Tractatus logico-philosophique - Wittgenstein
Préface
M. Wittgenstein commence sa théorie de la symbolisation par le jugement
(2.1): « Nous nous faisons des images des faits. » Une image, dit-il, est un
modèle de la réalité, et aux objets dans la réalité correspondent les éléments
dans l’image : l’image est elle-même un fait. Le fait que les choses ont une
certaine relation entre elles est représenté par le fait que dans l’image, ses
éléments ont une certaine relation entre eux.
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Le
monde consiste en faits : les faits ne peuvent, à strictement parler, être
définis, mais nous pouvons expliquer ce que nous voulons signifier en disant
que les faits sont ce qui rend les propositions vraies ou fausses. Les faits
peuvent ou non contenir des parties qui sont des faits; par exemple: « Socrate
fut un sage athénien », comporte deux faits, « Socrate fut un sage » et «
Socrate fut un Athénien ». Un fait qui ne contient pas de parties qui soient
des faits est nommé Sachverhalt par M. Wittgenstein.
C’est la même chose que ce qu’il appelle fait atomique. Un fait atomique,
quoiqu’il ne contienne pas de parties qui soient des faits, contient néanmoins
des parties.
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Le symbole complet (p,ξ, N(ξ) signifie tout ce
qui peut être obtenu en prenant une sélection quelconque de propositions
atomiques, en les niant toutes, puis en prenant une sélection quelconque de
l’ensemble des propositions obtenues en même temps que n’importe lesquelles des
propositions originaires – et ainsi de suite indéfiniment.
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Nous
touchons ici un exemple de la thèse fondamentale de Wittgenstein, à savoir
qu’il est impossible de dire quoi que ce soit concernant le monde comme
totalité, et que tout ce qui peut être dit doit se rapporter à des portions
bornées du monde. Cette vue peut avoir été suggérée par la notation, et s’il en
est ainsi c’est tout à fait en sa faveur, car une bonne notation a une
subtilité et un pouvoir de suggestion qui la font par moments ressembler
presque à un vivant professeur. Des irrégularités notationnelles sont souvent
le premier signe d’erreurs philosophiques, et une notation parfaite serait un
substitut de la pensée. Mais bien que ce puisse être la notation qui ait suggéré
à M. Wittgenstein la limitation de la logique aux choses du monde en tant
qu’opposées au monde comme un tout, cette vue, une fois suggérée, se recommande
pourtant par bien d’autres côtés. Est-elle une vérité définitive? Pour ma part,
je ne prétends pas le savoir.
Dans
cette introduction, mon but est de l’exposer, non de donner mon opinion à son
propos. Conformément à cette vue, nous ne pourrions dire des choses au sujet du
monde comme un tout que si nous pouvions sortir hors du monde, c’est-à-dire s’il
cessait d’être pour nous le monde total. Il se peut que notre monde soit borné
par quelque être supérieur qui peut le considérer d’en haut, mais pour nous,
pour fini qu’il puisse être, il ne peut avoir de borne puisqu’il n’y a rien
hors de lui. Wittgenstein fait appel à l’analogie du champ de vision. Notre
champ visuel n’a pas pour nous de frontières visuelles, précisément parce qu’il
n’y a rien à son extérieur, et de la même manière notre monde logique n’a pas
de frontières logiques parce que notre logique ne connaît rien extérieurement à
lui.
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Avant propos
Le livre traite des problèmes
philosophiques, et montre - à ce que je crois - que leur formulation repose sur
une mauvaise compréhension de la logique de notre langue. On pourrait résumer
en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement
peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il
faut garder le silence.
Le livre tracera donc une
frontière à l’acte de penser, - ou plutôt non pas à l’acte de penser, mais à
l’expression des pensées : car pour tracer une frontière à l’acte de penser,
nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions
donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser).
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1 - Le monde est
tout ce qui a lieu.
1.1 - Le monde
est la totalité des faits, non des choses.
1.11 - Le monde
est déterminé par les faits, et par ceci qu’ils sont tous
les faits.
1.2 - Le monde se
décompose en faits.
2.012 - En
logique, rien n’est accidentel : quand la chose se présente dans un état de
choses, c’est que la possibilité de l’état de choses doit déjà être préjugée
dans la chose.
2.014 - Les
objets contiennent la possibilité de toutes les situations.
2.0212 - Il
serait alors impossible d’esquisser une image du monde (vraie ou fausse).
2.063 - La
totalité de la réalité est le monde
2.1 - Nous nous
faisons des images des faits.
2.11 - L’image
présente la situation dans l’espace logique, la subsistance et la
non-subsistance des états de choses.
2.12 - L’image
est un modèle de la réalité.
2.13 - Aux objets
correspondent, dans l’image, les éléments de celle-ci.
2.16 - Pour être
une image, le fait doit avoir quelque chose en commun avec ce qu’il représente.
2.182 - Toute
image est en même temps image logique. (Au contraire,
toute image n’est pas spatiale.)
2.19 - L’image
logique peut représenter le monde.
3 - L’image
logique des faits est la pensée.
3.001 - « Un état
de choses est pensable » signifie : nous pouvons nous en faire une image.
3.031 - On a dit
que Dieu pouvait tout créer, sauf seulement ce qui contredirait aux lois de la
logique. - En effet, nous ne pourrions pas dire à
quoi ressemblerait un monde « illogique ».
3.12 - Le signe
par lequel nous exprimons la pensée, je le nomme signe propositionnel. Et la
proposition est le signe propositionnel dans sa relation projective au monde.
3.14 - Le signe
propositionnel consiste en ceci, qu’en lui ses éléments, les mots, sont entre
eux dans un rapport déterminé. Le signe propositionnel est un fait.
3.142 - Seuls des
faits peuvent exprimer un sens, une classe de noms ne le peut pas.
3.144 - Les
situations peuvent être décrites, non nommées. (Les
noms sont comme des points, les propositions comme des flèches, elles ont un
sens.)
3.31 - Chaque
partie de la proposition qui caractérise son sens, je la nomme expression
(symbole).
(La proposition elle-même est
une expression.)
Est expression tout ce qui,
étant essentiel au sens d’une proposition, peut être commun à des propositions.
L’expression fait reconnaître
une forme et un contenu.
3.321 - Deux
symboles différents peuvent avoir leur signe en commun (écrit ou parlé, etc.) -
ils dénotent alors de manières différentes.
3.323 - Dans la
langue usuelle il arrive fort souvent que le même mot dénote de plusieurs
manières différentes - et appartienne donc à des symboles différents -, ou bien
que deux mots, qui dénotent de manières différentes, sont en apparence employés
dans la proposition de la même manière.
Ainsi le mot « est » apparaît
comme copule, comme signe d’égalité et comme expression de l’existence; «
exister » comme verbe intransitif, à la façon d’« aller »; « identique » comme
adjectif qualificatif; nous parlons «de quelque chose», mais disons aussi que «
quelque chose » arrive.
(Dans la proposition « Brun
est brun » - où le premier mot est un nom de personne, le dernier un adjectif
qualificatif -, ces deux mots n’ont pas simplement des significations
différentes, ce sont des symboles différents.)
3.328 - Si un
signe n’a pas d’usage, il n’a pas de signification. Tel est le sens de la
devise d’Occam.
(Si tout se passe comme si un
signe avait une signification, c’est qu’alors il en a une.)
3.343 - Les
définitions sont des règles de traduction d’une langue dans une autre. Tout
symbolisme correct doit pouvoir être traduit dans tout autre au moyen de telles
règles : c’est cela qu’ils ont tous en commun.
3.4 - La
proposition détermine un lieu dans l’espace logique. L’existence de ce lieu
logique est garantie par la seule existence des parties constituantes, par
l’existence de la proposition pourvue de sens.
3.41 - Le signe
propositionnel et les coordonnées logiques : voilà le lieu logique.
3.411 - Le lieu
géométrique et le lieu logique s’accordent en ceci, que tous deux sont la
possibilité d’une existence 10.
3.42 - Quoique la
proposition ne puisse déterminer qu’un seul lieu de l’espace logique, la
totalité de celui-ci doit pourtant être déjà donnée par la proposition.
(Sinon la négation, la somme
et le produit logique introduiraient constamment de nouveaux éléments - en
coordination.)
(L’échafaudage logique
enveloppant une image détermine l’espace logique. La proposition traverse de
part en part l’espace logique tout entier.)
4.001 - La
totalité des propositions est la langue.
4.002 - L’homme
possède la capacité de construire des langues par le moyen desquelles tout sens
peut être exprimé, sans qu’il ait une idée de ce que chaque mot signifie, ni
comment il signifie. De même aussi l’on parle sans savoir comment sont produits
les différents sons.
La langue usuelle est une
partie de l’organisme humain, et n’est pas moins compliquée que lui.
Il est humainement impossible
de se saisir immédiatement, à partir d’elle, de la logique de la langue.
La langue déguise la pensée.
Et de telle manière que l’on ne peut, d’après la forme extérieure du vêtement,
découvrir la forme de la pensée qu’il habille; car la forme extérieure du
vêtement est modelée à de tout autres fins qu’à celle de faire connaître la
forme du corps.
Les conventions tacites
nécessaires à la compréhension de la langue usuelle sont extraordinairement
compliquées.
4.003 - La
plupart des propositions et des questions qui ont été écrites touchant les
matières philosophiques ne sont pas fausses, mais sont dépourvues de sens. Nous
ne pouvons donc en aucune façon répondre à de telles questions, mais seulement
établir leur non-sens. La plupart des propositions et questions des philosophes
découlent de notre incompréhension de la logique de la langue.
(Elles sont du même type que
la question : le Bien est-il plus ou moins identique que le Beau?)
Et ce n’est pas merveille si
les problèmes les plus profonds ne sont, à proprement parler, pas des problèmes.
4.0031 - Toute
philosophie est « critique du langage ». (Mais certainement pas au sens de
Mauthner 11.) Le mérite de Russell est d’avoir
montré que la forme logique apparente de la proposition n’est pas
nécessairement sa forme logique réelle.
4.016 - Pour
comprendre l’essence de la proposition, pensons aux hiéroglyphes qui
représentent les faits qu’ils décrivent.
À partir d’eux, a été créée
l’écriture alphabétique, sans que soit perdu l’essentiel de la représentation.
4.112 - Le but de
la philosophie est la clarification logique des pensées.
La philosophie n’est pas une
théorie mais une activité. Une œuvre philosophique se compose essentiellement
d’éclaircissements.
Le résultat de la philosophie
n’est pas de produire des « propositions philosophiques », mais de rendre
claires les propositions.
La philosophie doit rendre
claires, et nettement délimitées, les propositions qui autrement sont, pour
ainsi dire, troubles et confuses.
4.116 - Tout ce
qui peut proprement être pensé peut être exprimé. Tout ce qui se laisse
exprimer se laisse exprimer clairement.
4.243 - Pouvons-nous
comprendre deux noms sans savoir s’ils désignent la même chose ou deux choses
différentes? - Pouvons-nous comprendre une proposition où apparaissent deux
noms, sans savoir s’ils ont même signification ou des significations
différentes?
Si je connais la
signification d’un mot anglais et de son équivalent allemand, il est impossible
que je ne sache pas qu’ils sont équivalents; il est impossible que je ne puisse
les traduire l’un par l’autre.
Des expressions comme « a = a
», ou celles qui en dérivent, ne sont ni des propositions élémentaires, ni même
des signes pourvus de sens 15. (Ceci se montrera plus tard.)
5.1 - Les fonctions de vérité
peuvent être ordonnées en séries. Tel est le fondement de la théorie des
probabilités.
5.501 - Une
expression entre parenthèses, dont les membres sont des propositions dont
l’ordre est arbitraire, je la note par un signe de la forme « (ξ) ». « ξ » est
une variable dont les valeurs sont les membres de l’expression entre
parenthèses; et la barre au-dessus de la variable note que celle-ci représente l’ensemble
de ses valeurs dans les parenthèses.
(Si par exemple ξ a les trois
valeurs P,Q,R : (ξ) = (P,Q,R).)
Les valeurs des variables
sont fixées. On les fixe en décrivant les propositions dont la variable tient
lieu.
Le mode de description des
membres de l’expression entre parenthèses n’est pas essentiel.
Nous pouvons distinguer trois
espèces de description : 1. L’énumération directe. En ce cas, nous pouvons, au
lieu de la variable, poser simplement ses valeurs constantes. 2. La donnée
d’une fonction fx, dont les valeurs pour toutes les valeurs de x sont les
propositions à décrire. 3. La donnée d’une loi formelle, selon laquelle ces
propositions sont construites. En ce cas, les membres de l’expression entre
parenthèses sont l’ensemble des membres d’une série de formes.
5.526 - On peut
décrire complètement le monde au moyen de propositions totalement généralisées,
c’est-à-dire, par conséquent, sans coordonner par avance aucun nom à un objet
déterminé.
Pour passer alors au mode
d’expression usuel il suffit, après une expression comme : « il y a un x et un
seulement tel que... », d’ajouter: et cet x est a.
5.5423 -
Percevoir un complexe signifie percevoir que ses éléments sont dans tel ou tel
rapport.
Ceci explique bien aussi que
l’on puisse voir de deux manières la figure ci-dessous comme un cube; et de
même pour tous les phénomènes analogues. Car nous voyons alors réellement deux
faits distincts.
5.6 - Les frontières de mon langage sont les frontières de mon
monde.
5.621 - Le monde
et la vie ne font qu’un.
5.63 - Je suis
mon monde. (Le microcosme.)
5.631 - Il n’y a
pas de sujet de la pensée de la représentation.
Si j’écrivais un livre
intitulé Le monde tel que je l’ai trouvé, je devrais
y faire aussi un rapport sur mon corps, et dire quels membres sont soumis à ma
volonté, quels n’y sont pas soumis, etc. Ce qui est en effet une méthode pour
isoler le sujet, ou plutôt pour montrer que, en un sens important, il n’y a pas
de sujet : car c’est de lui seulement qu’il ne pourrait être question dans ce
livre.
6.43 - Si le bon
ou le mauvais vouloir changent le monde, ils ne peuvent changer que les
frontières du monde, non les faits; non ce qui peut être exprimé par le
langage.
En bref, le monde doit alors
devenir par là totalement autre. Il doit pouvoir, pour ainsi dire, diminuer ou
croître dans son ensemble.
Le monde de l’homme heureux
est un autre monde que celui de l’homme malheureux.
6.4311 - La mort
n’est pas un événement de la vie. On ne vit pas la mort.
Si l’on entend par éternité
non la durée infinie mais l’intemporalité, alors il a la vie éternelle celui
qui vit dans le présent.
Notre vie n’a pas de fin,
comme notre champ de vision est sans frontière.
6.4312 -
L’immortalité de l’âme humaine, c’est-à-dire sa survie éternelle après la mort,
non seulement n’est en aucune manière assurée, mais encore et surtout n’apporte
nullement ce qu’on a toujours voulu obtenir en en recevant la croyance. Car
quelle énigme se trouvera résolue du fait de mon éternelle survie? Cette vie
éternelle n’est-elle pas aussi énigmatique que la vie présente? La solution de
l’énigme de la vie dans le temps et dans l’espace se trouve en
dehors de l’espace et du temps.
(Ce n’est pas la solution des problèmes de la science de la nature qui
est ici requise.)
6.44 - Ce n’est
pas comment est le monde qui est le Mystique, mais qu’il soit.
6.45 - La saisie
du monde sub specie œterni est sa saisie comme
totalité bornée.
Le sentiment du monde comme
totalité bornée est le Mystique.
6.521 - La
solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème.
(N’est-ce pas la raison pour
laquelle les hommes qui, après avoir longuement douté, ont trouvé la claire
vision du sens de la vie, ceux-là n’ont pu dire alors en quoi ce sens
consistait?)
6.522 - Il y a
assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le Mystique.
6.53 - La méthode
correcte en philosophie consisterait proprement en ceci : ne rien dire que ce
qui se laisse dire, à savoir les propositions de la science de la nature -
quelque chose qui, par conséquent, n’a rien à faire avec la philosophie -, puis
quand quelqu’un d’autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui
démontrer toujours qu’il a omis de donner, dans ses propositions, une
signification à certains signes. Cette méthode serait insatisfaisante pour l’autre
- qui n’aurait pas le sentiment que nous lui avons enseigné de la philosophie -
mais ce serait la seule strictement correcte.
6.54 - Mes
propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui me comprend les
reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen - en
passant sur elles - il les a surmontées. (Il doit pour ainsi dire jeter
l’échelle après y être monté.)
Il
lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde.
7 - Sur ce dont
on ne peut parler, il faut garder le silence.