samedi 16 mai 2026

Romantisme anticapitaliste et nature - Robert Sayre - Michael Lowy

Romantisme anticapitaliste et nature - Robert Sayre - Michael Lowy

 Le romantisme comme vision du monde

Qu’entendons-nous par « vision du monde » ? Nous nous sommes inspirés des travaux du sociologue de la culture Lucien Goldmann, qui a développé toute une tradition de la pensée allemande, notamment celle de Wilhelm Dilthey. Pour Dilthey, une vision du monde est une forme intérieure de pensée (innere Denkform), c’est-à-dire un état d’esprit fondamental (Grundsiimmung), Notre approche du romantisme en tant que Weltanschauung s’inscrit dans cette tradition, et les écrits de Goldmann constituent notre point de départ, bien que nous ayons reformulé ses arguments dans une large mesure.

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 Le romantisme contre le capitalisme

 Comme nous l’avons déjà suggéré, le romantisme ne conteste pas toujours le système capitaliste dans son ensemble, mais réagit souvent à un certain nombre de traits de la modernité qu’il trouve particulièrement odieux et insupportables. Voici quelques exemples marquants - dans une liste qui est loin d’être exhaustive - de composantes caractéristiques et interdépendantes de la civilisation moderne fréquemment déplorées ou dénoncées dans les œuvres romantiques :

1) Le désenchantement du monde. Dans un passage célèbre du Manifeste communiste, Marx et Engels observent que « les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité à quatre sous » du passé ont été tués par la bourgeoisie, noyés « dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

2)    La quantification du monde. Selon Max Weber, le capitalisme est né avec la diffusion des livres de comptes des marchands, c’est-à-dire avec le calcul mathématique des recettes et des dépenses.

 3)    La mécanisation du monde. Au nom du naturel, de l'organique, du vivant et du « dynamique », les écrivains romantiques ont souvent manifesté une profonde hostilité à l'égard de tout ce qui est mécanique, artificiel ou construit. 

4) La dissolution des liens sociaux. Les romantiques sont douloureusement conscients de l’aliénation des relations humaines, de la destruction des anciennes formes « organiques » et communautaires de la vie sociale, de l’isolement de l’individu dans son moi égoïste, qui, pris ensemble, constituent une dimension importante de la civilisation capitaliste, centrée sur la vie urbaine. Saint-Preux, dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau, n’est que le premier d’une longue lignée de protagonistes romantiques qui se sentent seuls, incompris, incapables de communiquer de manière significative avec leurs semblables, et cela surtout au centre même de la vie sociale moderne, dans le « désert urbain ».
 

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Le capitalisme, contre la nature
À cette liste de thèmes romantiques prédominants, il convient d’ajouter celui qui est au centre de cette étude : la destruction de la nature. Le gaspillage, la dévastation et la désolation infligés à l’environnement naturel par la civilisation industrielle sont souvent un motif profond de tristesse et de colère romantique

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La dernière figure que nous évoquerons ici, issue de ta première période a l'origine de la révolte romantique, est le poète anglais John Clare.

Enclosure elegies 

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Thomas Cole (1801-1848) reconnu comme une figure majeure de l'art américain du XIXe «siècle et comme le talentueux fondateur de l'école de paysage de l’Hudson River. 

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 Walter Benjamin 

La Zivilisationskritik romantique et la découverte du marxisme ( 1913-1930) 

Walter Benjamin occupe une place unique dans l\ t,>iiv de la pensée révolutionnaire moderne, en tant a* «rentier marxiste à rompre radicalement avec l'idéologie ju progrès. Il a également été l'un des premiers marxistes à proposer une critique radicale du concept de « l'exploitation de la nature » et de la relation destructrice - « meurtrière » selon son terme - du capitalisme avec la nature. Sa pensée possède donc une qualité critique qui la distingue des tonnes dominantes et « officielles » du matérialisme historique. Cette particularité tient à sa capacité d'incorporer dans le corps de la théorie révolutionnaire marxiste des idées issues de la critique romantique de la civilisation. Par sa déconstruction radicale de la vision moderne dominante de l'histoire comme « progrès » et son empathie avec les attitudes non destructrices prémode mes envers la nature. Benjamin a préparé le terrain pour certains développements ultérieurs de la pensée écologique radicale.

L’un des premiers articles de Benjamin - publié en 1913 - est précisément intitulé « Romantik ». Il s’agit d'un appel à la naissance d’un « nouveau romantisme » et d un hommage au « désir romantique de beauté, de vérité et d'action » qui constitue un moment suprême de la culture moderne. Ce texte inaugural témoigne à la fois de la profonde affinité de Benjamin avec la tradition romantique - conçue comme étant à la fois art, connaissance et praxis -et de son désir de la renouveler1.

Comme beaucoup d’auteurs romantiques, le jeune Benjamin tend à spiritualiser la nature, comme on peut le voir dans le fragment (non publié par Benjamin) sur la «couleur» de 1915: «L'Arc-en-ciel. Un dialogue sur l'imagination ». L'imagination est « la couleur de la nature, des montagnes, des arbres, des rivières et des vallées, mais surtout des fleurs et des papillons, des mers et des nuages » ; et la couleur de l'arc-en-ciel « spiritualise et donne une âme (beseelt) à la nature ». Ce n’est pas par hasaid que le grand artiste allemand de la Renaissance Matthias Grünewald a peint ses anges avec les couleurs de l'arc-en-ciel. « afin que les âmes de ces saints personnages brillent comme l’imagination1 ».

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La vision critique de Benjamin lui permettait de perce- ] voir - intuitivement, mais avec une acuité surprenante - les j catastrophes que la crise de la civilisation industrielle/capi-taliste réservait à l’Europe. Mais même Benjamin, l’un des plus pessimistes de son temps, n’aurait pas pu prévoir les destructions que la Luftwaffe allait faire pleuvoir sur les populations civiles des villes européennes, et encore moins imaginer qu’IG Farben, la grande entreprise chimique allemande, douze ans plus tard, installerait des usines dans les camps de concentration pour exploiter les prisonniers comme travailleurs forcés et produirait, par le biais d’une filiale, le gaz mortel utilisé dans la Solution finale.

L’article de 1929 témoigne de l’intérêt de Benjamin pour le surréalisme, qu’il considère comme une manifestation moderne du romantisme révolutionnaire. On pourrait peut-être définir l’approche commune à Walter Benjamin et André Breton comme une sorte de « marxisme gothique », distinct de la version dominante, de tendance métaphysiquement matérialiste et contaminée par F idéologie évolutionniste du progrès. L’adjectif « gothique » doit être compris dans son sens romantique, comme une fascination pour le merveilleux et aussi pour les aspects enchantés des sociétés et des cultures prémodemes

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 Cette terreur typiquement romantique de la mécanisation de la vie est reformulée en termes contemporains par Benjamin dans ses essais des années 1930 sur Baudelaire en référence à la transformation des prolétaires en automates11 les gestes mécaniques répétitifs et insensés du travailleur soumis à la machine (et ici Benjamin cite directement plu. sieurs passages de Das Kapital) sont semblables aux gestes automates des gens qui marchent dans les rues des villes, tels qu’ils sont décrits par Poe et Hoffmann. Les ouvriers comme les membres de la foule sont victimes de la civilisation urbaine et industrielle, qui a détruit toute Erfahrung (expérience) authentiquement humaine - enracinée dans la mémoire d’une tradition culturelle et historique - pour la remplacer par une Erlebnis (expérience immédiate) superficielle, en particulier par Chockerlebnis (expérience de choc) qui provoque chez les individus un comportement purement réactif, les transformant en automates qui ont complètement perdu toute mémoire1.

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