lundi 2 mars 2026

Avis pour dresser une bibliothèque - Gabriel Naudé

 Avis pour dresser une bibliothèque - Gabriel Naudé

Finalement, si ces raisons n’ont assez de pouvoir pour vous disposer à cette entreprise, je me persuade, au moins, que celle de votre contentement particulier sera seule assez capable et puissante pour vous y faire résoudre. Car, s’il est possible d’avoir, en ce monde, quelque souverain bien, quelque félicité parfaite et accomplie, je crois certainement qu’il n’y en a point qui soit plus à désirer que l’entretien et le divertissement fructueux et agréable que peut recevoir d’une telle bibliothèque un homme docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir des livres (...)

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mais aussi des études et cabinets qui, pour n’être connus -ni hantés, demeurent ensevelis dans un perpétuel silence. Ce qui ne semblera point étrange et nouveau, si on considère quatre ou cinq -raisons principales qui m’ont fait avancer cette proposition. La première desquelles; est qu’on ne peut rien faire à l’imitation des autres bibliothèques si l'on ne sait, par le moyen des catalogues qui en sont dressés, ce qu’elles contiennent. La seconde, parce qu’ils nous peuvent instruire des livres, du lieu, du temps et de la forme de leur impression. La troisième,  autant qu'un esprit généreux et bien né doit avoir le désir et l’ambition d’assembler, comme en un bloc, tout ce que les autres possèdent en particulier, utquœ divisa beatos efficiunt, in se mixta fluant. La quatrième, parce que c’est faire plaisir et service à un ami, quand on ne lui peut fournir le livre duquel il est en peine, de lui montrer et désigner au vrai le lieu où il en pourrait trouver quelque copie, comme l’on peut faire facilement par le moyen de ces catalogues. Finalement, à cause que nous ne pouvons pas, par notre seule industrie, savoir et connaître les qualités d’un si grand nombre de livres qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors de propos' de suivre le jugement des plus versés et entendus en cette matière et d’inférer en cette sorte : puisque ces livres ont été recueillis et achetés par tels et tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent de l’être, pour quelque circonstance qui nous est inconnue. Et, en effet, je puis dire avec vérité que, pendant l’espace de deux ou trois ans que j’ai eu l’honneur de me rencontrer avec Monsieur de F. chez les libraires, je lui ai vu acheter souvent de si vieux livres, et si mal couverts et imprimés, qu’ils me faisaient sourire et émerveiller tout ensemble,jusqu’à ce que, prenant la peine de me dire le sujet et les circonstances pour lesquelles il les achetait, ses causes et raisons me semblaient si pertinentes que je ne serai jamais diverti de croire qu’il est plus versé en la connaissance des livres, et qu’il en parle avec plus d’expérience (...) 

Médiocrité et folie - Hans Magnus Enzensberger

Médiocrité et folie - Hans Magnus Enzensberger

 

Feuilleter un livre en tous sens, sauter des passages entiers, lire des phrases à rebours, se méprendre sur leur sens, les remodeler, continuer de les filer et les parer de toutes les associations possibles ; tirer du texte des conclusions qui lui sont étrangères, s’irriter contre lui, y prendre du plaisir; l’oublier, le plagier et jeter le livre dans un coin, à un moment quelconque — cette liberté est faite de tout cela. La lecture est un acte anarchique, que l’interprétation, en particulier celle qui se veut la seule correcte, a pour but d’empêcher.

C’est pourquoi l’interprétation se montre toujours autoritaire, appelant ou la soumission ou la résistance. Dans ce dernier cas, elle se voit contrainte de se prévaloir de son autorité théorique ou institutionnelle et, dans la mesure où celle-ci n’est pas solidement assurée — ce qui devient heureusement de plus en plus fréquent —, elle tente d’emprunter ailleurs ce qui lui fait défaut. Ainsi s’explique le recours à l’auteur que, froidement, l’on suppose prêt à se faire le complice de l’interprétation et à trahir ses lectures en expliquant, en quelque sorte en dernière instance, ce qu’il a voulu dire et qu’il convient donc de comprendre — un point, c’est tout.


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 (...)  ainsi que tous les noms des personnes, de marques et de lieux, sont remplacés par le mot « Bloom ».

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Le degré zéro du média ou pourquoi toutes les plaintes contre la télévision sont sans objet

 

Les arguments de la thèse de l’imitation sont au contraire essentiellement moraux. À ses yeux, la consommation médiatique est avant tout dangereuse pour les mœurs : qui s’y adonne s’accoutume au libertinage, à l’absence de responsabilité, au crime et à la violence. Elle a pour conséquences subjectives des individus insensibles, endurcis et obstinés, la perte des vertus sociales, et une dissolution générale des mœurs pour conséquences objectives. Cette forme de la critique des médias s’alimente, d’une manière immédiatement reconnaissable, à des sources bourgeoises : on y retrouve les motifs, qui au XVIIIe siècle déjà, étaient ceux des vaines mises en garde de la jeune critique culturelle contre les dangers de la lecture des romans.

Le soupçon que nourrit la thèse plus récente de la simulation relève de la théorie de la connaissance. Elle est également plus moderne dans la mesure où, tenant compte de tout le développement technique des médias, elle prend aussi au sérieux l’existence de la télévision, ce que l’on ne saurait affirmer de celles qui l’ont précédée. Le média, selon elle, met le spectateur hors d’état de distinguer entre la réalité et la fiction ; il rend la réalité originelle méconnaissable ou la remplace par une seconde réalité, fantomatique. Une version plus poussée, qui se veut même à l’occasion positive, inverse ce rapport et affirme que la distinction entre réalité et simulation n’a plus de sens dans les conditions sociales données.

La quatrième thèse, vers laquelle convergent toutes les précédentes, est celle de l’abrutissement. Elle prend peu à peu la consistance d’une déclaration anthropologique : les médias, à l’en croire, altéreraient non seulement l’esprit critique et le discernement, la substance morale et politique, mais aussi la perception elle-même, voire l’identité psychique de leurs utilisateurs. Ils produiraient ainsi, si on les laissait faire, cet homme nouveau que l’on peut se représenter, au choix, comme un zombi ou un mutant.
 

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Le degré zéro ne fait donc pas la faiblesse de la télévision, mais sa force. C’est sa valeur d’usage : on branche son appareil pour se débrancher (c’est d’ailleurs pour cette raison que ce que les politiciens appellent politique convient parfaitement à la télévision : le malheureux ministre s’imagine influencer les idées et les actes du téléspectateur, alors que le vide visqueux de ses propres satisfait seulement le besoin que ressent le public d’être épargné par les significations).

Il se produit, au contraire, quelque chose comme une perturbation de l’image dès qu’apparaît dans le flux de l’émission un contenu, une véritable nouvelle ou un argument rappelant l’existence du monde extérieur. Interloqué, le spectateur se frotte les yeux et, d’un geste de mauvaise humeur, saisit la télécommande.

Ce mode d’utilisation extrêmement conscient de son but mérite d’être enfin pris au sérieux. La télévision est utilisée avant tout comme une méthode bien précise et très agréable de lavage de cerveau; elle sert à l’hygiène individuelle, à l’automédication. 

Le tchékiste - Vladimir Zazoubrine

Le tchékiste - Vladimir Zazoubrine

— Je suis un ouvrier, vous êtes un intellectuel. J’ai la haine, vous avez la philosophie. 

La pensée sauvage - Claude Levi-Strauss

La pensée sauvage - Claude Levi-Strauss

Chapitre premier
LA SCIENCE DU CONCRET

t pourtant, comme l’a montré Speck, les Indiens du nord-est ont élaboré une véritable herpétologie, avec des termes distincts pour chaque genre de reptiles et d’autres, réservés à des espèces ou des variétés.

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La vraie question n’est pas de savoir si le contact d’un bec de pic guérit les maux de dents, mais s’il est possible, d’un certain point de vue, de faire« aller ensemble » le bec de pic et la dent de l’homme (congruence dont la formule thérapeutique ne constitue qu’une application hypothétique, parmi d’autres) et, par le moyen de ces groupements de choses et d’êtres, d’introduire un début d’ordre dans l’univers ; le classement, quel qu’il soit, possédant une vertu propre par rapport à l’absence de classement. Comme l’écrit un théoricien moderne de la taxinomie :

« Les savants supportent le doute et l’échec, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Mais le désordre est la seule chose qu’ils ne peuvent ni ne doivent tolérer. L’objet entier de la science pure est d’amener, à son point le plus haut et le plus conscient, la réduction de ce mode chaotique de percevoir, qui a débuté sur un plan inférieur et vraisemblablement inconscient, avec l’origine même de la vie. Dans certains cas, on pourra se demander si le type d’ordre qui a été élaboré est un caractère objectif des phénomènes, ou un artifice construit par le savant. Cette question se pose sans cesse, en matière de taxinomie animale… Pourtant le postulat fondamental de la science est que la nature elle-même est ordonnée… Dans sa partie théorique, la science se réduit à une mise en ordre, et… s’il est vrai que la systématique consiste en une telle mise en ordre, les termes de systématique et de science théorique pourront être considérés comme synonymes. » (Simpson, p. 5.)

Or, cette exigence d’ordre est à la base de la pensée que nous appelons primitive, mais seulement pour autant qu’elle est à la base de toute pensée : car c’est sous l’angle des propriétés communes que nous accédons plus facilement aux formes de pensée qui nous semblent très étrangères.

« Chaque chose sacrée doit être à sa place », notait avec profondeur un penseur indigène (Fletcher 2, p. 34). On pourrait même dire que c’est cela qui la rend sacrée, puisqu’en la supprimant, fut-ce par la pensée, l’ordre entier de l’univers se trouverait détruit ; elle contribue donc à le maintenir en occupant la place qui lui revient. 

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D’ailleurs, une forme d’activité subsiste parmi nous qui, sur le plan technique, permet assez bien de concevoir ce que, sur le plan de la spéculation, put être une science que nous préférons appeler « première » plutôt que primitive : c’est celle communément désignée par le terme de bricolage. Dans son sens ancien, le verbe bricoler s’applique au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Et, de nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. Or, le propre de la pensée mythique est de s’exprimer à l’aide d’un répertoire dont la composition est hétéroclite et qui, bien qu’étendu, reste tout de même limité ; pourtant, il faut qu’elle s’en serve, quelle que soit la tâche qu’elle s’assigne, car elle n’a rien d’autre sous la main. Elle apparaît ainsi comme une sorte de bricolage intellectuel, ce qui explique les relations qu’on observe entre les deux.

Comme le bricolage sur le plan technique, la réflexion mythique peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. Réciproquement, on a souvent noté le caractère mythopoétique du bricolage : que ce soit sur le plan de l’art, dit « brut » ou « naïf » ; dans l’architecture fantastique de la villa du facteur Cheval, dans celle des décors de Georges Méliès ; ou encore celle, immortalisée par les Grandes Espérances de Dickens, mais sans nul doute d’abord inspirée par l’observation, du « château » suburbain de Mr. Wemmick, avec son pont-levis miniature, son canon saluant neuf heures, et son carré de salades et de concombres grâce auquel les occupants pourraient soutenir un siège, s’il le fallait…

La comparaison vaut d’être approfondie, car elle fait mieux accéder aux rapports réels entre les deux types de connaissance scientifique que nous avons distingués. Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». De tels éléments sont donc à demi particularisés : suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du savoir de tous les corps d’état ; mais pas assez pour que chaque élément soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type.

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On pourrait donc dire que le savant et le bricoleur sont l’un et l’autre à l’affût de messages, mais, pour le bricoleur, il s’agit de messages en quelque sorte pré-transmis et qu’il collectionne : comme ces codes commerciaux qui, condensant l’expérience passée de la profession, permettent de faire économiquement face à toutes les situations nouvelles (à la condition, toutefois, qu’elles appartiennent à la même classe que les anciennes) ; tandis que l’homme de science, qu’il soit ingénieur ou physicien, escompte toujours l’autre message qui pourrait être arraché à un interlocuteur, malgré sa réticence à se prononcer sur des questions dont les réponses n’ont pas été répétées à l’avance. Le concept apparaît ainsi comme l’opérateur de l’ouverture de l’ensemble avec lequel on travaille, la signification comme l’opérateur de sa réorganisation : elle ne l’étend ni le renouvelle, et se borne à obtenir le groupe de ses transformations.

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L’artiste appréhende celle-ci du dehors : une attitude, une expression, un éclairage, une situation, dont il saisit le rapport sensible et intelligible à la structure de l’objet que viennent affecter ces modalités, et qu’il incorpore à son ouvrage. Mais il se peut aussi que la contingence se manifeste à titre intrinsèque, au cours de l’exécution : dans la taille ou la forme du morceau de bois dont le sculpteur dispose, dans l’orientation des fibres, la qualité du grain, dans l’imperfection des outils dont il se sert, dans les résistances qu’oppose la matière, ou le projet, au travail en voie d’accomplissement, dans les incidents imprévisibles qui surgiront en cours d’opération. Enfin, la contingence peut être extrinsèque, comme dans le premier cas, mais postérieure (et non plus antérieure) à l’acte de création : c’est ce qui se produit chaque fois que l’ouvrage est destiné à un usage déterminé, puisque ce sera en fonction des modalités et des phases virtuelles de son emploi futur (et donc en se mettant consciemment ou inconsciemment à la place de l’utilisateur) que l’artiste élaborera son œuvre.

CHAPITRE II
LA LOGIQUE DES CLASSIFICATIONS TOTÉMIQUES

Ce conflit entre synchronie et diachronie existe aussi sur le plan linguistique : il est probable que les caractères structuraux d’une langue changeront si la population qui l’utilise, jadis très vaste, devient progressivement plus petite ; et il est clair qu’une langue disparaît avec les hommes qui la parlent. Néanmoins, le lien entre synchronie et diachronie n’est pas rigide, d’abord parce qu’en gros, tous les sujets parlants se valent (formule qui deviendrait vite fausse si l’on s’avisait de préciser des cas d’espèce), ensuite et surtout, parce que la structure de la langue est relativement protégée par sa fonction pratique, qui est d’assurer la communication : la langue n’est donc sensible à l’influence des changements démographiques que dans certaines limites, et pour autant que sa fonction n’est pas compromise. Mais les systèmes conceptuels que nous étudions ici ne sont pas (ou ne sont que subsidiairement) des moyens de communiquer ; ce sont des moyens de penser, activité dont les conditions sont beaucoup moins strictes. On se fait ou non comprendre ; mais on pense plus ou moins bien. L’ordre de la pensée comporte des degrés, et un moyen de penser peut dégénérer insensiblement en moyen de se souvenir. Cela explique que les structures synchroniques des systèmes dits totémiques soient extrêmement vulnérables aux effets de la diachronie : un moyen mnémotechnique opère à moindres frais qu’un moyen spéculatif, qui est lui-même moins exigeant qu’un moyen de communication.

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CHAPITRE IV
TOTEM ET CASTE

Dans un autre travail (6), nous avons insisté sur un caractère, à nos yeux fondamental, des institutions dites totémiques : elles invoquent une homologie, non pas entre des groupes sociaux et des espèces naturelles, mais entre les différences qui se manifestent, d’une part au niveau des groupes, d’autre part au niveau des espèces. Ces institutions reposent donc sur le postulat d’une homologie entre deux systèmes de différences, situés, l’un dans la nature, l’autre dans la culture. En dénotant les rapports d’homologie par des traits verticaux, une « structure totémique pure » pourrait donc être représentée de la façon suivante : (...)

Cette structure serait profondément altérée si, aux homologies entre les rapports on ajoutait des homologies entre les termes, ou si – faisant un pas de plus – on déplaçait, des rapports aux termes, le système global des homologies : (...)

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Une première conclusion se dégage de notre analyse : le totémisme, qui a été surabondamment formalisé en « langage de primitivité », pourrait l’être aussi bien – au prix d’une transformation très simple – dans le langage du régime des castes, qui est tout le contraire de la primitivité. Cela montre déjà que nous n’avons pas affaire à une institution autonome, définissable par des propriétés distinctives, et typique de certaines régions du monde et de certaines formes de civilisation, mais à un modus operandi décelable même derrière des structures sociales traditionnellement définies en opposition diamétrale avec le totémisme.

En second lieu, nous sommes mieux à même de trancher la difficulté résultant de la présence, dans les institutions dites totémiques, de règles d’action à côté des systèmes conceptuels auxquels nous avons choisi de nous référer. Car nous avons montré que les prohibitions alimentaires ne sont pas un trait distinctif du totémisme : on les rencontre associées à d’autres systèmes qu’elles servent pareillement à« marquer » et réciproquement, les systèmes de dénominations inspirés par les règnes naturels ne s’accompagnent pas toujours de prohibitions alimentaires : ils peuvent être « marqués » de diverses façons.

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Ici encore, nous ne voulons pas dire que la vie sociale, les rapports entre l’homme et la nature, sont une projection sinon même un résultat, d’un jeu conceptuel qui se déroulerait dans l’esprit. « Les idées, écrivait Balzac, sont en nous un système complet, semblable à l’un des règnes de la nature, une sorte de floraison dont l’iconographie sera retracée par un homme de génie qui passera pour fou peut-être. » Mais, à qui tenterait l’entreprise, il faudrait sans doute plus de folie que de génie. Si nous affirmons que le schème conceptuel commande et définit les pratiques, c’est que celles-ci, objet d’étude de l’ethnologue sous forme de réalités discrètes, localisées dans le temps et dans l’espace et distinctives de genres de vie et de formes de civilisation, ne se confondent pas avec la praxis qui – sur ce point au moins nous sommes d’accord avec Sartre (p. 181) – constitue pour les sciences de l’homme la totalité fondamentale. Le marxisme – sinon Marx lui-même – a trop souvent raisonné comme si les pratiques découlaient immédiatement de la praxis. Sans mettre en cause l’incontestable primat des infrastructures, nous croyons qu’entre praxis et pratiques s’intercale toujours un médiateur, qui est le schème conceptuel par l’opération duquel une matière et une forme, dépourvues l’une et l’autre d’existence indépendante, s’accomplissent comme structures, c’est-à-dire comme êtres à la fois empiriques et intelligibles. C’est à cette théorie des superstructures, à peine esquissée par Marx, que nous souhaitons contribuer, réservant à l’histoire – assistée par la démographie, la technologie, la géographie historique et l’ethnographie – le soin de développer l’étude des infrastructures proprement dites, qui ne peut être principalement la nôtre, parce que l’ethnologie est d’abord une psychologie.

Par conséquent, tout ce que nous prétendons avoir démontré jusqu’à présent est que la dialectique des superstructures consiste, comme celle du langage, à poser des unités constitutives, qui ne peuvent jouer ce rôle qu’à la condition d’être définies de façon non équivoque, c’est-à-dire en les contrastant par paires, pour ensuite, au moyen de ces unités constitutives, élaborer un système, lequel jouera enfin le rôle d’opérateur synthétique entre l’idée et le fait, transformant ce dernier en signe. L’esprit va ainsi de la diversité empirique à la simplicité conceptuelle, puis de la simplicité conceptuelle à la synthèse signifiante.

CHAPITRE VIII
LE TEMPS RETROUVÉ

Les deux systèmes s’opposent donc par leur orientation, métonymique dans un cas, métaphorique dans l’autre. Mais cette anti-symétrie les laisse encore sur le même plan, alors qu’en fait, ils se situent, d’un point de vue épistémologique, à des niveaux différents.

Les classifications totémiques ont un double fondement objectif : les espèces naturelles existent vraiment, et elles existent bien sous forme de série discontinue ; de leur côté, les segments sociaux existent aussi. Le totémisme ou prétendu tel se borne à concevoir une homologie de structure entre les deux séries, hypothèse parfaitement légitime puisque les segments sociaux sont institués, et qu’il est au pouvoir de chaque société de rendre l’hypothèse plausible en y conformant ses règles et ses représentations. Au contraire, le système du sacrifice fait intervenir un terme non existant : la divinité ; et il adopte une conception objectivement fausse de la série naturelle, puisque nous avons vu qu’il se la représente comme continue. Pour exprimer le décalage entre le totémisme et le sacrifice, il ne suffit donc pas de dire que le premier est un système de références, le second un système d’opérations ; que l’un élabore un schème d’interprétation tandis que l’autre propose (ou croit proposer) une technique pour obtenir certains résultats : l’un est vrai, l’autre faux. Plus exactement, les systèmes classificatoires se situent au niveau de la langue : ce sont des codes plus ou moins bien faits, mais toujours en vue d’exprimer des sens, tandis que le système du sacrifice représente un discours particulier, et dénué de bon sens quoiqu’il soit fréquemment proféré.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

De l’avarice, du gaspillage et de la pauvreté et le pauvre - Georg Simmel

 

De l’avarice, du gaspillage et de la pauvreté et le pauvre - Georg Simmel

 Parmi les diverses tentatives de séparer la nature humaine de tout ce qui la rattache à ses premiers pas et donc au règne animal, et cela au moyen d’une idée lui appartenant en propre, l’une des plus profondes consiste à avancer que l’homme est cette créature qui se pose à elle-même des fins à atteindre. Le fait que nous ne vivons pas dans l’immédiateté du désir et de la jouissance mais que nous nous donnons les moyens d’atteindre les objectifs que nous nous fixons ; le fait que, assez souvent, nous ne nous procurons ces moyens qu’indirectement, que nous procédons par étapes, phase après phase, jusqu’à parvenir à l’objectif désiré — tout cela est inhérent à la nature humaine ; et plus celle-ci est développée et spécifiquement « humaine », plus cette manière de procéder par étapes, phase après phase, est sophistiquée — et en vient à éclipser nos objectifs finaux : l’homme, pourrait-on dire alors, est l’être indirect par excellence.

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Le caractère abstrait de l’argent, le fait qu’il se tienne à distance — en lui-même et pour lui-même — de toute jouissance individuelle, favorise le plaisir objectif dont il est cause, cette conscience d’une valeur qui dépasse largement toute jouissance individuelle et personnelle. 

Si l’argent cesse d’être un objectif, au même titre que tout autre instrument — autrement dit à l’aune des résultats qu’il permet d’atteindre —, mais est une fin ultime pour le cupide, il ne l’est pas comme l’est une jouissance ; aux yeux de l’avare, en revanche, il se tient au-delà de cette sphère personnelle, il est un objet de considération craintive — pour lui-même tabou. L’avare aime l’argent comme on aime un homme très vénéré, dont la seule existence (que nous savons, tout comme nous éprouvons notre présence à ses côtés) est déjà synonyme de félicité, sans même que notre rapport à sa personne ait à entrer dans le détail de la jouissance concrète. En renonçant d’emblée et consciemment à utiliser l’argent comme un moyen censé permettre telle ou telle jouissance, l’avare le place à une distance inaccessible de sa subjectivité, qu’il cherche néanmoins à surmonter constamment à travers la conscience de sa possession.

Si donc son caractère de moyen fait que l’argent apparaît comme la forme abstraite de jouissances que l’on ne goûte cependant pas, l’estimation de sa possession prend la couleur de l’objectivité dans la mesure où il est conservé sans être dépensé ; il est alors nimbé de ce charme subtil de la résignation, qui accompagne toutes les fins objectives et qui fait se réunir la positivité et la négativité de la jouissance en une unité unique proprement ineffable. Si, dans l’avarice, les deux éléments atteignent leur tension réciproque maximale, c’est parce que l’argent, en tant que moyen absolu, ouvre sur des possibilités illimitées de jouissance, et dans le même temps, en tant que moyen absolu, laisse entièrement intouchée une jouissance qu’il possède sans l’utiliser. À cet égard, la signification de l’argent recoupe celle du pouvoir ; comme ce dernier, il est simple capacité de rassembler les attraits d’un futur qui ne peut être anticipé que subjectivement sous la forme d’un présent qui, quant à lui, est objectivement là.

Mais le désir qui se portait sur lui ne trouve en définitive en lui que quelque chose qui, en raison de la parfaite vacuité de sa nature, se soustrait à tout rapport véritable ; aussi, lorsque ce désir ne va pas au-delà, en direction d’un objectif concret, c’est une mortelle déception qui sera alors éprouvée ; celle-ci l’est d’innombrables fois là où la richesse monétaire, passionnément désirée en tant que félicité incontestable, se révèle, une fois atteinte, être ce qu’elle est véritablement : un pur moyen qui, promu au rang de fin ultime, ne pouvait survivre à son obtention. Alors que se manifeste donc ici la plus terrible divergence entre le désir et sa satisfaction, il se constate exactement l’inverse dès que le caractère de finalité de l’argent, sur le plan psychologique, s’est consolidé sur la durée et que la cupidité est devenue un état chronique. En ce cas, en effet, où la chose désirée n’a rien d’autre à accorder que sa possession, et où cette restriction du désir ne se résume pas seulement à une automystification passagère, toute déception est alors prévenue. 

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Mais l’argent ne doit, d’emblée, rien fournir d’autre à l’avare que sa possession pure. L’argent en tant que tel, nous le connaissons bien mieux que n’importe quel autre objet ; parce qu’en l’occurrence il n’y a rien à connaître en lui, il ne peut rien nous cacher non plus. En tant que chose absolument dépourvue de toute qualité, il ne peut faire ce que peut d’ordinaire l’objet le plus misérable : recéler en son sein des surprises ou des déceptions. Celui qui ne veut, véritablement et définitivement, que de l’argent est donc absolument à l’abri de celles-ci. D’une part, le sentiment d’insuffisance inhérent à la condition humaine, qui fait toujours que ce qu’on obtient ressemble à autre chose que ce qu’on désirait, touche à son comble avec la cupidité dès que celle-ci ne réalise sa finalité consciente que sur un mode illusoire et précaire ; mais, d’autre part, ce sentiment d’insuffisance disparaît entièrement dès que la volonté s’arrête réellement définitivement à la possession de l’argent. Si l’on veut intégrer les destins humains dans le schéma des rapports du désir et de son objet, il faut alors dire que l’argent, envisagé à l’aune du point d’arrêt de la série téléologique, est certes l’objet le plus inadéquat mais aussi le plus adéquat de notre désir.

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Dans la mesure où la nature de ce pouvoir incarné dans l’argent, sur laquelle nous nous sommes quelque peu attardés, lui confère un sentiment de puissance sublimé, juste avant qu’il ne soit dépensé — le « moment fructueux » s’est pour ainsi dire immobilisé en lui —, l’avarice est une forme de volonté de puissance, éclairant le caractère de l’argent comme moyen absolu, de sorte que le pouvoir reste réellement puissance pure, renonçant à son exercice et à sa jouissance. C’est là un élément d’explication important de l’avarice du vieillard. Il est certain que ce penchant répond à un souci de prévoyance pour la génération suivante — quand bien même l’avare en serait-il bien peu conscient, lui qui, plus il avance en âge, pense toujours moins à se séparer de ses trésors. Subjectivement parlant, l’essentiel est que, d’un côté, les aspects sensuels de la vie perdent de leur charme, ou que s’éloigne la possibilité de les savourer, et que, d’un autre côté, les idéaux, eux, perdent leur pouvoir d’excitation, du fait de déceptions et d’un manque d’élan ; demeure alors bien souvent comme dernier objectif de la volonté et dernier charme de l’existence la seule puissance, qui se manifeste en partie dans le penchant montré par les vieilles personnes à tyranniser leur entourage, et dans le fait aussi que des personnes haut placées montrent bien souvent, une fois âgées, un besoin maladif d’exercer une « influence » ; et c’est en partie l’avarice, pour laquelle, précisément, cette « puissance » abstraite trouve son incarnation dans la possession de l’argent, qui donnera expression à un tel besoin. Se représenter tout avare en train de s’imaginer tous les plaisirs qu’il pourrait se permettre, obsédé par toutes les très séduisantes possibilités d’utiliser son argent, c’est à mon sens faire fausse route. La forme la plus pure de l’avarice est plutôt celle où la volonté ne va réellement pas au-delà de l’argent, et ne le traite pas non plus comme un moyen d’obtenir autre chose, pas même par jeu : ici, la volonté ressent la puissance qu’il représente précisément en tant qu’argent non dépensé comme une valeur définitive et absolument satisfaisante. Pour l’avare, tous les autres biens se situent à la périphérie de l’existence, et de chacun d’eux part un rayon conduisant à l’évidence vers son centre même, l’argent ; et penser qu’il en irait à l’inverse, que ce rayon conduirait du centre à la périphérie — ne fût-ce qu’intérieurement —, ce serait méconnaître l’entier sentiment, bien spécifique, de plaisir et de puissance éprouvé par l’avare. Car, si la puissance qui réside en ce centre était transposée dans la jouissance de choses concrètes, elle serait perdue en tant que puissance. 

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Ces personnes-là, on les appelle avares, parce qu’on s’est habitué à confondre spontanément le prix des choses et leur valeur. Mais, en fait, ces personnes, se comportant ainsi, n’ont absolument pas à l’esprit la valeur monétaire de ces objets : l’intensité des sentiments ici éprouvés se porte précisément sur la valeur concrète de ces objets, qui, à leurs yeux, est sans proportion aucune avec leur valeur monétaire.

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C’est cette absence de limite qui fait l’essence même de l’avarice et du gaspillage, parce que tous deux rejettent par principe toute idée de mesure de la valeur, qui seule peut apporter à la série téléologique un arrêt et une limite — en l’occurrence celle qu’apporte la jouissance conclusive des objets. Étant donné que le gaspilleur véritable — qu’il importe de distinguer de l’épicurien ou du simple insouciant, bien que ces différentes sensibilités puissent se mêler au cas par cas — montre une totale indifférence pour l’objet une fois celui-ci entré en sa possession, sa jouissance se voit comme frappée d’une malédiction : c’est qu’elle ne trouve jamais ni repos ni durée ; l’instant de son advenue porte en lui sa propre suppression ; la vie, ici, se conforme à la même formule démoniaque qui régit l’existence de l’avare : c’est que chaque moment atteint appelle à son intensification impossible ; en effet, ce mouvement entier est quête perpétuelle de satisfaction lors même qu’est refusée ici toute idée de fin, et que l’on se cantonne à celle de moyen et de moment prédéfinitif. L’avare est le plus abstrait des deux ; sa conscience téléologique s’arrête à une distance plus grande encore de l’objectif final ; le gaspilleur, lui, se rapproche tout de même davantage des choses : il quitte le mouvement dirigé vers l’objectif rationnel pour s’installer à un stade ultérieur, comme si celui-ci était l’objectif final. Nous constatons, d’une part, cette égalité formelle — alors même que les résultats se montrent entièrement opposés — et, d’autre part, l’absence d’une finalité substantielle régulatrice, qui, à travers la même absence de sens des deux tendances, induit entre elles un jeu instable : voilà pourquoi l’avarice et le gaspillage se rencontrent souvent dans la même personnalité, qu’elles soient réparties selon différents champs d’intérêts ou en rapport avec les états d’âme de cette personnalité ; la contraction et l’expansion de ces derniers s’expriment dans l’avarice et le gaspillage comme dans un seul et même mouvement qui ne fait qu’à chaque fois revêtir d’autres signes.

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Là où le salut de l’âme est vécu comme une fin en soi, la pauvreté apparaît dans de nombreuses doctrines comme un moyen de l’atteindre tout à fait positif et indispensable ; de là, ce moyen s’élève ensuite à la dignité d’une valeur riche de significations et pouvant se prévaloir en elle-même d’une pleine validité. 

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 LES PAUVRES

Dans la mesure où l’homme est un être social, à chacun de ses devoirs correspond un droit dont peut se prévaloir un autre être. 

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Mais à l’indéniable idéalisme de ce point de vue s’oppose le non moins profond rejet de toute genèse interindividuelle du devoir : nos devoirs sont des devoirs à l’égard de nous-mêmes et en rien à l’égard d’autrui.

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En dernière analyse, nous sommes nous-mêmes seuls responsables de l’éthicité de nos actes, nous n’en rendons compte qu’au meilleur de nous-mêmes, au sentiment de respect que nous nous portons — ou quelque nom que l’on donne à cette mystérieuse fin, que l’âme trouve en elle-même en dernière instance afin de décider librement dans quelle mesure les droits d’autrui sont pour elle des devoirs.

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Si l’on fait du droit un point de départ méthodologique, alors la fiabilité des institutions qui s’appuient sur les corrélations entre droit et devoir sera améliorée à tous égards : car l’homme, en règle générale, est bien plus prompt à exiger un droit qu’à remplir un devoir. S’ajoute à cela le mobile humanitaire, qui rend plus facile au pauvre de demander l’aumône et de l’accepter dès lors que, ce faisant, il ne fait que se prévaloir d’un droit acquis ; en effet, il pourra ainsi surmonter l’abattement, la honte et le déclassement qu’implique l’aumône dans la mesure où celle-ci n’est pas accordée par compassion ou sens de l’obligation mais considérée comme exigible par lui. Étant donné que ce droit de l’exiger a à l’évidence ses limites, il s’agira de déterminer celles-ci au cas par cas.

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Excursus sur la négativité des modes de comportement collectifs

L’unité des phénomènes évoqués un peu plus haut n’est à maints égards que le produit de négations ; et, de fait, leur négativité est bien souvent proportionnelle à leur ampleur. Dans les actions des masses, les mobiles des individus sont souvent si différents que leur unification s’avère d’autant plus envisageable que leur contenu se révèle purement négatif, et même destructeur ; l’insatisfaction qui conduit aux grandes révolutions se nourrit constamment à des sources si diverses et souvent directement antagonistes qu’il serait inenvisageable de les unifier au nom d’une visée positive ; l’élaboration d’une telle visée ne peut qu’incomber à des cercles restreints ainsi qu’aux forces des individus — des forces dispersées dans d’innombrables actions privées, et qui, lorsque réunies jusqu’à former une masse, exercent une influence dévastatrice. C’est en ce sens que l’un des plus grands historiens a pu affirmer que si la foule est toujours ingrate, y compris dans les circonstances les plus favorables, c’est parce que l’individu, lui, ne peut s’empêcher d’éprouver ce qui lui manque encore à titre personnel. 

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Le dogme imposant de s’abstenir de manger de la viande fit ensuite son apparition en tant que résultat de la fusion politique de fort nombreux cultes locaux, et cela jusqu’à donner une seule et unique religion nationale, placée sous la direction d’une caste de prêtres unifiée. Cette unification ne put advenir qu’à travers la synthèse ou la généralisation de toutes ces interdictions ; en effet, si un texte de loi avait autorisé la consommation de tous les animaux quels que soient les districts (et donc aussi autorisé à ne pas en consommer !), il n’aurait été en rien possible de rassembler les déterminations spécifiques des parties en une totalité supérieure.

Plus une norme est générale, plus grand est le cercle auquel elle s’applique, moins son application ira de soi pour l’individu ; alors même que sa violation sera en général suivie de mesures de rétorsion particulièrement sévères et spectaculaires — et de façon très manifeste avant tout dans le domaine intellectuel.

 

 

 

 

L'art de la mémoire - Frances A. Yates

 L'art de la mémoire - Frances  A. Yates

Chapitre premier

Les trois sources latines sur l’art de la mémoire dans l’Antiquité

Aussi, pour exercer cette faculté du cerveau, doit-on, selon le conseil de Simonide, choisir en pensée des lieux distincts, se former des images des choses qu’on veut retenir, puis ranger ces images dans les divers lieux. Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses ; les images rappellent les choses elles-mêmes. Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ; les images sont les lettres qu’on y trace.

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Quand on étudie l’histoire de l’art de la mémoire dans l’Antiquité, on doit toujours se rappeler un fait fondamental, c’est que cet art faisait partie de la rhétorique : c’était une technique qui permettait à l’orateur d’améliorer sa mémoire, qui le rendait capable de prononcer de longs discours de mémoire, avec une précision impeccable. Et c’est comme partie de l’art de la rhétorique que l’art de la mémoire a voyagé à travers la tradition européenne, dans laquelle on n’oubliait jamais — du moins jusqu’à des temps relativement récents — que les Anciens, maîtres infaillibles de toutes les activités humaines, avaient mis au point des règles et des lois pour améliorer la mémoire. 

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La mémoire artificielle est fondée sur des lieux et des images (Constat igitur artificiosa memoria ex locis et imaginibus) : définition de base qui sera toujours reprise par la suite. Un locus est un lieu aisément retenu par la mémoire, comme une maison, un entrecolonnement, un angle, un arc, etc. Les images sont des formes, des signes distinctifs ou des symboles (formae, notae, simulacra) de ce dont nous désirons nous souvenir. Par exemple, si nous voulons nous rappeler le genre d’un cheval, d’un lion ou d’un aigle, nous devons placer leurs images dans des loci définis.

L’art de la mémoire est comme une écriture intérieure

 

Chapitre II

L’art de la mémoire en Grèce :
la mémoire et l’âme

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 Aristote fait une distinction entre la mémoire et le souvenir. Se souvenir, c’est retrouver une connaissance ou une sensation que l’on avait auparavant. C’est un effort délibéré pour trouver sa propre voie parmi les contenus de la mémoire, en partant à la chasse pour retrouver, parmi ses contenus, celui qu’on essaie d’évoquer. Dans cet effort, Aristote met l’accent sur deux principes qui sont liés entre eux. Ce sont les principes de l’association, bien qu’il n’emploie pas ce mot, et de l’ordre. En partant de « quelque chose de semblable, ou de contraire, ou d’étroitement lié» avec ce que nous cherchons, nous finirons par le trouver. On a dit de ce passage que c’était la première formulation des lois de l’association par ressemblance, différence, contiguïté.

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Mémoire pour les choses, mémoire pour les mots ! Il est sûrement significatif que les termes techniques de la mémoire artificielle viennent à l’esprit de l’orateur quand il veut, en philosophe, démontrer la divinité de l’âme. Cette démonstration est présentée sous les têtes de chapitre renvoyant aux parties de la rhétorique, memoria et inventio. Le remarquable pouvoir qu’a l’âme de se rappeler les choses et les mots est une preuve de sa divinité ; de même son pouvoir d’invention, comprise cette fois non dans le sens de l’invention des arguments ou des choses d’un discours, mais dans le sens général d’invention ou de découverte. Les choses que Cicéron passe en revue en tant qu’inventions représentent une histoire de la civilisation humaine depuis les âges les plus reculés jusqu’aux époques les plus avancées. (La capacité de faire cela peut démontrer par soi-même le pouvoir de la mémoire ; dans la théorie rhétorique, les choses inventées sont emmagasinées dans la salle au trésor de la mémoire.) Ainsi, dans le sens où les emploient les Tusculanes, la memoria et l’inventio, parties de la rhétorique, deviennent des catégories qui permettent de prouver la divinité de l’âme, en accord avec les présupposés platoniciens de la philosophie de l’orateur.

Chapitre III

L’art de la mémoire au Moyen Âge 

On a toujours laissé quelque chose de côté : c’est la Mémoire. Cette mémoire qui n’avait pas seulement une énorme importance pratique pour les hommes du passé, mais qui avait aussi une importance religieuse et morale. Saint Augustin, le grand orateur chrétien, avait fait de la Mémoire une des trois facultés de l’âme, et Tullius — cette âme chrétienne préchrétienne — en avait fait une des trois parties de la Prudence. Et Tullius avait indiqué comment on pouvait rendre les « choses » faciles à se rappeler. Je me hasarde à suggérer l’idée suivante : l’art didactique chrétien doit exposer sa leçon de façon à ce qu’on se la rappelle, il doit montrer de façon frappante les « choses » qui comptent pour une conduite vertueuse ou non ; cet art doit peut-être plus que nous ne le savons aux règles classiques — auxquelles on n’a jamais pensé dans ce contexte — et à ces imagines agentes impressionnantes que nous avons vues quitter en foule le manuel de rhétorique pour se retrouver dans un traité scolastique sur la morale. 

Chapitre IV

La mémoire médiévale et la formation d’un système d’images

 

L’Inferno de Dante considéré comme une espèce de système de mémoire destiné à mémoriser l’Enfer et ses châtiments, à l’aide d’images frappantes distribuées sur une série ordonnée de lieux. Cette idée pourra causer un certain choc, et je dois m’en tenir là. Il faudrait un livre entier pour dégager les implications contenues dans une telle approche du poème de Dante. Ce n’est pas du tout une approche grossière, ou impossible. Si l’on pense que le poème se fonde sur des séries ordonnées de lieux dans l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, et qu’il constitue un ordre cosmique de lieux dans lequel les sphères de l’Enfer sont les sphères du Paradis inversées, il commence à apparaître comme une somme de comparaisons et d’exemples, disposés en ordre et distribués sur le fond de l’univers. Et si on se rend compte que la Prudence, sous ses nombreux et différents symboles, constitue un thème symbolique majeur du poème, les trois parties de celui-ci peuvent être comprises comme memoria — se rappeler les vices et leur châtiment en Enfer —, intelligentia — utiliser le présent pour faire pénitence et acquérir la vertu — et providentia — viser le Paradis. Dans cette interprétation, les principes de la mémoire artificielle tels que les comprenait le Moyen Âge devaient encourager à visualiser intensément de nombreux symboles, dans l’intense effort qu’il fallait faire pour retenir le schéma du salut et la trame complexe des vertus et des vices, de leurs récompenses et de leurs châtiments : objectif d’un homme « prudent », qui utilise la mémoire comme partie de la Prudence.

La Divine Comédie deviendrait ainsi l’exemple par excellence de la transformation d’une somme abstraite en somme de symboles et d’exemples, la Mémoire étant la faculté qui opère cette transformation, le pont entre l’abstraction et l’image. Mais l’autre raison donnée par saint Thomas dans la Summa pour justifier l’utilisation de symboles corporels (à part leur utilisation dans la mémoire) jouerait aussi son rôle ; je veux dire le fait que les Écritures utilisent des métaphores poétiques, et parlent des choses spirituelles en recourant aux symboles des choses corporelles. Si on devait voir dans l’art de la mémoire chez Dante un art mystique, lié à une rhétorique mystique, les images de Tullius deviendraient des métaphores poétiques pour des choses spirituelles. Rappelons que, dans sa rhétorique mystique, Boncompagno affirmait que la métaphore avait été inventée dans le Paradis terrestre.

 

 

 

Chapitre V

Les traités sur la mémoire

 

Dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, un étudiant, en pleine méditation dans son cabinet tout en haut de la cathédrale, regarde le premier livre imprimé qui est venu déranger sa collection de manuscrits. Il ouvre la fenêtre alors et regarde la vaste cathédrale, dont la silhouette se détache contre le ciel étoilé, blottie comme un énorme sphinx au centre de la ville ; et il dit : « Ceci tuera cela. » Le livre imprimé détruira le bâtiment. La parabole de Victor Hugo née de la rencontre du bâtiment, couvert d’images, et de l’arrivée dans sa bibliothèque d’un livre imprimé peut être appliquée à l’effet qu’a eu la diffusion de l’imprimerie sur les cathédrales invisibles de la mémoire du passé. Le livre imprimé va rendre inutiles ces énormes constructions de mémoire, couvertes d’images. Il va en finir avec une habitude d’une antiquité immémoriale, celle de revêtir immédiatement une « chose » d’une image et de la déposer dans les lieux de la mémoire.

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Et pourtant, loin de décliner, l’art de la mémoire était en fait entré dans une phase nouvelle et étrange de sa vie. Car il avait été intégré au courant philosophique le plus important de la Renaissance : le mouvement néo-platonicien inauguré par Marsile Ficin et Pic de la Mirandole, à la fin du XVe siècle. Les néo-platoniciens de la Renaissance n’étaient pas aussi opposés au Moyen Âge que certains humanistes et ils ne se joignaient pas à eux pour dévaloriser l’ancien art de la mémoire. La scolastique médiévale avait absorbé l’art de la mémoire ; le mouvement philosophique le plus important de la Renaissance, le néo-platonisme, fit de même. À travers le néo-platonisme de la Renaissance et l’hermétisme qui en était le cœur, l’art de la mémoire fut transformé une fois de plus ; il devint, cette fois, un art hermétique ou occulte et, sous cette forme, il continua d’occuper une place centrale dans une des plus profondes traditions européennes.

Nous sommes enfin prêts à entreprendre l’étude de la transformation qu’a connue l’art de la mémoire à la Renaissance, et nous prendrons, comme premier exemple de ce changement essentiel, le Théâtre de la Mémoire de Giulio Camillo.

Chapitre VI

La mémoire de la Renaissance :
le Théâtre de la Mémoire de Giulio Camillo

Comme il le fait pour toute magie, Ficin utilise les talismans d’une manière très subjective et imaginative. Qu’il s’agisse d’incantations poétiques et musicales, ou de l’utilisation d’images rendues magiques, ses pratiques magiques visaient en fait à conditionner l’imagination de façon à la rendre réceptive aux influences célestes. Ses images talismaniques, qui prenaient de belles formes Renaissance, devaient être conservées intérieurement, dans l’imagination de celui qui les utilisait. Il décrit la façon dont une image tirée de la mythologie astrale peut être imprimée, intérieurement, sur l’esprit avec une telle force que la personne qui a cette image dans son imagination et qui entre dans le monde des apparences voit celles-ci s’unifier grâce au pouvoir de l’image intérieure, tirée du monde supérieur.

Chapitre VIII

Le Lullisme comme art de la mémoire

 

Tous les Arts de Lulle sont fondés sur les Noms ou les attributs de Dieu, sur des concepts tels que Bonitas, Magnitudo, Aeternitas, Potestas, Sapientia, Voluntas, Virtus, Veritas, Gloria (Bonté, Grandeur, Éternité, Puissance, Sagesse, Volonté, Vertu, Vérité, Gloire). Lulle appelle ces concepts les « Dignités de Dieu ». Ceux que je viens d’indiquer constituent la base des « neuf » formes de l’Art. D’autres formes de l’Art ajoutent à cette liste d’autres Noms ou attributs divins, et elles sont fondées sur un nombre plus grand de ces Noms ou Dignités. Lulle désigne ces concepts par des lettres de l’alphabet. Les neuf concepts que je viens d’indiquer sont désignés par les lettres B, C, D, E, F, G, H, I et K.

Les Noms divins qui sont à la base de l’Art sous toutes ses formes se fondaient sur des concepts religieux communs au christianisme, au judaïsme et à l’islam. 

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L’Art s’applique à tous les niveaux de la création, depuis Dieu en passant par les anges, les étoiles, l’homme, les animaux, les plantes, etc. C’est l’échelle de l’être telle que l’envisageait le Moyen Âge. À chaque niveau, l’Art dégage la Bonitas essentielle, la Magnitudo essentielle, etc. Le sens de la lettre utilisée pour la notation change selon le niveau auquel l’Art est utilisé. Voyons comment cela fonctionne dans le cas de la lettre B pour Bonitas, selon qu’elle descend le long de l’échelle de la création ou qu’elle parcourt les neuf « sujets » dont doit traiter l’Art, dans sa forme « à neuf lettres ». 

 

 

L'enquête infinie - Pacôme Thiellement

 L'enquête infinie - Pacôme Thiellement

Sphinx Hôtel

Le problème de ce monde, c’est qu’on y est entré comme dans une histoire qu’on a attrapée en cours de route, une histoire dont on a raté le début. Et on passe notre vie à ramer comme des dingues pour rattraper ne serait-ce que le synopsis des épisodes précédents. C’est d’autant plus compliqué que, non seulement cette histoire nous est arrivée incomplète et remplie d’incohérences, mais, régulièrement, les événements qui composent l’arc narratif principal, et dans lequel nos vies se retrouvent malgré elles impliquées, changent de sens. Quand ils ne changent pas carrément de structure, de personnages principaux, de géographie, de direction éthique ou de coloration spirituelle. On doit tout reprendre depuis le début de nombreuses fois dans notre vie. Notre vie est un roman qui change sans cesse de genre, de style, de structure, de titre. Notre vie est une enquête sur le sens de la vie.

Le problème de ce monde, c’est qu’on doit encore consolider les décors et recoudre les costumes alors même qu’on est déjà en train d’y vivre. Il ressemble à ces rêves dans lesquels nous nous retrouvons sur une scène de théâtre pour jouer un rôle dont nous n’avons jamais appris les répliques, alors que quelqu’un nous souffle des paroles incohérentes et que le public nous regarde, sidéré. Non seulement nous avons du mal à retaper notre propre histoire, non seulement la plupart des événements qui en orientent le sens glissent comme des pièces de monnaie sous les buffets et derrière les armoires ou se retranchent dans la partie la plus obscure de notre âme, mais on doit aussi composer avec les incertitudes du récit collectif ou les ambiguïtés régulièrement mises à jour de notre propre système référentiel, quand ce ne sont pas les petits secrets de notre récit familial. Et ce drame individuel et collectif se rejoue dans chaque vie, dans chaque espace, dans chaque temps, dans chaque monde. Notre vie est une pièce jouée dans un théâtre en ruines. Nos plus belles répliques sont hurlées alors que l’orage détruit les derniers éléments du décor. Le secret du personnage principal est enfin révélé alors que les derniers spectateurs sont déjà partis depuis longtemps. Les rêves que nous faisons chaque nuit sont mille et une fois plus cohérents que l’histoire collective qu’on nous demande d’accepter comme le socle sur lequel notre histoire personnelle se déroule. Ils sont mille et une fois moins étranges et moins indéchiffrables que celle-ci.

Le problème de ce monde, c’est qu’il a beau n’avoir aucune réponse à nous donner, il continue à nous demander de lui poser des questions. Il est insatiable et décevant. Il nous harcèle et se retire au moment où nous cédons à ses avances. Il nous dégoûte, puis il nous séduit, nous raconte des fadaises et nous abandonne. Il fait mine de nous instruire et nous laisse idiot. Et au centre de chacune de nos vies, au moins une fois par vie, nous nous confrontons au mystère des origines, à l’obscurité du parcours individuel de chacun, à son inscription dans le récit collectif, à notre incertitude sur les fins dernières. De grands systèmes sont construits pour servir de soutien provisoire à la violence de notre confrontation au mystère, mais ils ont la solidité d’un filet qui ne pourra contenir qu’un seul poisson. Ils sont comme un joker qui ne pourra être utilisé qu’une fois par vie. Ces grands systèmes sont religieux, philosophiques, politiques, économiques. Plus ils sont simplistes et tordus, plus ils sont partiels et contournés, et plus longtemps ils réussissent à s’imposer comme le grand récit collectif dans lequel chaque petit récit individuel peut s’inscrire. Mais aucun n’a réussi à prendre à la fois la totalité de l’espace et la totalité du temps. Ils se sont tous retrouvés limités par quelqu’un, quelque part, pour une raison quelconque. Ils n’ont jamais réussi à s’imposer à l’humanité entière. À partir du moment où la limite au système d’explication du monde nous semble plus pertinente que l’explication elle-même, on se fait enquêteur, ou exégète. Dans un monde sans énigme, il n’y aurait pas besoin d’enquête. Un monde explicable n’aurait pas besoin d’exégèse. Malheureusement ou heureusement, ce monde n’existe pas. Heureusement ou malheureusement, ce monde nous semble malgré tout possible alors même que nous savons qu’il n’existera jamais.

Le problème de ce monde, c’est que sa signification est toujours, peu ou prou, de l’ordre du fantasme ou de l’hallucination. Dans un monde dont le sens serait clair et sans ambiguïté, il n’y aurait pas besoin d’enquêter sur quoi que ce soit. Il n’y aurait peut-être même pas besoin de parler. Mais il y a toujours une faille dans la structure du cosmos, une contradiction dans la vision du monde, une erreur dans le système de la machine. Et il y a toujours matière à enquête ou à exégèse, et toujours des hommes pour se sentir temporairement investis de la tâche impossible de mener celle-ci ou celle-là. Lorsqu’on se prête au jeu de l’exégèse, et qu’on ne se considère pas suffisamment satisfait de la conception du monde que l’on a peu ou prou adoptée et qui s’est progressivement transformée en ornières pour ne pas avoir à prendre en compte tout ce qui la met en péril, on se retrouve à nouveau à errer, comme le Mat du Tarot. Le problème de ce monde, c’est qu’on y passe par toutes les cartes de Tarot, encore et encore, sans jamais que le jeu ne s’arrête. Le problème de ce monde, c’est qu’il ne s’arrête jamais. Il ne s’arrête jamais de tourner.

 

Théâtre Antonin Artaud

À mesure qu’il avance dans la rédaction des textes du Théâtre et son double, la grande question d’Artaud est de moins en moins celle du Théâtre et de plus en plus celle du Double. Mais Artaud ne fait pas référence au doppelgänger des légendes germaniques et des contes fantastiques. Il fait référence au Ka de la métaphysique égyptienne, qu’il est quasiment le premier à faire résonner aussi fortement dans son parcours individuel. La réflexion sur le Ka nourrit toute la réflexion de l’essai crucial « Un athlétisme affectif » : « Pour se servir de son affectivité comme le lutteur utilise sa musculature, il faut voir l’être humain comme un Double, comme le Kha [sic] des Embaumés de l’Égypte, comme un spectre perpétuel où rayonnent les forces de l’affectivité. Spectre plastique et jamais achevé dont l’acteur vrai singe les formes, auquel il impose les formes et l’image de sa sensibilité. C’est sur ce double que le théâtre influe, cette effigie spectrale qu’il modèle et comme tous les spectres ce double a le souvenir long. Je peux avec le hiéroglyphe d’un souffle retrouver une idée du théâtre sacré. »

Il ne s’agit pas seulement de théâtre mais de vie. À partir du Théâtre et son double, et de l’absence de Théâtre de la Cruauté qui l’accompagne, Artaud va vivre ce qu’il a annoncé, non pas sur scène, mais à même son propre corps. Le Théâtre de la Cruauté, ce n’est rien d’autre que la vie d’Artaud après Le Théâtre et son double, et pour commencer ce Voyage au pays des Tarahumaras où Artaud cherche la confrontation avec des forces qui lui fassent voir son Ka. « Les Tarahumaras ne craignent pas la mort physique, explique Artaud dans le livre publié en 1945, le corps, disent-ils, est fait pour la disparition. C’est la chute ultérieure de leur Double qu’ils redoutent par-dessus tout. Ne pas prendre conscience de ce qu’il est, c’est risquer de perdre son Double. »

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Rappelons que les composantes de l’être humain selon les Anciens Égyptiens ne se réduisent pas à la tripartition âme-corps-esprit mais sont beaucoup plus nombreuses, parmi lesquels Ren (notre nom secret), Ba (l’identité céleste, représentée comme un oiseau avec un visage d’homme), Ka (le double énergétique qui se sépare du corps lors de la mort et continue le voyage : « le seul guide vraiment fiable à travers le monde des morts », dira de lui William Burroughs, probablement le poète visionnaire le plus sérieux depuis Antonin Artaud) et Shout, l’ombre – qui conditionne notre passé comme le poids des vies précédentes sur l’actuelle. Isolée, séparée du reste des âmes, cette dernière peut vraiment devenir dangereuse après la mort du sujet.

Le Démon des hommes

Dans Les Jeux et les Hommes, un essai publié en 1958, Roger Caillois propose une classification des activités ludiques à partir d’une subdivision en quatre types : agôn, les jeux de compétition ; aléa, les jeux de hasard ; mimicry, les jeux d’imitation ; et ilinx, les jeux de vertige. Peut-être que, à cet exemple, doit-on distinguer quatre types de narration : les récits de combats (l’Iliade, les poursuites de criminels, les récits de superhéros) ; les récits d’errances (l’Odyssée, les films d’Antonioni, les road movies), les récits de métamorphose (les romans d’apprentissage, les origin stories) ; enfin les récits de vertige : la découverte d’une faille dans la réalité, un tunnel qui nous plonge dans le labyrinthe de malheurs. Il y a aussi des amours agonistiques (Shakespeare et Emilia Lanier, les sickamours) ; des amours aléatoires (Swann amoureux d’Odette : une fille qui n’était pas son genre) ; des amours qui vous modifient (Le Surmâle, La Dragonne) ; enfin des amours qui vous font plonger dans l’abîme : Aurélia de Nerval ; Nadja amoureuse de Breton. Ou l’amour dépeint dans le plus obsédant des films d’Alfred Hitchcock : Vertigo, en français Sueurs froides, sorti lui aussi en 1958.

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D’entre les morts est déjà une réécriture de Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach publié en 1892. Dans ce roman court et proche de la nouvelle symboliste ou du poème en prose, un homme, Hugues Viane, voit sa femme mourir et quitte la ville dans laquelle ils vivaient, Paris, pour s’installer dans une ville « morte », Bruges : « Une équation mystérieuse s’établissait. À l’épouse morte devait correspondre une ville morte. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. » Un jour, il y fait la rencontre d’une danseuse lilloise, Jane Scott, qui lui rappelle sa femme. Il en tombe éperdument amoureux, et s’entête à la faire ressembler davantage à son amour défunt. Mais cette tâche est vaine : « À force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s’était amoindrie. Tant qu’elles demeuraient à distance l’une de l’autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop rapprochées, les différences apparurent. » Jane est infidèle et cruelle. Estimant qu’elle profane la tâche de porter la mémoire de sa femme à laquelle il l’a assignée, Hugues l’étrangle, et soudain les deux femmes fusionnent : « Les deux femmes s’étaient identifiées en une seule. Si ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les avait faites de la même pâleur, il ne les distingua plus l’une de l’autre – unique visage de son amour. Le cadavre de Jane, c’était le fantôme de la morte ancienne, visible pour lui seul. »

Portrait de l’artiste en homme

Aussi étrange que cela puisse paraître, Fellini ne voulait pas initialement faire du héros de Huit et demi un réalisateur de cinéma. Il voulait que ce soit n’importe qui et qu’il fasse n’importe quoi. Le projet initial du film, expliquera encore le cinéaste, était de faire le « portrait d’un homme, un jour quelconque de sa vie » avec toutes les formes de narration mises à disposition. « Au seuil de la quarantaine, un homme quelconque interrompt le cours de son existence en faisant une cure thermale. Plongé dans les limbes de boue et de vapeur, il repense à ses problèmes, se confronte aux autres, reçoit les visites simultanées de sa femme et de sa maîtresse, et ne parvient pas à échapper à son travail. » Un moment même, le personnage devait être un professeur qui rédige une notice d’encyclopédie sur Messaline. Mais finalement, les choses étant ce qu’elles sont, Fellini étant qui il est, par une espèce de fatalité ou de facilité (c’est la même chose), Guido est devenu un réalisateur de cinéma.

Les Fraises sauvages d’Ingmar Bergman (1957) est l’inspiration principale du film, même si Fellini fait passer son ton rhapsodique à l’octave. Huit et demi est donc un portrait de Fellini lui-même. C’est le portrait d’un homme entre deux femmes, comme C. G. Jung dans la deuxième partie de sa vie, partagé entre son épouse Emma et son assistante Toni Wolff. Fellini, lui, est divisé entre son épouse Giulietta Masina, qui ne survivra que cinq mois à la mort de son mari, et sa maîtresse Anna Giovannini, qu’il gardera secrète, certes, mais gardera quand même toute sa vie. Anna Giovannini était si méconnue de l’entourage de Fellini que Marcelo Mastroiani ne put réprimer une légère vexation après la mort de son metteur en scène bien-aimé : « Je lui racontai tout de mes ennuis, il riait haut et fort et, en échange, il ne me disait rien. Maintenant que j’y pense, il me demandait parfois de l’accompagner piazza Ungheria, il descendait devant l’église, disait qu’il avait un rendez-vous et attendait que je sois parti pour prendre une direction ou une autre. » C’est comme si Fellini avait mené son ami Marcelo jusqu’à la porte de son labyrinthe, mais ne lui avait jamais permis de la franchir.

 

Rencontre avec un homme vulnérable

« Qu’en est-il de la masculinité ? demande Jung dans le Livre rouge, et il répond : Toi, homme, tu ne dois pas chercher le féminin chez la femme, mais tu dois aller le chercher et le reconnaître en toi, car tu le possèdes depuis le commencement. Mais cela te plaît de jouer la masculinité, parce que tu suis ainsi la voie toute tracée des habitudes anciennes. Toi, femme, tu ne dois pas chercher le masculin chez l’homme, mais tu dois prendre en charge le masculin en toi car tu le possèdes depuis le commencement. Mais cela t’amuse et il est facile de jouer à la petite femme, et pour cette raison l’homme te méprise, car il méprise sa part féminine. Sais-tu combien de féminité manque à l’homme pour son accomplissement ? Sais-tu combien de masculinité manque à la femme pour son accomplissement ? Admettre sa part de féminin conduit à l’accomplissement. La même chose vaut pour la femme qui admet sa part de masculin. »

Nous sommes encore des enfants et nous allons bientôt mourir. Nous croyons agir en adultes en masquant nos faiblesses, en reléguant l’apprentissage de la vie au rang des passe-temps de la bourgeoisie, en ayant peur de notre gentillesse, de nos doutes et de nos convictions, mais les chansons que nous écoutons nous parlent d’une humanité que nous aurions raison d’assumer et que nous devrions nous efforcer d’atteindre. Les chansons que nous écoutons parlent d’hommes qui ont admis leur part de féminin et de femmes qui ont admis leur part de masculin.

Otis regarde les bateaux. Marvin se demande ce qui est en train de se passer. John regarde les roues du manège. Et cet état contemplatif fait d’eux, non nécessairement des morts, mais des sages. Ce sont des hommes qui ne veulent pas se battre, des hommes qui ne cherchent pas à dominer les autres, des hommes qui souffrent de la violence des rapports humains et qui ne veulent plus participer à celle-ci. Ils plaignent la nature, les animaux et les enfants. Ils laissent le manège tourner sans eux et ils regardent la marée monter.

Le monde contemporain s’entend à nous faire croire que de tels hommes n’existent plus, qu’ils appartiennent à un lointain passé oriental, chinois ou indien, mais ils existent toujours. Ils existent au sein de notre monde, et même au cœur de notre culture comme à leurs marges. Ils ont quitté le statut de star et ils sont devenus des guides. Et ils ne sont pas seuls : qu’on pense aux albums d’Al Green, de Stevie Wonder, de Curtis Mayfield ou de Donny Hathaway. Leurs disques sont un ouvrage sacré qui nous apprend à aimer sans prendre, à vivre sans détruire, à comprendre sans annexer. Depuis les Sans Roi, nous n’avons pas connu plus grand poème collectif que celui initié par Sam Cooke et perpétué par Otis Redding. C’est le Livre de la Soul, et nous nous tenons devant lui comme si notre cœur était une de ses pages.

 

 

La guerre a commencé sans nous

 Dollhouse raconte donc l’histoire de Caroline Farrell, une activiste de gauche défendant les causes animales et écologistes qui décide de s’infiltrer dans un labo de la compagnie Rossum pour dénoncer la maltraitance animale et y découvre un projet pire encore : celui des « humains implantés ». Son petit ami Léo meurt pendant leur infiltration. Elle décide d’aller plus loin (elle se présente ensuite comme « terroriste ») et, en se rapprochant de l’étudiante en neurobiologie Bennett Halverson, réussit deux ans plus tard à s’infiltrer dans les locaux de Tucson pour les faire exploser. Là, elle se fait arrêter et on lui propose un deal : contre le fait qu’elle ne soit pas livrée à la police pour terrorisme, elle donne cinq ans de sa vie à la Dollhouse où elle devient une « active ».

 

 

Éternel retour à la case départ

Enfin, dans Synecdoche, New York, un metteur en scène de théâtre « maximaliste », Caden Cotard, « au milieu du chemin de sa vie » comme dirait Dante, est bénéficiaire d’une bourse infinie – une authentique manne – pour un projet de théâtre. Il loue un hangar gigantesque à New York, ayant jadis servi à quelques représentations de Shakespeare, à l’intérieur duquel il décide de reproduire à échelle 1 = 1 la ville de New York et la vie des personnes qui y résident.

Comme John Malkovich entre dans sa propre tête au milieu de Being John Malkovich et comme Charlie Kaufman s’écrit lui-même dans son scénario au milieu d’Adaptation, c’est au milieu de Synecdoche, New York que Sammy Barnathan, un acteur inquiétant qui hantait quelques arrière-plans pendant la première moitié du film, se présente devant Caden Cotard pour jouer le rôle de ce dernier dans sa pièce infinie. Sammy apparaîtra dès lors dans un hangar au sein du hangar, reproduisant New York au sein de sa pièce reproduisant New York à échelle 1 = 1. Le scénariste montre le scénariste en train de montrer le scénariste en train de montrer le scénariste. Le personnage met en scène un personnage qui met en scène un personnage.