lundi 2 mars 2026

L'art de la mémoire - Frances A. Yates

 L'art de la mémoire - Frances  A. Yates

Chapitre premier

Les trois sources latines sur l’art de la mémoire dans l’Antiquité

Aussi, pour exercer cette faculté du cerveau, doit-on, selon le conseil de Simonide, choisir en pensée des lieux distincts, se former des images des choses qu’on veut retenir, puis ranger ces images dans les divers lieux. Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses ; les images rappellent les choses elles-mêmes. Les lieux sont les tablettes de cire sur lesquelles on écrit ; les images sont les lettres qu’on y trace.

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Quand on étudie l’histoire de l’art de la mémoire dans l’Antiquité, on doit toujours se rappeler un fait fondamental, c’est que cet art faisait partie de la rhétorique : c’était une technique qui permettait à l’orateur d’améliorer sa mémoire, qui le rendait capable de prononcer de longs discours de mémoire, avec une précision impeccable. Et c’est comme partie de l’art de la rhétorique que l’art de la mémoire a voyagé à travers la tradition européenne, dans laquelle on n’oubliait jamais — du moins jusqu’à des temps relativement récents — que les Anciens, maîtres infaillibles de toutes les activités humaines, avaient mis au point des règles et des lois pour améliorer la mémoire. 

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La mémoire artificielle est fondée sur des lieux et des images (Constat igitur artificiosa memoria ex locis et imaginibus) : définition de base qui sera toujours reprise par la suite. Un locus est un lieu aisément retenu par la mémoire, comme une maison, un entrecolonnement, un angle, un arc, etc. Les images sont des formes, des signes distinctifs ou des symboles (formae, notae, simulacra) de ce dont nous désirons nous souvenir. Par exemple, si nous voulons nous rappeler le genre d’un cheval, d’un lion ou d’un aigle, nous devons placer leurs images dans des loci définis.

L’art de la mémoire est comme une écriture intérieure

 

Chapitre II

L’art de la mémoire en Grèce :
la mémoire et l’âme

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 Aristote fait une distinction entre la mémoire et le souvenir. Se souvenir, c’est retrouver une connaissance ou une sensation que l’on avait auparavant. C’est un effort délibéré pour trouver sa propre voie parmi les contenus de la mémoire, en partant à la chasse pour retrouver, parmi ses contenus, celui qu’on essaie d’évoquer. Dans cet effort, Aristote met l’accent sur deux principes qui sont liés entre eux. Ce sont les principes de l’association, bien qu’il n’emploie pas ce mot, et de l’ordre. En partant de « quelque chose de semblable, ou de contraire, ou d’étroitement lié» avec ce que nous cherchons, nous finirons par le trouver. On a dit de ce passage que c’était la première formulation des lois de l’association par ressemblance, différence, contiguïté.

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Mémoire pour les choses, mémoire pour les mots ! Il est sûrement significatif que les termes techniques de la mémoire artificielle viennent à l’esprit de l’orateur quand il veut, en philosophe, démontrer la divinité de l’âme. Cette démonstration est présentée sous les têtes de chapitre renvoyant aux parties de la rhétorique, memoria et inventio. Le remarquable pouvoir qu’a l’âme de se rappeler les choses et les mots est une preuve de sa divinité ; de même son pouvoir d’invention, comprise cette fois non dans le sens de l’invention des arguments ou des choses d’un discours, mais dans le sens général d’invention ou de découverte. Les choses que Cicéron passe en revue en tant qu’inventions représentent une histoire de la civilisation humaine depuis les âges les plus reculés jusqu’aux époques les plus avancées. (La capacité de faire cela peut démontrer par soi-même le pouvoir de la mémoire ; dans la théorie rhétorique, les choses inventées sont emmagasinées dans la salle au trésor de la mémoire.) Ainsi, dans le sens où les emploient les Tusculanes, la memoria et l’inventio, parties de la rhétorique, deviennent des catégories qui permettent de prouver la divinité de l’âme, en accord avec les présupposés platoniciens de la philosophie de l’orateur.

Chapitre III

L’art de la mémoire au Moyen Âge 

On a toujours laissé quelque chose de côté : c’est la Mémoire. Cette mémoire qui n’avait pas seulement une énorme importance pratique pour les hommes du passé, mais qui avait aussi une importance religieuse et morale. Saint Augustin, le grand orateur chrétien, avait fait de la Mémoire une des trois facultés de l’âme, et Tullius — cette âme chrétienne préchrétienne — en avait fait une des trois parties de la Prudence. Et Tullius avait indiqué comment on pouvait rendre les « choses » faciles à se rappeler. Je me hasarde à suggérer l’idée suivante : l’art didactique chrétien doit exposer sa leçon de façon à ce qu’on se la rappelle, il doit montrer de façon frappante les « choses » qui comptent pour une conduite vertueuse ou non ; cet art doit peut-être plus que nous ne le savons aux règles classiques — auxquelles on n’a jamais pensé dans ce contexte — et à ces imagines agentes impressionnantes que nous avons vues quitter en foule le manuel de rhétorique pour se retrouver dans un traité scolastique sur la morale. 

Chapitre IV

La mémoire médiévale et la formation d’un système d’images

 

L’Inferno de Dante considéré comme une espèce de système de mémoire destiné à mémoriser l’Enfer et ses châtiments, à l’aide d’images frappantes distribuées sur une série ordonnée de lieux. Cette idée pourra causer un certain choc, et je dois m’en tenir là. Il faudrait un livre entier pour dégager les implications contenues dans une telle approche du poème de Dante. Ce n’est pas du tout une approche grossière, ou impossible. Si l’on pense que le poème se fonde sur des séries ordonnées de lieux dans l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, et qu’il constitue un ordre cosmique de lieux dans lequel les sphères de l’Enfer sont les sphères du Paradis inversées, il commence à apparaître comme une somme de comparaisons et d’exemples, disposés en ordre et distribués sur le fond de l’univers. Et si on se rend compte que la Prudence, sous ses nombreux et différents symboles, constitue un thème symbolique majeur du poème, les trois parties de celui-ci peuvent être comprises comme memoria — se rappeler les vices et leur châtiment en Enfer —, intelligentia — utiliser le présent pour faire pénitence et acquérir la vertu — et providentia — viser le Paradis. Dans cette interprétation, les principes de la mémoire artificielle tels que les comprenait le Moyen Âge devaient encourager à visualiser intensément de nombreux symboles, dans l’intense effort qu’il fallait faire pour retenir le schéma du salut et la trame complexe des vertus et des vices, de leurs récompenses et de leurs châtiments : objectif d’un homme « prudent », qui utilise la mémoire comme partie de la Prudence.

La Divine Comédie deviendrait ainsi l’exemple par excellence de la transformation d’une somme abstraite en somme de symboles et d’exemples, la Mémoire étant la faculté qui opère cette transformation, le pont entre l’abstraction et l’image. Mais l’autre raison donnée par saint Thomas dans la Summa pour justifier l’utilisation de symboles corporels (à part leur utilisation dans la mémoire) jouerait aussi son rôle ; je veux dire le fait que les Écritures utilisent des métaphores poétiques, et parlent des choses spirituelles en recourant aux symboles des choses corporelles. Si on devait voir dans l’art de la mémoire chez Dante un art mystique, lié à une rhétorique mystique, les images de Tullius deviendraient des métaphores poétiques pour des choses spirituelles. Rappelons que, dans sa rhétorique mystique, Boncompagno affirmait que la métaphore avait été inventée dans le Paradis terrestre.

 

 

 

Chapitre V

Les traités sur la mémoire

 

Dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, un étudiant, en pleine méditation dans son cabinet tout en haut de la cathédrale, regarde le premier livre imprimé qui est venu déranger sa collection de manuscrits. Il ouvre la fenêtre alors et regarde la vaste cathédrale, dont la silhouette se détache contre le ciel étoilé, blottie comme un énorme sphinx au centre de la ville ; et il dit : « Ceci tuera cela. » Le livre imprimé détruira le bâtiment. La parabole de Victor Hugo née de la rencontre du bâtiment, couvert d’images, et de l’arrivée dans sa bibliothèque d’un livre imprimé peut être appliquée à l’effet qu’a eu la diffusion de l’imprimerie sur les cathédrales invisibles de la mémoire du passé. Le livre imprimé va rendre inutiles ces énormes constructions de mémoire, couvertes d’images. Il va en finir avec une habitude d’une antiquité immémoriale, celle de revêtir immédiatement une « chose » d’une image et de la déposer dans les lieux de la mémoire.

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Et pourtant, loin de décliner, l’art de la mémoire était en fait entré dans une phase nouvelle et étrange de sa vie. Car il avait été intégré au courant philosophique le plus important de la Renaissance : le mouvement néo-platonicien inauguré par Marsile Ficin et Pic de la Mirandole, à la fin du XVe siècle. Les néo-platoniciens de la Renaissance n’étaient pas aussi opposés au Moyen Âge que certains humanistes et ils ne se joignaient pas à eux pour dévaloriser l’ancien art de la mémoire. La scolastique médiévale avait absorbé l’art de la mémoire ; le mouvement philosophique le plus important de la Renaissance, le néo-platonisme, fit de même. À travers le néo-platonisme de la Renaissance et l’hermétisme qui en était le cœur, l’art de la mémoire fut transformé une fois de plus ; il devint, cette fois, un art hermétique ou occulte et, sous cette forme, il continua d’occuper une place centrale dans une des plus profondes traditions européennes.

Nous sommes enfin prêts à entreprendre l’étude de la transformation qu’a connue l’art de la mémoire à la Renaissance, et nous prendrons, comme premier exemple de ce changement essentiel, le Théâtre de la Mémoire de Giulio Camillo.

Chapitre VI

La mémoire de la Renaissance :
le Théâtre de la Mémoire de Giulio Camillo

Comme il le fait pour toute magie, Ficin utilise les talismans d’une manière très subjective et imaginative. Qu’il s’agisse d’incantations poétiques et musicales, ou de l’utilisation d’images rendues magiques, ses pratiques magiques visaient en fait à conditionner l’imagination de façon à la rendre réceptive aux influences célestes. Ses images talismaniques, qui prenaient de belles formes Renaissance, devaient être conservées intérieurement, dans l’imagination de celui qui les utilisait. Il décrit la façon dont une image tirée de la mythologie astrale peut être imprimée, intérieurement, sur l’esprit avec une telle force que la personne qui a cette image dans son imagination et qui entre dans le monde des apparences voit celles-ci s’unifier grâce au pouvoir de l’image intérieure, tirée du monde supérieur.

Chapitre VIII

Le Lullisme comme art de la mémoire

 

Tous les Arts de Lulle sont fondés sur les Noms ou les attributs de Dieu, sur des concepts tels que Bonitas, Magnitudo, Aeternitas, Potestas, Sapientia, Voluntas, Virtus, Veritas, Gloria (Bonté, Grandeur, Éternité, Puissance, Sagesse, Volonté, Vertu, Vérité, Gloire). Lulle appelle ces concepts les « Dignités de Dieu ». Ceux que je viens d’indiquer constituent la base des « neuf » formes de l’Art. D’autres formes de l’Art ajoutent à cette liste d’autres Noms ou attributs divins, et elles sont fondées sur un nombre plus grand de ces Noms ou Dignités. Lulle désigne ces concepts par des lettres de l’alphabet. Les neuf concepts que je viens d’indiquer sont désignés par les lettres B, C, D, E, F, G, H, I et K.

Les Noms divins qui sont à la base de l’Art sous toutes ses formes se fondaient sur des concepts religieux communs au christianisme, au judaïsme et à l’islam. 

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L’Art s’applique à tous les niveaux de la création, depuis Dieu en passant par les anges, les étoiles, l’homme, les animaux, les plantes, etc. C’est l’échelle de l’être telle que l’envisageait le Moyen Âge. À chaque niveau, l’Art dégage la Bonitas essentielle, la Magnitudo essentielle, etc. Le sens de la lettre utilisée pour la notation change selon le niveau auquel l’Art est utilisé. Voyons comment cela fonctionne dans le cas de la lettre B pour Bonitas, selon qu’elle descend le long de l’échelle de la création ou qu’elle parcourt les neuf « sujets » dont doit traiter l’Art, dans sa forme « à neuf lettres ». 

 

 

L'enquête infinie - Pacôme Thiellement

 L'enquête infinie - Pacôme Thiellement

Sphinx Hôtel

Le problème de ce monde, c’est qu’on y est entré comme dans une histoire qu’on a attrapée en cours de route, une histoire dont on a raté le début. Et on passe notre vie à ramer comme des dingues pour rattraper ne serait-ce que le synopsis des épisodes précédents. C’est d’autant plus compliqué que, non seulement cette histoire nous est arrivée incomplète et remplie d’incohérences, mais, régulièrement, les événements qui composent l’arc narratif principal, et dans lequel nos vies se retrouvent malgré elles impliquées, changent de sens. Quand ils ne changent pas carrément de structure, de personnages principaux, de géographie, de direction éthique ou de coloration spirituelle. On doit tout reprendre depuis le début de nombreuses fois dans notre vie. Notre vie est un roman qui change sans cesse de genre, de style, de structure, de titre. Notre vie est une enquête sur le sens de la vie.

Le problème de ce monde, c’est qu’on doit encore consolider les décors et recoudre les costumes alors même qu’on est déjà en train d’y vivre. Il ressemble à ces rêves dans lesquels nous nous retrouvons sur une scène de théâtre pour jouer un rôle dont nous n’avons jamais appris les répliques, alors que quelqu’un nous souffle des paroles incohérentes et que le public nous regarde, sidéré. Non seulement nous avons du mal à retaper notre propre histoire, non seulement la plupart des événements qui en orientent le sens glissent comme des pièces de monnaie sous les buffets et derrière les armoires ou se retranchent dans la partie la plus obscure de notre âme, mais on doit aussi composer avec les incertitudes du récit collectif ou les ambiguïtés régulièrement mises à jour de notre propre système référentiel, quand ce ne sont pas les petits secrets de notre récit familial. Et ce drame individuel et collectif se rejoue dans chaque vie, dans chaque espace, dans chaque temps, dans chaque monde. Notre vie est une pièce jouée dans un théâtre en ruines. Nos plus belles répliques sont hurlées alors que l’orage détruit les derniers éléments du décor. Le secret du personnage principal est enfin révélé alors que les derniers spectateurs sont déjà partis depuis longtemps. Les rêves que nous faisons chaque nuit sont mille et une fois plus cohérents que l’histoire collective qu’on nous demande d’accepter comme le socle sur lequel notre histoire personnelle se déroule. Ils sont mille et une fois moins étranges et moins indéchiffrables que celle-ci.

Le problème de ce monde, c’est qu’il a beau n’avoir aucune réponse à nous donner, il continue à nous demander de lui poser des questions. Il est insatiable et décevant. Il nous harcèle et se retire au moment où nous cédons à ses avances. Il nous dégoûte, puis il nous séduit, nous raconte des fadaises et nous abandonne. Il fait mine de nous instruire et nous laisse idiot. Et au centre de chacune de nos vies, au moins une fois par vie, nous nous confrontons au mystère des origines, à l’obscurité du parcours individuel de chacun, à son inscription dans le récit collectif, à notre incertitude sur les fins dernières. De grands systèmes sont construits pour servir de soutien provisoire à la violence de notre confrontation au mystère, mais ils ont la solidité d’un filet qui ne pourra contenir qu’un seul poisson. Ils sont comme un joker qui ne pourra être utilisé qu’une fois par vie. Ces grands systèmes sont religieux, philosophiques, politiques, économiques. Plus ils sont simplistes et tordus, plus ils sont partiels et contournés, et plus longtemps ils réussissent à s’imposer comme le grand récit collectif dans lequel chaque petit récit individuel peut s’inscrire. Mais aucun n’a réussi à prendre à la fois la totalité de l’espace et la totalité du temps. Ils se sont tous retrouvés limités par quelqu’un, quelque part, pour une raison quelconque. Ils n’ont jamais réussi à s’imposer à l’humanité entière. À partir du moment où la limite au système d’explication du monde nous semble plus pertinente que l’explication elle-même, on se fait enquêteur, ou exégète. Dans un monde sans énigme, il n’y aurait pas besoin d’enquête. Un monde explicable n’aurait pas besoin d’exégèse. Malheureusement ou heureusement, ce monde n’existe pas. Heureusement ou malheureusement, ce monde nous semble malgré tout possible alors même que nous savons qu’il n’existera jamais.

Le problème de ce monde, c’est que sa signification est toujours, peu ou prou, de l’ordre du fantasme ou de l’hallucination. Dans un monde dont le sens serait clair et sans ambiguïté, il n’y aurait pas besoin d’enquêter sur quoi que ce soit. Il n’y aurait peut-être même pas besoin de parler. Mais il y a toujours une faille dans la structure du cosmos, une contradiction dans la vision du monde, une erreur dans le système de la machine. Et il y a toujours matière à enquête ou à exégèse, et toujours des hommes pour se sentir temporairement investis de la tâche impossible de mener celle-ci ou celle-là. Lorsqu’on se prête au jeu de l’exégèse, et qu’on ne se considère pas suffisamment satisfait de la conception du monde que l’on a peu ou prou adoptée et qui s’est progressivement transformée en ornières pour ne pas avoir à prendre en compte tout ce qui la met en péril, on se retrouve à nouveau à errer, comme le Mat du Tarot. Le problème de ce monde, c’est qu’on y passe par toutes les cartes de Tarot, encore et encore, sans jamais que le jeu ne s’arrête. Le problème de ce monde, c’est qu’il ne s’arrête jamais. Il ne s’arrête jamais de tourner.

 

Théâtre Antonin Artaud

À mesure qu’il avance dans la rédaction des textes du Théâtre et son double, la grande question d’Artaud est de moins en moins celle du Théâtre et de plus en plus celle du Double. Mais Artaud ne fait pas référence au doppelgänger des légendes germaniques et des contes fantastiques. Il fait référence au Ka de la métaphysique égyptienne, qu’il est quasiment le premier à faire résonner aussi fortement dans son parcours individuel. La réflexion sur le Ka nourrit toute la réflexion de l’essai crucial « Un athlétisme affectif » : « Pour se servir de son affectivité comme le lutteur utilise sa musculature, il faut voir l’être humain comme un Double, comme le Kha [sic] des Embaumés de l’Égypte, comme un spectre perpétuel où rayonnent les forces de l’affectivité. Spectre plastique et jamais achevé dont l’acteur vrai singe les formes, auquel il impose les formes et l’image de sa sensibilité. C’est sur ce double que le théâtre influe, cette effigie spectrale qu’il modèle et comme tous les spectres ce double a le souvenir long. Je peux avec le hiéroglyphe d’un souffle retrouver une idée du théâtre sacré. »

Il ne s’agit pas seulement de théâtre mais de vie. À partir du Théâtre et son double, et de l’absence de Théâtre de la Cruauté qui l’accompagne, Artaud va vivre ce qu’il a annoncé, non pas sur scène, mais à même son propre corps. Le Théâtre de la Cruauté, ce n’est rien d’autre que la vie d’Artaud après Le Théâtre et son double, et pour commencer ce Voyage au pays des Tarahumaras où Artaud cherche la confrontation avec des forces qui lui fassent voir son Ka. « Les Tarahumaras ne craignent pas la mort physique, explique Artaud dans le livre publié en 1945, le corps, disent-ils, est fait pour la disparition. C’est la chute ultérieure de leur Double qu’ils redoutent par-dessus tout. Ne pas prendre conscience de ce qu’il est, c’est risquer de perdre son Double. »

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Rappelons que les composantes de l’être humain selon les Anciens Égyptiens ne se réduisent pas à la tripartition âme-corps-esprit mais sont beaucoup plus nombreuses, parmi lesquels Ren (notre nom secret), Ba (l’identité céleste, représentée comme un oiseau avec un visage d’homme), Ka (le double énergétique qui se sépare du corps lors de la mort et continue le voyage : « le seul guide vraiment fiable à travers le monde des morts », dira de lui William Burroughs, probablement le poète visionnaire le plus sérieux depuis Antonin Artaud) et Shout, l’ombre – qui conditionne notre passé comme le poids des vies précédentes sur l’actuelle. Isolée, séparée du reste des âmes, cette dernière peut vraiment devenir dangereuse après la mort du sujet.

Le Démon des hommes

Dans Les Jeux et les Hommes, un essai publié en 1958, Roger Caillois propose une classification des activités ludiques à partir d’une subdivision en quatre types : agôn, les jeux de compétition ; aléa, les jeux de hasard ; mimicry, les jeux d’imitation ; et ilinx, les jeux de vertige. Peut-être que, à cet exemple, doit-on distinguer quatre types de narration : les récits de combats (l’Iliade, les poursuites de criminels, les récits de superhéros) ; les récits d’errances (l’Odyssée, les films d’Antonioni, les road movies), les récits de métamorphose (les romans d’apprentissage, les origin stories) ; enfin les récits de vertige : la découverte d’une faille dans la réalité, un tunnel qui nous plonge dans le labyrinthe de malheurs. Il y a aussi des amours agonistiques (Shakespeare et Emilia Lanier, les sickamours) ; des amours aléatoires (Swann amoureux d’Odette : une fille qui n’était pas son genre) ; des amours qui vous modifient (Le Surmâle, La Dragonne) ; enfin des amours qui vous font plonger dans l’abîme : Aurélia de Nerval ; Nadja amoureuse de Breton. Ou l’amour dépeint dans le plus obsédant des films d’Alfred Hitchcock : Vertigo, en français Sueurs froides, sorti lui aussi en 1958.

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D’entre les morts est déjà une réécriture de Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach publié en 1892. Dans ce roman court et proche de la nouvelle symboliste ou du poème en prose, un homme, Hugues Viane, voit sa femme mourir et quitte la ville dans laquelle ils vivaient, Paris, pour s’installer dans une ville « morte », Bruges : « Une équation mystérieuse s’établissait. À l’épouse morte devait correspondre une ville morte. Bruges était sa morte. Et sa morte était Bruges. Tout s’unifiait en une destinée pareille. » Un jour, il y fait la rencontre d’une danseuse lilloise, Jane Scott, qui lui rappelle sa femme. Il en tombe éperdument amoureux, et s’entête à la faire ressembler davantage à son amour défunt. Mais cette tâche est vaine : « À force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s’était amoindrie. Tant qu’elles demeuraient à distance l’une de l’autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop rapprochées, les différences apparurent. » Jane est infidèle et cruelle. Estimant qu’elle profane la tâche de porter la mémoire de sa femme à laquelle il l’a assignée, Hugues l’étrangle, et soudain les deux femmes fusionnent : « Les deux femmes s’étaient identifiées en une seule. Si ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les avait faites de la même pâleur, il ne les distingua plus l’une de l’autre – unique visage de son amour. Le cadavre de Jane, c’était le fantôme de la morte ancienne, visible pour lui seul. »

Portrait de l’artiste en homme

Aussi étrange que cela puisse paraître, Fellini ne voulait pas initialement faire du héros de Huit et demi un réalisateur de cinéma. Il voulait que ce soit n’importe qui et qu’il fasse n’importe quoi. Le projet initial du film, expliquera encore le cinéaste, était de faire le « portrait d’un homme, un jour quelconque de sa vie » avec toutes les formes de narration mises à disposition. « Au seuil de la quarantaine, un homme quelconque interrompt le cours de son existence en faisant une cure thermale. Plongé dans les limbes de boue et de vapeur, il repense à ses problèmes, se confronte aux autres, reçoit les visites simultanées de sa femme et de sa maîtresse, et ne parvient pas à échapper à son travail. » Un moment même, le personnage devait être un professeur qui rédige une notice d’encyclopédie sur Messaline. Mais finalement, les choses étant ce qu’elles sont, Fellini étant qui il est, par une espèce de fatalité ou de facilité (c’est la même chose), Guido est devenu un réalisateur de cinéma.

Les Fraises sauvages d’Ingmar Bergman (1957) est l’inspiration principale du film, même si Fellini fait passer son ton rhapsodique à l’octave. Huit et demi est donc un portrait de Fellini lui-même. C’est le portrait d’un homme entre deux femmes, comme C. G. Jung dans la deuxième partie de sa vie, partagé entre son épouse Emma et son assistante Toni Wolff. Fellini, lui, est divisé entre son épouse Giulietta Masina, qui ne survivra que cinq mois à la mort de son mari, et sa maîtresse Anna Giovannini, qu’il gardera secrète, certes, mais gardera quand même toute sa vie. Anna Giovannini était si méconnue de l’entourage de Fellini que Marcelo Mastroiani ne put réprimer une légère vexation après la mort de son metteur en scène bien-aimé : « Je lui racontai tout de mes ennuis, il riait haut et fort et, en échange, il ne me disait rien. Maintenant que j’y pense, il me demandait parfois de l’accompagner piazza Ungheria, il descendait devant l’église, disait qu’il avait un rendez-vous et attendait que je sois parti pour prendre une direction ou une autre. » C’est comme si Fellini avait mené son ami Marcelo jusqu’à la porte de son labyrinthe, mais ne lui avait jamais permis de la franchir.

 

Rencontre avec un homme vulnérable

« Qu’en est-il de la masculinité ? demande Jung dans le Livre rouge, et il répond : Toi, homme, tu ne dois pas chercher le féminin chez la femme, mais tu dois aller le chercher et le reconnaître en toi, car tu le possèdes depuis le commencement. Mais cela te plaît de jouer la masculinité, parce que tu suis ainsi la voie toute tracée des habitudes anciennes. Toi, femme, tu ne dois pas chercher le masculin chez l’homme, mais tu dois prendre en charge le masculin en toi car tu le possèdes depuis le commencement. Mais cela t’amuse et il est facile de jouer à la petite femme, et pour cette raison l’homme te méprise, car il méprise sa part féminine. Sais-tu combien de féminité manque à l’homme pour son accomplissement ? Sais-tu combien de masculinité manque à la femme pour son accomplissement ? Admettre sa part de féminin conduit à l’accomplissement. La même chose vaut pour la femme qui admet sa part de masculin. »

Nous sommes encore des enfants et nous allons bientôt mourir. Nous croyons agir en adultes en masquant nos faiblesses, en reléguant l’apprentissage de la vie au rang des passe-temps de la bourgeoisie, en ayant peur de notre gentillesse, de nos doutes et de nos convictions, mais les chansons que nous écoutons nous parlent d’une humanité que nous aurions raison d’assumer et que nous devrions nous efforcer d’atteindre. Les chansons que nous écoutons parlent d’hommes qui ont admis leur part de féminin et de femmes qui ont admis leur part de masculin.

Otis regarde les bateaux. Marvin se demande ce qui est en train de se passer. John regarde les roues du manège. Et cet état contemplatif fait d’eux, non nécessairement des morts, mais des sages. Ce sont des hommes qui ne veulent pas se battre, des hommes qui ne cherchent pas à dominer les autres, des hommes qui souffrent de la violence des rapports humains et qui ne veulent plus participer à celle-ci. Ils plaignent la nature, les animaux et les enfants. Ils laissent le manège tourner sans eux et ils regardent la marée monter.

Le monde contemporain s’entend à nous faire croire que de tels hommes n’existent plus, qu’ils appartiennent à un lointain passé oriental, chinois ou indien, mais ils existent toujours. Ils existent au sein de notre monde, et même au cœur de notre culture comme à leurs marges. Ils ont quitté le statut de star et ils sont devenus des guides. Et ils ne sont pas seuls : qu’on pense aux albums d’Al Green, de Stevie Wonder, de Curtis Mayfield ou de Donny Hathaway. Leurs disques sont un ouvrage sacré qui nous apprend à aimer sans prendre, à vivre sans détruire, à comprendre sans annexer. Depuis les Sans Roi, nous n’avons pas connu plus grand poème collectif que celui initié par Sam Cooke et perpétué par Otis Redding. C’est le Livre de la Soul, et nous nous tenons devant lui comme si notre cœur était une de ses pages.

 

 

La guerre a commencé sans nous

 Dollhouse raconte donc l’histoire de Caroline Farrell, une activiste de gauche défendant les causes animales et écologistes qui décide de s’infiltrer dans un labo de la compagnie Rossum pour dénoncer la maltraitance animale et y découvre un projet pire encore : celui des « humains implantés ». Son petit ami Léo meurt pendant leur infiltration. Elle décide d’aller plus loin (elle se présente ensuite comme « terroriste ») et, en se rapprochant de l’étudiante en neurobiologie Bennett Halverson, réussit deux ans plus tard à s’infiltrer dans les locaux de Tucson pour les faire exploser. Là, elle se fait arrêter et on lui propose un deal : contre le fait qu’elle ne soit pas livrée à la police pour terrorisme, elle donne cinq ans de sa vie à la Dollhouse où elle devient une « active ».

 

 

Éternel retour à la case départ

Enfin, dans Synecdoche, New York, un metteur en scène de théâtre « maximaliste », Caden Cotard, « au milieu du chemin de sa vie » comme dirait Dante, est bénéficiaire d’une bourse infinie – une authentique manne – pour un projet de théâtre. Il loue un hangar gigantesque à New York, ayant jadis servi à quelques représentations de Shakespeare, à l’intérieur duquel il décide de reproduire à échelle 1 = 1 la ville de New York et la vie des personnes qui y résident.

Comme John Malkovich entre dans sa propre tête au milieu de Being John Malkovich et comme Charlie Kaufman s’écrit lui-même dans son scénario au milieu d’Adaptation, c’est au milieu de Synecdoche, New York que Sammy Barnathan, un acteur inquiétant qui hantait quelques arrière-plans pendant la première moitié du film, se présente devant Caden Cotard pour jouer le rôle de ce dernier dans sa pièce infinie. Sammy apparaîtra dès lors dans un hangar au sein du hangar, reproduisant New York au sein de sa pièce reproduisant New York à échelle 1 = 1. Le scénariste montre le scénariste en train de montrer le scénariste en train de montrer le scénariste. Le personnage met en scène un personnage qui met en scène un personnage.

 

 

L'automne du Moyen-Âge - Huizinga

 L'automne du Moyen-Âge - Huizinga

Chapitre premier
L’âpre saveur de la vie 

 On interdit à Paris la prédication du Franciscain Antoine Fradin, à cause de ses invectives contre le mauvais gouvernement. Mais ces invectives le rendaient cher aux petites gens. Ils le gardèrent jour et nuit dans le couvent des Cordeliers ; les femmes montaient la garde avec leurs munitions de cendre et de pierres. On se rit de la proclamation qui interdit cette garde : le roi n'en sait rien. Quand, enfin, Fradin, banni, dut quitter la ville, le peuple lui fit escorte, « criant et soupirant moulé fort son département ».

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Le magistrat de la ville espagnole d'Orihuela déclare dans une lettre adressée à l'évêque de Murcie que, dans sa ville, Ferrier a réalisé la réconciliation de 123 différends, dont 67 pour cause de meurtre. Quand Vincent Ferrier prêchait, une barrière de bois le protégeait, lui et sa suite, contre la pression de la foule qui voulait lui baiser les mains ou les vêtements. Il était rare qu'il n'émût pas ses auditeurs jusqu'aux larmes ; et parlait-il du jugement dernier, des peines de l'enfer ou des souffrances du Christ, il éclatait en sanglots avec son auditoire, et devait attendre, pour reprendre la parole, que les pleurs fussent calmés. Des malfaiteurs se jetaient à terre devant la foule et, tout en larmes, confessaient leurs péchés. 

 Chapitre II
L'aspiration vers une vie plus belle

 Toute époque aspire à un monde plus beau. Plus le présent est sombre et confus, plus ce désir est profond. Au déclin du moyen-âge, la vie s'emplit d'une sombre mélancolie. Cette note de courageuse joie de vivre, de confiance en ses propres forces, qui résonne à travers l'histoire de la Renaissance, à peine l'entend-on dans le monde franco-bourguignon du XVe siècle. L'époque a-t-elle donc été plus malheureuse que les autres ? - On serait parfois enclin à le croire. Si l'on interroge la tradition : historiens, poètes, sermons, traités religieux, et les sources officielles elles-mêmes, on n'y trouve guère que haine, querelles, méfaits, cupidité, brutalité et misère, et l'on se demande si cette époque n'a connu d'autres joies que celles de l'orgueil, de la cruauté et de l'intempérance, s'il n'y a eu nulle part de paisible joie de vivre. Chaque époque, il est vrai, laisse plus de traces de ses souffrances que de son bonheur : ce sont les infortunes qui font l'histoire. Une conviction irraisonnée nous dit que la somme de joie et de paix accordée aux hommes ne varie guère d'une époque à une autre. Et d'ailleurs, la joie du moyen-âge jette encore une lueur ; elle survit dans la chanson populaire, la musique, les paisibles perspectives des paysages et les graves figures des portraits.

Mais, au XVe siècle, ce n'était ni de mode ni de bon ton, pourrait-on dire, de louer ouvertement la vie. Il convenait de n'en mentionner que les souffrances et le désespoir. Le monde s'acheminait vers sa fin, et toute chose terrestre vers la corruption. L'optimisme qui ira croissant, de la Renaissance au XVIIIe siècle, était encore étranger à l'esprit français. Quels sont les hommes qui, les premiers, parlèrent de leur temps avec espoir et satisfaction ? Ni les poètes, ni les penseurs religieux, ni les hommes d’État, mais les érudits et les humanistes. C'est la gloire d'avoir retrouvé la sagesse antique qui arracha d'abord aux hommes des cris de joie à propos de leur temps : c'est un triomphe intellectuel.

Chapitre V
Le rêve d'héroïsme et d'amour

Partout où l'idéal chevaleresque est le plus instamment poursuivi, l'élément ascétique qu'il contient gagne en importance. Au temps des croisades, cet idéal, s'unissant aux aspirations monacales, a produit les ordres militaires et religieux, comme celui des Templiers. Le chevalier errant doit être pauvre et exempt de liens terrestres. Cet idéal du noble guerrier dépourvu de tout bien, dit William James, régit encore, « sentimentalement, sinon réellement, la conception militaire et aristocratique de la vie. Nous glorifions dans le soldat l'homme complètement libre de toute entrave. Ne possédant que sa vie seule, et prêt à tout moment à la risquer, si la cause l'exige, il est le représentant de l'intégrale liberté orientée vers des directions idéales » 

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La pensée médiévale ramenait la notion de la beauté aux idées de perfection, de proportion et de splendeur. « Car trois conditions sont nécessaires à la beauté, dit saint Thomas d'Aquin. D'abord assurément l'intégrité ou la perfection, car les choses incomplètes sont laides. Puis la juste proportion ou harmonie. Et enfin la clarté, parce que les choses qui ont une couleur brillante sont dites belles » . Denis le Chartreux cherche à appliquer ces normes, mais échoue misérablement : l'esthétique appliquée est chose dangereuse. Avec une conception si intellectualiste de la beauté, rien d'étonnant que l'esprit ne puisse s'en tenir à à la beauté terrestre. Dès qu'il veut décrire le beau, Denis le Chartreux passe à la beauté des anges, à celle de l'empyrée ou à celle des concepts abstraits : la beauté de la vie c'est la route de la vie qui suit les commandements de la loi divine et qui est dépourvue de la laideur du péché. Il ne parle pas de la beauté de l'art, même pas de la musique. 

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Voilà pourquoi, par une transition très curieuse, le bleu, à l'origine couleur de l'amour fidèle, employé d'une manière hypocrite, vint à signifier l'infidélité, puis, de l'infidèle, passa à la dupe. En Hollande, la huque bleue désignait la femme adultère ; en France, la « cote bleue » trahit le cocu


Que cils qui m'a de cote bleue armé
Et fait monstrer au doy, soit occis .


Enfin, le bleu devint la couleur des sots en général.
La défaveur dont le jaune et le brun étaient l'objet provenait et du sentiment esthétique de l'époque et de la signification symbolique négative de ces deux couleurs. En d'autres termes, on n'aimait pas le brun et le jaune parce qu'on les trouvait laids et on leur accordait une signification défavorable, parce qu'on ne les aimait pas. La mal mariée se plaint et dit :


Sur toute couleur j'ayme la tennée,
Pour ce que je J'ayme m'en suys habillée
Et toutes les aultres ay mis en obly.
Hellas ! mes amours ne sont icy.
Et une autre chanson :
Gris et tannée puis bien porter
Car ennuyé suis d'espérance.


Le gris, contrairement au brun, est très recherché pour les vêtements de fête ; c'étaient cependant deux couleurs de tristesse, mais, sans doute, le gris avait-il une nuance plus élégiaque que le brun.
Le jaune signifiait l'hostilité. Henri de Wurtemberg passe devant Philippe de Bourgogne avec toute sa suite habillée de jaune, « et fut le duc adverty que c'estoit contre luy » .

dimanche 1 mars 2026

Der Philister vor, in und nach der Geschichte - Clemens Brentano

 Der Philister vor, in und nach der Geschichte

Le Philistin avant, dans et après l’Histoire. Traité humoristique – Clemens Brentano

 

 

 

Le Philistin
avant, dans et après l’Histoire
Traité humoristique


Il ne peut pas m’étonner que les hommes aiment tant les chiens.
Car un scélérat notoire est, comme l’homme, ainsi le chien !
Goethe, l’Épigramme 73


Références bibliques :

  • Isaïe 15, 29 ; 11, 14
  • Ézéchiel 25, 15 et 16
  • Sophonie 2, 5
  • Zacharie 9, 5
  • Psaume 108, 10
  • Siracide 50, 27 et 28

 

Table généalogique des Philistins
(D’après la nomenclature du mystique Bromley)


Roah (Commencement et Fin) eut trois fils, chacun préfigurant trois natures différentes.

  • En Schem est exprimé tout le mystère et l’action du Saint-Esprit ; de lui proviennent la Promesse et le Christianisme.
  • En Saphet est exprimé l’homme naturel dans sa sagesse naturelle ; de lui descendent les païens, les Grecs et les Romains, les classiques mondains, etc.
  • Mais en Cham est exprimé :

Feu du plaisir terrestre,
Préhension brutale de la chair.

Fils de Cham :

  • Eusch, particularité obstinée.
  • Mizraïm, cruauté repoussante.
  • Put, exaltation orgueilleuse de la stupidité charnelle.
  • Canaan, l’esclave dont le corps est son trône – le corps du péché.
  • Cusch, dont le nom commande encore aujourd’hui aux chiens, engendra :
    • Seba, ivresse.
    • Habilah, souci mondain.
    • Sabtah, labyrinthe éternel.
    • Rahama, colère visible.
    • Gabtecha, auto-torture consumante.
    • Nahama, engendra Scheba, chute.
    • Dedan, amour charnel corrompu.
    • Nimrod, chasseur d’âmes.

Le pays de Canaan comprenait les villes :

  • Sidon (navire en lambeaux),
  • Gézar (combat),
  • Gaza (colère),
  • Sodom (mal secret),
  • Gomorrhe (apostasie),
  • Adma (crime de sang),
  • Zeboïm (lac de l’orgueil),
  • Lascha (lieu de l’illusion, de l’onction fausse, lieu du badigeon au plâtre lâche – Ézéchiel 22, 28, donc lieu d’origine de tous les peintres en bâtiment).

Canaan engendra :

  • Tzidon, tromperie.
  • Heth, peur et incrédulité.
  • Sébusiens, observateurs.
  • Amorites, bavards amers.
  • Gergesites, collecteurs de jouissance terrestre et porteurs de rouge.
  • Hivites, esprit national bavard (probablement « national »).
  • Arkites, persécution.
  • Sinites, hostilité.
  • Arbadites, soif de domination maudite.
  • Zémarites, loups en peau de mouton.
  • Hamathites, colère ardente.

 

Mizraïm engendra :
Ludim, fruit corrompu de la nature. Ananim, esprit du dommage corporel et de la fornication. Lehabim, destruction avec celle-ci et l’épée. Naphtuhim, révélateur du secret du mal. Pathrusim, faussaires des signes. Casluhim, instabilité insensée, et de ceux-ci viennent les Philistins et les Caphtorim, faux devins.

Les Philistins, selon notre interprète, désignent :

  1. Des esprits qui causent du tort par la boisson et les réunions sociales.
  2. Des esprits qui créent une bonne fraternité lors des banquets.
  3. Des détracteurs de tous miracles et prodiges.
  4. Des esprits de magie obscure.

Le numéro I indique avec quel droit nous avons exclu les Philistins, et je suis désormais assuré que l’incendie du rideau lors de la première assemblée a été provoqué par un Philistin.

Le numéro 2 montre la grande différence entre une noble société de table allemande et un banquet philistin : si ce sont des esprits qui boivent à la bonne fraternité, nous sommes des compagnons qui partageons la bonne société spirituelle ensemble. Mais de quel esprit sont-ils enfants, cela montre clairement de quel enfant ils peuvent être les esprits, car Cham, leur père, signifie : prendre brutalement la chair.

De Pat seul, aucune descendance n’est mentionnée dans les Écritures, et Put signifie, selon un interprète philologue de tous les noms scripturaires, autant que décédé, ce qui pourrait faire penser que cet arrière-grand-oncle des Philistins serait né mort. Mais à quel point la signification mystique de Put, selon Bromley, prétentieuse et orgueilleuse expression de la stupidité charnelle, contredit-elle le mot « décédé » dans son sens naturel ? Quel défunt, même charnellement stupide, s’est jamais élevé avec orgueil ? Je déclare donc ce « décédé » comme le « décès philistin », qui est si mort et stupide qu’il ne sait même pas qu’il est mort, et reste ainsi toujours vivant inutilement.

Mon avis est que Put est en réalité le patriarche des coqs Put ; car où trouve-t-on un orgueil aussi extravagant de stupidité charnelle que chez ces Philistins colériques, et d’où les coqs Put pourraient-ils tirer leur Pat, sinon de Put lui-même ?

Enfin, je pose la question et demande une réponse rapide :
« Les Tébitiens peuvent-ils aussi être Philistins ? »

 

 

 

Le Philistin
Avant, pendant et après l’Histoire.

Établi, accompagné et illustré
à partir de
textes divins et mondains et de mes propres observations.

Traité humoristique
sur
souscription d’une joyeuse société de table, pour ses membres, imprimé au profit d’une famille pauvre.

Voici, hélas, le crâne horrifique :
Comme il m’apparut effroyable !
Combien de monstres, combien de spectres !
Le sang impur masque au
Antoine Philistri.

(Avec ici un dessin à la main de l’école italienne, représentant le revers d’un philosophe pour qui tout est trop court ; ensuite un philistin philosophe pour qui tout est trop long, et que sa femme reprend, sous le compas du diable et les ailes d’un moulin à vent ; ensuite une muse tragique, quelques adeptes enthousiastes et une oie sceptique.)

 

Aux Messieurs les Souscripteurs !

Il est connu de tous que la plaisanterie suivante a pris naissance et a été communiquée dans la confiance d’un esprit enjoué et compréhensif, et que la résolution de multiplier cet écrit s’est d’abord réalisée, parmi les auditeurs, au désir de venir en aide à un pauvre homme qui sait écrire. L’impression fut écartée en plaisantant, comme étant en soi quelque chose de philistin ; surtout afin d’attribuer à l’écrivain tout le mérite ; mais comme le nombre des souscripteurs se révéla plus considérable qu’on ne l’avait attendu, il y avait lieu de craindre que l’auteur, qui souffre des yeux, ne pût, malgré tous ses efforts, satisfaire que tardivement tous ses bienfaiteurs, et qu’il n’eût encore à faire, ce faisant, un pénible sacrifice de sa vue ; il fut donc décidé de préférer, comme plus avantageuse, l’impression philistine, et ainsi paraît ce manuscrit imprimé, ou fer à cheval de cuir ; il convient d’ajouter que, comme les frais d’impression diminuent effectivement le gain espéré pour l’auteur, il ne peut être remédié à cette faute philistine qu’en tirant un plus grand nombre d’exemplaires ; c’est pourquoi chaque possesseur est invité à ne point prêter son exemplaire, mais à vouloir bien adresser quiconque souhaiterait prendre conseil au sujet des philistins, ou de soi-même, à la maison d’art Wittich, Jägerstraße, vis-à-vis de la Banque, où un certain nombre d’exemplaires ont été déposés et pourront être obtenus contre paiement.

Ce refus de communication à autrui est un bienfait pour le pauvre et n’est point une dureté envers le curieux, car quiconque peut avoir le loisir et le goût de lire pareille chose doit aussi en avoir l’argent. Oui, voilà la véritable invention de réjouissance qu’un Westphalien promit jadis d’annoncer, par souscription de 8 groschen, dans le Reichsanzeiger, et qui consista finalement à lui procurer, à lui pauvre coquin, quantité de pièces de huit groschen ; ici, cela revient au fond au même, si tout ce qui suit ne devait éveiller chez l’acheteur quelque joie et quelque sérieux — c’est-à-dire, s’il était un philistin ; mais alors, il ne l’achète pas !

Un thaler courant !
Achète, main clémente,
Moquerie du philistin ;
Et salaire de Dieu.

Propositions qui peuvent être défendues

  1. Ce qui est ici nommé philistin n’est que ce que tout philistin est de grand cœur et volontiers.
  2. Ce qui est ici présenté comme juif n’est que ce dont tout Israélite voudrait, pour tout au monde, se débarrasser — sauf pour de l’argent — et que le Juif noble lui-même méprise chez les chrétiens ignobles.
  3. Chez les Juifs, noble rime avec ânesse ; chez les philistins, avec âne.
  4. Aucun Juif ne peut être un philistin.
  5. Juifs et philistins sont des pôles opposés ; ce qui, chez les premiers, est encore en germe, a poussé en herbe chez les seconds.
  6. Les philistins ont entre eux une alliance invisible et inconsciente, et, comme les oies, ils dressent tous le cou quand l’un d’eux le fait.
  7. Une oie qui se promène avec une perruque en papier a beaucoup du philistin.
  8. Un philistin ne peut jamais souhaiter devenir danseur de corde.
  9. Un philistin peut fort bien devenir mangeur de pierres.
  10. Un philistin qui philosophe est — un chien de mer.
  11. Un philistin qui fait de la poésie est — une chauve-souris.
  12. Un philistin enflammé est — un chat volant (il lui faut un parachute).
  13. Le philistin pur peut croire qu’il en est un ; il ne peut, en général, qu’être, et non penser.
  14. Si jamais un philistin trouve un véritable remède contre les chenilles processionnaires, il deviendra suicidaire. Nous serons alors débarrassés des deux, et nos forêts de sapins, aujourd’hui critiques, deviendront des bosquets de poètes.
  15. Si un philistin a un orgelet à l’œil et un cor au pied, il se couche avec des bottes enduites de graisse, afin que, pendant qu’il dort, le cor ne voie pas l’orgelet, et qu’il ne se crève pas les yeux avec ses jambes dans son sommeil ; car il sait bien qu’une poule aveugle trouve parfois un grain d’orge.
  16. Je ne connais pas d’épreuve plus sévère du philistinisme que de ne pas comprendre ni admirer l’inconcevable richesse et la perfection de l’invention, ainsi que l’exécution extrêmement ingénieuse, dans le Voyage par eau et par terre de Monsieur von Schelmufski. Quiconque lit ce livre sans être transporté d’aucune manière est un philistin, et s’y trouve assurément lui-même.

Les grands et magnifiques fleuves se rassemblent à partir de sources pures, originelles et joyeuses des montagnes, à partir de l’eau sacrée qui, par impulsion divine, s’est élevée vers le haut, a salué la lumière, et maintenant, joyeuse sous celle-ci, descend à travers les vallées sur la terre verte jusqu’aux mers qui entourent le noyau ; ils ne se rassemblent point à partir de mares sales et mortes qui, épuisées sans vie et, pour ainsi dire, recrachées, sans lien avec la circulation vivante du sang, ne sont rien d’autre qu’une école juive de grenouilles, un tribunal à long cou et à jambes rouges de cigognes, une piste anarchique de rats d’eau sans lois, un philistinisme boursier d’orgueil gazetier, une maison d’accouchement et d’invalides de crapauds abstraits, un observatoire de la vermine arithmétique des araignées d’eau, un comptoir de frai, de cadavres et de blanchissage, un bureau de lait et une chambre d’équipement et une garde-robe de théâtre, et une saline secrètement sociétaire de tous les amphibiens à sang froid qui ne parviennent au plus haut degré de leur perfection qu’en abandonnant queue et ventre — une société de table non allemande, non chrétienne, philistine, une académie grossière, une table de charogne de hausseurs d’épaules galvanisés, mystiquement convulsifs.

De même que les fleuves, cette noble société de table s’est rassemblée de cœurs purs, originels et joyeux, et a exclu à jamais de son sein — non par vaine présomption, mais par pieux respect pour l’histoire — les Juifs et les philistins, sur lesquels les malédictions de l’Écriture se sont depuis longtemps accomplies, et qui ne demeurent plus que comme signes de leur chute, comme taches de sang ineffaçables d’une mauvaise dette, comme spectres de leur mort historique non bienheureuse, comme une vieille mère de vinaigre du péché sur la terre. Et s’ils sont répandus sur toute la surface du globe, cela signifie seulement que leur cendre a été dispersée au vent, ou que les quatre quartiers de leur corps historique ont été cloués aux quatre portes des points cardinaux ; et s’ils semblent souvent se tenir sur la roue de la fortune, ils n’y sont en réalité qu’entrelacés ; car il n’est de salut qu’en le Seigneur et en l’Éternité ; eux, en revanche, sont des enfants attardés de la mort, ils ne sont plus chez eux dans la vie ; ce sont des écuyers détraqués et des commis devenus fous d’une maison de commerce ignominieusement en faillite déjà avant la naissance du Christ ; ils veulent faire commerce de manne tombée du ciel il y a trois mille ans. Gardez-vous de leur payer quoi que ce soit d’avance ; ce sont ces badauds qui ont crié le A si fort qu’ils en ont gardé la bouche béante et ne peuvent plus dire B — ou inversement. Bienheureuse la colombe qui porte dans son bec un rameau si fort et si grand qu’en glissant innocemment sous l’arc de paix de Dieu, elle ne peut tomber dans la gueule des Juifs et des philistins ; car l’antique serpent porte des têtes aux deux extrémités, et c’est un serpent à sonnette dont le bruit fascine et séduit.

Le A, dans un sens plus profond, je l’appelle chez les Juifs l’Ancien Testament, le B le Nouveau. Chez les philistins, qui n’ont en vérité point de testament, tout au plus la réserve obligatoire de mauvaises habitudes, j’appelle A l’Originaire, l’Éternel, la Source ; et B le prétendu Présent, le cataplasme de poix que le diable jette sur les yeux, le Temporel, le mort commode, l’impasse où le monde est cloué de planches ; et ainsi les philistins sont ceux qui ont ouvert si grand la bouche sur le B qu’ils pourraient encore prononcer le A — selon la nature d’une bouche ouverte — mais, par stupidité, ne songent pas à le faire. Ô combien stupides ils doivent être !

Nous voyons d’ailleurs par là combien Juifs et philistins sont tout à fait opposés, puisque leur A et leur B diffèrent ainsi, et qu’ils se partagent pourtant en cela ; mais c’est la sale chandelle d’un sou, la lampe éternelle devant le trône nocturne du diable, allumée aux deux bouts.

Or, de même que chacun reçoit de Dieu sa vie nouvelle, jamais encore vécue ni morte, comme nous exigeons de notre hôte des mets non encore mangés, du vin non encore bu, et du linge propre, et comme mes honorés convives sont en droit d’exiger de moi un traité encore inédit, ainsi toute cette société a exigé des compagnons vivants et inusés en elle-même, et a par conséquent repoussé les Juifs, qui n’existent plus que littéralement, et les philistins, qui n’existent plus que moralement.

Les Juifs — dont il reste encore bien des exemplaires en personne, capables de témoigner pour chacun de leurs douze tribus de l’opprobre attaché à la crucifixion du Seigneur — je ne veux même pas les toucher, car quiconque souhaite se composer un cabinet n’a pas besoin de beaucoup chercher pour les botaniser ; il peut attraper ces mouches restées des plaies d’Égypte dans sa chambre avec de vieux vêtements, à sa table de thé avec des affiches de théâtre et du bavardage esthétique, à la Bourse avec des lettres de gage, et partout avec ânerie, humanité et illumination, peaux de lièvre et poissons blancs.

Plus utilement et plus agréablement, je me tourne vers vous, philistins, qui ne subsistez plus que comme contagion, comme allégories ridicules d’une sorte de fièvre jaune dont les patients, en parfaite santé, sont morts de l’âme, défilant dans le triomphe éternel du diable comme des niais nés obtus ; pour vous tirer maintenant, âmes mauvaises, par les oreilles — avant même que vous en eussiez — hors de l’enfer du poêle céleste a priori, puis, après que vous avez encore gagné des cornes, vous extraire a posteriori de dessous le banc où vous êtes tombés dans l’histoire, je me verrai contraint de vous reconnaître et de vous définir a posthumis à votre queue définitive, avec laquelle vous remuez en dessous et au-dessus.

Les penseurs et les croyants pensent et croient que le monde créé n’est que l’idée cristallisée du Créateur de lui-même, et que tout ce qui fut créé fut pensé avant d’entrer dans la vie ; et par sa mort nous pouvons voir comment il fut pensé avant de vivre. Mais rien de cela n’est pensé ni cru par les philistins ; ils croient qu’ils sont tombés des arbres comme des poires sauvages lorsque le diable y jeta son bâton — ce dont ils se portent aussi bien qu’il s’en est porté.

Moi, cependant, malgré eux, je veux commencer leur histoire là où, par sotte vanité, ils ne rêveraient jamais d’aller (car ils ne rêvent pas du tout, ou tout au plus des numéros de loterie qui ne sortent pas) : je commence leur histoire avant Adam et avant la terre, à partir de l’idée.

Pour pouvoir dire ce que les philistins furent, avant d’apparaître dans l’histoire comme peuple, dans l’idée, je dois d’abord les considérer tels qu’ils sont devenus maintenant, comme figures allégoriques de leur essence ; et je dis donc :

Un philistin est un gaillard raidi, amidonné, ou même cuirassé de cuir, apparemment vivant, qui ne sait pas qu’il est mort et qui, tout à fait inutilement, s’attarde encore sur le monde ; un philistin est un bâton funéraire ambulant de sa propre mort intérieure éternelle, chargé de toutes sortes de signes extérieurs et ridicules de vie ; un philistin est un homme devant qui tous les miroirs — et ainsi la création, miroir de Dieu — sont aveugles de toute éternité ; un philistin est l’ennemi né de toute idée, de tout enthousiasme, de tout génie et de toute libre création divine ; il est la silhouette caricaturale comique du diable, qu’en tombant du ciel il a projetée du côté ensoleillé de la vie, où elle, brisée en mille images difformes, gambade en apparence innocente et plaisante, mais empoisonne quiconque ne s’endort pas dans son ombre enivré de sources éternelles — et cela pour une sobriété éternelle.

Voici la traduction intégrale en français du texte de 1811 :


Pourquoi on peut rire de tout ce qui est le plus profond, mais non avec l’esprit

Pour ne pas ennuyer mes honorés convives, je vais d’abord vous indiquer plusieurs raisons pour lesquelles vous pouvez rire de tout cœur du passage suivant — bien qu’il soit mon plus sérieux sérieux et ma foi la plus profonde — à condition de ne pas rire avec l’esprit, car c’est ainsi que rit le diable.

On peut en effet rire de tout cœur, au plus haut point, de ce qui est le plus profond, parce qu’il faut s’y prendre de façon extraordinairement curieuse avec l’esprit pour en ressentir ne serait-ce qu’un peu la saveur.

  1. Quoi de plus ridicule que de croire mieux voir le soleil en regardant à travers un petit trou, que l’on a, pour moi, percé avec une épingle ou un cure-dents dans le cœur d’une dame (un trou de l’oreille ne convient pas) ?
  2. La philosophie est parfois ridicule, car un homme qui se tient au centre et fait tourner un miroir accroché comme un cheval au licol, ne peut jamais le faire tourner assez vite pour qu’un vulgaire lièvre de champ ne traverse le système, et qu’au final il ne voie toujours plus seul, plus il tourne vite ; et si jamais il voulait faire tourner une boule, celle-ci lui tomberait facilement sur le nez.
  3. C’est aussi ridicule qu’un chien de garde du fondeur en étain, qui, en tournant la roue, accomplit un pèlerinage à Jérusalem sur place, quand quelqu’un manipule des mots de façon si extraordinaire et ne peut pourtant pas déplacer sa bouche sous son nez. Si tu veux apprendre à un chien à manger du pain, enduis-lui le nez de beurre et tends-lui le pain : il ne mange que le pain, mais il sent le beurre et te fait une mine si sublime qu’on croirait qu’il mange du pain au beurre.
  4. C’est très ridicule lorsqu’une poule tourne en rond dans un panier grillagé et, parce que la prison est circulaire, n’est jamais convaincue qu’il n’y a pas de sortie sauf par la mort ; tandis que le soleil tourne de la même manière au-dessus du panier dans le ciel. Je peux admirer les deux avec l’esprit et en rire de tout cœur.
  5. Il est incroyablement ridicule qu’un lièvre veuille dégager une montagne du chemin et court à l’inverse ; cela fonctionne, ses pattes avant sont courtes a priori, mais les chiens le pressent en haut et il est difficile de redescendre car les pattes arrière sont trop longues a posteriori. De même, il est ridicule qu’une force, même le plus puissant des taureaux, veuille soulever une charge énorme sur laquelle elle-même se tient ; jamais un docteur n’est allé à une pensée plus grande que de crier : « Donnez-moi un point d’appui dehors, et je jetterai tout ce qui est dedans dehors ! » Mais il ne sait pas qu’il est lui-même dedans, tant il est hors de lui ; et quand le philosophe est accompli, il se rend compte qu’il était assis sur la branche qu’il a abattue.
  6. C’est ridicule que l’homme, pour philosopher, ne fasse rien d’autre que de tirer un bas infini, puis veuille aussi tirer la laine, le mouton, toute la moutonnerie et la création, et si un chien, se retournant toujours vers sa queue, la saisissait et se dévorait en arrière avec peau et poils, alors toute la création serait bientôt, pour les philosophes, renvoyée dans le néant absolu avec leur compendium comme supplément. Oui, la seule différence entre eux et Dieu est que Dieu, en pensant, devait créer, et que plus il pensait infiniment, plus la création devenait magnifique et structurée, et finalement, le monde entier, chef-d’œuvre d’harmonie infinie, surgissait de ses pensées, avec le philosophe lui-même assis dessus, chevauchant le fil qui termine le bas. Or, lorsqu’il pense, il doit tout démanteler à rebours ; mais comme il doit tout démanteler en série, et qu’il ne trouve aucun endroit où placer toutes ces choses créées, il est souvent occupé, comme les habitants de Lalenburg, à creuser un trou pour y jeter les déchets d’autrui.

Ce retour infini de la chaise philosophique met mal les débutants, s’ils ne supportent pas la marche arrière ; ce mal de mer se manifeste souvent par une orgueilleuse affectation, où les messieurs font mine d’avoir un mauvais goût dans la bouche, avec laquelle ils veulent instruire le meilleur. Quand ils ont progressé, ils ressemblent à un coq italien tournant une roue si orgueilleuse qu’il se retourne complètement, et redevient comme un gant. Mais la plupart du temps, ils ressemblent à une cigogne que j’ai vue à Mayence : elle avalait un petit serpent, qui ressortait aussitôt par lui, et qu’elle avalait encore et encore, jusqu’à ce qu’elle s’habitue complètement au circuit, ramenant le bec aussitôt pour le recevoir à nouveau. Si la France n’avait pas apporté une autre philosophie et circulation dans ces régions, de sorte que le serpent doive payer ses droits d’entrée et sortie, ce gars serait encore là, philosophant.

Ce dernier système reste l’un des plus clairs et des plus simples, nécessitant surtout un intestin court, un corps ouvert et des pensées glissantes. D’autres, qui tirent leur chemise pour la transformer en manche, sont déjà bien plus transcendantaux.

Je pourrais encore citer d’innombrables raisons pour lesquelles on peut rire de tout cœur du plus sacré, si ces sérieux débats ne risquaient de ressembler à un œuf pensant sur la poule.

Je conclus en disant que je ne considère nullement comme blasphémateur celui qui rit du plus vénérable pape, dont les manches sont si courtes que, lorsqu’il lève les mains vers le Très-Sacré, les bras nus s’étendent au point qu’on peut voir tous les hiéroglyphes et écritures cunéiformes sur les crânes avec lesquels il a récemment retiré le mauvais sang entre peau et chair.

Le philistin avant l’histoire

Vue théosophique de Dieu et de la création, unité, individualité, oui, non, chute d’Adam, chute de Lucifer, le philistin dans le mythe chrétien jusqu’à Cham.

Dieu est l’unité éternelle, en dehors de la nature et de la création, en lui-même ; et dans son jaillissement réside la volonté. L’unité éternelle habite dans l’abîme non créé de toutes choses, dans le néant insondable, et le « ça » du néant est Dieu lui-même. Et lorsqu’elle s’ouvre, l’unité est l’onde pure, qui ne peut vouloir que soi-même. Ce mouvement, cette effervescence de la volonté et la perception d’elle-même dans la jouissance de vouloir, constitue l’esprit de la vie divine ; ainsi la volonté est le Père, et l’amour le Fils, tandis que l’issue de l’amour volontaire est l’Esprit — et ils sont l’unité éternelle, l’apparence de l’auto-apparition sans aucune manifestation et sans ce qui apparaît, l’œil de la vision éternelle, le oui éternel, l’unité éternelle, qui cependant se retire en sa volonté pour se sentir elle-même ; ceci est le non éternel, ou l’individualité éternelle.

Le oui et le non sont un, mais ont deux centres. Le oui, en tant que flux, est sans fondement ; le non, en tant que retrait, crée le fondement. Le centre du oui est l’amour, le centre du non est la colère. Avant toute création, l’unité éternelle résidait dans ces deux centres, du oui et du non, comme engendrement volontaire de toute créature, comme auto-reception, comme idée. Mais lorsque l’individualité se mouvait par elle-même, l’idée devint image de l’unité, et la création visible surgit, reflet de l’idée.

Cette création se mouvait à partir du centre de l’individualité, le non, la colère, et portait donc en elle le fond de l’enfer. Mais puisque l’image, en tant qu’apparente, tangible, égoïste et pleine d’individualité, ne voulait que soi-même et ne se souciait plus de l’unité, surgit le premier philistin, ou l’idée du philistin : Lucifer, qui, en tant qu’image formée, imaginaire et accomplie, voulu, en tant que non contrarié, s’élever au-dessus du oui et fut précipité en enfer.

Lucifer, le porteur de lumière, le candélabre, s’enorgueillit, car en lui la lumière brûlait d’abord matériellement ; le non devint lumière matérielle et feu, tandis que l’amour, feu idéal, voulait soi-même. Mais il fut renversé par Michel, un autre ange, autre figure du vouloir divin et portant le nom de Michel (« Qui est comme Dieu éternel ? »), dans les ténèbres. Cette chute du candélabre, avec la chandelle, marque la séparation du lourd et du léger, la fondation de la Terre et des ténèbres, la matière, le non éternel engendré, l’ennemi de l’idée comme unité éternelle, celui qui ne veut signifier que soi-même : Satan, et, dans ses extensions, le péché, le philistin.

Ainsi, par ces mots étranges qu’un des penseurs les plus saints a conçus, j’ai saisi le philistin par les oreilles, avant même qu’il en ait, et l’ai précipité du ciel sur la terre ; ou j’ai été moi-même le Michel, j’ai créé la Terre et précipité ce sur quoi je voulais le faire tomber, et sur quoi je suis encore assis, abattant la branche sur laquelle je chevauche encore. Le philosophe Ast à Landshut a une situation plus facile : il n’a pas besoin de monter pour descendre, il peut le faire à pied dans n’importe quel jardin à côté du plus grand saladier pour un autre philosophe du lieu.

Mais maintenant, chers convives, permettez-moi de rire de tout cœur, en remontant mes manches qui m’étaient un peu courtes au haut du bras. Vous aurez peut-être remarqué avec respect que le lumineux Jacob Böhme m’a bien aidé dans cette entreprise. Mais ce que j’ai dit, je le crois ; ce qui est drôle de tout cœur, c’est que le mot manque partout, tandis que l’admirable est le désir sacré de connaissance, qui doit être adoré chez celui qui tend ainsi les bras, tout autant que dans la représentation de l’unité divine elle-même, dans le conflit du oui et du non.

Le philistin, en revanche, philosophe à l’inverse. Lui, en tant que non engendré, en tant que celui qui s’approprie soi-même, qui se retire, ne tend pas les bras, mais les replie ; le tube de manche flasque tombant est son produit ; le manteau lui devient trop long partout et traîne dans la boue ; mais comme il ne peut jamais en sortir par peur du froid, il regarde à travers un trou de bouton et demande à sa bien-aimée comment se présente la chose. S’il pousse l’abstraction loin, les poches du manteau sortent à l’arrière et offrent, avec les manches pendantes, un spectacle si lamentable que la femme dit que le bon sens naturel lui sied mieux, et elle l’aide à une vision pure de son système en lui posant sur la tête un bonnet de nuit rigide et en disant : « Voilà toi, mon ami, tant que tu ne philosophes pas » ; puis elle étire le bonnet comme un sac et dit : « Et voilà toi, tant que tu philosphes » ; mais cela ne sert à rien. Elle lui remet le bonnet et il redevient le bon sens, et l’abstraction se termine finalement en frottant ensemble le bord sale du manteau. De cette saleté, qu’un philistin avait recueillie en philosophant sur un pré surengraissé d’herbes épicées digérées, serait né le tabac à priser de Schneeberg, qui renforce encore la mémoire des philistins, et à qui nous devons en réalité la mnémotechnie à laquelle M. von Aretin s’était abonné.

Je reviens maintenant au philistin précipité du ciel, souhaitant qu’il ait toutes les côtes brisées ; mais le voici, en excellente forme, ou plutôt ses médecins, les pathologues humoraux et les moralistes, assurent, s’ils ne mentent pas, qu’il s’améliore chaque jour. L’orgueil et la chute du philistin Tuziser furent la naissance de la matière, le péché originel de la Terre naissante ; car le péché consiste en un retrait éternel du oui, une appropriation toujours croissante du non dans le non, et la chute est infiniment récurrente : Lucifer tombe de l’idée à l’image, de l’image à la matière. Mais rien ne tombe hors de Dieu éternellement, et il eut compassion de la Terre, la toucha dans le souffle du Oui et la fit fleurir en Adam, créature où il exposa de nouveau son image dans un ordre inférieur. Lorsque Adam désirait, il était à nouveau le oui qui se répand seul, et Dieu plaça le non en Éve en face de lui et avertit du péché par l’arbre interdit. Mais la femme se laissa séduire de nouveau par le serpent, par le non, voulut s’élever au-dessus de Dieu, et nous voyons une nouvelle chute de l’innocence vers la culpabilité, de l’unité de la vie vers l’individualité de la mort. Ceci est un nouveau degré de consécration que le non conserve en se philistinant toujours plus, et c’est notre chute, que le Seigneur s’est offert de résoudre.

Comme j’ai maintenant précipité le non, source des philistins, dans l’homme lui-même, nous le voyons se manifester comme une personne vivante : nous le voyons en Caïn et dans toute l’inclination au péché. Le non, hostilité envers l’idée, la philistinisme, croissait tellement que le Seigneur dit (1er livre de Moïse, chap. 6) : « Les hommes ne veulent plus recevoir mon esprit (c’est-à-dire qu’ils sont philistins), je regrette de les avoir faits ! » — Les philistins furent alors écartés par les eaux du déluge ; l’arche de Noé flottait en haut, les eaux se retirèrent, et le Seigneur établit avec l’homme une alliance de paix dans l’arc-en-ciel, où la lumière à travers les nuages exprime la réconciliation de l’éternel léger, l’idée, avec le lourd, le précipité, le non, la source originelle des philistins.

Mais les philistins n’y croient pas, et ne voient en cela qu’un appendice optique, d’où l’on pourrait réfuter Newton ou Goethe, s’ils le pouvaient. Les fils de Noé sortis de l’arche sont Sem, Cham et Japhet. Cham est le père de Canaan. Noé devint laboureur, planta des vignobles et, en buvant du vin, s’enivra et resta découvert dans sa tente. Voyant la nudité de son père, Cham l’annonça à ses frères ; Sem et Japhet prirent un vêtement, le posèrent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père, le visage détourné. Lorsque Noé se réveilla et sut ce que son plus jeune fils avait fait, il dit : « Maudit soit Canaan, il sera l’esclave de tous ses frères ! »

(*) Comme la mythologie de la création a été interprétée de multiples manières, je joindrai à la fin l’explication du mystique Thomas Bromley sur la signification spirituelle de ces fils de Noé. Bromley est né à Worcester en 1629 et mourut en 1691. Cette explication est à la fois une généalogie des philistins et la meilleure recette pour les identifier dans chaque contexte.

Le philistin dans l’histoire

Cette malédiction s’est accomplie sur les descendants de Cham, car lui, lorsque le péché se manifeste à nouveau après le Déluge, lui, le philistin sobre, qui avait raillé la première ivresse du vin, eut un fils, Mizraïm ; et de celui-ci, selon le premier livre de Moïse, chapitre 10, verset 14, viennent les Philistins et les Caphtorim. Ceux-ci sont les ancêtres des Philistins, et ils sont venus de l’île de Caphtor en Palestine.

L’abbé érudit Calmet, dans ses recherches bibliques, affirme que l’île de Caphtor n’est autre que Crète, l’actuelle Candie. Ce que nous appelons aujourd’hui Crétois et Philistins, étaient alors les Philistins, et le terme Creti contracte désigne les Crétois, Plethi contracte les Philistins. Quant aux Crétois, le poète Épiménide affirme qu’ils ont toujours été menteurs, animaux mauvais et au ventre paresseux. La pomme ne tombe pas loin de l’arbre, et il en est de même des Philistins. L’épître de Paul à Tite, évêque en Crète, en témoigne (Rap. I, 10 et suivants).

Il ne faut pas oublier de mentionner que de nombreux savants affirment que les descendants de Cham, donc les ancêtres des Philistins, ont principalement dirigé la construction de la Tour de Babel, dont l’orgueil stupide leur ressemble beaucoup. Je n’en doute pas, car le bavardage confus des Philistins de nos jours rappelle encore la confusion des langues de Babylone, et nous trouvons encore parmi eux beaucoup de gens qui veulent créer de nouveaux mots par leur seule volonté, sans être inspirés ; l’esprit seul crée le mot, et le poète, et non pas l’ennemi de toute idée, le non éternel engendré des Philistins.

Récemment, j’ai rencontré un Philistin dans l’allée, et quand je lui ai demandé où il se promenait, il répondit :
« Je ne me promène pas, je descends le chemin car j’ai un rendez-vous avec une femme veuve ici, avec laquelle je veux m’harmoniser. »

Je lui dis : « Vous voulez sans doute consoler la veuve dans sa mélancolie par un concert, par le son des trompettes, violons et flûtes ? »
Il répondit : « Oui, ce matin je lui ai dit ces paroles de Boßen : “Sors de l’enfer de ta détresse, habille-toi et hâte-toi là où bientôt le clair salon sera traversé par le cuivre et les boyaux et le bur.” »

Je lui demandai s’il était musicien. « Oui, dit-il, je suis un peu artiste sonore. »
« Quel instrument jouez-vous ? »
« Les instruments que je joue sont nombreux : je souffle dans le tube de cuivre, et pour varier dans le gros tambour, je souffle aussi sur du bois grave et du bois clair, je frotte sur le violon de cou et de genou, et je frappe le clavier — c’est tout ce qu’on peut attendre d’un dilettante. Oui, mais je suis aussi un grand jouisseur ! »

« Dites-moi, y a-t-il une pharmacie à proximité ? Je voudrais acheter un peu d’asa foetida. »
« Là-bas, à gauche, là où le roi à quatre pieds est représenté au-dessus du bâtiment, vous trouverez un commerce de remèdes ; le gardien regarde par la fenêtre du jour, là vous pouvez obtenir le diable sec. »

Ainsi ils appellent l’asa foetida ; et l’asa dulcis ? — « Engelebret ! » Ici, j’avais assez entendu.

Quant aux Crétois, je dirai seulement que depuis leur ville Cydonia, le malum cydonium, le coing, s’est d’abord répandu, ce qui explique probablement pourquoi les Philistins aiment particulièrement l’eau-de-vie de coing. Ils croient aussi que Jupiter est enterré chez eux, en Crète — très philistin. Ils inventèrent l’usage du faucon pour tuer quelqu’un à distance — également très philistin — et ainsi de suite.

Certains veulent faire dériver le nom de Philistin de la ville égyptienne de Pelousion, dont le nom viendrait de aclos, rouge. Cela se tient. Parmi leurs villes, Ascalon se distinguait, d’où viennent les oignons que nous appelons échalotes. En général, ils étaient de grands amateurs d’oignons et d’ail, et ne juraient pas plus haut qu’en présence d’un oignon (Pline, L.19, c.6), « allium cepasque inter Deos in jure jurando habent ». Et Juvénal (Sat.15) : « Porum et cepe nesas violare aut frangere morsu, ô saints dieux, dont les forces naissent dans les jardins ! »

L’oignon a vraiment quelque chose d’un philistin, car il est constitué de multiples couches superposées, ne contenant rien d’autre. Et si l’on considère qu’un philistin aime empiler sur son corps une veste sur le torse nu, une ceinture rouge sur le ventre, des bas, un sous-vêtement, un gilet, un chemise, pantalon, veste, culotte, manteau, manteau de dessus, fourrure, bottes, bonnet de coton, coiffe de cuir, bonnet en laine, sac de pied, et enfin encore une portière ou diligences, et que tout cela, avec la nature entière, semble à l’intérieur être une unité complète, et finalement sa vue épaisse, impénétrable, de lin, cuir ou cire, sur laquelle est fixé un paratonnerre — si l’on considère cela, je tiens un philistin pour un jeu naturel d’oignon, pris dans une production pathologique et anormale.

Leur caractère dans l’histoire est l’orgueil et la vanité, et la haine du peuple de Dieu, du peuple de la promesse, jusqu’à ce qu’ils crucifient enfin le Sauveur promis, le Fils de Dieu. Ainsi, avec les Philistins, le conflit est résolu et les pôles inversés sont représentés. Ils étaient autrefois célèbres pour leur commerce, aujourd’hui beaucoup de commerçants sont dénués de renom par leur philistinisme. Parmi leurs dieux se trouvait Bélzébuth, appelé aussi seigneur des mouches. Procope Gazeus dit qu’il fut représenté par une grosse mouche. Qui n’a jamais vu un philistin avec une mouche se promenant sur le nez ? Peut-être que les mouches ont toujours ce droit. Je connais un philistin que ces mouches n’abandonnent jamais, ce qui le rend irritable.

Même à leur apogée, ils obstruaient les puits des Israélites et se disputaient constamment à leur sujet. Encore aujourd’hui, cette passion pour les puits leur reste, et dans plusieurs villes impériales, ils élisent quelqu’un pour maître du puits, à qui ils offrent une petite couronne en papier qu’il doit honorer. Une fois, ils m’ont ainsi poursuivi jusqu’à mon musée avec leur couronne, et je n’ai échappé à leur couronnement que par une vive dispute. Dans ces puits d’Israël, on se disputait également, et ils portaient les noms de Sidna et Zank ; Esseh, Grofl. (1er Moïse, chap.26). Lorsqu’ils eurent longtemps dominé Israël, ils subirent une défaite très glorieuse (Livre des Juges, chap.3, v.13). Ensuite, Samgar, fils d’Anath, tua six cents Philistins avec un bâton de bœuf. Qui pourrait lui refuser son approbation ?

(*) Les Juifs ont été souvent persécutés pour empoisonnement de puits dans les siècles passés ; dans ce blocage et empoisonnement, se trouve tout leur contraste.

Enfin apparut leur ennemi principal, Simson, un héros comme peu d’autres, un combattant libre agissant entièrement de sa propre initiative contre les Philistins ! À sa naissance, un ange annonça sa venue à sa mère. Dès sa jeunesse, il s’était consacré au naziréat, une secte pure et enthousiaste de vénération de Dieu. Il tomba amoureux de la fille d’un Philistin et l’épousa. Lorsqu’il rendait visite à sa fiancée, pour passer le temps, il déchira en chemin un lion, et, après quelque temps, trouva dans le squelette du lion un essaim de miel, qu’il prit et partagea.

Lors de son mariage, il présenta une énigme à trente Philistins (une ressource complète) : « De l’aliment sortit du dévoreur, et la douceur sortit du fort » — et il misa une garde-robe de trente robes. Ils eurent trois jours pour répondre, mais jamais un Philistin ne devina la solution, bien qu’ils aient souvent trahi l’énigme. Les trente sages seraient encore assis ensemble si la fiancée, une Philistine, n’avait pas révélé le secret à Simson et à ses invités. Ceux-ci lui donnèrent alors la réponse : « Qu’est-ce qui est plus doux que le miel et plus fort qu’un lion ? » — et Simson leur dit avec colère : « Si vous n’aviez pas labouré avec mon veau, jamais vous ne l’auriez deviné ! »

Il se fit alors justice à sa manière : il tua trente Philistins et remit la garde-robe à ceux qui avaient donné la réponse. « Tu agis ainsi envers moi, je te réponds ainsi ; tu laboures avec mon veau, je laboure avec le tien ; tu frappes mon Juif, je frappe le tien. »

Furieux, il quitta son épouse, mais chez les hommes glorieux, la colère est comme une tempête de Dieu, qui passe ; avec la paix et le soleil dans le cœur et une chèvre en cadeau à la main, il se rendit auprès de sa femme. Hélas ! le père philistin l’avait mariée entre-temps à un des sages, et la situation se présenta donc exactement comme Simson le voulait : il fit une guerre juste.

Il captura trois cents renards, leur attacha des torches enflammées à la queue et les laissa courir dans les champs de blé des Philistins. Les Juifs le livrèrent ensuite, attaché avec de nouvelles cordes, aux Philistins — une récompense très « juive » pour leur champion ! Mais Simson, lié, déchira les cordes sous les yeux des Philistins exultants, saisit une mâchoire d’âne paresseuse qui traînait là et frappa avec elle un bon nombre de Philistins. Il dit : « Les voilà tous entassés ! » Il jeta la mâchoire, eut très soif et implora Dieu pour de l’eau ; alors jaillit une source de la mâchoire, qui raffermit son esprit.

Un des Philistins d’aujourd’hui, qui, par sobriété innée, ne peut tolérer de miracle et cherche à tout expliquer par sa misérable nature philistine, me prétendit récemment que la mâchoire d’âne était le nom d’un général ; comme si on pouvait battre les Philistins mieux avec un général qu’avec une mâchoire d’âne ! Il ajouta que si, dans mille ans, quelqu’un lisait que Frédéric le Grand chevauchait un renard dans telle bataille, on ne saurait peut-être pas qu’il s’agissait d’un cheval rouge, et on en serait fort surpris. Je lui répondis que dans ce cas, il faudrait considérer les trois cents renards comme de nouveaux étudiants et les torches comme des journaux. Pour ma part, je préfère le miracle du renard à celui d’un cheval rouge et garder la mâchoire d’âne plutôt que le général.

Après cet exploit, Simson gouverna Israël pendant vingt ans. Il semble que, dans ce long exercice de justice, le héros libre et audacieux devint un peu philistin, car on le retrouve bientôt mêlé à des affaires de prostitution. L’Écriture mentionne une prostituée à Gaza avec laquelle il fut, qui semble donc avoir été une courtisane reconnue des Philistins, où l’on pouvait satisfaire l’amour de manière honteusement commode. Je qualifie ce type de comportement de « philistinisme », car le plus glorieux instinct humain, sans passion, sans sanctification par le prêtre ou par la bravoure, l’aventure et le danger, est satisfait de manière répugnante et facile, et la protection de telles femmes ne peut être assurée que par un esprit philistin dans l’État. Même la séduction, qui implique une activité et une nécessité, avec un sentiment de péché et une réaction intérieure, me semble moins terrible que cet indulgent permis aux prostituées des Philistins.

Les Philistins espéraient piéger leur ennemi et encerclèrent la maison ; mais Simson la quitta à minuit, souleva les portes de la ville et les transporta sur le mont Hébron. Peu après, il tomba entre les mains des Philistins par l’entremise d’une autre femme, Delila, qui le trahit contre 5 500 pièces d’argent aux cinq princes des Philistins. Simson la trompa trois fois, lui disant qu’il perdait sa force lorsqu’il était lié avec de l’écorce fraîche, de nouvelles cordes ou cloué par les cheveux sacrés de sa tête ; et la prostituée l’avertissait toujours : « Philistins sur toi, Simson ! » en pleine nuit. Mais il brisait toujours ses liens. Enfin, elle contraignit le héros amoureux comme une femme philistine seule peut le faire, et il lui avoua que sa force résidait dans ses cheveux.

Il dormait de nouveau sur ses genoux, et sous ses ciseaux fatals, ses cheveux sacrés tombèrent, sa force disparut, et elle cria encore : « Philistins sur toi, Simson ! » Alors elle put le contraindre, toute sa force l’avait quitté, les Philistins le capturèrent, lui crevèrent les yeux, et il dut moudre le grain dans leur prison. Mais après quelque temps, lorsque ses cheveux et sa force lui revinrent, les Philistins organisèrent une fête dans le temple de leur idole, laissant le héros aveugle devant eux et se moquant de lui — très philistinement. Simson fut guidé par un garçon jusqu’à la colonne soutenant le bâtiment, afin de s’y appuyer pour se rétablir. Le bâtiment était plein d’hommes et de femmes, tous les princes étaient là, et sur le toit se trouvaient trois mille personnes.

Simson cria à Dieu : « Seigneur ! Seigneur ! Souviens-toi de moi, et fortifie-moi cette fois, Dieu ! » Il saisit alors les deux colonnes centrales soutenant le bâtiment, une de la main droite, une de la gauche, et dit : « Que mon âme meure avec les Philistins ! » et se pencha fortement. Alors la maison s’effondra et plus de Philistins moururent avec lui que jamais il n’en avait tué auparavant. Ses frères le relevèrent et l’enterrèrent dans le tombeau de son père, Manassé.

Si quelqu’un est jamais mort en héros, si quelqu’un a jamais construit sa tombe avec l’aide de ses ennemis, ce fut Simson. Aucun Philistin ne comprendra cette mort glorieuse, mais je lève un verre à sa mémoire, et avec ce verre, à la mémoire de tous les héros libres qui sont tombés seuls en combattant pour une juste cause parmi les Philistins !

Longtemps après, lorsque les Philistins se furent remis, ils retirèrent l’arche de l’alliance aux Israélites. Mais ce trésor sacré leur causa mille maux : leurs idoles tombèrent, ils souffrirent d’hémorroïdes, et tout fut envahi de souris. Pour se débarrasser de cette boîte de Pandore, les cinq princes attachèrent cinq fesses d’or et cinq souris d’or à l’arche en guise d’expiation, attelèrent des vaches qui transportèrent l’arche jusqu’en Israël. Cette plaie persiste chez certains Philistins, et ils utilisent encore l’expression « nerf doré », souvenir du sacrifice expiatoire de leurs ancêtres ; mais comme elle ne provient pas de ceux qui n’ont aucun faux nerf, cet or n’est pas véritable.

Enfin, nous voyons le principal Philistin, Goliath, tomber sous la fronde du jeune berger David ; ce dernier obtint la fille de Saül, Michal, en mariage, au prix de deux cents peaux de Philistins. Puis ils accueillirent David, fuyant la folie de Saül, pour des raisons d’intérêt politique, croyant qu’il combattrait pour eux en tant que traître à la patrie.

De manière générale, la politique est toujours liée à la perfidie — un trait caractéristique des Philistins. Sous le règne de David (Sirach 47, v.7), on leur aurait brisé leur corne. Mais il n’est pas précisé où était ce cor, ou s’il s’agissait seulement d’un instrument défensif de leur ville, comme un Philistin moderne pourrait l’interpréter.

Ils déclinèrent progressivement, d’abord sous les Assyriens, puis réalisèrent un exploit unique dans l’histoire moderne, mais qu’ils ne purent jamais accomplir. Ils se laissèrent assiéger à Ashdod par le roi égyptien Psammétique, selon Hérodote (V.2, ch.157), pendant vingt-neuf ans, probablement par ennui, et, s’ils n’avaient pas été des Philistins, ils ne se seraient jamais rendus.

Mais la parole du prophète Sophonie se vérifia pour eux et continue de se vérifier : « Ô Canaan, terre des Philistins, je veux te dévaster, qu’il n’y ait plus d’habitant. »

Regard rétrospectif sur ce qui a été dit ; transition vers les Philistins dans l’histoire, ou vers leur signification parmi nous

En faisant tomber le Philistin de l’idée dans l’image, de l’image dans la création par la chute dans le péché, puis en le voyant racheté là dans l’Adam, et de nouveau précipité comme image semblable par l’affirmation de soi, de la vie dans la mort ; en l’ayant ainsi accompagné hors de l’unité à travers le mythe de sa particularité, j’ai poursuivi sa possibilité dans le retrait, dans le principe du Non, si loin que je l’ai finalement découvert, lui qui tombait toujours plus bas et devenait toujours plus matériel, comme un germe destiné à l’histoire, et je l’ai recueilli dans la semence.

Ce noyau, désormais, a poussé ses racines et ses cimes vers le bas, vers l’obscurité, et vers le haut, vers le jour, en multiples rameaux ; et, durant cette période, j’ai franchi les générations qui surgirent de lui, lesquelles, plus ou moins plongées dans l’ombre que ses ailes de chauve-souris étendent entre tout mythe et toute histoire, errèrent et tournoyèrent, jusqu’à ce que je saisisse enfin les Philistins à la surface de l’histoire, poussés au grand jour comme peuple.

En tant que tels, dans cette seconde période, après qu’ils furent tombés de l’idée dans la poésie, et de celle-ci dans l’histoire, je les ai fortifiés de schnaps de coing et d’oignons ; je les ai conduits, sous le bâton de bœuf de Shamgar, la mâchoire d’âne et l’effondrement des colonnes de Samson, sous la fronde de David, parmi les hémorroïdes et les souris, non sans danger pour moi-même, jusque dans la forteresse d’Ashdod, en une retraite exemplaire. Là, je les ai laissés soutenir un siège de vingt-neuf années, puis déposer les armes personnelles, abandonner les drapeaux de la renommée et enfin se disperser sur le glacis qui sépare les ouvrages extérieurs de l’intériorité fortifiée de l’océan du vaste monde.

Ainsi ils sombrent dans les abîmes et les tempêtes dévorant les peuples de l’histoire : dans l’esclavage, la lâcheté, la dévoration des pays — ce que, à grande échelle, on nomme anthropophagie — et nous les voyons entrer dans la malédiction de Sophonie.

Mais à présent je me tourne vers leur troisième période, que je commence ainsi : avec le mercredi des Cendres catholique, où le prêtre, traçant une croix de cendre sur le front du chrétien, dit : « Memento homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris » — « Souviens-toi, homme, que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière. »

De même que l’idée est tombée dans la matière, celle-ci retombera à son tour dans l’idée ; tout ce qui est pensé devient poème, tout poème devient événement, tout événement retourne à l’état de pensée. Tout ce qui, sur la terre, tombe sous nos sens n’est toujours que cela même, mais sous une modification quelconque de l’éternelle transsubstantiation de tout épanchement divin.

Seuls les Philistins ne peuvent jamais comprendre que, par exemple, ce qu’ils appellent superstition n’est qu’une modification de leur propre histoire et doit reparaître, tôt ou tard, comme poétique, comme naturel, comme religieux. Ces insensés croient qu’une chose pourrait surgir isolément, seule, ou de travers, et, comme ils disent, contre nature ; ou qu’elle pourrait se mouvoir selon une loi qui ne soit pas contenue dans l’auto-loi de l’unité éternelle dans son épanchement. Or, le monde entier, et le Philistin lui-même, ne sont rien d’autre que l’affirmation de cette loi.

Il n’est certes qu’une tache d’encre en elle — mais cette tache devait aussi être posée, puisqu’elle était possible. Et le docteur Luther a parodié la création du Philistin à la Wartburg lorsqu’il jeta l’encrier à la tête du Philistin, du diable ; ce geste, je l’imite ici d’une manière plus développée dans ce traité.

Selon cette loi donc, le Philistin est sorti de l’idée pour entrer dans l’histoire, et il replonge maintenant dans l’idée de lui-même ; il devient la cendre qui, répandue à travers le monde, est retombée sur la tête de nos Philistins — cendre qu’ils préfèrent porter comme poudre pour les cheveux plutôt que comme cendre de pénitence.

Cette période est la leur dernière et éternelle, en contraste avec leur origine, qui fut également éternelle ; et ils ne peuvent revenir du long règne du Non à l’originel Oui qu’en entrant dans la rédemption — ce à quoi, toutefois, ils ne semblent guère enclins.

Le Philistin après l’histoire

Le nom de Philistin, pour les Philistins actuels — qui ne sont qu’une infusion transcendantale de thé, une bière d’orge supra-sensible, un arrière-goût fade et idéal des anciens Philistins depuis longtemps digérés par l’histoire — est issu à l’origine des hautes écoles.

Là où la jeunesse, ce lion ivre de noces et inspiré, déchire le lion et trouve le miel de la sagesse dans la gueule de l’animal vaincu ; là où la jeunesse, ce Samson éternellement renouvelé, confie joyeusement, dans la confiance aux étoiles divines, la voile bien réglée d’une légère barque, en quête de mondes, aux vents porteurs du ciel ; et, fuyant rapidement sur l’aile de l’enthousiasme au-dessus de la mer de Dieu, coule souvent la large et prudente péniche de halage des Philistins, qui, munis de bons passeports, versent leurs chopes sous le pont, occupés à voyager du marché au beurre au marché au fromage.

Furent donc appelés Philistins tous ceux qui n’étaient pas étudiants. Et si nous prenons le mot étudiant dans un sens plus large — celui de quelqu’un qui étudie, qui aspire à la connaissance, d’un homme qui n’a pas encore clos la maison de sa vie comme l’escargot (les véritables Philistins domestiques), d’un homme engagé dans la recherche de l’Éternel, de la science ou de Dieu, qui laisse se refléter joyeusement tous les rayons de la lumière dans son âme, un adorateur de l’Idée — alors les Philistins lui font face ; et tous sont Philistins qui ne sont pas étudiants en ce sens plus large du terme.

Si je nomme l’étude une souffrance active, ou la réception de toute connaissance comme d’un tout infiniment cohérent et éternel, je pourrais appeler l’étudiant accompli dans son individualité (ce qui signifie ici simplement : non-Philistin) celui qui reçoit et donne avec une égale force en tous les points de lui-même. Je me le représente comme une sphère ; je l’appelle le sain, le naturel, le cultivé ; mais pour rapprocher mon idée de l’image, je le nomme celui dont le contact avec le monde extérieur, dont la peau (pour le dire crûment), inspire et expire dans une mesure égale.

Grethe me semble, parmi ceux que je connais, celui dont l’apparition idéale se rapproche le plus de cette figure. Tous les autres ont, à des degrés divers, une inspiration exagérée et une expiration funeste. À cette catégorie appartiennent tous les imitateurs poétiques, auxquels je recommande une fois pour toutes l’ouvrage bien informé d’Ertmann Uhse : Le poète bien instruit, où les artifices de l’art poétique, du plus petit au plus grand, sont exposés sous forme de questions et réponses, et toutes les règles expliquées par d’agréables exemples (Leipzig, 1715), comme une esthétique philistine indispensable — en particulier le chapitre sur l’imitation : « Comment puis-je apprendre à imiter l’invention d’un autre ? »

Certains sont assez sains, sauf des sueurs locales : par exemple une sueur philosophique maladive localisée aux parties génitales lors de la production de l’enthousiasme. Ainsi le splendide Schiller a souvent des sueurs philosophiques froides, et ses imitateurs des rhumatismes semblables. Kotzebue souffre d’éruptions de chaleur volantes, qui apparaissent et disparaissent sur une chair de poule chronique de noblesse d’âme ; et si parfois ses pièces sentent la violette, on peut être assuré qu’il a mangé de la térébenthine, qui agit ainsi sur l’excrétion.

De nos jours, on rencontre aussi l’état de l’homme-porc-épic écossais chez certains poètes qui, imitant le Siegfried cornu du Nord, se couvrent de cornes ; leurs œuvres ressemblent parfaitement aux branches incrustées des salines, d’où le sel a coulé et où la boue est restée attachée.

Ayant un jour vu une famille de tels hommes-porcs-épics et me trouvant malheureusement au premier rang, le père-corne attrapa ma main et la força à toucher sa peau de bouleau en disant : « Sens, sens, c’est tout nature ! » De même me sens-je interpellé et dégoûté par les poèmes de ces modernes lanternes à cornes.

Que l’on varie ces exemples de toutes sortes d’états cutanés (c’est-à-dire d’états de formation) à l’infini, et l’on se trouvera plus ou moins en contact avec le Philistin en l’homme ; selon qu’ils sont plus rhumatiques que transpirants, le Philistin est plus passif qu’actif, etc.

Mais le philistinisme sévit surtout comme maladie de la platitude, que chacun possède plus ou moins. De même que la variole convexe et contagieuse caractérise le Philistin actif, la cicatrice concave forme le passif, et ceux-ci courent le plus souvent les rues. Nous pouvons facilement trouver les traces de ces dindons dans les vallées de nos propres cœurs, où souvent la neige gît encore profondément, même si les sommets de l’âme brillent comme des alpages ensoleillés.

Ce philistinisme passif consiste à souffrir, supporter, se taire, laisser faire, chercher des délais, « cras, cras », « oui, oui, ainsi va le monde » (ce qui, chez les Français, apparaît dans le « ah ça ira », que les paysans de Cologne prononçaient « ach Sauerei » — comme philistinisme actif). Et que celui qui se sent sans faute jette la première pierre — sur lui-même.

Puisque les Juifs sont le pôle toxique opposé des Philistins, je tiens pour possible d’inventer une sorte de variole atténuée, comme la vaccine ; je propose de neutraliser le poison de la variole juive par l’inoculation d’une variole porcine, puis d’inoculer ce poison ainsi modifié aux Philistins. Le génie devenu, chez le Juif, ruse craintive, serait ainsi brisé par le dégoût ; comme poison médiateur, il aiderait le génie devenu, chez le Philistin, douce et orgueilleuse confiance en soi, à se mouvoir sur des jambes plus fines et moins nuisibles, afin qu’ils ne continuent pas à piétiner de leur large chemin de bétail la moisson de la lumière.

Le porc serait ici médiateur entre Juifs et Philistins, lui qui, en fouillant de son groin, découvre le mercure et se tient ainsi entre Mercure et Vénus ; et il n’est pas sans profondeur particulière de considérer ici que l’arsenic serait inoffensif pour les porcs.

Il faut surtout remarquer que les signes extérieurs, même tels qu’ils suivent ici, ne suffisent nullement à faire d’un homme un Philistin ; tout dépend de la manière dont il se tient, avec ces signes, face à la vie. Ainsi quelqu’un peut, avec tous les signes opposés, être un Philistin ; on peut, par philistinisme, défendre ou proclamer les choses les plus excellentes, mais toujours de manière conclusive et péremptoire. On les défend seulement parce qu’elles pèsent lourd sur l’estomac ; car aucun Philistin ne peut digérer quoi que ce soit.

Ce qu’il absorbe spirituellement repose en lui comme du lest ; et si l’on attache les morceaux à des fils, on peut les pêcher ensemble comme des poules. Combien de belles guirlandes d’admirateurs philistins de grands poètes ou penseurs ne sont que comme un troupeau de canards enfilés à un fil, auquel est attaché un morceau de lard que l’un avale et que l’autre rend par derrière au suivant ! Une telle infinité finie ferait une belle arabesque pour orner certains propylées.

Ah ! qui est sûr de ne pas être déjà enfilé lui-même, et que, lorsque le diable tirera un jour sur la ficelle, il ne sera pas suspendu avec d’autres Philistins comme une rangée d’oignons au cou de la grand-mère de Satan ?

Donner une physiologie et une zoologie complètes et définitives des Philistins dépasse le cadre d’une dissertation ; je ne livre ici qu’une série de symptômes du philistinisme comme contribution à la science, à l’aide desquels Pierre pourra botaniser dans son propre jardin ou celui d’autrui. Il pourra arracher les spécimens et, séchés entre papier buvard, les présenter à la société pour son divertissement ; ainsi la mauvaise herbe sera détruite, le champ aidé et la science soutenue.

(*) Le plan selon lequel procéder à une telle collection a été exposé longuement et fort plaisamment par l’un des plus aventureux Philistins, le professeur Apin de Nuremberg, dans son Instruction pour collectionner les portraits (Nuremberg, 1728).

Description d’un philistin modèle, lequel finit par se dérouler en toute une tapisserie exemplaire de philistinismes

Lorsque, le matin, le Philistin émerge de son sommeil sans rêves comme un cadavre noyé remonte à la surface de l’eau, il tâte doucement ses membres pour vérifier qu’ils sont tous encore présents ; puis il demeure étendu tranquillement et crie au porteur du journal hebdomadaire, qui frappe, de le remettre à la cuisine, car il est dans sa première sueur et ne peut se lever sans être téméraire ; ensuite il songe à être utile au monde, et, fermement convaincu que la salive à jeun possède de grandes vertus curatives, il s’en enduit les yeux — ou ceux de Madame la Philistine, ou ceux de ses petits Philistins, ou ceux de son chien vigilant, ou ceux de personne.

Sa blanche coiffe de nuit en coton, pour laquelle ces créatures nourrissent un amour immense, n’a pas bougé, car un Philistin ne remue pas en dormant.

Lorsqu’il s’est levé, il change de chemise, s’il le fait, en retirant entièrement la première avant d’en enfiler une autre ; il est capable de frotter doucement sa veste de flanelle avec sa chaussette de laine gauche pour qu’elle n’attrape pas de rhumatismes — mais il ne se touche jamais la peau. Puis commence un vigoureux raclage de langue et curage d’oreilles, un raclement de gorge et des crachats, d’horribles gargarismes, et quelque manière singulière de se laver selon une idée fixe — que l’eau froide ou chaude soit plus saine ; ensuite il mâche quelques baies de genièvre tout en pensant à la fièvre jaune ; ou bien il tient à ses enfants un discours sur la prière et, les ayant envoyés à l’école, dit à sa femme : « Il faut observer les apparences extérieures, cela entretient le crédit ; ils comprendront bien assez tôt la superstition. »

Ensuite il fume du tabac, pour lequel il a la plus haute passion — ou qu’il affecte de haïr avec excès ; dans l’ensemble, le tabac est infiniment cher aux Philistins ; ils aiment dire qu’il leur tient le corps agréablement ouvert et qu’en tirant les nuages de fumée ils peuvent méditer sur la vanité des choses — ainsi la pipe est étroitement liée à leur philosophie ; il possède certainement quelque poème sur le tabac, ou en a composé un lui-même.

Bien que l’on puisse fumer sans être Philistin, on n’a pu apprendre à le faire qu’à une époque où l’on était sans idées, égaré et philistin ; les hommes les plus vivants, les plus vigoureux, les plus purs et les plus pleins d’âme que j’aie connus ne sont jamais venus au tabac.

Sans doute remonte-t-il aussi toutes les horloges de la maison et inscrit-il la date à la craie au-dessus de la porte ; s’il boit du café, il parle des Anglais et appelle parfois le café « ce bouillon noir africain » ; il serait profondément blessé si sa femme ne lui disait pas une demi-douzaine de fois : « Bois donc, il est encore bien chaud ! Bois donc avant qu’il ne refroidisse ! » etc. ; mais si le café ne lui est pas servi chaud — malheur à la pauvre femme ! Sa cafetière est en grès de Bunzlau, et s’il boit lentement, elle porte un véritable petit manteau de café, tout comme un autre Philistin — car ces brunes cafetières leur ressemblent d’ailleurs fort.

Quand il sort pour ses affaires, il met des bottes graissées, pour lesquelles il a une grande prédilection, souvent même des éperons, sans jamais monter à cheval ; les bottes cirées brillent — et un miroir est déjà quelque chose de transcendantal.

S’étant glissé dans tous ses étuis, s’il est juge de paix, il se rend au conseil ; vient alors peut-être maître tailleur Schatte se plaindre que sir John Falstaff l’a appelé « il » (Er) ; on délibère longuement sur ceux qu’on peut appeler « il » ; et lorsque monsieur Stille, l’assesseur, établit enfin qu’on ne peut appeler ainsi que des serviteurs subalternes que l’on paie, le juge de paix Schaal éclate : « Pour ma part j’appelle tous les domestiques “il”, excepté celui du ministre ! » etc.

Mais je laisserai le reste de sa journée se conclure à son gré, et ne raconterai que son état de fiancé.

Il vit à Wetzlar (ils aiment s’y tenir), il fait la connaissance de sa fiancée à l’occasion d’un procès ; il envoie un vieux procureur la demander en mariage pour lui ; si elle dit oui, celui-ci devra lui envoyer le trente-septième volume des Heures secondaires de Wetzlar de Kramer, parce qu’elle a trente-sept ans ; si elle dit non, il devra lui envoyer le Lexique des fraudes de Hön. — Victoire ! Les Heures secondaires paraissent ; il lit alors quelques chapitres de l’Art d’être toujours joyeux de Sarassa afin de s’acquérir légèreté et courage ; puis il lit dans la grammaire française de Lunkenhein quelques anecdotes qu’il racontera au repas de noces.

Quand enfin il partage le lit de sa bien-aimée et qu’ils se sont à peine assoupis, elle éternue ; Schaal se redresse, saisit de ses deux mains sa haute coiffe blanche et rigide de noces, l’ôte de sa tête et dit : « À votre santé ! » Elle éternue de nouveau ; il renouvelle son souhait ; les éternuements et les souhaits ne cessèrent que le matin, quand on découvrit que des amis plaisants avaient répandu de l’ellébore dans le lit afin d’accroître la jouissance conjugale.

Lorsque bientôt quelques « fabricants de boutons » s’installèrent chez sa bien-aimée (c’est ainsi qu’on nomme à Wetzlar les cicisbei), il n’y trouva rien à redire, puisqu’ils fumaient le tabac avec lui et faisaient leur petite partie avec lui — ce dont tous les Philistins sont grands amateurs.

Dans les conversations les plus insignifiantes, il fait des mines de la plus haute importance, qui ressemblent à des « puisque », des « attendu que », des « quemadmodum » et « quamobrem », voire à l’italien conciosiacosaché ; s’il est très rusé, il fait de petits yeux comme des etsi et des etiamsi ; toutefois il n’a jamais l’air d’un « néanmoins », mais toujours d’un nihilominus.

Il avait mis tout son espoir dans le général Auosdanowich pour sauver la nation allemande, pourvu qu’il fût convenablement soutenu par Radirwedowich et qu’il finît par bloquer heureusement ; mais quand tous furent battus, il affirma qu’il l’avait toujours prévu ; pourtant, pouvoir un jour naviguer sur le Guadalquivir demeure son désir le plus secret.

Si un homme vivant et inspiré a le malheur d’entrer en conversation avec lui, il l’écoute calmement et répond volontiers : « Eh bien ! eh bien ! ce que vous dites ! Je le concède ; ce ne sera sans doute pas si grave ! »

Il collectionne journaux, feuilles hebdomadaires et affiches de comédie ; il sait toujours qui prêche, mais ne va à l’église que pour le crédit, où il dort — et il a raison, car le prédicateur est aussi un Philistin. Il est lui-même l’un des « fabricants de boutons » de sa bien-aimée et s’appelle Kniebein.

Lorsque cette société se réunit — à laquelle appartiennent encore un officier de la milice territoriale nommé Schlacks et un candidat en philologie nommé Fackel, tous trois « fabricants de boutons » — les plus belles philistinades viennent sur le tapis. Ils sont tous du même avis, mais crient violemment.

Je vais énumérer pêle-mêle leurs qualités et opinions, car ils ne sont qu’un seul démon et rien que symptômes de philistinisme :

Ils appellent nature ce qui tombe dans leur champ de vision — ou plutôt dans leur quadrilatère visuel, car ils ne comprennent que les choses quadrangulaires ; tout le reste est contre nature et exaltation. Ils ne comprennent pas la Cène et tiennent beaucoup aux études sur le pain. Un beau paysage, disent-ils : beaucoup de chaussée. Voltaire leur plaît plus que Shakespeare, Wieland plus que Goethe, Kamler plus que Klopstock, Voß plus que tous ; et nous devons à leurs supplications auprès de ce poète qu’il ait, dans la correction de sa Luise, remplacé l’huile de faîne par l’huile de Provence pour la salade, et ajouté dans la forêt, où l’on fait le café, une source fictive au lieu de transporter l’eau comme auparavant.

Leur esthétique est la définition d’Erdmann Uhse : « Qu’est-ce que la poésie allemande ? La poésie allemande est l’habileté d’exprimer ses pensées sur un certain sujet avec élégance, mais en même temps avec prudence et clarté, en mots mesurés et en rimes. »

L’un d’eux, s’étant fait faire un lit en acajou, en fit fabriquer aussitôt un second afin que, s’il se mariait un jour, ils fussent assortis. Ils se réjouissent qu’aujourd’hui un honnête homme puisse devenir acteur, puisqu’il n’y a plus de Hanswurst sur la scène ; un conseiller de cour, voilà encore un rôle honnête à jouer. Ils souhaitent aux comédiens bonne chance de pouvoir entrer en bonne société — c’est-à-dire de pouvoir venir chez eux, afin d’être d’aussi grands Philistins qu’eux-mêmes.

Ils croient qu’au fond le monde est fini, parce qu’avec eux il n’a jamais commencé. Ils se tiennent pour quelque chose d’à part et savent hausser leurs sourcils jusqu’à la racine des cheveux. Ils sourient de tout avec condescendance, tiennent toute plaisanterie pour sottise, regrettent que nous ne soyons pas des classiques romains, et se félicitent mutuellement d’être nés en un temps où vivent des hommes si excellents qu’eux — et cela des collèges entiers de fumeurs de tabac — où les Lumières, comme une mèche toujours incandescente, leur allument la tête (les têtes de pipe), feu qu’ils se réoffrent à eux-mêmes comme une fumée sacrificielle ; le lendemain matin, ces temples empestent passablement, et le maître de maison, dit Goethe, sait toujours d’où vient l’odeur. Mais si un jour il ouvre les fenêtres pour aérer cette terre, vous verrez que c’était le diable qui avait laissé la mauvaise senteur, et que la mèche des Lumières, à laquelle les philistins se brûlent la tête, est filée directement de sa queue.

Ils ont tous un faible pour les bottes grasses, et ont acheté en commun une pièce de serge de Berry pour s’en faire des culottes. Ils soutiennent qu’il faut livrer les forteresses pour épargner les maisons, et font volontiers abattre de vieux chênes séculaires pour planter quelque prunier. Ils croient que les Allemands ne sont pas un peuple admirable, qu’ils doivent être formés par les Français ; pourtant ils bavardent sans cesse de germanité, de probité — pourvu que cela parvienne un jour à maturité. Ils n’auraient rien contre les Français si seulement le logement des troupes ne leur coûtait pas si cher ; les Anglais, ils les appellent Englishmen et ne les aiment qu’à cause des livres sterling, demandant au passage ce qui est plus lourd : une livre de plumes ou une livre d’or ? Ils peuvent imaginer que l’armée signifie quelque chose sans enthousiasme, ont acheté en commun à l’encan l’image de l’armée saxonne par Bachenschwanz, et ne comprennent pas comment cet homme solide a pu traduire le délirant Dante.

Ils se lisent mutuellement des dissertations ennuyeuses, se traînent avec des satires plates et des épigrammes ; de pleines bouchées, des blocs grondants qu’il faut avaler de force jusqu’à ce que les yeux leur sortent de la tête d’un bleu éclatant, voilà ce qu’ils appellent le sublime. Ils recensent des choses qu’ils ne comprennent pas et se moquent des formules de nécessité des philosophes ; ou bien ils sont capables de se guinder eux-mêmes, de manière tout à fait ridicule, dans des discours philosophiques, si bien que leur âme regarde avec superbe d’innocentes natures comme une robe de chambre gelée, suspendue l’hiver pour sécher, effraie les petits oiseaux qui cherchent des grains dans la neige du jardin. Quand ils se mouchent, ils sonnent du nez comme des trompettes.

Tous les enthousiastes, ils les appellent des exaltés fous ; tous les martyrs, des imbéciles ; et ils ne peuvent comprendre pourquoi le Seigneur est mort pour nos péchés au lieu d’établir plutôt à Apolda une petite fabrique utile de bonnets. Jamais la pluie ne les a surpris sans parapluie. Lorsqu’ils disent bonsoir, bonjour, bonne journée ! comment allez-vous ? que fait la chère épouse ? ces gens-là n’y pensent pas le moins du monde : cela leur tombe de la bouche ; et après le repas ils souhaitent que l’on ait bien mangé, quand bien même on aurait eu faim. Ils ont tous légué leur corps, en leur heure la plus solennelle, à l’anatomie, leurs têtes au docteur Gall pour l’extension de la science, et en sont prodigieusement fiers ; et ce jour-là ils ont abusé du « Cottbusser Vier ».

De l’état du théâtre en Allemagne, ils sont parfaitement satisfaits ; et l’on ne saurait se faire meilleure idée de leur idolâtrie orgueilleuse envers leur propre misère que si l’on considère que ces mêmes hommes, incapables de comprendre comment l’Antiquité avait pu être assez folle pour bâtir d’immenses églises pour le culte divin, sont tout à fait contents qu’à travers le monde aucune institution publique ne soit soutenue avec autant d’excès que l’art dramatique. Jamais un philistin ne s’est scandalisé de ce qu’on construise d’énormes palais, qu’on les orne intérieurement des dons de tous les arts, pour y ajouter encore de l’argent le soir afin de voir, à la lumière d’innombrables bougies, ce que le courant banal et quotidien de la poésie charrie de bois flotté poétique des plus communs, représenté par des hommes qui, tout comme ce bois, ont été assemblés par toutes sortes de hasards pour ce métier et sont encore payés pour cela.

Je crois qu’à peine ailleurs la philistinie des temps modernes s’est montrée plus à découvert qu’au théâtre ; comment serait-il autrement possible qu’un homme, par le costume et le maquillage, se ravisse à lui-même, qu’il soit, par l’éclairage et la musique, plus béatement retranché de la vie commune qu’à peine un enthousiaste ne peut s’isoler par son cercle magique ; comment serait-il autrement possible que, ainsi équipé, en un tel lieu et devant mille yeux qu’il ne doit pas tant satisfaire que nourrir et fortifier en les divertissant, un homme ou une femme puisse, durant plusieurs heures, prouver qu’il ou elle est un philistin plus effronté encore que le monde entier qui tolère pareille chose ?

Existe-t-il un être plus misérable qu’un acteur qui est mauvais ? Car pour être un mauvais acteur, il faut être un sot effronté et vaniteux ; comment un homme sans aucune vocation, sans intelligence ni goût, au corps maladroit, à la voix fâcheuse, peut-il avoir la folie de vouloir représenter devant les yeux du monde entier un autre homme qui ne peut être que plus que lui — fût-ce un serviteur qui change les chaises ? Oui, même le soldat le plus lâche m’est plus cher : son fusil part du moins parfois sous l’effet de la peur de la mort, il est au moins objet de mépris, et ses braves camarades ne veulent plus servir avec lui.

Je ne sais comment l’appeler, sottise ou démence, qu’il ait pu en venir ainsi dans le monde que cet unique exercice artistique où l’homme est artiste de tout son être, cet art qui doit présenter la vie elle-même à la vie, soit pratiqué d’une manière si incompréhensiblement misérable tout en étant soutenu avec une si déraisonnable profusion, alors que de mauvais musiciens doivent exercer leur métier comme une sorte de mendiants plus décents, et que maint bon peintre est presque mort de faim. On peut voir là au mieux combien l’art dramatique tient au cœur du monde entier : si près qu’il est accueilli à pleines mains même dans sa pratique la plus misérable. Mais comment cette misère est-elle advenue ? Qui l’a jetée sur le monde ? Les philistins, dis-je : la routine, la possibilité qu’un homme croie que ce qui lui suffit est suffisant, que c’est tout, et que le reste — holà ! — n’est que folie. Si le philistin n’aimait pas le théâtre, il en irait autrement ; le bon esprit serait au-dessus de lui ; mais tel que le théâtre se tient aujourd’hui dans le monde, il est le seul art qui ne soit jamais ressuscité ; il porte sur lui tout le dégoût, toute la maladie, toute la honte, toute la pauvreté de l’histoire, et n’est pour le spectateur meilleur que le signe le plus clair de l’état général du monde ; tel un nilomètre il se dresse : nous pouvons voir jusqu’où les eaux sont montées en tout temps ; mais la vase qu’elles laissent sur nos champs ne le féconde pas — elle l’infecte et l’empoisonne.

Si grand que soit ici le mépris exprimé à l’égard du comédien mauvais ou médiocre — car l’art ne tient pas boutique d’indulgences, l’art n’a ni purgatoire ni péché véniel ; entre l’enfer et le ciel siège son juge ; il est libre et procède d’un efflux divin ; nul n’y est contraint ; mais si des boutiquiers viennent étaler leur marchandise dans le temple, le Seigneur les en chassera — si méprisable donc que soit le mauvais acteur, il faut honorer d’autant plus le grand et véritable artiste.

Mais je fais davantage : il me touche comme un Robinson jeté solitaire sur une île déserte ; oui, il me touche plus encore que Robinson ; car celui-ci peut utiliser autour de lui les singes et d’autres animaux, et son ami sauvage nommé Vendredi — non seulement le blanc dimanche, le bleu lundi, le mercredi cendreux, le vert jeudi, le silencieux vendredi, mais encore le mardi pour tout service, et le samedi ensoleillé du soir comme pieux compagnon de repos.

Il n’en va pas si bien pour le grand acteur ; les singes seraient pour ce Robinson-là, même s’il jouait le rôle de Robinson lui-même, un obstacle certain ; ils se conduiraient peut-être en société humaine au point qu’il ne pourrait plus du tout faire ressortir son Robinson. Plus heureux que lui est le héros qui, combattant, abandonné par de lâches compagnons, tombe pour la juste cause pour laquelle il est frappé : celui-là ne survit pas à sa misère. Le comédien excellent, lui, doit toujours recommencer à jouer, afin de voir l’œuvre qui l’enthousiasme honorée en lui seul et foulée aux pieds tout autour.

Il est merveilleux de voir combien une excellence isolée peut donner à une pièce une tout autre tournure. Par exemple, je vis un jour, dans Marie Stuart, le rôle de Burleigh joué si admirablement, et tout le reste si mal, que le retrait de Burleigh de la cour devint pour moi le point tragique de la pièce. Une autre fois, je vis Shylock dans Le Marchand de Venise représenté avec une telle magnificence que j’aurais voulu l’aider à découper à Antonio la livre de chair dans les côtes, si Portia, en avocate, n’avait pas défendu son ami avec une égale splendeur. Le moment où cet acteur, en Shylock, propose en riant à Antonio le billet solitaire est la plus grande impression artistique que j’aie jamais reçue au théâtre ; ce rire, je ne l’oublierai jamais ; il demeure éternellement devant moi comme un regard d’argent dont l’art dramatique, en dehors de ce jour-là, ne m’a plus jamais gratifié ; et si je n’avais jamais revu cet artiste qu’en cette occasion, sa haute vocation et sa profonde intelligence me seraient déjà à jamais vénérables par cela seul.

Or le philistin me demandera peut-être : comment remédier à l’effroyable misère dans laquelle on déplore ici la situation actuelle de l’art dramatique à travers le monde ? À quoi je réponds d’abord : cela ne le regarde en réalité nullement, car c’est lui seul qui, dans ce redressement, serait condamné au dommage ; lui, le questionneur, est cette misère elle-même.

Aux autres, qui ne demandent pas, je me permets de dire : tous les arts souffrent plus ou moins sous la pression de la philistinie, selon qu’ils peuvent, par leur nature, être pratiqués dans la solitude ou dans la société. La peinture, la musique, la poésie peuvent être portées par une inspiration solitaire et se rallumer en certains élus à la lumière du ciel intérieur ; de tels esprits errants nous saluent encore, souvent d’un visage rayonnant, du tumulte même du marché — pourvu que nous n’ayons pas tiré le bonnet philistin trop bas sur nos yeux.

Mais tous les arts qui, par nature, sont sociaux doivent nécessairement tomber malades et guérir avec l’histoire des hommes plus encore que ceux-là. Je ne puis imaginer qu’un peuple puisse avoir un théâtre excellent sans se tenir lui-même au plus beau sommet de son développement historique. Dans un État sain et véritablement vivant, il ne viendra à l’esprit de personne de vouloir faire l’acteur sans y avoir vocation — pas plus qu’il ne viendrait à l’esprit d’un autre de le payer pour cela ; et de même qu’un homme en bonne santé pense peu à lui-même, et, se sentant sur le ressort d’acier vibrant de sa force, aspire à des choses plus hautes — à la compagnie des héros et des demi-dieux, ou à en devenir un lui-même — ou, d’un autre côté, se tourne vers la vigueur joyeuse et éternellement comique de la santé — ainsi un peuple sain ne permettra pas que l’on représente à grands frais devant lui des fadaises faussement attendrissantes, suavement perverses, mensongères en elles-mêmes, ni des vérités meurtrières pour l’art, semblables à des masques de plâtre coulés sur des vivants ou des cadavres, ni des sublimités philosophiques surhistoriques, ennuyeuses, sans terre ni ciel, qui ne sont qu’un entresol du diable.

Que peut-on cependant faire pour la scène, si son excellence dépend tout entière du meilleur temps ? Je dirai donc mon opinion : pour l’art dramatique, comme pour tout art en tant que libre, on ne peut rien faire sinon tendre vers l’excellence en général, aimer et pratiquer toute vertu, et ne pas être philistin dans la vie ; le reste est l’affaire de Dieu.

Mais pour l’art dramatique, et pour tout art, en tant qu’il est désormais naturalisé dans l’État, en tant qu’il n’est plus libre, on peut faire beaucoup par ce que l’on nomme école.

Lorsque, par mille rapports artificiels, un tel déséquilibre s’introduisit parmi les hommes que la grâce, la force, l’innocence et le droit se séparèrent et ne se reconnurent plus comme frères égaux, alors apparut la coutume, qui s’unit à la bienséance et engendra le convenable, le toujours-correct, le commode, et finalement l’usuel ; on avait de l’honneur non parce que le présent permettait d’en avoir, mais parce que les ancêtres en avaient toujours eu ; et de même que des cavaliers courageux devinrent des chevaliers puis des chevaliers de cour, que des hommes d’honneur devinrent des membres honoraires, ainsi de l’art libre et de son immédiateté éternelle naquit une école, un style, une loi morale pour l’art.

Cela, les philistins le comprennent et l’honorent fort bien, et le maintiennent volontiers ; et c’est seulement par cette voie qu’il est possible de relier les sommets artistiques de l’histoire par d’honorables et solides ponts ; c’est seulement ainsi qu’il est possible de ne jamais voir un art s’abîmer sans fond comme l’art dramatique l’a été, pour ainsi dire, depuis des siècles. S’il n’en était pas ainsi — et si encore aujourd’hui, considéré comme un tout, il ne l’était pas — comment aurait-il pu exister un temps où l’on refusait à ses serviteurs une sépulture chrétienne ? comment pourrait-on aujourd’hui tolérer et même payer ses plus mauvais serviteurs, des hommes qui se prostituent éternellement ?

Les Français, par exemple, ont une école, un style sur leur scène ; je ne crois pas qu’ils tolèrent et soutiennent de mauvais acteurs — à moins que leur médiocrité ne soit une manière de l’école ; mais elle ne doit pas être une absence de manière venant d’eux-mêmes. Depuis que la bravoure fut seulement inscrite parmi les accessoires de l’État et que les héros individuels s’étaient endormis sous la tente de terre de leurs tumulus, naquirent discipline militaire, exercices, école et style à la place de l’héroïsme, et la patrie put se défendre. Ainsi l’art ne peut apparaître avec dignité que s’il est recueilli, lorsque son feu solaire s’éteint, dans un feu artificiel ; et qu’est donc l’art, au bout du compte, sinon une école à son tour, dont la liberté repose dans le Dieu éternel lui-même ?

Car Prométhée dut bien dérober le feu au ciel pour nous le donner, et nous ne pensons pas aux douleurs qu’il souffrit pour nous, enchaîné au rocher sous la dévoration du vautour ; et nous laissons s’éteindre la braise du foyer, ou la nourrissons de fumier sec, tandis que nous laissons pourrir les cèdres.

Goethe a bien senti la nécessité de l’école là où le temps était devenu stérile en art libre ; et combien d’acteurs et d’actrices doivent à sa volonté droite le bonheur de pouvoir, sinon élever les œuvres des poètes comme de grands artistes, du moins les porter comme des gens convenables, sinon les offrir en sacrifice, du moins les présenter dignement ; et la partie raisonnable de la nation lui en rend aussi ici ses plus sincères remerciements. Il a travaillé en cela, comme en tout, avec calme, clairvoyance et probité, selon sa meilleure conscience et ses forces, pour son temps ; et celui qui ne le comprend pas ne soit jamais enthousiasmé par le bon art ni apaisé par la bienséance ; qu’il soit lui-même un mauvais poète ou un mauvais artiste, et qu’il soit contraint de les aimer, de les honorer et de les nourrir.

Je me suis attardé plus longtemps sur la philistinie dans cet art, parce que le théâtre est pourtant incontestablement encore aujourd’hui le seul exercice artistique qui devrait être le cœur de toute noble et bonne circulation du sang. Mais il n’y a plus d’esprit dans ce corps creux ; il est tout au plus possédé par le diable, qui, jouant lui-même la main dans la partie, y pose son chapeau à plume. Tant que l’art dramatique subsistera en toutes ses parties comme il subsiste à présent, il ne sera que la friperie du diable, où les philistins lui achètent le soir les habits qu’il leur vole le matin. Un acteur qui reçoit encore de l’argent pour n’être pas du tout acteur, et qui pourtant en est un (véritable tour de force !), est une preuve plus grande de notre folie qu’une hideuse prostituée qui ne meurt pas de faim.

Les philistins n’ont de goût que pour une musique plate, frivole ou guindée comme un bouc ; ils tiennent Beethoven pour complètement fou. Des tableaux médiocres, des allégories hétéroclites, l’Histoire tenant un stylet, deux ou trois anges visqueux avec leurs attributs, un autel ou un petit temple d’album dans le goût grec de jardin sont leurs idéaux architecturaux. L’incommensurable, le tout-puissant pénétré d’art, et pourtant l’Un et le surabondamment grand dans les édifices des chrétiens inspirés, ils l’appellent productions gothiques et barbares du mauvais goût ; car tous leurs sens ont poussé en herbe folle, et leur âme leur siège entre la peau et la chair ; si donc la peau les démange et qu’il leur vienne des idées, ils appliquent des sangsues au derrière ou se font saigner, et les voilà de nouveau supportablement stupides.

Le prédicateur Kniebein accompagna un jour, le Vendredi saint, la litanie incipit lamentatio beati Jeremiae de sa propre culture à la guitare ; et j’entendis à Dessau un Juif cultivé chanter en hébreu à la guitare. Ils corrigent, dans tous les livres qu’ils lisent, les fautes d’impression à la fin. Ils transpirent tantôt plus qu’ils n’inspirent, tantôt ils ne transpirent jamais ; cela doit s’entendre symboliquement. Ils méprisent les anciennes fêtes populaires et les légendes, et ce qui, en un lieu solitaire, a verdi de vieillesse, protégé contre l’insolence moderne. Ils aiment à s’entretenir de patrie et de patriotisme ; mais si on leur demande plus précisément pourquoi ils aiment leur patrie, ils commencent eux-mêmes à s’en étonner ; car ils avouent volontiers qu’ils s’emploient sans cesse à détruire tout ce qui fait de leur patrie un pays déterminé et individuel, et ils travaillent à ce que le coucou, qui niche dans des nids étrangers, salue le leur par l’éloge : pareil comme chez nous. Ils détruisent, où ils le peuvent, toutes les mœurs et toutes les coutumes ; ils brisent les armoiries et les enseignes des temps et les jettent aux pieds de ceux à qui l’histoire les a données. Tout ce qu’aucun destin, pas même la mort, ne ravit — les traces hiéroglyphiques par lesquelles les générations transmettent à leurs descendants l’arbre de l’amour et de la fidélité au coin de terre qu’ils habitent — ils les effacent, afin que bientôt aucun philistin ne sache plus où il est chez lui ; ce n’est pourtant pas là leur intention, mais ils voudraient seulement détruire l’individualité des hommes de génie et les faire ainsi passer sous le gobelet avec lequel le diable escamote le monde dans sa poche. Ils veulent que les hommes aiment leur propre habit, et leur donnent pour cela à tous le même habit ; mais je proclame bienheureux celui qui marque le sien, soit d’une croix sur le cœur, d’un cœur sous le coude, d’un trou ou de quelque tache de graisse ; pourvu que cela vienne de lui, qu’il se marque et ait un nom qu’il puisse honorer et laisser aux siens ; car ce nom-là, à peine les philistins veulent-ils le laisser. Ils veulent rendre pauvre la bouche du peuple.

Leur plan suprême pour rendre un pays heureux est de le transformer en un damier parfaitement quadrillé ; il est ainsi plus facile de le réduire au petit. Ils voudraient peindre toutes les maisons en blanc, et de temps en temps les relettrer et renuméroter, selon qu’eux-mêmes avancent dans la littérature ou ne veulent pas rester en arrière du voisin. Les barrières et les guérites seraient rayées ; tous les bâtiments publics de l’État quadrillés, afin que chacun sache à quoi s’en tenir. Et pour que nul ne prenne envie de conduire les fleuves vers leur source ou leur embouchure, une table serait placée sur tous les ponts, décrivant brièvement leur cours géographique.

Leur sagesse consiste réellement à tout blanchir à la chaux ; et il faut vendre beaucoup de vieilles églises à la démolition pour payer toute la craie destinée à couvrir les bibles illustrées et les chroniques peintes de l’art ancien sur les maisons de Nuremberg et d’Augsbourg, qui jusqu’ici n’ont jeté la jeunesse des rues que dans une vaine distraction et imprimé dans le fruit des patriotes enceintes des rêves fantastiques, lesquels se sont assez manifestés dans le bric-à-brac artistique dont ces villes ont inondé le monde. Tout préjugé doit disparaître, c’est-à-dire tout ce que l’antiquité et les temps primitifs ont séparé ou uni. Ces fous effacent même dans le nom de Dieu les lettres qui leur semblent superflues.

Allez-y, messieurs les philistins ! Le diable saura bien se tirer d’affaire. Quand tout sera blanc et dûment paginé, croient-ils, l’instinct artistique se développera pur dans le peuple, et nous verrons bientôt réapparaître, pour ainsi dire, les premiers types fondamentaux pestalozziens de tout art plastique sur les murs, les portes de jardins et les corps de garde, et cela dans les trois couleurs fondamentales du prisme bourgeois : charbon, rouge brique et jaune ocre. — Il n’est rien de plus fâcheux que de ne raser quelqu’un qu’à moitié ; à qui l’on veut faire croire quelque chose de blanc, il faut tout lui faire blanc, etc.

Lorsqu’ils parlent du plaisir d’un beau paysage, ils disent volontiers : « J’avais mon Horace dans la poche, mais je ne l’ai jamais sorti. » Ils aiment à raconter leurs frasques de jeunesse, qui sont alors du genre de celles du juge Shallow dans le Henri IV de Shakespeare. Ils n’ont jamais été ivres sans boire, et alors toujours très ivres. Quand ils sont effrayés, ils font aussitôt leur eau. Ils ne peuvent comprendre aucune œuvre poétique originale ; ils la tournent en ridicule et la parodient, puis écrivent pourtant des imitations aqueuses. Ils ont fait suivre le Werther de romans sentimentaux, le Götz de pièces chevaleresques, l’Ardinghello et le Maître de romans d’artistes, la Lucinde de lubriques transcendantales ; aux Schlegel, à Novalis et à Tieck, ils ont opposé des sonnets et canzones (ganzones) incrustés de raisins de foi, suintants de miel-colle-bave ; aux tragédies de Schiller, des drames de destinée froidement iambiques et sentencieux, où la destinée n’apparaît que comme le mot « destinée » cinquante fois répété, ou posée sous les pieds du héros comme une cruche chaude, ou bien tartinée sur le nez de lecteurs bonasses comme le beurre sur le nez du chien susmentionné, afin qu’ils avalent la rafistole pour la destinée, comme le chien avale du pain sec pour du pain beurré ; et je ne doute pas qu’ils ne nous produisent bientôt le tartre de leurs dents comme stalactite sortie des tombeaux du monde héroïque allemand, et ne fassent surgir sous nos yeux quelque base sablonneuse figée et raide comme un géant nordique.

Ils exhiberont un homme-aux-neuf-yeux, puis un étrangleur-de-serpents, et encore un monstre, qui derrière est caniche et devant homme, comme un sphinx égyptien ; qu’ils aient juré à la bannière philistine romantique ou classique. En face du Faust de Goethe lui-même, des sotins, Schiek et le scribe Fäustchen ont fait de petits Faust de poche ; il faut excepter Klinger, qui n’a fait qu’un poing pour le diable, mais aucun diable pour Faust ; et il faut excepter le peintre Müller, qui, bien qu’on l’ait surnommé Müller-le-Diable, n’a imaginé pour Faust que quelques-unes des plus magnifiques Indes ; ainsi s’est-il acquitté de sa dette en se tenant à parité avec les billets de banque. Lessing ne l’a fait qu’esquisser.

Les traducteurs parmi les philistins tombent fréquemment dans une telle outrecuidance qu’ils se mettent au niveau de leur Homère ou d’autres semblables ; à leur sujet, il convient surtout de rappeler ceci. Gesner écrit : « Si l’on donne à un chapon du pain trempé dans du vin fort jusqu’à ce qu’il en devienne ivre, et qu’ensuite on le place dans un endroit sombre sur des œufs, en couvrant le nid d’un crible pour qu’il ne puisse s’en aller, alors le sot, lorsqu’il revient à lui et a digéré sa boisson, ne pensera pas autrement que s’il avait lui-même pondu les œufs, et il les couvera jusqu’au bout. »

En philosophie, ils se tiennent soit comme le famulus qui la sait par cœur à force d’en entendre éternellement la répétition, soit ils sont à ce point effrayés par un philosophe qu’ils se pétrifient dans sa philosophie comme devant la Méduse. Cela leur arrive le plus souvent avec la dernière qu’ils ont entendue, lorsqu’ils se sont fait raser pour la première fois. « En deçà de cette barbe, disent-ils, nous étions des exaltés ; au-delà gisent pour nous les fantasques. » Lorsqu’ils poussent l’abstraction très loin, ils ressemblent, dans leur orgueil maladif, à ces oies que des gourmets vides et voraces clouent fréquemment par les pattes ou suspendent en l’air, et qu’ils maintiennent dans une soif constante en les abreuvant de la plus hideuse boisson salée, jusqu’à ce que leur foie croisse maladivement hors du ventre ouvert, si énorme qu’il devient souvent plus grand que l’oie elle-même, et que la pauvre âme ne sache plus, dans une grande abstraction, si elle est l’oie ou le foie. Mais le plus souvent ils ressemblent seulement à ces coqs qu’un philosophe quelconque couche simplement sur le sol et auxquels il trace d’un trait de craie — a-a — en travers du bec ; ils restent alors tranquillement couchés, regardant fixement la ligne comme si c’était une corde dont ils se croient liés.

D’un mouvement infini, simultané et éternel de la connaissance et de sa sainteté, ils n’ont aucune idée. Et s’il est vrai ce qu’un philistin croit de Paul, à savoir qu’il aurait été canonnier parce qu’il a dit : « notre savoir est fragmentaire », alors tous les philistins sont des artilleurs subalternes.

Mais j’en viens à la conclusion et j’ajoute encore que les philistins ont une curiosité extraordinaire ; ils aimeraient être admis dans toutes les sociétés de ressources, secrètes ou de table, parce que, dans leur tête vide, ils se trouvent eux-mêmes en face de leur propre néant ; ils tiennent tout sens sociable vigoureux et noble, toute plaisanterie parodique, bref tout ce qui porte l’empreinte de l’idée, pour mystique — sous quoi ils entendent Dieu sait quoi (à Alstädt, c’est du champagne de primevère) —, pour jésuitisme ou illuminatisme ; et c’est pourquoi cette noble, joyeuse, allemande, chrétienne société de table a été fondée uniquement pour leur déplaisir, parce qu’ils ne doivent pas y entrer ; et j’exhorte encore une fois tous les membres à aiguiser les lois contre eux, et je conclus par ce bon conseil : que chacun s’oublie lui-même à cette table allemande et joyeuse, qu’il considère l’ensemble, et qu’il ne propose comme nouveaux membres que ceux qu’il reconnaît, dans l’ensemble ou en particulier, meilleurs que lui-même ; car pour fleurir et fructifier, il faut prendre racine, non pas pousser en herbe folle. Tel est mon vœu, en levant un verre plein :

À tous ceux en qui Dieu, dans le sein,
A embrasé une flamme sacrée,
Qu’elle jaillisse de la source des Muses
Ou du buisson ardent de Moïse ;
Qu’elle s’élance de l’acier de l’épée,
Ou de l’or de la parole,
Ou qu’elle bondisse du feu de l’âtre
D’un pieux berger.
Qu’elle médite dans l’âme,
Ou contemple intérieurement,
Qu’elle file pieusement au rouet,
Ou retentisse des lèvres du poète,
Qu’elle s’enflamme en sainte colère,
Ou qu’elle rafraîchisse comme la lune,
Qu’elle s’accorde aux chœurs,
Ou ravisse dans la solitude.
Ceux qui souffrent pour nous, qui combattent pour nous,
Qui chantent pour nous, qui nous jugent,
Qui nous enseignent à agir divinement,
Et nous empêchent de défaillir dans la mort —
Flamme de Dieu dans le guerrier !
Flamme de Dieu dans le vainqueur !
Flamme de Dieu dans le juge !
Dans le créateur, dans le destructeur !
Ô lumières du Saint-Esprit,
Qui éclairez pour le martyr
Le seuil de sa mort bienheureuse,
Qui plongez comme un feu solaire
Dans les yeux obscurs de Samson,
Lorsque le Seigneur a pitié de lui,
Et qu’il embrasse les colonnes,
Et qu’il se bâtit le tombeau du héros —
Heureux celui qui voit ce feu !


Ne me réveille pas, vie, ô Dalila,
Ne crie plus : « Samson ! Les Philistins sont sur toi ! »

Explication de la planche gravée.

Bien que ces figures soient indiquées sur le titre comme appartenant à l’école italienne, je ne vois pourtant rien de particulièrement italien sur cette feuille, et l’auteur de celle-ci, un certain Ipse, ne m’est encore apparu nulle part dans les catalogues des maîtres italiens ; je tiens donc l’italien pour une misérable supercherie destinée à accrocher cette marchandise grossière aux amateurs ignorants, et nous devons prendre garde de ne pas tomber, à cause de ce nom, dans une erreur semblable à celle d’un connaisseur français qui s’étonnait de ne pouvoir se procurer aucun crucifix qui ne fût exécuté par le fameux Inri ; il interprétait ainsi le I.N.R.I. au-dessus de la croix.

Du reste, je fais peu de cas de cet Ipse, suivant un nouvel esthéticien qui croit sentir, dans la seule sonorité des noms, l’essence de chaque grand artiste prophétiquement exprimée par la nature. On trouve peu de rimes particulières à Ipse, et un poète de sonnets ne pourra guère le traiter qu’avec une ellipse ou une éclipse. Si, selon cet esthéticien, dans le son de Raphaël résident le beau, le clair, le pur ; dans celui de Michel-Ange Buonarroti, le sublime, le colossal, le puissant ; si dans Guido Reni se trouvent la grâce et la pureté ; dans les Carrache, l’esprit, l’école, l’audace ; dans le Pérugin, la simplicité, la rigueur, la douceur ; dans Rembrandt, une avarice prodigue et une prodigalité parcimonieuse, une ardeur de houille et une génialité seigneuriale rongée par les souris dans un manteau de tourbe déchiré ; si Rubens signifie chair et sang, plénitude et surabondance musculaire ; si Albert Dürer, dans Albert, pense clair, blanc et noble, et dans Dürer, sévère et profondément allemand, apparaissant glorieux dans l’un et l’autre ; si Claude Gelée le Lorrain sonne déjà comme une belle lointaine, mer fraîche, parfum et vie solaire ; si dans Goethe résonne la bonté de Dieu ! dans Schiller la description et le scintillement, ou la soie noble et rafraîchissante ; si Kant signifie connu ; Fichte combattu victorieusement ; Schelling résonné ; si Baggesen a engendré, si Oehlenschläger a frappé la vague ; si le bienheureux Runge a lutté bienheureusement ; si Kosegarten est un jardinier bouillant et Kotzebue se signifie lui-même ; si tous ceux-là accomplissent cela — que puis-je attendre de particulier de cet Ipse ? S’il s’écrivait avec un D, il aurait au moins quelque grâce, ou bien aurait pour lui le prince Ypsilanti ; mais ainsi le nom sonne mince, aigu, pointu, et tout à fait égoïste, et je crois qu’il est originaire du comitat de Zips en Hongrie, à moins qu’on n’objecte que nulle figure de son image, excepté la muse tragique, ne porte de longues culottes. Mais je le laisse à son obscurité et me tourne vers l’explication de son œuvre même ; peut-être nous donnera-t-elle quelques conjectures sur l’auteur.

L’ensemble est travaillé un peu dans le premier style égyptien ; le maigre, le sévère, le sans-muscles y renvoient. Quant aux culottes, par exemple, je les tiens, comme tout ce qui ne convient pas à mon opinion, pour un ajout moderne. D’ailleurs tout semble égyptien, puisque nous trouvons ici aussi, comme chez ce peuple, les figures d’animaux traitées plus en détail que les figures humaines. Ensuite les nombreuses coiffes pointues rappellent les pyramides ; et la mitre épiscopale, que l’on trouve même sur des figures animales égyptiennes — ainsi tirée ici sur la tête d’un bélier — se rencontre sur la tête d’un épervier égyptien en basalte qui se trouvait autrefois au Museo Rolandino à Rome. Les pieds parallèles du philistin assis, qui a quelque chose d’un Memnon assoupi, indiquent également une origine égyptienne, tout comme l’absence totale d’anatomie, les Égyptiens n’ayant pu atteindre cette connaissance par respect pour les cadavres ; les embaumeurs eux-mêmes étaient heureux, chez eux, lorsqu’ils avaient réussi à introduire leur petite dose d’absinthe dans le corps, et s’enfuyaient en hâte pour ne pas être maltraités par les parents du défunt.

Si je considère encore que des Philistins et des Juifs habitèrent l’Égypte, ma supposition s’en trouve renforcée. À l’objection que des pipes à tabac apparaissent ici, je réponds qu’il s’agissait peut-être à l’origine de bâtons semblables à ceux que nous remarquons, sur certaines statues égyptiennes, surmontés d’une tête d’oiseau, et qui ont été philistinement transformés en pipes par un restaurateur moderne. Quant à la possibilité que, malgré les culottes, ces figures remontent à l’Antiquité, l’expérience montre que, comme dans les figures théâtrales comiques et tragiques, ainsi que dans les figures phrygiennes, et chez la Cybèle et l’Isis égyptiennes, et dans les représentations de peuples barbares, on trouve de longues manches étroites ; de même, les culottes apparaissent chez ces figures et chez les personnages comiques en marbre, les culottes ayant été introduites au théâtre pour des raisons de bienséance. Hérodien rapporte encore (livre 4, chap. 24) que Caracalla abaissa ses vêtements des cuisses pour satisfaire un besoin naturel et fut alors assassiné par Martialis ; j’abandonne tout cela à l’examen des antiquaires et me contente de décrire cette image dans son rapport au présent traité.

N° 1. Représente le revers parodique d’un contemplateur abstrait de soi. Tous les manches et vêtements terrestres lui deviennent trop courts ; souliers, culottes, gilet ne suffisent plus lorsqu’il se redresse pour nettoyer la lumière qui repose sur sa tête dans une cuvette d’eau comme l’Esprit sur les eaux. D’un œil il regarde en haut, de l’autre en bas, et de son quartier-de-lune il contemple le plein lui-même. Au reste, il est extrêmement dangereux de rire de ce revers ; car celui qui n’adore pas la face antérieure indiciblement splendide de cette figure avec la plus profonde vénération ne peut rire de ce revers sans être un parfait philistin. Si cette image semble ne pas vouloir s’étirer selon sa couverture, cela signifie seulement que même la voûte du ciel ne saurait la couvrir, tant elle est immense ; et c’est pourquoi il est dit ici : Qui rit le dernier, rit le mieux.

N° 2. Représente une oie suspendue, dont le foie a été engraissé par des Juifs gourmets jusqu’à devenir si gros qu’elle ne sait plus, dans une grande abstraction, si elle est le foie ou l’oie. La faculté des pâtés de Strasbourg tranchera finalement la question ; dommage que l’on ne puisse compter parmi les mets délicats les philistins philosophants qui se trouvent dans une situation semblable.

N° 3. Est une figure que l’on retrouve déjà, quelque peu modifiée, sur l’étendard de l’infanterie dijonnaise de la Mère Sotte, un ordre de fous à Dijon au quinzième siècle ; là, les culottes sont dans la situation où elles se trouvaient chez Caracalla lorsqu’il fut assassiné par Martialis, et des vents soufflants sont également représentés autour de ces ailes de moulin du diable. Cette figure représente une boussole avec laquelle on peut facilement observer comment les démarches des philistins et des Juifs s’orientent en cette vie, et l’on peut tenter toutes sortes d’expériences de ce genre. Le philistin fait avec la partie inférieure du Juif le pôle Nord ; le Juif, avec la partie inférieure du philistin, le pôle Sud ; tous deux foulent le monde aux pieds et ne s’embrassent qu’eux-mêmes pour manifester leur répulsion mutuellement amoureuse ; et je tiens cette figure pour l’image de tous les serpents dans tous les paradis. Le plat couvercle de sabbat du Juif contraste avec la coiffe pointue du philistin ; celui-ci fume commodément sa pipe tandis que celui-là retire sa barbe avec déplaisir. Scaliger affirme qu’aucun Juif n’a le nez aplati, et au Portugal un nez d’épervier est appelé juif ; celui-ci ne l’a pas non plus ; en revanche, celui du philistin est quelque peu aplati.

N° 4.
Cette chaîne, non pas de perdrix mais de canards, est la parodie des prétendues cliques philosophiques et esthétiques de tous les temps ; tous se sont enfilés les uns derrière les autres à une ligne de pêche à laquelle pend un morceau de lard, mangeant et rejetant tour à tour ; et ils resteront une infinité finie tant que le lard supportera le voyage. Si quelque autre philistin le ramasse pour en graisser ses bottes, alors les grains du rosaire par lequel leur idole s’adore elle-même roulent à terre, et la machine à paternoster avec laquelle il tire les eaux des galeries de sa gloire se brise. Ce qu’il y a de touchant, c’est que tous ces volontaires se sont enrôlés par enthousiasme, et qu’ils n’ont pourtant que le fil dans le ventre ; ce sont les véritables spéculateurs, si je décompose ce mot en le lard allemand (Speck), le cul français et le tyrolien Anten pour Enten (canards).

N° 5.
Ce chien est le véritable succédané universel de tous les philistins ; il donne aussi un excellent enseignement sur l’art de suppléer. Ici, par exemple, il représente le succédané d’une muse tragique moderne, ou plutôt d’un César des tragédies modernes : on lui a barbouillé sur le nez quelque beurre fatal (de destinée), et le philistin mange maintenant le pain sec en toute tranquillité d’âme, avec la ferme conviction qu’il s’agit au moins d’une tragédie de Schiller. Que ce lecteur moderne, l’œil extasié, regarde le beurre fatal, l’oreille gauche ingénieusement tendue, ou la chauve-souris derrière lui, je ne saurais le déterminer exactement ; les trois cas ont leur raison : le beurre est toute l’illusion, le destin et le point culminant de la pièce qu’il savoure ; l’oreille semble battre la mesure de l’iambe ; et la parole de Thekla plaide pour la chauve-souris : « Un esprit sombre traverse cette maison. »

Du reste, les philistins poètes ont déjà été assimilés plus haut aux chauves-souris ; par leur nourriture ils restent toujours des souris, et par l’élan qu’ils prennent ils ne deviennent que plus dégoûtants encore. Leur vol au crépuscule, la confusion de leur forme, l’aile membraneuse — ou la poésie philistine — sont également funestes. On peut se garder des poètes et des philistins : il suffit d’être de tout cœur le dernier, alors le premier ne vous saute jamais au cou ; et des souris ou des philistins, on peut se débarrasser par le poison, les souricières et les archets fédératifs ; mais les chauves-souris, ces philistins poètes à double vie, à qui elles se prennent aux cheveux, qu’il dépose sa tête sur le giron de Dalila et se laisse tranquillement couper les cheveux pour se délivrer de la tresse de Weichsel.

Aux femmes mélancoliques qui n’ont ni lourde maison à tenir ni un enfant chaque année, et qui pourtant demeurent gaies et saines ; aux jeunes filles sombres qui marchent encore sous le ban de leur sexe et secouent leur fleur comme une neige qui se dissout en larmes (pas de Pâris, pas de pomme, pauvre Vénus !) ; aux jeunes gens en bourgeon qui voudraient empiler tous les bancs d’école qu’ils ont usés pour en faire un escalier afin de voir, sur ce gradus ad Parnassum, ce qui se trouve au-delà des montagnes bleues où ils ont lancé la balle de leur jeunesse — à ces êtres aspirants, nostalgiques, livrés aux flots, nageant encore péniblement et tendant les mains vers les nuages qui passent au-dessus d’eux comme des navires ; à ces rêveurs de vol et fugitifs en songe, menacés par le destin de la philistinerie, à qui cependant la couette pèse d’angoisse sur les pieds et sur les ailes — à ceux-là les philistins poètes, qu’on peut aussi appeler « frémisseurs à demi-cuits », sont les plus dangereux.

Je les appelle ainsi parce qu’ils ne sont ni bouillis ni rôtis, et se tiennent entre le jour et la nuit, entre les souris et les oiseaux. Les héros de leur affectation sont d’ordinaire Don Carlos, Karl Moor, Fiesco, le Misanthrope et le Repentant ; et souvent l’acteur qui joue ces rôles est lui-même un de ces demi-cuits. Ce sont ces philistins qui portent le chapeau sur une oreille et contemplent le coucher du soleil avec une noble et boursouflée mélancolie d’âne ; ils ont une exaltation poisseuse, un mépris du monde qui fronce le nez et plisse le front, et il ne leur manque guère que de se cracher eux-mêmes sur la botte pour s’humilier devant eux-mêmes.

Ils trottinent aussi longtemps que possible derrière la dernière esthétique à la mode, et avalent cette matière par orgueil, sans la mâcher ; plus leur auteur leur sert des morceaux grossiers, plus la bouchée les étouffe, et plus grande est la jouissance ; c’est pourquoi ils aiment particulièrement le magnifique Schiller, parce qu’ils peuvent émietter sa diction sentencieuse et réfléchissante en petits fragments d’album et les engloutir. Ensuite ils sirotent quelque tisane mathisane ou punch ossianique, puis vont se promener dans le jardin du café, et disent avec une mine d’une douceur écoeurante : « Écoute comme l’harpe éolienne de la création résonne et gronde ! » — alors qu’en réalité c’est leur estomac qui gronde et bourdonne, ne supportant pas cette fade mixture.

Mais fuis maintenant, bonne Rosette qui arroses tes fleurs : ce gaillard n’est certes pas un Roquairol, mais pire encore ; ce n’est pas un ver à soie qui veut t’envelopper — celui-là a du moins son papillon ; c’est un escargot de jardin qui veut te coller dans sa maison, une hideuse araignée qui tend à ta psyché un filet contre le soleil afin que, fuyant vers la lumière, elle soit prise et serve à l’ennui affamé. Fuis donc, pieuse Wina endormie sous la tonnelle ; ce n’est pas un noble et patenté Glothar britanisant qui s’approche de toi, non, c’est un vampire qui, attisant plus profondément ton sommeil, veut aspirer ton sang. Fuis, fille du pasteur de Taubenhain ; ce n’est pas un junker de Falkenstein qui te murmure à l’oreille, non, c’est quelque chose de bien plus fatal, plus ignoble et plus effrayant. Redresse-toi, lycéen exalté qui lis ton roman sur le banc de gazon ; jette ton manteau sur ton visage, saisis la ruche la plus proche et coiffe-lui la tête de cette ruche comme d’un bonnet d’honneur avant même qu’il n’ait ouvert sa maudite bouche.

Sinon vous êtes tous perdus. Ne vois-tu pas le sabot fourchu du scélérat ? Ce n’est qu’un pauvre diable si tu l’empoignes franchement au nom de Dieu — ce philosophe crépusculaire chuchotant, noble et dégoûtant, voluptueux, ce convulsionnaire pseudo-génial. Fuis ! Il en va de ta bourse, ou de ton amour, ou de ta bien-aimée. Il te laisse en échange quelques phrases osseuses, te donne pour ton innocence un péché religieux moderne, pour ta confiance en Dieu un destin immuable, pour toute ta simplicité quelques fragments insolents, pour ta consolation maternelle un sonnet, pour ton ange gardien une opinion ; il te place à la hauteur où le diable montra au Seigneur la gloire du monde — mais à l’envers : tu lui donnes ton pain, et il te rend une pierre ; laisse-la tomber et prête l’oreille au son : tu entendras combien l’abîme est profond ; tu te tiens pourtant sur la terre ferme, tout n’était que vent, et la pierre t’est douloureusement tombée sur les pieds ; tu t’éveilles, mais tu ne retrouves plus la paix.

La chauve-souris nous a un peu égarés ; je reviens au chien et remarque encore que l’étable sur laquelle il est assis a quelque chose de la forme d’un coffre ; si tous les chenils égyptiens sont ainsi, je ne le sais pas. Du reste, il est à la chaîne ; et si les canards représentent eux-mêmes une chaîne, c’est finalement lui qui y est attaché ; car le beurre qu’il a sur le nez est, à bien y regarder, le même lard qui a traversé les autres. Il a récemment rentré la queue entre les jambes et attend — ainsi l’exige le cérémonial des lecteurs philistins — ; telle humilité exigent les poètes qui préfèrent, plutôt que d’aller à pied, se tenir derrière le Sublime comme des valets. L’iambe est chez eux ce mouvement oscillant des genoux par lequel ces domestiques allègent les secousses du pavé.

Adieu ; allez-y, entrez : personne n’est dedans, je le sais ; ils ont les cartes de visite dans la poche et les distribuent eux-mêmes. Sois tranquille, mon lecteur : car, comme l’homme, ainsi le chien — un misérable coquin demeure un misérable coquin.

N° 7.
Représente un philistin philosophe à qui, par contraste avec le n° I, toutes les manches deviennent trop longues ; si le n° 1 ne peut s’étirer jusqu’au plafond, celui-ci se recroqueville sous lui. Il est assis ici sur la chaise d’isolement d’un gâteau juif de matsa, lequel repose sur quatre récipients à bière et à schnaps. Il a abstrait à un tel point que les poches arrière lui sont ressorties ; et, s’étant tellement absorbé qu’il ne touche plus ce monde vain qu’avec la pointe de son bonnet et ses bottes graissées, il semble vouloir allumer sa pipe à un petit nœud pris au sifflement du bon sens (n° 11), afin de rester tout de même en quelque rapport avec lui. Le beignet perché derrière lui sur une perche le parodie : il s’est fourré la tête dans un cornet enduit de colle à beignets, et s’est ainsi collé les yeux.

Le n° 6, je le tiens pour l’épouse du philistin philosophe ; elle apparaît comme une véritable corne d’abondance de jeunes philistins. C’est un arbre miraculeux qui pousse vers le haut et vers le bas ; elle se dresse devant nous comme un terrier de lapins, comme une ruelle juive d’Amsterdam, comme un hospice d’enfants trouvés, comme une ruche ; bref, c’est une personne fort animée. Et si elle n’est pas la bonne mère, et la tente de vivandière, et le trophée de bonnets, et la salle de garde d’un ancien bataillon de grenadiers du Saint-Empire romain germanique, elle pourrait bien être l’enseigne ingénieusement inventée d’un fabricant nocturne de bonnets de nuit.

Que ses bras seraient aisément aménageables en fléau de balance, si bien qu’elle pourrait aussi servir de balance municipale ! Sur son tablier elle porte l’écusson de son propre contenu : un embryon philistin à trois fils ; déjà pourvus de bonnets, de bottes et de pipes à tabac, ils n’attendent guère la lumière du jour, mais seraient tout à fait satisfaits de continuer à vivre si commodément dans cette matrice maternelle. La seule chose fâcheuse est qu’ils ne reçoivent ni journaux ni revues.

Si nous traçons une ligne perpendiculaire au milieu de cette philistine, nous voyons qu’elle se divise en deux humeurs, et que la feuille centrale du trèfle embryonnaire constitue son point d’indifférence indifférent. À sa gauche, tous les chers petits sont confortables, satisfaits et à l’aise ; ils fument tranquillement leur pipe avec papa et le bon sens n° 11 ; et la mère tient, suspendu au-dessus de ce bon sens, un bonnet blanc philistin ordinaire (n° 9) et dit à son mari :
« Voilà ce que tu es, mon cher, quand tu ne philosophe pas ! »

De la main droite, elle tient un bonnet semblable (n° 8) écarté au-dessus d’un baromètre (n° 10), censé indiquer sa température, et dit :
« Voilà, mon cher époux, ce que vous êtes quand vous philosophez ! »

Nous voyons alors, de ce côté, les jeunes philistins la tête pendante, pipes abaissées, plumets de bonnets flétris, mains tombantes ; celui assis sur l’épaule semble même éteindre sa pipe comme un génie funèbre abaissant la torche ; et à celui agenouillé à terre le poignard tragique tombe du fourreau. Si ce bien-être d’un côté vient de ce que ces aimables jeunes gens furent engendrés sous l’administration du bon sens, et l’inconfort de l’autre de ce qu’ils furent conçus sous l’astre du bonnet de nuit renversé ; ou bien s’ils ne sont tristes que parce qu’ils se tiennent vis-à-vis de la tragédie moderne, je ne le sais. Ce qui est certain, c’est que le bon sens n° 11 est tenu par le monde mauvais pour le boutonnier de cette bonne dame, et qu’elle semble lui poser le bonnet avec quelque ironie à l’égard de son mari engoncé.

Sa douce et paisible mine, ses sourcils relevés indiquent une gracieuse conscience, comme la bourse à cheveux indique la galanterie ; et s’il allume sa pipe à gauche, il pense pourtant à droite. Il a quelque ressemblance avec les petits de son côté, et la tache de naissance de la pipe derrière l’oreille le trahirait tout à fait ; mais le n° 7 demeure tranquille, car il sait que le bon sens et sa perruque ne sont pas capables d’une telle infidélité. Moi, je dis : l’amour est tout-puissant, et Cupidon est un fripon et un fabricant de nœuds (voir plus haut la signification de ce mot).

Reste encore à répondre à la question suivante :

« Cette épouse d’un philistin est-elle pour cela un philistin ?
Une femme peut-elle, en général, être un philistin ? »

Aucune femme, en tant que femme, n’est philistin ; aucun homme, en tant qu’homme, ne l’est non plus. On ne peut l’être que dans le conflit avec l’histoire — ou plutôt avec son esprit ; plus un sexe entre peu en rapport avec celui-ci, moins il a d’occasion de devenir philistin. Ainsi l’animal n’est pas philistin, sauf lorsqu’il entre en contact intime avec les hommes ; et plus un animal paraît aimable à l’homme, plus il devient philistin. L’âne, par exemple, est fort loin d’être un philistin, bien que beaucoup de philistins soient des ânes.

De même, aucun simple d’esprit, aucun fou, en général aucun être limité par les lois de la nature n’est philistin ; rien n’est plus éloigné de la philistinerie que le paysan pur et brut ; mais qu’il fasse un pas de plus, et il se tient déjà sur l’escalier philistin. Aucune trace de philistinerie chez les peuples sauvages ; mais qu’un nègre saute derrière comme nègre de chambre sur la glissoire, et il est le philistin incarné lui-même — et c’est là le saut le plus long qu’on puisse faire dans la philistinerie.

Puisque le principe de la philistinerie réside dans le non, la femme est philistin dans la négation, c’est-à-dire dans la stérilité ; mais la conception est le génial, le oui dans la femme ; ainsi le mariage est le sanctuaire et le temple du oui, pour le protéger du monde rempli de philistins. En tant qu’être humain, cependant, mille voies s’ouvrent à la femme comme à l’homme vers la philistinerie ; et les deux plus fréquentées pour les femmes sont l’une pécheresse, l’autre folle, qui souvent se croisent ou se mènent l’une à l’autre. La voie pécheresse est la vénalité hors mariage, qui mène Samson à sa perte, et c’est là la chose la plus terrible que la philistinerie ait jamais produite ; la voie folle est une fausse tendance de la génialité de la chair vers celle de la parole, et nous la trouvons souvent chez les femmes savantes, lorsqu’elles ne sont pas en même temps de bonnes mères ou qu’elles ont honte de l’être.

Pourtant, sur ces deux voies ont marché des êtres sublimes ; ils furent saints sans sanctifier la voie ; des dieux et des héros furent enfants de l’amour, et Sapho a composé des vers ; mais l’exception réside dans la liberté de Dieu, et la loi dans son destin ; les lois sont le tragique, et qu’on puisse les contourner est le roman. Mais tout cela demande à être compris, et je me recommande à cet effet à mes honorés compagnons de table.

Le rédacteur.


Note tardive.

Je viens d’apprendre que l’Université de Helmstedt reçut de son fondateur pour armoiries un Samson étranglant le lion ; on peut lire à ce sujet l’inauguration de cette haute école dans les Meibomii Scriptores, tome 3. Le nom de philistin, comme opposé aux étudiants, est donc probablement parti de là vers d’autres universités ; l’indique aussi la rime étudiante suivante :

Que vaux-tu, fils des Muses, si tu n’as point de piques ?
Un navire en pleine mer, un mât sans voiles ;
Un prix pour Dalila, une tête sans parure de boucles ;
Un Samson à qui l’on crie : Philistins sur toi !