William James Empirisme et pragmatisme - David Lapoujade
Le pragmatisme de James n'est pas non plus une « philosophie de l'action», au sens où il aurait pour but
d'en établir la théorie, d'en décrire les mécanismes pour une plus grande efficacité ; ou encore au sens où il ferait constamment appel à l'action comme à une fin dernière.
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Comme dit James,« ce qui existe réellement, ce ne sont pas les choses, mais les choses en train de se faire ». Il faut considérer toute réalité au moment où elle se crée.
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Une telle définition est privée de mouvement et, à ce titre, largement incomplète ; il faut encore montrer comment l'idée se fait dans l'esprit et comment l'esprit se fait par elle, introduire dans sa définition ce que James appelle les « conséquences pratiques », critère essentiellement pragmatique. L'idée n'est plus définie comme une représentation ou une modification de l'esprit, mais comme un processus par lequel l'esprit se fait.
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La méthode pragmatique est donc inséparablement, en second lieu, un outil de construction (ou une théorie génétique de ce qu'on entend par vérité, suivant les termes de James).
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La tâche de la philosophie n'est donc pas de rechercher le vrai ou le rationnel, mais de nous donner des
raisons de croire en ce monde comme le religieux se donne des raisons de croire en un autre monde.
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1 Empirisme radical
Le « monisme vague » : une expérience sans « ego »
Il s'agit d'un horizon uniquement parcouru de relations et peuplé de termes relatifs. Il y a des relations dans la mesure où, précisément, il s'agit d'un champ d'expériences. Elles se croisent, se prolongent indéfiniment, se télescopent, s'interpénètrent parfois sans aucune limite assignable. Les seules unités « expérientielles » ou« matériales » sont des morceaux [patches}, fragments ou bouts [bits} d'expérience, c'est-à-dire encore des relations. James compare souvent l'expérience à un tissu, mais c'est un tissu composé de morceaux. Voilà le monde neutre d'avant la psychologie, d'avant la conscience. Pluralisme
et continuité en sont les deux caractéristiques essentielles. C'est un champ où l'on ne distingue encore ni
sujet ni objet, un monde de purs mouvements. Il précise, dans des termes très proches de Bergson : « Tout le champ de l'expérience se trouve être transparent de part en part, ou constitué comme un espace qui serait rempli de miroirs . »
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Tout est image. La matière, le corps, le cerveau sont faits d'images. Mais, comme chez James, ce ne sont des images pour personne. Ce ne sont pas des images des choses puisque les « choses » aussi sont des images. Ce sont des images en soi. L'image bergsonienne correspond à l'expérience pure de James.
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James renverse donc totalement la perspective et permet d'identifier l'empirique et le transcendantal. Ainsi James ne s'oppose pas à l'idée de construire un champ transcendantal, il s'oppose à l'idée qu'on puisse faire dépendre ce champ d'une forme-sujet. Ce qui fait la nouveauté et l'originalité de James
comme de Bergson à cet égard, c'est précisément de penser que le champ de l'expérience pure se déploie
pour elle-même. Un tel renversement est déjà esquissé dans la psychologie. Contrairement à ce qui est souvent dit, James ne part pas du « courant de conscience » [stream of consciousness} mais d'une donnée plus radicale dont le courant de conscience est ensuite dérivé.
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Interpréter, c'est construire des séries.
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Cette substitution apparaît nettement à travers un texte récapitulatif de James: « Ce "stylo", par exemple, est, au premier chef, un pur cela, une donnée, un fait, un phénomène, un contenu ou quelque autre nom, neutre ou ambigu, qu'il vous plaira de lui appliquer. Je l'appelle [ ... ] une "expérience pure". Pour que le stylo soit considéré soit en tant que réalité physique soit en tant que réalité perçue, il doit revêtir une fonction, et cela ne peut arriver que dans un monde plus compliqué ... Le stylo rendu conscient, rétrospectivement, en tant que ma perception figure ainsi comme un fait de la vie "consciente". Mais il n'en est ainsi que parce que l'appropriation a eu lieu; et l'appropriation est une partie du contenu d'une
expérience ultérieure totalement ajoutée au "pur" stylo originel. Ce stylo, à la fois virtuellement objectif et subjectif, n'est, en fait, à ce moment précis, intrinsèquement, ni l'un ni l'autre. » On ne définit plus par la
forme. Au couple matière/forme (outils de constitution théorique), l'empirisme radical substitue donc un nouveau rapport matériau/fonction (outils de construction pratique). Dans le premier cas, il s'agit de légiférer (soumettre la matière du donné à la légalité des formes pures pour déterminer leur sens). Dans le second, il s'agit de créer (accroître la réalité par la production d'interprétations en convenant de signes).
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2. vérité et connaissance
Dans la mesure où la méthode pragmatique consiste
à traiter les idées, non plus en tant que forme, mais en
tant que fonction, nous n'avons plus à demander ce que
l'idée est, mais ce qu'elle fait. On ne considère plus
l'idée en tant qu'elle est pensée, mais en tant qu'elle fait
penser.
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//Quelle est alors la fonction de l'idée ? Le propre de l'idée est de nous faire penser dans une direction déterminée. Les idées sont conductrices. « Nous n'avons pas à rechercher d'où provient l'idée mais où elle conduit. » L'idée n'a pas pour fonction essentielle de représenter adéquatement la réalité ou d'établir des correspondances entre une image dans l'esprit et un objet dans la réalité. James conteste que les idées soient des copies d'une réalité préexistante physique ou métaphysique. « Copier une réalité est, bien sûr, un moyen très important de s'accorder avec elle, mais c'est loin d'être essentiel.// #important
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« La vérité d'une idée n'est pas une propriété statique qui lui est inhérente. La vérité arrive à une idée. Elle
devient vraie, elle est rendue vraie par les événements. »
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//Le terme de vérification ne doit pas tromper. Il ne s'agit pas d'un processus rétroactif de confirmation ; la vérification est l'acte de création de l'idée. La vérité est un processus.// #important
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« La vérité arrive à une idée [ ... ] Sa vérité est en fait un événement, un processus, celui, principalement,
de se vérifier elle-même, sa véri-fication. Sa vérité est le processus de sa vali-dation. » Vérifier consiste à
explorer le contexte au voisinage de l'orientation donnée par l'idée pour individualiser, concrétiser cette dernière.
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Nous disions que l'idée fait agir, fait penser, mais dans une direction déterminée.
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3. confiance et communauté pragmatique
Les Variétés de l'expérience religieuse s'efforcent en ce sens de distinguer divers degrés du sentiment de confiance à travers diverses espèces de pessimisme et d'optimisme. James établit ainsi une sorte d'échelle en fonction des seuils franchis, de la fatigue à la terreur panique de l' existence dans un cas, de l'espoir à la joie créatrice dans l'autre.
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