Derniers écrits au bord du vide - D.T. Suzuki
L’intellect est utile pour résoudre les problèmes de la vie courante, mais il est inutile pour résoudre le problème de l’existence. Pourquoi ? Parce que le cogito fonctionne sur le deux alors que nous sommes un. Notre acte d’être, le sum dont nous parlons en disant « je suis », est un. Personne ne doute de sa propre unité, personne n’a besoin d’un témoignage extérieur pour s’assurer de sa propre identité. Simone Weil voyait bien cela lorsqu’elle écrivait : « Nous ne possédons rien au monde — car le hasard peut tout nous ôter — sinon le pouvoir de dire je. » Le soi, l’être, est unique alors que la conscience est duelle. « Dieu n’a pas mis deux cœurs dans la même poitrine.» Or voilà tout le «problème» humain : l’homme veut saisir l’un au moyen du deux, le sum au moyen du cogito. Quand il se tourne vers « soi », il se divise en témoin qui cherche à « prendre » conscience du moi observé. Il n’« est » jamais une fin en lui-même et pour lui-même. Il se réduit à l’état de moyen, il veut aboutir à lui-même au moyen d’autre chose, par l’extérieur.
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Satori est un mot japonais auquel correspond wu en chinois. Les mots sanscrits bodhi et buddha viennent de la même racine bud « être conscient de », « veiller ». Bouddha est ainsi l’Éveillé, rilluminé et bodhi est l’« illumination ». Le bouddhisme désigne renseignement de celui qui est illuminé, c’est-à-dire que le bouddhisme est la doctrine de l’illumination. Ce qu’enseigne le Bouddha est donc la réalisation de la bodhi qui est le satori. Le satori est au cœur de tous les enseignements bouddhistes. Certains pourraient penser que le satori est propre au bouddhisme Mahayana, mais il n’en est rien. Les bouddhistes plus anciens parlent aussi de cette réalisation de la bodhi et, tant qu’ils évoquent cette bodhi, on doit considérer qu’ils fondent leur doctrine sur l’expérience du satori.
Il importe de distinguer entre prajna et vijnana. On peut répartir la connaissance en deux catégories : la connaissance intuitive, prajna, et la connaissance discursive, vijnana. Poussons plus loin la distinction. Disons que prajna saisit la réalité dans son unité, dans sa totalité ; vijnana l’appréhende analytiquement, à travers la dualité sujet-objet. Voici une fleur. Nous pouvons voir cette fleur comme résumant l’univers tout entier. Nous parlons des pétales, du pollen, des étamines et de la tige ; c’est là une analyse physique. Ou bien encore nous pouvons procéder à une analyse chimique : hydrogène, oxygène, etc. Les chimistes analysent une fleur, énumèrent les éléments qui entrent dans sa composition et prétendent que la fleur résulte de l’agrégation de tous ces éléments. Mais ils n’ont pas épuisé l’être de la fleur, ils l’ont simplement soumise à analyse. Tel est le mode selon lequel vijnana appréhende la fleur. La manière dont prajna s’y prend consiste à la voir telle qu’elle est, sans découpage analytique en plusieurs morceaux. C’est la saisir par le regard dans son unicité, dans son entièreté, dans son « ainsité » (sono name), comme on dit en japonais.
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Le satori consiste à ne pas s’installer dans cet état d’unicité, à ne pas rester collé à lui, mais à en émerger pour le voir sur le point de se diviser en sujet et objet. Satori veut dire se tenir dans l’unité tout en sortant extatiquement de celle-ci pour laisser être la dualité sujet-objet. Au commencement, il y a quelque chose qui ne s’est pas encore divisé en sujet-objet ; c’est l’unité en tant que telle. C’est alors que ce « quelque chose », se faisant conscient de lui-même, se divise en fleur et poète. L’acte de devenir conscient est la division.
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