dimanche 29 mars 2026

Philosophie de l'argent - Georg Simmel

Philosophie de l'argent - Georg Simmel

Le style de vie II 

Quand nous appelons culture les formes spiritualisées de la vie, les résultats du travail intérieur et extérieur effectué sur cette dernière, nous rangeons lesdites valeurs dans une perspective où elles n'entrent pas encore tout uniment par la vertu de leur signification propre et concrète. Ce sont pour nous des contenus de culture dans la mesure où nous y voyons l'épanouissement accentué de germes et de tendances naturels, dépassant le degré d'évolution, de plénitude et de différenciation accessible à leur seule nature. Une force ou un signe fournis par la nature- mais destinés à rester en deça de l'évoluti.on réelle
-constituent le présupposé du concept de culture. Car vues de là, les valeurs de la vie sont justement nature cultivée, elles n'ont point cette signifiance isolée, qui se mesure comme par en haut à l'idéal du bonheur, de l'intelligence ou de la beauté; elles se donnent au contraire comme les développements d'un fond
baptisé nature, dont elles débordent les énergies et la substance idéelle pour autant qu'elles deviennent justement culture. Si donc un fruit de verger qu'on affine ou une statue sont l'un comme l'autre des produits culturels, le langage indique néanmoins subtilement la relation évoquée ci-dessus en disant « cultivé » l'arbre fruitier lui-même, tandis que jamais il n'appliquera ce terme au bloc de marbre brut où l'on taille une statue. Car dans le premier cas, on admet une disposition et une motricité naturelles de l'arbre orienté vers ces fruits, qu'une influence avisée pousse au-delà des limites imparties à leur nature, tandis que dans le deuxième, nul ne présume au sein du bloc de marbre une tendance analogue en direction de la statue ; la culture venant se réaliser en elle signifie l'élévation et l'épuration de certaines énergies humaines, dont les expressions originaires sont qualifiées par nous de «naturelles ». Or il paraît d'abord évident que les choses impersonnelles ne puissent être dites cultivées que métaphoriquement. Car en fin
de compte, cet épanouissement du donné au-delà des limites de son expansion vitale strictement naturelle, tel qu'il est provoqué par l'intellect et la volonté, nous ne le suscitons que sur nousmême, ou sur les choses dont les développements se rattachent à nos impulsions et excitent en retour nos sentiments. Les  richesses matérielles de la civilisation : meubles et plantes cultivées, oeuvres d'art et machines, outils et livres, où des matériaux naturels aboutissent à des formes certes accessibles pour eux, mais ne se réalisant jamais en vertu de leurs forces à eux - ces richesses, donc, représentent notre vouloir et notre sentir, épanouis par les idées, intégrant le potentiel évolutif des choses pourvu qu'elles se trouvent sur son chemin; et il en est
pareillement de la culture modelant le rapport de l'homme à autrui et à soi: langue, moeurs, religion, droit. Dans la mesure où nous considérons de telles valeurs comme culturelles, nous les distinguons des stades de formation que peuvent atteindre spontanément, si l'on peut dire, les énergies actives en elles, et
qui pour le processus de production culturelle demeurent de simples matériaux, à l'égal du bois et du métal, des végétaux ou de l'électricité. En cultivant les choses, donc en augmentant leur valeur au-delà de celle qui nous est acquise de par leur mécanisme naturel, nous nous cultivons à notre tour: c'est le même processus créateur de plus-value qui, émanant de nous et revenant à nous, saisit la nature hors de nous aussi bien que la nature en nous. Les arts plastiques présentent ce concept de culture dans sa plus grande pureté, parce que dans la plus grande tension des contraires qui le constituent. Ici en effet, le modelage
de l'objet paraît d'abord échapper entièrement à une telle insertion dans le processus de notre subjectivité. L'oeuvre d'art n'éclaire-t-elle pas le sens propre des phénomènes réels, que celuici réside dans la structuration de l'espace, dans l'harmonie des couleurs, dans la spiritualité vivant ainsi au sein du visible ou par-derrière lui ? Il s'agit toujours là de capter l'importance et le mystère des choses, afin de les présenter sous une forme plus limpide ou plus distincte que celle atteinte par leur évolution naturelle - et cela non point dans l'esprit technologique de la chimie ou de la physique, explorant les lois qui régissent les choses pour intégrer ces dernières dans nos séries téléologiques, situées en dehors d'elles; au contraire, le processus artistique se conclut dès qu'il a développé la signification la plus spécifique de l'objet. Ainsi satisfait-on également à l'idéal strictement artistique, car pour celui-ci l'achèvement de l'oeuvre comme telle représente une valeur objective, tout à fait indépendante de l'effet produit sur notre sensibilité subjective: le mot d'ordre de l'art pour l'art désigne bien l'auto-suffisance de la tendance purement artistique. Mais il en va autrement du point de vue de l'idéal  culturel. L'essentiel est alors que ce dernier abolit la valeur autonome des prestations esthétique, scientifique, morale, eudémoniste, voire religieuse, pour les insérer toutes, tels des éléments de base ou des pierres à bâtir, dans le dépassement par l'être humain de son état de nature; ou plus exactement, il s'agit là de trajets que parcourt ce développement. Un développement qui à chaque instant chemine sur l'un d'eux; et qui jamais ne peut s'effectuer sur le mode formel, comme en soi-même, donc sans un contenu. Mais il n'est pas pour autant identique à ce seul
contenu. Les contenus culturels sont faits de ces figures, dont chacune obéit à un idéal autonome, mais cela vu alors dans la perspective du développement, assumé par elles et propulsé à travers elles, tant de nos forces que de notre être au-delà des normes qui passent pour strictement naturelles. Cultivant les objets, l'homme en crée des images: dans la mesure où le déploiement méta-naturel de leurs énergies a valeur de processus culturel, celui-là n'est que la manifestation visible ou corporelle d'un déploiement identique de nos énergies à nous. Certes, dans l'évolution des contenus de vie particuliers, la limite où la forme naturelle passe dans la culturelle se montrera-t-elle fluctuante, et l'unanimité ne se fera point à son sujet. Mais ce n'est jamais qu'une des difficultés les plus générales de la pensée qui s'annonce là.

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