Raphael - Lamartine
Elle était la pensée, le respect, l’entretien, l’admiration de chacun. Il y a de ces êtres qui rayonnent, qui éblouissent, qui entraînent tout dans leur sphère d’attraction sans y penser, sans le vouloir, sans le savoir même. On dirait que certaines natures ont un système, comme les astres, et qu’elles font graviter autour d’elles les regards, les âmes et les pensées de leurs satellites. La beauté physique ou morale est leur puissance, la fascination est leur chaîne, l’amour est leur émanation.
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La raison, le sentiment et la conscience sont mes seules révélations. Aucun de ces trois oracles de ma vie ne me défendrait d’être à vous ; mon âme tout entière me précipiterait à vos pieds, si vous ne pouviez être heureux qu’à ce prix. Mais ne croirons-nous pas plus à l’immatérialité et à l’éternité de notre attachement quand il restera élevé à la hauteur d’une pensée pure, dans les régions inaccessibles au changement et à la mort, que s’il descendait à l’abjecte nature des sensations vulgaires en se dégradant et en se profanant ? D’ailleurs… » ajouta-t-elle après un court silence. Mais elle rougit, n’acheva pas et se tut.
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Jamais peut-être depuis la création de ces lacs, de ces torrents et de ces granits, des élans de cœur aussi tendres et aussi enflammés ne s’étaient élevés de ces montagnes vers Dieu. Il y avait dans nos âmes assez de vie et assez d’amour pour animer toute cette nature, eaux, ciel, terre, arbres, rochers, et pour leur faire rendre des soupirs, des ardeurs, des étreintes, des voix, des cris, des parfums, des flammes capables de remplir le sanctuaire entier d’une nature plus vaste et plus vide encore que celle où nous nous égarions. Un globe n’eût-il été créé que pour nous seuls, nous seuls aurions suffi à le peupler, à lui donner la vie, la parole, la bénédiction pendant une éternité ! Et qu’on dise que l’âme humaine n’est pas infinie ! Et qui donc a senti les bornes de sa puissance d’exister et d’aimer, auprès d’une femme adorée, en face de la nature et du temps, et sous l’œil des étoiles ? Ô amour ! que les lâches te craignent et que les méchants te proscrivent ! Tu es le grand prêtre de ce monde, le révélateur de l’immortalité, le feu de l’autel ! et sans ta lueur l’homme ne soupçonnerait pas l’infini !
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Je ne pouvais dire s’il y avait plus de respect que d’attrait dans l’impression que je recevais d’elle, tant la passion et l’adoration s’y mêlaient par égales parts et changeaient mille fois par minute, dans mes pensées, l’amour en culte et le culte en amour. Oh ! n’est-ce pas la le dernier sommet de l’amour, l’enthousiasme dans la contemplation de la beauté parfaite, et la volupté dans la suprême adoration ?… Tout ce qu’elle avait dit me paraissait éternel, tout ce qu’elle avait regardé me paraissait sacré. J’enviais la terre qu’elle avait foulée en marchant ; les rayons du soleil qui l’enveloppaient dans nos promenades me semblaient heureux de l’avoir touchée. J’aurais voulu recueillir, pour le séparer à jamais des vagues de l’air, l’air qu’elle avait divinisé à mes yeux en le respirant ; j’aurais voulu encadrer jusqu’à la place vide qu’elle venait de quitter dans l’espace, pour qu’aucune créature inférieure ne l’occupât plus jamais.
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Ses regards nageaient dans un perpétuel brouillard lumineux de l’âme, vapeur d’un cœur brûlant condensée sur le globe des yeux en larmes qui montent toujours, mais que ce feu même dessèche et qui ne coulent jamais. Ses attitudes reprenaient la force, ses mouvements la souplesse, ses pas la légèreté et la vivacité de ceux d’un enfant. Chaque fois qu’elle rentrait de ses courses avec moi dans la cour de la maison, le vieux médecin et sa famille se récriaient sur le prodigieux changement opéré par vingt-quatre heures dans sa santé. C’était un éblouissement de jeunesse et de vie qu’elle répandait dans les yeux.
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Le bonheur en effet semblait avoir des rayons et semer autour d’elle une atmosphère dans laquelle elle était enveloppée et qui enveloppait ceux qui la regardaient. Ce rayonnement de la beauté, cette atmosphère de l’amour, ne sont point tout à fait, comme on le croit, des images de poëte. Le poëte ne fait que voir mieux ce qui échappe aux regards distraits ou aveugles des autres hommes. On a dit souvent d’une belle jeune fille qu’elle éclairait l’obscurité dans la nuit ; on pouvait dire de Julie qu’elle échauffait l’air autour d’elle. Je marchais, je vivais enveloppé de cette émanation de sa beauté, les autres la sentaient en passant.
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