dimanche 22 mars 2026

Courrier Dada - Raoul Hausmann

 Courrier Dada - Raoul Hausmann

Dada est plus Dada
 

Dada ne comprend que trop bien l’impossibilité du Moi a priori et infini, il pèse les données de ce monde déterminé, qui apparemment explosent du nihil et retombent pour son propre amusement dans le Néant, contradictoirement, sans se soucier des ambitions sérieuses des théorèmes, qu’ils soient de conception transcendantale cosmique ou rationnelle véridique. Pour Dada la vie est simplement indéfinissable, existant probablement ou avec certitude par l’identité du nombre, de l’espace etc, etc... dissoute sans cesse dynamiquement (mais pas musicalement) par Dada. Dada est aussi loin de l’Egypte que de l’Hellade, de la Renaissance que du Gothique ou du Réalisme; leurs décrets lui semblent trop limités, trop irréels ou simplement trop invraisemblables. S’il y a d’un côté la réalité et de l’autre la possibilité, Dada identifiera et résoudra toujours dans le quotidien une donnée algébrique par quatre égale quatre, non seulement par une mémoire économique et pratique, mais parce que pour dada le nombre 4 n’est pas uniquement positif, il est aussi présent et valable comme négatif. Dada ne rattachera pas au fait du nombre une chaîne successive, comme on porterait une breloque ; pour dada, plus quatre évoque immédiatement moins quatre.
 

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Manifeste dadaïste

Le poème Bruitiste

décrit un tramway tel qu’il est, l’essence du tramway avec les bâillements du rentier Schulze et le cri des freins.

Le Poème simultané

vous apprend le sens de l’entrecroisement de toutes choses, tandis que M. Schulze lit, le train des Balkans traverse le pont de Nisch, un cochon gémit dans la cave du boucher Nuttke.

Le Poème Statique

transforme les mots en individus, des quatre lettres « bois » ressortent la forêt avec les frondaisons de ses arbres, les uniformes des forestiers et les sangliers ; peut-être en ressort-il aussi une pension Bellevue ou Bella Vista. Le dadaïsme conduit à de nouvelles possibilités fabuleuses des formes d’expression de tous les arts. B a fait du cubisme une danse de scène, il a propagé dans tous les pays d’Europe la musique « bruitiste » des futuristes (dont il ne veut pas généraliser l’aventure purement italienne). Le mot Dada démontre l’internationalité du mouvement qui n’est lié à aucune frontière, religion ou profession. Dada est l’expression internationale de notre temps, la grande Fronde des mouvements artistiques, le reflet artistique de toutes ces diverses offensives, ces congrès de paix, rixes au marché aux légumes, soupers mondains, etc..., etc...

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Cinema synthétique de la peinture 

L’homme est simultané : monstre de son propre et de son étranger, maintenant, avant, après et en même temps : Buffalo Bill crevant d'un faux romantisme, des réalités illimitées d'un comportement concernant sans cesse les complexes les plus contradictoires : ses relations avec l’Autre. 

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Poème phonétique

«J’inventai une espèce nouvelle de vers "Vers sans mots” ou de poèmes de son, dans lesquels le balancement des voyelles jaugées et distribuées exclusivement en concordance avec la valeur de la ligne initiale... J’avais un costume spécialement dessiné pour cela. Mes jambes étaient couvertes de cothurnes faits de carton bleu luisant, qui me montaient jusqu’aux hanches, ainsi j’offrais l’aspect d’un obélisque. Par-dessus je portais un col montant de carton écarlate à l’intérieur et doré à l’extérieur, arrangé à la gorge de telle sorte que je pouvais mouvoir les bras comme des ailes en levant et abaissant les coudes. De plus, je portais un chapeau haut de forme rayé bleu et blanc. Et je récitai :

Gadji beri bimba glandridi lauli lonni cadori gadjama bim beri glassala Glandradi glassla tuffm i zimbrabim blassa galassasa tuffm i zimbrabim
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Antidada et Merz

Merz était autant dada que dada était Merz.

En dadaïste conséquent, j’étais naturellement anti-dada, et comme j’étais PRÉsentiste, tout était en équilibre. Il est caractéristique pour notre parenté intérieure que Kurt et moi, nous ayons sans le savoir, publié en même temps (décembre 1920) presque les mêmes phrases, par lesquelles nous prenions position pour l’absurde, lui à Hanovre : « Je pèse le sens et le non-sens. Je préfère le non-sens, mais ça, c’est une affaire purement individuelle». Et moi à Berlin : « Le dadaïste aime le non-sens et il hait la sottise ». Tout l’accord et tout le contraste de nos caractères étaient exprimés dans ces phrases.
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Epilogue

On sait que le philosophe Pyrrhon avait créé une ontologie nouvelle, il parlait un langage « vulgaire » en traitant de l’ek-sistence et de l’a-patheia. Il était le premier existentialiste, et cela, grâce à ses conceptions directement opposées aux conceptions sacerdotales de rigueur depuis le Gilgamesh jusqu’à Hésiode et Homère.

L’explication du phénomène Pyrrhon se trouve dans la théorie d’un éternel retour de Giambattista Vico dans sa Scienza nuova où il explique que certaines phases de la Psychomachie reviennent toujours dans le même ordre : au temps des dieux correspond le tangage sacré, au temps des héros le langage métaphorique et au temps des hommes vulgaires le langage vulgaire. Pyrrhon le premier a appliqué, après trois millénaires de hagiographie et de philosophie idéaliste, une méthode de penser et un parler non-sacerdotal. A son époque c’était le scandale, mais d’après Kierkegaard, le scandale dénonce l’absence de Dieu.

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Considérations objectives sur le rôle du dadaïsme

Dadasophie

Personne n’est apte à écrire son propre curriculum vitae. D’après le célèbre mot de Descartes cogito ergo sum je ne savais rien de ma venue au monde, je n’ai fait que végéter plusieurs années sans ÊTRE et j’étais obligé de me fier à ce qu’on me prétendait NÉ. Cependant trois événements dans ma vie décidèrent de mon sort. Je PENSAIS déjà depuis deux ans, lorsqu’un jour je ramassai une pomme tombée d’un des pommiers de notre jardin, quand la vieille Marie, la cuisinière, me dit : « Absalom fut un fils de roi, un serveur à table et un lèche-plats ».

 


 

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