Grain de mil - Amiel
Pensées
III. — LA VICTOIRE LABORIEUSE.
De toutes les choses odieuses à la paresse humaine,
la plus odieuse est de penser. Pour certaines
natures, une seule chose est quelquefois plus
dure encore que de penser, c’est de vouloir. Il n’y
a sorte de ruses, de subterfuges, de travail même que
cette paresse n’invente et ne s’impose pour échapper à la tyrannie de
ce double devoir. Ainsi l’homme se révolte contre la loi qui le fait
homme ; il ne s’élève à sa propre dignité que par une sorte de
contrainte. Il n’accomplit sa destinée qu’à la sueur de son visage, et
n’avance qu’à reculons. Chacun de ses pas est une bataille, chaque
progrès une défaite, chaque liberté qu’il conquiert une violence faite à
lui-même. Pourquoi cela ? Parce que la liberté est le miracle de la
vie, comme la vie est le miracle de la nature.
VIII. — LA FRANCHISE.
Quand le besoin de dire vrai fait négliger les égards, quand,
préoccupé des choses, on oublie les personnes, alors le désir de faire
triompher l’opinion qui paraît juste peut avoir l’air du désir de
triompher. Ceci est une faute. La franchise ne doit pas être poussée
jusqu’à la crudité ; la vérité ne doit pas seulement vaincre, elle doit gagner. Cet élément
de persuasion, d’insinuation, d’onction manque à certains caractères
généreux, qui, par haine de la câlinerie, par horreur de la diplomatie,
de l’adresse, de la servilité, se réfugient plutôt jusque dans la
rudesse. Crainte de flatter, ils brutalisent ; crainte de faire des
avances, de paraître circonvenir ou capter les bonnes grâces, ils
choquent les opinions et indisposent les amours-propres. Tempérer la
sincérité par la politesse et la fermeté par la réserve, allier à
l’indépendance le respect et à la vivacité le tact, est un art qu’ils
doivent apprendre.
IX. — LA LECTURE.
Dans les livres, je ne trouve presque rien de neuf ; mais je retrouve et c’est charmant.
X. — LE JOURNAL INTIME.
Il en est du journal intime comme de la prière et de la vie
intérieure : plus on le néglige, moins il est attrayant ; moins on en
use, moins on en peut user ; plus on le pratique, plus on l’aime.
XXI. — MATIN DE PRINTEMPS.
Quelle jolie promenade ! ciel pur, soleil levant, tous les tons
vifs, tous les contours nets, sauf le lac doucement brumeux et infini.
Un œil de gelée blanche poudrait les prairies, donnant aux
cuirasses de lierre des grands chênes une vivacité métallique et à tout
le paysage, encore sans feuilles, une nuance de santé vigoureuse, de
jeunesse et de fraîcheur. « Baigne, ô disciple, ta poitrine avide dans
la rosée de l’aurore ! » nous dit Faust, et il a raison. L’air du matin
souffle une nouvelle et riante énergie dans les veines et les moelles.
Si chaque jour est une répétition de la vie, chaque aube signe avec
l’existence comme un contrat nouveau. À
l’aube, tout est frais, facile, léger, comme pour l’enfance. À l’aube,
la vérité spirituelle est, comme l’atmosphère, plus transparente, et les
organes, comme les jeunes feuilles, absorbent plus avidement la
lumière, aspirent plus d’éther et moins d’éléments terrestres. Si la
nuit et le ciel étoilé parlent
de Dieu, d’éternité, d’infini à la contemplation, l’aurore est l’heure
des projets, des volontés, de l’action naissante. Tandis que le silence
et la « morne sérénité de la voûte azurée » inclinent l’âme à se
recueillir, la sève et la gaîté de la nature se répandent dans le cœur
et le poussent à vivre.
— Le printemps est là. Primevères et violettes ont fêté son arrivée. Les
pêchers ouvrent leurs fleurs imprudentes ; les bourgeons gonflés des
poiriers, des lilas, annoncent l’épanouissement prochain ; les
chèvrefeuilles sont déjà verts. Poètes, chantez ! car la nature chante
déjà son chant de renaissance. Lorsqu’elle exhale par toutes les
feuilles et
bourdonne par tous les êtres son hymne d’allégresse, les oiseaux ne
doivent pas être seuls à faire entendre une plus distincte voix.
XXVI. — CONSEIL.
Pour comprendre et pour être heureux, oublie-toi.
XXXV. — L’INVENTION.
Notre force intellectuelle la plus haute et pourtant la plus négligée
dans l’éducation ou même la plus menacée, c’est la faculté de trouver.
On l’écrase trop souvent chez la jeunesse au profit de l’assimilation.
Nous fabriquons ainsi des écoliers, nous ne façonnons pas des hommes.
Répétons-nous souvent deux choses : d’abord que l’acte de créer est le
point culminant de la vie intellectuelle ; ensuite, que c’est pour
apporter quelque chose de neuf qu’il vaut la peine de vivre. Inventons
pour être et pour mériter d’être : l’originalité, en ornant l’existence,
la justifie.
XXXVI. — LES IMITATEURS.
En littérature, qui dit imitation, dit abdication. L’imitateur est un
quidam qui rappelle quelqu’un ; voilà tout. C’est la fiction d’un être
et non un être ; la grammaire dirait : un pronom et pas un nom. Si les
individualités bien nettes et bien authentiques sont
pour ainsi dire des substantifs-racines ; les imitateurs ne sont que
des adjectifs et des désinences. Or la renommée, comme la langue
chinoise, n’inscrit guère dans son dictionnaire que des substantifs.
LVI. — UNE PUISSANCE DE L’ESPRIT.
Il est une faculté que très-peu d’hommes connaissent et que presque personne n’exerce ; je l’appellerai la faculté de réimplication.
— Pouvoir se simplifier graduellement et sans limites ; pouvoir revivre
réellement les formes évanouies de la conscience et de l’existence ; —
par exemple, se dépouiller de son époque et rebrousser en soi sa race
jusqu’à redevenir son ancêtre ; — bien plus, se dégager de son
individualité jusqu’à se sentir positivement un autre ; — bien mieux, se
défaire de son organisation actuelle en oubliant et éteignant de proche
en proche ses divers sens et rentrant sympathiquement, par une sorte de
résorption merveilleuse, dans l’état psychique antérieur à la vue et à
l’ouïe ; — plus encore, redescendre dans cet enveloppement jusqu’à
l’état élémentaire d’animal et même de plante, — et plus profondément
encore, par une simplification croissante, se réduire à l’état de
germe, de point, d’existence latente ; c’est-à-dire, s’affranchir de
l’espace, du temps, du corps et de la vie, en replongeant de cercle en
cercle jusqu’aux ténèbres de son être primitif, en rééprouvant, par
d’indéfinies métamorphoses, l’émotion de sa propre genèse et en se
retirant et se condensant en soi jusqu’à la virtualité des limbes : —
faculté précieuse et trop rare, privilège suprême de l’intelligence,
jeunesse spirituelle à volonté !
LIX. — DEUX LEÇONS.
Se résigner à la vie telle qu’elle est avec ses grandes douleurs et
ses petites misères, tel est l’enseignement d’hier ; mais aussi lutter
plus énergiquement contre la déperdition, la dispersion de soi-même, de
ses projets, de ses travaux, déjouer par la persévérance la conjuration
perpétuelle de la nature et des circonstances contre l’œuvre de l’individu : tel est l’enseignement d’aujourd’hui.
LXXXI. — LES MONOLOGUES DE SCHLEIERMACHER.
Petit livre profond, puissant et grandiose ! je ne t’avais pas revu
depuis onze ans, et tu m’as fait encore une impression extraordinaire,
quoique j’aie déjà traversé et abandonné ton point de vue. —
L’indomptable liberté, l’apothéose du moi spirituel s’élargissant
jusqu’à contenir le monde, s’affranchissant jusqu’à ne reconnaître rien
d’étranger à lui-même ni aucune limite, se fortifiant jusqu’à
recommencer la création, tel est le point de vue des Monologues. La vie intérieure : 1o dans son affranchissement du temps ; 2o dans son double but, réalisation de l’espèce et de l’individualité ; 3o dans sa domination fière de toutes les circonstances ennemies ; 4o dans sa sécurité prophétique de l’avenir ;
5o dans son immortelle jeunesse : tel est leur contenu. — Et les Monologues
ne sont point une théorie, mais une confidence, un aveu, un secret
dévoilé. — Par eux, nous entrons dans une vie monumentale, d’une
originalité réfractaire à toute influence extérieure, étonnant exemple
de l’autonomie du moi, type imposant de caractère, Zénon
et Fichte combinés. Toutefois j’y vois moins un modèle magnifique à
imiter qu’un sujet précieux d’étude. Cet idéal de la liberté absolue,
infrangible, inviolable, se respectant par-dessus tout elle-même, dédaignant
le visible et l’univers et se développant d’après ses seules lois, est
aussi l’idéal d’Emerson, le stoïcien de la jeune Amérique. L’homme jouit
ici de lui-même et, réfugié dans l’inaccessible sanctuaire de sa
conscience personnelle, il devient presque un Dieu. Il est à lui-même
principe, mobile et fin de sa destinée ; il est lui-même et c’est assez.
Ce triomphe superbe de la vie n’est pas loin d’une sorte d’impiété, ou
au moins d’un déplacement de l’adoration. En effaçant l’humilité, ce
point de vue surhumain a un grave danger ; n’est-il pas la tentation
même à laquelle succomba le premier homme, celle de devenir son propre
maître en devenant semblable aux Eloïm ? L’héroïsme du philosophe touche
donc ici à la témérité, et, par là même, les Monologues prêtent
le flanc à trois reproches : Ontologiquement, la position de l’homme
dans l’univers spirituel est mal indiquée ; l’âme individuelle, n’étant
pas unique et ne sortant pas d’elle-même, peut-elle se concevoir seule
et sans Dieu ? Psychologiquement, la force de spontanéité du moi domine
trop à l’exclusion de toute autre, et cependant, en fait, elle n’est pas
tout dans l’homme. Moralement, le mal est à peine nommé, et le
déchirement, condition de la vraie paix, n’y apparaît pas. Aussi, la
paix n’y est ni une conquête de l’homme ni une grâce du ciel, c’est
plutôt une bonne fortune.
Mais après m’être défendu contre les Monologues par la
critique, je puis m’abandonner maintenant sans scrupule et sans danger à
l’admiration et à la sympathie qu’ils m’inspirent. Cette vie si fièrement indépendante, cette conception souveraine de la dignité humaine, cette possession actuelle
de l’univers et de l’infini, cette émancipation parfaite de tout ce qui
se passe, ce sentiment calme de sa force et de sa supériorité, cette
énergie invincible de la volonté, cette infaillible clairvoyance en
soi-même, cette autocratie de la conscience qui s’appartient, toutes ces
marques d’une vigueur de lion, tous ces signes décisifs d’une royale
personnalité, d’une nature olympienne, profonde, complète, harmonique,
pénètrent l’esprit de joie et le cœur de reconnaissance. Voilà une vie !
voilà un homme ! Ces perspectives ouvertes sur l’intérieur d’une grande
âme font du bien. À ce contact, on se restaure, on se retrempe, et
quelle époque en eut plus besoin que la nôtre, âge sans convictions et
sans caractères ? Le courage revient par la vue. Quand on voit ce qui a
été, on ne doute plus que cela puisse être. Quand on voit un homme, on se dit : Oui ! soyons homme !
XC. — LES ÉCUREUILS.
Chacun trouve et perd plusieurs fois en chemin le sentiment de sa
vocation particulière, du but suprême de sa vie, lequel domine et
embrasse tous les autres buts. Il faut le fixer sous ses yeux et dans
son cœur en lettres d’or flamboyantes ; car, si courte que soit la vie,
elle est encore assez longue pour mille divagations. — Nous sommes tous
des écureuils, et prenons notre agitation pour notre marche.
XCI. — UNE HUMILIATION.
Combien de fois ne sommes-nous pas hypocrites en
restant semblables à nous-mêmes au dehors et pour les autres, quand
nous avons la conscience d’être devenus différents pour nous-mêmes et au
dedans ! Ce n’est pas de l’hypocrisie au sens propre, car nous
n’empruntons pas un autre personnage que le nôtre, mais c’est pourtant
une sorte de mensonge. Ce mensonge humilie. Cette humiliation est un
châtiment que le masque inflige au visage et que notre passé fait subir à
notre présent. Et cette humiliation est bonne : car elle produit la
honte ; et la honte engendre le repentir. Ainsi du mal sort le bien dans
une âme droite, et la chute amène le relèvement.
CXLVIII. — CAPTIVITÉ DE L’ESPRIT.
La pensée de la pensée et la conscience de la conscience : c’est là
que doit arriver la faculté critique du philosophe, et peu d’esprits
descendent jusqu’à cette région : aussi la plupart des meilleurs
sont-ils dupes de leur pensée et emprisonnés dans une forme de leur
conscience.