dimanche 17 mai 2026

L'orientalisme - Edward W. Said

 

L'orientalisme - Edward W. Said 

Au cours des  35 dernières années, j'ai passé une bonne partie de ma vie à défendre le droit du peuple palestinien à l'autodétermination, mais j'ai toujours essayé de le faire en prenant pleinement en compte le peuple juif et ses souffrance, des persécutions au génocide. Ce qui compte le plus à travers mes yeux, c'est que la lutte pour l'égalité entre Israël et la Palestine ne doit avoir qu'un objectif humain, à savoir la coexistence, et non la poursuite de l'élimination et du rejet.

Ce n'est pas un hasard si j'ai montré que l'orientalisme et antisémitisme moderne ont des racines communes.

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Cela dit, il paraît raisonnable de faire quelques réserves. En premier lieu, on aurait tort de conclure que l’Orient était essentiellement une idée, ou une construction de l’esprit ne correspondant à aucune réalité. Quand Disraeli écrivait dans son roman Tancred : l’Orient est une carrière, il voulait dire qu’à s’intéresser à l’Orient les jeunes et brillants Occidentaux se découvriraient une passion dévorante; il ne faut pas lui faire dire que l’Orient est seulement une carrière pour les Occidentaux. 

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Gramsci développe une utile distinction analytique entre société civile et société politique : la première consiste en associations volontaires (ou du moins rationnelles et non coercitives), comme les écoles, les familles, les syndicats, la seconde en institutions étatiques (l’armée, la police, la bureaucratie centrale) dont le rôle, en politique, est la domination directe. La culture, bien sûr, fonctionne dans le cadre de la société civile, où l’influence des idées, des institutions et des personnes s’exerce non par la domination mais par ce que Gramsci appelle le consensus. Dans une société qui n’est pas totalitaire, certaines formes culturelles prédominent donc sur d’autres, tout comme certaines idées sont plus répandues que d’autres; la forme que prend cette suprématie culturelle est appelée hégémonie par Gramsci, concept indispensable pour comprendre quelque chose à la vie culturelle de l’Occident industriel. C’est l’hégémonie, ou plutôt les effets de l’hégémonie culturelle, qui donne à l’orientalisme la constance et la force dont j’ai parlé. L’orientalisme n’est jamais bien loin de ce que Denis Hay a appelé l’idée de l’Europe3, notion collective qui nous définit, «nous» Européens, en face de tous « ceux-là » qui sont non européens; on peut bien soutenir que le trait essentiel de la culture européenne est précisément ce qui l’a rendue hégémonique en Europe et hors d’Europe : l’idée d’une identité européenne supérieure à tous les peuples et à toutes les cultures qui ne sont pas européens. De plus, il y a l’hégémonie des idées européennes sur l’Orient, qui répètent elles-mêmes la supériorité européenne par rapport à l’arriération orientale, l’emportant en général sur la possibilité pour un penseur plus indépendant, ou plus sceptique, d’avoir une autre opinion.


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3.   La dimension personnelle. Dans ses Cahiers de prison, Gramsci dit : « Le point de départ de l’élaboration critique est la conscience de ce qui est réellement, c’est-à-dire un “ connais-toi toi-même ” en tant que produit du processus historique qui s’est déroulé jusqu’ici et qui a laissé en toi-même une infinité de traces, reçues sans bénéfice d’inventaire. C’est un tel inventaire qu’il faut faire pour commencer16. »

Mon investissement personnel dans cette étude vient en grande partie du fait que, en grandissant dans deux colonie dernières années, j'ai pass anglaises, j’ai compris que j’étais un « Oriental ». Dans ces colonies (la Palestine et l'Égypte), puis aux États-Unis, toute mon éducation a été occidentale, et pourtant ce sentiment ancien et profond a persisté. En étudiant l’orientalisme, j’ai essayé de bien des manières de faire l’inventaire des traces laissées en moi, sujet oriental, par la culture dont la domination a été un facteur si puissant dans la vie de tous les Orientaux. C’est pourquoi j’ai dû centrer mon attention sur l’Orient islamique. Ce n’est pas à moi de juger si ce que j’ai réalisé est bien l’inventaire que prescrit Gramsci, mais j’ai bien senti combien il était important d’avoir conscience d’essayer de le faire. J’ai tenté, tout au long de mon travail, avec toute la rigueur et la rationalité dont j’ai été capable, de conserver un esprit critique, ainsi que d’utiliser les instruments de recherche historique humanistes et culturels dont mon éducation m’a rendu l’heureux bénéficiaire. Rien de tout cela, malgré tout, ne m’a fait perdre le contact avec la réalité culturelle d’un Oriental, avec l’implication personnelle qui me constitue comme tel.

 

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Premier élément : l’Orient était en train de s'ouvrir bien au-delà des pays islamiques. Ce changement quantitatif était dû, dans une large mesure, au fait que les Européens exploraient sans cesse et toujours plus avant le reste du monde. L’influence de plus en plus grande des récits de voyage, des utopies imaginaires, des voyages moraux et des comptes rendus scientifiques attirait l’attention sur l'Orient d’une manière à la fois plus aiguë et plus large. 

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Deuxième élément : une attitude mieux informée vis-à-vis de l’autre et de l’exotique, encouragée non seulement par des voyageurs et des explorateurs, mais encore par des historiens pour lesquels l’expérience de l’Europe pouvait se comparer avec profit à celle de civilisations différentes, et plus anciennes. 

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Mais il y avait, chez certains penseurs, une tendance à dépasser l’étude comparée et ses vues d’ensemble judicieuses sur l’humanité, « de la Chine au Pérou », par une identification sympathique. Tel est le troisième élément qui, au dix-huitième siècle, prépare la voie de l’orientalisme moderne. Ce que nous appelons aujourd’hui historicisme est une idée du dix-huitième siècle; Vico, Herder et Hamann, entre autres, croyaient que toute culture avait une cohérence interne et organique, que ses éléments étaient tenus ensemble par un esprit, un génie, un Klima ou une idée nationale qu’une personne extérieure ne pouvait pénétrer que par un acte de sympathie historique. 

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Quatrième élément qui prépare la voie aux structures orientalistes modernes : tout le mouvement de classification en types de la nature et de l’homme.    

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Les quatre éléments que je viens de décrire : l’expansion de l’Europe, la confrontation historique, la sympathie, la classification, sont les courants de la pensée du dix-huitième siècle dont la présence conditionne les structures spécifiques de l’orientalisme, intellectuelles et institutionnelles. Sans eux, comme nous allons le voir maintenant, il n’y aurait pas eu d’orientalisme. En outre, ces éléments ont eu pour effet de délivrer l’Orient en général, et l’islam en particulier, de l’examen étroitement religieux par lequel il avait jusque-là été étudié (et jugé) par l’Occident chrétièn. Autrement dit, l’orientalisme moderne découle d’éléments sécularisants de la culture européenne du dix-huitième siècle.

1.   L’extension de l’Orient, plus loin vers l’est du point de vue géographique, et plus haut dans le temps, a considérablement assoupli et même fait disparaître le cadre biblique. Les points de référence ne sont plus le christianisme et le judaïsme, avec leurs calendriers et leurs cartes plutôt modestes, mais l’Inde, la Chine, le Japon et Sumer, le bouddhisme, le sanscrit, le zoroastrisme et Manu.

2.    La capacité de traiter historiquement (et non pas en les réduisant à des sujets de politique ecclésiastique) de cultures qui ne sont pas européennes, ni judéo-chrétiennes, s’est affermie à mesure que l’histoire elle-même a été conçue de manière plus progressiste; bien comprendre l’Europe, cela voulait dire aussi comprendre les relations objectives entre l’Europe et ses frontières temporelles et culturelles jusque-là inaccessibles. D’une certaine manière, l’idée de Jean de Ségovie d’une contraferentia entre l’Orient et l’Europe se réalise, mais d’une façon totalement séculière; Gibbon peut traiter Mahomet comme un personnage historique qui a eu de l’influence sur l’Europe, et non comme un mécréant diabolique rôdant quelque part entre la magie et la fausse prophétie.

3.   Une identification sélective avec des régions et des cultures différentes de la nôtre a corrodé le moi et son identité, qui, auparavant, avaient été exacerbés par l’opposition sommaire entre la communauté de croyants rangés en ordre de bataille, et les hordes de barbares. Les confins de l’Europe chrétienne ne sont plus une espèce de douane; les notions d’association humaine et de possibilité humaine prennent une légitimité très générale — par opposition à une légitimité de clocher.

4.   Les classifications de l’humanité se multiplient systématiquement, en même temps que les possibilités de désignation et de dérivation se raffinent au-delà des catégories appelées par Vico les gentils et les nations saintes; la race, la couleur, l’origine, le tempérament, le caractère, les types recouvrent la distinction entre les chrétiens et tous les autres.

Mais si ces éléments interconnectés représentent une tendance à la sécularisation, cela ne veut pas dire que les anciens modèles religieux de l’histoire, de la destinée et des « paradigmes existentiels » des hommes sont simplement écartés. Loin de là : ils sont reconstitués, redéployés, redistribués dans les cadres séculiers que nous venons d’énumérer. Celui qui étudie l’Orient doit disposer d’un vocabulaire séculier en accord avec ces cadres. Cependant, si l’orientalisme fournit le vocabulaire, le répertoire des concepts, les techniques — car c’est ce que faisait et ce qu'était l’orientalisme depuis la fin du dix-huitième siècle —, il conserve aussi, comme un courant permanent de son discours, un élan religieux reconstruit, un surnaturalisme naturalisé. Ce que je vais essayer de montrer, c’est que cet élan de l’orientalisme réside dans la conception que l’orientaliste se fait de lui-même, de l’Orient et de sa discipline.

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L’orientalisme n’est pas seulement une doctrine positive sur l’Orient, existant à toute époque en Occident; c’est aussi une puissante tradition universitaire (quand on se réfère à un spécialiste universitaire qui est appelé un orientaliste), en même temps qu’une aire d’intérêts définie par des voyageurs, des entreprises commerciales, des gouvernements, des expéditions militaires, des lecteurs de romans et de récits d’aventures exotiques, des spécialistes d’histoire naturelle et des pèlerins pour lesquels l’Orient est une espèce spécifique de savoir sur des lieux, des gens et des civilisations spécifiques. En effet, les locutions orientales sont devenues fréquentes, et elles ont bien pris dans le discours européen. Sous ces locutions il y avait une couche de doctrine sur l'Orient, doctrine façonnée à partir des expériences de nombreux Européens, qui toutes convergeaient sur des aspects essentiels de l’Orient tels que le caractère oriental, le despotisme oriental, la sensualité orientale et autres choses du même ordre. Pour tout Européen du dix-neuvième siècle — et je crois qu’on peut le dire presque sans restriction —, l’orientalisme était un système de vérités de ce genre, des vérités au sens donné par Nietzsche à ce mot. Il est donc exact que tout Européen, dans ce qu’il pouvait dire sur l’Orient, était, pour cette raison, raciste, impérialiste et presque totalement ethnocentriste. Nous pouvons atténuer quelque peu le mordant de ces épithètes en nous rappelant, de plus, que les sociétés humaines, du moins les cultures les plus avancées, ont rarement proposé à l’individu autre chose que l’impérialisme, le racisme et l’ethnocentrisme pour ses rapports avec des cultures « autres ». Ainsi, l’orientalisme a soutenu et a été soutenu par des pressions culturelles qui ont eu tendance à rendre plus rigide le sentiment de la différence entre les parties du monde que sont l’Europe et l’Asie. Ce que je prétends, c’est que l’orientalisme est fondamentalement une doctrine politique imposée à l’Orient parce que celui-ci était plus faible que l’Occident, qui supprimait la différence de l’Orient en la fondant dans sa faiblesse.