Le monopole de la vertu - Catherine Liu
LA notion de Professional Managerial Class utilisée par Catherine Liu ne correspond pas à une classe sociale présente dans le vocabulaire sociologique français. (#jenote voir remarque de Mike David Géo de la domination) Ce concept, forgé par John et Barbara Ehrenreich en 1977 , désigne une classe supérieure de travailleurs intellectuels salariés et diplômés, mais qui ne possèdent pas les moyens de production. En termes démographiques, cette classe renvoie peu ou prou aux “Cadres et professions intellectuelles supérieures” ( CPIS ) dans la nomenclature des professions et des catégories socioprofessionnelles de l’ INSEE .
Dans un entretien où elle revient sur la genèse de ce concept, Barbara Ehrenreich explique qu’il reflète la division entre travail “intellectuel” et travail “manuel”, tout en permettant de distinguer les personnes dont le travail consiste à dire aux autres ce qu’ils doivent faire – les professions “managériales” – et celles dont le métier consiste à appliquer leurs directives. L’appartenance à cette classe est notamment déterminée par la formation universitaire, un critère particulièrement discriminant pour les travailleurs américains, tant sur le plan de la rémunération que du statut social ; ce découpage ne peut qu’imparfaitement s’appliquer à la société française. Enfin, au sein de la gauche américaine, l’utilisation de l’expression “ PMC ” s’inscrit dans un débat politique entre la tendance socialiste représentée par Bernie Sanders et la tendance centriste représentée par Hillary Clinton et Joe Biden.
Le choix a ici été fait de reprendre la dénomination de l’ INSEE ( CPIS ), tout en conservant le terme de “classe managériale” afin d’évoquer l’idéologie et les intérêts qui unissent ce groupe social hétérogène.
Introduction
Le but de ma critique, c’est que nous puissions revenir à une politique et à des mesures véritablement socialistes ; ces politiques, marginalisées par les figures de proue de la pensée des CPIS , ont gagné en visibilité lors des campagnes présidentielles mémorables de Bernie Sanders en 2016 et 2020 .
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Tandis que chez Siegfried Kracauer et C. Wright Mills, les cols blancs étaient des employés épargnés par les tâches physiques travaillant dans la vente ou dans des bureaux, la classe managériale se compose pour les Ehrenreich de professionnels diplômés détachés de leurs racines sociales, tels que les créatifs de l’industrie de la culture, les journalistes, les ingénieurs informaticiens, les scientifiques, les professeurs d’Université, les médecins, les banquiers et les avocats, qui occupent tous d’importants postes de direction ou d’encadrement au sein de grandes organisations. Dans les années 1960 , Robert McNamara, grand avocat de la guerre du Viêt Nam, représentait clairement l’ennemi du progrès pour les jeunes membres de la classe managériale : ils voyaient en McNamara un impitoyable criminel, alors qu’il n’était rien d’autre qu’un membre de leur classe ayant atteint une position élevée. Aujourd’hui, les CPIS s’habillent peut-être de façon plus décontractée, mais cela ne les empêche pas d’orchestrer la destruction des existences et des moyens de subsistance des pauvres et des prolétaires américains de toute race, de tout genre et de toute orientation sexuelle, au nom de l’égalité des chances, de la concurrence, de l’austérité et de l’efficacité. Depuis les années 1970 , les élites managériales ont volontiers déserté les politiques de masse pour mieux reproduire la division sociale du travail et continuer à creuser le fossé entre ceux que le capitalisme tardif fait prospérer et ceux qui en pâtissent.
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Les élites managériales estiment qu’une personne de gauche est vouée à l’ascétisme et qu’elle sera responsable de toute forme de conflit social découlant d’inégalités destructrices. En répandant ces jugements à l’emporte-pièce sur la gauche, les CPIS défendent le capitalisme comme seul pourvoyeur de luxe et d’harmonie. Lorsque Gabriel Winant analyse le langage de la gauche comme un langage guerrier, ce n’est là qu’un exemple des tentatives du libéralisme pour museler son grand antagoniste : le socialiste qui s’en prend à la classe managériale. Ce que la gauche doit accepter, c’est qu’il ne peut y avoir de classe sociale sans antagonisme ni contradiction de classe. Je ne suis pas là pour livrer mon opinion personnelle sur la classe managériale dans l’espoir d’engager une discussion courtoise au sujet de nos divergences. J’écris cette critique afin d’identifier les politiques de monopole de la vertu qui, ancrées dans un contexte historique, manifestent ce refus de la part des CPIS d’adopter et de soutenir les changements sociopolitiques dont nous avons si urgemment besoin.
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Le centrisme de la classe managériale est une idéologie puissante. Ses priorités en matière de recherche et d’innovation, établies dans une perspective de profit, sont de plus en plus façonnées par les intérêts des grandes entreprises, tandis que dans les humanités et les sciences sociales, des enseignants-chercheurs sont favorisés par les fondations privées pour leur mépris de l’exactitude historique ; sans parler du matérialisme historique. Les récompenses offertes par la classe dominante pour obéir à ses directives sont simplement trop belles.
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“TRANSGRESSER” LES FRONTIÈRES DES NORMES PROFESSIONNELLES
Lorsque Sokal révéla que son article était un canular visant à démontrer l’indigence des critères d’évaluation intellectuels et scientifiques au sein de la revue la plus en vue des cultural studies , les éditeurs réagirent avec condescendance, indignation et hostilité.
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À l’instar d es économistes néolibéraux les plus visionnaires comme Alan Greenspan et sa guide suprême Ayn Rand, les théoriciens poststructuralistes des cultural studies n’avaient que mépris pour le carcan du consensus libéral établi après la Seconde Guerre mondiale.
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LES CPIS FONT DES ENFANTS
Winnicott avait une vision de la parentalité très élargie et non définie par le genre ; toutefois, par souci de concision, j’utiliserai son terme de “mère suffisamment bonne” pour parler de ses idées. En apprenant à s’occuper d’un enfant en bas âge, la “mère suffisamment bonne” aime son nourrisson mais va répondre à ses besoins de manière imparfaite. En ne répondant pas toujours immédiatement aux exigences du nourrisson, un parent suffisamment bon, quoique imparfait, s’adapte peu à peu à la capacité physique et émotionnelle croissante du nourrisson à supporter la frustration. Ces échecs sont nécessaires, ils sont la conséquence du fait que la mère est accaparée par d’autres tâches et représentent des opportunités pour l’enfant de développer une tolérance saine à la frustration ainsi qu’une première reconnaissance de soi et d’autrui.
Dans son introduction à L’Enfant et sa famille , publié en 1964 , Winnicott écrit :
J’essaie d’attirer l’attention sur la contribution immense que la bonne mère normale apporte au début, avec l’aide de son mari, à l’individu et à la société, une contribution qu’elle apporte en se dévouant tout simplement à son bébé. On ne se rend peut-être pas compte de cette contribution de la mère dévouée, précisément à cause de son immensité. Mais si on l’admet, il en découle que tout homme ou toute femme en bonne santé, tout homme ou toute femme qui a le sentiment d’être une personne dans le monde et pour qui le monde signifie quelque chose, toute personne heureuse, doit infiniment à une femme. […] Le résultat de cette prise de conscience des faits […] ne sera pas de remercier ou même de louer. Le résultat sera une diminution de la peur en nous. Si notre société retarde le moment de la pleine reconnaissance de cette dépendance – qui est un fait historique au stade initial du développement de chaque individu – un blocage ne peut que subsister, à la fois envers le progrès et la régression, un blocage fondé sur la peur.
Dans ce passage, il est clair que, pour Winnicott, l’éducation des enfants en bas âge est un bien public et social auquel le parent contribue dès les premiers jours de l’enfant. Les parents prodiguent leur amour sans compter, ils sacrifient leur sommeil et leur libido au profit du nourrisson qui se trouve dans un état de dépendance ; leur générosité fournit à l’enfant un héritage inaliénable de sécurité et d’intrépidité, ce qui lui permettra de faire face au défi de grandir dans un monde plein d’incertitudes. En revanche, le parent stressé et dépossédé qui exige un remboursement ou bien calcule la dette d’un enfant est un parent qui insuffle de la peur et de l’angoisse, un état que notre monde actuel, caractérisé par l’austérité fiscale et le sadisme économique, ne connaît que trop bien.
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