La horde d'or - Balestrini et Moroni
Les années dures à la FIAT
Sans doute la Résistance, la lutte de libération contre le fascisme et le nazisme, avait elle contribué à nourrir dans l'imaginaire social le vif espoir de dépasser les formes de production capitalistes et de modifier les rapports entre les classes sociales dans un sens révolutionnaire. De fait, dès les premières années de l'après-guerre, de larges secteurs du prolétariat des villes et des campagnes mènent des luttes spontanées et maintiennent une pression conflictuelle forte, continue et ouvertement anticapitaliste. Cette tendance contrariait dans la pratique la stratégie politique des partis de gauche, et en premier lieu celle du PCI dont la direction continuait de donner priorité aux « intérêts nationaux » : en favorisant la collaboration entre les secteurs progressistes de la bourgeoisie et le mouvement ouvrier pour restaurer les structures de la démocratie bourgeoise que le fascisme avait supprimées, elle espérait imprimer une orientation démocratique - tendanciellement socialiste - aux structures économiques.
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. Un film comme La dolce vita de Fellini avait magistralement donné à voir la face « corrompue » de la bourgeoisie ; L’Équipée sauvage, avec Marion Brando, montrait un modèle possible de transgression ; la musique d’EIvis Presley rythmait les changements des corps et de la sexualité. Finies les « bandes » d’amis dans les quartiers désintégrés par la spéculation immobilière, pour la première fois à Milan une « bande » se constitue à l’échelle de la ville : les terribles et fugaces « teddy boys ».
Ruggero Zangrandi avait décrit dans son long Voyage à travers le fascisme le terrible parcours qui avait mené une fraction importante des jeunes étudiants fascistes à rejoindre la Résistance partisane.
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Le terme hinterland désigne les marges de la ville et de la banlieue qui, sous l'effet de l'industrialisation, s'étirent en gagnant sur des territoires qui relevaient autrefois de la campagne.
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Mais il est d’autres fugueurs, qui partent en éclaireurs sur la route de la métropole fascinante, à la recherche d’expériences nouvelles. Des minorités averties commencent à pratiquer la « culture du voyage », en Hollande où sont les Provos (qui s’inspirent des beat et des hippies américains), ou en Angleterre qui est le point de ralliement de la révolte de la jeunesse. Ils en ramènent des disques, des journaux de la contre-culture, des vêtements, et l’usage de drogues légères qui aiguisent les sens (essentiellement de la marijuana).
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Des groupes comme I Nomadi, Equipe 84, Dik Dik, I Camaleonti, I Corvi, New Dada, I Giganti, Le Orme (avant Ad Gloriani) et d’autres, même s’ils restaient attachés à la structure mélodique de la chanson traditionnelle, avaient introduit dans le contexte musical de l’époque des éléments nouveaux. Compte tenu de la rigueur ambiante, cela donnait à leur démarche un tour audacieux et « libre d’esprit », alors quelle était en vérité encore assez timide et mesurée.
Des auteurs-interprètes comme Gian Pçfretti (dont 11 vento dell’est reste la chanson la plus célèbre), Mauro Lusini {C’era un ragazzo che corne me amava i Beatles e i Rolling Stones fut reprise par Joan Baez) et surtout Riki Maiocchi (Ce chi spera est sans doute l’un des plus beaux textes du beat italien) avaient tous puisé dans la tradition des folksongs américaines, directement inspirées par la culture populaire des prolétaires des villes et des campagnes, des « vagabonds » qui au début du siècle sillonnaient les États-Unis. C’est de l’errance des « nouveaux vagabonds », ces perpétuels itinérants, que naît la nouvelle chanson contestataire. Pourtant cette contestation, contrairement à celle du début du siècle, ne visait pas seulement les formes matérielles de l’exploitation. Des formes d’aliénation existentielle, encore accrues par l’aspiration à une meilleure qualité de vie, avaient fait leur apparition - même si l’éternelle dichotomie capital/travail demeurait incontournable.
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Le beat contribua à façonner le modèle d’une microsociété nouvelle, en marge des institutions existantes, caractérisée par une organisation sociale de type communautaire et des valeurs d’égalité et de solidarité. L’« abandon » du vieux monde et de ses fausses valeurs était une condition nécessaire à la construction d’une civilisation nouvelle et à l’instauration d’autres dynamiques d’échange. Les beat aspiraient à un modèle de société alternatif, c’est-à-dire parallèle au modèle dominant. L’enjeu n’était pas tant pour eux le conflit ouvert avec le pouvoir et ses institutions (que, de manière générale, ils méprisaient) que la constitution d’une « communauté réelle » qui ait l’intelligence et la force d’occuper son propre « territoire » en suivant ses inclinations humaines et sociales, individuelles et artistiques. C’est la raison pour laquelle cette « utopie » fut gagnée par une dimension que l’on pourrait qualifier de « cosmique », ou pour le moins d’universelle, et qu’en conséquence, son langage et ses formes d’expression reflètent le même esprit, la même « dilatation » spatiale. Le beat; puis le rock, sont des constituants fondamentaux de ce nouveau langage ; ils sont le moment saillant de cette forme singulière d’expression, la synthèse des états d’âme et des aspirations que la « nouvelle génération » avait jusqu’ici ravalés, et qu elle entendait à présent exposer au grand jour. Ainsi, que ce soit dans la grande banlieue d’une métropole ou au cœur d’un petit village, partout où il y avait des beat, il devenait immédiatement possible d’entrer en relation, et de communiquer grâce à ces formes universelles de langage. Ces formes nouvelles irradiaient du centre vers bi périphérie. Et pour la contre-culture, le beat, le rock, ce centre se situait aux États-Unis et plus précisément chez tous ceux, individus et groupes, qui avaient refusé sans hésitation l’indépassable american way oflife, et qui continuaient à mener dans U ventre de la bête la grande, la définitive bataille de la liberté. L’Italie, quant à elle, comptait parmi les périphéries les plus lointaines.
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Che colpa abbiamo noi (The Rokes)
La nuit nous tombe dessus la pluie nous tombe dessus les gens ne sourient plus nous perdons un monde ancien qui s’effondre sur nous à présent mais est-ce notre faute à nous?
Ce sera une belle société fondée sur la liberté mais expliquez-nous pourquoi si nous ne pensons pas comme vous vous nous méprisez, pourquoi?
Mais est-ce notre faute à nous?
Et si nous ne sommes pas comme vous, et si nous ne. sommes pas comme vous et si nous ne sommes pas comme vous il y a peut-être une. raison et si vous ne la connaissez pas et si vous ne la connaissez pas, mais est-ce notre faute à nous?
Est-ce notre faute à nous?
Est-ce notre faute à nous?
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Ils rejetaient également les modèles littéraires de la génération des années 1930 (Steinbeck, Dos Passos, Caldwell, etc.) à la fois pour leur paradoxale coopération avec la politique du New Deal et pour leur comportement devant la HUAC et McCarthy (on se souvient des déclarations de « loyauté » de Dos Passos et Steinbeck). En quête d’autres références, ils se tournent notamment vers les maudits*,
Miller (Henry) et Burroughs, qui s’étaient abstenus du soutien consensuel à la politique de Roosevelt et parcouraient le monde à la recherche d’autres cultures, d’expériences différentes. Mais aussi, dans un passé plus lointain, vers le poète Walt Whitman qui, à la fin du XIX' siècle, avait chanté la libre Amérique des individus et des grands espaces. Le père de la poésie américaine, qui disait de son recueil Leaves ofGrass qu’il était « le chant d’un grand individu collectif, populaire, homme ou femme », avait écrit, après l’exécution de l’abolitionniste John Brown :
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« Naturellement, le beat fut considéré sous tous ses aspects comme un mouvement de nature moins sociale que littéraire. Drogues, cool jazz, sexe interracial et bouddhisme zen étaient une manière de manifester le refus de la culture américaine dominante, et donc de créer une contre-culture. “Pour épater les bourgeoises*" devint le slogan du style de vie beat: ils rejetaient le conformisme au nom de l’intégrité artistique, ils revendiquaient la pauvreté et la marginalité sociale. Les beat vécurent comme des marginaux dans les quartiers pauvres de New York et des grandes villes américaines, ensemble dans la rue ou dans les clubs embrasés par le be-bop. Ils donnèrent vie à un mouvement communautaire, né de la rue, tissé des vibrations de la rue. Mais il y avait tant de romantisme chez les auteurs et les grandes figures de la Beat génération que leur individualisme exaspéré finit par rendre impossible toute constitution communautaire plus poussée. »
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Les grands écrivains - Richard Wright, Ralph Ellison et James Baldwin - avaient été abondamment traduits dès l’immédiat après-guerre. Ils étaient à présent republiés, et leurs nouveaux livres étaient traduits (Baldwin était en pleine activité), mais leurs œuvres n’avaient jamais rencontré un intérêt aussi vif, aussi actuel. Le petit essai de Baldwin, La prochaine fois, le feu publié en 1964 chez Feltrinelli apporta peut-être la première réponse directe à l’une des questions qui s’étaient posées au cours des années précédentes : quels pouvaient être les contenus d’un mouvement de contestation radicale, à la fois culturel et politique, qui ne puisait ni ses critères d’analyse ni son vocabulaire dans le marxisme ?
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Ce dernier aspect se développera au point d’aboutir, en juillet 1966, à la création de l’Institut Ernesto De Martino, « pour la connaissance critique et la présence alternative du monde populaire et prolétaire ». Le nombre des spectacles, en constante augmentation, avait quant à lui rendu nécessaire, dès l’année précédente, la création d’une structure ad hoc de promotion et de coordination : Il Nuovo Canzoniere italiano Spettacoli.
(Ernesto De Martino (1908-1965) est historien des religions et anthropologue, membre du PCI à partir de 1950 II a développé un type d’enquête multidisciplinaire (et d'équipe) dans la recherche ethnographique de terrain qui n’est pas sans évoquer le concept de conricerca forgé par la suite, dans le contexte ouvrier, pael'opéraïsme italien. De Martino s’est particulièrement intéressé aux rituels magiques et de possession du sud italien. Il est l’auteur d’une œuvre riche et abondante, malheureusement peu connue en France, malgré plusieurs traductions, dont son ouvrage sur le tarentisme du Salento : La Terre du remords [ 1961], Synthelabo, 1999.)
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De fait à Milan (qui est alors une sorte de référence régionale) et dans d’autres villes, les beat-hippies vont chercher, par-delà la très grande fragmentation des groupes et la diversité des étiquettes, à fabriquer leurs propres outils de communication. Mondo beat, le premier journal underground italien, sort en novembre 1966, et il devient rapidement la feuille de liaison et d’information des différents groupes actifs en Italie. Le plus important d’entre eux est sans doute Onda Verde, qui se distingue à la fois par sa grande richesse culturelle et par l’ampleur de son projet politique. Son fondateur, Andrea Valcarenghi, sera ensuite l’instigateur de Re nudo, et restera longtemps l’une des figures majeures de la contre-culture. Le premier numéro de Mondo beat fait état de la fusion en cours entre les groupes beat, Provos et Onda Verde, actifs surtout à Milan. « À partir de ce moment, Mondo beat s’affirme comme la voix des « chevelus » en Italie : il relaie leurs manifestations presque quotidiennes, leurs grèves de la faim, il organise l’agitation au plan national (contre le coup d’État en Grèce, le racisme, la guerre du Vietnam, les violences policières, etc.). La police et la presse en font la cible de leurs attaques. Après quelques numéros, une scission fait suite à la décision de certains rédacteurs de foire éditer le journal chez Feltrinelli (que les dissidents qualifiaient d’« éditeur de mes boutons » en référence à sa production de gadgets). C’est ainsi que prend fin la publication de Monda beat, bientôt remplacé par Urlo e Grido beat, tandis que dans d’autres villes les journaux alternatifs se multiplient »
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Méthodologie provocatrice de l’Onda Verde
a) Pourquoi l’Onda Verde ? Le mouvement de la nouvelle génération en Italie doit foire face à certains risques, qu’un seul terme suffit à désigner: l’assimilation. Essayons d’en énoncer quelques-uns.
1) L’importante fragmentation des groupes. Cela peut signifier une faible capacité à concentrer les forces, l’éparpillement des actions, l’accumulation confuse des sigles, l’absence de communication entre les groupes. (Mais c’est aussi une donnée très intéressante qui implique le refus de l’organisation bureaucratique et de la concentration des pouvoirs, le choix de la responsabilité directe et de l’autogestion dans les prises de décision, des modes d’intervention ponctuels et situés.)
2) L’instrumentalisation par les organisations politiques. Une opération de ce type est spécialement dans les cordes du PCI et des diverses sectes paracommu- nistes ; elle se traduit par la perte de notre autonomie de mouvement et notre réduction au rang de piétaille.
3) L’instrumentalisation par des groupes culturels et liés au pouvoir économique. Assimilation par la culture et le marché: c’est le danger que nous oppose une bourgeoisie particulièrement habile et rouée en la matière.
4) La confusion dans les programmes et un faible niveau de conscience des méthodes et des résultats de l’action dans la société. Le risque est que le mouvement général de la jeunesse ne parvienne pas à consommer la rupture avec le « vieux monde », à couper le cordon pour libérer un flux d’action continu, qui parte d’un ensemble de situations A pour arriver à un ensemble B, puis de B à C, etc.
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Ce n’est même pas la peine de parler de tout ça. Ceux qui disent quelque chose, ce sont les jeunes qui s’enfuient de chez eux, qui descendent dans la rue et qui provoquent, qui désertent les organisations de l’Église, de l’école et des partis. Si vous avez besoin de parler de cela, vous n’avez rien compris, vous ne savez même pas où vous êtes. Vous voulez seulement de nouvelles « problématiques », des « débats », c’est-à-dire de l’eau au moulin du marché, qu’il soit culturel ou non. Nous, nous voulons changer tout de suite et d’urgence [es situations qui nous environnent. Pour cela il faut agir et provoquer. Pour pouvoir le faire ensemble, de manière incisive — et que les résultats suivent - nous devons adopter des méthodes efficaces, adéquates aux objectifs de notre action, claires et univoques.
La vieille génération, qui détient ou soutient ou subit le contrôle social et la répression, doit mourir avant nous. Les ventres mous (leurs idéologies, leurs appareils, leurs méthodes) ne doivent pas survivre à leur mort naturelle, il ne faut pas que le passé revienne dans notre futur. L’inévitable renouvellement biologique doit se muer en renouveau général. À cette fin, nous avons adopté la méthode de la provocation.
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Le mot « Hip » signifie « habile », « débrouillard ». Les hippies américains l’avaient emprunté à l’argot des jazzmen noirs. « Ce terme contenait toute l’expérience noire de l’oppression exercée par la société blanche, et en même temps il exprimait la volonté de lutter contre la répression, par le simple fait d’exister aux marges du système : “je suis le plus malin et je finirai par m’en tirer”. Les hippies l’adoptèrent et ils se retirèrent du système. »
Mais ce n’est pas la seule nouveauté. Ce nouveau sujet ouvrier, qu’on appellera plus tard « ouvrier-masse », ne respecte aucune des règles habituelles de la grève. Il en invente même de nouvelles, comme la grève « au sifflet » qui, au signal convenu, interrompt le travail sans préavis (une technique également appelée « chat sauvage »). Ces pratiques, si étrangères à leur tradition et à leurs stratégies, suscitent la plus grande perplexité chez les cadres communistes.
différents devraient se développer librement, et dans les sciences, les écoles différentes s’affronter librement. Il serait, à notre avis, préjudiciable au développement de l’art et de la science de recourir aux mesures administratives pour imposer tel style ou telle école et interdire tel autre style ou telle autre école.
Le vrai et le faux en art et en science est une question qui doit être résolue par la libre discussion dans les milieux artistiques et scientifiques, par la pratique de l’art et de la science et non par des méthodes simplistes.
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Si les années 1960 voient l’émergence d’un dissensus radical, c’est aussi grâce à une série de facteurs qui touchent l’ensemble du tissu social. Les grandes migrations intérieures avaient transfiguré les villes: dans Rocco et ses frères (I960), Luchino Visconti avait magistralement montré le drame de l’exode rural, en redonnant à la culture paysanne du Sud une dimension tragique saisissante. De plus en plus d’intellectuels, réfractaires à la fonction « organique » que leur assignaient les partis ou les institutions, se tournaient vers des revues comme les Quaderni piacentini ou Quindici (qui publieront les principaux textes du mouvement étudiant) ou s'organisaient hors des cercles officiels (Arbasino, Eco, Manganelli et Sanguineti, par exemple, créeront le Gruppo 63).
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Mais attention : il n’y a pas « une » musique. Il y a la conjonction, momentanée et irreproductible de constellations culturelles, émotives et sonores rien moins qu’homogènes. La ligne de masse (les Beatles en tête) emphatise le renouveau euphorique des comportements et des mœurs, ou tout au plus (d’Elvis Presley aux Rolling Stones) écorne avec effronterie les superstitions du sens commun le plus provincial. Viennent ensuite les chanteurs enragés, dans la tradition de la beat génération (Bob Dylan), les groupes radicaux à la poétique de l’extrémisme le plus inconditionnel (des MC5 aux Fugs), mais aussi les pacifistes de ce rock plus modéré qui célébrera à Woodstock ses dernières illusions. Les surfers à l’énergie rayonnante (les Beach Boys) côtoient les prophètes du vice et de l’excès (The Velvet Underground) et les explorateurs de vibrations cosmiques (Pink Floyd). L’irrésistible sensibilité vitale de la black music se partage entre insouciance joyeuse (Suprêmes, Temptations), passions et tourments de l’âme (Otis Redding), et bouffées incendiaires d’un jazz libertaire (John Coltrane, Albert Ayler). Jusqu’à l’imprudence aventureuse d’un rock politique et psychédélique, qui dilate la perception et ouvre les consciences (de Jefferson Airplane à Jimi Hendrix).
Dans l’Italie des années 1950, la « consommation » de livres était encore le privilège presque exclusif des classes moyennes supérieures. La politique des maisons d’édition se fondait d’ailleurs elle-même sur des calculs plutôt pessimistes : des tirages faibles, une nette prédilection pour les classiques, anciens et contemporains, etc. On visait en somme un lecteur cultivé assez traditionnel. Pour ce qui concernait les textes italiens, l’attention se portait presque exclusivement {à de rares exceptions près) sur la littérature « positive », dans la tradition de la Résistance.
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On peut dire que ces deux composantes marquent ensemble le passage d’un « désengagement » de masse assorti des formes minoritaires d’un « nouvel engagement » subjectif et individuel, à la pratique plus large d’une contestation séparée et d’une recherche intellectuelle marquée au sceau de la « différence » et de !’« antagonisme ». Les uns découvrent la culture beat et les surréalistes français, les autres la pensée corrosive de l’École de Francfort : Horkheimer, Adorno, Marcuse, Benjamin. Et puis, à l’occasion de ce passage par le Nord-Ouest, le jeune Marx des ManuscritS** et le grand Marx de la maturité, celui des Grundrisse, les expériences hérétiques des conseillistes et du communisme de gauche, la dramatique grandeur libertaire des anarchistes et le Lénine de la « spontanéité » ouvrière du Que faire ? Et encore: le Brecht du rigoureux « engagement militant » et le Lukics à'Histoire et conscience de classe. On relit l’histoire de la révolution d’Octobre au prisme des écrits du « prophète muet » Trotski, et la guerre civile espagnole du point de vue des anarcho-communistes.
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Les Thèses de la Sapienza sont un des manifestes programmatiques de la future gauche marxiste étudiante. Elles contiennent un certain nombre d’éléments théoriques de fond qui renvoient à la pensée opéraïste. Dans les Thèses, la question étudiante est posée pour la première fois « en termes de lutte entre capital et travail ». L’étudiant y apparaît par conséquent comme « une figure sociale interne à la classe ouvrière », c’est-à-dire comme une « force subordonnée ». Cette approche théorique, même si elle reste encore minoritaire, allait profondément influencer les luttes des années à venir.
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UNIVERSITÉ NÉGATIVE qui réaffirme dans les universités officielles mais de manière antagoniste la nécessité d’une pensée théorique, critique et dialectique, qui dénonce ce que les bonimenteurs mercenaires nomment « raison » et pose par conséquent les bases d’un travail politique créatif, antagoniste et alternatif.
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« Le manifeste programmatique du Movimento per una università negativa est pétri de références politiques et culturelles. Il cite Ortega y Gasset (l’enseignement universitaire est responsable de la formation des “nouveaux barbares”, des hommes toujours plus instruits et toujours plus ignorants), Rathenau (sur l’“invasion verticale des barbares”), Wright Mills (sur la rationalité sans raison qui, en s’accroissant, riaccrolt pas la liberté mais la détruit). Citant Mills, le manifeste dénonce la tendance actuelle de l’enseignement universitaire : L’IMBÉCILLITÉ TECHNOLOGIQUE comme condition intellectuelle et la ROBOTISATION des individus comme comportement social diffus. Il mentionne aussi, pour la récuser aussitôt, cette phrase de Marcuse: “Le succès le plus caractéristique de la société industrielle avancée tient précisément à sa capacité à intégrer ce qui lui est contraire. » Mais « l’initiative des contre-cours est bientôt balayée par les événements : les luttes qui explosent de manière quasi simultanée dans toute l’Europe, en particulier en France, en Italie et en Allemagne, appliquent au mouvement de Trente un coefficient de multiplication politique ».
Le manifeste programmatique du Movimento per una università negativa avait néanmoins posé les fondamentaux tactiques et stratégiques d’un passage de l’antiautoritarisme à la contestation globale du système capitaliste. L’objectif, qu’il donnait pour indispensable, d’un solide lien de masse entre les ouvriers et les étudiants, dominera le débat pendant 1968.
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L’université comme outil d'intégration. L’université y est décrite comme un instrument de manipulation idéologique et politique, qui fabrique de la subordination par rapport au pouvoir. Elle est faite pour détruire dans la personnalité de chacun le sens de la solidarité et du collectif en promouvant le mythe de la compétitivité individuelle et de la sélection entre sujets privilégiés et sujets défavorisés. Elle a pour objectif la cooptation sélective de la classe dirigeante et des organes de pouvoir. On peut ainsi répartir les étudiants en trois catégories: 1) ceux qui se servent de ('université (comme rampe de lancement pour accéder au pouvoir) ; 2) ceux qui subissent l’université (comme une étape obligatoire pour occuper une position quelconque dans la hiérarchie sociale) ; 3) ceux qui sont opprimés par l’université (qui n’a alors d’autre rôle que de légitimer leur subordination sociale). À Turin il s’agit clairement d’une lutte menée par la deuxième catégorie contre la première, avec l’objectif de dénoncer les concepts de formation professionnelle et de « professionnalisme » comme autant de mystifications.
Ainsi, Herbert Marcuse écrit dans Raison et révolution, publié pour la première fois en 1941 : « Cette étude a été écrite avec l’espoir d’apporter une contribution à la renaissance moins des études hégéliennes que d’une faculté mentale en danger de disparition : le pouvoir de la pensée négative. Selon la définition de Hegel, “la pensée, en vérité, c’est essentiellement la négation de ce qui est immédiatement devant nous. » Cette affirmation rejoint celle de Lukâcs lorsqu’il écrit, dans Histoire et conscience de classe : « Le but final est bien plutôt cette relation à la totalité (la totalité de la société considérée comme processus) par laquelle chaque moment de la lutte acquiert son sens révolutionnaire. »
Il faut en effet rappeler l’importance que prit à l’époque une autre conception de la totalité. Alors que la pensée négative fait de la totalité un destin dialectique et historique, Jean-Paul Sartre, dans la Critiqua de la raison dialectique, lui substitue le concept de « totalisation ». En cela, il insiste sur son caractère projectuel, non déterminé dialectiquement, mais existentiellement donné : il la définit comme un choix. « Seul le projet, comme médiation entre deux moments de l’objectivité, peut rendre compte de l’histoire, c’est-à-dire, de la créativité humaine. Ou bien on réduit tout à l’identité, on fait de la dialectique une loi céleste qui s’impose à l’univers, une force métaphysique qui génère d’elle-même le processus historique, ou bien l’on rend à l’homme singulier son pouvoir de dépassement par le travail et l’action. Cette solution seule permet de fonder dans le réel le mouvement de totalisation. » Il convient donc d’envisager la totalité « en situation ». La singularité du choix fait du monde un horizon historique intentionnel.
La liberté de « choisir de choisir » est un processus subjectif et intentionnel qui présuppose un mouvement de l’esprit, une dynamique de la pensée qui nie le donné dominant de la réalité, qui fait naître le refus des conditions données, quelles soient internes ou externes au sujet, qui amorce une révolution du moi, apte elle-même à révolutionner la réalité. C’est la conquête tourmentée de la spontanéité consciente, de la subjectivité négatrice : une pensée libérée des déterminations historiques, sociales et militantes, une pensée entièrement orientée par son rapport à la totalité.
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Les Comités Unitaires de Base (CUB) : la classe ouvrière comme sujet
A propos du lien ouvriers-étudiants
Le CUB a inventé un type de lien nouveau entre ouvriers et étudiants, par rapport à ceux qui étaient théorisés et mis en pratique par le Movimento studentesco (MS). Le fait que le MS soit allé au-delà de la logique corporatiste et sectorielle, la portée résolument anricapitaliste des luttes dans lesquelles ils s’étaient engagé, avaient logiquement amené un nombre imponant d’étudiants au travail politique en usine - là où naît le capital, là où il manifeste ses contradictions les plus évidentes - pour s’unir à la classe ouvrière dans la perspective du renversement du système. Mais le rôle purement instrumental qui avait été assigné aux étudiants au cours des luttes ouvrières de 1968 à Milan (par exemple chez Innocenti et Marelli) restait résolument sans perspectives, parce qu’il se réduisait à une pure et simple fonction de service : celle de l’étudiant distributeur de tracts et participant aux piquets.
Méthode de travail du CUB.
Parce qu’il n’avait aucune idéologie préconçue, le CUB est parti d’une analyse du plan du capital, non pas du point de vue de sa dynamique générale, mais du point de vue de sa réalisation dans l’usine. L’analyse de l’exploitation en usine est au fondement du discours politique du Comité. C’est par le biais de la discussion sur la condition ouvrière chez Pirelli que l’on cherche à saisir le moment politique d’où pourrait partir la mobilisation.
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Car l’ouvrier-masse, personnage principal de cette séquence, avait eu bien des difficultés, à peine dix ans plus tôt, à se faire reconnaître comme appartenant de plein droit à la « classe ouvrière ». À la fin des années 1950, l’ouvrier non qualifié est perçu comme le ventre mou du monde du travail, son point de moindre résistance, sa frange marginale et peu fiable. Et il faut bien reconnaître que lorsque le « sans métier » fait irruption, il n’est pas joli à voir: c’est un corps étranger, sans tradition industrielle, non politisé, objet idéal de chantage. Il a généralement été embauché par l’entremise du curé de sa paroisse, se tient sous la coupe des syndicats maison, c’est souvent un « jaune »... Bref, la force de travail que nous continuons encore aujourd’hui à identifier à la « classe ouvrière », dans le sillage persistant de 69, et dont nous constatons, stupéfaits, la réduction drastique, occupait en réalité avant 1969 une position périphérique et ne pesait pas grand-chose.
Dans les analyses et dans les programmes de la gauche, la vraie classe ouvrière est longtemps restée la classe des ouvriers « professionnels », c’est-à-dire celle qui avait un certain contrôle - quand bien même il était parfois résiduel — sur le cycle productif. Celle dont la qualification se fondait encore sur un savoir-faire spécifique et sur la fïère certitude de pouvoir administrer la production mieux que le patron lui- même. Ensuite, bien entendu, les choses ont changé. Au début des années I960, à chaque échéance de conflit, les marginaux ont commencé à devenir centraux, décisifs ; et à l’inverse, l’ouvrier « authentique », celui qui avait la fierté du « métier », a souvent été un frein, un fauteur de compromis. L’Automne chaud porte à son terme ce renversement conceptuel. La nouvelle force de travail, qui incarnait de la manière la plus immédiate le concept marxien de « travail abstrait » (une pure dépense d’énergie psycho-physique, mesurable par le temps), est devenue l’épicentre tellurique de la société occidentale. Son opportunisme passé et la peur qui était la sienne autrefois sont balayés par le plus fort coup de boutoir anticapitaliste de l’après-guerre.
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L’histoire du « massacre d’Etat » est trop connue pour être résumée ici brièvement. Valpreda et de nombreux autres anarchistes innocents resteront en prison pendant des années, tandis que les commanditaires et les exécutants de l’« assassinat d’Etat » de Pino Pinelli resteront dans l’ombre. Valpreda et d’autres militants anarchistes seront libérés grâce à la force et à l’unité du mouvement, à l’issue d’une mémorable bataille démocratique et militante. Le commissaire Calabresi, jugé responsable de la mort de Pinelli par le mouvement, sera assassiné quelques années plus tard par des personnes non identifiées.
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L’autre édition, l’autre communication
Mais le livre n’en est pas moins un outil essentiel de transmission du savoir. Le passage à la production du livre reste un problème pour le mouvement. Produit souvent hâtif, sans réelle maturation, il se réduit presque toujours au livre-document, au livre qui colle à l’actualité, à la pseudo-réflexion ou au compte-rendu de luttes.
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