ouvriers et capital - Mario Tronti
Hegel et Ricardo
Prenons le chapitre de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, intitulé :
« Indépendance et dépendance de la conscience de soi ; domination
et servitude ». La conscience de soi est sortie hors d’elle-même ; pour
la conscience de soi, il y a une autre conscience de soi. Mais celle-ci
n’est pas immédiatement considérée comme une autre essence : c’est
elle-même qu’elle voit tout d’abord dans l’autre. Le dédoublement de
la conscience de soi dans son unité nous présente « le mouvement de
la reconnaissance » : double mouvement des deux consciences de soi.
« Chacune voit l’autre faire la même chose que ce qu’elle fait ; chacune
fait elle-même ce qu’elle exige de l’autre ; et fait donc ce qu’elle fait,
seulement en tant que l’autre aussi le fait. L’opération unilatérale (einseitige
Tun) serait inutile parce que ce qui doit arriver peut seulement
se produire par l’opération des deux 8 . »
Ce n’est que dans le mode, selon lequel le processus de la reconnaissance
apparaît à la conscience de soi, que se manifestera le côté
de l’inégalité, et donc celui de l’opposition. « Se présenter soi-même
comme pure abstraction de la conscience de soi, consiste à se montrer
comme pure négation de sa manière d’être objective… Cette présentation
est la double opération (gedoppelte Tun) : opération de l’autre
et opération par soi-même 9 . » La relation entre les deux consciences
de soi est donc déterminée de telle sorte qu’elle se prouvent (bewähren)
elles-mêmes et l’une à l’autre au moyen de la lutte pour la vie et
la mort. « C’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve la
liberté. » Mais cette preuve par le moyen de la mort risque d’aboutir
à une négation naturelle de cette même conscience, négation sans
l’indépendance, « négation qui demeure donc privée de la signification
cherchée de la reconnaissance 10 ». Ces deux moments apparaissent
de nouveau comme essentiels : en tant qu’ils sont inégaux et opposés,
ils sont comme deux figures opposées de la conscience. « L’une est la
conscience indépendante pour laquelle l’être-pour-soi est essence,
l’autre est la conscience dépendante qui a pour essence la vie ou l’être
pour un autre ; l’une est le maître, l’autre l’esclave 11 . » Le maître se
rapporte à deux moments à la fois : à la chose, c’est-à-dire à l’objet du
désir ; et à la conscience pour qui la choséité est essentielle. Ce n’est
pas tout : le maître « se rapporte médiatement à l’esclave par l’intermédiaire
de l’être indépendant ». Car c’est là ce qui lie l’esclave : « C’est
là sa chaîne dont celui-ci ne put s’abstraire dans le combat ; et c’est
pourquoi il se montra dépendant, ayant son indépendance dans la
choséité. » Pareillement, le maître « se rapporte médiatement à la chose
par l’intermédiaire de l’esclave ». Pour l’esclave, nier l’indépendance de
la chose ne signifie pas l’anéantir : « L’esclave la transforme donc seulement
par son travail (er bearbeitet es nur). » Le maître, en revanche, ne
va pas au-delà de la pure négation : il essaie de parvenir à l’assouvissement
dans la jouissance, jusqu’à en finir avec la chose. C’est la raison
pour laquelle il est contraint à interposer l’esclave entre la chose et
lui : il obtient ainsi la dépendance de la chose, et purement en jouit.
Mais « il abandonne le côté de l’indépendance de la chose à l’esclave,
qui l’élabore (de nouveau bearbeitet) ». Pour le maître « sa reconnaissance
par le moyen d’une autre conscience devient effective 12 ».
Cependant, la reconnaissance que le maître fait sur l’autre individu,
il ne peut pas encore la faire sur lui-même ; de même, ce que l’esclave
fait sur lui-même, il ne peut l’opérer sur l’autre : « A donc seulement
pris naissance une reconnaissance unilatérale et inégale. » Mais là où
le maître s’est réalisé complètement, il trouve une conscience dépendante.
« En conséquence, la vérité de la conscience indépendante est
la conscience servile. » De même, « la servitude deviendra plutôt, dans
son propre accomplissement, le contraire de ce qu’elle est immédiatement
; elle ira en soi-même comme conscience concentrée de nouveau
en soi-même, et se transformera, par un renversement, en véritable
indépendance 13 ». Ainsi se trouvent réalisées les conditions pour que,
« ce que fait l’esclave, soit proprement, là, opération du maître ».
Mais si la servitude est la conscience de soi qui atteint l’indépendance,
il nous faut alors considérer ce qu’elle est en soi et pour soimême.
Tout d’abord pour la servitude, c’est le maître qui est l’essence :
sa vérité lui est donc la conscience qui est indépendante et est pour soi,
mais elle n’est donc pas encore en elle-même. Toutefois, à ce stade,
déjà, « elle a en fait en elle-même cette vérité de la pure négativité et de
l’être pour soi ; car elle a fait en elle l’expérience de cette essence ». Mais
cette négativité absolue n’est pas seulement un mouvement général,
pur et universel : c’est dans le service qu’elle s’accomplit effectivement
comme dissolution. « En servant, elle dépouille tous les moments singuliers,
son adhésion à l’être-là naturel, et en travaillant l’élimine (und
arbeitet dasselbe hinweg). » C’est donc par la médiation du travail que
la conscience servile vient à soi-même. Dans la conscience du maître,
le désir semblait se réserver à lui-même la pure négation de l’objet.
Mais cette satisfaction n’est qu’un état disparaissant : il lui manque
en fait le côté objectif et la subsistance. « Le travail, au contraire, est
désir refréné, disparition retardée : le travail forme (bildet). Le rapport
négatif à l’objet devient forme de cet objet même, il devient quelque
chose de permanent ; puisque justement, à l’égard du travailleur (eben
dem Arbeitenden), l’objet a une indépendance. Ce moyen négatif où
l’opération formatrice est en même temps la singularité ou le pur être
pour soi de la conscience. Cet être pour soi, dans le travail, s’extériorise
lui-même et passe dans l’élément de la permanence ; la conscience
travaillante (das arbeitende Bewusstsein) en vient ainsi à l’intuition de
l’être indépendant, comme intuition de soi-même 14 . » Toutefois la formation
n’a pas seulement cette signification positive, mais elle a aussi
une signification négative à l’égard de son premier moment, la peur
envers le maître qui est toujours pour l’esclave « le commencement de
la sagesse ». Cet élément négatif et objectif, précisément cette essence
étrangère devant laquelle la conscience servile a tremblé, se trouve
détruit. La conscience de l’esclave « se pose elle-même comme négative
dans l’élément de la permanence et devient ainsi pour soi-même,
quelque chose qui est pour soi ». La forme, par le fait d’être extériorisée,
ne devient pas, pour la conscience travaillante, un autre qu’elle ; car
précisément, cette forme est son pur être-pour-soi qui s’élève ainsi
pour elle à la vérité. « Ainsi, dans le travail (in der Arbeit) où il semblait
qu’elle était un sens étranger à soi (fremder Sinn), la conscience servile,
par l’opération de se redécouvrir elle-même par elle-même, devient
sens propre (eigner Sinn 15 ). »
Pour lire correctement, et dans l’esprit de notre recherche, ce
texte hégélien si célèbre, il suffit de se rappeler une simple observation
de Marx et de l’adapter à la situation : « Il ne faut pas mépriser Hegel
parce qu’il aurait décrit l’essence de l’État moderne, tel qu’il est, mais
plutôt parce qu’il débite ce qui est comme si c’était l’essence de l’État. »
CRITIQUE DE L'IDEOLOGIE
le travail, c’est-à-dire la valeur du travail comme mesure de la
valeur, tels seront les traits communs qu’on retrouvera dans toute
critique socialiste du capitalisme qui voudra se couper du rapport de
classe. Le programme de lutte maximum que l’on est en droit d’attendre
de ce genre de prémisses, c’est celui d’un « juste prix du travail »
à payer à l’ouvrier salarié, d’une réforme de la société qui transforme
tous les hommes en travailleurs immédiats et qui échange des quantités
de travail égales. C’est pour cette raison que la formule lassallienne
du « produit intégral du travail » a fait tant de chemin dans le mouvement
ouvrier malgré la Critique du Programme de Gotha. Dès avant
1848, on trouve en revanche chez Marx, clairement exprimée, la thèse
opposée : le travail n’a pas de prix, pour la bonne raison qu’il n’a pas
de valeur ; il n’existe pas de chose comme la valeur du travail, au sens
courant du mot ; par conséquent, le prix d’une chose qui n’a pas de
valeur ne peut pas exister. Si la valeur d’une marchandise est fixée par
la quantité de travail nécessaire qui est contenue en elle, quelle sera la
valeur d’une journée de travail ? La quantité de travail d’une journée.
Mais dire que la valeur d’une journée de travail est fixée par la quantité
de travail contenue dans une journée de travail, c’est une pure et
simple tautologie. « La valeur du travail » ne signifie pas qu’on mesure
la valeur grâce au temps de travail, grâce à la quantité de travail, mais
que l’on mesure la valeur grâce à la valeur, le travail grâce au travail.
Et c’est là que l’on perd le rapport entre classes adverses. Car alors
l’échange individuel se trouve réduit à un échange de travail contre
du travail, et par conséquent à un échange d’égale valeur. Alors il ne
reste plus comme revendication sociale fondamentale que l’égalité des
salaires, cette revendication d’une paye égale, ou même simplement
juste, dans le système du salariat, qui revient, disait Marx, à revendiquer
la liberté dans le système exclavagiste. Le capitaliste honnête a
toujours rêvé de voir justement dans le socialisme la réalisation des
idées du capital. Les socialistes, avant et après Marx, ont toujours
voulu conférer une réalité pratique à cette chimère. Conséquence :
la réalisation du socialisme comme phase ultime du capitalisme :
une société capitaliste bâtie par les seuls ouvriers ; une société sous
le pouvoir réel du capital, mais sans classe formelle des capitalistes ;
le capitalisme dans le rapport de production, et le socialisme dans les
modes d’échange et de distribution ; du travail contre du travail, mais
pour la production de capital ; et enfin dans le capital la reproduction
élargie de la domination de classe sur les ouvriers. Lorsque, au sein du
capital, le capitaliste individuel n’existe plus, la classe des capitalistes
a atteint véritablement sa perfection. La dictature de classe sur les
ouvriers est totale à partir du moment où le capitaliste ne se distingue
plus du capital : en ce sens, ses contradictions elle ne les porte plus
en son sein. La classe ouvrière ne trouve plus ses adversaires. Les
ouvriers, en tant que classe, restent tout seuls, sans possibilité de
lutte. Mais une classe n’existe pas toute seule. Il n’y a pas de classe
sans lutte de classe contre l’autre classe. La médiation ouvrière du
pouvoir capitaliste, bel et bien le pouvoir ouvrier du capital, tels ont été
les seuls moyens de se réaliser pour le seul socialisme que nous ayons
eu jusqu’à présent : le socialisme du capital : un système d’exploitation
fait par les seuls exploités, sans exploiteurs, la réalisation du rêve de
la bonne conscience des socialistes bourgeois. Marx disait déjà que ce
dernier avait atteint son expression la plus parfaite quand il peut se
fondre dans des figures de rhétorique. « Libre-échange ! dans l’intérêt
de la classe ouvrière ; taxes protectionnistes ! dans l’intérêt de la classe
ouvrière ; prisons cellulaires ! dans l’intérêt de la classe ouvrière. » Les
mots d’ordre du « socialisme bourgeois » ont changé de forme depuis
le Manifeste, mais la méthode est toujours la même. Et elle le restera
tant que l’on s’obstinera du côté ouvrier à partir de ce qui semble le
plus juste, et non pas de ce qui s’avère le plus nécessaire. Se tournant
justement vers les représentants ouvriers dans le conseil général de
l’Internationale, Marx leur recommandait : « Ce que vous considérez
comme égal et comme juste, n’a aucune importance. La question qui
se pose est la suivante : qu’est-ce qui est nécessaire et inévitable dans
un système de production donné ? »
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