus du tout faire ressortir son Robinson. Plus
heureux que lui est le héros qui, combattant, abandonné par de lâches
compagnons, tombe pour la juste cause pour laquelle il est frappé : celui-là ne
survit pas à sa misère. Le comédien excellent, lui, doit toujours recommencer à
jouer, afin de voir l’œuvre qui l’enthousiasme honorée en lui seul et foulée
aux pieds tout autour.
Il est merveilleux de voir combien une
excellence isolée peut donner à une pièce une tout autre tournure. Par exemple,
je vis un jour, dans Marie Stuart, le rôle de Burleigh joué si
admirablement, et tout le reste si mal, que le retrait de Burleigh de la cour
devint pour moi le point tragique de la pièce. Une autre fois, je vis Shylock
dans Le Marchand de Venise représenté avec une telle magnificence que
j’aurais voulu l’aider à découper à Antonio la livre de chair dans les côtes,
si Portia, en avocate, n’avait pas défendu son ami avec une égale splendeur. Le
moment où cet acteur, en Shylock, propose en riant à Antonio le billet
solitaire est la plus grande impression artistique que j’aie jamais reçue au
théâtre ; ce rire, je ne l’oublierai jamais ; il demeure éternellement devant
moi comme un regard d’argent dont l’art dramatique, en dehors de ce jour-là, ne
m’a plus jamais gratifié ; et si je n’avais jamais revu cet artiste qu’en cette
occasion, sa haute vocation et sa profonde intelligence me seraient déjà à
jamais vénérables par cela seul.
Or le philistin me demandera peut-être :
comment remédier à l’effroyable misère dans laquelle on déplore ici la
situation actuelle de l’art dramatique à travers le monde ? À quoi je réponds
d’abord : cela ne le regarde en réalité nullement, car c’est lui seul qui, dans
ce redressement, serait condamné au dommage ; lui, le questionneur, est cette
misère elle-même.
Aux autres, qui ne demandent pas, je me
permets de dire : tous les arts souffrent plus ou moins sous la pression de la
philistinie, selon qu’ils peuvent, par leur nature, être pratiqués dans la
solitude ou dans la société. La peinture, la musique, la poésie peuvent être
portées par une inspiration solitaire et se rallumer en certains élus à la
lumière du ciel intérieur ; de tels esprits errants nous saluent encore,
souvent d’un visage rayonnant, du tumulte même du marché — pourvu que nous
n’ayons pas tiré le bonnet philistin trop bas sur nos yeux.
Mais tous les arts qui, par nature, sont
sociaux doivent nécessairement tomber malades et guérir avec l’histoire des
hommes plus encore que ceux-là. Je ne puis imaginer qu’un peuple puisse avoir
un théâtre excellent sans se tenir lui-même au plus beau sommet de son
développement historique. Dans un État sain et véritablement vivant, il ne
viendra à l’esprit de personne de vouloir faire l’acteur sans y avoir vocation
— pas plus qu’il ne viendrait à l’esprit d’un autre de le payer pour cela ; et
de même qu’un homme en bonne santé pense peu à lui-même, et, se sentant sur le
ressort d’acier vibrant de sa force, aspire à des choses plus hautes — à la
compagnie des héros et des demi-dieux, ou à en devenir un lui-même — ou, d’un
autre côté, se tourne vers la vigueur joyeuse et éternellement comique de la
santé — ainsi un peuple sain ne permettra pas que l’on représente à grands
frais devant lui des fadaises faussement attendrissantes, suavement perverses,
mensongères en elles-mêmes, ni des vérités meurtrières pour l’art, semblables à
des masques de plâtre coulés sur des vivants ou des cadavres, ni des sublimités
philosophiques surhistoriques, ennuyeuses, sans terre ni ciel, qui ne sont
qu’un entresol du diable.
Que peut-on cependant faire pour la scène, si
son excellence dépend tout entière du meilleur temps ? Je dirai donc mon
opinion : pour l’art dramatique, comme pour tout art en tant que libre, on ne
peut rien faire sinon tendre vers l’excellence en général, aimer et pratiquer
toute vertu, et ne pas être philistin dans la vie ; le reste est l’affaire de
Dieu.
Mais pour l’art dramatique, et pour tout art,
en tant qu’il est désormais naturalisé dans l’État, en tant qu’il n’est plus
libre, on peut faire beaucoup par ce que l’on nomme école.
Lorsque, par mille rapports artificiels, un
tel déséquilibre s’introduisit parmi les hommes que la grâce, la force,
l’innocence et le droit se séparèrent et ne se reconnurent plus comme frères
égaux, alors apparut la coutume, qui s’unit à la bienséance et engendra le convenable,
le toujours-correct, le commode, et finalement l’usuel ; on avait de l’honneur
non parce que le présent permettait d’en avoir, mais parce que les ancêtres en
avaient toujours eu ; et de même que des cavaliers courageux devinrent des
chevaliers puis des chevaliers de cour, que des hommes d’honneur devinrent des
membres honoraires, ainsi de l’art libre et de son immédiateté éternelle naquit
une école, un style, une loi morale pour l’art.
Cela, les philistins le comprennent et
l’honorent fort bien, et le maintiennent volontiers ; et c’est seulement par
cette voie qu’il est possible de relier les sommets artistiques de l’histoire
par d’honorables et solides ponts ; c’est seulement ainsi qu’il est possible de
ne jamais voir un art s’abîmer sans fond comme l’art dramatique l’a été, pour
ainsi dire, depuis des siècles. S’il n’en était pas ainsi — et si encore
aujourd’hui, considéré comme un tout, il ne l’était pas — comment aurait-il pu
exister un temps où l’on refusait à ses serviteurs une sépulture chrétienne ?
comment pourrait-on aujourd’hui tolérer et même payer ses plus mauvais
serviteurs, des hommes qui se prostituent éternellement ?
Les Français, par exemple, ont une école, un
style sur leur scène ; je ne crois pas qu’ils tolèrent et soutiennent de
mauvais acteurs — à moins que leur médiocrité ne soit une manière de l’école ;
mais elle ne doit pas être une absence de manière venant d’eux-mêmes. Depuis
que la bravoure fut seulement inscrite parmi les accessoires de l’État et que
les héros individuels s’étaient endormis sous la tente de terre de leurs
tumulus, naquirent discipline militaire, exercices, école et style à la place
de l’héroïsme, et la patrie put se défendre. Ainsi l’art ne peut apparaître
avec dignité que s’il est recueilli, lorsque son feu solaire s’éteint, dans un
feu artificiel ; et qu’est donc l’art, au bout du compte, sinon une école à son
tour, dont la liberté repose dans le Dieu éternel lui-même ?
Car Prométhée dut bien dérober le feu au ciel
pour nous le donner, et nous ne pensons pas aux douleurs qu’il souffrit pour
nous, enchaîné au rocher sous la dévoration du vautour ; et nous laissons
s’éteindre la braise du foyer, ou la nourrissons de fumier sec, tandis que nous
laissons pourrir les cèdres.
Goethe a bien senti la nécessité de l’école
là où le temps était devenu stérile en art libre ; et combien d’acteurs et
d’actrices doivent à sa volonté droite le bonheur de pouvoir, sinon élever les
œuvres des poètes comme de grands artistes, du moins les porter comme des gens
convenables, sinon les offrir en sacrifice, du moins les présenter dignement ;
et la partie raisonnable de la nation lui en rend aussi ici ses plus sincères
remerciements. Il a travaillé en cela, comme en tout, avec calme, clairvoyance
et probité, selon sa meilleure conscience et ses forces, pour son temps ; et
celui qui ne le comprend pas ne soit jamais enthousiasmé par le bon art ni
apaisé par la bienséance ; qu’il soit lui-même un mauvais poète ou un mauvais
artiste, et qu’il soit contraint de les aimer, de les honorer et de les
nourrir.
Je me suis attardé plus longtemps sur la
philistinie dans cet art, parce que le théâtre est pourtant incontestablement
encore aujourd’hui le seul exercice artistique qui devrait être le cœur de
toute noble et bonne circulation du sang. Mais il n’y a plus d’esprit dans ce
corps creux ; il est tout au plus possédé par le diable, qui, jouant lui-même
la main dans la partie, y pose son chapeau à plume. Tant que l’art dramatique
subsistera en toutes ses parties comme il subsiste à présent, il ne sera que la
friperie du diable, où les philistins lui achètent le soir les habits qu’il
leur vole le matin. Un acteur qui reçoit encore de l’argent pour n’être pas du
tout acteur, et qui pourtant en est un (véritable tour de force !), est une
preuve plus grande de notre folie qu’une hideuse prostituée qui ne meurt pas de
faim.
Les philistins n’ont de goût que pour une
musique plate, frivole ou guindée comme un bouc ; ils tiennent Beethoven pour
complètement fou. Des tableaux médiocres, des allégories hétéroclites,
l’Histoire tenant un stylet, deux ou trois anges visqueux avec leurs attributs,
un autel ou un petit temple d’album dans le goût grec de jardin sont leurs
idéaux architecturaux. L’incommensurable, le tout-puissant pénétré d’art, et
pourtant l’Un et le surabondamment grand dans les édifices des chrétiens
inspirés, ils l’appellent productions gothiques et barbares du mauvais goût ;
car tous leurs sens ont poussé en herbe folle, et leur âme leur siège entre la
peau et la chair ; si donc la peau les démange et qu’il leur vienne des idées,
ils appliquent des sangsues au derrière ou se font saigner, et les voilà de
nouveau supportablement stupides.
Le prédicateur Kniebein accompagna un jour,
le Vendredi saint, la litanie incipit lamentatio beati Jeremiae de sa
propre culture à la guitare ; et j’entendis à Dessau un Juif cultivé chanter en
hébreu à la guitare. Ils corrigent, dans tous les livres qu’ils lisent, les
fautes d’impression à la fin. Ils transpirent tantôt plus qu’ils n’inspirent,
tantôt ils ne transpirent jamais ; cela doit s’entendre symboliquement. Ils
méprisent les anciennes fêtes populaires et les légendes, et ce qui, en un lieu
solitaire, a verdi de vieillesse, protégé contre l’insolence moderne. Ils
aiment à s’entretenir de patrie et de patriotisme ; mais si on leur demande
plus précisément pourquoi ils aiment leur patrie, ils commencent eux-mêmes à
s’en étonner ; car ils avouent volontiers qu’ils s’emploient sans cesse à
détruire tout ce qui fait de leur patrie un pays déterminé et individuel, et
ils travaillent à ce que le coucou, qui niche dans des nids étrangers, salue le
leur par l’éloge : pareil comme chez nous. Ils détruisent, où ils le
peuvent, toutes les mœurs et toutes les coutumes ; ils brisent les armoiries et
les enseignes des temps et les jettent aux pieds de ceux à qui l’histoire les a
données. Tout ce qu’aucun destin, pas même la mort, ne ravit — les traces
hiéroglyphiques par lesquelles les générations transmettent à leurs descendants
l’arbre de l’amour et de la fidélité au coin de terre qu’ils habitent — ils les
effacent, afin que bientôt aucun philistin ne sache plus où il est chez lui ;
ce n’est pourtant pas là leur intention, mais ils voudraient seulement détruire
l’individualité des hommes de génie et les faire ainsi passer sous le gobelet
avec lequel le diable escamote le monde dans sa poche. Ils veulent que les
hommes aiment leur propre habit, et leur donnent pour cela à tous le même habit
; mais je proclame bienheureux celui qui marque le sien, soit d’une croix sur le
cœur, d’un cœur sous le coude, d’un trou ou de quelque tache de graisse ;
pourvu que cela vienne de lui, qu’il se marque et ait un nom qu’il puisse
honorer et laisser aux siens ; car ce nom-là, à peine les philistins
veulent-ils le laisser. Ils veulent rendre pauvre la bouche du peuple.
Leur plan suprême pour rendre un pays
heureux est de le transformer en un damier parfaitement quadrillé ; il est
ainsi plus facile de le réduire au petit. Ils voudraient peindre toutes les
maisons en blanc, et de temps en temps les relettrer et renuméroter, selon
qu’eux-mêmes avancent dans la littérature ou ne veulent pas rester en arrière
du voisin. Les barrières et les guérites seraient rayées ; tous les bâtiments
publics de l’État quadrillés, afin que chacun sache à quoi s’en tenir. Et pour
que nul ne prenne envie de conduire les fleuves vers leur source ou leur
embouchure, une table serait placée sur tous les ponts, décrivant brièvement
leur cours géographique.
Leur sagesse consiste réellement à tout
blanchir à la chaux ; et il faut vendre beaucoup de vieilles églises à la
démolition pour payer toute la craie destinée à couvrir les bibles illustrées
et les chroniques peintes de l’art ancien sur les maisons de Nuremberg et d’Augsbourg,
qui jusqu’ici n’ont jeté la jeunesse des rues que dans une vaine distraction et
imprimé dans le fruit des patriotes enceintes des rêves fantastiques, lesquels
se sont assez manifestés dans le bric-à-brac artistique dont ces villes ont
inondé le monde. Tout préjugé doit disparaître, c’est-à-dire tout ce que
l’antiquité et les temps primitifs ont séparé ou uni. Ces fous effacent même
dans le nom de Dieu les lettres qui leur semblent superflues.
Allez-y, messieurs les philistins ! Le
diable saura bien se tirer d’affaire. Quand tout sera blanc et dûment paginé,
croient-ils, l’instinct artistique se développera pur dans le peuple, et nous
verrons bientôt réapparaître, pour ainsi dire, les premiers types fondamentaux
pestalozziens de tout art plastique sur les murs, les portes de jardins et les
corps de garde, et cela dans les trois couleurs fondamentales du prisme
bourgeois : charbon, rouge brique et jaune ocre. — Il n’est rien de plus
fâcheux que de ne raser quelqu’un qu’à moitié ; à qui l’on veut faire croire
quelque chose de blanc, il faut tout lui faire blanc, etc.
Lorsqu’ils parlent du plaisir d’un beau
paysage, ils disent volontiers : « J’avais mon Horace dans la poche, mais je ne
l’ai jamais sorti. » Ils aiment à raconter leurs frasques de jeunesse, qui sont
alors du genre de celles du juge Shallow dans le Henri IV de
Shakespeare. Ils n’ont jamais été ivres sans boire, et alors toujours très
ivres. Quand ils sont effrayés, ils font aussitôt leur eau. Ils ne peuvent
comprendre aucune œuvre poétique originale ; ils la tournent en ridicule et la
parodient, puis écrivent pourtant des imitations aqueuses. Ils ont fait suivre
le Werther de romans sentimentaux, le Götz de pièces
chevaleresques, l’Ardinghello et le Maître de romans d’artistes,
la Lucinde de lubriques transcendantales ; aux Schlegel, à Novalis et à
Tieck, ils ont opposé des sonnets et canzones (ganzones) incrustés de raisins
de foi, suintants de miel-colle-bave ; aux tragédies de Schiller, des drames de
destinée froidement iambiques et sentencieux, où la destinée n’apparaît que
comme le mot « destinée » cinquante fois répété, ou posée sous les pieds du
héros comme une cruche chaude, ou bien tartinée sur le nez de lecteurs bonasses
comme le beurre sur le nez du chien susmentionné, afin qu’ils avalent la
rafistole pour la destinée, comme le chien avale du pain sec pour du pain
beurré ; et je ne doute pas qu’ils ne nous produisent bientôt le tartre de
leurs dents comme stalactite sortie des tombeaux du monde héroïque allemand, et
ne fassent surgir sous nos yeux quelque base sablonneuse figée et raide comme
un géant nordique.
Ils
exhiberont un homme-aux-neuf-yeux, puis un étrangleur-de-serpents, et encore un
monstre, qui derrière est caniche et devant homme, comme un sphinx égyptien ;
qu’ils aient juré à la bannière philistine romantique ou classique. En face du Faust
de Goethe lui-même, des sotins, Schiek et le scribe Fäustchen ont fait de
petits Faust de poche ; il faut excepter Klinger, qui n’a fait qu’un poing pour
le diable, mais aucun diable pour Faust ; et il faut excepter le peintre
Müller, qui, bien qu’on l’ait surnommé Müller-le-Diable, n’a imaginé pour Faust
que quelques-unes des plus magnifiques Indes ; ainsi s’est-il acquitté de sa
dette en se tenant à parité avec les billets de banque. Lessing ne l’a fait
qu’esquisser.
Les
traducteurs parmi les philistins tombent fréquemment dans une telle
outrecuidance qu’ils se mettent au niveau de leur Homère ou d’autres semblables
; à leur sujet, il convient surtout de rappeler ceci. Gesner écrit : « Si l’on
donne à un chapon du pain trempé dans du vin fort jusqu’à ce qu’il en devienne
ivre, et qu’ensuite on le place dans un endroit sombre sur des œufs, en
couvrant le nid d’un crible pour qu’il ne puisse s’en aller, alors le sot,
lorsqu’il revient à lui et a digéré sa boisson, ne pensera pas autrement que
s’il avait lui-même pondu les œufs, et il les couvera jusqu’au bout. »
En
philosophie, ils se tiennent soit comme le famulus qui la sait par cœur à force
d’en entendre éternellement la répétition, soit ils sont à ce point effrayés
par un philosophe qu’ils se pétrifient dans sa philosophie comme devant la
Méduse. Cela leur arrive le plus souvent avec la dernière qu’ils ont entendue,
lorsqu’ils se sont fait raser pour la première fois. « En deçà de cette barbe,
disent-ils, nous étions des exaltés ; au-delà gisent pour nous les fantasques.
» Lorsqu’ils poussent l’abstraction très loin, ils ressemblent, dans leur
orgueil maladif, à ces oies que des gourmets vides et voraces clouent
fréquemment par les pattes ou suspendent en l’air, et qu’ils maintiennent dans
une soif constante en les abreuvant de la plus hideuse boisson salée, jusqu’à
ce que leur foie croisse maladivement hors du ventre ouvert, si énorme qu’il
devient souvent plus grand que l’oie elle-même, et que la pauvre âme ne sache
plus, dans une grande abstraction, si elle est l’oie ou le foie. Mais le plus
souvent ils ressemblent seulement à ces coqs qu’un philosophe quelconque couche
simplement sur le sol et auxquels il trace d’un trait de craie — a-a — en
travers du bec ; ils restent alors tranquillement couchés, regardant fixement
la ligne comme si c’était une corde dont ils se croient liés.
D’un
mouvement infini, simultané et éternel de la connaissance et de sa sainteté,
ils n’ont aucune idée. Et s’il est vrai ce qu’un philistin croit de Paul, à
savoir qu’il aurait été canonnier parce qu’il a dit : « notre savoir est
fragmentaire », alors tous les philistins sont des artilleurs subalternes.
Mais
j’en viens à la conclusion et j’ajoute encore que les philistins ont une
curiosité extraordinaire ; ils aimeraient être admis dans toutes les sociétés
de ressources, secrètes ou de table, parce que, dans leur tête vide, ils se
trouvent eux-mêmes en face de leur propre néant ; ils tiennent tout sens
sociable vigoureux et noble, toute plaisanterie parodique, bref tout ce qui
porte l’empreinte de l’idée, pour mystique — sous quoi ils entendent Dieu sait
quoi (à Alstädt, c’est du champagne de primevère) —, pour jésuitisme ou
illuminatisme ; et c’est pourquoi cette noble, joyeuse, allemande, chrétienne
société de table a été fondée uniquement pour leur déplaisir, parce qu’ils ne
doivent pas y entrer ; et j’exhorte encore une fois tous les membres à aiguiser
les lois contre eux, et je conclus par ce bon conseil : que chacun s’oublie
lui-même à cette table allemande et joyeuse, qu’il considère l’ensemble, et
qu’il ne propose comme nouveaux membres que ceux qu’il reconnaît, dans
l’ensemble ou en particulier, meilleurs que lui-même ; car pour fleurir et
fructifier, il faut prendre racine, non pas pousser en herbe folle. Tel est mon
vœu, en levant un verre plein :
À
tous ceux en qui Dieu, dans le sein,
A embrasé une flamme sacrée,
Qu’elle jaillisse de la source des Muses
Ou du buisson ardent de Moïse ;
Qu’elle s’élance de l’acier de l’épée,
Ou de l’or de la parole,
Ou qu’elle bondisse du feu de l’âtre
D’un pieux berger.
Qu’elle médite dans l’âme,
Ou contemple intérieurement,
Qu’elle file pieusement au rouet,
Ou retentisse des lèvres du poète,
Qu’elle s’enflamme en sainte colère,
Ou qu’elle rafraîchisse comme la lune,
Qu’elle s’accorde aux chœurs,
Ou ravisse dans la solitude.
Ceux qui souffrent pour nous, qui combattent pour nous,
Qui chantent pour nous, qui nous jugent,
Qui nous enseignent à agir divinement,
Et nous empêchent de défaillir dans la mort —
Flamme de Dieu dans le guerrier !
Flamme de Dieu dans le vainqueur !
Flamme de Dieu dans le juge !
Dans le créateur, dans le destructeur !
Ô lumières du Saint-Esprit,
Qui éclairez pour le martyr
Le seuil de sa mort bienheureuse,
Qui plongez comme un feu solaire
Dans les yeux obscurs de Samson,
Lorsque le Seigneur a pitié de lui,
Et qu’il embrasse les colonnes,
Et qu’il se bâtit le tombeau du héros —
Heureux celui qui voit ce feu !
Ne
me réveille pas, vie, ô Dalila,
Ne crie plus : « Samson ! Les Philistins sont sur toi ! »
Explication de la
planche gravée.
Bien que ces figures
soient indiquées sur le titre comme appartenant à l’école italienne, je ne vois
pourtant rien de particulièrement italien sur cette feuille, et l’auteur de
celle-ci, un certain Ipse, ne m’est encore apparu nulle part dans les
catalogues des maîtres italiens ; je tiens donc l’italien pour une misérable
supercherie destinée à accrocher cette marchandise grossière aux amateurs
ignorants, et nous devons prendre garde de ne pas tomber, à cause de ce nom,
dans une erreur semblable à celle d’un connaisseur français qui s’étonnait de
ne pouvoir se procurer aucun crucifix qui ne fût exécuté par le fameux Inri ;
il interprétait ainsi le I.N.R.I. au-dessus de la croix.
Du reste, je fais peu de
cas de cet Ipse, suivant un nouvel esthéticien qui croit sentir, dans la seule
sonorité des noms, l’essence de chaque grand artiste prophétiquement exprimée
par la nature. On trouve peu de rimes particulières à Ipse, et un poète de
sonnets ne pourra guère le traiter qu’avec une ellipse ou une éclipse. Si,
selon cet esthéticien, dans le son de Raphaël résident le beau, le clair, le
pur ; dans celui de Michel-Ange Buonarroti, le sublime, le colossal, le
puissant ; si dans Guido Reni se trouvent la grâce et la pureté ; dans les
Carrache, l’esprit, l’école, l’audace ; dans le Pérugin, la simplicité, la
rigueur, la douceur ; dans Rembrandt, une avarice prodigue et une prodigalité
parcimonieuse, une ardeur de houille et une génialité seigneuriale rongée par
les souris dans un manteau de tourbe déchiré ; si Rubens signifie chair et
sang, plénitude et surabondance musculaire ; si Albert Dürer, dans Albert,
pense clair, blanc et noble, et dans Dürer, sévère et profondément allemand,
apparaissant glorieux dans l’un et l’autre ; si Claude Gelée le Lorrain sonne
déjà comme une belle lointaine, mer fraîche, parfum et vie solaire ; si dans
Goethe résonne la bonté de Dieu ! dans Schiller la description et le
scintillement, ou la soie noble et rafraîchissante ; si Kant signifie connu ;
Fichte combattu victorieusement ; Schelling résonné ; si Baggesen a engendré,
si Oehlenschläger a frappé la vague ; si le bienheureux Runge a lutté
bienheureusement ; si Kosegarten est un jardinier bouillant et Kotzebue se
signifie lui-même ; si tous ceux-là accomplissent cela — que puis-je attendre
de particulier de cet Ipse ? S’il s’écrivait avec un D, il aurait au moins
quelque grâce, ou bien aurait pour lui le prince Ypsilanti ; mais ainsi le nom
sonne mince, aigu, pointu, et tout à fait égoïste, et je crois qu’il est
originaire du comitat de Zips en Hongrie, à moins qu’on n’objecte que nulle
figure de son image, excepté la muse tragique, ne porte de longues culottes.
Mais je le laisse à son obscurité et me tourne vers l’explication de son œuvre
même ; peut-être nous donnera-t-elle quelques conjectures sur l’auteur.
L’ensemble est travaillé
un peu dans le premier style égyptien ; le maigre, le sévère, le sans-muscles y
renvoient. Quant aux culottes, par exemple, je les tiens, comme tout ce qui ne
convient pas à mon opinion, pour un ajout moderne. D’ailleurs tout semble
égyptien, puisque nous trouvons ici aussi, comme chez ce peuple, les figures
d’animaux traitées plus en détail que les figures humaines. Ensuite les nombreuses
coiffes pointues rappellent les pyramides ; et la mitre épiscopale, que l’on
trouve même sur des figures animales égyptiennes — ainsi tirée ici sur la tête
d’un bélier — se rencontre sur la tête d’un épervier égyptien en basalte qui se
trouvait autrefois au Museo Rolandino à Rome. Les pieds parallèles du philistin
assis, qui a quelque chose d’un Memnon assoupi, indiquent également une origine
égyptienne, tout comme l’absence totale d’anatomie, les Égyptiens n’ayant pu
atteindre cette connaissance par respect pour les cadavres ; les embaumeurs
eux-mêmes étaient heureux, chez eux, lorsqu’ils avaient réussi à introduire
leur petite dose d’absinthe dans le corps, et s’enfuyaient en hâte pour ne pas
être maltraités par les parents du défunt.
Si je considère encore
que des Philistins et des Juifs habitèrent l’Égypte, ma supposition s’en trouve
renforcée. À l’objection que des pipes à tabac apparaissent ici, je réponds
qu’il s’agissait peut-être à l’origine de bâtons semblables à ceux que nous remarquons,
sur certaines statues égyptiennes, surmontés d’une tête d’oiseau, et qui ont
été philistinement transformés en pipes par un restaurateur moderne. Quant à la
possibilité que, malgré les culottes, ces figures remontent à l’Antiquité,
l’expérience montre que, comme dans les figures théâtrales comiques et
tragiques, ainsi que dans les figures phrygiennes, et chez la Cybèle et l’Isis
égyptiennes, et dans les représentations de peuples barbares, on trouve de
longues manches étroites ; de même, les culottes apparaissent chez ces figures
et chez les personnages comiques en marbre, les culottes ayant été introduites
au théâtre pour des raisons de bienséance. Hérodien rapporte encore (livre 4,
chap. 24) que Caracalla abaissa ses vêtements des cuisses pour satisfaire un
besoin naturel et fut alors assassiné par Martialis ; j’abandonne tout cela à
l’examen des antiquaires et me contente de décrire cette image dans son rapport
au présent traité.
N° 1. Représente le revers parodique
d’un contemplateur abstrait de soi. Tous les manches et vêtements terrestres
lui deviennent trop courts ; souliers, culottes, gilet ne suffisent plus
lorsqu’il se redresse pour nettoyer la lumière qui repose sur sa tête dans une
cuvette d’eau comme l’Esprit sur les eaux. D’un œil il regarde en haut, de
l’autre en bas, et de son quartier-de-lune il contemple le plein lui-même. Au
reste, il est extrêmement dangereux de rire de ce revers ; car celui qui
n’adore pas la face antérieure indiciblement splendide de cette figure avec la
plus profonde vénération ne peut rire de ce revers sans être un parfait
philistin. Si cette image semble ne pas vouloir s’étirer selon sa couverture,
cela signifie seulement que même la voûte du ciel ne saurait la couvrir, tant
elle est immense ; et c’est pourquoi il est dit ici : Qui rit le dernier, rit
le mieux.
N° 2. Représente une oie suspendue,
dont le foie a été engraissé par des Juifs gourmets jusqu’à devenir si gros
qu’elle ne sait plus, dans une grande abstraction, si elle est le foie ou
l’oie. La faculté des pâtés de Strasbourg tranchera finalement la question ;
dommage que l’on ne puisse compter parmi les mets délicats les philistins
philosophants qui se trouvent dans une situation semblable.
N° 3. Est une figure que l’on retrouve
déjà, quelque peu modifiée, sur l’étendard de l’infanterie dijonnaise de la
Mère Sotte, un ordre de fous à Dijon au quinzième siècle ; là, les culottes
sont dans la situation où elles se trouvaient chez Caracalla lorsqu’il fut
assassiné par Martialis, et des vents soufflants sont également représentés
autour de ces ailes de moulin du diable. Cette figure représente une boussole
avec laquelle on peut facilement observer comment les démarches des philistins
et des Juifs s’orientent en cette vie, et l’on peut tenter toutes sortes d’expériences
de ce genre. Le philistin fait avec la partie inférieure du Juif le pôle Nord ;
le Juif, avec la partie inférieure du philistin, le pôle Sud ; tous deux
foulent le monde aux pieds et ne s’embrassent qu’eux-mêmes pour manifester leur
répulsion mutuellement amoureuse ; et je tiens cette figure pour l’image de
tous les serpents dans tous les paradis. Le plat couvercle de sabbat du Juif
contraste avec la coiffe pointue du philistin ; celui-ci fume commodément sa
pipe tandis que celui-là retire sa barbe avec déplaisir. Scaliger affirme
qu’aucun Juif n’a le nez aplati, et au Portugal un nez d’épervier est appelé
juif ; celui-ci ne l’a pas non plus ; en revanche, celui du philistin est
quelque peu aplati.
N° 4.
Cette chaîne, non pas de perdrix mais de canards, est la parodie des prétendues
cliques philosophiques et esthétiques de tous les temps ; tous se sont enfilés
les uns derrière les autres à une ligne de pêche à laquelle pend un morceau de
lard, mangeant et rejetant tour à tour ; et ils resteront une infinité finie
tant que le lard supportera le voyage. Si quelque autre philistin le ramasse
pour en graisser ses bottes, alors les grains du rosaire par lequel leur idole
s’adore elle-même roulent à terre, et la machine à paternoster avec laquelle il
tire les eaux des galeries de sa gloire se brise. Ce qu’il y a de touchant,
c’est que tous ces volontaires se sont enrôlés par enthousiasme, et qu’ils
n’ont pourtant que le fil dans le ventre ; ce sont les véritables spéculateurs,
si je décompose ce mot en le lard allemand (Speck), le cul français et
le tyrolien Anten pour Enten (canards).
N° 5.
Ce chien est le véritable succédané universel de tous les philistins ; il donne
aussi un excellent enseignement sur l’art de suppléer. Ici, par exemple, il
représente le succédané d’une muse tragique moderne, ou plutôt d’un César des
tragédies modernes : on lui a barbouillé sur le nez quelque beurre fatal (de
destinée), et le philistin mange maintenant le pain sec en toute tranquillité
d’âme, avec la ferme conviction qu’il s’agit au moins d’une tragédie de
Schiller. Que ce lecteur moderne, l’œil extasié, regarde le beurre fatal,
l’oreille gauche ingénieusement tendue, ou la chauve-souris derrière lui, je ne
saurais le déterminer exactement ; les trois cas ont leur raison : le beurre
est toute l’illusion, le destin et le point culminant de la pièce qu’il savoure
; l’oreille semble battre la mesure de l’iambe ; et la parole de Thekla plaide
pour la chauve-souris : « Un esprit sombre traverse cette maison. »
Du reste, les philistins poètes ont déjà été assimilés
plus haut aux chauves-souris ; par leur nourriture ils restent toujours des
souris, et par l’élan qu’ils prennent ils ne deviennent que plus dégoûtants
encore. Leur vol au crépuscule, la confusion de leur forme, l’aile membraneuse
— ou la poésie philistine — sont également funestes. On peut se garder des poètes
et des philistins : il suffit d’être de tout cœur le dernier, alors le premier
ne vous saute jamais au cou ; et des souris ou des philistins, on peut se
débarrasser par le poison, les souricières et les archets fédératifs ; mais les
chauves-souris, ces philistins poètes à double vie, à qui elles se prennent aux
cheveux, qu’il dépose sa tête sur le giron de Dalila et se laisse
tranquillement couper les cheveux pour se délivrer de la tresse de Weichsel.
Aux femmes mélancoliques qui n’ont ni lourde maison à
tenir ni un enfant chaque année, et qui pourtant demeurent gaies et saines ;
aux jeunes filles sombres qui marchent encore sous le ban de leur sexe et
secouent leur fleur comme une neige qui se dissout en larmes (pas de Pâris, pas
de pomme, pauvre Vénus !) ; aux jeunes gens en bourgeon qui voudraient empiler
tous les bancs d’école qu’ils ont usés pour en faire un escalier afin de voir,
sur ce gradus ad Parnassum, ce qui se trouve au-delà des montagnes
bleues où ils ont lancé la balle de leur jeunesse — à ces êtres aspirants,
nostalgiques, livrés aux flots, nageant encore péniblement et tendant les mains
vers les nuages qui passent au-dessus d’eux comme des navires ; à ces rêveurs
de vol et fugitifs en songe, menacés par le destin de la philistinerie, à qui
cependant la couette pèse d’angoisse sur les pieds et sur les ailes — à ceux-là
les philistins poètes, qu’on peut aussi appeler « frémisseurs à demi-cuits »,
sont les plus dangereux.
Je les appelle ainsi parce qu’ils ne sont ni bouillis
ni rôtis, et se tiennent entre le jour et la nuit, entre les souris et les
oiseaux. Les héros de leur affectation sont d’ordinaire Don Carlos, Karl Moor,
Fiesco, le Misanthrope et le Repentant ; et souvent l’acteur qui joue ces rôles
est lui-même un de ces demi-cuits. Ce sont ces philistins qui portent le
chapeau sur une oreille et contemplent le coucher du soleil avec une noble et
boursouflée mélancolie d’âne ; ils ont une exaltation poisseuse, un mépris du
monde qui fronce le nez et plisse le front, et il ne leur manque guère que de
se cracher eux-mêmes sur la botte pour s’humilier devant eux-mêmes.
Ils trottinent aussi longtemps que possible derrière
la dernière esthétique à la mode, et avalent cette matière par orgueil, sans la
mâcher ; plus leur auteur leur sert des morceaux grossiers, plus la bouchée les
étouffe, et plus grande est la jouissance ; c’est pourquoi ils aiment
particulièrement le magnifique Schiller, parce qu’ils peuvent émietter sa
diction sentencieuse et réfléchissante en petits fragments d’album et les
engloutir. Ensuite ils sirotent quelque tisane mathisane ou punch ossianique,
puis vont se promener dans le jardin du café, et disent avec une mine d’une
douceur écoeurante : « Écoute comme l’harpe éolienne de la création résonne et
gronde ! » — alors qu’en réalité c’est leur estomac qui gronde et bourdonne, ne
supportant pas cette fade mixture.
Mais fuis maintenant, bonne Rosette qui arroses tes
fleurs : ce gaillard n’est certes pas un Roquairol, mais pire encore ; ce n’est
pas un ver à soie qui veut t’envelopper — celui-là a du moins son papillon ;
c’est un escargot de jardin qui veut te coller dans sa maison, une hideuse
araignée qui tend à ta psyché un filet contre le soleil afin que, fuyant vers
la lumière, elle soit prise et serve à l’ennui affamé. Fuis donc, pieuse Wina
endormie sous la tonnelle ; ce n’est pas un noble et patenté Glothar
britanisant qui s’approche de toi, non, c’est un vampire qui, attisant plus
profondément ton sommeil, veut aspirer ton sang. Fuis, fille du pasteur de
Taubenhain ; ce n’est pas un junker de Falkenstein qui te murmure à l’oreille,
non, c’est quelque chose de bien plus fatal, plus ignoble et plus effrayant.
Redresse-toi, lycéen exalté qui lis ton roman sur le banc de gazon ; jette ton
manteau sur ton visage, saisis la ruche la plus proche et coiffe-lui la tête de
cette ruche comme d’un bonnet d’honneur avant même qu’il n’ait ouvert sa
maudite bouche.
Sinon vous êtes tous perdus. Ne vois-tu pas le sabot
fourchu du scélérat ? Ce n’est qu’un pauvre diable si tu l’empoignes franchement
au nom de Dieu — ce philosophe crépusculaire chuchotant, noble et dégoûtant,
voluptueux, ce convulsionnaire pseudo-génial. Fuis ! Il en va de ta bourse, ou
de ton amour, ou de ta bien-aimée. Il te laisse en échange quelques phrases
osseuses, te donne pour ton innocence un péché religieux moderne, pour ta
confiance en Dieu un destin immuable, pour toute ta simplicité quelques
fragments insolents, pour ta consolation maternelle un sonnet, pour ton ange
gardien une opinion ; il te place à la hauteur où le diable montra au
Seigneur la gloire du monde — mais à l’envers : tu lui donnes ton pain, et il
te rend une pierre ; laisse-la tomber et prête l’oreille au son : tu entendras
combien l’abîme est profond ; tu te tiens pourtant sur la terre ferme, tout
n’était que vent, et la pierre t’est douloureusement tombée sur les pieds ; tu
t’éveilles, mais tu ne retrouves plus la paix.
La chauve-souris nous a un peu égarés ; je reviens au
chien et remarque encore que l’étable sur laquelle il est assis a quelque chose
de la forme d’un coffre ; si tous les chenils égyptiens sont ainsi, je ne le
sais pas. Du reste, il est à la chaîne ; et si les canards représentent
eux-mêmes une chaîne, c’est finalement lui qui y est attaché ; car le beurre
qu’il a sur le nez est, à bien y regarder, le même lard qui a traversé les
autres. Il a récemment rentré la queue entre les jambes et attend — ainsi
l’exige le cérémonial des lecteurs philistins — ; telle humilité exigent les
poètes qui préfèrent, plutôt que d’aller à pied, se tenir derrière le Sublime
comme des valets. L’iambe est chez eux ce mouvement oscillant des genoux par
lequel ces domestiques allègent les secousses du pavé.
Adieu ; allez-y, entrez : personne n’est dedans, je le
sais ; ils ont les cartes de visite dans la poche et les distribuent eux-mêmes.
Sois tranquille, mon lecteur : car, comme l’homme, ainsi le chien — un
misérable coquin demeure un misérable coquin.
N° 7.
Représente un philistin philosophe à qui, par contraste avec le n° I, toutes
les manches deviennent trop longues ; si le n° 1 ne peut s’étirer jusqu’au
plafond, celui-ci se recroqueville sous lui. Il est assis ici sur la chaise
d’isolement d’un gâteau juif de matsa, lequel repose sur quatre récipients à
bière et à schnaps. Il a abstrait à un tel point que les poches arrière lui
sont ressorties ; et, s’étant tellement absorbé qu’il ne touche plus ce monde
vain qu’avec la pointe de son bonnet et ses bottes graissées, il semble vouloir
allumer sa pipe à un petit nœud pris au sifflement du bon sens (n° 11), afin de
rester tout de même en quelque rapport avec lui. Le beignet perché derrière lui
sur une perche le parodie : il s’est fourré la tête dans un cornet enduit de
colle à beignets, et s’est ainsi collé les yeux.
Le n° 6, je
le tiens pour l’épouse du philistin philosophe ; elle apparaît comme une
véritable corne d’abondance de jeunes philistins. C’est un arbre miraculeux qui
pousse vers le haut et vers le bas ; elle se dresse devant nous comme un
terrier de lapins, comme une ruelle juive d’Amsterdam, comme un hospice
d’enfants trouvés, comme une ruche ; bref, c’est une personne fort animée. Et
si elle n’est pas la bonne mère, et la tente de vivandière, et le trophée de
bonnets, et la salle de garde d’un ancien bataillon de grenadiers du
Saint-Empire romain germanique, elle pourrait bien être l’enseigne
ingénieusement inventée d’un fabricant nocturne de bonnets de nuit.
Que ses bras
seraient aisément aménageables en fléau de balance, si bien qu’elle pourrait
aussi servir de balance municipale ! Sur son tablier elle porte l’écusson de
son propre contenu : un embryon philistin à trois fils ; déjà pourvus de
bonnets, de bottes et de pipes à tabac, ils n’attendent guère la lumière du
jour, mais seraient tout à fait satisfaits de continuer à vivre si commodément
dans cette matrice maternelle. La seule chose fâcheuse est qu’ils ne reçoivent
ni journaux ni revues.
Si nous
traçons une ligne perpendiculaire au milieu de cette philistine, nous voyons
qu’elle se divise en deux humeurs, et que la feuille centrale du trèfle
embryonnaire constitue son point d’indifférence indifférent. À sa gauche, tous
les chers petits sont confortables, satisfaits et à l’aise ; ils fument
tranquillement leur pipe avec papa et le bon sens n° 11 ; et la mère tient,
suspendu au-dessus de ce bon sens, un bonnet blanc philistin ordinaire (n° 9)
et dit à son mari :
« Voilà ce que tu es, mon cher, quand tu ne philosophe pas ! »
De la main
droite, elle tient un bonnet semblable (n° 8) écarté au-dessus d’un baromètre
(n° 10), censé indiquer sa température, et dit :
« Voilà, mon cher époux, ce que vous êtes quand vous philosophez ! »
Nous voyons
alors, de ce côté, les jeunes philistins la tête pendante, pipes abaissées,
plumets de bonnets flétris, mains tombantes ; celui assis sur l’épaule semble
même éteindre sa pipe comme un génie funèbre abaissant la torche ; et à celui
agenouillé à terre le poignard tragique tombe du fourreau. Si ce bien-être d’un
côté vient de ce que ces aimables jeunes gens furent engendrés sous
l’administration du bon sens, et l’inconfort de l’autre de ce qu’ils furent
conçus sous l’astre du bonnet de nuit renversé ; ou bien s’ils ne sont tristes
que parce qu’ils se tiennent vis-à-vis de la tragédie moderne, je ne le sais.
Ce qui est certain, c’est que le bon sens n° 11 est tenu par le monde mauvais
pour le boutonnier de cette bonne dame, et qu’elle semble lui poser le bonnet
avec quelque ironie à l’égard de son mari engoncé.
Sa douce et
paisible mine, ses sourcils relevés indiquent une gracieuse conscience, comme
la bourse à cheveux indique la galanterie ; et s’il allume sa pipe à gauche, il
pense pourtant à droite. Il a quelque ressemblance avec les petits de son côté,
et la tache de naissance de la pipe derrière l’oreille le trahirait tout à fait
; mais le n° 7 demeure tranquille, car il sait que le bon sens et sa perruque
ne sont pas capables d’une telle infidélité. Moi, je dis : l’amour est
tout-puissant, et Cupidon est un fripon et un fabricant de nœuds (voir plus
haut la signification de ce mot).
Reste encore
à répondre à la question suivante :
« Cette
épouse d’un philistin est-elle pour cela un philistin ?
Une femme peut-elle, en général, être un philistin ? »
Aucune
femme, en tant que femme, n’est philistin ; aucun homme, en tant qu’homme, ne
l’est non plus. On ne peut l’être que dans le conflit avec l’histoire — ou
plutôt avec son esprit ; plus un sexe entre peu en rapport avec celui-ci, moins
il a d’occasion de devenir philistin. Ainsi l’animal n’est pas philistin, sauf
lorsqu’il entre en contact intime avec les hommes ; et plus un animal paraît
aimable à l’homme, plus il devient philistin. L’âne, par exemple, est fort loin
d’être un philistin, bien que beaucoup de philistins soient des ânes.
De même,
aucun simple d’esprit, aucun fou, en général aucun être limité par les lois de
la nature n’est philistin ; rien n’est plus éloigné de la philistinerie que le
paysan pur et brut ; mais qu’il fasse un pas de plus, et il se tient déjà sur
l’escalier philistin. Aucune trace de philistinerie chez les peuples sauvages ;
mais qu’un nègre saute derrière comme nègre de chambre sur la glissoire, et il
est le philistin incarné lui-même — et c’est là le saut le plus long qu’on
puisse faire dans la philistinerie.
Puisque le
principe de la philistinerie réside dans le non, la femme est philistin dans la
négation, c’est-à-dire dans la stérilité ; mais la conception est le génial, le
oui dans la femme ; ainsi le mariage est le sanctuaire et le temple du oui,
pour le protéger du monde rempli de philistins. En tant qu’être humain,
cependant, mille voies s’ouvrent à la femme comme à l’homme vers la
philistinerie ; et les deux plus fréquentées pour les femmes sont l’une
pécheresse, l’autre folle, qui souvent se croisent ou se mènent l’une à
l’autre. La voie pécheresse est la vénalité hors mariage, qui mène Samson à sa
perte, et c’est là la chose la plus terrible que la philistinerie ait jamais
produite ; la voie folle est une fausse tendance de la génialité de la chair
vers celle de la parole, et nous la trouvons souvent chez les femmes savantes,
lorsqu’elles ne sont pas en même temps de bonnes mères ou qu’elles ont honte de
l’être.
Pourtant,
sur ces deux voies ont marché des êtres sublimes ; ils furent saints sans
sanctifier la voie ; des dieux et des héros furent enfants de l’amour, et Sapho
a composé des vers ; mais l’exception réside dans la liberté de Dieu, et la loi
dans son destin ; les lois sont le tragique, et qu’on puisse les contourner est
le roman. Mais tout cela demande à être compris, et je me recommande à cet
effet à mes honorés compagnons de table.
Le
rédacteur.
Note
tardive.
Je viens
d’apprendre que l’Université de Helmstedt reçut de son fondateur pour armoiries
un Samson étranglant le lion ; on peut lire à ce sujet l’inauguration de cette
haute école dans les Meibomii Scriptores, tome 3. Le nom de philistin,
comme opposé aux étudiants, est donc probablement parti de là vers d’autres
universités ; l’indique aussi la rime étudiante suivante :
Que vaux-tu,
fils des Muses, si tu n’as point de piques ?
Un navire en pleine mer, un mât sans voiles ;
Un prix pour Dalila, une tête sans parure de boucles ;
Un Samson à qui l’on crie : Philistins sur toi !