L'automne du Moyen-Âge - Huizinga
Chapitre premier
L’âpre saveur de la vie
On interdit à Paris la prédication du Franciscain Antoine Fradin, à cause de ses invectives contre le mauvais gouvernement. Mais ces invectives le rendaient cher aux petites gens. Ils le gardèrent jour et nuit dans le couvent des Cordeliers ; les femmes montaient la garde avec leurs munitions de cendre et de pierres. On se rit de la proclamation qui interdit cette garde : le roi n'en sait rien. Quand, enfin, Fradin, banni, dut quitter la ville, le peuple lui fit escorte, « criant et soupirant moulé fort son département ».
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Le magistrat de la ville espagnole d'Orihuela déclare dans une lettre adressée à l'évêque de Murcie que, dans sa ville, Ferrier a réalisé la réconciliation de 123 différends, dont 67 pour cause de meurtre. Quand Vincent Ferrier prêchait, une barrière de bois le protégeait, lui et sa suite, contre la pression de la foule qui voulait lui baiser les mains ou les vêtements. Il était rare qu'il n'émût pas ses auditeurs jusqu'aux larmes ; et parlait-il du jugement dernier, des peines de l'enfer ou des souffrances du Christ, il éclatait en sanglots avec son auditoire, et devait attendre, pour reprendre la parole, que les pleurs fussent calmés. Des malfaiteurs se jetaient à terre devant la foule et, tout en larmes, confessaient leurs péchés.
Chapitre II
L'aspiration vers une vie plus belle
Toute époque aspire à un monde plus beau. Plus le présent est sombre et confus, plus ce désir est profond. Au déclin du moyen-âge, la vie s'emplit d'une sombre mélancolie. Cette note de courageuse joie de vivre, de confiance en ses propres forces, qui résonne à travers l'histoire de la Renaissance, à peine l'entend-on dans le monde franco-bourguignon du XVe siècle. L'époque a-t-elle donc été plus malheureuse que les autres ? - On serait parfois enclin à le croire. Si l'on interroge la tradition : historiens, poètes, sermons, traités religieux, et les sources officielles elles-mêmes, on n'y trouve guère que haine, querelles, méfaits, cupidité, brutalité et misère, et l'on se demande si cette époque n'a connu d'autres joies que celles de l'orgueil, de la cruauté et de l'intempérance, s'il n'y a eu nulle part de paisible joie de vivre. Chaque époque, il est vrai, laisse plus de traces de ses souffrances que de son bonheur : ce sont les infortunes qui font l'histoire. Une conviction irraisonnée nous dit que la somme de joie et de paix accordée aux hommes ne varie guère d'une époque à une autre. Et d'ailleurs, la joie du moyen-âge jette encore une lueur ; elle survit dans la chanson populaire, la musique, les paisibles perspectives des paysages et les graves figures des portraits.
Mais, au XVe siècle, ce n'était ni de mode ni de bon ton, pourrait-on dire, de louer ouvertement la vie. Il convenait de n'en mentionner que les souffrances et le désespoir. Le monde s'acheminait vers sa fin, et toute chose terrestre vers la corruption. L'optimisme qui ira croissant, de la Renaissance au XVIIIe siècle, était encore étranger à l'esprit français. Quels sont les hommes qui, les premiers, parlèrent de leur temps avec espoir et satisfaction ? Ni les poètes, ni les penseurs religieux, ni les hommes d’État, mais les érudits et les humanistes. C'est la gloire d'avoir retrouvé la sagesse antique qui arracha d'abord aux hommes des cris de joie à propos de leur temps : c'est un triomphe intellectuel.
Chapitre V
Le rêve d'héroïsme et d'amour
Partout où l'idéal chevaleresque est le plus instamment poursuivi, l'élément ascétique qu'il contient gagne en importance. Au temps des croisades, cet idéal, s'unissant aux aspirations monacales, a produit les ordres militaires et religieux, comme celui des Templiers. Le chevalier errant doit être pauvre et exempt de liens terrestres. Cet idéal du noble guerrier dépourvu de tout bien, dit William James, régit encore, « sentimentalement, sinon réellement, la conception militaire et aristocratique de la vie. Nous glorifions dans le soldat l'homme complètement libre de toute entrave. Ne possédant que sa vie seule, et prêt à tout moment à la risquer, si la cause l'exige, il est le représentant de l'intégrale liberté orientée vers des directions idéales »
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La pensée médiévale ramenait la notion de la beauté aux idées de perfection, de proportion et de splendeur. « Car trois conditions sont nécessaires à la beauté, dit saint Thomas d'Aquin. D'abord assurément l'intégrité ou la perfection, car les choses incomplètes sont laides. Puis la juste proportion ou harmonie. Et enfin la clarté, parce que les choses qui ont une couleur brillante sont dites belles » . Denis le Chartreux cherche à appliquer ces normes, mais échoue misérablement : l'esthétique appliquée est chose dangereuse. Avec une conception si intellectualiste de la beauté, rien d'étonnant que l'esprit ne puisse s'en tenir à à la beauté terrestre. Dès qu'il veut décrire le beau, Denis le Chartreux passe à la beauté des anges, à celle de l'empyrée ou à celle des concepts abstraits : la beauté de la vie c'est la route de la vie qui suit les commandements de la loi divine et qui est dépourvue de la laideur du péché. Il ne parle pas de la beauté de l'art, même pas de la musique.
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Voilà pourquoi, par une transition très curieuse, le bleu, à l'origine couleur de l'amour fidèle, employé d'une manière hypocrite, vint à signifier l'infidélité, puis, de l'infidèle, passa à la dupe. En Hollande, la huque bleue désignait la femme adultère ; en France, la « cote bleue » trahit le cocu
Que cils qui m'a de cote bleue armé
Et fait monstrer au doy, soit occis .
Enfin, le bleu devint la couleur des sots en général.
La défaveur dont le jaune et le brun étaient l'objet provenait et du sentiment esthétique de l'époque et de la signification symbolique négative de ces deux couleurs. En d'autres termes, on n'aimait pas le brun et le jaune parce qu'on les trouvait laids et on leur accordait une signification défavorable, parce qu'on ne les aimait pas. La mal mariée se plaint et dit :
Sur toute couleur j'ayme la tennée,
Pour ce que je J'ayme m'en suys habillée
Et toutes les aultres ay mis en obly.
Hellas ! mes amours ne sont icy.
Et une autre chanson :
Gris et tannée puis bien porter
Car ennuyé suis d'espérance.
Le gris, contrairement au brun, est très recherché pour les vêtements de fête ; c'étaient cependant deux couleurs de tristesse, mais, sans doute, le gris avait-il une nuance plus élégiaque que le brun.
Le jaune signifiait l'hostilité. Henri de Wurtemberg passe devant Philippe de Bourgogne avec toute sa suite habillée de jaune, « et fut le duc adverty que c'estoit contre luy » .
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