dimanche 22 mars 2026

Ces émotions qui nous fabriquent - Vinciane Despret

Ces émotions qui nous fabriquent - Vinciane Despret

 Introduction

 Il semblerait ainsi que nos émotions, qui ont toujours été pour nous d’une si intime évidence, ces émotions qui nous ont toujours été si internes, si naturelles, si biologiques, si débordantes, ces émotions dont l’authenticité même nous fascine, se constituent pour d’autres tout autrement. Il paraît même que les questions que nous adressons à ces émotions qui sont les nôtres, la manière dont nous nous interrogeons d’habitude pour les définir ou les expliquer, ne fait pour les détenteurs d’âmes d’autres cultures, pas beaucoup de sens.

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 Que des scientifiques affirment que personne ne sait ce que c’est, et c’est là le paradoxe, aurait de quoi faire sourire : justement, l’émotion n’est-elle pas ce que nous connaissons tous ? Comment prétendre que personne ne sait ce qu’elle est alors que notre culture se singularise par l’intensité de son intérêt pour elle ? Il suffit de voir comment nos romans, nos films, nos poèmes, et nos plus anciennes tragédies en sont habités ; il suffit d’écouter aussi la manière dont chacun d’entre nous en parle. 

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 Imaginons qu’un anthropologue extraterrestre nous arrive avec le projet d’étudier les cultures terriennes, et qu’il s’attache à analyser la manière dont, entre autres nous, occidentaux, nous décrivons. Il y aurait, pourrait-il dire ou écrire, chez les terriens, une culture bien surprenante, qui se nomme elle-même la culture moderne. Ces gens présentent des croyances bien curieuses : d’abord, ils parlent généralement d’eux-mêmes comme s’ils étaient habités par deux personnes différentes, auxquelles ils donnent deux noms bien distincts. Ils ont baptisé la première de ces personnes « Raison » et la seconde « émotion ». Ils nos émotions comme de quelque chose qui a perdu de son caractère d’évidence.

La première évidence avec laquelle les ethnopsychologues ont dû se résigner à rompre et sous laquelle circulait notre conception des émotions est l’évidence de leur universalité. Des émotions inconnues pour nous sont cultivées ailleurs, certaines des nôtres présentent indéniablement un caractère local. (#jenote film tibétain)

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Cette coexistence de deux conceptions contradictoires de l’émotion dans le paysage théorique se prolonge dans un autre type de disjonction, tout aussi récurrent et impératif : l’émotion, semble-t-il, doit choisir son camp. Estelle dans le monde oui, répondront les uns, je suis triste parce que le monde est triste, je ris parce que la plaisanterie est drôle, j’ai peur parce que le monde est terrifiant. Est-elle dans l’âme ? lit oui, répondront les autres, le monde est triste parce que je le suis, la plaisanterie n’est drôle que parce que je ris, le monde terrifiant parce que j’ai peur. Ou, encore, autre possibilité qui devrait exclure le privilège des deux autres au titre de bonne explication, l’émotion ne serait-elle qu’une émanation du corps ? Et les premiers de reprocher aux seconds et aux troisièmes d’avoir vidé le monde au profit du corps ou de la conscience, les seconds réclamant aux autres le retour de l’âme, de l’esprit ou du sujet connaissant ; les derniers se scandalisant que l’on veuille faire de nous des anges. 

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C’est là sans doute que réside la différence essentielle entre le roman et la psychologie : ce que le premier assume de construire sur le mode le plus indéterminé, la seconde s’efforce de révéler dans ses déterminations ; le premier exige que l’émotion soit bien construite, le second qu’elle soit authentiquement révélée. S’ils traduisent tous deux cette intensité de l’intérêt pour l’émotion, il semble que ce soit dans l’obéissance à la nécessité de la disjonction que les sciences se démarquent le plus nettement du roman. 

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 Comment rendre compte de l’existence de telles controverses si ce n’est en faisant l’hypothèse d’une multiplicité des versions de l’émotion ? Ainsi, par exemple, parce qu’il met en scène une version de l’émotion comme émanation du corps, le laboratoire effectue cette version en demandant à ce corps de produire tantôt des battements de cœur, tantôt une réponse électro-dermale, tantôt une réponse à une injection d’adrénaline, et chacun des sujets dont le corps est ainsi mis en scène et soumis aux contraintes du dispositif sera d’accord avec le scientifique pour dire qu’il fût ému. 

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 Chapitre I
La « vraie nature » de l’émotion


L’étude physiologique de l’émotion (...) a mis en évidence la soudaine innervation de la division orthosympathique du système nerveux autonome, entraînant à sa suite une chaîne de modifications dans les sous-systèmes périphériques : entre autres arrêt des fonctions digestives, élévation de la pression sanguine, de la glycémie, du taux de globules rouges et de la vitesse de sédimentation, augmentation des fonctions cardiaques et respiratoires. Les modifications ainsi amorcées sont ensuite maintenues par l’hormone adrénalique, libérée dans le flux sanguin par les glandes surrénales en réponse à cette même innervation du sympathique1.

Le premier devenir connaissable de l’émotion, celui qui a le plus longtemps prévalu dans nos pratiques, s’est constmit sur l’interrogation du corps. 

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Dans le livre La république,

Platon élabore une psychologie selon laquelle notre âme serait tripartite.: à trois lieux situés dans le corps, correspondent trois fonctions. D’une part, l’intellect, situé dans la tête, dirige — ou plutôt, écrit Platon, doit diriger, cette psychologie étant non seulement descriptive mais surtout normative. D’ autre part, Platon repère une seconde fonction, qu’il loge dans la poitrine, et qu’il nomme thumos, ce qui peut se traduire par volonté, par courage, par colère aussi.
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 ntellect, du bruit, du désordre et de la contamination. Cette « logique » physiologique, dont on peut dire qu’elle est tout sauf innocente, s’enracine, nous le verrons, dans une logique politique, une logique du contrôle social : l’âme, explique Platon, donne son modèle à ce que doit être la Cité idéale. Les dirigeants, mus par leur seul intellect, y sont  d’une main de fer par de courageux et irascibles gardiens, afin de contrôler les désirs d’un petit peuple plein de passions. Celui-ci, nomme le fait cette partie de notre âme appelée désirante, se charge des besoins physiques, des désirs de l’ensemble ; mais, et c’est ce qui fonde cette identification, s’il se charge des désirs, il est lui-même sans cesse en proie au désir, et à la passion. En identifiant ainsi le peuple, dangereux, influençable, en proie à l’émeute et à la déraison, et les passions, Platon donne à la passion une identité singulière, et la constitue à la fois comme une figure d’inversion de la raison, et comme une menace à l’ordre social.

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 Prenons par exemple cette version de l’émotion « qui nous déborde », « qui nous arrive », cette version d’une émotion irrationnelle. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’elle peut, comme expérience, permettre de penser et de négocier les rapports à soi, aux autres et au monde. Notre expérience la plus commune ne nous l’apprend-elle pas, lorsque nous disons * excuse-moi, j’étais en colère, je ne me contrôlais plus, je ne pensais pas ce que je disais » ? Notre culture a d’ailleurs créé des expressions étonnantes pour exprimer cette irrationalité, cette étrangeté de la passion — « je n’étais plus moi-même ». Ces expressions témoignent d’abord d’une chose : cette incontrôlabilité et cette passivité de la passion nous fascinent, et nous ne cessons de traduire cette fascination. 

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 Selon le psychologue constructiviste James Averill1, l’expérience de passivité qui conditionne nos théories de l’émotion, serait en fait une « illusion » que nous avons ou que nous créons à propos de ce que sont nos expériences émotionnelles. On pourrait me rétorquer que le fait de parler de l’expérience émotionnelle en termes d’illusion nous ramène à nouveau dans les chemins de l’authenticité : Averill n’est-il pas en train d’affirmer qu’il y a, derrière le vole inauthentique de l’illusion, 

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 Dans ce cas, l’alcool est beaucoup moins la cause de son débordement que son vecteur ; nous l’utilisons comme une ressource nous permettant cet « être autre » qui peut répondre à notre place. 

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 Je faisais l’hypothèse que nous cultivons surtout le débordement parce qu’il constitue une réponse privilégiée à certains types de problèmes. Cultiver le débordement comme réponse à un certain type de problèmes se définit d’autant mieux comme stratégie sociale, comme stratégie permettant de faire exister cette expérience d’« être autre » pour « n’être pas », si l’on considère que les manières de produire cette expérience, ont connu, dans notre tradition, des devenirs différents, selon les lieux et selon les époques. Ces devenirs différents témoignent dès lors du fait que, comme stratégie sociale, cette culture du débordement doit se négocier pour être acceptée ou refusée. La passivité de la passion que nous cultivons n’est plus alors une vision de soi, une illusion qui s’impose, mais se définit mieux comme une version de soi — et du monde —, une version qui se propose aux autres et à soi-même, au sein de négociations qui peuvent réussir ou échouer.
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 J’ai essayé de montrer comment l’expérience de passivité qui constitue une des versions possibles de l’émotion, une version privilégiée parmi celles que nous cultivons, pouvait particulièrement bien s’articuler à d’autres éléments de la culture, comme le dispositif juridique, l’ordre moral qui hiérarchise les valeurs de ces passions, les manières dont nous définissons la responsabilité et les modes par lesquels nous négocions avec la rigidité et les exigences de ces définitions, et les façons aussi dont nous négocions, par les passions, les exigences contradictoires de cet ordre social et moral. L’expérience de passivité, dès lors, n’est pas une simple conséquence de la tension raison-émotion, elle n’est pas une simple dimension héritée à laquelle nous adhérons : elle est la manière dont nous  utilisons et cultivons le contraste pour négocier certains problèmes, elle est ce que nous effectuons dans nos relations à nous-mêmes, aux autres, aux institutions et aux exigences de notre culture.

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La passion d’être seul

Le fait de pouvoir instantanément reconnaître et traduire, au départ de la photographie du visage d’un Japonais, d’un Ivoirien ou d’un Russe, l’émotion qui y est exprimée, montre bien que les émotions et leur expression sont bien universelles et naturelles. L’émotion offre une lisibilité immédiate dont le lieu est le corps (ou une partie de celui-ci, comme le visage), l’introspection venant confirmer ce que les mesures indiquent. 

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 CH 2 inquiétude et méfiance : faire une science de l’émotion

En liant l’émotion à la naturalité, et donc à l’universalité des formes de la passion, les psychologues biologistes ont généralement abordé les autres cultures, et tous les phénomènes de l’émotion, sur le mode de la réduction ou de l’interprétation, non sur celui de la traduction, et ce, au nom de la recherche de l’universel qui conditionne à la fois la théorie et les pratiques. Universaliser l’émotion comme un produit de la nature revient en somme à reconduire le partage entre « eux » et « nous » en prétendant vouloir s’en débarrasser. 

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  En construisant sa version de l’émotion sur le contraste entre une émotion primaire, universelle, naturelle, innée et une émotion «mélangée», secondaire, sociale, contaminée par la culture, la théorie des deux facteurs aboutit paradoxalement à effectuer le partage entre l’humain (sensible à la culture) et l’animal (être de nature), et ente la culture artificielle et la nature authentique.

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 Cette vision romantique affirme en fait la duplicité du monde, de la nature et de la culture, et de l’homme lui-même. En adoptant ce registre de la séparation et de la distinction, cette conception, bien qu’elle se revendique de la tradition darwinienne, semble plus se rattacher à la morale de Rousseau qu’à la métaphysique de Darwin, puisqu’elle en arrive à distinguer à nouveaux frais l’animal de l’humain, en acceptant ce que Alan Frindlund appelle conception de l’animalité que ce type de théorie propose est issue tout droit de la perspective romantique : l’animal, l’ancêtre, se présente comme un individu naïf, inexorable-ment contraint de manifester les émotions ressenties — un être de passions, en somme — et dont l’évolution a consisté à augmenter les possibilités de dissimulation au fur et à mesure de la socialisation. La culture ou la socialisation mènent irrémédiablement à la perte de l’innocence2.

L’idée d’un moi authentique ou d’un noyau d’irrationalité « enfoui » ou protégé est une version de l’émotion que nous cultivons depuis longtemps dans notre tradition. 

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 CH 4 Dans le monde ou dans le corps ? Le pari de William James

 Dans son livre de 1939, la civilisation des moeurs, il s’étonne des différences de sentiments que nous pouvions éprouver, d’une époque à l’autre, face aux mêmes événements. Ainsi, certaines époques avaient inst0i-1 tué comme rituel le fait de jeter des chats dans un bûcher et ce spectacle pouvait procurer aux spectateurs un plaisir socialement admis. À partir de cet exemple mettant en évidence une définition de l’émotionnel comme adéquation aux valeurs proposées par une culture donnée — le même spectacle peut, selon les cultures, provoquer de la joie ou de l’indignation —, Elias donne à l’émotion sa dimension pleinement sociale :

il y a interdépendance étroite entre structures,^ sociales et structures émotionnelle. C’est la structure de la société qui postule et cultive une certaine forme ou expression affective1.

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Cette définition de l’émotion en termes de négociation, en termes de création de rapports au monde, aux autres et à soi-même, rapports qu’il s’agit de négocier, n’est pas seulement une théorie, mais plutôt un outil de traduction. 

Le mythe de l'identité - Boumard Lapassade Lobrot

Le mythe de l'identité - Boumard Lapassade Lobrot

* Dimanche 10 octobre 1994

...Alfiredo venait de faire une deuxième découverte en relisant Critique de la vie quotidienne de Henri Lefebvre, tome 2, 1961. Quelques lignes sur la transduction. Il m’en a fait photocopie car naturellement je n’ai pas retrouvé mon exemplaire.
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Le nom d’H. Lefebvre est cité très souvent avant la découverte de ce passage qui semble essentiel, car il aurait dû orienter R. Lourau dans une toute autre direction que celle qu’il a choisi. Nous tenterons de définir très précisément le hiatus qui existe entre Lefebvre et Lourau à propos de la transduction. 

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En refeuilletant la préface à la deuxième édition (1969*). page XXIII, EUREKA !

“À côté de la déduction et de l’induction, la méthodologie approfondie dialectiquement devait présenter des opérations nouvelles, telles que la trans-duction, opération de la pensée sur/vers un objet virtuel pour le construire et le réaliser. Ce serait une logique de l'objet possible et/ou impossible.”

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 INTRO

 Janet considère que ce qu’il nomme la désagrégation, ou dissociation, de la personnalité est à la base de l’hystérie en tant que pathologie. Mais, d’une manière générale, concernant la structuration de la personnalité, il pense que la dissociation est première par rapport à l’identité (idée proche de ce qu’on retrouvera, dans un contexte microsociologique, chez Goffman). 

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 Le vocabulaire s’inverse alors, et pour la psychiatrie américaine actuelle, 3 % des personnes sont atteintes par des phénomènes dissociatifs, qualifiés de « trouble dissociatif de l’identité », mais non de « personnalité multiple ».

L’idée, en effet, est celle d’une personnalité unique mais fragmentée, et la dissociation est présentée comme une perte de la conscience de soi, assez proche de l’hypnose dans les cas peu sévères, et donc ne renvoyant pas à la schizophrénie comme psychose majeure.

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 DÉVIANCE SCOLAIRE ET DISSOCIATION POUR UNE AUTRE PÉDAGOGIE

Pour Goffman, le sujet qui interagit n’est ni un moi ni un sujet, mais un soi (self) dont l’unité est problématique puisqu’il ne s’individualise qu’en se divisant. Les comportements dissociés sont alors l’expression quotidienne du psychisme ordinaire et la dissociation, même si Goffman n’emploie pas le terme, est au cœur du phénomène humain.

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 APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE DE LA DISSOCIATION ET DE SES DIPOSITIFS INDUCTEURS

 I. IA DISSOCIATION CHAMANIQUE A De quelques théories concernant le chamanisme
T. K. Oesterreich (1927) consacre un chapitre entier de son livre sur les possédés à l’examen du chamanisme des peuples nord-asiatiques dans ses rapports avec la possession :
« Nous devons nous attendre, écrit-il, à retrouver chez eux les phénomènes de possession dans leur plus grande force et extension. Jusqu’à quel point cette attente est légitime, c’est ce que nous verrons. »

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 De Martino parle de « magiciens » et de • sorciers », semble-t-il, pour désigner les chamans, mais il utilise aussi ce dernier terme (p. 103 par exemple : « Chez les Mandchous, on chamanise la nuit ».) Il semble cependant qu’il parle de chamanisme seulement quand il s’agit de chamanisme asiatique.

On a là, en raccourci, le schéma de la « carrière »1 d’un chaman depuis les premières visions « sauvages • jusqu’au contrôle de ces visions et à l’apprentissage du métier. Cette carrière est résumée par De Martino comme suit :

« À travers ces étapes du drame existentiel magique, la situation initiale (risque et angoisse d’une dissolution de la présence) se rachète. L’institution magique de la vocation, le fait de se sentir appelé ; l’identification des esprits, l’effort assidu que l’on accomplit pour les dominer ; la présence d’une trame de thèmes et de représentations traditionnels, de rites et de pratiques qui aident à interpréter l’appel, pour ainsi dire à lire dans le chaos menaçant un univers de formes culturellement significatives : tout cela arrête effectivement la dissolution, possède une réelle efficacité salvatrice. L’être au monde sort du conflit “un en plusieurs”, ou “plusieurs en un”, mais tel que l’un ne se perde plus dans les plusieurs et que les plusieurs obéissent à l’un. » 

 Le risque de la * dissolution » c’est, formulé autrement, la menace vécue, et finalement vaincue, d’une dissociation pathologique. Elle a été vaincue à partir du moment où le futur « sorcier » a commencé à contrôler ses visions, à les interpréter comme les signes d’une vocation. Dès lors étaient jugulés les risques du conflit interne entre un et plusieurs, ou, dit autrement, d’un éclatement incontrôlable de l’identité. Mais ce risque est surmonté, non par l’établissement d’une unité psychique définitive mais plutôt par l’installation d’un état où l’un n’est plus perdu dans la multiplicité, mais au contraire la domine ; il y aura identité multiple, mais elle sera maîtrisée. Le processus qui est décrit ici est celui de la maîtrise d’une dissociation, et non celui de son élimination. C’est l’institution d’une dissociation volontaire.

Voici donc le sorcier maître de ses états seconds.

On peut maintenant décrire « les pratiques du sorcier pour favoriser la transe et l’apparition de la personnalité seconde (l’«esprit»). Arrêtons-nous un instant sur ce passage, qui pose l’équivalence entre « la personnalité seconde » et « l’esprit ». On ne parle pas ici d’un esprit qui tourmenterait quelqu’un dans la phase dite de la « maladie initiatique ». Ce rapport a été dépassé et cet esprit est devenu un allié. Il est présenté par De Martino comme une « personnalité seconde » du chaman. Or on ne s’attendait pas à retrouver ici, dans une étude qui traite du chamanisme, cette notion de la personnalité seconde qui est plus généralement associée à la possession, et pas au chamanisme.

Pour donner à voir sur un exemple comment le « sorcier » produit sa transe, De Martino cite un compte-rendu ethnographique de Martin Gusinde :
«Le sorcier fait venir son esprit auxiliaire en chantant(...). La “personnalité seconde” s’instaure plus ou moins vite : les spécialistes éprouvés entrent sous le contrôle de cette “personnalité médiumnique” » - je cite toujours De Martino - « en trente ou quarante minutes (...). En cas d’échec, le sorcier interrompt son chant pour le reprendre plus tard, après une période de repos ; si une autre personnalité seconde - un autre “esprit” - est à sa disposition, il évoque celle-ci, puisque la première s’obstine à ne pas venir. »
Gusinde confond-t-il ici, contrairement à Oesterreich, le chamanisme et le médiumnisme ? À première lecture, on pourrait le penser, puisqu’il parle de personnalité seconde médiumnique.

Mais on peut le lire autrement : si, en effet, chamanisme et médiumnisme s’opposent en tant que le chaman, contrairement au médium, n’incorpore généralement pas les esprits alliés, il y a entre les deux bien des analogies : dans les deux cas, en effet, le processus fondamental est le passage d’une dissociation « sauvage • à une dissociation maîtrisée au point de devenir la base d’une profession. Et dire que ces « esprits alliés », ou « auxiliaires », sont en quelque sorte la métaphore d’une dissociation contrôlée de l’identité est tout aussi valable pour le chaman que pour le médium : tous deux fondent leur activité professionnelle sur cette dissociation contrôlée.

De Martino cite ensuite un texte d’un autre spécialiste du chamanisme, Shirokogoroff, pour qui le tambourinement vise à « produire l’atténuation de la conscience éveillée » et à « favoriser le dédoublement (la venue de P“esprit”) : le chaman toungouse commence à jouer doucement du tambour...1 ».

Le même auteur, cité par De Martino toujours, parle lui aussi en termes de « dédoublement de la personnalité » : « Pendant l’extase, le degré de dédoublement de la personnalité et l’élimination des éléments conscients sont variables, mais en tout cas il y a des limites dans les deux sens, c’est à dire que l’état du chaman ne doit pas se transformer en crise d’hystérie incontrôlée, et d’autre part, que l’extase ne doit pas cesser : en effet, ni la crise d’hystérie incontrôlée, ni la suppression de l’extase ne permettent l’activité régulière de la personnalité seconde et l’autonomie subséquente de la pensée intuitive. »

De Martino reprend ensuite l’histoire d’Aua qui a interprété sa maladie «comme une invitation à devenir chaman, comme une vocation ». Après des troubles divers, il va finalement trouver un équilibre psychique, et « au lieu de la menace d’une dissolution de la présence unitaire, il se constitue maintenant une existence double (...); mais une existence qui, bien que double, est sous le contrôle d’une seule présence unitaire, laquelle sort victorieuse de cette extraordinaire aventure psychique ».

Et voici enfin le thème du « voyage psychique du chaman aux cieux et aux enfers ». Mais dans cette étude, le thème privilégié par De Martino, c’est la gestion chamanique de la dissociation de l’identité. Celui du voyage reste à l'arrière-plan de son propos. Il en sera tout autrement avec Mircea Eliade qui, pour la première fois sans doute dans l’histoire des travaux consacrés au chamanisme, va le mettre au premier plan.

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Mircéa    Eliade: le chaman, « technicien de l’extase »

Dès le premier chapitre de l’ouvrage qu’il consacre au chamanisme, Mircéa Eliade (1951) souligne la nécessité d’indiquer ce qui fait la spécificité du chaman par rapport à tous ces magiciens et guérisseurs qu’on rencontre « un peu partout dans le monde ».

Il est, lui aussi, un medicine-man, un guérisseur mais « il utilise une méthode qui n’appartient qu’à lui » : il est « le spécialiste d’une transe pendant laquelle son âme est censée quitter le corps I pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes infernales ». Eliade ne s’occupe pas de l’état de conscience sous-jacent à cette transe. Il ne dit rien, en effet, du vécu éventuel de cette « sortie du corps » (out of thebody expérience - OBE).

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De quelques dispositifs inducteurs de transes extatiques

Ben-Ami Scharfstein (1973) consacre un chapitre de son

ouvrage air l’expérience mystique dispositifs inducteurs des transes extatiques parmi lesquelles il retient notamment :

a)    les techniques de concentration, qui peuvent être illustrées

par certaines pratiques du bpudhisme où l’on propose aux méditants de se concentrer sur des objets colorés ou

lumineux ;

b)    le dhikr des soufis - les mystiques dé l’Islam - qui peuvent atteindre à la transe extatique par la répétition de la formule : * la ijah il.la Allah » (« il n’est pas d’autre dieu qu’Allah »), la seule répétition du nom d’Allah pouvant produire la transe. Ce dhikr peut être psalmodié sans accompagnement musical, il peut aussi être chanté avec accompagnement ;

c)    les techniques posturales et respiratoires comme le ralentissement de la respiration» mis en œuvre dans le yoga ;

d)    les techniques dites associatives : un moine boudhiste qui désire se convaincre que la nourriture, contrairement à ce que dicte la voix de la nature, doit être écartée, produira des associations négatives à son égard - des scènes répugnantes, par exemple - et atteindra ainsi un état d’extrême répulsion ;

e)    d’autres formes d’induction sont fondées sur la culture de la spontanéité comme dans certaines pratiques mystiques de la Chine et du Japon traditionnels

f) certaines danses dites extatiques peuvent être utilisées pour provoquer la transe, dans un premier temps, puis pour l’entretenir, comme le font les derviches tourneurs ;

g) l’utilisation traditionnelle de drogues est également une technique d’induction d’états mystiques comme le montre l’usage oriental du cannabis ; au début de ce siècle, des psychologues intéressés par le mysticisme ont mené des recherches utilisant le protoxyde d’azote pour induire des états équivalents (James, 1906 ; Leuba, 1930) et ces expériences ont été reprises plus récemment, avec d’autres substances, pour tenter de produire les mêmes effets ; on a tenté d’établir une certaine équivalence entre les états mystiques atteints par les drogues et ceux qui sont atteints par la méditation ou l’oraison (Pahnke et Richards, 1969).

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ANNEXE 2. - EXTASE, TRANSE EXTATIQUE ET DISSOCIATION MYSTIQUE

Commençons par tenter de fixer, avec Rouget (1980), notre vocabulaire.

Pour montrer les relations entre l’extase et la transe, Rouget cite certains dispositifs dissociatifs et plus particulièrement l’exemple de sœur Marie de l’Incarnation qui, « pour tenter d’échapper à ses extases (...) se mettait à jouer de l’épinette ». Rouget oppose donc l’extase, qui peut être atteinte dans le silence, la solitude et l’immobilité et la transe qui supposerait au contraire, nécessairement, le bruit, le groupe et le mouvement (la danse collective, par exemple deux dispositifs dissociatifs opposés).
L’extase selon Rousseau

L’extase n’est pas nécessairement une expérience religieuse : il existe en effet, comme l’a rappelé Roger Bastide, « un mysticisme sans dieux », avec des « extases laïques ». Jean-Jacques Rousseau, dans ses Rêveries du promeneur solitaire, définit l’extase comme ■ un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière, et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir, où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état dure, celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir (...) ».

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Aspects essentiels des extases (états de conscience mystique)

William James (1906) considère que «La vie religieuse a sa racine dans l’expérience mystique ». Comme son tempérament, dit-il, ne le porte pas au mysticisme, il ne peut en parler que « d’après les autres », c’est-à-dire à partir des textes de ceux qui en ont l’expérience. Ces textes permettent de décrire ce qu’il appelle « les états de conscience mystiques ». II définit ces « états » par quatre traits essentiels :

1)    l’ineffabilité : le sujet qui éprouve un tel état de conscience dit qu’il ne peut trouver de mots pour l’exprimer ;

2)    l’intuition : le sujet qui vit cette expérience a l’impression d’accéder à une connaissance spécifique, non fondée sur la raison discursive ;

3)    l’instabilité : ces expériences ne durent jamais très longtemps ;

4) la passivité : quand l’état mystique est installé, stabilisé, le sujet a l’impression que sa volonté est paralysée, parfois même qu’il est « dompté par une puissance supérieure ».

Parmi les multiples traits caractéristiques de l’extase, James H. Leuba (1930) retient les troubles dans la perception du temps, de l’espace et de son propre corps - le sentiment qu’on sort de son corps et l’impression de lévitation en font partie - l’impression d’illumination qui peut être accompagnée de photisme — ce dernier terme désignant des visions de couleurs ou d’intensités lumineuses - et, enfin, la certitude d’une révélation ineffable.

Dans le contexte de la révolution psychédélique américaine des années soixante, avec ses effets sur la nouvelle approche des EMC, Walter Pahnke et William Richards (1969) ont dégagé neuf traits essentiels de l’expérience extatique : l’unité indifférenciée du sujet et du monde, la perte du sens habituel de l’espace et du temps, le sentiment de certitude absolue de la connaissance attachée à l’expérience vécue, l’aspect paradoxal de l’expérience, l’ineffabilité, le caractère transitoire, un sentiment profond de l’ordre de l’amour, des changements positifs de comportements et d’attitudes maintenus après cette expérience.

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CHAPITRE III LE PSYCHISME DISSOCIÉ


Le travail de réduction s’est effectué de diverses manières.

Les uns ont tenté de ramener l’être humain à son support, si l’on peut dire, c’est-à-dire à la base corporelle et nerveuse indispensable à son fonctionnement, comme si les fluctuations de cette base expliquait l’ensemble des mouvements de l’être. Cela équivaut à expliquer les variations dans les programmes et les émissions d’une station de télévision par les modifications de l’appareil, du « poste ». Une défaillance dans une émission est évidemment autre chose qu’une « panne » technique, même si elle aboutit au même résultat. La neuro-physiologie, puis les neurosciences se sont spécialisées dans ce type d’explication, qui n’explique rien.

D’autres, plus subtiles, ont tenté de réduire l’être humain à une de ses manifestations essentielles, qui apparaît telle soit parce qu’elle occupe une place considérable soit parce qu’elle intervient toujours à titre d’ingrédient dans toutes les activités. Dans la première catégorie, on peut mettre par exemple la réduction freudienne de la totalité du psychisme à la libido ; ou la généralisation par Pavlov du mécanisme du « réflexe conditionnel », qui n’est en réalité qu’une forme particulière d’apprentissage ; ou la tentative durkeimienne de tout expliquer par la vie sociale, alors que celle-ci présuppose le fonctionnement individuel ; ou la tentative comportementaliste de ramener l’activité à son expression externe ; ou la généralisation, par Thomdike, de la « loi de l’effet s qui néglige les apprentissages qui ne se font pas par l'obtention d’une récompense, etc. Dans la deuxième catégorie pourrait rentrer la réduction par Piaget de toute opération psychologique au schéma du «groupe de déplacement», sous prétexte que toute activité présente une structure représentative, de nature logique.
Les efforts de tous ces chercheurs pour échapper aux difficultés venant de la complexité de l’activité humaine ont pu apparaître fructueux, dans la mesure ou Us répondaient à une de nos aspirations et à une démarche que nous effectuons quotidiennement, à savoir de réaliser des synthèses, de procéder à des unifications et à des identifications.
La découverte de l’existence du moi et de sa présence dans tout le psychisme est fondamentale. L'être humain, plus que tous les autres objets de l’univers, est centralisé, fonctionne centralement. Tous les phénomènes qui se passent en lui sont répercutés en son centre et traités à ce niveau. Un arbre, dont on abîme l'écorce, est touché à sa périphérie et seulement là. Il faut, pour que cet événement l'affecte dans sa totalité, que cet événement se diffuse et contamine le reste. Il ne se répercute pas directement à ressemble. Par contre, un humain, blessé au pied, n'est pas seulement lésé à sa périphérie. Il crie et se plaint. Il répercute, au niveau central, le phénomène qui se passe quelque part en lui. II se préoccupe de cet événement et l'intègre dans son champ de conscience. L’humain « se survole lui-même », comme aurait dit Raymond Ruyer. Il fabrique des représentations de lui-même, des systèmes de signalisation internes, des symboles de lui-même, et même aux niveaux dits automatiques dont nous reparlerons, il possède des systèmes de repérages subtiles, que les psychologues appellent faussement « inconscients ».

Ce caractère centralisé de l’être humain ne supprime pas ses dissociations profondes. Bien plus, il leur permet d’exister. Sans cette capacité de synthèse, l’être humain se dissoudrait dans ses transformations. Il joue donc, ce facteur d’unité, plutôt un rôle d’instrument, d’outil.

L’essentiel dans l’être humain, c’est finalement sa vie, la vie, c’est-à-dire le flux incessant de ses transformations et de ses modifications, qui lui permettent de réaliser ce qui apparaît comme sa finalité, à savoir son développement, sa construction, son épanouissement, son accomplissement. K. Lewin est allé très loin en mettant au centre du psychisme le « niveau d’aspiration ». L’être humain est quelqu’un qui « aspire » jusque dans ses manifestations les plus modestes. Il va quelque part et poursuit quelque chose. Cette poursuite est sa raison d’être.

C’est pourquoi, il est urgent d’étudier de près cette aptitude à la dissociation, qui est, nous allons le voir, plus qu’une aptitude, une véritable manière d’être.

Que faut-il en effet entendre par dissociation? La définition que j’en donnerai fait référence à l’autonomie des états du moi.

Ces états, nous allons le voir, possèdent une très grande indépendance les uns par rapport aux autres. Le fait qu’ils se suivent ou se ressemblent ou se lient ne veut pas dire qu’ils soient indissociables, qu’ils forment des ensembles durs et compacts, qu’ils ne puissent se séparer. Il existe, dans la psychologie de chacun, des mécanismes subtiles et complexes qui permettent aux états du moi d’évoluer dans des sens différents.
Quelle est la conséquence de ceci dans la pratique ? Une énorme flexibilité, qui est une garantie de progrès. Quelle que soit l’orientation prise par un individu à un moment du temps, celle-ci peut être remise en question à partir d’une zone centrale ou périphérique de lui-même, d’une situation accidentelle ou passagère, d’une expérience nouvelle. L’avenir n’est jamais déterminé une fois pour toutes. L’ouverture et la disponibilité caractérisent l’être humain. Quand cela atteint un point extrême, il en résulte des contradictions internes, qui peuvent être pathologiques. C’est le prix à payer pour cette supériorité.

J’aperçois six mécanismes fondamentaux qui assurent l’autonomie des états du moi.

Les trois premiers relèvent plutôt du fonctionnement psychique, c’est-à-dire du rapport à la réalité, qui impose sa loi. Je les appelle fonctionnels. Les trois autres relèvent de la structuration du psychisme, qui intègre la réalité de différentes manières qui lui sont propres. Je les appelle structuraux.

D’une façon générale, le rapport à la réalité est le facteur déterminant, que les théoriciens de la psychologie ont plutôt négligé, à cause de leur obsession concernant la nature du psychisme : corps, âme, union de l’âme et du corps, etc. ? L’union ou la désunion de l’être humain avec le réel est cent fois plus important.

Les trois mécanismes fonctionnels sont les suivants.

L Les mécanismes attentionnels sous-tendent la totalité de nos actions et opérations, ils sont la base de la vie psychologique.

2. Il existe des mécanismes, d’un niveau plus élevé, qui permettent d’opérer des changements dans le temps, à court terme ou à long terme, grâce aux processus de contrôle et surtout grâce à l’attribution de valeurs dans un sens ou dans l’autre.

3- La réalité impose au psychisme ses orientations, à travers les différents pôles et découpages qu’elle possède elle-même intrinsèquement, par exemple le monde de l’espace n’est pas le monde du temps, le monde de la société humaine n’est pas le monde de la nature, le monde des objets proches n’est pas le monde des objets lointains, etc. Il est indispensable d’établir une grille qui permette de lire les articulations entre la réalité et le psychisme. Cette grille existe et j’en parlerai.

Les mécanismes que j'appelle structuraux sont plus radicaux et débouchent souvent sur la pathologie. Mais ils sont aussi les facteurs de changement les plus puissants. C’est à eux qu’on pense généralement quand on parle de dissociation.

1.    Il existe une opposition radicale entre les opérations psychologiques de nature volontaire et intentionnelle et les opérations dites automatiques, qu’on appelle à tort « inconscientes ». Ce sont deux manières d’approcher la réalité totalement différentes. Elles se dissocient l’une de l’autre au moment même où elles collaborent.

2.    U existe une tendance du psychisme à extrêmiser ses états internes négatifs, quand ceux-ci visent à nier la réalité ou à s’en séparer. Le psychisme adopte alors une position « catastrophique » qui est à l’origine des détériorations mentales les plus graves. Cependant, cette évolution a pour avantage de libérer les états voisins qui risqueraient d’être entraînés dans l’aventure.

3. Il existe, dans le psychisme, la tendance inverse, à convoquer les forces positives et actives qui lui appartiennent, quand l’une de ces forces est activée ou appelée. Cette tendance, capitale, est ce qui rend possible la psychothérapie, la formation, etc.

Je vais passer en revue les six mécanismes précités en montrant en quoi ils sont des facteurs de dissociation.

PREMIER MÉCANISME : LE PROCESSUS ATTENTIONNEL

FAIRE ATTENTION, DONNER OU PRÊTER SON ATTENTION C’EST RENCONTRER LE RÉEL ET TRAVAILLER SUR LUI OU AVEC LUI. C’EST LE MOMENT OU LE PSYCHISME EST ACTIF. NOS CAPACITÉS POUR ASSEMBLER, TRAITER LES MATÉRIAUX SONT ALORS EXTRÊMEMENT LIMITÉES.

La psychologie contemporaine s’est beaucoup intéressée à l’attention, à cause du fait qu’elle constitue le moment où le psychisme émerge, manifeste sa présence.

DEUXIEME MÉCANISME : LES CHANGEMENTS DANS LE TEMPS

LES EXPÉRIENCES FAITES AU COURS DE LA VIE NOUS AMÈNENT À ATTRIBUER UNE CERTAINE VALEUR AUX SYSTÈMES DE PENSÉE, AUX IDÉES, AUX ACTES, AUX OBJETS ET AUX PERSONNES. LES EXPÉRIENCES EN QUESTION DÉPENDENT FORTEMENT DES SITUATIONS RENCONTRÉES. COMME CES SITUATIONS VARIENT AU COURS DU TEMPS, LES VALEURS VARIENT ELLES AUSSI ET PROVOQUENT DES DISSOCIATIONS.

Les théoriciens en question échafaudent alors une théorie parfaitement mécaniste, selon laquelle le choix nouveau effectué qui serait de faible valeur, se trouve « en dissonance » avec l'alternative rejetée, elle-même de faible valeur, ce qui explique qu’elle ait été rejetée. Pour éviter la dissonance, le déchirement dû à l’égalité des attraits, le sujet dévaloriserait après coup l’alternative rejetée et survaloriserait l’alternative choisie, établissant ainsi un écart quasiment mathématique. Pourquoi ne pas admettre, tout simplement, que l’attrait pour l’alternative qui a été choisie, bien que caché et peu visible, était déjà fort au moment de la décision, ce qui explique qu’il continue à l’être par la suite ?

Ce mécanisme de changement de valeur pourrait être confondu avec le refoulement freudien, alors qu’il en est profondément différent, puisque celui-ci exclut un tel changement.

Tout d’abord, le sujet, au moment où il effectue un nouveau choix, dicté par une dévalorisation et une revalorisation nouvelles, ne s’attaque pas à une tendance active et solide mais à une tendance disparue ou en voie de disparition. Il n’y a donc pas censure à proprement parler, et on ne voit pas pourquoi le désir disparu s’enfouirait dans « l’inconscient », puisqu’il n’est simplement plus un désir.

Ensuite le refoulement freudien, pour autant qu’il ait une réalité, n’est rien d’autre, dans notre expérience, que le refus que nous effectuons sans cesse, de satisfaire une de nos volontés, un de nos désirs, une de nos aspirations. Ceux-ci semblent disparaître puisque nous ne les réalisons pas. Mais il n’en est rien. L’acte est empêché ou arrêté, sous l’influence des mécanismes de contrôle, mais seulement l’acte. Le désir, l'aspiration, la tendance demeurent et l’expérience prouve qu’on les renforce encore d’avantage en les empêchant de s’exprimer. La source en nous de l’action interdite demeure et continue à vivre. Cela est si vrai que l’expérience de l’attachement obsessionnel à une personne disparue, à une action empêchée, à une frustration importante, à un événement traumatisant pose le problème, qui a servi d’argument à Freud pour imaginer P« instinct de mort », de cet enkystement en nous de quelque chose qui s’oppose à la vie. Ce problème ne se poserait pas si la représentation ou le sentiment empêchés ou combattus étaient simplement évacués, du fait de l’interdiction de la mise en acte.

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Les transformations venant d'expériences nouvelles effectuées du fait du changement des situations peuvent avoir trois sources.

•    Premièrement, elles peuvent être ducs a des rythmes naturels, faisant alterner des états opposés de la réalité, comme le jour et la nuit, les saisons, le chaud et le froid, etc. On n’arrête pas de passer d’une situation à une autre au cours de la même journée, et ceci peut être la cause de dysfonctionnements considérables. Telle situation se dissocie de ses voisines et produit des effets heureux ou malheureux, que les autres ne produisent pas.

•    Deuxièmement, elles peuvent être dues à des évolutions lentes et insensibles de la réalité, telle que l’avancement en âge, la maturation, qui modifient considérablement les phénomènes auxquels nous sommes confrontés. Le fait, par exemple, de n’avoir plus la force que nous avions quand nous étions plus jeunes peut nous insécuriser profondément et modifier notre psychologie.

• Enfin et surtout, les événements personnels, politiques, régionaux, physiologiques que nous rencontrons sont sources de ruptures et nous amènent à changer nos choix et nos valeurs. J’ai personnellement étudié l’influence sur moi-même d’un événement comme la libération de Paris, qui a transformé ma vie. Nous ne cessons pas de changer d’objets d’amour ou de haine et nous nous étonnons de devenir indifférents à des personnes ou des choses qui nous mettaient précédemment en transe. Notre vie est le cimetière de nos affects disparus.

À travers ces analyses d’une forme particulière de dissociation, on peut voir, une fois de plus, l’influence considérable du réel et de ses avatars sur notre vie psychologique. L’articulation entre le réel et le mental est le problème central de chacun de nous et explique les dissociations.


TROISIÈME MÉCANISME : LES ORIENTATIONS DIVERGENTES

LES ÉTATS PSYCHOLOGIQUES NE SE DIFFÉRENCIENT PAS SEULEMENT PAR LEUR POSITION DANS LE FLUX DE LA CONSCIENCE ET PAR L’ATTRAIT QU’ILS EXERCENT SUR LE SUJET MAIS SURTOUT PAR LES OBJETS QU’ILS VISENT ET QU’ILS TRAITENT.

QUATRIÈME MÉCANISME: L’AUTOMATIQUE ET LE VOLONTAIRE

IL EXISTE UNE OPPOSITION DANS LE PSYCHISME ENTRE LES FORMATIONS ÉLABORÉES ET CONSTRUITES PAR LE PSYCHISME LUI-MEME, APPELÉES VOLONTAIRES OU INTENTIONNELLES ET CELLES QUI JAILLISSENT EN LUI ET S’IMPOSENT À LUI À PARTIR DE L’EXTÉRIEUR, APPELÉES AUTOMATIQUES.


Avant d’expliciter ce que je viens de dire, il importe d’éclairer davantage ce que contient le secteur automatique. L’automatique se trouve partout, à tous les étages du psychisme, dont j’ai plus haut montré une vue d’ensemble. Il assure en effet la transition entre l'extérieur, le réel, et le psychisme lui-même. Cette transition est nécessaire. Le psychisme n’est pas un vase clos, une cage d’écureuil. À un certain moment, il reçoit de l’extérieur des informations, des impulsions qui lui permettent d’agir et de se centrer précisément sur cet extérieur qui le nourrit.

J’aperçois trois formes d’interventions opérées sur le psychisme, trois catégories d’automatismes.

• Une première catégorie que j’appelle pulsionnelle regroupe toutes les formations qui découlent directement des expériences de type émotionnel que nous faisons sur la réalité. Ces expériences engendrent les pulsions, par l’intermédiaire des affects. L’expérience produit l’affect, qui produit la pulsion, le désir et l’action. L’inducteur est d’origine extérieure. C’est la réalité perçue, qui est traduite en termes émotionnels à partir d’une orientation fondamentale du vivant, que Kurt Lewin a appelé l’« aspiration », qui lui fait considérer comme « bon • ce qui le conserve, l’enrichit et le développe, et comme « mauvais », ce qui le détruit, le diminue et le freine. Nous avons conscience de ce processus à travers l’émotion, fondamentalement consciente.

•    Une deuxième catégorie, que j’appelle onirique, regroupe toutes les formations appartenant au souvenir et à l’imaginaire, comme par exemple le rêve. L’imaginaire est fixé sur le souvenir. Il faut en effet partir d’images précédemment reçues pour reconstruire. Le souvenir obéit à la loi de Tulving, qui veut que la récupération des connaissances précédemment enfouies dans la mémoire se fasse à travers les données plus ou moins parcellaires de la réalité présente, qui agissent comme des déclencheurs. Ceux-ci ne déterminent cependant pas la récupération. Ils ne sont que des conditions. La récupération est déterminée par la valeur pour nous des données engrangées par la mémoire, données essentiellement réelles, objectives. Les scènes qui nous sont restituées par la mémoire, qui sont fabriquées par l’imagination ou le rêve sont vécues par nous, avec une forte intensité. Il sont donc conscients.

• La troisième catégorie, je l’appelle pragmatique. Elle regroupe en effet tous les savoirs, savoir-faire, pratiques, procédés, mouvements issus de nos apprentissages et de nos informations, que nous avons à ce point intégrés, qu’ils surgissent d’eux-mêmes dès l’instant où nous sommes confrontés aux réalités qui s’accordent à l’action en cours, qui rentrent dans un programme. Le fait important est que nous n’avons pas, quand le programme est mis en route, à reconstruire ou à construire les enchaînements qui permettent de le réaliser. Ils se présentent d’eux-mêmes, * automatiquement ». Seuls importent l’objet concerné, la chose, le stimulus, l’excitant. Par exemple, quand nous parlons, nous n’avons pas, sauf exception, à chercher les mots qui correspondent aux idées à exprimer. Ils « viennent d’eux-mêmes », comme on dit, et s’il y a parfois des problèmes d’articulation ou des choix à faire, les mots eux-mêmes sont disponibles, ce qui n’est pas le cas pour quelqu’un qui connaît mal la langue et qui doit construire les phrases dans sa tête.

La conscience que nous avons des processus en jeu est • proprio-ceptive ». Quand nous marchons, nous savons que nous marchons, même si nous n’avons pas les schémas des mouvements opérés. La preuve est que nous nous arrêtons spontanément face à un trou ou à une barrière.

Le caractère exogène des formations automatiques explique leurs propriétés principales, et spécialement le fait qu’elles n’ont besoin que d’un petit nombre de stimulations internes pour surgir et même qu’elles tendent à s’imposer avec une grande force dès qu’on leur en donne l’occasion, dès que, par exemple, des éléments d’une chaîne automatisée, moins automatiques ou désautomatisés, ne se présentent pas. Il se produit alors ce qu’on constate avec les lapsus, actes manqués, tics, etc., à savoir que l’action qui correspond le mieux aux quelques stimuli émergents (schèmes praxiques, sensations de grattage, etc.) s’impose immédiatement et ne peut pratiquement pas être inhibée, même si elle est désadaptée. L'automatisme manifeste alors tonte sa qui lui vient de son caractère exogène.

CINQUIÈME MÉCANISME : EXTRÉMISER LES ÉTATS NÉGATIFS

LE PSYCHISME TEND LUI-MÊME À CRÉER LA DISSOCIATION, DU FAIT DE SA TENDANCE À RENFORCER ET POUR AINSI DIRE EXTRÉMISER LES ÉTATS NÉGATIFS, QUI PRENNENT ALORS UNE FORME PATHOLOGIQUE.


SIXIÈME MÉCANISME : EXTRÉMISER LES ÉTATS POSITIFS

CE QUI SE PASSE POUR LES FORMATIONS POSITIVES À BASE D’EUPHORIE ET DE RAVISSEMENT RESSEMBLE À CE QUI SE PASSE POUR LES FORMATIONS NÉGATIVES MAIS DANS L’AUTRE SENS : CES FORMATIONS DIFFUSENT.









 

Le communisme - Dionys Mascolo

 Le communisme - Dionys Mascolo

 Le livre de Savinkov, Ce qui ne fut pas, s’achève sur ce mouvement qui devait devenir le modèle, à trente ans de distance, de la courbe d’un si grand nombre de destinées d’intellectuels, terroristes seulement théoriques, eux, mais il faut croire que cela ne fatigue pas beaucoup moins que le terrorisme réel. Nulle part cette tension puis cette détente ne sont mieux décrites.

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 En somme, le nihilisme est la position du manque de raisons, et il faut beaucoup de raisons pour tenter seulement de le définir. 

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 Ce manque d’idées là est rare et admirable, il est vrai. Mais il n’est pas exagéré de dire que Proust n’a pas fait acte d’intellectuel, qu’il n’était pas un intellectuel. Son dessein, c’était de faire une description de la conduite de l’homme séparé, une recherche du temps perdu, c’est-à-dire une célébration, sur la scène intime d’une mémoire, de tous les événements, grands ou petits, que le seul fait de leur appartenance à une même série personnelle irréversible suffit en effet à rendre tragiques.

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 C’est que l’artiste se voit irrésistiblement poussé à devenir « idéologue ».Tôt ou tard, il en arrive un jour à croire qu’il peut se saisir d’une idée, asseoir une valeur, risquer un jugement. La suite complète des idées, l’enchaînement de toutes les valeurs, le système de tous les jugements lui viennent malencontreusement du même coup entre les mains.

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 CHAPITRE III
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA COMMUNICATION
1. La simplification, mal premier.

Elle engendre la honte

On a défini tout à l’heure le mensonge comme l’expression incomplète qui omet de se signaler comme incomplète. S’il en est ainsi, l’idéalisme est le mensonge par excellence. Il consiste à parler des valeurs et des fins en négligeant de parler du sort des valeurs et des fins dans le monde. Il en résulte que l’existence réelle ou la vie dans le monde est vécue dans la honte : c’est faire honte que de parler des valeurs à celui qu’obsède le besoin.
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 Voyons cependant comment les hommes d’expression sont presque invinciblement amenés à simplifier dans le sens opposé, c’est-à-dire à ne rien faire d’autre que clamer une non-communication transcendante.

Il y a une constatation que quiconque ayant entrepris de parier, de dire les choses, n’a certainement pu manquer de refaire cent fois. Par instants exaltante, à l’éveil de l’envie de parler surtout, pareille constatation, répétée, finit par provoquer le désarroi le plus pénible:« On ne sait rien. On n’a rien compris. On vit dans une nuit d’en-terré vif. On n’a rien vu. Rien connu. Rien appris. On a soixante ans, on a fait six enfants, on a une vie de travaux derrière soi, et les premiers souffles d’un nouveau printemps vous font frémir comme une jeune fille qui attend encore tout de l’inconnu. On rêve. À chaque réveil on se retrouve rejeté au même désert, échoué à la vie, épave informe, rongée d’ennui, d’ignorance, d’absence. Il n’y a rien. On n’est rien. Et là-dessus, si l’on ouvre la bouche, c’est toujours pour se mettre à parler directement des paroles du Verbe... »
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Le communisme actuel étant ce qu’il est, même prenant le point de vue de ceux à qui il fait peur, ce qui n’est pas difficile si l’on participe soit par la situation ou les origines sociales, soit par l’imagination, à des états très différents les uns des autres, si l’on a plusieurs vies, des intérêts multiples (et il faut avoir plusieurs vies, car celui qui y a renoncé tout à fait au profit d’un seul intérêt risque de faire de sa vie une seule coulée de mensonge sans correctif) on dira :

1.    Qu’un monde où le mouvement du communisme aurait disparu ferait bien plus peur.

2.    Que le communisme n’est pas seulement une poussée des choses, de la chose matérielle qu’est l’homme, mais aussi bien une exigence de la conscience théorique, comme on entend l’établir, et qu’il n’y a rien au monde, ni mouvement de libération matérielle ni exigence de la pensée, qui puisse lui être valablement préféré.

3.    Que s’élever contre le mouvement du communisme représente l’acte d’intervention générale (à l’égard de tous) le plus grave, et d’ailleurs le moins sûr, puisqu’un tel acte, s’il a été souvent accompli, n’a jamais été motivé de façon satisfaisante ; soit que les motifs invoqués aient manqué de franchise, simples déguisements de lassitudes personnelles, dont ni la justification ni la discussion ne sont tout à fait possibles, ni en tout cas capables d’éclairer rien, soit qu’ils aient manqué de justesse ou de force, ils n’ont jamais joué que très au-dessous ou très à côté de la réalité qu’ils croyaient concerner, ou sont entrés bientôt en contradiction avec l’acte lui-même qu’ils croyaient motiver.

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Concluons. L’homme, ne sachant pas au juste «ce qu’est l’homme, sait au moins très bien que quelque chose l’empêche assurément d’être un homme, et fait de lui une chose. Sa volonté d’être un homme ne peut donc être que la volonté de détruire ce qui l’empêche d’être un homme. 

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Toute l’œuvre de Marx est en un sens une paraphrase du mot de l’Évangile : « La loi est faite pour    , et non pas l’homme pour

la loi » C’est là son tic. En termes de logique : « Tous les philosophes ont fait des prédicats eux-mêmes des sujets. » Formule qu’il développe tout au long de la Critique de la philosophie de l’Etat de , qui est de 1842-1843, et qui fut éditée pour la première fois en 1932 en Allemagne, et en 1935 en France.
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C’est ici que Marx opère de nouveau son renversement habituel, en prenant clairement pour cela le besoin comme pivot :

Si» par son extériorisation, l'homme réel, physique, situé sur la terre forme et stable, aspirant et refoulant les forces de la nature - pose ses forces substantielles, réelles, materielles, comme des objets étrangers, cet acte de poser n’est cependant pas le sujet : ce sont, sous l’angle de la subjectivité, des forces substantielles objectives dont l’action doit par conséquent être objective. L’être objectif agit objectivement, et 3 n'agirait pas objectivement si l’objectif ne se trouvait pas dans la détermination de son être. Il ne crée et ne pose d’objets que parce qu’il est posé par des objets, parce que par son origine il est nature.

(„,] L’homme est immédiatement un être naturel. Comme être naturel et être naturel en vie, il est, d’une part, doué de forces naturelles, de fortes biologiques; ces forces existent en lui sous forme de dispositions, d’aptitudes, de penchants ; d’autre part, il est, en tant qu’être objectif naturel, physique, sensible, un être souffrant, dépendant et borné, comme sont aussi l’animal et la plante ; c’est-à-dire que les objets de ses pensées existent en dehors de lui comme objets indépendants de lui, et que ces objets sont des objets de son besoin, manifestation et confirmation de ses forces substantielles, et des objets indispensables, essentiels. Dire que l’homme est un être objectif, corporel, doué de forces naturelles, en vie, réel, et sensible, c’est dire qu’il a des objets réels et sensibles, comme objets de son être, de la vie qu’il manifeste, et qu’il ne peut manifester sa vie qu’en des objets sensibles et réels. Être objectif, naturel, sensible et avoir objet, nature et sens hors de soi - cela revient à être soi-même objet, nature et sens. La faim est un besoin naturel : elle a donc besoin d’une nature extérieure à elle, d’un objet extérieur à elle-même pour se satisfaire et trouver le repos. La faim est le besoin matériel de mon corps, le besoin qu’il a d’un objet situé hors de lui, indispensable au rassemblement et à la manifestation de son être. (...] Un être qui n’a pas sa nature hors de soi n’est pas un être naturel. [...] Un être qui n’a pas d’objet hors de soi n’est pas un être objectif. [...] Un être qui n’est pas objectif n’est pas un être. {Ibid., p. 75 et suiv.)
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Une quantité de choses de première importance échappent à la matérialité. Les relations dans le couple, cas-limite de la communication privée, en sont un assez bon exemple. Ceux qui ont pris le parti de ne tenir compte en tout que de la matérialité humaine se trompent donc aussi sur l’homme. Ils peuvent en venir à décider d’après cela que les héros du Soleil se lève , par exemple, n’ont pas d’intérêt, parce que ce sont des oisifs. Chacun a entendu cela mille fois. C’est une raison analogue qui découragea les premiers lecteurs de la Recherche du Temps perdu: ils ne pouvaient recommander l’édition de ce livre mondain, qui ne put commencer à paraître qu’à compte d’auteur. Le dernier des esclaves sait pourtant bien assez lui-même ce qu’est l’oisiveté pour se reconnaître dans les gens de Hemingway ou de Proust, s’il lui arrive de les lire. 

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Le nerf de la guerre est l’argent : rien de moins évident ; l’argent apparemment n’a rien à faire avec l’art de la guerre. 

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Étiemble. - « Si je ne m’abuse, les trois axiomes de la doctrine dénommée matérialisme dialectique sont la croyance au monde extérieur, l’interdépendance du corps et de l’esprit, l’idée, enfin, qu’il existe un certain rapport entre la vérité relative et la vérité absolue.
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Rappelons donc encore une fois en quoi le matérialisme dialectique consiste essentiellement. C’est, pour le dire cette fois en termes d’action :

1.    la résolution de profiter de ce que l’intelligence aussi ait une base matérielle, pour vaincre la matière, sur son propre terrain;

2.    la résolution, par suite, de fonder toute recherche de la vérité sur une base matérielle humaine;

3.    la résolution donc de contester toute valeur, fin, idée, qui ne serait pas en accord avec l’état des besoins, le besoin étant la pure expression de la matérialité humaine, d’une part, et d’autre part la figure élémentaire de toute valeur, fin ou idée ;

4.    la résolution enfin de s’en remettre principalement, du soin d’accomplir cette tâche de la conversion des valeurs en besoins qui doit fonder toute valeur certaine, au type d’homme qui personnifie nettement le besoin : le prolétariat.

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Reprenons maintenant ce qui vient d'être dit.

1. « Ainsi la philosophie révolutionnaire doit-elle énoncer la vérité sur l’homme »-« [...] cette philosophie ne peut se dévoiler originellement qu’aux révolutionnaires. »

Réponse. -Voilà qui frise encore l'idéalisme, et qui finit en compensation par tomber dans le sur-matérialisme. Cette position exclusive n’est pas seulement une simplification. Elle est un contresens, une mécompréhension de la démarche du matérialisme révolutionnaire. Il est faux que la philosophie révolutionnaire, ou qu'une philosophie révolutionnaire comme celle que l’auteur cherche à définir ici, et par suite que la philosophie révolutionnaire des besoins ne puisse se dévoiler qu’aux hommes qui sont en situation d’opprimés. Il est vrai qu’elle ne peut être réalisée que par des hommes qui sont en situation d’opprimés. Mais pour être celui qui a la charge de changer le monde, il n’est pas nécessaire, contrairement à ce que croit Sartre, d’être celui « qui dépasse le monde vers un état futur d'où il peut le considérer ». Il suffit tout d’abord pour cela d’être en situation de refuser l’état actuel du monde, d’être en situation de ne pas pouvoir accepter cet état actuel du monde, c’est-à-dire de vouloir se libérer. C’est là tout le génie du matérialisme révolutionnaire.

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A mesure que les besoins se satisfont, l’homme se fait, et se faisant, réalise la vérité, à travers une série d’aliénations de moins en moins graves, qui correspondent aux différents stades de la modification des besoins. 

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 2. « Si le révolutionnaire conserve le mythe matérialiste, le jeune bourgeois ne peut venir à la révolution que sur la vue des injustices sociales [...] c’est pour lui une épreuve Supplémentaire que d'avaler le matérialisme qui répugne à sa raison et qui n'exprime pas sa situation personnelle. »

Réponse. - Encore une fois, .être matérialiste ce n’est nullement croire que ma propre pensée|n'est née que de ma situation matérielle dans le monde. Marx n’était pas ouvrier d’usine. Ce serait là un matérialisme théorique, non moral, dogmatique, non ouvert, métaphysique, non anthropologique. Être matérialiste i c’est admettre que, quelque idée que f aie, elle n’est susceptible , de prendre corps et vie, de devenir une force matérielle, qu’en accord avec la matérialité humaine, l'état des besoins, et qu’elle n’est susceptible de se réaliser qu'à mesure que les besoins sont satisfaits, parce que la matière ne peut être vaincue que sur son propre terrain. Le jeune bourgeois aussi est en situation d’opprimé, « au sens où un bourgeois oppresseur est opprimé lui-même par son oppression ». 

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 J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ee qu’ils ne tenaient pas un langage clair.

Qu'est-ce que lire - José Ortega y Gasset

 Qu'est-ce que lire - José Ortega y Gasset

 

Cette double condition du dire, aussi étrange et antithétique qu’elle soit, est formalisée en deux principes la dans mon “Axiomatique pour une nouvelle Philologie”, que l’on peut résumer ainsi : 

1°) Tout dire est déficient - il dit moins que ce qu’il voudrait dire.   

2°) Tout dire est exubérant il donne le à entendre plus que ce qu’il ne l’aurait voulu.

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 Cela signifie par ailleurs que chaque texte se présente à nous comme un simple fragment d’un tout x, qu’il convient de reconstituer. Lire avec sérieux et sincérité revient à intégrer les mots directement exprimés à ce tout latent, à l’intérieur duquel ils sont inscrits et doivent donc être compris.

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 L’Homme a besoin de “dire” - n’approfondissons pas maintenant pourquoi - et dispose à cet effet de plusieurs outils. Le principal outil, ou moyen, pour dire est le langage. Ce n’est pas le seul, loin de là. Ne nous mettons pas non plus à les énumérer. En revanche, nous pouvons observer que les linguistes ont du langage une notion a limine insuffisante. Pour différentes raisons, toutes extrêmement simples, qui frôlent l’évidence. La première est que les linguistes considèrent les langues comme objet “déjà formé”, et observent les modifications qu’elles ont subies avec le temps. 

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 La nuance chromatique précise est ineffable. L’idée vulgaire selon laquelle une chose est ineffable car très compliquée, sublime ou divine, est une grave erreur. L’ineffabilité a de nombreuses dimensions; certaines, en effet, surélevées et pathétiques, mais d’autres, comme celle évoquée, parfaitement triviales. La langue dans sa réalité véritable naît et vit en un perpétuel combat, un compromis entre le vouloir dire  et le devoir taire.

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Nous pouvons résumer cette première condition du langage en disant : le langage est toujours limité par une frontière d’ineffabilité. Limitation constituée de ce qui, dans l’absolu, ne peut pas se dire, dans une langue ou dans aucune langue.

Mais vient alors s’ajouter une deuxième limite, à savoir, ce que le langage pourrait dire mais que chaque langue tait en espérant que l’auditeur le suppose ou bien l’ajoute. Ce silence est d’un niveau différent que le premier - il n’est pas absolu mais relatif; il ne provient pas de l’ineffabilité fatale mais d’une économie consciente. Face à l’ineffable, j’appelle cette réticence consciente de la langue l'inefado. 

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 Nous remarquons alors que si “parler”, pour les linguistes, consiste à utiliser une langue, ils commettent une grave erreur. C’est que la langue ne se réduit pas à : langage = parole, mais est complétée par les modulations de la voix, les expressions faciales, la gestuelle des membres et l’attitude corporelle totale de la personne. Par conséquent, la langue du linguiste n’est qu’un fragment, limité à la “parole”, du langage. Ce n’est pas qu’il doive s’occuper de ce qu’il a jusqu’ici négligé en excluant ou se passant de la langue; il doit plutôt la traiter, formellement, comme une réalité fragmentaire, et non comme un integrum.

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 Voilà ce que j’entends lorsque j’affirme qu’une langue est avant tout un geste. Si, dans l’immédiat, il fallait ici être complet et exposer toute ma pensée sur ce sujet, je devrais ajouter que, en même temps qu’un type de gestes déterminés, toute langue est à l’origine une mélodie déterminée. 

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 La phrase ne fonctionne qu'au sein d'un cadre qui l’entoure. Ce cadre immédiat d'un mot, d’une phrase, d’un texte, est le contexte. Ce contexte est un tout dynamique dans lequel chaque détail exerce une  influence, modifie les autres, et inversement.


Pour comprendre les médias - Marshall Mc Luhan

Pour comprendre les médias - Marshall Mc Luhan

C’est Julien Benda, avec La Trahison des clercs, qui a aidé à  éclaircir cette situation nouvelle dans laquelle l’intellectuel tient tout  à coup le gros bout du bâton. Benda a vu que les artistes et les il intellectuels, longtemps tenus éloignés du pouvoir et, depuis Voltaire,  dans l’opposition, sont désormais conscrits aux plus hauts échelons  du pouvoir. Leur trahison avait consisté à renoncer à leur autonomie et à se faire les laquais du pouvoir, tout comme les atomistes  d'aujourd’hui se font les laquais des seigneurs de la guerre. 

Dévier - Guillaume Sabin

 Dévier - Guillaume Sabin

 Les enfants pourtant sont comme les plantes dans le roman d’Isabel Allende, La Maison aux esprits : quand on arrête de leur parler, de leur chanter, de leur raconter des histoires, elles dépérissent. 

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  Il semble que se tenir à une distance raisonnable du travail salarié ou de l’entrepreneuriat réponde aujourd’hui à d’autres enjeux qui font écho à ce que l’anthropologue David Graeber appelle la buUshitisation du monde du travail. Les buüshits jobs (ou jobs à la con), ces professions bien rémunérées bien qu’inutiles ou néfastes (banquiers, managers, publicitaires, télévendeurs, lobbyistes, etc.) possèdent un pouvoir de contamination dont on voit partout les effets : des métiers utiles deviennent des jobs à la con parce qu’on y a dupliqué une organisation managériale allant de pair avec des processus de contrôle et une obsession comptable qui multiplient les tâches ingrates et administratives. Le travail social et médico-social, le secteur hospitalier, l’université... sont quelques-uns des endroits où l’installation d’un encadrement ignorant des pratiques de terrain, le remplissage de tableaux Excel, la surabondance de mails, le chronométrage du temps consacré à telle ou telle opération, sont venus grignoter l’intérêt de métiers dont l’utilité se trouve dans la relation à l’autre.

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 Discipliner le temps
C’est que le temps et avec lui les corps ont été disciplinés. Cela a pris des siècles et ce qui hier semblait contre-nature et contre quoi il fallait résister est aujourd’hui devenu si évident qu’en dévier soulève les soupçons - d’anormalité ou de déviance. Un détour de plusieurs siècles s’impose pour comprendre ce qu’on peut faire aux corps pour les plier à un mode de production et comment cette histoire ancienne vient marquer le s corps d’aujourd’hui. Dès l’aube du capitalisme naissant* au début du XVIe siècle; l’obsession mercantile de la bourgeoisie est à l’origine d’un esprit nouveau qui dénigre l’oisiveté pour mieux rendre le temps libre productif : gagner de l’argent enjoint de se garder des jouissances spontanées et de se mettre au service d’une organisation rationnelle; prévoyante, ordonnée*. L'esprit du capitalisme peine cependant à s’imposer dans les classes populaires, plusieurs siècles sont nécessaires pour les mettre au pas régulier et cadencé du travail à jours et heures fixes. Les classes dirigeantes commencent par interdire certaines fêtes et certains jeux, ferment des tavernes... les règlements se multiplient afin de s'assurer de corps productifs**.

Adam Smith, en 1776, s'enthousiasme qu’un homme qui ne pouvait produire que quelques épingles dans sa journée de travail puisse, par l’organisation manufacturière du travail et dans la même journée, en produire près de 5 000***. Le progrès qui fait la richesse des nations n’est pas à rechercher seulement dans l'invention de machines nouvelles mais aussi dans la division du travail en de multiples tâches parcellisées et répétitives. Si cette nouvelle organisation du travail a les faveurs de l’économiste, elle est moins séduisante aux yeux de la classe laborieuse. Pour que surgisse la nouvelle organisation manufacturière du travail, les classes dirigeantes mettent en œuvre un solide arsenal coercitif permettant de contrôler les corps en vue de les discipliner. 

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 En France, dans les années 1960, quand s’installent les grandes chaînes de montage de l’industrie automobile, les sociologues, les romancier* es, les cinéastes, celles et ceux qui, intellectuelles  ou étudiant*es, s’étaient établies sur les chaînes de montage pour se solidariser avec le monde ouvrier, toutes et tous racontent cette souffrance des corps :

« Les muscles, au début réfractaires, obéissaient maintenant, mais si un mouvement imprévu changeait l’ordre mécanique, ils grinçaient comme de vieilles poulies. Le bon ouvrier, c’est celui qui contrôle ses gestes et n’en fait aucun inutile. »

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 Discipliner les corps, engourdir les esprits
David, que nous rencontrerons au chapitre 8, m’avait invité à jeter un œil sur les documentaires Les Enfants de Néant* ** et Les Paysans de Citroën* pour comprendre la campagne où il vit, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Rennes.

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  Dans un passage connu de La Pensée sauvage (la pensée à l’état sauvage, c’est-à-dire non domestiquée en vue d’obtenir un rendement*), Claude Lévi-Strauss revient longuement sur cette idée de bricolage, qu’il oppose à la pensée de l’ingénieur qui prévoit, planifie, fait venir à lui ou invente les matériaux dont il a besoin. Le bricolage est un autre rapport au monde et à la pensée : c’est une activité plus contingente, elle fiait avec les moyens du bord, avec ce qu’elle a à sa disposition. Cela suppose d'associer une façon d’observer continûment le monde et une certaine manière de penser : il faut détourner l’existant, faire d’une cuve métallique un four mobile, d’un vieux silo une piscine, d’une caravane des toilettes sèches, d’un vieux camion un poulailler, etc. Il y a un jeu qui sans cesse s’invente entre ce à quoi peut servir un objet et son devenir réel sous une autre forme et pour un autre usage. C’est une mécanique qui ne s’ajuste pas à un protocole ou à une norme, cela nécessite inventivité et désir d’expérimenter. Lévi-Strauss le dit bien : il y a nécessairement de soi dans l’objet bricolé. Il s’y trouve également toutes les traces d’un passé, d’un objet préexistant, de matériaux déjà utilisés qui vont être détournés, adaptés, réadaptés, mais ces empreintes d'usages anciens demeurent, on en décèle les couches géologiques. L’ingénieur fait naître un monde nouveau» le bricoleur en invente un mais  fabriqué avec l’ancien. D’où cette expression entendue |    sans cesse dans le régime de fabrication et qui est aussi à Kerformer le ressort de rires à répétition tant le hameau • est une plage où viennent s’échouer toutes sortes d'objet jets et matériaux qui seront triés» recyclés, détournés * par ses habitantes, écumeurs et écumeuses des temps \ présents : « Ça peut toujours servir! » À quoi? On n’en | sait encore rien, mais l’esprit ne manque pas d’idées I pour donna: à toutes ces vieilleries, vouées sinon à la I déchetterie, une autre jeunesse insensible à l’obsolescence. Tous ces « ça peut toujours servir » sont le matériau premier de celles et ceux qui bricolent, leur trésor. Cela donne une idée du sentiment d’abondance qui les anime et de la dimension poétique qu’ils et elles font surgir de tout et n’importe quoi, de tout ce qui est abandonné, délaissé, mésestimé : la société d’abondance regorge de richesses et tout ce qu’elle rejette est méta-morphosable, source inépuisable de nouveaux montages, de nouveaux langages*. Le bricolage, cette pensée sauvage, indisciplinée, est source d’émotions, elle est une pratique déraisonnable par temps d’excès de raison.

Ce que vaut une vie - Mathias Delori

 Ce que vaut une vie - Mathias Delori

 

Hannah Arendt a identifié un autre biais cognitif courant chez les partisans de ce raisonnement moral utilitariste : « Ceux qui choisissent le moindre mal oublient rapidement  qu'ils ont choisi le mal. »

Conclusion :  Critique de la violence libérale

 

 La principale caractéristique de la violence libérale concerne ce que Tocqueville appelait l’économie de la pitié. Les libéraux ne sont ni les êtres authentiquement cosmopolitiques prophétisés par l’auteur de De la démocratie en Amérique, ni des communautaristes indifférents au sort des autres lointains. Ils défendent une société imaginaire transnationale, aux frontières mouvantes,mais dont le socle est l’idée qu’ils se font de la vie bonne. Au niveau des exécutants, ce référentiel se matérialise dans des déshumanisations partielles. Les libéraux accordent aux vies humaines des valeurs différentes tout en reconnaissant de manière abstraite la valeur positive de toutes les vies, y compris celles qui se trouvent à l’extrémité des cercles concentriques de leur économie de la pitié. Cette reconnaissance aminima de l’humanité des victimes a une conséquence importante : les libéraux savent qu’ils font du mal quand ils ont recours à la violence. Ils résolvent ce problème en envisageant cette dernière comme un moindre mal. Leur valorisation des actions non spécifiquement intentionnelles, maîtrisées et légales (ou légalisées) découle de ce qui précède. Ces trois principes donnent aux libéraux une perception euphémisée de leur violence. Ils peuvent dès lors renommer cette dernière et envisager la « force » qu’ils déploient comme une solution au problème de la violence qui leur apparaît criminelle.

Il n’est pas nécessaire de s’extraire de ce référentiel pour proposer une critique de cette violence. Le libéralisme politique présente de nombreux mérites, et il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain. On peut formuler une critique libérale de la violence libérale en s’appuyant sur les traditions réflexives de cette formation discursive. Les Lettres a un ami allemand de Camus permettent d’avancer sur cette voie. Trois boussoles ressortent de ce recueil. La première énonce que la violence n’est pas le seul moyen d’arrêter la violence. Cela semble évident mais un discours normatif puissant présente les réponses non violentes à la violence comme des attitudes passives, des non-réponses, ou des réponses qui manquent de répondant. En réalité, les stratégies non violentes requièrent parfois plus de « force1 » que celle choisie par George Bush le 14 septembre 2001, soit parce qu’elles impliquent de refreiner ses instincts revanchards, soit parce que les instruments correspondants - la diplomatie, le droit, la critique intellectuelle, etc. - nécessitent un certain savoir-faire. Le fait que ces instruments aient échoué contre l’Allemagne nazie ne signifie pas qu’ils sont inopérants en toute circonstance. D’ailleurs, Camus fera signe d’une inclination, après la Seconde Guerre mondiale, pour ces méthodes non violentes. La deuxième idée est qu’il existe des circonstances où le recours à la violence est inévitable. A partir de 1943, la violence est apparue à Camus comme le seul moyen pour arrêter la folie meurtrière de l’Allemagne nazie. La troisième leçon est tout aussi importante : le recours à la violence n’exonère pas du devoir moral de critique de la violence. Le narrateur des Lettres explique qu’il n’a pas de doute sur la justesse de la stratégie de la violence. En bon libéral, il l’envisage comme un moindre mal. En bon libéral critique, il se garde bien d’hyperboliser le grand mal qu'il souhaite arrêter et, symétriquement, d’euphémiser celui qu’il fait. Peut-on suivre cet exemple et passer la guerre contre le terrorisme au crible de la critique de la violence ?