Les somnambules - Hermann Broch
partie 1
Partie 2
XII
DÉGRADATION DES VALEURS U)
Cette vie grimaçante a-t-elle encore de la réalité ?
Cette réalité hypertrophique a-t-elle encore de la vie ? Le geste pathétique
d’une disposition gigantesque à la mort s’achève en un haussement d’épaules, —
ils ne savent pas pourquoi ils meurent; privés de réalité, ils tombent dans le
vide, sans cesser d’être environnés et tués par une réalité qui est bien la
leur, puisqu’ils conçoivent sa causalité.
L’irréel, c’est
l’illogique. Et cette époque ne semble plus pouvoir s’élever à un plus haut degré dans l’illogique,
dans l’antilogique : on dirait que la monstrueuse réalité de la guerre a
supprimé la réalité du monde. Le fantastique devient réalité logique, mais la
réalité se dissout dans la plus logique des fantasmagories. Une époque, lâche
et plus dolente que toutes les précédentes, se noie dans le sang et les gaz
asphyxiants, des peuples d’employés de banque et de profiteurs se jettent sur
des barbelés, un humanitarisme bien organisé n’empêche rien, mais s’organise en
Croix-Rouge et pour la fabrication de membres artificiels; des villes meurent de
faim et battent monnaie avec leur propre faim, des maîtres d’école à lunettes
commandent des sections d’assaut, des habitants de grandes villes gîtent dans
des cavernes, des ouvriers d’usines et d’autres civils rampent avec des
patrouilles de reconnaissance, et finalement, quand ils ont retrouvé l’arrière,
la vie sauve, leurs membres artificiels créent de nouveaux profiteurs. Dans la
dissolution de toute forme, à la lumière crépusculaire d’une incertitude
hébétée, qui éclaire un monde de spectres, l’homme, pareil à un enfant égaré,
s’avance à tâtons, en suivant le fil de quelque petite logique au souffle
court, s’avance à tâtons dans un paysage de rêve qu’il nomme réalité et qui
n’est pourtant que cauchemar pour lui.
L’effroi pathétique
avec lequel on qualifie cette époque d’insensée, la complaisance pathétique -avec laquelle
on la qualifie de grandiose se justifient par l’inconcevabilité hypertrophique
et l’illogisme des événements qui constituent apparemment sa réalité.
Apparemment ! Car la folie ou la grandeur ne peuvent jamais être attribuées à
une époque, mais toujours uniquement à un destin individuel. Or nos destins
individuels sont aussi normaux que jamais. Notre destin collectif est la somme
de nos destins individuels et chacune de ces vies individuelles se développe
d’une manière absolument « normale », pour ainsi dire conformément à une
logique en sous-vêtements. L’événement collectif nous donne une impression de
folie, mais nous pouvons avec facilité fournir un exposé logique des motifs qui
déterminent notre destin individuel. Sommes- nous donc déjà fous puisque nous
ne le sommes pas devenus ?
Voici la grande question : comment l’individu dont
l’idéologie était, en d’autres circonstances, orientée vérita- lement vers
d’autres objets, peut-il concevoir l’idéologie et la réalité de la mort et s’y
conformer ? On peut répondre que cela en tout cas n’est pas vrai pour la grande
masse, et qu’elle y a seulement été contrainte : c’est peut-être exact en ce
moment, où il existe une lassitude de la guerre, mais il y a eu et il y a, même
encore aujourd’hui, un véritable enthousiasme pour la guerre et pour les armes
à feu. On peut répondre que l’homme moyen dont la vie s’écoule entre la
mangeoire et le lit ne possède en général aucune idéologie et qu’il était donc
possible de le gagner sans difficulté pour l’idéologie de la haine, qui est en
tout cas l’une des plus évidentes — qu’elle soit dirigée contre une nation ou
contre une classe —, et que, bien plus, cette vie misérable, mise au service
d’une cause supra-individuelle même quand elle est un instrument de ruine, a
pourtant pu recevoir l’apparence d’une valeur collective vitale. Mais, si ce
raisonnement peut être exact, cette époque possédait cependant quelque part
d’autres valeurs supérieures, auxquelles l’individu a participé malgré tout,
dans sa pitoyable humanité moyenne. Cette époque avait quelque part une
aspiration authentique à la connaissance, avait de quelque manière une
authentique volonté artistique, avait un sentiment social d’une indéniable
précision. Comment l’homme, créateur et usufruitier de toutes ces valeurs,
comment peut-il « concevoir » l’idéologie de la guerre, la recevoir et
l’approuver sans opposition ? Comment a-t-il pu, sans devenir fou, prendre le
fusil en main, s’en aller dans la tranchée pour y mourir ou pour en ressortir
et retrouver son travail habituel ? Comment une telle versatilité est-elle
possible ? Comment l’idéologie de la guerre a-t-elle bien pu prendre place chez
ces êtres, comment ces êtres ont-ils bien pu concevoir une telle idéologie et
sa sphère de réalité ? Et nous faisons ici totalement abstraction d’une
acceptation enthousiaste — parfaitement possible par ailleurs ! Sont-ils déjà
fous puisqu’ils ne le sont pas devenus ?
Indifférents à la souffrance d’autrui ? De cette
indifférence qui fait dormir paisiblement le bourgeois, quand dans la cour de
la prison toute proche quelqu’un est couché sur la guillotine, ou est étranglé
au poteau de supplice ? De cette indifférence qu’il n’est besoin que de
multiplier pour qu’à l’arrière, personne ne s’inquiète quand des milliers
restent accrochés dans les barbelés ! Certes, c’est la même indifférence, et
cependant elle dépasse celle-ci, car il ne s’agit plus ici d’une sphère de
réalité qui se referme sur elle-même, étrangère et insensible à l’égard d’une
autre; ce dont il s’agit c’est de l’union du bourreau et de la victime en un
seul individu, c’est donc qu’un seul secteur puisse unir en lui les éléments
les plus hétérogènes et que cependant l’individu, en tant que porteur de cette
réalité, s’y meuve d’une manière entièrement naturelle et avec un sentiment d’évidence
absolue. Ce n’est pas l’acceptation de la guerre et la négation de la guerre
qui s’opposent, ce n’est pas non plus une transformation à l’intérieur de
l’individu, qui s’est « muté » en un autre type par suite de quatre années de
pénurie alimentaire et s’oppose pour ainsi dire à lui-même, comme un étranger;
c’est une dissociation de la totalité de la vie et des expériences, qui va
beaucoup plus au fond qu’une séparation en individus isolés, c’est une
dissociation qui descend jusque dans les profondeurs de l’individu isolé et de
l’unité même de sa réalité.
Hélas ! nous connaissons
notre propre dissociation et nous ne sommes cependant pas capables de
l’interpréter, nous voulons en rendre responsable l’époque où nous vivons, mais
la puissance de l’époque est accablante et nous ne pouvons pas la concevoir,
nous l’appelons époque de folie ou de grandeur. Quant à nous, nous nous tenons
pour normaux parce que, malgré la dissociation de notre âme, tout se déroule en
nous selon des motifs logiques. S’il existait un homme en qui tous les
événements de ce temps se représenteraient symboliquement, dont la propre
activité logique serait les événements de ce temps, alors, oui, alors même
cette époque-là èesserait d’être folle. C’est sans doute pour cette raison que
nous aspirons à avoir un « chef », afin qu’il nous fournisse
la motivation d’événements que, sans lui, nous sommes contraints de qualifier
d’insensés.
XIII
. Que l’on veuille seulement couper dans le fil,
relâché en apparence, un bout suffisamment petit, on y découvrirait une immense
torsion, pour ainsi dire une crampe moléculaire. Ce qui s’en manifestait à
l’extérieur pourrait être défini, de la manière la plus courante, par le terme
de nervosité, si l’on entend par là la guérilla épuisante que le Moi doit livrer, à tous les plus
petits instants, contre les parties les plus minuscules du monde empirique avec
lesquelles sa surface entre en contact- Mais même si cela pouvait s’appliquer à
Hanna dans une grande mesure, la tension particulière de son être ne résidait
cependant pas dans son intolérance nerveuse à l’égard des contingences de la
vie, même si ces contingences apparaissaient sou» la forme de la poussière de
ses souliers vernis, de ses bagues qui lui serraient les doigts, ou seulement
d’une pomme de terre mal cuite. Non, cette tension ne venait pas de là car tout
cela était même d’une agitation menue et scintillante, était comme le
chatoiement au soleil d’un miroir d’eau légèrement agité, et elle n’eût pas
aimé en être privée : cela la préservait en quelque sorte de l’ennui. Non,
cette tension ne venait pas de là, mais sans doute de la discordance entre
cette surface aux nuances si diverses et les profondeurs sous-marines, aux eaux
stagnantes et inébranlables de son âme, qui s’étendaient sous tout cela à une
telle distance qu’on ne pourra jamais les apercevoir; c’était la discordance
entre la surface apparente et une surface invisible qui ne délimite plus rien,
c’était cette discordance dans l’immensité de laquelle l’âme joue son jeu, dans
la plus extrême tension, c’était la distance incommensurable entre une face et
un revers de la pénombre, une tension sans équilibre, on restait tenté de dire,
une tension fluctuante, parce que la vie se trouve d’un côté, mais de l’autre
côté, c’est l’éternité qui constitue la profondeur sous-marine de l’âme et de
la vie.
XXXI
DEGRADATION DES VALEURS (4)
Certes l’artiste n’est pas seul à être porté par le
style de son époque, certes le style pénètre toutes les activités de ses
contemporains, certes le style se dépose non seulement dans l’œuvre d’art mais
dans toutes les valeurs qui constituent la culture d’une époque et dont l’œuvre
d’art n’est qu’une minime partie — mais cependant on est quelque peu perplexe
lorsqu’il s’agit de répondre à la question concrète suivante : jusqu’à quel
point le style devrait-il s’incarner chez un homme moyen, par exemple chez un
agent d’affaires du genre de Wilhelm Haguenau ? Un homme qui fait le commerce
de tuyaux et de textiles a-t-il quelque rapport avec la volonté de style qui —
quoi qu’on puisse en penser — frappe les yeux, dans les bâtiments des grands
magasins de Messel ou le hall des turbines de Peter Behren ? Il est bien vrai
que son goût personnel le portera certainement à préférer des villas hérissées
de créneaux et garnies de beaucoup de kobolds de pacotille, et même s’il n’en
était pas ainsi, il n’en continuerait pas moins d’être
une partie du
public qui, de quelque manière qu’on l’envisage, est séparée de l’artiste par
un abîme.
Mais si l’on considère de plus près un homme tel que
Iiuguenau, on aperçoit que l’abîme qui existe entre lui et l’artiste importe
extrêmement peu. On peut sans doute admettre qu’aux époques où existait une
volonté de style caractérisée, l’incompréhension entre l’artiste et les
contemporains était moins criante qu’aujourd’hui et qu’un nouveau tableau de
Dürer dans l’église Saint-Sebald a provoqué de la joie et de l’admiration chez
les Huguenau de ce temps-là. On a bien des raisons de croire qu’à cette époque
l’artiste et ses contemporains vivaient au sein d’un milieu humain de tout autre
qualité et que la compréhension que le peintre avait pour le tondeur de draps
et l’épeT ronnier était au moins tout aussi pénétrante que l’admiration que
ceux-ci ressentaient en contemplant ses tableaux. Naturellement cette
affirmation est incontrôlable et il se peut également que bien des novations
révolutionnaires aient rencontré peu d’assentiment de la part des
contemporains. Tel a pu être par exemple le cas de Grünewald. Mais ces écarts
de la norme ne sont pas très essentiels. Il est donc indifférent de savoir si
la compréhension dominait ou non au Moyen-Age entre l’artiste et ses
contemporains, lorsqu’on a constaté que la compréhension aussi bien que
l’incompréhension sont tout autant l’expression de l’imaginaire « esprit de
l’époque » que l’œuvre d’art elle-même ou toute autre activité contemporaine.
Mais s’il en est ainsi, il est alors également
indifférent de savoir vers où se porte le goût architectural ou tout autre
goût, chez un agent d’affaires de l’acabit d’Huguenau. De même, le certain
plaisir esthétique que Huguenau possédait pour les machines est sans grande
signification. Une seule question est importante : ses autres activités, ses
autres pensées doivent-elles leur impulsion aux mêmes lois que celles qui, en
un autre domaine de la vie, ont engendré un style sans ornements ou qui ont
produit la théorie de la relativité, ou ont conduit aux démarches de pensée du
Néo-Kantianisme ? En d’autres termes : la pensée d’une époque porte-t-elle le
style en elle, est-elle soumise au style tel qu’il se manifeste d’une manière
intelligible dans l’œuvre d’art ? Ou enfin, la vérité, en tant que réalisation
ultime de la pensée, ne porte-t-elle pas tout autant le style de l’époque où
elle a été trouvée et où elle passe pour vraie que toutes les autres valeurs de
cette époque ?
Et d’ailleurs, il est absolument impossible qu’il en
soit autrement. En effet, outre que considérée d’un certain point de vue la
vérité est une valeur parmi d’autres valeurs, l’activité de l’homme, elle
aussi, est gouvernée par la vérité; elle est pour ainsi dire imprégnée de
vérité. Quoi que l’homme fasse, son acte lui est plausible à tous les instants,
il se le motive avec des raisons qui sont pour lui la vérité, il le confronte
avec une chaîne de preuves logiques, il a — tout au moins à l’instant de son
acte — toujours bien agi. Si donc son action est soumise au style, sa pensée
doit l’être également. Dans cette occurrence (du point de vue pratique et du
point de vue de la théorie de la connaissance), l’acte a-t-il précédé la pensée,
ou la pensée l’acte, le primat de la vie a-t-il précédé le primat de la raison,
le sum le cogito, ou le cogito le sum ? Nous pouvons laisser cette
question sans réponse, car l’entendement ne peut saisir que la logique
rationnelle de la pensée alors que la logique irrationnelle de l’action dont
tout style est constitué ne peut être reconnue que dans l’œuvre créée, dans le
résultat.
Mais en même temps, cette liaison très intime entre
l’essence de la pensée logique et les valeurs et les non-valeurs produites par
l’action' range dans la logique totale de l’époque le schéma de pensée qui
régit un homme comme Huguenau et le contraint à agir ainsi et non autrement,
qui lui prescrit de faire telles ou telles supputations commerciales et lui
fait élaborer des contrats de telle façon et non de telle autre — elle range
toute la logique interne de Huguenau dans la logique totale de l’époque et
établit un rapport existentiel de cohésion entre celle-ci et cette logique
totale qui pénètre l’esprit productif de l’époque et son style visible. Et même
si cette pensée rationnelle, même si cette pensée logique n’est rien qu’un fil
ténu — un certain sens unidimentionnel de la vie —, la pensée, flottant dans
l’espace logique abstrait, n’en est pas moins l’abrégé des multi-dimensions de
l’événement et de son style total, à peu près comme l’ornement dans l’espace
corporel est l’abrégé du résultat visible auquel aboutit le style, — l’abrégé
de toutes les œuvres porteuses de style.
Huguenau est un homme dont les actions sont efficaces.
Efficace est la division de sa journée, efficace est la
manière dont il conduit ses affaires, efficaces l’élaboration et la conclusion
de ses contrats. Au fond de tout cela il y a une logique complètement
dépouillée d’ornements et il semble qu’on ne fait pas une conclusion trop
risquée en disant qu’une pareille logique requiert en tous lieux un style
dépouillé d’ornements. Certes, ce style apparaît même aussi bon et aussi juste
que l’est tout ce qui est nécessaire. Et cependant, c’est le néant, c’est la
mort qui sont liés à ce dépouillement d’ornements, derrière lui se cache la
figure monstrueuse d’un trépas, où le temps s’est effondre en ruines.
XLIV
DÉGRADATION DES VALEURS (6)
Il appartient à la logique du soldat de flanquer une
grenade entre les jambes de l’ennemi.
Il appartient d’une manière générale à la logique du
militaire d’exploiter les agents de puissance militaire avec la conséquence la
plus extrême et le plus radicalement possible si la nécessité s’en fait sentir,
d’exterminer des peuples, d’abattre des cathédrales et de bombarder des hôpitaux
et des salles d’opérations.
Il appartient à la logique
du potentat de l’économie d’exploiter les agents économiques avec la
conséquence la plus extrême et le plus intégralement possible, et toute
concurrence anéantie, d’aider son propre instrument économique à accéder à la
domination exclusive, qu’il s’agisse d’un commerce, d’une usiue, d’un trust ou
de tout autre organisme économique. y
Il appartient à la logique du peintre de conduire les
principes de la peinture à leur aboutissement, avec la conséquence la plus
extrême et le plus radicalement possible, au risque de faire naître une
création complètement ésotérique, que le producteur seul est en état de
comprendre.
Il appartient à la logique du révolutionnaire de
pousser en avant l’élan révolutionnaire avec la conséquence la plus extrême et
le plus radicalement possible jusqu’à ce qu’on ait décrété qu’il s’agit d’une
révolution en soi, de même qu’en général il appartient à la logique de l’homme
politique de faire parvenir son objectif politique à la dictature absolue.
Il appartient à la logique du faiseur, issu de la
bourgeoisie, de mettre en pratique, avec la conséquence la plus extrême et le
plus radicalement possible, la directive : enrichissez-vous ! C’est de cette
manière, avec cette conséquence absolue et ce goût des solutions radicales, que
sont nées les réalisations mondiales de l’Occident, pour être poussées jusqu’à
l’absurde, du fait même de cet absolutisme, qui est sa propre négation. La
guerre, c’est la guerre, l’art pour l’art, en politique pas de scrupules, les
affaires sont les affaires; — tout cela répète la même chose, tout cela est
possédé de ce même esprit agressif de solutions radicales, est possédé de cette
inquiétante brutalité que je serais tenté de qualifier de métaphysique, est
possédé de cet esprit de logique dirigé vers son objet et rien que vers son
objet sans regarder ni à droite, ni à gauche — oh, tout cela c’est le style de
pensée de cette époque !
Même en se blottissant dans
la solitude d’un château
o.u d’une
demeure juive, on ne peut se soustraire à cette logique brutale et agressive
qui éclate dans toutes les valeurs et les non-valeurs de cette époque;
cependant, celui qui a peur de la vision du réel, donc un Romantique préoccupé
d’une image d’un monde et d’un système de valeurs bien fermés sur eux-mêmes, et
recherchant dans le passé
cette image,
objet de ses désirs, dirigera à bon droit ses regards vers le Moyen-Age. Car le
Moyen-Age possédait le centre idéal des valeurs qui importent, possédait une
valeur suprême à laquelle toutes les autres valeurs étaient assujetties : la
croyance dans le Dieu chrétien. La cosmogonie, tout comme l’homme lui-même,
dépendait de cette valeur centrale (et même, bien plus, elle pouvait en être
déduite par la Scholastique), l’homme avec toute son activité formait une
partie de cet ordre du monde qui n’était qu’une image reflétée d’une hiérarchie
ecclésiastique, une copie finie et fermée sur elle-même d’une harmonie
éternelle et infinie. Pour le marchand du Moyen-Age, le principe « les affaires
sont les affaires » était sans valeur, la concurrence était pour lui quelque
chose de prohibé, l’artiste du Moyen- Age ne connaissait pas « l’art pour l’art
», mais seulement le service de la foi, la guerre du Moyen-Age ne réclamait la
dignité d’une cause absolue que lorsqu’elle était faite au service de la seule
valeur absolue : au service de la foi. C’était un système total du monde
reposant dans la foi, un système du monde relevant de l’ordre des fins et non
pas des causes, un monde entièrement fondé dans l’être et non dans le devenir,
et sa structure sociale, son art, ses liens sociaux, bref toute sa charpente de
valeurs étaient soumises à la valeur vitale de la foi, qui les comprenait
toutes; la foi était le point de plausibilité constituant l’aboutissement de
toute chaîne de questions; c’était elle qui, imprégnant la logique, lui
conférait cette nuance spécifique et cette force de stylisation qui s’exprime
sans cesse, tant que la foi demeure vivante, dans le style de l’époque et non
seulement dans le style de la pensée.
Mais la pensée a risqué la démarche qui mène du
monothéisme à l’abstrait et Dieu, le Dieu visible et personnel dans l’infinité
finie de la Trinité, devient Celui dont le nom est ineffable et dont on ne peut
plus faire aucune image; il s’est haussé et s’abîme dans la neutralité infinie
de l’Absolu, il disparaît dans un être inhumain, qui n’est pas seulement
statique, mais inaccessible.
Dans la puissance d’une révolution, dont l’élément
moteur est la radicalisation, on serait même tenté de dire le déchaînement de
l’esprit logique, dans ce retournement qui déplace le point de plausibilité
vers un nouveau plan d’infini, dans cette Thébaïde où la foi est reléguée hors
de toute activité terrestre, l’être statique est aboli. La force styli- satricc
semble éteinte dans l’espace terrestre et à côté de la masse puissante de
l’édifice kantien et la flambée révolutionnaire on continue encore à apercevoir
la joliesse du style Louis XV, on aperçoit un style Empire, immédiatement
dégénéré en un style Louis-Philippe. Car l’époque napoléonienne et peu après
elle,» le Romantisme ont beau avoir reconnu la discordance entre la révolution
intellectuelle et les formes d’expression terrestres et spatiales dont elles
disposent, ils ont beau avoir tourné leur regard vers le passé et avoir invoqué
l’Antiquité et l’art gothique pour les tirer de leur détresse, il n’était plus
possible d’arrêter l’évolution. L’être une fois dissout en une pure fonction,
l’image du monde physique elle-même une fois dissoute, dissoute en une telle
abstraction que, deux générations après, elle était même dépouillée de
l’espace, la décision était définitivement prise en faveur de la pure
abstraction. Et la présence d’un point infiniment éloigné vers lequel désormais
devait tendre toute chaîne de questions et de plausibilité ôtait d’un seul coup
la possibilité de rattacher à une valeur centrale les différents secteurs de
valeur. Impitoyablement l’abstraction pénètre la logique d’un mode d’action
quel qu’il soit, régi par des valeurs et cette logique, en vertu de son
dépouillement de tout contenu non seulement interdit de s’écarter en rien de la
forme, qu’il s’agisse d’une forme utilitaire adaptée à un but d’architecture ou
d’une autre activité, mais radicalise à tel point les différents secteurs de
valeurs que ceux-ci, livrés à eux-mêmes, et élevés à l’absolu, se séparent, et
se parallélisent; dans l’incapacité de former un organisme commun de valeurs,
ils deviennent paritaires; ils restent côte à côte comme des étrangers, le
secteur des valeurs économiques, en soi, où prévaut le principe « faire des
affaires » à côté d’un secteur artistique de « l’art pour l’art », un secteur
de valeurs militaires à côté d’un secteur de valeurs techniques ou sportives,
chacun d’eux autonome, chacun d’eux « en soi », chacun d’eux d’une autonomie «
déchaînée », chacun d’eux préoccupé de tirer les dernières conséquences, avec
tout l’esprit radical de sa logique, et de battre ses propres records.
Malédiction, quand dans cette rivalité entre des départements de valeurs, dont
les forces s’équilibrent tant bien que mal, l’un d’entre eux reçoit la
prépondérance, grandissant au-dessus de toutes les autres valeurs pour
atteindre une taille démesurée comme actuellement le secteur militaire dans
cette guerre, ou comme l’image d’un monde gouverné par l’économie, à laquelle
la guerre elle-même est subordonnée ! Malédiction, car ce secteur de valeurs
enserre le monde, enserre toutes les autres valeurs et les extermine, comme un
essaim de sauterelles qui s’abat sur un champ !
Quant à l’homme, jadis image
de Dieu, miroir de la valeur universelle dont il était dépositaire, il a perdu
ses attributs; il aura beau posséder encore l’intuition de son ancienne
quiétude abritée, il aura beau encore se demander en vertu de quelle logique
qui le dépasse il a perdu son bon sens, rejeté dans l’effroi de l’infini, il aura
beau frissonner, rempli de romantisme et de sentimentalité, il aura beau
aspirer à retrouver la protection de la foi, il restera désemparé au milieu du
jeu des valeurs devenues indépendantes et n’aura plus d’autre ressource que
d’accepter le joug de la valeur particulière qui est devenue sa profession, il
n’aura plus d’autre ressource que de devenir une fonction de cette valeur — un
membre d’une profession, dévoré par l’esprit de logique radicale de la valeur
dont il est devenu la proie.
LIX
SYMPOSION
OU COLLOQUE SUR LA RÉDEMPTION
Esch. — Où voulez-vous en venir ?
Huguenau.
— Eh
bien, je veux dire qu’il y avait là un homme de bien qui a pourtant accompli de
méchantes œuvres... (ricanant) et si vous me tuez, monsieur Esch, vous serez
acquitté pour délire religieux, et si c’est moi qui vous tue, je serai
raccourci d’une tête... Qu’est-ce que vous en dites, monsieur Esch, avec vos
airs de sainteté, hein ? (Il jette un regard sur le Commandant, quêtant son
approbation.)
Le
Commandant. — Le fou est comme le rêveur, il possède la fausse vérité... Il maudit
son propre enfant... Personne n’est impunément le porte-parole de Dieu... il
est l’homme que Dieu a marqué,
Esch. — Il possède la fausse
vérité... Nous ne possédons encore tous que la fausse vérité... Légalement,
nous devrions tous être déclarés fous ! Fous dans notre solitude.
Huguenau.
— Oui,
mais moi je serai fusillé et pas lui ! Je vous demande pardon, mon Commandant,
mais c’est précisément là qu’on voit sa fausse dévotion... (S’emportant, en
français:)
Ah ! merde, la sainte religion et les curés à faire des courbettes auprès de la
guillotine, ah !
merde
alors... (De nouveau, en allemand:) Je suis un homme éclairé,
mais ça passe quand même les bornes !
Le
Commandant. — Eh bien, eh bien, monsieur Hugue- nau, le vin de Moselle ne convient
évidemment pas à votre tempérament. (Huguenau fait un
geste d’excuse.) Assumer volontairement l’épreuve et le châtiment comme
nous avons dû assumer la charge de la guerre parce que nous avons péché... il
n’y a pas là de fausse dévotion.
Esch, l’esprit absent. — Oui, assumons le péché...
dans la suprême solitude.
---
Mme
Esch. —
Comme le silence fait du bien !
Esch. — Souvent on dirait que le
monde n’est qu’une seule et terrible machine qui ne connaît jamais de repos...
La guerre et tout le reste... ça obéit à des lois qu’on ne comprend pas... des
lois insolentes, qui ne doutent jamais d’elles-mêmes; des lois d’ingénieurs.
Chacun est obligé d’agir comme on le lui prescrit, chacun, sans regarder
derrière lui... Chacun est une machine que l’on ne voit que de l’extérieur, une
machine hostile... Oh ! la machine c’est le mal, et le mal c’est la machine.
Son ordre c’est le néant qui doit nécessairement arriver... avant qu’il soit
permis au temps de recommencer une ère nouvelle...
Le
Commandant. — Symbole du mal !
Esch. — Symbole, oui.
Huguenau,
prêtant
l’oreille en direction de l’imprimerie, satisfait. — Maintenant Lindner va
mettre une nouvelle ration de papier.
Esch, dans une angoisse
soudaine.
— Mon Dieu, n’est-il donc pas possible qu’un homme aille à son prochain ? N’y
a-t-il pas de communion, pas d’intelligence mutuelle ? Chacun ne doit-il n’être
pour l’autre que la machine malfaisante ?
Le Commandant, posant la main sur le bras de Esch,
d’un geste apaisant. — Mais non, Esch...
Esch. — Qui n’est pas méchant à
mon égard, mon Dieu ?
Le
Commandant. — Celui qui t’a reconnu, mon fils... uniquement celui qui connaît
surmonte l’étrangeté.
Esch, les mains devant son
visage.
— Dieu, sois celui qui me connaît !
Le
Commandant. — A celui seul qui possède la connaissance, la connaissance sera donnée,
seul celui qui sème l’amour récoltera l’amour.
Esch, gardant les mains
jointes devant son visage. — Puisque je te connais, oh! mon Dieu, tu ne te
courrouceras plus contre moi, mais moi je suis ton cher fils, relevé de la
condition d’orphelin... Celui qui risque l’aventure de la mort est dans
l’amour... A celui seul qui se jette dans l’effrayant paroxysme de l’étrangeté
et de la mort, l’unité sera donnée.
Le
Commandant. — Et la grâce viendra sur sa tête et lui ôtera l’angoisse, l’angoisse
d’avoir cheminé sans aucun but sur terre, et de devoir retourner au néant sans
avoir été éclairé, sans but ni secours d’aucune sorte...
Esch. — C’est ainsi que la
connaissance deviendra amour, et l’amour, connaissance, inattaquable est toute
âme destinée à être le réceptacle de la grâce faite connaissance; accueillie au
sein de l’amour, créant la communion des âmes, chacune d’elles inattaquable et
solitaire et pourtant unie aux autres dans la connaissance... le commandement
suprême de la connaissance : ne pas blesser ce qui vit ! Si je t’ai connu, ô Dieu,
je serai immortel en toi-même !
Le
Commandant. — Laisse tomber un masque après l’autre, jusqu’à mettre à nu ton cœur et
ton visage.
Abandonné au
souffle de l’Eternel...
Je
deviendrai un vase creux,
Séparé de toutes choses,
dépouillé de tout désir
Esch :
J’assumerai le châtiment
pour me fondre au Néant Terrible, ô terrible angoisse...
Le Commandant :
Dans l’angoisse germe le
message
LXV
Plus la solitude de l’homme
augmente et plus le système des valeurs où il est placé se relâche, plus
l’irrationnel gouverne indubitablement son action. L’homme romantique, accroché
aux formes d’un système de valeurs étranger et dogmatisé, est — si étrange que
cela paraisse —, entièrement rationnel, sans rien d’un esprit enfantin.
Lxxiii
DÉGRADATION
DES VALEURS (9) — COURS DE THÉORIE
DE LA COSSAISSA \CE
Cette époque a-t-elle encore une réalité ?
Possède-t-elle une réalité axiologique où se conserve le sens de sa vie ?
Existe-t-il une réalité pour le non-sens d’une non-vie ? Où la réalité
s’est-elle réfugiée ? Dans la science ? Dans la loi ? Dans le devoir ? Ou dans
le doute d’une logique éternellement interrogeante, dont le point de
plausibilité s’est dérobé dans l’infini ? Hegel a assigné en promesse à
l’histoire < la route de l’auto-libération de la substance spirituelle », la
route de l’auto-libération du spirituel — ce fut la route conduisant toutes les
valeurs elles-mêmes à déchirer leur chair vive en lambeaux.
Certes il importe peu que la construction hégélienne de
l’histoire ait été réfutée par la guerre mondiale (le nombre 7 assigné aux
planètes s’en est déjà chargé,) car la réalité devenue autonome dans un
processus quatre fois séculaire n’a été en aucune circonstance plus encline à
se plier à un système déductif ni plus capable de le faire. Ce qui serait plus
important, ce serait de s’enquérir des possibilités logiques de cette réalité
antidéductive, des causes logiques de cette anti-déduction, bref de s’enquérir
des « conditions de l’expérience possible », selon lesquelles cette évolution
intellectuelle a dû nécessairement se produire — mais le mépris de tout ce qui
est philosophique, la lassitude de la parole font sans doute elles-mêmes partie
de cette réalité et de cette évolution. Ce n’est donc qu’avec toute la méfiance
possible à l’égard du pouvoir de persuasion des mots qu’on pose les urgentes
questions méthodologiques suivantes : qu’est-ce qu’un événement historique?
Qu’est-ce que l’unité historique ? Ou encore plus généralement : qu’est-ce
qu’un événement en général ? Quelle sélection est nécessaire pour que des faits
isolés s’assemblent afin de constituer l’unité d’un événement ?
La liaison de la vie autonome à la catégorie de la
valeur est une donnée aussi indissoluble de cette vie et aussi con-
ditionnée par son essence que la liaison de la
conscience autonome à la catégorie de la vérité, — on pourrait chercher
d’autres noms pour des phénomènes comme la valeur et la vérité, mais en tant
que phénomènes ils n’en subsisteraient pas moins aussi irréfutablement que le
Sum et le Cogito eux-mêmes : tous deux tirant leur origine de l’autonomie du
Moi, qu’aucun point ne relie à l’extérieur, tous les deux étant tout autant
acte que position de ce Moi. Ainsi la valeur se sépare en un acte qui pose la
valeur, un acte, au sens le plus général, formateur du monde, et en une valeur
réalisée, formée, spatialement visible, visible dans le monde; le concept de
valeur se sépare en catégories complémentaires : en valeur éthique de l’action
et en valeur esthétique de l’action accomplie, — face et revers de la même
médaille, — et ce n’est que par leur cohésion qu’ils constituent le concept de
valeur dans sa plus grande généralité et la situation logique de toute vie. Et,
en fait, il en a toujours été ainsi dans l’histoire : déjà les historiens
anciens se soumettaient à ses concepts de valeur, l’histoire moralisante du
xvin* siècle utilise les siens en pleine conscience et, dans la conception de
Hegel, la valeur absolue apparaît très distinctement aussi bien dans le concept
de « l’esprit du monde » que dans celui de la « judicature de l’histoire ».
Aussi n’est-il pas étonnant que la fonction méthodologique du concept de valeur
soit devenue le sujet principal de la philosophie de l’histoire
post-hégélienne, il est vrai avec un funeste résultat accessoire : la
dislocation de la connaissance totale en connaissance des sciences de la
nature, étrangère à la valeur, et connaissance des sciences de l’esprit,
soumise à la valeur; c’est, si l’on veut, la première déclaration de faillite
de la philosophie, car par cette dislocation l’identité de la pensée et de
l’existence fut confinée dans les limites logico-mathématiques et pour tout le
reste du domaine de la connaissance, cette tâche idéaliste, tâche principale de
la philosophie, fut abolie, à moins qu’elle n’apparaisse reléguée dans les
brumes de l’intuition.
Hegel a élevé contre
Schelling le reproche (justifié) d’avoir projeté l’absolu dans le monde, comme
« une balle tirée par un pistolet ». Mais ce reproche est sans doute également
valable à l’égard du concept de valeur de la philosophie hégélienne et
post-hégélienne. Pour les valeurs
purement esthétiques des arts plastiques il est encore,
à la rigueur, admissible de projeter purement et simplement le concept de valeur
dans l’histoire et de qualifier sans hésiter de « valeur » tout ce qui a été
conservé par l’histoire, mais ailleurs, cette manière de faire conduit à de
telles erreurs, qu’on se sent poussé au contraire à déclarer que l’histoire est
un conglomérat de non-valeurs et à nier toute réalité axiologique de
l’histoire.
Première
thèse
L’histoire est composée de valeurs parce que la vie ne
peut être appréhendée que soiis la catégorie de valeur, — mais ces valeurs ne
peuvent pas être introduites dans la réalité comme des absolus, elles ne
peuvent être pensées qu’en relation avec un sujet de valeurs, dont les actions
ont une valeur éthique et qui pose des valeurs : Hegel, par son concept absolu
et objectif « d’esprit du monde >, a posé dans la réalité ce sujet de valeurs,
mais sa construction, en vertu de son caractère absolu et universel, devait
nécessairement se réfuter elle-même par l’absurde. (C’est là qu’on a vu
apparaître une nouvelle fois l’insurmontable barrière d’infinité de la pensée
déductive.) Il n’y a que des positions de valeurs finies. Là où existe un sujet
de valeurs concret, a priori fini, donc une personne concrète, la relativation des
valeurs, leur dépendance du sujet introduit, apparaît avec une complète
transparence. La biographie d’une personne se constitue par l’enregistrement de
tous les contenus de valeur qui ont eu de l’importance à ses propres yeux.
Cette personne, en tant que telle, peut être au plus haut point dénuée de
valeur, même hostile aux valeurs, par exemple un chef de brigands ou un
déserteur, — mais, en tant que centre de valeurs, entourée d’un cercle de
valeurs qui lui est propre, elle n’en est pas moins apte à fournir la matière
d’une biographie ou d’une étude historique. Et il en est exactement de même
pour les centres de valeurs fictifs : l’histoire d’un Etat, d’un club, d’une
nation, de la Hanse, et même l’histoire d’objets inanimés, par exemple
l’histoire architecturale d’une maison se forme en choisissant les faits qui
eussent été importants aux yeux mêmes du centre de valeur. Un événement sans un
centre de va
leurs se dissout dans la brume : la bataille de
Kunersdor£ ne consiste pas dans la liste des grenadiers qui y ont pris part,
mais dans les configurations de la réalité qui servent de base aux plans du
général. Toute unité historique dépend d’un centre de valeurs effectif ou
fictif; le « style » d’une époque, et cette époque elle-même n’existeraient
pas, si l’on ne mettait à son centre le principe de sélection unificateur, «
l’esprit de l’époque >, auquel on attribue le pouvoir de poser des valeurs
et de former un style. Ou, pour employer une expression rebattue : la culture
est une œuvre façonnée par la valeur, la culture ne peut être pensée que
coiffée d’un concept de valeur et, pour pouvoir d’une manière générale la penser,
il est nécessaire de recourir à l’« esprit de la culture > qui pose le style
et les valeurs au centre de ce cercle de valeurs qui représente la culture.
Cela signifie-t-il une
revalorisation de toutes les valeurs? Un abandon de tout espoir de voir jamais
se manifester dans la réalité l’absolu du Logos, avec l’unité de la Pensée et
de l’Etre ? L’abandon de l’espoir que la route menant à l’auto-libéi ation de
l’esprit et de l’humanité puisse être jamais parcourue, fût-ce même dans la
seule intention de se rapprocher du but ?
Seconde
thèse
L’aptitude de l’acte qui pose la valeur à entrer dans
l’histoire ou dans une biographie, est conditionnée par l’absolu du Logos. Car
le sujet de valeurs, effectif ou fictif, ne peut être imaginé que dans l’absolu
de son Moi, dans cette solitude insuppressible, privée de ponts vers
l’extérieur, cette solitude platonicienne qui met son orgueil à ne dépendre
exclusivement que des prescriptions de la logique et qui subit la contrainte de
soumettre son action à cette plausibilité logique; mais cela ne revient pas
seulement à exiger au sens strictement kantien, la « bonne volonté » qui crée
l’œuvre pour elle-même, mais aussi à prescrire de tirer toutes les conséquences
de la loi autonome du Moi, afin que l’œuvre, sans subir l’influence d’aucune
dogmatique, soit créée dans l’originalité pure de ce Moi et de cette loi. Mais
avant que cette loi autonome soit engagée dans le temps, — ce qui revient à
dire qu’elle est conditionnée par l’époque
et par le style, — ce conditionnement de la loi par le
style ne peut jamais, dans tous les cas, être autre qu’une ombre dégradée,
qu’une dégradation du Logos, supérieur au style, de ce Logos qui agit à l’heure
présente et qui est pensée, et qui certainement même à l’heure présente n’est
rien d’autre qu’une dégradation terrestre, mais qui, transparaissant à travers
toutes les dégradations, permet seul, par son caractère supra-temporel, apanage
que rien ne peut abolir, de pouvoir projeter une pensée indissolublement liée
au style dans un autre Moi. Et ce caractère fondamental d’unité apparaît
toujours de nouveau et avec une pleine clarté dans le domaine plus restreint de
l’œuvre accomplie et dans le domaine de l’esthétique en général, à savoir dans
le domaine artistique. Il apparaît avec la plus grande netteté dans la
permanence indestructible des formes d’art.
Ce qui nous amène, en rassemblant les vues qui
précèdent, à la
Troisième thèse
Le monde a été posé par le Moi intelligible, car l’idée
platonicienne demeure, jamais perdue ni sans pouvoir se perdre. Mais cette
position du monde n’a pas été lancée « comme une balle, du canon d’un pistolet
», seuls, dans tous les cas, des sujets de valeurs peuvent être posés, des
sujets de valeur qui à leur tour reflètent la structure du Moi intelligible et
qui à leur tour procèdent à leurs positions de valeurs, à leurs propres
configurations du monde : le monde n’est pas posé immédiatement par le Moi, il
est une position médiate, opérée par celui-ci, il est « position de position»,
«position de position de position» et ainsi de suite, dans une réitération
infinie. C’est dans cette « position de position », que le monde reçoit son
organisation et sa hiérarchie méthodologiques, organisation certainement
relativiste, mais néanmoins absolue par sa forme, car l’exigence éthique
formulée à l’égard des sujets de valeurs effectifs ou fictifs subsiste
intégralement, et avec elle subsiste également l’autorité immanente du Logos à
l’intérieur de l’œuvre accomplie : la logique des choses subsiste. Et même si
le progrès logique de l’histoire doit toujours de nouveau se renverser dès que
la limite d’infinité de sa cons
truction métaphysique est atteinte, même si l’image
platonicienne du monde doit sans cesse de nouveau céder la place à une vision
positiviste, l’idée platonicienne n’en subsistera pas moins dans toute son
efficacité indomptable; c’est elle qui dans tout positivisme recommence sans
cesse à toucher la terre nourricière, afin de trouver le soutien pathétique de
l’expérience et de recommencer sans cesse à relever la tête.
Toute unité appréhendée dans le monde sous une forme
conceptuelle est « position de position », tout concept, toute chose est «
position de position » et sans doute cette fonction méthodologique de la
connaissance unificatrice, qui ne peut appréhender la chose que comme un sujet
de valeur autonome et posant des valeurs, s’étend jusqu’à la mathématique,
abolissant de cette façon la différence entre les concepts mathématiques des
sciences de la nature et les concepts empiriques. Car, outre que, considérée du
point de vue méthodologique, la « position de position » ne représente pas
autre chose que l’introduction d’un observateur idéal dans le champ
d’observation — comme l’ont fait depuis longtemps les sciences empiriques, par
exemple la théorie de la relativité en physique, sans avoir aucunement été
influencée par les points de vue de la théorie de la connaissance, — les
recherches sur les fondements de la mathématique, quand elles posent les
questions : « Qu’est-ce que le nombre ?» « Qu’est-ce que l’unité ? » sont
arrivées à un point, où nécessairement il ne leur reste plus d’autre recours
que la sortie de secours de l’intuition : mais par le principe de « position de
position », l’intuition reçoit sa légitimation logique car l’insertion du Moi
dans le sujet de valeurs hvpostasié, peut à bon droit être qualifiée de
structure méthodologique de l’acte d’intuition.
Le fait que le principe de « position de position » ait
pu rester si longtemps inaperçu, peut sans doute s’expliquer par son évidence,
et même par sa primitivité. Oui, sa primitivité ! L’homme, dans son orgueil, se
croit marqué d’une tare ineffaçable, s’il doit admettre des comportements
primitifs. Car, même si le processus de « position de position » garantit la
pénétration du Moi intelligible dans toutes les choses du monde, il s’accomplit
par ce processus, — si l’on fait abstraction un instant de cet arrière-plan
platonicien, — une animation universelle de la nature, et, qui plus est, une
animation universelle de l’univers dans sa totalité — animation universelle qui
introduit en toute chose et en tout concept, si abstrait qu’il soit, un sujet
de valeur, qui n’admet qu’un terme de comparaison possible : l’animation
universelle du monde, telle qu’on en voit luire l’étincelle dans la pensée du
primitif. On dirait qu’il y ait dans l’évolution du Logique une* espèce
d’ontogénèse, qui maintient en vie, même dans la structure logique la plus
suprêmement évoluée, toutes les formes de pensée de jadis, mortes en apparence,
donc celle de l’animation directe, forme première de la chaîne de plausibilité
à un seul maillon, et qui imprime à toute démarche de la pensée la forme, sinon
le contenu de la métaphysique primitive. C’est certainement une insulte pour le
rationalisme, mais un réconfort pour le sentiment panthéiste !
Et cependant c’est là que l’empire de la raison lui
aussi doit trouver son réconfort. En effet, si la « position de position » doit être interprétée, dans
sa liaison avec le Logos, comme la structure logique de l’acte intuitif, il
faut y voir également la « condition de l’expérience possible » pour le fait,
autrement inexplicable, de la compréhension d’homme à homme, de solitude à
solitude; « cette position de position » non seulement nous fournit la
structure logique de la capacité de toutes les langues d’être traduites, si
différentes entre elles qu’elles puissent être, mais, qui plus est, elle nous
fournit le dénominateur commun de toute langue humaine, elle donne sa garantie
à l’unité de l’homme et à une humanité qui, même dans son existence déchirée en
lambeaux par elle-même, reste l’image de Dieu; car l’homme, miroir de lui-même
dans tout concept et dans toute unité qu’il pose, reçoit la lueur du Logos,
reçoit la lueur du Verbe de Dieu, comme la mesure de toutes choses. Et même si
la stabilité de ce monde, si sa valeur esthétique peuvent être abolies et se
dissoudre dans le devoir de questionner et de douter, intacte subsiste l’unité
du concept, intacte l’exigence éthique, intacte subsiste la rigueur absolue de
la valeur éthique en tant que fonction pure, — réalité du devoir de la plus
stricte observance, — et c’est en cette qualité que subsistera encore toujours
l’unité du monde, l’unité de l’homme, dont l’étincelle luit dans toutes choses,
unité jamais perdue et impossible à perdre, par delà tous les espaces et tous
les temps.
LXXXVIII
DÉGRADATION DES VALEURS (10) — ÉPILOGUE
Tout était pour le mieux.
Et Huguenau, muni d’une feuille de route authentique,
était rentré gratuitement à Colmar, sa patrie.
Avait-il commis un meurtre ? Avait-il accompli un acte
révolutionnaire ? Il était inutile qu’il y réfléchît, et d’ailleurs il n’y
réfléchit point. Mais s’il l’avait fait, il eût seulement pu dire que sa
manière d’agir avait été rationnelle, et que chacun des notables de la
localité, au nombre desquels il pouvait après tout se compter à juste titre,
n’eût pas agi autrement. Car il existait une limite nettement tracée entre le
raisonnable et le déraisonnable, entre le réel et l’irréel, et Huguenau eût
tout au plus admis qu’en des temps moins guerriers ou *moins révolutionnaires,
il se fût dispensé de cet acte, ce qui eût été dommage. Et, il eût sans doute
ajouté d’un ton méditatif : « Il y a un temps pour tout. » Mais il n’eut pas
l’occasion de prononcer cette parole, parce qu’en fait, il ne pensait jamais à
cet acte-là et que, d’ailleurs, il n’y penserait jamais plus.
Huguenau ne pensait pas à cet acte-là, et il avait
encore moins conscience de l’irrationalité dont sa manière d’agir avait été
remplie, tellement remplie qu’on pouvait carrément parler d’une résurgence de
l’irrationnel; toujours l’homme ignore tout de l’irrationalité qui constitue
l’essence de son activité silencieuse, il ne sait rien de « l’irruption des
bas-fonds » à laquelle il est exposé, il ne peut rien en savoir, car à chaque
instant de sa vie il se trouve à l’intérieur d’un système de valeurs, système
dont le seul but est de recouvrir et de maîtriser l’irrationnel qui forme le
support de la vie empirique, liée à la terre : non seulement la conscience,
mais l’irrationnel lui aussi est, pour parler un langage kantien, un véhicule
accompagnant toutes les catégories — c’est l’absolu de la vie, qui avec tous
ses instincts, ses voûtions, ses émotions, chemine côte à côte avec l’absolu de
la pensée. Non seulement le système des valeurs lui-même repose sur l’acte
spontané de position de valeurs, qui est un acte irrationnel, mais le sentiment
du monde, qui se trouve derrière tout système de valeurs est, lui aussi, aussi
bien dans son origine que dans son être, soustrait à l’évidence rationnelle. Et
le puissant appareil, édifié autour des faits matériels pour fournir une
plausibilité intellectuelle, possède la même fonction que cet appareil non
moins puissant destiné à fournir une plausibilité éthique aux actions humaines
qui se meuvent à l’intérieur de ses limites : ce sont des ponts jetés par la
raison, qui s’élancent et s’entrecroisent, leur seul but c’est d’éloigner
l’existence terrestre de son irrationalité inéluctable, de sa « perversité » et
de la guider vers un sens « rationnel » supérieur et vers cette valeur
spécifiquement métaphysique, dans la structure déductive de laquelle il est
possible à l’homme d’assigner au monde, aux choses et à ses propres actions, la
place qui leur revient, se retrouvant ainsi lui-même afin que son regard ne se
laisse pas égarer et ne se perde pas. Il n’est pas étonnant que dans de telles
circonstances, Huguenau ignorât tout de sa propre irrationalité.
Tout système de valeurs procède de tendances
irrationnelles et la tâche de refondre la perception irrationnelle du monde,
sans valeur éthique, pour lui donner une forme rationnelle absolue, cette tâche
spécifique et radicale de « formation » devient le but éthique de tout système
de valeurs supia-personnel. Et tout système de valeurs s’achoppe à cette tâche.
Car la méthode du rationnel est toujours une méthode d’approche, elle est une
méthode d’enveloppement qui cherche à atteindre l’irrationnel en le
circonscrivant dans des cercles sans doute toujours plus réduits, mais sans
jamais l’atteindre, qu’il se manifeste sous la forme de l’irrationalité du
sentiment interne, de l’inconscience de cette vie et de l’expérience vécue, ou
de l’irrationalité des événements du monde et de l’infinie complexité de la
figure de réel : le rationnel n’est pas capable d’autre chose que d’atomiser.
Et au fond du dicton populaire : « Un homme sans cœur n’est pas un homme », on
retrouve un peu de la même idée qu’il subsiste un reliquat indissoluble
d’irrationnel sans lequel aucun système de valeurs ne peut exister et grâce
auquel le rationnel demeure préservé d’une autonomie véritablement funeste,
d’une « ultra-rationalité », qui sous l’angle du système est, du point de vue
éthique, encore plus condamnable, si possible, encore plus « perverse », encore
plus « entachée de péché » que l’irrationnel : c’est la raison pure, la raison
dialectique et déductive, la raison devenue autonome, qui, à l’opposé de
l’irrationnel, susceptible de recevoir une forme, ne tolère plus aucune mise en
forme et qui, dans sa rigidité abolissant sa propre logique, se heurte à la
barrière de l’infinité logique; la raison devenue autonome est radicalement
perverse, elle abolit la logique du système et s’abolit ainsi elle-même : elle
est l’artisan de sa dégradation et de son éclatement définitif.
Pour tout système de valeurs, il existe une étape où la
compénétration du rationnel et de l’irrationnel atteint son maximum, il existe
un état de saturation et d’équilibre, où la perversité des deux, parties
adverses devient sans effet, invisible, inoffensive : ce sont des époques de
zénith et de style parfait ! Car l’on pourrait presque définir le style d’une
époque par cette compénétration : si nombreux que soient les pores par lesquels
le rationnel affleure dans la vie, il est assujetti à la vie et à la volonté
centrale de valeur; quand cette époque dé zénith est atteinte, et si nombreuses
que soient les artères du système, dans lesquelles l’irrationnel puisse couler,
il est pour ainsi dire canalisé, même dans ses plus fines ramifications, il est
destiné à servir la volonté centrale de valeur et à lui donner une impulsion;
l’irrationnel en soi et le rationnel en soi sont tous deux sans style, ou plus
exactement ils sont affranchis de style, celui-ci, affranchi de style comme la
nature, celui-là affranchi de style comme la mathématique, mais c’est dans leur
union, dans la maîtrise qu’ils ont l’un sur l’autre, dans cette vie de
l’irrationnel sous la maîtrise de la raison, — c’est là qu’apparaît le
phénomène qu’on peut appeler le style spécifique d’un système de valeurs.
Mais cet état d’équilibre n’est pas durable, il n’est
toujours qu’un stade de transition : la logique des faits pousse le rationnel
vers l’ultra-rationnel, elle pousse l’ultra-rationnel vers sa limite
d’infinité; elle prépare le processus de dégradation des valeurs, la
dissolution du système total en structures partielles, et à l’extrémité de ce
processus apparaît l’autonomie d’une vie irrationnelle déchaînée. Certes, la
raison pénètre également dans les systèmes partiels, et même elle les conduit à
une infinité particulière et autonome, mais l’étendue assignée au développement
de la raison à l’intérieur du système partiel est enserrée dans les limites de
la technique envisagée. C’est ainsi qu’il y a une pensée commerciale ou une
pensée militaire spécifique, dont chacune vise avec conséquence à un absolu
sans compromis, dont chacune élabore un schème de plausibilité déductive
correspondant, élabore sa « théologie », sa « théologie personnelle », s’il est
permis de l’appeler ainsi; et tout de même qu’une semblable théologie militaire
et commerciale entre en action pour édifier un organon rapetissé, lié à ses
propres objets tout de même des irrationalités restent latentes à l’intérieur
de chacun des domaines partiels; car les domaines partiels, eux aussi, sont des
images reflétées du Moi et, eux aussi, ils se trouvent dans un état
d’équilibre, ou bien ils s’efforcent de l’atteindre, de telle sorte que l’on
peut, précisément en considération de cet équilibre, parler d’un style de vie
militaire ou commercial. Cependant à mesure que le système se rapetisse, que sa
capacité d’expansion éthique, sa volonté éthique s’amoindrissent, il devient
plus insensible et indifférent à l’égard du mal, insensible et indifférent à
l’égard de l’ultra-rationnel et de l’irrationnel qui est encore actif en lui,
le nombre des forces latentes se réduit tandis qu’augmente le nombre de celles
auxquelles il est indifférent et qu’il considère comme une « affaire
personnelle » de l’individu. Plus la dislocation du système total
progresse, plus la raison du monde se libère de tout frein, plus l’irrationnel
devient visible, agissant. Le système total de la religion rationalise le monde
sur lequel il a étendu sa domination, le déchaînement de la raison doit de la
même manière libérer le mutisme qui accompagne tout irrationnel.
L’ultime élément de la dislocation, dans la dégradation
des valeurs, c’est l’individu humain. Et moins cet individu participe à un
système qui le dépasse, plus il en est réduit à sa propre autonomie empirique,
— en quoi il est également l’héritier de la Renaissance et de l’individualisme,
dont les premiers traits apparaissent déjà à cette époque — plus sa théologie
personnelle se rétrécit et devient plus modeste et plus celle-ci devient
incapable de saisir n’importe quelles valeurs en dehors de son domaine
personnel le plus étroit. Ce qui se passe en dehors de son cercle de valeurs le
plus étroit ne peut plus guère être accepté que comme une matière brute,
informée, en un mot ne peut plus guère être accepté que dogmatiquement; il se
produit ce jeu vide et dogmatique de conventions, donc de supra- rationalités
de très petites dimensions, qui caractérise le boutiquier (personne ne déniera
à Huguenau ce qualificatif), il se produit cette action parallèle, cette
interaction d’une activité vitale dévolue à l’irrationnel et d’un
ultra-rationnel, qui tourne à vide, mort et fantomatique, et n’a plus qu’une
fonction : servir cet irrationnel; tous deux, sans style et affranchis de toute
contrainte, sont unis dans un disparate qui n’est plus capable de former une
valeur. L’homme expulsé de tout système de valeurs organisé, devenu le
réceptacle exclusif de la valeur individuelle, l’homme métaphysiquement « banni
», banni parce que
l’organisation s’est dissoute et réduite en poussière d’individus, l’homme est
affranchi des valeurs, affranchi du style, et la seule détermination qu’il peut
recevoir lui vient de l’irrationnel.
XLIV
DÉGRADATION DES VALEURS (6)