Henri Lefebvre et l'aventure du siècle - Rémi Hess
Contre Sartre
En 1945, Lefebvre attaque Sartre avec une certaine violence. En 1946, il publie L'existentialisme qui est de la même veine. Les sartriens4 reprocheront violemment à Lefebvre les qualificatifs accolés au leader de l’existentialisme par le philosophe marxiste qui leur apparaît, alors, d’abord comme un idéologue. Lefebvre rappelera dans La somme et le reste, que cesj attributs de «charmeur de rats», «chasseur
de nuées », « halluciné de l’arrière monde » qu’il emploie ne sont pas de lui mais les propres expressions «poétiques» de Nietzsche. L’existentialisme est un ouvrage polémique qui valut à Lefebvre beaucoup d’ennemis. « Il faut des ennemis, dit-il, cependant point trop n’en faut6. » Pour Lefebvre, les racines de son attaque de Sartre sont à rechercher dans deux directions. La première, c’est le fait que le groupe des philosophes dans les années 1925-1928 avaient déjà lancé les grandes idées qui vont se retrouver dans l’existentialisme7. La seconde vient d’une certaine confusion que fait régner l’existentialisme dans des consciences de la jeunesse de l’immédiat après-guerre.
Confronté à la jeunesse du Parti, Lefebvre y découvre le succès des idées sartriennes qui sont pour lui «idéalistes». « La liberté terrible, existentielle, définie - ou non définie -par l’éminent philosophe leur paraissait susceptible de revêtir l’essence marxiste. » La jeunesse choisissait dans sa pratique individuelle un anarchisme sans loi ni raison, « qui n’avait plus les justifications de l’anarchisme, qui ne ressemblait même plus au romantisme de l’autre après-guerre, et qu’ils prenaient en charge à titre purement privé. Le divorce se prononçait entre une conscience publique et politique empruntant la terminologie marxiste, et une conscience privée se vouant à l’existentialisme. » Lefebvre éprouve une « horreur physiologique » pour l’ambiguïté, ce qui ne signifie pas qu’il la nie ou y échappe
L'existentialisme part donc d’un désir de clarifier les consciences. En même temps, ce livre repose sur un postulat posé mais non vérifié : le marxisme est la vérité. Celui qui manque cette vérité la manque par sa faute. Il en est responsable. Il n’a pas pu ne pas la voir et a lutté contre elle. Sartre fut donc une cible de Lefebvre et du Parti.
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La méthode
Entre l’instant initial et l’instant final, un travail s’est opéré. En fonction de ce qu’il n’a pu que saisir à la fin, et seulement s’il tient compte de tout ce qu’il a vu, il peut parla- spécifiquement de la «douceur un peu âpre des vignobles » ou de la « lumière tourangelle ». La méthode de Lefebvre consiste à tenir compte, en essayant de n’en point sortir, de ce qu’a pu constater autour de lui le penseur qu’il étudie. Lefebvre insiste bien sur le fait qu’une pensée, c’est plus que ce que les mains du penseur ont pu saisir. Le penseur a regardé au loin. Il s’intéresse à ce qu’il a dû voir et à ce qu’il n’a pas pu voir. Il s’intéresse aussi au fait que, en avançant, le regard sur les choses s’est modifié parce que l’horizon lui-même changeait. Cette méthode s’oppose à celle qui partirait de la description des éléments communs aux horizons parcourus : la lumière, les paysages, les directions, en se plaçant du point de vue du voyage accompli et tenant compte des carnets de plusieurs voyageurs.
La méthode de Lefebvre donne une priorité relative au conjonctural sur le structural, à l’élémentaire sur le global, au dynamique sur le statique. Elle est analytique. Elle est historico-sociologique. Elle considère que la structure ne caractérise qu’un moment du devenir, parce qu’elle rend compte d’éléments communs aux instants successifs qui constituent ce moment. La méthode vise donc le concept, la structure. «Loin d’éliminer le structural, cette méthode le cherche, le vise, veut l’atteindre et l’expliquer.» Mais la méthode ne considère pas le structural comme un « simple groupement empirique de données». Ce que cherche a atteindre Lefebvre, c’est l’essence de la structure. Or, aucune essence n’est éternelle. Si le structural existe, il n’est pas constant.
La structure n’est jamais qu’un moment valable provisoirement. L’essentiel (le structural) pris en lui-même, sans tenir compte du devenir, est désertique parce qu’on oublie d’étudier la vie qui l’a secrété. Le dépassement est toujours en action. Le devenir est en soi beaucoup plus riche, beaucoup plus complexe que l’essence. C’est cette articulation entre le structural et le devenir qui définit, pour Lefebvre, la méthode dialectique. Prenons le temps d’aborder les principaux ouvrages de Lefebvre utilisant cette méthode des contextes, sans donner priorité à leurs dates de publication et compte-tenu du projet d’ensemble dans lequel ils s’inscrivaient.
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La naissance d’une théorie de l’espace
Ainsi, se construit la théorie de l’espace chez Lefebvre. Ses idées sur la production de l’espace s’élaborent par des interactions multiples entre théorie et pratique. Il relie des questions très générales, par exemple la naissance de la perspective, à des études très concrètes sur les paysans toscans, sur leur vie, cette vie qu’il partage avec eux sur le terrain. Il partage le becrume et de longues errances dans la campagne toscane. Il étudie des formes de lutte auxquelles les paysans l’associent. Lefebvre découvre ainsi la «grève à l’envers» (chiopero al reverst). La loi obligeait en effet les propriétaires fonciers à investir, ce qu’ils ne faisaient pas. Ils se contentaient de récupérer leur revenu acquis. Alors, les paysans des communes de San Paolo ou de Gemignano se lançaient dans des grands travaux d’irrigation ou de drainage. Ils faisaient le travail de bonification de la terre. Ensuite, ils exigeaient du propriétaire que, conformément à la loi, leur travail soit payé. Cela donnait des procès. Cela jouait sur des sommes considérables.
Les paysans toscans vivaient alors une vie très patriarcale. Lefebvre les trouvait magnifiques. Ils mangeaient de façon monotone mais extrêmement abondante des choses qu’ils faisaient eux-mêmes. Lefebvre aimait... Dans beaucoup de maisons paysannes, il a été frappé de trouver au mur trois petits lumignons allumés | côté de trois images: la Sainte Vierge, Togliatti et Staline. Les paysans lui expliquèrent: « La Sainte Vierge nous donnera la pluie et le beau temps, Togliatti nous donnera la terre et Staline nous donnera la paix. »
Ces villages étaient sans sectarisme. L’ordre du jour de la cellule communiste était affiché sur la place du village. Le Parti communiste n’avait pas ce côté «société secrète», un peu clandestin, qu’on observe chez les communistes français où les réunions de cellule se font toujours dans un appartement privé. En Toscane, tout était public. Tout était annoncé publiquement. Les membres du Parti invitaient les autres habitants à traiter les problèmes du village avec eux.
C’était une atmosphère particulière du mouvement communiste italien, toujours extrêmement ouvert.
Lefebvre donne un autre exemple de ce refus du sectarisme.
Sienne organisait une exposition de la sculpture en bois médiéval. Un petit village entièrement communiste possé-dait un très beau Christ. Le maire communiste de Sienne demanda d’exposer ce Christ. Les paysans le lui confièrent en lui disant: «On te le confie parce que tu es un camarade ». En même temps, ce maire de Sienne, selon la tradition, était membre du conseil d’administration de la banque des Monte de Pastiqui, l’ancienne banque des bergers et producteurs de laine de Toscane. Cette banque était devenue l’une des grandes banques italiennes. Lefebvre aimait cette vie italienne qui mêle toutes les dimensions.
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La méthode d’Henri Lefebvre
La confrontation au social
Lorsqu’il se confie, Lefebvre laisse entendre qu’il ne se trouve pas très « méthodique » dans sa manière de travailler.
Il a l’impression d’avoir travaillé dans l’improvisation perpétuelle. C’est une auto-évaluation subjective tout à fait exagérée. Certes, Lefebvre a œuvré de manière très discontinue, alternant des phases de travail intense (nombreuses lectures, périodes de transes d’écriture), et des phases de découverte (son vécu du surgissement de l’urbain dans la lande du sud-ouest de la France dans les années 1950...).
La période de découverte, c’est l’intuition brusque. La prise de conscience à travers la confrontation de deux situations concrètes. Par exemple, le Béarn et la ville de Bologne. Bologne, pour Lefebvre, c’était une œuvre humaine qui ne portait plus trace de la nature. De la pierre. De l’eau. Mais plus de terre. Plus de végétation. Une nature seconde, produite. Et le Béarn, en 1955, en était à ce moment fondateur d’une nouvelle «nature». La destruction de la nature produisant l’urbain. A l’instar de Le Play, qui fut lui aussi un grand voyageur2, Lefebvre vécut le voyage comme un moment d’instruction, de conception et de production d’intuitions. Le voyage, ce n’est pas d’abord les «grands voyages », avant de circuler dans le monde entier, Lefebvre s’est entraîné à voyager autour de ses «points fixes» (Navarrenx). Il a voyagé dans les Pyrénées, dans la montagne. L’essentiel, c’est la curiosité intense qui finit par provoquer l’intuition. Cette curiosité permet une variété dans la manière d’aborder les objets. Apprendre, cela passe suivant les moments par les livres, par la parole, ou par le regard. Cela dépend de la conjoncture, comme dirait Lefebvre.
C’est pourquoi Lefebvre n’a pas aimé la mode «structuraliste ». A la structure, il oppose le conjoncturel qui, dans sa vie, a toujours été plus important, plus central. Lefebvre ne s’est jamais vécu comme structuré, structural, structurant ou structuraliste. Car, la conjoncture - moment où les éléments d’abord épars et les forces supérieures se réunissent -est le moment fondamental de la recherche. C’est le conjoncturel qui brise les structures. Nous touchons là à ce que R. Lourau nomme le «paradigme d’Henri Lefebvre», c’est-à-dire l’articulation de la forme et du fond de la pensée. Ce paradigme du conjoncturel, Lefebvre l’a partagé avec les situationnistes, notamment. Il s’agit de cette passion pour le moment où les structures n’arrivent plus à dominer leurs propres éléments, où ces éléments se rassemblent et forment une conjoncture novatrice. Ce moment est dramatique. D’où l’intérêt que Lefebvre porte au théâtre. Le moment conjoncturel est un moment théâtral. Mai-68 a ete un moment théâtral, conjoncture de forces et d’idées qui débouchent sur une autre réalité.
Lefebvre a donc une méthode de travail assez irrégulière, assez improvisée. Cette méthode de travail se différencie de celles de philosophes systématiques ayant une ligne fixe comme Kant ou Spinoza. Lefebvre est persuadé qu’il n’est plus possible de penser de cette manière classique. C’est ce qu’il indique dans l’opposition qu’il construit entre philosophie et métaphilosophie. Pour Lefebvre, la tâche du philosophe n’est plus d’intégrer ce qui se présente à un système, mais au contraire de soumettre ce qu’a pu penser le philosophe à ce qui apparaît, à se qui se forme, à ce qui se transforme. Tenter de protéger sa pensée contre le nouveau n’a pas de sens. Au contraire, il faut la transformer au contact de ce qui apparaît. Est-ce une méthode ? Peut-être. Lefebvre préfère parler de procédure. L’important ici est de montrer que cette procédure lefebvrienne est en rupture profonde avec la posture du philosophe qui veut poser le noyau d’un système en l’élargissant, en y faisant entrer tout ce qu’il rencontre. Ce rapport, cette disponibilité par rapport à l’actuel, par rapport à ce qui surgit explique pourquoi Lefebvre a été si disponible pour passer de la philosophie à la poésie, du rural à l’urbain.
Dans cette optique, Lefebvre a publié en fonction d’une logique d’intervention. Il n’a pas eu de stratégie préétablie d’une œuvre. C’est le rapport de confrontation au social et à ses développements qui amenèrent Lefebvre à écrire et à publier : connaître la réalité, la penser, pour aider à la transformer.
La méthode régressive- progressive
A partir de sa lecture du Capital, mais aussi des Fondements de la critique de l'économie politique (Grundrisse) de Marx, Lefebvre a mis au point une méthode de lecture des faits sociaux, la méthode régressive-progressive, qui consiste a partir de l’actuel, puis à remonter dans le passé. Ce n’est pas la méthode historique. Celle-ci consiste à s’installer dans le passé et à essayer de voir ce qui a eu lieu, ce qui s’est passé à telle ou telle époque. Ensuite, l’historien tire des analogies, des comparaisons, des conséquences. La méthode que Lefebvre dégage de l’œuvre de Marx consiste d’abord à partir de ce qui existe. Pour Marx, c’était le capitalisme, le capitalisme industriel avec ses implications (dont le marché mondial que Marx n’a pas tellement vu, puisqu’au XIXe siècle il avait surtout affaire au marché précapitaliste). A partir de l’actuel que l’on analyse, on remonte de proche en proche aux conditions de cette réalité actuelle. On tente de dégager, à travers cette démarche régressive, ce qui a précédé le présent. Ensuite, on reprend le processus en sens contraire pour éclairer, élucider, déployer, développer... On essaye de voir tous les possibles contenus dans la situation présente. On essaye ainsi d’éclairer le futur en tentant de mettre au jour le possible et l’impossible.
L’originalité de Lefebvre, même s’il a trouvé le principe de cette méthode chez Marx, c’est de l’appliquer à des formes sociales concrètes : la communauté paysanne, l’urbain, etc.
Lefebvre a fait surgir le concept d’urbain de son étude de la campagne et de la ville. On a vu comment il était passé de l’étude du monde rural à celle de la réalité urbaine. L’urbain, Lefebvre le conçoit à partir de l’analyse de la crise de la ville. La ville traditionnelle éclate lorsque se développent de nouvelles réalités comme Mourenx, et qu’il n’est plus guère possible de distinguer la ville de la campagne. L’industrie réorganise l’espace, le redéploye. Lefebvre étudie le double mouvement d’explosion, naissance des périphéries, et d’implosion, centralité accrue des centres de décision, des centres d’autorité, des centres de répression. L’urbain, c’est le concept qui rend compte de cette double évolution caractérisée par le mouvement d’explosion/im-plosion des centres et des périphéries, et de tout le dérangement social, la réorganisation sociétale qui l’accompagne. L’émergence du concept d’urbain est donc un produit de cette méthode régressive-progressive.
Sartre, disciple de Lefebvre ?
Pour étudier, sans s’y perdre, une pareille complexité (au carré) et une telle réciprocité d’interrelations, Lefebvre propose 'une méthode très simple utilisant des techniques auxiliaires et comportant plusieurs moments :
a) Descriptif : Observation mais avec un regard informé par l’expérience et par une théorie générale.
b) Analytico-régressif : Analyse de la réalité. Effort pour la dater exactement.
c) Historico-génétique : Effort pour retrouver le présent mais élucidé, compris, expliqué’. »
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La méthode régressive-progressive consiste,comme on l’a vu, à reconstituer l’histoire en remontant le long de l’histoire en la parcourant génétiquement. Les analyses structurales ne sont pas inintéressantes. Elles cherchent dans l’actuel les oppositions. Cela donne des résultats. Car, effectivement, les oppositions structurales, pertinentes, binaires existent (on peut les calculer), mais la méthode structurale appelle des compléments. Si la notion de structure est en elle-même valide, on est obligé de rejeter son emploi dogmatique que l’on a pu voir se développer lors de la période «structuraliste». La notion de «structure» doit en effet rentrer en confrontation avec celles de «fonction» et de «forme». Or structuralisme, fonctionnalisme et formisme sont d’une certaine manière des abus. On extrapole. Or cette extrapolation est illégitime d’un point de vue théorique. D’autre part, si la notion de structure en elle-même est légitime, elle doit être complétée, dialectiquement, par celle de conjoncture.
L’important, ici, dans la présentation de la méthode de Lefebvre, c’est de faire appel à la notion de praxis. Lefebvre écrit : « La praxis ne peut se fermer et ne peut se considérer comme fermée. Réalité et concepts restent ouverts et l’ouverture a plusieurs dimensions: la nature, le passé, le possible humain. Il ne suffit pas de dire que la notion de praxis s’efforce de saisir ou saisit la complexité des phénomènes humains. Il faut ajouter qu’elle saisit leur complexité croissante et elle seule. Ouverte de toutes parts, la praxis (réalité et concepts) ne s’égare pas pour autant dans l’indéterminé. Seule une pensée d’un certain type, à savoir l’intellect analytique traditionnel, confond fermeture et détermination, ouverture et indétermination9. »
Pour rendre sensible ces idées, Lefebvre poursuit sa réflexion en prenant l’exemple de la ville de Paris : « C’est une œuvre au sens où nous avons pris ce terme, œuvre dont Marx à plusieurs reprises ébauche l’étude en la rattachant, comme les autres formes et types d’œuvres humains, à la théorie générale de la division du travail. Synchronique-ment, la Ville est un ensemble, un tout subissant des mutations lentes et brusques. Diachroniquement, la Ville est l’œuvre d’un groupe, en rapport avec une société globale dans laquelle elle s’insère, ainsi qu’avec un Etat qu’elle domine ou subit. Une ville croît ou décline; elle réussit, végète ou échoue. Pourquoi et comment ? L’étude du site et de la situation relève de la géographie, de l’économie politique, voire de la biologie végétale ou animale. L’étude des institutions relève de l’histoire stricto sensu, et celle du groupe urbain de la sociologie. La compréhension du rapport de la Ville avec la société globale ne pourra pas ne pas faire appel à ces sciences spécialisées. Est-ce à dire que la Ville et la praxis àl’œuvre dans cette réalité n’ont rien de concrètement saisissable ? L’affirmer, c’est résoudre en le supprimant par décret le problème méthodologique des sciences humaines : relation de ces sciences entre elles, unité présupposée ou, reconstruite de leur objet10,* Ce texte donne un nouvel éclairage sur la méthode régressive-pro-gressive, et son intérêt est de souligner combien la question est d’articuler l’apport des différentes disciplines pour saisir un objet «complexe». On*voit comment l’exemple de la ville pourrait être remplacé par n’importe quel objet «social» ou n’importe quelle institution (l’éducation, ^immigration, la santé...)é
Faire de l'histoire une connaissance utile
Dans la méthode régressive-progressive que Lefebvre tente de développer au cours de ses travaux de sociologie rurale et de ses recherches sur l’urbain, l’Etat, le mondial, la verticalité, l’historicité jouent un rôle capital. C’est ce qui différencie la méthode lefebvrienne de toutes les méthodes de sociologie positiviste. Dans Le langage et la société1, il se démarque notamment de Claude Lévi-Strauss, dont il ne comprend pas la « campagne » contre l’histoire et l’historicité, amorçée dans La pensée sauvage1. Lefebvre insiste au contraire sur la nécessité d’une profondeur de champ. Mais en même temps, paradoxalement, il se défie de l’histori-cisme. Par exemple, dans La fin de l’histoire, il écrit : « L’historicité (ne pas lire : l’historicisme)3. »
Dès 1959, dans «Qu’est-ce que le passé historique?», il situe, à l’occasion d’un compte rendu du livre d’Albert Soboul sur Les sans-culottes parisiens en l’an II, sa démarche par rapport à celles d’un certain nombre de contemporains (Soboul, mais aussi Daniel Guérin et Raymond Aron).
Historien de la Commune
Lefebvre, dans sa critique de l’historicisme, ne refuse donc pas l’histoire et le temps, l’histoire et le devenir, les variétés du temps dans le temps historique. Son livre sur de la Commune (1965) montre qu’occasionnellement il se plaît même à faire lui-même de l’histoire. Ce livre présente une journée, la journée de l’insurrection. Son projet n’était pas de faire l’histoire de la Commune. Il ne voulait pas faire du « journalisme ».
Ensuite,ou en même temps, «le peuple se complait dans sa propre 'fête, et la change en spectacle. Il lui arrive de s’abuser et de se tromper, car le spectacle qu’il se donne à lui-même lq détourne de lui-même. Alors, comme en toute fête véritable, s’annonce et s’avance le drame à l’état pur.
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La fête populaire change apparemment de caractère. En vérité, elle continue ; elle s'enfonce dans la douleur. Nous savons que la Tragédie et le Drame sont des fêtes sanglantes, au cours desquelles s’accomplissent l’échec, le sacrifice et la mort du héros surhumain qui a défié le destin. Le malheur s’y change en grandeur et l’échec laisse une leçon de force et d’espoir dans le cœur purifié de ses lâches craintes15... »
Cette définition de la Commune est proche de la formule de Liebknecht sur «l’horrible et grandiose tragédie de la Commune». Cette définition ne veut pas exclure les autres aspects des événements. Mais elle veut montrer d’abord cette volonté fondamentale de changer le monde et la vie : «une spontanéité porteuse de la plus haute pensée, un projet révolutionnaire total. Un 'tout ou rien’ délirant et général. Un pari vital et absolu sur le possible et l’impossible (...) La Révolution comme acte devait coïncider avec les résultats de la Révolution. On aurait bondi d’un seul saut de la nécessité aveugle dans le règne joyeux de la Liberté, dans une grande fête sans fin. En même temps venaient au monde le travail libre, devenu jeu, et le grand jeu avec les armes, avec la vie et la mort16. » Et alors seulement, ayant jeté au lecteur son interprétation de l’événement, et pour prévenir les objections de « vues de l’esprit, d’interprétations, de visions romantiques », l’historien livre les textes et les documents qui l’amènent à définir le style de la Commune.
Cette définition de «moment» conduit Lefebvre à dégager la notion de praxis, «notion difficile à saisir et à définir, parce qu’elle saisit une réalité hautement complexe17.» Réalité et concept, la praxis peut se décrire, s’analyser et s’exposer de multiples manières, dont aucune n’atteint et n’épuise la totalité qu’elle vise : « Le schéma classique base économique - structure sociale • superstructures
Théorie des moments et construction des situations
Les situs discutent dans le n° 4 de la revue12 la théorie des moments proposée par Lefebvre dans La somme et le reste. Lefebvre écrivait: «Cette intervention se traduirait, au niveau de la vie quotidienne, par une meilleure répartition de ses éléments et de ses instants dans les 'moments’, de manière à intensifier le rendement vital de la quotidienneté, sa capacité de communication, d’information, et aussi et surtout de jouissance de la vie naturelle et sociale. La théorie des moments ne se situe donc pas hors de la quotidienneté, mais s’articulerait avec elle en s’unissant à la critique pour introduire en elle ce qui manque à sa richesse. Elle tendrait ainsi à dépasser, au sein du quotidien, dans une forme nouvelle de jouissance particulière unie au total, les vieilles oppositions de la légèreté et de la lourdeur, du sérieux et de l’absence de sérieux. »
Cette théorie des moments que Lefebvre continuera à élaborer dans Les fondements d’une sociologie de la neté13 est le point de départ de la définition que les situs, par opposition, construisent de la notion de situation14. La critique passe par le côté abstrait du moment lefèbvrien. Lefebvre parle en effet du « moment de l’amour ». Pour les situs, il n’y a pas d’amour abstrait. Il y a tel amour vécu avec telle personne, dans telles circonstances. «Le moment, comme la situation, est en même temps proclamation d’absolu et conscience du passage. Il est effectivement sur le chemin du structural et du conjonctural ; et le projet d’une situation construite pourrait aussi se définir comme un essai de structure dans la conjonction ». Malgré l’effort de démarcation rhétorique, on voit là la proximité de la théorie de Lefebvre avec celle de Debord.
Mais Debord tente d’eïplicker k différence entre les deux concepts : « Le moment est principalement temporel il fait partie d’une zone de temporalité, non pure mais dominante. La situation, étroitement articulée dans le lieu, est complètement spatio-temporelle.
Ce même numéro de L’Internationale situationniste publie un long texte prononcé par Guy Debord le 17 mai 1961 dans le cadre du Groupe de recherche sur la vie quotidienne qu’anime Henri Lefebvre au Centre d’études sociologiques au CNRS. Dans ce texte, Debord adhère au projet de critique de la vie quotidienne de Lefebvre, fl montre comment les sociologues voient, en général, de l’activité spécialisée partout. Il explique comment la vie quotidienne est colonisée17. Cette expression sera reprise immédiatement par Lefebvre dans ses Fondements d’une sociologie la quotidienneté qui paraît pratiquement en même temps que ce numéro de L’Internationale situationniste : *Le système des besoins est dissocié ou brisé. La vie quotidienne, selon l’expression énergique de Guy Debord, est littéralement 'colonisée’. Elle est menée à l’extrême aliénation » Dans cette conférence de Debord, dans la reprise qu’en fait Lefebvre, on voit la convergence de pensée des deux théoriciens19.
Pour nous, nous ne prétendons pas représenter l'avenir (ne représente un avenir calculable que le personnel jeune formé dans le but de gérer la suite d’un certain présent, par exemple une promotion de Saint-Cyr ou de l’école des cadres du parti communiste russe)28.» Les situs ne se contentent pas de ce droit abstrait sur le futur. Ils réaffirment leur exigence de radicalité sans compromis. Ils refusent toute forme de « fausse réconciliation ». Le deuxième point « inacceptable » pour L'Internationale situationniste, c’est ce parallèle avec le groupe de jeunesse oppositionnelle du Parti communiste, «si clandestin qu’il n’aurait jamais rien fait ni rien publié. » Et la revue de poursuivre: «Cette belle jeunesse, à l’image de ses aines, doute, se cherche, et ménage la chèvre et le chou. Voila exactement comment on ne trouve rien, et comment on accepte la totalité de la boue du présent, avec l’impatience de la jeunesse, en effet, que le temps calmera. »
Les tendances
Lefebvre, dans la situation de Mai-68 voit trois tendances s'affirmer :
— Les archaïques, qui sont nombreux et solides. Le parti des bien-pensants, de l’ordre, des gens qui n’ont jamais fait de politique. Pour eux, Mai-68 est le produit d’un complot. C’est eux qui se lèveront fin mai pour ramener l’ordre électoral. Les archaïques « peuvent fort bien se regrouper en un parti de la volonté négative qui se prétendra et se croira celui de la positivité et de la vérité, d’une vérité assise sur les baïonnettes22. » De ce côté-là, raison et déraison se mêlent dans la bonne conscience bourgeoise.
— Les modernistes, qui ont beaucoup d’intérêts. Ils per-
çoivent avec force et acuité les décalages, les distorsions, les effets multiples de l’inégal développement, sans pour autant en connaître les causes. Les contradictions profondes leur échappent. Ils restent à la surface des phénomènes. Contre les archaïques, ils s’inscrivent dans le défi de la technique. Leur concept de mouvement ou de raison se limite a la concurrence avec l’Amérique. Hégéliens, ils ont conscience des «impératifs», des «exigences», des «contraintes». Ils veulent mettre la France à l’heure des ordinateurs. Ils cherchent à réunir les familles spirituelles dans l’appareil bureaucratique. Les modernistes sont les récupérateurs du mouvement qu’ils n’ont pas provoqué mais dont ils mesurent l’importance et qu’ils interprètent. Ils ont peu d’imagination et beaucoup d’idéologies (économisme, technocratisme...). Dans ce parti moderniste, Lefebvre inscrit aussi bien le centre libéral cherchant à adapter les structures, celles de l’entreprise, de l’Université, au marché mondial que les « marxistes », qui veulent aller un peu plus loin dans le sens de la planification étatique centralisée.
— Les possibÜistes, enfin, qui pensent encore ouvert le champ des possibles. Ce sont des enthousiastes plus préoccupés des virtualités que du réel. Ils vont au-delà du réel. Parfois au-delà du rationnel. Us proclament le primat de l’imagination sur la raison. Ils explorent le possible et veulent réaliser une part de ces possibilités. Parfois tout **,
La contestation ouvre le champ des possibles. Mais la limite entre le possible et l’impossible est difficile à tracer et toujours facile à franchir ! Et Lefebvre, qui décrit là le mouvement en cours, s'interroge: « Si tout est possible, rien n’est possible. Aller jusqu’au bout du romantisme révolutionnaire, faire la révolution dans la révolution, cela semble inhérent au mouvement, à la spontanéité, à la contestation. Est-ce vrai ? Absolument vrai ? Cette attitude ne réduit-elle pas à sa manière la problématique d’ensemble? N’extra-pole-t-eile pas à partir de l’expérience (indispensable, profonde, nécessaire) des groupes partiels, ou de tel groupe partiel, fût-il important, fut-il décisif24 ? » Lefebvre fait l’hypothèse que, dans le processus révolutionnaire, l’idéologie de groupe doit se surmonter. Ce dépassement fait partie de la problématique révolutionnaire elle-même.
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