jeudi 8 octobre 2026

Odes - Victor Segalen

Odes - Victor Segalen

Contemplation

Tu es, tout d'un coup : voici tout ce que tu es :
Ton essence vraie et ta multiple hypostase :
Tes noms ; tes tributs ; l'orbe que ton orbe écrase :
Contemplation qui se résout en extase :

Tu es lourd de science et plus léger que fumée.
Pénétrant et fin comme esprit et les échos.
Tu es riche d'ans : ô Premier né du Chaos.
Tu sais discerner l'imbécile et le héros.

Glacial. Confortant. Diviné. Divinateur.
Un. Exorbitant. Contemplé. Contemplateur.
En qui tout s'anime. En qui tout revient et meurt.
Entendu. Nombreux. Parfum, musique et couleur.

Double. Dôme et Dieu. Temple formé de ta voûte.
Triple, Centuplé du lieu des Dix-mille routes.
Père soucieux de tous les êtres qu'envoûte
Ton globe parfait profondément dur et beau.

 

La profession de madame Warren - Bernard Shaw

 La profession de madame Warren - Bernard Shaw

MADAME WARREN : la voix étouffée par les larmes : Vivie, j'aurai tant voulu être plus souvent avec toi ; c'est vrai, tu sais.

VIVIE : Inutile, mère ; j'ose le dire, pas plus que toi, ce ne sont pas quelques larmes et supplications de pacotille qui pourraient me faire changer.

MADAME WARREN : perdant la tête : Oh, les larmes d'une mère, tu appelles ça de la pacotille !

VIVIE : Elles ne te coûtent rien ; et en échange tu me demandes de te sacrifier la paix et la tranquillité de toute ma vie. A quoi te servirait ma compagnie si tu pouvais compter dessus ? Qu'avons-nous de commun qui puisse nous rentre l'une et l'autre heureuse d'être ensemble ? 

Cool memories - Baudrillard

 Cool memories - Baudrillard

II

Le problème actuel de la classe politique, c’est qu’il ne s’agit plus de gouverner, mais d’entretenir l’hallucination du pouvoir, ce qui exige des talents très particuliers. Produire le pouvoir comme illusion, c’est comme de jongler avec des capitaux flottants, c’est comme de danser devant un miroir.

Et s’il n’y a plus de pouvoir, c’est que toute la société est passée du côté de la servitude volontaire. Cette mystérieuse figure, sur laquelle on s’est interrogé depuis le XVIe siècle, n’est plus un mystère désormais, puisqu’elle est devenue la règle générale. Mais d’une façon étrange : non plus comme volonté d’être serf, mais comme chacun devenu serf de sa propre volonté. Sommé de vouloir, de pouvoir, de savoir, d’agir, de réussir, chacun s’est plié à tout cela, et la visée du politique a parfaitement réussi : chacun de nous est devenu un système asservi, auto-asservi, ayant investi toute sa liberté dans la volonté folle de tirer le maximum de lui-même.

Mais alors, le pouvoir n’a plus de sens, puisqu’il n’y a plus besoin de lui pour perpétuer cette forme mystérieuse qu’est la servitude volontaire. À partir du moment où le pouvoir n’est plus l’hypostase, la transfiguration de la servitude et que celle-ci est parfaitement diffuse dans la société, alors il n’a plus qu’à crever comme une fonction inutile.

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Les nouveaux romanciers se contentent de transposer la nullité du monde dans la blancheur de l’écriture. Avec en filigrane le clin d’œil vulgaire de la post-modernité (on n’est pas dupes). En ce sens ils ne représentent plus une littérature de la nullité (ce que fut l’écriture blanche expérimentale de jadis) mais la nullité de la littérature. La même mésaventure est arrivée à la peinture : le Bad Painting est vraiment une mauvaise peinture – et à la philosophie : le pensiero debole est une pensée vraiment débile.

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Anesthésie : insensibilité à notre souffrance, à notre propre jouissance.

Anorexie : abréaction à notre euphorie (welfare), tendance à la diète sacrificielle en expiation.

Hypocondrie : autoingestion de la mauvaise conscience, digestion de notre propre corps mort.

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Pataphysicien à vingt ans – situationniste à trente – utopiste à quarante – transversal à cinquante – viral et métaleptique à soixante – toute mon histoire.

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Ne jamais oublier ce qui était le projet initial, le fin du fin : enlever un à un les mots du langage, ôter un à un les concepts de la pensée.

 

III

Les politiciens de gauche ou de droite sont également nuis. Mais ceux de gauche s’épuisent à moraliser leur dépression, ils ne sont pas à la mesure de leur corruption réelle. Tandis que le libéralisme affranchi sert aux gens de droite d’intelligence à la mesure de cette situation déprimée.

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La mémoire est une fonction dangereuse. Elle donne rétrospectivement un sens à ce qui n’en avait pas. Elle efface rétrospectivement l’illusion interne des événements, qui en faisait l’originalité. Mais si les événements gardaient leur forme originale et énigmatique, leur forme ambiguë et terrifiante, il n’y aurait sans doute plus d’histoire.

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L'idée qu'une idée puisse vous être volée n'a pas de sens. Si elle peut vous être volée, c'est qu'elle n'a pas d'importance. Si elle peut vous être volée, c'est que ce n'est pas la vôtre !

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Disparition du souvenir du rêve dans l’instant du réveil. Le songe est là, si proche, presque sensible sur l’écran de la rétine, et pourtant il est impossible de le ressaisir. Où vont les atomes dissociés du rêve ? L’homme éveillé cherchant à se souvenir de ses rêves est comme un mort cherchant à rassembler ses souvenirs de vivant, ou comme le vivant cherchant à se souvenir du visage des morts.

Du point de vue du rêve, le passage à l’état de veille est comme une mort où ne survivent que des lambeaux d’une vie antérieure. Peut-être les bêtes ont-elles aussi dans la tête ce genre de vagues réminiscences aussitôt effacées ? Sentiment de revenir, par la dilution de la mémoire, à l’hébétude du reptile. 

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Le héros de Ernst Jünger, celui de la mobilisation générale, était le Travailleur. Notre héros à nous est celui de la démobilisation générale : le Chômeur. Et quand récemment un chômeur inconnu s’immole par le feu, ses cendres devraient être ensevelies sous la Grande Arche, pour faire pendant à celles du Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe. Mais qu’est-ce qui tiendrait lieu de flamme – sinon celle où il s’est lui-même immolé ?

D’ailleurs on devrait élever partout des monuments aux inconnus de toutes catégories : à la strip-teaseuse inconnue, au téléspectateur inconnu, à l’aiguilleur du ciel inconnu, à l’alcoolique anonyme, etc.

Le chômeur qui s’immole par le feu – le terroriste de Neuilly immolé par le GIGN – Bérégovoy auto-immolé – Fabius, qui demande qu’on l’immole, sans succès – Mitterrand déjà mort sans s’en apercevoir. Riche et diverse panoplie de la mort en ces jours-ci.

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Le Parti socialiste français s’est tiré d’une dissolution nécessaire, salutaire, et qui de toute façon lui pend au nez, par le suicide symbolique d’un de ses membres, le pauvre Bérégovoy, qui s’est dissout lui-même. Mais le sacrifice du vivant est inutile, car le PS est hypothéqué depuis longtemps par un mort – Mitterrand – qui absorbe à lui seul toute sa substance.

Le seul acte dont le PS aurait pu s’honorer ces temps derniers aurait été l’autodissolution. Cet autodafé sacrificiel, ce suicide actif dont il est bien incapable, Bérégovoy l’a fait pour lui à titre posthume. Il sanctionne ainsi la déroute de la gauche, mais en même temps il la blanchit, et elle ne va pas se gêner pour en profiter. Mais le cadeau qu’il lui fait ainsi qu’à la classe politique en général (le métier de politique est noble puisqu’on peut y mourir) est empoisonné, car il souligne la lâcheté et la misère de tous ceux qui, soumis à la même impuissance et au même déshonneur, c’est-à-dire aux mêmes raisons de disparaître, se sont bien gardés de le faire.

L’exercice du pouvoir a toujours impliqué le risque de mort : au-delà du politique c’est la règle du jeu symbolique. C’est le prix à payer pour que la vie publique ne tombe pas dans l’indifférence totale. Dans ce sens le suicide de Bérégovoy est le seul acte politique depuis fort longtemps. Il y a pourtant lieu de penser que la classe politique n’en tirera pas la seule leçon digne d’elle – à savoir que, dans certaines situations extrêmes, le seul acte véritable est celui du suicide, de la dissolution, de la disparition sous quelque forme que ce soit – et qu’au contraire elle va tenter de disqualifier cette mort en la béatifiant.

 

 

 

 

 

Le cheval d'orgueil - Pierre Jakez Hélias

 Le cheval d'orgueil - Pierre Jakez Hélias

Les hommes politiques le savent si bien, et leurs mandants aussi, qu’ils ne cessent pas de déconsidérer les manifestations culturelles du peuple. Ils ne procèdent point par oukases ni interdictions, la vieille peur des jacqueries les habite toujours. Leur souci est d’enlever à ces manifestations tout caractère et toute signification autre que de divertissement aimable et sympathiquement nostalgique. Et leur triomphe a été de s’emparer du mot folklore et de ses dérivés pour les vider de tout potentiel révolutionnaire. Ils l’ont d’ailleurs fait, il faut l’avouer, avec la complicité du peuple lui-même. Alors, avant d’aller plus loin, peut-être est-il bon de s’entendre là-dessus.

Parlons donc de folklore. Le train du monde étant ce qu’il est, ce malheureux mot n’a pas une signification plus précise, pour la plupart des gens, que l’adjectif français formidable, devenu un cache-misère de la pire espèce. Au sens propre, si j’ose dire, la bombe atomique est formidable, mais au sens platement courant, le homard à la moutarde l’est aussi, de même qu’une nouvelle lessive ou le dernier vociférateur catapulté dans l’actualité avec une guitare en guise de béquille. De même que n’importe quoi.

Au sens propre, le folklore est la totalité de la civilisation populaire en ce qu’elle a de spécifique, mais une bonne part de nos contemporains ne désignent par ce mot que certaines danses traditionnelles en costumes de terroir dont le touriste moyen fait son dessert de couleur locale plus ou moins frelatée. En somme, ce que Morvan Lebesque appelle, quelque part, la chienlit folklorique. Pour d’autres, folklore est synonyme de gentillesse, de naïveté bon-enfant, de sous-développement artistique, de nostalgie pastorale, de veillées des chaumières, de retardement intra-veineux et, en tout état de cause, de facilité, confusion et pagaille. Et François Mauriac s’indigne d’entendre qualifier la religion de folklore, tandis que les farfelus les plus échevelés passent pour des personnages folkloriques et qu’à propos d’un congrès mal organisé ou d’une contre-vérité flagrante on écrit froidement : c’est du folklore.

Ce n’est point par hasard si de tels contresens ont pu s’instaurer au sujet d’un mot assez insolite, je le reconnais, mais auquel le premier reproche adressé, dès son apparition en Angleterre (1846), fut précisément d’être trop scientifique. Il est composé de deux mots anglais : folk, peuple et lore, science. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne trompe pas sur la marchandise dès l’instant qu’on se donne la peine d’ouvrir un dictionnaire. Il nous suffira de rappeler les grandes lignes de la définition sur laquelle tous les spécialistes dignes de ce nom sont tombés d’accord : le folklore, c’est tout ce qui forme la civilisation propre à une population donnée, historiquement et socialement rassemblée sur un territoire défini et se manifestant sous des aspects spirituels et matériels. Les aspects spirituels sont une psychologie collective exprimée par la langue, le dialecte ou le patois, la littérature orale ou écrite, la musique et ses instruments, les danses et les chants, les modes vestimentaires, les jeux et exercices physiques, les fêtes traditionnelles, les croyances et coutumes, les droits et usages juridiques, les traditions sociales. Les aspects matériels sont les techniques de construction d’habitations et de navires, de fabrication d’outils et d’instruments, de métiers artisanaux, de culture et d’élevage, de navigation et de pêche, de nutrition et de médecine populaire. Tous faits qui, bien qu’en continuelle mouvance, ne cessent d’être marqués par la conscience collective traditionnelle propre à cette population.

En réalité, la majorité de nos contemporains sont des individus folkloriques. Je veux dire par là qu’ils ne peuvent se résoudre à abandonner certaines formes de vie qui correspondent à leurs tendances profondes. Je veux dire aussi que le folklore est intemporel. Et je veux dire enfin qu’il est une réaction de défense contre un avenir qui, malgré toutes ses promesses, ne laisse pas d’inquiéter le fils de l’homme. Je dis qu’il est devenu une contestation permanente, ce qu’il n’a jamais été dans le passé.

On fête toujours le bout de l’an avec des vœux et des étrennes. On fête les Rois, le Mardi-Gras, Pâques, la Saint-Jean et dix autres jours de l’année qui étaient folklorisés bien avant le christianisme. On a même institué partout un Père Noël (?), et pas pour le seul profit du commerce, croyez-le bien. On érige des sapins à bougies, en obscure mémoire de l’Arbre de Lumière des Celtes. Essayez donc de supprimer cela ! Essayez seulement de décrocher les petites vacances scolaires des fêtes religieuses ! Vous serez honni par les mécréants eux-mêmes. Je ne parle pas du Carnaval de Nice, du défilé du 14 Juillet, du ruban coupé pour inaugurer n’importe quoi, de la bouteille de champagne écrasée contre la proue des bateaux neufs, des avocats et des juges en robe, des tête-ceci et des tête-cela, des écoliers et des médailles. Difficile de laisser tout cela, pas vrai ! Et pourtant, c’est le Moyen Age quand on y pense bien, c’est aussi incongru que le western, ses diligences et ses cow-boys sous la présidence de Monsieur Nixon. C’est éternel, quoi !

Le folklore continue à se faire sous nos yeux. Ses formes évoluent, bien sûr, de plus en plus vite dans le monde qui est le nôtre. Il s’accommode. Il y a déjà un folklore du tiercé et du football comme il y en a un de la vieille loterie et de la soûle. On bénit les tracteurs et les transformateurs électriques comme on célébrait naguère le pardon des chevaux. Et saint Christophe, désormais, protège les automobilistes, tandis qu’un morceau du voile de la mariée frémit au bout de l’antenne radio qui jaillit de la tôle. Ce sont encore les automobilistes qui célèbrent la minuit du 31 décembre, à Paris, par un concert d’avertisseurs. Il y a des gens qui n’en finiront jamais de se faire conter Versailles avec un défilé de majorettes pour finir. Moquez-vous du folklore après cela !

Le vrai folklore n’a rien à voir avec la mode. Il en est le contraire. Le temps d’une vie ne suffit pas à l’établir. Sa démarche est parfois difficile à suivre. Mais il représente toujours une permanence de l’homme. Or, aujourd’hui, c’est l’humanité même qui joue son destin. Ce qui est montré, dans les fêtes folkloriques, ce sont les images d’une époque où la main prévalait sur la machine, où l’on pouvait boire l’eau des rivières, où l’on n’abattait les arbres que pour le toit ou le feu, où l’on se distinguait des autres par le costume. De nos jours, on détruit froidement le milieu naturel, on n’a d’autre souci que de faire comme tout le monde, c’est-à-dire de se rendre esclaves des mêmes normes de vie imposées par la nouvelle civilisation. Au début de ce siècle, les fêtes folkloriques étaient des manifestations spontanées. Aujourd’hui, elles ne servent plus qu’à représenter certaines valeurs que nous sommes en train de perdre et dont nous savons désormais qu’elles sont essentielles. Les têtes politiques ont beau en faire fi, elles ont plus de portée que bien des discours et autant de chansons. Remarquons simplement, et sans autre commentaire, que les jeunes Bretons qui ont pris la plus claire conscience des problèmes de leur pays, c’est dans les Cercles Celtiques et dans les Bagadou qu’on les trouve. Tout cela est appelé à disparaître un jour, nous le savons. Mais il en sortira autre chose et les historiens devront rendre justice à la contestation permanente du mouvement folklorique depuis la Deuxième Guerre mondiale, bien avant les guitares, les cheveux longs, les chaînes, les colliers et les clinquantes chemises des futurs Baladins du Monde Occidental.

Aux siècles passés, quand les rois ou les grands personnages daignaient visiter leurs sujets de province, les gouverneurs et les préfets ne manquaient pas de leur offrir le spectacle de danses paysannes entraînées par des instruments rudimentaires. Il faut lire les relations de ces fêtes, toujours dues à des plumes nobles ou bourgeoises, pour se rendre compte à quel point les visiteurs les regardaient avec une condescendance amusée, persuadés qu’ils étaient de leur supériorité sur les manants par la grâce de Dieu et le privilège de la naissance. Le bon peuple, lui, 

s’en moquait bien. Il était nourri et payé pour danser devant les grands, pour leur montrer des visages rassurants pendant le temps d’une journée de fête. C’était autant de gagné. Il attendait le lendemain pour appréhender la famine et ruminer la jacquerie Chaque chose en son temps.

Aujourd’hui, on fait bien des reproches aux fêtes folkloriques. Certains les considèrent comme des divertissements de valeur artistique très médiocre, bons pour le menu peuple des HLM. Ils n’y mettraient les pieds pour rien au monde, eux qui vont voir les ballets de Béjart, sans trop en comprendre l’argument, il est vrai, mais pour s’exclamer d’admiration, au retour, devant le whisky on ice. Ah ! la Messe pour le Temps Présent ! Ceux-là ne sentiront jamais qu’une fête folklorique est aussi présente que la Messe en question. Ce sont les nouveaux nobles et les nouveaux bourgeois qui se mirent dans leurs propres ongles sans se douter le moins du monde qu’ils sont assis sur un volcan. Le sommeil du volcan, c’est la fête folklorique. Ne vous y fiez pas. Son réveil, c’est le barrage de routes et la défenestration du sous-préfet. Chaque chose en son temps.

D’autres s’en vont clamant que le folklore est l’opium du peuple. Il ne montre que ses divertissements, non pas ses problèmes. C’est l’éternelle pastorale du paysan rose, faite pour masquer la disparition prochaine de la paysannerie et le drame qu’elle est en train de vivre. Mais sans le paysan rose, le paysan noir saurait-il qu’il est noir ? Certains vont même jusqu’à dire que la civilisation paysanne se prostitue sur les planches et dans les défilés devant des spectateurs qui ont payé leur place. Ils n’ont raison qu’en apparence. La fête folklorique est le seul théâtre du peuple. Or, le théâtre est toujours contestataire par essence, même quand il se veut conservateur. Plus il est naïf et plus il s’en dégage de leçons. Il fait prendre conscience de l’évolution du monde sans qu’il soit besoin de discours. Et comment mesurer cette évolution sans le témoignage du passé proche, celui qui n’est pas encore entré dans l’histoire et dont le présent conserve non pas la nostalgie mais un héritage qu’il a bien du mal à liquider. Avant de dépouiller le vieil homme, il faut savoir comment il est fait. Il y a beaucoup de gens qui s’y refusent parce qu’ils ne veulent pas être des rois nus.

La vérité est qu’en Bretagne les grandes fêtes folkloriques dont les organisateurs ont longuement mûri et amélioré la formule, ne sont pas un simple divertissement ni un hommage servile rendu aux touristes considérés comme autant d’impératrices Eugénie et d’empereurs Napoléon III. Si le tourisme est une industrie et un commerce, cela n’importe aux défenseurs de la civilisation populaire que dans la mesure où les « juilletistes » et les « aoûtiens » leur fournissent d’innombrables témoins, et des témoins populaires, d’une culture paysanne qui n’a d’autre moyen de se manifester que le spectacle qu’elle donne d’elle-même puisque les inspirations qu’elle ne cesse de fournir aux écrivains et aux artistes sont généralement attribuées au génie de ceux-ci, même s’ils proclament très haut leurs emprunts. On a beau faire, la littérature l’emporte toujours sur les « oratures » et l’artiste sur les artisans. C’est au point que, pour nous borner à un seul exemple, les frères Le Nain et plus tard Millet ne seront jamais classés parmi les très grands peintres parce qu’ils souffriront du discrédit culturel qui s’attache à cette condition paysanne qu’ils ont timidement tenté d’exprimer. Le nu académique et le pompiérisme gagneront toujours jusqu’au moment où gagnera le cérébralisme. Et la nature des Impressionnistes sera mise au compte d’un raffinement de l’art, même si les paysans la voient depuis toujours d’un même œil que ces peintres-là. Mais les paysans n’auraient pas l’idée de peindre, sauf avec des mots que le vent emporte. Comme il emporte cette image que j’ai entendue dans la bouche d’un paysan parlant du déduit qu’il a pris avec la femme aimée et ne trouvant d’autre moyen de qualifier la partie de la personne où le dos perd son nom que de l’appeler « les joues de la nuit » (chodou an noz). Poètes, à vos luths ! Et passons !

Chaque fois que j’entre en conversation avec quelqu’un qui porte encore le costume de son terroir, et je recherche toujours cette occasion, je ne manque pas de lui demander : que pensez-vous des Cercles Celtiques ? Voilà des jeunes gens qui revêtent vos costumes pour aller danser devant le public au son des instruments qui ont célébré les grands jours de votre jeunesse. Ont-ils raison ou tort ? Et n’êtes-vous pas gênés vous-mêmes d’être habillés autrement que la plupart de vos contemporains, même ceux de votre village ?

 

Méditations poétiques et nouvelles méditations - Lamartine

Méditations poétiques et nouvelles méditations - Lamartine

PREMIÈRE
MÉDITATION


L’ISOLEMENT


Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.


Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : Nulle part le bonheur ne m’attend.

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.


Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !


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MÉDITATION SECONDE.
L’HOMME.


À LORD BYRON.

 

Notre crime est d'être homme et de vouloir connaître :
Ignorer et servir, c'est la loi de notre être. 

 

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MÉDITATION TROISIÈME.


LE SOIR.


LE soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis dans le vague des airs
Le char de la nuit qui s’avance.

Vénus se lève à l’horizon ;
À mes pieds l’étoile amoureuse
De sa lueur mystérieuse
Blanchit les tapis de gazon.

De ce hêtre au feuillage sombre
J entends frissonner les rameaux :
On diroit autour des tombeaux
Qu’on entend voltiger une ombre.

Tout-à-coup, détaché des cieux
Un rayon de l’astre nocturne,
Glissant sur mon front taciturne,
Vient mollement toucher mes yeux.

Doux reflet d’un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu ?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon ame ?

Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère ?
Ces secrets cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler ?

Une secrète intelligence
T’adresse-t-elle aux malheureux ?
Viens-tu la nuit briller sur eux
Comme un rayon de l’espérance ?

Viens-tu dévoiler l’avenir
Au cœur fatigué qui l’implore ?
Rayon divin, es-tu l’aurore
Du jour qui ne doit pas finir ?


Mon cœur à ta clarté s’enflamme,
Je sens des transports inconnus,
Je songe à ceux qui ne sont plus :
Douce lumière, es-tu leur ame ?

Peut-être ces mânes heureux
Glissent ainsi sur le bocage ?
Enveloppé de leur image,
Je crois me sentir plus près d’eux !

Ah ! si c’est vous, ombres chéries !
Loin de la foule et loin du bruit,
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries.

Ramenez la paix et l’amour
Au sein de mon ame épuisée,
Comme la nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.

Venez !... mais des vapeurs funèbres
Montent des bords de l’horizon ;
Elles voilent le doux rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres.

 

MÉDITATION CINQUIÈME.


LE VALLON.


J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie,
Je viens chercher vivant le calme du Léthé ;
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
L’oubli seul désormais est ma félicité.

Mon cœur est en repos, mon ame est en silence !
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu’affoiblit la distance,
A l’oreille incertaine apporté par le vent.


D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
L’amour seul est resté : comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

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 VII LE DESESPOIR

 Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être,
Ou l’a-t-il accepté ?
Sommes-nous, ô hasard, l’œuvre de tes caprices ?
Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
Pour ta félicité ?

 

MÉDITATION HUITIÈME.
SOUVENIR.


En vain le jour succède au jour,
Ils glissent sans laisser de trace ;
Dans mon ame rien ne t’efface,
Ô dernier songe de l’amour !

Je vois mes rapides années
S’accumuler derrière moi,
Comme le chêne autour de soi
Voit tomber ses feuilles fanées.

Mon front est blanchi par le temps ;
Mon sang refroidi coule à peine,
Semblable à cette onde qu’enchaîne
Le souffle glacé des autans.


Mais ta jeune et brillante image,
Que le regret vient embellir,
Dans mon sein ne saurait vieillir
Comme l’ame, elle n’a point d’âge.

Non, tu n’as pas quitté mes yeux ;
Et quand mon regard solitaire
Cessa de te voir sur la terre,
Soudain je te vis dans les cieux.

Là, tu m’apparois telle encore
Que tu fus à ce dernier jour,
Quand vers ton céleste séjour
Tu t’envolas avec l’aurore.

Ta pure et touchante beauté
Dans les cieux même t’a suivie ;
Tes yeux, où s’éteignoit la vie,
Rayonnent d’immortalité !

Du zéphyr l’amoureuse haleine
Soulève encor tes longs cheveux ;
Sur ton sein leurs flots onduleux
Retombent en tresses d’ébène,


L’ombre de ce voile incertain
Adoucit encor ton image,
Comme l’aube qui se dégage
Des derniers voiles du matin.

Du soleil la céleste flamme
Avec les jours revient et fuit ;
Mais mon amour n’a pas de nuit,
Et tu luis toujours sur mon ame.

C’est toi que j’entends, que je vois,
Dans le désert, dans le nuage ;
L’onde réfléchit ton image ;
Le zéphyr m’apporte ta voix.

Tandis que la terre sommeille,
Si j’entends le vent soupirer,
Je crois t’entendre murmurer
Des mots sacrés à mon oreille.

C’est ta main qui sèche mes pleurs,
Quand je vais, triste et solitaire,
Répandre en secret ma prière
Près des autels consolateurs.


Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;
Tes ailes reposent sur moi ;
Tous mes songes viennent de toi,
Doux comme le regard d’une ombre.

Pendant mon sommeil, si ta main
De mes jours délioit la trame,
Céleste moitié de mon ame,
J’irois m’éveiller dans ton sein !

Comme deux rayons de l’aurore,
Comme deux soupirs confondus,
Nos deux âmes ne forment plus
Qu’une ame, et je soupire encore !

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MÉDITATION QUATORZIÈME.
LA FOI.

J’en jure par la mort ; dans un monde pareil,
Non, je ne voudrois pas rajeunir d’un soleil.
Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe :
Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;
Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain !
— Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,
De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !
Combien de fois ainsi mon esprit abattu
A cru s’envelopper d’une froide vertu,
Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse ! 

MÉDITATION VINGT-QUATRIÈME ET DERNIÈRE.
LA POÉSIE SACRÉE.


DITHYRAMBE




L’homme vit un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur ;
Rassasié de sa misère,
Il tombe enfin comme la fleur ;
Il tombe ! Au moins par la rosée
Des fleurs la racine arrosée
Peut-elle un moment refleurir !
Mais l’homme, hélas ! , après la vie,
C’est un lac dont l’eau s’est enfuie :
On le cherche, il vient de tarir.

 

NOUVELLES MEDITATIONS POETIQUES 

CINQUIÈME
MÉDITATION


LE POËTE MOURANT

 

Le poëte est semblable aux oiseaux de passage,
Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,
Qui ne se posent point sur les rameaux des bois :
Nonchalamment bercés sur le courant de l’onde,
Ils passent en chantant loin des bords, et le monde

Ne connaît rien d’eux que leur voix.

 

QUINZIÈME
MÉDITATION


LES PRÉLUDES

Mais toujours repasser par une même route,
Voir ses jours épuisés s’écouler goutte à goutte ;
Mais suivre pas à pas dans l’immense troupeau
Ces générations, inutile fardeau,
Qui meurent pour mourir, qui vécurent pour vivre,
Et dont chaque printemps la terre se délivre,
Comme dans nos forêts le chêne avec mépris
Livre aux vents des hivers ses feuillages flétris ;
Sans regrets, sans espoir, avancer dans la vie
Comme un vaisseau qui dort sur une onde assoupie ;
Sentir son âme usée en un stérile effort,
Se ronger lentement sous la rouille du sort ;
Penser sans découvrir, aspirer sans atteindre,
Briller sans éclairer, et pâlir sans s’éteindre,
Hélas ! tel est mon sort et celui des humains.
Nos pères ont passé par les mêmes chemins ;
Chargés du même sort, nos fils prendront nos places :
Ceux qui ne sont pas nés y trouveront leurs traces.
Tout s’use, tout périt, tout passe : mais, hélas !
Excepté les mortels, rien ne change ici-bas.
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HARMONIES


POÉTIQUES ET RELIGIEUSES
 
MILLY


OU


LA TERRE NATALE

Là chaque heure du jour, chaque aspect des montagnes,
Chaque son qui le soir s’élève des campagnes,

Chaque mois qui revient, comme un pas des saisons,
Reverdir ou faner les bois ou les gazons ;
La lune qui décroît et s’arrondit dans l’ombre,
L’étoile qui gravit sur la colline sombre,
Les troupeaux, des hauts lieux chassés par les frimas,
Des coteaux aux vallons descendant pas à pas,
Le vent, l’épine en fleurs, l’herbe verte ou flétrie,
Le soc dans le sillon, l’onde dans la prairie,
Tout m’y parle une langue aux intimes accents,
Dont les mots entendus dans l’âme et dans les sens
Sont des bruits, des parfums, des foudres, des orages,
Des rochers, des torrents, et ces douces images,
Et ces vieux souvenirs dormant au fond de nous,
Qu’un site nous conserve et qu’il nous rend plus doux.
Là mon cœur en tout lieu se retrouve lui-même ;
Tout s’y souvient de moi, tout m’y connaît, tout m’aime !

XII


POURQUOI MON ÂME EST-ELLE TRISTE
 

 
Et qu’est-ce que la vie ? Un réveil d’un moment !
De naître et de mourir un court étonnement,
Un mot qu’avec mépris l’Être éternel prononce ;
Labyrinthe sans clef, question sans réponse,
Songe qui s’évapore, étincelle qui fuit,
Éclair qui sort de l’ombre et rentre dans la nuit,
Minute que le temps prête et retire à l’homme,
Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !

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Hélas ! dans une longue vie
Que reste-t-il après l’amour ?
Dans notre paupière éblouie
Ce qu’il reste après un beau jour ;
Ce qu’il reste à la voile vide
Quand le dernier vent qui la ride
S’abat sur le flot assoupi ;
Ce qu’il reste au chaume sauvage,
Lorsque les ailes de l’orage
Sur la terre ont vidé l’épi !


Et pourtant il faut vivre encore,
Dormir, s’éveiller tour à tour,
Et traîner d’aurore en aurore
Ce fardeau renaissant du jour !
Quand on a bu jusqu’à la lie
La coupe écumante de vie,
Ah ! la briser serait un bien !
Espérer, attendre, c’est vivre !
Que sert de compter et de suivre
Des jours qui n’apportent plus rien ?

NOVISSIMA VERBA


OU


MON ÂME EST TRISTE JUSQU’À LA MORT

Non, dans ce noir chaos, dans ce vide sans terme,
Mon âme sent en elle un point d’appui plus ferme,

La conscience ! instinct d’une autre vérité,
Qui guide par sa force et non par sa clarté,
Comme on guide l’aveugle en sa sombre carrière,
Par la voix, par la main, et non par la lumière.
Noble instinct, conscience, ô vérité du cœur !
D’un astre encor voilé prophétique chaleur,
Tu m’annonces toi seule, en tes mille langages,
Quelque chose qui luit derrière ces nuages.
Dans quelque obscurité que tu plonges mes pas,
Même au fond de la nuit tu ne t’égares pas !
Quand ma raison s’éteint, ton flambeau luit encore :
Tu dis ce qu’elle tait, tu sais ce qu’elle ignore ;
Quand je n’espère plus, l’espérance est ta voix ;
Quand je ne crois plus rien, tu parles, et je crois !


 

 


 
 

 

samedi 29 août 2026

Il penseroso - Amiel

 Il penseroso - Amiel

    DÉDICACE.

Vous qui, recherchant en vous-mêmes Le mot de tout secret, la clé de toute loi,
Du devoir, du bonheur, agitez les problèmes,
Je viens à vous, accueillez-moi.
Frères d’épreuve et d’espérance, S’aider à vivre est bon, être compris est doux: Je traverse avec vous la joie et la souffrance, Je vous aime, m’aimerez-vous ? 

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 L'ASSURANCE

On n’est que ce qu’on croit. A chacun dans ce monde, 

Comme dans l’Evangile, est fait selon sa foi. 

L’audace qui s’affirme est prudence profonde,

Car nul n’a confiance en qui doute de soi. 

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 A demain les affaires!



Pour ne rien voir qui nous dérange, 

Détourner ou fermer les yeux,

Ce procédé facétieux

Est un remède assez étrange :

On y gagne un jour de repos,

Mais, tandis que l’on prend le change, 

Petits ennuis deviennent gros.

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La Rêverie.



Au paysage que révèle 

Le matinal rayon du jour,

La brume, gaze du contour, 

Ajoute une grâce nouvelle :

La rêverie est, pour l’esprit, 

Cette vapeur qui rend plus belle 

La pensée et qui l’accomplit.

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La curiosité


L’esprit trop curieux rend la vie haletante;
Il s’épuise en efforts sans jamais s’assouvir. 

Crains tout ce qui disperse, évite ce qui tente : 

Simplifier ses vœux, ami, c’est les servir.

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Personne au logis.


Nous vivons hors de nous, ignorants de nous-mêmes, 

Et nous laissons tout perdre en croyant tout tenir; 

Pourtant se sentir homme a des douceurs suprêmes 

Et, pour se sentir homme, il faut s’appartenir.

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De Charybde en Seylla.


Hélas ! pour le repos cette vie est peu faite !

L’homme n’y voit jamais la fin de son ennui : 

Tant qu’il n’a pas donné son cœur, il s’inquiète; 

Et, dès qu’il l’a donné, le tourment fond sur lui.

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Les empiétements du sommeil.



Plus on dort moins on vit. La veille c’est la vie ; 

Pour l'âme c’est la part du travail et du jour. 

Fais la part du sommeil; mais garde qu’envahie, 

L’âme ne cède trop et n’ait moins que son tour.

 

Grain de mil - Amiel

 Grain de mil - Amiel

Pensées

 

III. — LA VICTOIRE LABORIEUSE.


De toutes les choses odieuses à la paresse humaine, la plus odieuse est de penser. Pour certaines natures, une seule chose est quelquefois plus dure encore que de penser, c’est de vouloir. Il n’y a sorte de ruses, de subterfuges, de travail même que cette paresse n’invente et ne s’impose pour échapper à la tyrannie de ce double devoir. Ainsi l’homme se révolte contre la loi qui le fait homme ; il ne s’élève à sa propre dignité que par une sorte de contrainte. Il n’accomplit sa destinée qu’à la sueur de son visage, et n’avance qu’à reculons. Chacun de ses pas est une bataille, chaque progrès une défaite, chaque liberté qu’il conquiert une violence faite à lui-même. Pourquoi cela ? Parce que la liberté est le miracle de la vie, comme la vie est le miracle de la nature.

VIII. — LA FRANCHISE.


Quand le besoin de dire vrai fait négliger les égards, quand, préoccupé des choses, on oublie les personnes, alors le désir de faire triompher l’opinion qui paraît juste peut avoir l’air du désir de triompher. Ceci est une faute. La franchise ne doit pas être poussée jusqu’à la crudité ; la vérité ne doit pas seulement vaincre, elle doit gagner. Cet élément de persuasion, d’insinuation, d’onction manque à certains caractères généreux, qui, par haine de la câlinerie, par horreur de la diplomatie, de l’adresse, de la servilité, se réfugient plutôt jusque dans la rudesse. Crainte de flatter, ils brutalisent ; crainte de faire des avances, de paraître circonvenir ou capter les bonnes grâces, ils choquent les opinions et indisposent les amours-propres. Tempérer la sincérité par la politesse et la fermeté par la réserve, allier à l’indépendance le respect et à la vivacité le tact, est un art qu’ils doivent apprendre.


IX. — LA LECTURE.


Dans les livres, je ne trouve presque rien de neuf ; mais je retrouve et c’est charmant.


X. — LE JOURNAL INTIME.


Il en est du journal intime comme de la prière et de la vie intérieure : plus on le néglige, moins il est attrayant ; moins on en use, moins on en peut user ; plus on le pratique, plus on l’aime.


XXI. — MATIN DE PRINTEMPS.


Quelle jolie promenade ! ciel pur, soleil levant, tous les tons vifs, tous les contours nets, sauf le lac doucement brumeux et infini. Un œil de gelée blanche poudrait les prairies, donnant aux cuirasses de lierre des grands chênes une vivacité métallique et à tout le paysage, encore sans feuilles, une nuance de santé vigoureuse, de jeunesse et de fraîcheur. « Baigne, ô disciple, ta poitrine avide dans la rosée de l’aurore ! » nous dit Faust, et il a raison. L’air du matin souffle une nouvelle et riante énergie dans les veines et les moelles. Si chaque jour est une répétition de la vie, chaque aube signe avec l’existence comme un contrat nouveau. À l’aube, tout est frais, facile, léger, comme pour l’enfance. À l’aube, la vérité spirituelle est, comme l’atmosphère, plus transparente, et les organes, comme les jeunes feuilles, absorbent plus avidement la lumière, aspirent plus d’éther et moins d’éléments terrestres. Si la nuit et le ciel étoilé parlent de Dieu, d’éternité, d’infini à la contemplation, l’aurore est l’heure des projets, des volontés, de l’action naissante. Tandis que le silence et la « morne sérénité de la voûte azurée » inclinent l’âme à se recueillir, la sève et la gaîté de la nature se répandent dans le cœur et le poussent à vivre. — Le printemps est là. Primevères et violettes ont fêté son arrivée. Les pêchers ouvrent leurs fleurs imprudentes ; les bourgeons gonflés des poiriers, des lilas, annoncent l’épanouissement prochain ; les chèvrefeuilles sont déjà verts. Poètes, chantez ! car la nature chante déjà son chant de renaissance. Lorsqu’elle exhale par toutes les feuilles et bourdonne par tous les êtres son hymne d’allégresse, les oiseaux ne doivent pas être seuls à faire entendre une plus distincte voix. 

 


XXVI. — CONSEIL.


Pour comprendre et pour être heureux, oublie-toi. 

 

XXXV. — L’INVENTION.

Notre force intellectuelle la plus haute et pourtant la plus négligée dans l’éducation ou même la plus menacée, c’est la faculté de trouver. On l’écrase trop souvent chez la jeunesse au profit de l’assimilation. Nous fabriquons ainsi des écoliers, nous ne façonnons pas des hommes. Répétons-nous souvent deux choses : d’abord que l’acte de créer est le point culminant de la vie intellectuelle ; ensuite, que c’est pour apporter quelque chose de neuf qu’il vaut la peine de vivre. Inventons pour être et pour mériter d’être : l’originalité, en ornant l’existence, la justifie.


XXXVI. — LES IMITATEURS.

En littérature, qui dit imitation, dit abdication. L’imitateur est un quidam qui rappelle quelqu’un ; voilà tout. C’est la fiction d’un être et non un être ; la grammaire dirait : un pronom et pas un nom. Si les individualités bien nettes et bien authentiques sont pour ainsi dire des substantifs-racines ; les imitateurs ne sont que des adjectifs et des désinences. Or la renommée, comme la langue chinoise, n’inscrit guère dans son dictionnaire que des substantifs. 

 

LVI. — UNE PUISSANCE DE L’ESPRIT.

Il est une faculté que très-peu d’hommes connaissent et que presque personne n’exerce ; je l’appellerai la faculté de réimplication. — Pouvoir se simplifier graduellement et sans limites ; pouvoir revivre réellement les formes évanouies de la conscience et de l’existence ; — par exemple, se dépouiller de son époque et rebrousser en soi sa race jusqu’à redevenir son ancêtre ; — bien plus, se dégager de son individualité jusqu’à se sentir positivement un autre ; — bien mieux, se défaire de son organisation actuelle en oubliant et éteignant de proche en proche ses divers sens et rentrant sympathiquement, par une sorte de résorption merveilleuse, dans l’état psychique antérieur à la vue et à l’ouïe ; — plus encore, redescendre dans cet enveloppement jusqu’à l’état élémentaire d’animal et même de plante, — et plus profondément encore, par une simplification croissante, se réduire à l’état de germe, de point, d’existence latente ; c’est-à-dire, s’affranchir de l’espace, du temps, du corps et de la vie, en replongeant de cercle en cercle jusqu’aux ténèbres de son être primitif, en rééprouvant, par d’indéfinies métamorphoses, l’émotion de sa propre genèse et en se retirant et se condensant en soi jusqu’à la virtualité des limbes : — faculté précieuse et trop rare, privilège suprême de l’intelligence, jeunesse spirituelle à volonté ! 

 

LIX. — DEUX LEÇONS.

Se résigner à la vie telle qu’elle est avec ses grandes douleurs et ses petites misères, tel est l’enseignement d’hier ; mais aussi lutter plus énergiquement contre la déperdition, la dispersion de soi-même, de ses projets, de ses travaux, déjouer par la persévérance la conjuration perpétuelle de la nature et des circonstances contre l’œuvre de l’individu : tel est l’enseignement d’aujourd’hui. 

LXXXI. — LES MONOLOGUES DE SCHLEIERMACHER.

Petit livre profond, puissant et grandiose ! je ne t’avais pas revu depuis onze ans, et tu m’as fait encore une impression extraordinaire, quoique j’aie déjà traversé et abandonné ton point de vue. — L’indomptable liberté, l’apothéose du moi spirituel s’élargissant jusqu’à contenir le monde, s’affranchissant jusqu’à ne reconnaître rien d’étranger à lui-même ni aucune limite, se fortifiant jusqu’à recommencer la création, tel est le point de vue des Monologues. La vie intérieure : 1o dans son affranchissement du temps ; 2o dans son double but, réalisation de l’espèce et de l’individualité ; 3o dans sa domination fière de toutes les circonstances ennemies ; 4o dans sa sécurité prophétique de l’avenir ; 5o dans son immortelle jeunesse : tel est leur contenu. — Et les Monologues ne sont point une théorie, mais une confidence, un aveu, un secret dévoilé. — Par eux, nous entrons dans une vie monumentale, d’une originalité réfractaire à toute influence extérieure, étonnant exemple de l’autonomie du moi, type imposant de caractère, Zénon et Fichte combinés. Toutefois j’y vois moins un modèle magnifique à imiter qu’un sujet précieux d’étude. Cet idéal de la liberté absolue, infrangible, inviolable, se respectant par-dessus tout elle-même, dédaignant le visible et l’univers et se développant d’après ses seules lois, est aussi l’idéal d’Emerson, le stoïcien de la jeune Amérique. L’homme jouit ici de lui-même et, réfugié dans l’inaccessible sanctuaire de sa conscience personnelle, il devient presque un Dieu. Il est à lui-même principe, mobile et fin de sa destinée ; il est lui-même et c’est assez. Ce triomphe superbe de la vie n’est pas loin d’une sorte d’impiété, ou au moins d’un déplacement de l’adoration. En effaçant l’humilité, ce point de vue surhumain a un grave danger ; n’est-il pas la tentation même à laquelle succomba le premier homme, celle de devenir son propre maître en devenant semblable aux Eloïm ? L’héroïsme du philosophe touche donc ici à la témérité, et, par là même, les Monologues prêtent le flanc à trois reproches : Ontologiquement, la position de l’homme dans l’univers spirituel est mal indiquée ; l’âme individuelle, n’étant pas unique et ne sortant pas d’elle-même, peut-elle se concevoir seule et sans Dieu ? Psychologiquement, la force de spontanéité du moi domine trop à l’exclusion de toute autre, et cependant, en fait, elle n’est pas tout dans l’homme. Moralement, le mal est à peine nommé, et le déchirement, condition de la vraie paix, n’y apparaît pas. Aussi, la paix n’y est ni une conquête de l’homme ni une grâce du ciel, c’est plutôt une bonne fortune.

Mais après m’être défendu contre les Monologues par la critique, je puis m’abandonner maintenant sans scrupule et sans danger à l’admiration et à la sympathie qu’ils m’inspirent. Cette vie si fièrement indépendante, cette conception souveraine de la dignité humaine, cette possession actuelle de l’univers et de l’infini, cette émancipation parfaite de tout ce qui se passe, ce sentiment calme de sa force et de sa supériorité, cette énergie invincible de la volonté, cette infaillible clairvoyance en soi-même, cette autocratie de la conscience qui s’appartient, toutes ces marques d’une vigueur de lion, tous ces signes décisifs d’une royale personnalité, d’une nature olympienne, profonde, complète, harmonique, pénètrent l’esprit de joie et le cœur de reconnaissance. Voilà une vie ! voilà un homme ! Ces perspectives ouvertes sur l’intérieur d’une grande âme font du bien. À ce contact, on se restaure, on se retrempe, et quelle époque en eut plus besoin que la nôtre, âge sans convictions et sans caractères ? Le courage revient par la vue. Quand on voit ce qui a été, on ne doute plus que cela puisse être. Quand on voit un homme, on se dit : Oui ! soyons homme ! 

 

XC. — LES ÉCUREUILS.

Chacun trouve et perd plusieurs fois en chemin le sentiment de sa vocation particulière, du but suprême de sa vie, lequel domine et embrasse tous les autres buts. Il faut le fixer sous ses yeux et dans son cœur en lettres d’or flamboyantes ; car, si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour mille divagations. — Nous sommes tous des écureuils, et prenons notre agitation pour notre marche.

XCI. — UNE HUMILIATION.

Combien de fois ne sommes-nous pas hypocrites en restant semblables à nous-mêmes au dehors et pour les autres, quand nous avons la conscience d’être devenus différents pour nous-mêmes et au dedans ! Ce n’est pas de l’hypocrisie au sens propre, car nous n’empruntons pas un autre personnage que le nôtre, mais c’est pourtant une sorte de mensonge. Ce mensonge humilie. Cette humiliation est un châtiment que le masque inflige au visage et que notre passé fait subir à notre présent. Et cette humiliation est bonne : car elle produit la honte ; et la honte engendre le repentir. Ainsi du mal sort le bien dans une âme droite, et la chute amène le relèvement. 

 

CXLVIII. — CAPTIVITÉ DE L’ESPRIT.

La pensée de la pensée et la conscience de la conscience : c’est là que doit arriver la faculté critique du philosophe, et peu d’esprits descendent jusqu’à cette région : aussi la plupart des meilleurs sont-ils dupes de leur pensée et emprisonnés dans une forme de leur conscience.