mercredi 11 mars 2026

Le petit-bourgeois gentilhomme - Alain Accardo

Le petit-bourgeois gentilhomme -  Alain Accardo

 

III. Le dehors et le dedans

 L’idée que tout individu est socialement façonné pour s’adapter à la société où il vit a mis des siècles à se frayer un chemin à travers les couches d’idéologie naturaliste, religieuse et philosophique qui lui faisaient barrage, mais elle est devenue pour nous une idée assez largement reçue. Du moins, sous forme de principe abstrait, de portée très générale, s’est-elle intégrée à la culture humaniste de gauche. Nous admettons volontiers de considérer que l’organisation de la société, le milieu social, les conditions sociales d’existence et de travail expliquent bien des aspects du comportement des gens et des rapports qu’ils entretiennent. La difficulté commence en pratique lorsqu’un groupe ou un individu doit s’appliquer à lui-même ce principe explicatif et examiner dans quelle mesure il est le jouet du jeu social qu’il croit jouer librement. L’agent socialement déterminé, c’est toujours l’Autre, et nous sommes généralement assez habiles à discerner dans ses vices comme dans ses vertus, dans ses succès comme dans ses échecs, des effets de sa position et de sa trajectoire sociale et des intérêts qui y sont attachés. S’agissant de soi-même, cette lucidité sociologique tend à devenir moins pénétrante. À la rigueur on veut bien admettre qu’on a en soi une part de subjectivité plus ou moins opaque, automatique, qui échappe à la conscience qu’on a de soi-même et qui conduit, indépendamment de sa réflexion et de sa volonté, à faire beaucoup de choses dont on n’a pas la moindre idée. Mais comme il s’agit précisément de choses qui ne sont ni réfléchies ni intentionnelles, nous ne nous y arrêtons pas. Elles font partie de tout ce qui va de soi, qui va sans dire et sans penser. Ce qui nous intéresse, ce qui compte à nos yeux, c’est ce que nous pensons et faisons consciemment, délibérément. Comme si notre seul Moi digne de considération se réduisait à ce moi conscient qui n’est en fait que l’extrême efflorescence de notre subjectivité, le sommet émergé de l’iceberg personnel, la partie éclairée de ce qu’un Leibniz appelait l’« automaton spirituale » et qu’un Pascal appelait « la machine ».
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Tout système social complexe est une structure de structures qui ont une relative autonomie les unes par rapport aux autres, de sorte qu’il y a du jeu dans et entre les différents jeux sociaux. Contrairement à ce que le terme même de « système » suggère trop souvent à ses utilisateurs, un système social n’est pas un monolithe qui fonctionnerait de façon mécanique, rigide et univoque. Il a besoin de consentement pour fonctionner ; et plus le consentement de ses agents devient spontané, immédiat et irréfléchi, mieux le système se porte, c’est-à-dire mieux il parvient tendanciellement à réaliser sa logique dominante. Mais, comme nous l’avons déjà souligné plus haut, il peut très bien à l’occasion s’accommoder d’une dose variable de contestation interne, en particulier dans les sociétés qui se réclament de la démocratie, où l’on peut pousser la contestation très loin à condition de laisser le principe même de l’existence du système en dehors des limites de la discussion légitime, ainsi qu’on le voit avec évidence dans le bipartisme anglo-saxon.

Le système capitaliste n’a pas besoin de recourir de façon prévalente à la coercition et à la répression pour soumettre les populations. Au contraire, il fonctionne d’autant mieux qu’il laisse davantage d’initiative aux gens, qu’il s’assure leur adhésion personnelle, c’est-à-dire qu’il laisse les individus faire d’eux mêmes, volontiers, voire avec zèle, ce dont il a besoin pour fonctionner selon sa logique propre. Ce qui n’est évidemment possible que si cette logique objective devient celle des agents en s’inscrivant dans leur subjectivité propre, grâce à une socialisation adéquate, sous forme de dispositions personnelles, de goûts et d’intérêts pour certaines pratiques utiles au système et par là même gratifiantes ; ou, au contraire, d’aversion, de dégoût, d’hostilité ou simplement d’indifférence pour d’autres pratiques non valorisées par le système.

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On comprend dès lors en quoi consiste l’erreur de jugement d’un grand nombre de ceux qui veulent combattre l’état de choses existant. Ils tirent argument de leur opposition politique – « Je milite au PS », « Je vote communiste », « Je suis adhérent à la LCR », etc. – pour dire qu’ils rejettent le système. Ils ne s’avisent pas que leur rejet ne concerne que la dimension politique du système. Mais non seulement celui-ci peut très bien s’accommoder d’une forte dose de contestation interne mais il peut encore tirer parti de cette contestation même dans la mesure où il l’organise et l’intègre, et où elle ne risque pas de compromettre l’essentiel.

Or l’essentiel, pour le « bon » fonctionnement du système, ce n’est pas seulement que le pouvoir économique et politique reste au mains des puissances privées qui en ont spolié le peuple prétendument souverain, c’est aussi que ce peuple dans son ensemble accepte de se comporter en docile homo oeconomicus capitalisticus, c’est-à-dire plus concrètement de troquer sa souveraineté contre les avantages (péniblement obtenus au demeurant et toujours menacés) d’un niveau et d’un style de vie dont le modèle, désormais calqué sur celui de la middle class américaine, semble être devenu le point d’aboutissement ultime et indépassable de la civilisation occidentale.

V. La moyennisation de la société

 Par « moyennisation », nous entendons non seulement le processus morphologique qui a accru quantitativement, dans des proportions considérables, la population des classes moyennes en Europe occidentale au cours du siècle dernier et en particulier au cours de sa seconde moitié ; mais encore et surtout le processus qualitatif de l’augmentation de leur influence dans l’ensemble de la société. On peut dire à cet égard que la petite bourgeoisie est devenue, avec la reprise durable de la croissance qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, avec la tertiarisation de l’économie, avec l’élévation du niveau de vie et du niveau d’instruction et l’adoption de plus en plus large du modèle américain, le vecteur potentiel du changement social, rôle qui était depuis plus d’un siècle dévolu à un autre protagoniste historique, le prolétariat, dont les luttes et le destin étaient encore, entre les deux guerres mondiales, comme le soulignait Sartre, « l’horizon indépassable » de toute réflexion sur le devenir historique de nos sociétés. De sorte qu’en dépit de l’augmentation même de ses effectifs la classe ouvrière n’a cessé de perdre de son rayonnement et de sa capacité à mobiliser de l’énergie sociale autour de son projet émancipateur révolutionnaire, au bénéfice d’une petite bourgeoisie qui voyait se renforcer ses perspectives d’ascension sociale à l’intérieur du système.

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 En fait de luxe, de beauté, de calme et de volupté – rebaptisés soft, cool, clean, light ou glamour dans le jargon de l’américanolâtrie qui est un des marqueurs de la prétention petite-bourgeoise à la modernité –, un Micromégas de passage en ce monde ne manquerait pas d’être frappé par la sidérante médiocrité de tous les protagonistes, des produits, des pratiques et des consommations de la culture moyenne en même temps que par l’illusion allodoxique qui accompagne leur usage et qui fait passer, aux yeux des petits-bourgeois, le simili, l’ersatz, le synthétique et l’imitation, dans tous les domaines, pour de l’authentique, depuis le mobilier en « panneaux de particules plaqués merisier et finition patine antiquaire avec trous de vers », ou les « week-ends de rêve » des tour-opérateurs, ou les prétendues « fêtes folkloriques », jusqu’aux « grands intellectuels » copinant devant les caméras avec les « grands professionnels » du journalisme, ou aux « véritables hommes d’État » encensés par les « grands éditorialistes ». Les médias ont porté à son comble la comédie de la grandeur, c’est-à-dire la disposition structurellement conditionnée des classes moyennes à confondre l’être non pas seulement avec l’avoir, comme font les bourgeoisies, mais avec l’apparence de l’avoir.

 

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