Le pragmatisme - William James
sommaire
Première leçon
le dilemme de la philosophie contemporaine
Citation de Chesterton. Chacun possède sa propre philosophie. Elle subit l'influence du tempérament. Rationalistes et empiristes. Esprits délicats et esprits endurcis. La plupart des hommes veulent à la fois les faits et la religion. L'empirisme vous donne les faits sans la religion. Le rationalisme vous donne la religion sans les faits. Le dilemme du profane. L'absence de réalité des systèmes rationalistes. Exemple : Leibniz sur les damnés. M. I. Swift sur l'optimisme des idéalistes. Le pragmatisme comme système médiateur. Objection. Réponse : les philosophies ont leur tempérament tout comme les hommes, et sont sujettes à former les mêmes jugements sommaires. Exemple : Spencer.
Deuxième leçon
qu'entend-on par pragmatisme ?
L'écureuil. Le pragmatisme comme méthode. Histoire de la méthode. Son tempérament et ses affinités. En quoi il s'oppose au rationalisme et à l'intellectualisme. « Théorie du corridor ». Le pragmatisme comme théorie de la vérité, équivalente à l'« Humanisme ». Conceptions antérieures de la vérité mathématique, logique et naturelle. Conceptions plus récentes. Théorie « instrumentale » de MM. Schiller et Dewey. Formation des croyances nouvelles. Il faut toujours tenir compte des vérités anciennes. Elles se sont formées de la même façon. La doctrine « humaniste ». Critiques rationalistes à son encontre. Le pragmatisme comme médiateur entre l'empirisme et la religion. Stérilité de l'idéalisme transcendantal. Dans quelle mesure peut-on dire que le concept de l'Absolu est vrai. Une croyance bonne est une croyance vraie. Conflits entre les vérités. Le pragmatisme assouplit la discussion.
Troisième leçon
Considérations pragmatiques sur quelques
problèmesmétaphysiques
Le problème de la substance. L'Eucharistie. Traitement pragmatique de la substance matérielle chez Berkeley. Locke et l'identité personnelle. Le problème du matérialisme. Point de vue rationaliste. Point de vue pragmatique. Le principe de « Dieu » ne vaut pas plus que celui de la « Matière » s'il ne promet pas davantage. Comparaison pragmatique des deux principes. Le problème du « dessein ». L'idée d'un dessein en soi est stérile. Quel dessein ? est la question qui importe. Le problème du « libre arbitre ». Rapport entre libre arbitre et « imputabilité ». Le libre arbitre comme théorie cosmologique. Enjeu pragmatique de tous ces problèmes : quelles promesses ces alternatives renferment-elles ?
Quatrième leçon
L'un et le multiple
La réflexion totale. La philosophie ne recherche pas seulement l'unité, mais encore la totalité. Sentiment des rationalistes à l'égard de l'unité. Au point de vue pragmatique, le monde est un de diverses manières. Il y a un temps et un espace. Il est un comme objet de discours. Ses parties agissent les unes sur les autres. Il y a autant d'unité que de multiplicité dans le monde. Problème d'une origine unique. Unité générique. Une seule fin. Une seule histoire. Un seul sujet connaissant. Valeur de la méthode pragmatique. Monisme absolu. Vivekânanda. Observations sur divers types d'union. Conclusion : nécessité d'abandonner le dogmatisme moniste pour suivre les découvertes empiriques.
Cinquième leçon
Pragmatisme et sens commun
Le pluralisme noétique. Comment s'accroissent nos connaissances. Les anciennes manières de penser demeurent. Nos ancêtres préhistoriques ont découvert les concepts du sens commun. Liste de ces concepts. Ils sont entrés progressivement dans l'usage. l'espace et le temps. Les « choses ». Les genres. La « cause » et la « loi ». Le sens commun comme stade de l'évolution mentale que nous ont donné des génies. Stades « critiques » : 1) le stade scientifique et 2) le stade philosophique, comparés au stade du sens commun. Impossibilité de déterminer lequel est le plus « vrai ».
Sixième leçon
Conception pragmatiste de la vérité
Polémique. Que signifie « être en accord avec la réalité » ? Cela signifie que l'idée est vérifiable, c'est-à-dire qu'elle nous guide avec succès au sein de l'expérience. Il est rarement nécessaire de mener les vérifications à leur terme. Les vérités « éternelles ». Elles s'accordent avec le langage, avec les vérités antérieures. Objections rationalistes. La vérité est quelque chose de bon, comme la santé, la richesse, etc. C'est une manière de penser utile. Le passé. La vérité croît. Objections rationalistes. Réponse.
Septième leçon
Pragmatisme et humanisme
Notion de la vérité. Schiller et l'« Humanisme ». Trois sortes de réalité dont toute nouvelle vérité doit tenir compte. Que signifie « tenir compte » ? Difficulté de trouver une réalité absolument indépendante. Omniprésence de l'élément humain qui met en forme le donné. Différence essentielle entre pragmatisme et rationalisme. Le rationalisme pose l'existence d'un monde au-delà du monde empirique. Raisons invoquées. L'esprit endurci les rejette. Un vrai dilemme. Rôle médiateur du pragmatisme.
Huitième leçon
Pragmatisme et religion
Utilité de l'Absolu. Poème de Whitman : « À toi. » Deux interprétations du poème. Lettre d'un ami. Le « nécessaire » et le « possible ». Définition de « possible ». Trois théories sur le salut du monde. Le pragmatisme est mélioriste. On peut créer la réalité. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Possibilité d'un choix avant la création. Réponse saine, réponse morbide. La religion des esprits « délicats », celle des esprits « endurcis ». Rôle médiateur du pragmatisme.
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Deuxième leçon
Pour l'instant, la méthode pragmatique n'offre aucun résultat spécifique, elle est une attitude, une certaine orientation. C'est l'attitude qui consiste à se détourner des choses premières, des principes, des « catégories », des nécessités supposées pour se tourner vers les choses dernières, les fruits, les conséquences, les faits.
Voilà la méthode pragmatique.
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Tel serait donc le programme du pragmatisme : d'abord une méthode, ensuite une théorie génétique de ce qu'on entend par vérité. Ces deux points constitueront donc désormais les objets de notre étude.
Cinquième leçon
Nous avons pu constater qu'ils coexistaient souvent avec des séparations non moins réelles. La question qu'on doit se poser à propos de chaque type d'union ainsi que pour chaque type de séparation est la suivante : « dans quelle mesure est-elle vérifiée ? » et, en bons pragmatistes, il nous faut nous tourner vers l'expérience, vers les « faits ».
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Pour commencer, nos connaissances s'accroissent par bribes. Ces bribes peuvent être plus ou moins conséquentes, mais nos connaissances ne s'accroissent jamais toutes ensemble : les anciennes demeurent, pour certaines, telles qu'elles étaient. Vos connaissances sur le pragmatisme, par exemple, s'accroissent en ce moment.
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Voici donc ma thèse : nos façons de penser fondamentales sont des découvertes d'ancêtres extrêmement lointains, qui ont réussi à traverser toute l'expérience subséquente en se conservant. Elles forment une phase d'équilibre importante dans le développement de l'esprit humain : c'est le stade du sens commun. D'autres stades sont venus se greffer sur celui-ci, mais sans jamais parvenir à le déloger. Penchons-nous donc d'abord sur ce stade du sens commun comme s'il était définitif.
Dans le langage courant, quand on parle de sens commun, on veut parler du bon sens d'un individu, on veut dire qu'il est exempt de toute excentricité, qu'il a de la jugeote pour parler familièrement. En philosophie, cela a un sens tout à fait différent, cela désigne le fait qu'on recoure à certaines formes de pensée, à certaines catégories intellectuelles. Si nous étions homards ou abeilles, notre organisation nous aurait sans doute conduits à utiliser des catégories complètement différentes pour appréhender l'expérience. Il se pourrait également (on ne saurait le nier dogmatiquement) que ces catégories, que nous sommes incapables d'imaginer aujourd'hui, se fussent montrées aussi utiles pour appréhender par l'esprit nos expériences que les catégories que nous utilisons aujourd'hui.
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vu qu'il y avait tout lieu de ne pas s'y fier, de soupçonner que ses catégories ont beau être vénérables, qu'elles ont beau être d'un usage universel et inscrites dans la structure même du langage, elles pourraient n'être après tout qu'une collection d'hypothèses (découvertes ou inventées par un individu à un moment donné, puis partagées de proche en proche jusqu'à ce que tout le monde les utilise) ayant connu un succès extraordinaire, et grâce auxquelles nos ancêtres ont, depuis la nuit des temps, unifié et mis en ordre la discontinuité de leurs expériences immédiates, et trouvé un équilibre entre eux et la surface du monde naturel qui répond si bien aux besoins ordinaires de la vie pratique qu'il aurait sans doute duré toujours sans l'excessive vivacité intellectuelle de Démocrite, Archimède, Galilée, Berkeley et autres génies excentriques que leur exemple a fait surgir. Je vous prie de vous souvenir de ce soupçon qui pèse sur le sens commun.
Voici le second point : l'existence des divers modes de pensée que nous avons étudiés, chacun répondant admirablement à certaines fins, mais tous en conflit les uns avec les autres et aucun ne pouvant garantir la vérité absolue qu'il prétend posséder, ne devrait-elle pas favoriser l'hypothèse pragmatique selon laquelle nos théories sont des instruments, des moyens que trouve l'esprit pour s'adapter à la réalité, plutôt que des révélations ou des réponses gnostiques à ce monde énigmatique créé par Dieu ? J'ai expliqué cette idée aussi clairement que possible dans ma deuxième leçon. L'instabilité des théories actuelles, la valeur que possède chaque stade de pensée pour satisfaire certaines fins et leur incapacité à détrôner les autres de façon définitive nous poussent sans nul doute vers ce pragmatisme que j'espère rendre totalement convaincant à vos yeux au cours des prochaines leçons. N'y aurait-il pas après tout une certaine ambiguïté dans la vérité ?
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sixième leçon
« S'accorder » au sens le plus large avec une réalité signifie seulement qu'on est conduit directement à cette réalité ou bien dans ses parages, ou encore que s'établit avec elle un rapport qui fonctionne si bien que nous saisissons cette réalité, ou toute chose qui ait un rapport mieux que s'il y avait désaccord. Mieux, au sens pratique ou intellectuel ! Et souvent, l'accord se réduit au fait négatif que rien du côté de cette réalité ne vient contredire la manière dont nos idées nous mènent vers autre chose. Copier une réalité est bien entendu une manière très importante, mais non essentielle, loin s'en faut, d'être en accord avec elle. Ce qui est essentiel, c'est le processus qui consiste à nous guider. Toute idée qui nous aide, pratiquement ou intellectuellement, à aborder une réalité ou ce qui est en rapport avec elle, qui ne met pas en travers de notre chemin toutes sortes d'obstacles, qui ajuste en fait, et adapte notre vie à la configuration générale de cette réalité, cette idée répond suffisamment au critère qui permet de dire qu'elle est en accord avec la réalité. Elle sera l'idée vraie de cette réalité.
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Toute pensée humaine s'exprime verbalement : nous échangeons des idées, nous prêtons et empruntons des vérifications, les faisons circuler grâce aux relations sociales. Toute vérité est ainsi élaborée verbalement, stockée et mise à la disposition de tous. C'est pourquoi il nous faut parler de manière cohérente comme il nous faut penser de manière cohérente car, dans le discours comme dans la pensée, nous avons affaire à des genres. Les noms sont arbitraires, mais une fois qu'ils ont pris tel sens, il faut s'y tenir. Il ne faudrait pas nous mettre à appeler Caïn « Abel », et Abel « Caïn », car nous serions coupés de la Genèse et perdrions tous les liens qu'elle entretient avec l'univers du langage et avec celui des faits jusqu'aujourd'hui. Nous nous interdirions ainsi l'accès aux vérités que ce système touchant à la fois le langage et les faits peut incarner.