Manifestes philosophiques - Ludwig Feuerbach
CRITIQUE DE LA PHILOSOPHIE DE HEGEL
La philosophie hégélienne est donc l’apogée de la philosophie systématique de type spéculatif. Par là nous avons découvert et expliqué le fondement du commencement de la Logique
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Penser le néant, c’est justement ne pas penser. Le néant est la négation de la pensée; c’est pourquoi l’on ne peut le penser qu’en faisant de lui un quelque chose. Mais alors, au moment même où on le pense, on ne le pense pas, car c’est toujours le contraire du néant que je pense. « Le néant est l’égalité simple avec soi-même. »
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Mais la pensée vide n’est pas une pensée. La pensée vide est radotage, c’est une pensée imaginaire, et non une pensée réelle. Si ne rien penser a une signification (sans doute il en a une, mais seulement celle de ne pas être une pensée) et une signification telle qu’on en doive conclure à une signification objective du néant : alors, même ne rien savoir signifie savoir, et si je dis d’un ignorant : il ne sait rien, on pourra alors m’objecter : vous lui accordez donc malgré tout un savoir, ce rien, il le sait, il n’est donc pas sans savoir. Le néant n’est qu’une expression courte et frappante pour dire : rien de fondamental, rien de valable, pas tel ou tel être déterminé, rien de rationnel, etc.
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NECESSITE D'UNE REFORME
La philosophie prend la place de la religion; c’est justement pourquoi c’est une philosophie radicalement différente qui prend la place de l’ancienne.
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THÈSES PROVISOIRES POUR LA REFORME DE LA PHILOSOPHIE
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La tâche de la vraie philosophie est de reconnaître non pas le fini dans l’infini, mais au contraire le non-fini, l’infini dans le fini; en d’autres termes non pas de transposer le fini dans l’infini, mais de transposer l’infini dans le fini.
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La philosophie est la prise de connaissance de ce qui est. Penser et connaître les choses et les êtres tels qu'ils sont, telle est la loi suprême, telle est la tâche suprême de la philosophie.
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Le vrai rapport de la pensée à l’être se réduit à ceci : l’être est le sujet, la pensée le prédicat. La pensée provient de l’être, et non l’être de la pensée. L’être existe à partir de soi et par soi, l’être n’est donné que par l’être. L’être possède en lui-même son principe, car seul l’être est sens, raison, nécessité, vérité, bref l’être est tout en toutes choses. L’être est, car le non-être est non-être, c’est-à-dire néant, non-sens.
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La philosophie nouvelle s’est déjà exprimée, aussi bien négativement que positivement, comme philosophie de la religion. Il suffit de transformer en prémisses les conclusions de son analyse pour y reconnaître les principes d’une philosophie positive. Mais la philosophie nouvelle ne recherche pas les faveurs du public. Sûre d’elle- même, elle dédaigne de paraître ce qu’elle est; c’est justement pourquoi elle doit être ce qu’elle n’est pas aux yeux de notre temps, qui dans les questions les plus importantes prend l’apparence pour l’être, l’illusion pour la réalité, et le mot pour la chose. C’est ainsi que les contraires se complètent ! Quand on tient le néant pour quelque chose, le mensonge pour vérité, il faut logiquement tenir le quelque chose pour néant, la vérité pour mensonge. Et quand on tente (et bien comiquement au moment même où la philosophie est conçue comme un acte de démystification de soi) cette entreprise à ce jour inouïe de fonder une philosophie uniquement sur la faveur et l’opinion des lecteurs de journaux, alors on n’a plus, bien honnêtement et chrétiennement qu’un seul moyen pour réfuter des œuvres philosophiques : la diffamation publique dans les colonnes de 1 ’Allgemeine Zeitung d’Augsburg. O que les conditions de la vie publique sont donc honorables et morales en Allemagne !