la traversée des apparences - Virginia Woolf
ch1
. Cependant, par une sorte de magie, cet homme et cette femme
demeuraient inaccessibles à la malveillance publique. Pour l’homme, ses lèvres
mobiles laissaient deviner que cette magie, c’était la pensée ; pour la femme, son regard fixé droit devant elle et comme pétrifié
au-dessus du niveau normal montrait que c’était le chagrin. Seul le mépris de
tout ce qui se trouvait sur son passage lui permettait de retenir ses larmes ; être effleurée par les gens qui la dépassaient lui était manifestement
une souffrance.
ch3
De son côté, Willoughby avait
employé ces quelques minutes à esquisser devant les Dalloway les personnes
qu’ils allaient rencontrer. Il les comptait sur ses doigts :
« D’abord mon beau-frère
Ambrose, l’érudit que vous connaissez sans doute de nom ;
sa femme ; mon vieil ami Pepper qui ne fait pas grand bruit, mais à qui,
paraît-il, nul n’a rien à apprendre. Et c’est tout. Nous sommes en petit
comité. Je dois les débarquer sur la côte. »
Mrs. Dalloway, penchant un
peu la tête de côté, essayait de se rappeler Ambrose – (était-ce un pseudonyme ?)
– et n’y parvenait pas. Ce qu’elle venait d’entendre lui causait plutôt des
appréhensions. Elle savait qu’un savant épouse en général la première venue,
une fille qu’il a rencontrée au fond de la campagne, pendant une tournée de
conférences, ou bien une petite banlieusarde qui dira d’un air pointu :
« C’est mon mari qui vous intéresse, ce n’est pas moi, je le sais bien !
»
Mais à ce moment Helen parut
et Mrs. Dalloway constata avec soulagement que, malgré son allure un tantinet
excentrique, elle n’avait rien de négligé, se tenait correctement et parlait
sur un ton modéré, ce qui, pour elle, était la caractéristique d’une femme du
monde. Mr. Pepper n’avait pas pris la peine d’échanger contre un autre son
complet net et disgracieux.
ch4
« Jane Austen ?
Je n’aime pas Jane Austen, dit Rachel.
— Monstre !
s’écria Clarissa, c’est tout juste si je vous pardonne ! Et pourquoi,
dites ?
— Elle est tellement…
tellement… enfin, elle est comme une natte trop serrée, pataugeait Rachel.
ch5
— La convalescence, comme je
dis toujours, comprend trois stades, intervint la voix cordiale de Willoughby :
le stade du lait, le stade de la tartine et le stade du rosbif. Vous devez en
être au stade de la tartine, si je ne me trompe ! (Il lui tendit
le plat.) Avec cela, je vous conseillerais une tasse de thé bien fort, puis un
petit tour rapide sur le pont. Après quoi, vers l’heure du dîner, vous
réclamerez à grands cris du rosbif. Qu’en dites-vous ? »
ch6
— Naturellement », acquiesça
Helen. Puis elle ajouta : « Il ne te reste plus qu’à te lancer et à
devenir quelqu’un pour ton propre compte. »
L’image de sa personnalité propre,
de soi-même comme entité réelle, perpétuelle, différente de toutes les autres,
irrépressible autant que la mer ou le vent, se projeta en éclair dans l’esprit
de Rachel et l’idée de vivre la bouleversa profondément.
ch7
De loin, l’Euphrosyne paraissait très petite.
En la regardant du haut des grands transatlantiques avec des lunettes
d’approche on la prenait pour un caboteur, pour un cargo ordinaire ou même pour
un de ces misérables petits transports où les passagers roulent sur le pont
pêle-mêle avec le bétail. Pareilles à des insectes, les silhouettes des
Dalloway, des Ambrose et des Vinrace prêtaient à rire, elles aussi, en raison
de leur extrême petitesse.
ch9
« Qu’est-ce que tu oubliais
de me dire ?
— Es-tu sûr de ne pas
sous-estimer l’importance des sentiments ? » demanda Mr. Hewet,
oubliant de nouveau ce qu’il avait voulu dire d’abord.
Après avoir contemplé d’un
regard intense son Gibbon immaculé, Mr. Hirst répondit par un sourire à la
question de son ami. Il mit le livre de côté et médita quelque temps encore,
pour observer à la fin :
« Tu as un esprit que je
tiens pour singulièrement confus… Les sentiments ? N’est-ce pas là
ce à quoi nous attachons le plus d’importance ? Nous plaçons
l’amour tout là-haut et le reste quelque part tout en bas. »
ch15
. Après des années de vie conjugale, les gens cessent de sentir la
présence corporelle l’un de l’autre, de sorte que chacun se comporte comme s’il
était seul, prononce des paroles auxquelles il n’attend pas de réponse et
produit, en général, l’impression de goûter l’agrément de la solitude, sans en
supporter l’ennui.
ch22
Elle demanda au lieu de
répondre :
« Et pourquoi donc les gens
ne décrivent-ils pas les choses qu’ils sentent réellement ?
— Ah ! c’est là la
difficulté, soupira-t-il en rejetant le livre. Mais dites :
comment sera-ce quand nous serons mariés ? Quelles sont les choses
que les gens sentent réellement ? »
Elle paraissait hésiter.