L’homme
unidimensionnel – Herbert Marcuse
Préface
à l’édition française
J’ai
analysé dans ce livre quelques tendances du capitalisme américain qui
conduisent à une « société
close « — close parce qu’elle
met au pas et intègre toutes les dimensions de l'existence, privée et publique.
Deux résultats de cette société sont d’une importance particulière:
l'assimilation des forces et des intérêts oppositionnels dans un système auquel
ils s’opposaient dans les étapes antérieures du capitalisme, et
l'administration et la mobilisation méthodiques des instincts humains, ce qui
rend ainsi socialement dirigeables et utilisables des éléments explosifs et
« anti-sociaux « de l'inconscient. La
puissance du négatif, largement incontrôlée aux stades du développement antérieur
de la société, est maîtrisée et devient un facteur de cohésion et
d’affirmation.
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A la
destruction démesurée du Viêt-Nam, de l'homme et de la nature, de l'habitat et
de la nourriture, correspondent le gaspillage à profit des matières premières,
des matériaux et forces de travail, F empoisonnement, également à profit, de
l'atmosphère et de l'eau dans la métropole riche du capitalisme. La brutalité
du néo-colonialisme a son pendant dans la brutalité métropolitaine : dans la
grossièreté sur les autoroutes et sur les stades, dans la violence du mot et de
l'image, dans l'impudence de la politique, qui a laissé loin derrière elle le
langage orwellien, dans le maltraitement impuni
— et même dans l" assassinat impuni
— de ceux qui se défendent... La phrase
sur la * banalité du mal » ?
est révélée depuis longtemps comme non-sens : le mal se montre dans la nudité
de sa monstruosité comme contradiction totale à l' essence de la parole et de l'action
humaines.
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Ce n’est pas le matérialisme de cette forme de vie qui
est faux, mais la non-liberté et la répression qu’elle recèle: réification
totale dans le fétichisme total de la marchandise. Il devient d’autant plus
difficile de percer cette forme de vie que la satisfaction augmente en fonction
de la masse de marchandises. La satisfaction instinctuelle dans le système de
la non-liberté aide le système à se perpétuer. Telle est la fonction sociale du
niveau de vie croissant dans les formes rationalisées et intériorisées de la
domination.
La
meilleure satisfaction des besoins est certainement la tâche et le but de toute
libération, mais, en progressant vers ce but, la liberté elle-même doit devenir
un besoin instinc- tuel et, en tant que telle, elle doit médiatiser les autres
besoins, aussi bien les besoins médiatisés que les besoins immédiats.
Il faut supprimer le caractère Idéologique et
poussiéreux de cette revendication; la libération commence avec le besoin non sublimé, là où elle est
d’abord réprimée.
En
tant que telle elle est libidinale: Eros en tant que « instinct de vie » (Freud), contre-force primitive opposée à
l'énergie instinctuelle agressive et destructive et à son activation sociale.
C’est dans l'instinct de liberté non sublimé que plongent les racines de
f exigence d’une liberté politique
sociale; exigences d’une forme de vie dans laquelle même l’agression et la
destruction sublimées seront au service de l' Eros, à savoir construction d'un
monde pacifié.
INTRODUCTION :
L’ENGOURDISSEMENT DE LA CRITIQUE : UNE SOCIETE SANS OPPOSITION
Si nous cherchons à tracer un lien entre les causes du danger et
l’organisation de la société, il nous faut bien reconnaître que la société
industrielle avancée, tout en entretenant le danger, n’en devient pas moins
plus riche, plus vaste et plus agréable. L’économie adaptée aux exigences
militaires rend la vie plus aisée pour un nombre toujours plus grand de
personnes et elle étend la maîtrise de l'homme sur la nature. Dans de telles
conditions les communications de masse ont peu de mal à faire passer des
intérêts particuliers pour ceux de tous les hommes de bon sens. Les besoins
politiques de la société deviennent des aspirations et des besoins individuels,
leur satisfaction favorise la marche des affaires et le bien public et le tout
semble être l’expression même de la raison.
Et pourtant cette société dans son ensemble est irrationnelle. Sa
productivité détruit le libre développement des besoins et des facultés
humaines, sa paix n’est maintenue que par la constante menace de la guerre, si
elle s’accroît c’est en réprimant les possibilités qui permettraient de pacifier
la lutte pour l’existence — individuelle, nationale et internationale. Cette
répression, si différente de celle qui caractérisait les phases antérieures,
moins avancées, de notre société, s’effectue aujourd’hui non pas à partir d’un
stade d’immaturité naturelle et technique mais plutôt à partir d’une position
de force. Les capacités (intellectuelles et matérielles) de la société
contemporaine sont infiniment plus grandes que jamais, ce qui signifie que la
domination de la société sur l’individu est infiniment plus grande que jamais.
L’originalité de notre société réside dans l'utilisation de la technologie,
plutôt que de la terreur, pour obtenir la cohésion des forces sociales dans un
mouvement double, un fonctionnalisme écrasant et une amélioration croissante du
standard de vie.
Une théorie critique de
la société contemporaine doit rechercher les causes de ces développements et
examiner leurs alternatives historiques. Il lui faut analyser la manière dont
la société utilise (ou n’utilise pas, ou utilise avec excès) ses possibilités
pour améliorer la condition humaine. Mais quels sont les critères pour une
telle critique ?
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L'analyse
critique doit démontrer la validité objective dé ces jugements et la
démonstration doit s’appuyer sur des bases empiriques. La société établie
dispose quantitativement d'un certain nombre de ressources matérielles et intellectuelles.
Mais comment peut-on utiliser ces ressources pour développer et satisfaire le
mieux possible les facultés et les besoins individuels avec un minimum de
labeur et de misère? La théorie sociale est une théorie historique et
l’histoire constitue le domaine du possible à l’intérieur du nécessaire. Donc,
parmi les divers procédés actuels et possibles utilisés pour organiser les
ressources disponibles, lequel est susceptible de la meilleure réalisation ?
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Il semble cependant que
la société industrielle avancée prive la critique de sa véritable base. Le
progrès technique renforce tout un système de domination et de coordination
qui, à son tour, dirige le progrès et crée des formes de vie (et de pouvoir)
qui semblent réconcilier avec le système les forces opposantes, et de ce fait
rendre vaine toute protestation au nom des perspectives historiques, au nom de
la libération de l’homme. La société contemporaine parait donc capable
d’empêcher tout changement social — toute transformation au sens qualitatif qui
établirait des institutions essentiellement différentes, une nouvelle
orientation pour le processus productif, de nouveaux modes de vie.
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Cette situation ambiguë instaure une ambiguité plus fondamentale encore. L'Homme unidimensionnel oscillera entre
deux hypothèses contradictoires :
1° Ou bien la société industrielle avancée est capable d’empêcher une
transformation qualitative de la société dans un avenir immédiat.
2° Ou bien il existe des
forces et des te
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1.
LES FORMES NOUVELLES DE CONTROLE
Les droits et les
libertés qui étaient des facteurs essentiels, aux premiers stades de la société
industrielle, perdent leur vitalité à un stade plus avancé, ils se vident de
leur contenu traditionnel. La liberté de pensée, de parole et de conscience —
tout comme la libre entreprise qu’elle servait et protégeait — faite d’idées
essentiellement critiques, visait à remplacer une culture matérielle et intellectuelle
surannée par une autre plus efficace et plus rationnelle. Quand ils furent
institutionalisés, ces libertés et ces droits partagèrent le destin de la
société dont ils étaient devenus partie intégrante. La réalisation escamote les
prémisses.
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Que ce soit un système autoritaire ou un système non autoritaire qui pratique
la satisfaction progressive des besoins, ne joue pas beaucoup à cet égard. Dans
ces conditions où le standard de vie est croissant, ne pas se conformer au
système n’a aucune utilité sociale apparemment, d’autant moins quand cela
entraîne des inconvénients économiques et politiques sensibles et menace le bon
fonctionnement de l’ensemble. Pourquoi la production et la distribution des
biens devraient-elles subir la concurrence des libertés individuelles alors que
des nécessités vitales sont en jeu ? ,
Au début déjà la libre entreprise
ne constitue pas une réussite complète. La liberté c’était travailler ou mourir
de faim et c’était le labeur, l’insécurité et l’angoisse pour la majeure partie
de la population. Si l’individu n’avait plus désormais à se produire sur le
marché du travail en tant que sujet économique libre, la disparition de cette
sorte de liberté représenterait en fait une des plus grandes réalisations de la
civilisation. Les processus technologiques de mécanisation et d’uniformisation
pourraient ouvrir à l’énergie individuelle un champ de. liberté insoupçonné,
au-delà des besoins. La structure même de l'existence humaine serait
transformée ; l'individu serait libéré d’un travail qui lui impose des besoins
et des projets aliénants ; il réintégrerait sa vie. Si l'appareil productif
pouvait être organisé et dirigé en fonction des besoins vitaux, son contrôle
pourrait être facilement centralisé et ce contrôle favoriserait
l'autonomie individuelle au lieu de lui porter atteinte.
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Dans toute société qui
est organisée et basée sur le machinisme, le fait brutal que la puissance
physique (est-elle Seulement physique ?) de la machine est plus grande que
celle de l’individu, de chaque groupe d’individus, explique que la machine soit
l’instrument politique le plus efficace. Mais son sens politique peut être
inversé ; la puissance de la machine est essentiellement la puissance de
l’homme accumulée et projetée. Or, le monde du travail est conçu comme une
machine et mécanisé à un degré tel qu’il est le potentiel
d’une nouvelle liberté pour l’homme.
La société industrielle a atteint le stade où on ne pourra plus définir la
société véritablement libre dans les termes traditionnels de liberté
économique, politique, et intellectuelle ; non que ces libertés aient perdu
leur signification, mais elles ont, au contraire, trop de signification pour
être enfermées dans le cadre traditionnel.
Seuls des termes
négatifs peuvent exprimer ces formes nouvelles parce qu’elles constituent une
négation des formes dominantes. Ainsi, avoir la liberté économique devrait
signifier être libéré de
l’économie, de la contrainte exercée par les forces et les rapports
économiques, être libéré de la lutte quotidienne pour l’existence, ne plus être
obligé de gagner sa vie. Avoir la liberté politique devrait signifier pour les
individus qu’ils sont libérés de
lia politique sur laquelle ils n’ont pas de contrôle effectif. Avoir la liberté
intellectuelle devrait signifier qu’on a restauré la pensée individuelle, actuellement
noyée dans les communications de masse, victime de l’endoctrinement, signifier
qu'il n’y a plus de faiseurs d’« opinion publique « et plus d’opinion publique.
Si ces propositions ont un ton irréaliste, ce n’est pas parce qu’elles sont
utopiques, c’est que les forces qui s’opposent à leur réalisation sont
puissantes. Il y a pour soutenir ce combat contre la libération une arme
efficace et durable, c’est la fixation de besoins matériels et intellectuels
qui perpétuent des formes surannées de lutte pour l’existence.
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Nous pouvons distinguer de vrais et de faux besoins. Sont « faux « ceux que
des intérêts sociaux particuliers imposent à l’individu : les besoins qui
justifient un travail pénible, l’agressivité, la misère, l’injustice. Leur
satisfaction pourrait être une source d’aise pour l’individu, mais on ne
devrait pas protéger un tel bonheur s’il empêche l’individu de percevoir le
malaise général et de saisir les occasions de le faire disparaître. Le résultat
est alors l’euphorie dans le malheur. Se détendre, s’amuser, agir et consommer
conformément à la publicité, aimer et haïr ce que les autres aiment ou
haïssent, ce sont pour la plupart de faux besoins.
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Plus
l’administration de la société répressive devient rationnelle, productive,
technique et totale, plus les individus ont du mal à imaginer les moyens qui
leur permettraient de briser leur servitude et d’obtenir leur liberté. Bien sûr,
imposer la Raison à toute une société est une idée paradoxale et scandaleuse —
mais on pourrait contester les vertus d’une société qui tourne cette idée en
ridicule tandis qu’elle exerce sur sa population une administration totale.
Toute libération implique qu’on prend conscience de la servitude et cette prise
de conscience est gênée par des satisfactions et des besoins prépondérants que
l’individu, pour une grande part, a fait siens. L’histoire a toujours remplacé
un système de conditionnement par un autre ; le seul objectif valable c’est de
remplacer les faux besoins par des vrais, c’est d’abandonner la satisfaction
répressive.
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Réglementée par un ensemble répressif, la liberté peut devenir un
instrument de domination puissant. La liberté humaine ne se mesure pas selon le
choix qui est offert à l’individu, le seul facteur décisif pour la déterminer
c’est ce que peut choisir et ce que choisit l’individu. Le critère d’un choix
libre ne peut jamais être absolu, mais il n’est pas non plus tout à fait
relatif. Le fait de pouvoir élire librement de» maîtres ne supprime ni les
maîtres ni les esclaves. Choisir librement parmi une grande variété de marchandises
et de services, ce n’est pas être libre si pour cela des contrôles sociaux
doivent peser sur une vie de labeur et d’angoisse — si pour cela on doit être
aliéné. Et si l’individu renouvelle spontanément des besoins imposés, cela ne
veut pas dire qu’il soit autonome, cela prouve seulement que les contrôles sont
efficaces.
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Le conditionnement ne commence pas juste au moment où on produit des radios
et des télévisions en masse et où leur contrôle est centralisé. Quand les gens
entrent dans cette phase ils sont depuis longtemps conditionnés. Ce qui est
maintenant décisif c’est que le contraste (ou le conflit) entre le donné et le
possible, entre les besoins satisfaits et les besoins non satisfaits s’atténue.
Ce que l’on appelle l’égalisation des classes révèle ici sa fonction idéologique.
Si l’ouvrier et son patron regardent le même programme de télévision, si la
secrétaire s’habille aussi bien que la fille de son employeur, si le Noir
possède une Cadillac, s’ils lisent tous le même journal, cette assimilation
n’indique pas la disparition des classes. Elle indique au contraire à quel
point les classes dominées participent aux besoins et aux satisfactions qui
garantissent le maintien des classes dirigeantes.
Dans les secteurs les
plus avancés de la société contemporaine, le fait que les besoins sociaux sont
devenus des besoins individuels est si tangible que les différences entre eux
semblent être purement théoriques. Peut-on réellement dissocier les fonctions
des communications de masse qui servent à informer et à divertir et en même
temps à conditionner et à endoctriner? Peut-on établir une différence entre
l’agrément et les inconvénients de l’automobile ; entre les horreurs de
l’architecture fonctionnelle et son confort ; entre le travail pour la défense
nationale et le travail au profit des trusts ; entre le plaisir privé et
l’intérêt commercial et politique qui découlent de l’accroissement de la
natalité?
Nous
nous retrouvons devant l’un des plus fâcheux aspects de la société industrielle
avancée : le caractère rationnel de son irrationalité. Cette civilisation
produit, elle est efficace, elle est capable d’accroître et de généraliser le
confort, de faire du superflu un besoin, de rendre la destruction constructive
; dans la mesure où elle transforme le monde-objet en une dimension du corps et
de l’esprit humain, la notion même d’aliénation est problématique. Les gens se
reconnaissent dans leurs marchandises, ils trouvent leur âme dans leur
automobile, leur chaîne de haute fidélité, leur maison à deux niveaux *, leur
équipement de cuisine. Le mécanisme même qui relie l’individu à sa société a
changé et le contrôle social est au cœur des besoins nouveaux qu’il a fait
naître.
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Dans les secteurs les
plus avancés de cette civilisation, les contrôles sociaux ont été introjectés à
un point tel qu’il ne faut pas s’étonner si les forces oppositionnelles de
l’individu ont été profondément affectées. Le refus intellectuel et émotionnel du conformisme paraît être un signe de névrose et d’impuissance.
Tel est l’aspect socio-psychologique de l’événement politique le plus marquant
de l’époque contemporaine : la disparition de ces forces historiques qui, au
stade précédent, représentaient des possibilités et des formes de vie
nouvelles.
Mais le terme « introjection « ne décrit peut-être plus la manière dont
l’individu renouvelle et perpétue les contrôles extérieurs que la société
exerce sur lui. L’introjection évoque les démarches plus ou moins spontanées
par lesquelles l’Ego fait passer 1’ « extérieur » dans 1’ « intérieur ». Ainsi
l’introjection implique l’existence d’une dimension interne antagonique qu’on
peut dissocier des impératifs extérieurs — une conscience, un inconscient
individuels distincts des opinions et des comportements publics1.
Dans ce dernier cas l’idée d’une c liberté extérieure » aurait sa réalité :
elle désignerait l’espace privé dans lequel l’homme peut devenir et rester «
lui-même ».
Aujourd’hui la réalité
technologique a envahi cet espace privé et l’a restreint. L’individu est entièrement
pris par la production et la distribution de masse et la psychologie industrielle
a depuis longtemps débordé l’usine. Les divers processus d’introjection se sont
cristallisés dans des réactions presque mécaniques. Par conséquent il n’y a pas
une adaptation mais une mimésis, une identification immédiate de
l’individu avec sa société et, à travers elle, avec la société en tant
qu’ensemble.
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Que la réalité
ait absorbé l’idéologie ne signifie pas cependant qu’il n’y a plus d’idéologie.
Dans un sens, au contraire, la culture industrielle avancée est plus
idéologique que celle qui l’a précédée parce que l’idéologie se situe
aujourd’hui dans le processus de production lui- même1. Cette
proposition révèle, sous une forme provocante, les aspects politiques de la
rationalité technologique actuelle. L’appareil productif, les biens et les
services qu’il produit, « vendent « ou imposent le système social en tant
qu’ensemble. Les moyens de transport, les communications de masse, les
facilités de logement, de nourriture et d’habillement, une production de plus
en plus envahissante de l’industrie des loisirs et de l’information, impliquent
des attitudes et des habitudes imposées et certaines réactions intellectuelles
et émotionnelles qui lient les consommateurs aux producteurs, de façon plus ou
moins agréable, et à travers eux à l’ensemble. Les produits endoctrinent et
conditionnent ; ils façonnent une fausse conscience insensible à ce qu’elle a
de faux. Et quand ces produits avantageux deviennent accessibles à un plus
grand nombre d’individus dans des classes sociales plus nombreuses, les valeurs
de la publicité créent une manière de vivre. C’est une manière de vivre
meilleure qu’avant et, en tant que telle, elle se défend contre tout changement
qualitatif. Ainsi prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels.
Dans cette forme, les idées, les aspirations, les objectifs qui, par leur
contenu, transcendent l’univers établi du discours et de l’action, sont soit
rejetés, soit réduits à être des termes de cet univers. La rationalité du
système et son extension quantitative donnent donc une définition nouvelle à
ces idées, à ces aspirations, à ces objectifs.
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Bridgman a vu toutes les implications qu’entraîne cette forme de pensée
pour la société dans son ensemble ‘ :
«
Adopter un point de vue opérationnel va beaucoup plus loin qu’une simple
restriction du sens du mot « concept », cela signifie une transformation
radicale de toutes nos habitudes de pensée : nous ne pourrons plus utiliser
désormais comme instruments de pensée des concepts dont nous ne pouvons pas
rendre compte en termes d’opérations. »
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La pensée unidimensionnelle est systématiquement favorisée par les faiseurs
de politique et par leurs fournisseurs d’information de masse. Leur univers
discursif est plein d’hypothèses qui trouvent en elles-mêmes leur justification
et qui, répétées de façon incessante et exclusive, deviennent des formules
hypnotiques, des diktats. Par exemple sont « libres » les institutions
fonctionnant dans les pays du Monde Libre ; les autres modes transcendants de
liberté sont, par définition, de l’anarchisme, du communisme ou de la
propagande. Sont « socialistes » tous les empiètements sur l’entreprise privée
que l’entreprise privée n’impose pas elle-même, tels une bonne assurance
sociale, ou la protection de la nature contre une commercialisation trop
dévastatrice, ou encore l’établissement de services publics qui peuvent porter
atteinte aux bénéfices du secteur privé. Cette logique totalitaire des faits accomplis
a sa contrepartie
dans les pays de l’Est. Là, la liberté c’est la manière de vivre en régime
communiste et toute forme transcendante de liberté est soit du capitalisme,
soit du révisionnisme, soit du sectarisme de gauche. Dans les deux camps, les
idées non opérationnelles sont non conformistes et subversives. Le mouvement de
la pensée est arrêté par des barrières qui apparaissent comme les limites de la
Raison elle-même.
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Bien sûr le travail doit précéder la réduction du travail et
l’industrialisation doit précéder la réalisation des besoins et des
satisfactions des hommes. Mais comme toute liberté dépend de la conquête d’une
nécessité qui lui est étrangère, la réalisation de la liberté dépend des techniques
de cette conquête. Quand le travail est arrivé à la plus grande productivité
possible, cette productivité peut servir à faire durer le travail, et
l’industrialisation la plus efficace peut servir à restreindre et à
conditionner les besoins.
Quand ce stade est
atteint, la domination — en guise d'abondance et de liberté — envahit toutes
les sphères de l’existence privée et publique, elle intègre toute opposition
réelle, elle absorbe toutes les alternatives historiques. La rationalité
technologique révèle son caractère politique en même temps qu’elle devient le
grand véhicule de la plus parfaite domination, en créant un univers vraiment
totalitaire dans lequel la société et la nature, l’esprit et le corps sont
gardés dans un état de mobilisation permanent pour défendre cet univers.
2. L’ENFERMEMENT DE L’UNIVERS
POLITIQUE
La
société de mobilisation totale qui prend forme dans les secteurs les plus
avancés de la civilisation industrielle est la combinaison productive d’une
société de bien-être et d’une société de guerre. Si on la compare à celles qui
l’ont précédée c’est vraiment une « société nouvelle ». Les éléments de
perturbation traditionnels ont été ou supprimés ou isolés, les éléments
menaçants ont été pris en main. Ses caractères principaux sont bien connus :
les intérêts du grand capital concentrent l’économie nationale, le gouvernement
joue le rôle de stimulant, de soutien et quelquefois de force de contrôle ;
cette économie s’imbrique dans un système mondial d’alliances militaires,
d’accords monétaires, d’assistance technique et de plans de développement ; les
« cols bleus » s’assimilent aux « cols blancs », les syndicalistes s'assimilent
aux dirigeants des usines ; les loisirs et les aspirations des diverses classes
deviennent uniformes ; il existe une harmonie pré-établie entre les recherches
scientifiques et les objectifs nationaux; enfin la maison est envahie par
l’opinion publique, et la chambre à coucher est ouverte aux communications de
masse.
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Aux Etats-Unis il faut souligner la collusion des intérêts du capital et
des syndicats et leur alliance : dans
Looks at Labor : A Conversation, publié par te Centre d’études des
institutions démocratiques en 1963, nous apprenons que :
« Le syndicat est devenu à ses propres yeux presque indistinct de
l’entreprise. Nous assistons aujourd’hui au phénomène des syndicats et des
entreprises formant ensemble groupes de pression. Le syndicat ne peut plus
convaincre les ouvriers des fusées que l’entreprise pour laquelle ils
travaillent est son ennemi (« a fink outfit ») quand le syndicat lui-même fait
cause commune avec la grosse entreprise pour obtenir des contrats de fusées
encore plus importantes, pour avoir d’autres commandes d’armement, quand ils se
présentent ensemble devant le Congrès et demandent ensemble qu’on construise
des fusées à la place des bombes, ou qu’on construise des bombes à la place des
fusées, en vertu du contrat qui leur est échu. »
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A. Comment le changement
social est différé
La théorie marxiste
classique envisage la transition du capitalisme au socialisme sous forme de révolution
politique : le prolétariat détruit l'appareil politique du capitalisme
mais il conserve son appareil technologique et il le soumet à la
socialisation. Il y a une continuité dans la révolution : la rationalité
technologique, libre de restrictions et de destructions irrationnelles, se
maintient et s’épanouit dans la nouvelle société. Cette continuité est une
notion d’une importance vitale si l’on considère le socialisme comme la
négation du capitalisme.
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Certes, Marx soutenait
que si les « producteurs immédiats » organisaient et dirigeaient l’appareil
productif, il y aurait un changement qualitatif dans la continuité technique
: c’est-à-dire que la production viserait à satisfaire les besoins individuels
qui se développeraient librement Cependant dans la mesure où l’existence privée
et publique dans toutes les sphères de la société est engloutie dans l’appareil
technique établi — il devient le moyen de contrôle et de cohésion dans un
univers politique où sont intégrées les classes laborieuses — dans cette mesure
un changement qualitatif implique un changement de la structure technologique
elle-même. Pour que s’opère un tel changement, il faudrait que les classes
laborieuses soient « étrangères » à cet univers dans leur existence même, il
faudrait qu’il leur paraisse impossible de continuer à vivre dans cet univers,
il faudrait que le besoin d’un changement qualitatif soit une question de vie
ou de mort. Ainsi la négation doit exister avant le changement lui-même. L’idée
que les forces historiques de libération doivent se développer à l'
intérieur de la société établie est la pierre angulaire de la théorie
marxiste.
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Aujourd’hui, la
mécanisation du travail de plus en plus perfectionnée dans le capitalisme avancé,
tout en soutenant l’exploitation, modifie l’attitude et le statut de
l’exploité. Dans l’ensemble technologique, le travail mécanisé, dont le temps
est en grande partie (sinon entièrement) occupé par des réactions automatiques
et semi-automatiques, est toujours une occupation qui s’étale sur toute la vie,
il est toujours un esclavage épuisant, abêtissant, inhumain. Il est d’autant
plus épuisant que les cadences ne cessent de croître, que les conducteurs de
machines sont soumis à des contrôles rigides, que les ouvriers sont isolés.
Bien sûr cette forme d’esclavage est le résultat d’une automation bloquée,
partielle ; à l’intérieur de la même usine il y a des secteurs automatisés,
semi-automatisés, non automatisés. Mais dans ces conditions « la technologie a
substitué la tension d’esprit et/ou l’effort mental à la fatigue musculaire ».
Dans les usines les plus automatisées, on insiste sur la nécessité de
transformer l’énergie physique en technique et intelligence
---
Cette sorte
d’asservissement magistral n’est pas différent essentiellement de celui qui
s’exerce sur, la dactylo, sur l’employé de banque, sur le vendeur ou sur la
vendeuse toujours sous pression, sur le speaker de la télévision. La
standardisation, la routine rendent semblables les métiers productifs et les
métiers non productif., Le prolétaire dans les stades antérieurs du capitalisme
était vraiment la bête de somme qui procurait par le travail de son corps les
nécessités et les luxes de la vie, pendant qu’il vivait, lui, dans la crasse et
la pauvreté. Ainsi il était un vivant refus de sa société.
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Daniel Bell, l’auteur de ce rapport, va plus loin, il met en relation ce
changement technologique avec le phénomène historique de l’industrialisation :
« Ce n’est pas parce
qu’on a construit des usines qu’il y a eu l’industrialisation, c’est parce
qu’on s’est mis à mesurer le travail. C’est quand le travail peut être
mesuré, quand on peut lier un homme à un métier, quand on peut mettre un
harnais sur lui et mesurer son travail à la pièce, le payer à la pièce ou à
l’heure, qu’on a affaire à l’industrialisation moderne . »
---
C’est la forme pure de la
servitude : exister comme instrument, comme chose. Même si la chose est animée,
si elle choisit elle-même sa nourriture matérielle et intellectuelle, si elle
ne ressent pas son existence-de-chose, si elle est jolie, propre, mobile, sa
servitude ne fait pas de doute. En même temps que la réification tend à devenir
totalitaire à cause de sa forme technologique, les organisateurs et les
administrateurs sont de plus en plus dépendants du mécanisme qu’ils organisent
et administrent. Cette dépendance mutuelle n’est plus la relation dialectique
entre maître et esclave qui a disparu dans la lutte pour une reconnaissance
mutuelle, c’est plutôt un cercle vicieux dans lequel sont enfermés à la fois le
maître et l’esclave. Les techniciens règnent-ils. ou bien ne sont-ils que les
exécutants de ceux qui se reposent sur les techniciens en tant que planificateurs
?
B. Perspectives d’enfermement
Ici aussi, le fait que la
force de travail humaine est de moins en moins utilisée dans le processus de
production signifie que la force politique de l’opposition décline. Etant donné
la proportion croissante des « cols blancs «, s’il y avait une radicalisation
politique, c’est dans les groupes des « cols blancs « qu’apparaîtraient une
action et une conscience politique indépendantes : or c’est un développement
très peu probable. Si les syndicats de masse organisent progressivement le nombre
grandissant des « cols blancs «, dans le meilleur des cas se développera dans
ces groupes une conscience syndicaliste, plus difficilement une radicalisation
politique.
---
Bien plus, cet argument
démasque une certaine idéologie répressive de la liberté, celle qui sous-entend
que la liberté humaine peut s’épanouir dans une vie de labeur, de pauvreté et
de stupidité. Bien entendu, la société doit d’abord créer des conditions
matérielles qui rendent la liberté accessible à tous ses membres avant d’être
une société libre ; elle doit créer la richesse avant de pouvoir la distribuer
suivant les besoins des individus, avant que ces besoins se développent
librement ; elle doit rendre ses esclaves capables d’apprendre, de voir et de
penser avant qu’ils sachent ce qui se passe et ce qu’ils peuvent faire pour le
changer. Et au fur et à mesure que les esclaves ont été conditionnés pour vivre
en esclaves, pour se contenter de ce rôle, il semble nécessairement que leur
libération vienne du dehors, et d’en haut. Ils seront « contraints à être
libres «, contraints à « voir les choses telles qu’elles sont, et quelquefois
telles qu’elles devraient être «, ils doivent être mis sur la « bonne voie « à
la recherche de laquelle ils sont.
---
C. L’état de bien-etre et
l’Etat de guerre
La société industrielle
récente n’a pas réduit, elle a plutôt multiplié, les fonctions parasitaires et
aliénées (destinées à la société en tant que tout, si ce n’est à l’individu).
La publicité, les relations publiques, l’endoctrinement, le gaspillage organisé
ne sont plus désormais des dépenses improductives, ils font partie des coûts
productifs de base. Pour produire efficacement cette sorte de gaspillage
socialement nécessaire, il but recourir à une rationalisation constante, il
faut utiliser systématiquement les techniques et les sciences avancées.
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Refuser l’Etat de
bien-être en invoquant des idées abstraites de liberté est une attitude peu
convaincante. La perte des libertés économiques et politiques qui constituaient
l'aboutissement des deux siècles précédents peut sembler un dommage négligeable
dans un Etat capable de rendre la vie administrée, sûre et confortable.
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Le pluralisme a une réalité idéologique décevante. Il semble qu’il ne
réduise pas la manipulation et la coordination. il les généralise ; il
n’empêche pas l’inéluctable intégration, il la facilite. Les institutions
libres rivalisent avec les institutions autoritaires pour faire de
l’Ennemi une force mortelle à l’intérieur du système. Et si cette force
mortelle stimule la productivité et les initiatives, ce n’est pas seulement
parce que le « secteur « de la défense acquiert une importance et une influence
économiques décisives, c’est parce que la société dans son ensemble devient une
société de défense. Car l’Ennemi est là en permanence. Il n’apparaît pas
incidemment dans des moments de crise, il est présent dans l’état normal des
affaires. Il est aussi menaçant en temps de paix qu’en temps de guerre (il est
peut- être plus menaçant en temps de paix) ; il a ainsi une place dans le
système, c’est un élément de cohésion.
---
3.
LA CONQUETE DE LA CONSCIENCE MALHEUREUSE : UNE DESUBLIMATION REPRESSIVE
Bien que cet ordre
bourgeois ait été souvent représenté dans l’art et la littérature — et même
d’une façon positive (par exemple chez les peintres hollandais du XVIIe siècle,
dans le Wilhelm Meister de Goethe, dans le roman anglais du XIXe, chez
Thomas Mann), il restait un ordre obscurci, brisé, réfuté par une autre
dimension qui était irréductible et antagonique au monde des affaires, qui
l'accusait et le niait Dans la littérature cette dimension n’est pas représentée
par les héros religieux, spirituels ou moraux (ils soutiennent souvent l’ordre
établi), elle est représentée par des caractères déchirés, par exemple,
l’artiste, la prostituée, la femme adultère, le grand criminel, le proscrit, le
guerrier, le poète maudit, Satan, le fou — par ceux qui ne gagnent pas leur vie
ou qui du moins ne la gagnent pas d’une manière normale et régulière.
---
La tension entre l’actuel
et le possible est transfigurée dans un conflit insoluble pour lequel seule la forme
de l’œuvre permet d’envisager une réconciliation : la beauté en tant que «
promesse de bonheur ». Grâce à la forme de l’œuvre, les circonstances du moment
prennent une dimension nouvelle où la réalité donnée apparaît telle qu’elle
est. Elle dit alors la vérité sur elle-même ; son langage cesse d’être celui de
la déception, de l’ignorance, de la soumission. La fiction appelle les faits
par leur nom et leur règne s’écroule ; la fiction subvertit l’expérience de
tous les jours et montre qu’elle est fausse et mutilée. Mais l’art n’a ce
pouvoir magique que lorsqu’il est un pouvoir de négation. Il ne peut parler son
propre langage que lorsque les symboles qui réfutent et refusent
l’ordre établi sont encore bien vivants.
---
Les véritables œuvres d’avant-garde de la littérature ne font en fait que
communiquer la rupture avec la communication. Avec Rimbaud et ensuite avec le
dadaïsme et le surréalisme, la littérature rejette la structure même du discours
qui, à travers l’histoire de la culture, a relié le langage artistique au
langage ordinaire. Le système propositionnel (qui a la phrase pour unité de
signification) était le domaine qui permettait aux deux dimensions de la
réalité de communiquer et d’être communiquées. La poésie la plus sublime et la
prose la plus vulgaire partageaient ce moyen d’expression. Plus tard la poésie
moderne « détruisait les rapports du langage et ramenait le discours à des
stations de mots «
---
Cette société supprime la vraie réalité des images les plus chères de la
transcendance, en les incorporant dans l’ambiance de la vie quotidienne
omniprésente. Ainsi elle démontre que les conflits insolubles deviennent maniables
— la tragédie, le roman, les anxiétés et les rêves primitifs sont susceptibles
d’une solution technique ou d’une « dissolution «. Le psychiatre prend soin des
Don Juan, des Roméo, des Hamlet, des Faust comme il prend soin d’Œdipe — il les
soigne. Les dirigeants du monde perdent leur aspect métaphysique. Leur
apparition à la télévision, dans les conférences de presse, au parlement et aux
auditions publiques, n’ont plus rien d’un drame, sauf peut-être au niveau de la
publicité, et cependant les conséquences de leurs actes vont bien au-delà du
drame.
---
On a souvent noté que la société industrielle avancée opère avec un plus
grand degré de liberté sexuelle — « opère » au sens où cette liberté devient
une valeur marchande et un élément des mœurs sociales. Dans les relations de travail,
dans le monde du travail, on permet au corps d’exhiber ses caractères sexuels
sans qu’il cesse pour autant d’être un instrument de travail. C’est un des
rares exploits de la société industrielle qui a été possible parce que le
travail pénible et salissant s’est restreint, parce que les vêtements bon
marché et attrayants, les soins de beauté, l’hygiène sont devenus accessibles
et parce que l’industrie publicitaire a eu ses impératifs, etc.
Les employées de bureau sexy, les vendeuses sexy, les « managers « jeunes
et virils sont des marchandises qui ont une grande valeur commerciale ; quant à
la compagnie d’une maitresse agréable — jadis prérogative des rois, des
princes, des lords —, elle facilite dans le monde des affaires les carrières,
fût-ce de personnes qui n’occupent qu’un poste fort modeste.
Le fonctionnalisme, qui
se veut artistique, favorise cette tendance générale. Les magasins et les
bureaux s’ouvrent sur des grandes baies vitrées, le personnel est exposé à tous
les regards, à l’intérieur il n'y a plus de hauts comptoirs et les cloisons
opaques ont disparu. Dans les grands ensembles et les faubourgs bourgeois, la
barrière qui séparait autrefois la vie privée de la vie publique s’est brisée.
Ainsi les qualités attractives d’une femme et d’un mari sont facilement
exposées à un public d’autres femmes et d’autres maris.
4. L’UNIVERS DU DISCOURS CLOS
A. Le langage d’une
administration totale
Ainsi le fait que le mode
prévalent de la liberté c’est la servitude, que le mode prévalent d’égalité
c’est une inégalité surimposée, ne peut pas être exprimé dans la définition
rigide et close que donnent à ces concepts de liberté et d’égalité les pouvoirs
qui façonnent actuellement l’univers du discours. Cela donne le langage
familier d’Orwell (« la paix c’est la guerre « et « la guerre c’est la paix »),
qui est d’ailleurs loin d’être seulement le langage du totalitarisme
terroriste. Le langage du totalitarisme n’en est pas moins orwellien. même si
la contradiction n’est pas clairement explicite dans la phrase, si elle est
enfermée dans le mot Qu’un parti politique œuvrant à la défense et au développement
du capitalisme soit appelé « socialiste », qu’un gouvernement despotique soit
appelé « démocratie », qu’une élection truquée soit qualifiée de « libre », ce
sont des données linguistiques (et politiques) familières qui ont existé bien
avant Orwell.
---
Note sur les sigles. NATO
(OTAN). SEATO, ON, AFL-CIO, AEC et aussi URSS, DDR, etc. La
plupart de ces abréviations sont parfaitement rationnelles. La longueur du
terme non abrégé les justifie. Cependant on pourrait se hasarder à reconnaître
dans quelques-unes d’entre elles « une ruse de la Raison » — l’abréviation peut
permettre d’écarter les questions indésirables. NATO ne suggère pas que North
Atlantic Treaty Organisation signifie, nommément, un traité entre les
nations de l’Atlantique du Nord — car on pourrait se poser des questions sur la
présence de la Grèce et de la Turquie parmi ses membres. Dans URSS, il y a
socialisme et soviet ; dans DDR, il y a démocratique. UN permet de ne pas
employer le mot « unité », trop emphatique. SEATO permet de ne pas citer les
pays du sud de l’Asie qui n’en font pas partie. AFL-CIO ne fait pas apparaître
les différences politiques radicales qui, à l’origine, séparèrent les deux
organisations. AEC est simplement une agence administrative parmi beaucoup
d’autres. Les sigles renvoient seulement à ce qui est institutionnalisé sous
une forme qui le coupe de sa connotation transcendante. Le sens est fixé,
truqué, alourdi. Une fois devenu vocable officiel, répété constamment dans un
usage général, « sanctionné » par les intellectuels, il a perdu toute valeur
cognitive et il sert simplement à la reconnaissance d’un fait indubitable.
Ce style est d’une concrétude
écrasante. La « chose identifiée avec sa fonction « est plus réelle que la
chose distinguée de sa fonction ; et l’expression linguistique de cette
identification (dans le nom fonctionnel et dans les nombreuses formes de
l’abréviation syntaxique) crée une syntaxe et un vocabulaire de base avec
lesquels il devient difficile d’exprimer la différenciation, la distinction, la
séparation. Ce langage, qui impose constamment des images, empêche le
développement et l’expression des concepts. Dans son immédiateté et son
univocité, il empêche la pensée conceptuelle. Il empêche la pensée. Car le
concept n’identifie pas la chose avec sa fonction. C’est l’objectif
légitime et unique peut-être du concept opération-nel
et technologique que d’identifier la chose avec sa fonction, mais les
définitions opérationnelles et technologiques correspondent à des usages
spécifiques, à des concepts pour des recherches spécifiques. Elles réduisent
les concepts en opérations et elles excluent le contenu conceptuel qui est
opposé à une telle réduction. Avant tout usage opérationnel, le concept nie
l’identification de la chose avec sa fonction ; il distingue ce que la chose est
en dehors des fonctions contingentes qu’elle peut avoir dans la réalité
établie.
---
J’ai fait allusion à une
philosophie de la grammaire pour montrer à quel point les abréviations
correspondent à une réduction de la pensée qu’elles facilitent et à laquelle
elles permettent de prendre de l’importance. La grammaire insiste sur les
éléments philosophiques, sur les liens qui unissent le « sujet grammatical »,
le « sujet logique » et le « sujet ontologique « ; ainsi sont mis en évidence
les contenus que le langage fonctionnel supprime et comment il leur barre tout
accès à l’expression et à la communication. Le concept est réduit à des images
fixées ; des formules hypnotiques qui se justifient par elles-mêmes interrompent
son développement ; le discours est immunisé contre la contradiction ; la chose
(ou la personne) s’identifie à sa fonction — telles sont les tendances qui
caractérisent l’esprit unidimensionnel à travers le langage qui est le sien.
---
A l’intérieur de la
société et dans son intérêt, cette organisation du discours fonctionnel revêt
une importance vitale ; le discours fonctionnel est un véhicule qui sert à
coordonner et à subordonner. Le langage fonctionnel est un langage harmonisé
qui est fondamentalement anti-critique et anti-dialectique. En lui, la
rationalité opératoire et la rationalité du comportement absorbent les éléments transcendants, négatifs, oppositionnels de la Raison.
J'évoquerai ces éléments (au chapitre V) en parlant de tension entre « être
» et « devoir être «, entre l’essence et l’apparence, entre le potentiel et
l'actuel — je montrerai l’ingérence du négatif dans les déterminations
positives de la logique. C'est cette tension soutenue qui imprègne l’univers du
discours bidimensionnel, c’est-à-dire l’univers de la pensée critique et
abstraite. Les deux dimensions sont antagoniques ; mais la réalité participe de
chacune d’elles et . c’est seulement dans les concepts dialectiques que se développent
les contradictions. A travers son propre développement la pensée dialectique en
vint à appréhender le caractère historique des contradictions et le processus
de leur médiation en tant que processus historique. Ainsi 1’ « autre «
dimension de la pensée se manifesta comme une dimension historique — le
potentiel comme une possibilité historique, sa réalisation comme un événement
historique.
Si dans l’univers social
de la rationalité opérationnelle cette dimension est supprimée, c’est
l'histoire qui du même coup se trouve supprimée et il ne s’agit pas d’un
événement qui relève de l’université, il s’agit d’un événement politique. C’est
le passé même de la société qui se trouve supprimé — et son futur dans la
mesure où à travers lui sont évoqués le changement qualitatif, la récusation du
présent C’est un langage orwellien ou ésopien qui est pratiqué dans un univers
de discours où les catégories de liberté sont devenues interchangeables et où
elles sont même devenues identiques aux catégories qui leur sont opposées ;
mais surtout dans cet univers on rejette et on oublie la réalité historique —
l’horreur du fascisme, l’idée du socialisme, les conditions premières de la
démocratie, le contenu de la liberté. Puisqu’une dictature bureaucratique
gouverne et détermine la société communiste, puisque les régimes fascistes font
fonction de partenaires des pays du Monde libre, puisqu’on peut mettre en cause
le programme de bien-être d’un capitalisme organisé en le taxant de «
socialisme «, puisque les principes de la démocratie sont tranquillement
annulés par la démocratie même, c’est que les vieux concepts historiques sont
mis en échec par des redéfinitions opérationnelles mises au goût du jour. Ces
redéfinitions sont des falsifications des concepts qui ont été imposées par les
pouvoirs existants et par la force des faits établis ; grâce à elles le faux
devient vrai.
Le langage fonctionnel
est un langage radicalement antihistorique : la rationalité opérationnelle
laisse peu de place à la raison historique et elle s’en sert peu. Ce combat qui
est mené contre l’histoire est-il un des aspects du combat qui est mené contre
la dimension de l’esprit à l’intérieur de laquelle les forces et les facultés
oppositionnelles pourraient se développer — les facultés et les forces qui
pourraient empêcher l’individu de s’identifier totalement avec la société ? En
se rappelant le passé on peut retenir des notions dangereuses et la société
établie semble redouter les contenus subversifs de la mémoire.
---
Le langage reflète les
contrôles, mais surtout il devient lui-même un instrument de contrôle et cela
au moment même où il ne transmet pas des ordres mais simplement de
l’information, au moment où il fait appel au choix et non pas à l’obéissance, à
la liberté et non pas à la soumission.
---
Si le langage des
politiciens tend à s’identifier à celui de la publicité, et à faire ainsi le
pont entre deux domaines de la société autrefois assez différenciés, cette
tendance semble indiquer dans quelle mesure la domination et l’administration
cessent d’être des fonctions séparées et indépendantes dans la société
technologique. Cela ne veut pas dire que le pouvoir des politiciens
professionnels a diminué, au contraire. Le conflit qu’ils ont instauré est de
plus en plus mondial, l'anéantissement de plus en plus proche et leur
indépendance à l’égard de la volonté populaire est de plus en plus grande : on
est loin d’une authentique souveraineté populaire. Mais la domination qu’ils
exercent s'est inscrite dans les activités et dans le loisir quotidiens des
individus ; les « symboles « de la politique sont devenus également les
symboles des affaires, du commerce, du divertissement Les vicissitudes du
langage ont leur parallèle dans les vicissitudes du comportement politique.
Vendre un équipement qui permette de se détendre et de divertir à l’intérieur
d’un abri atomique, présenter à la télévision des candidats présidentiels rivaux,
c’est associer complètement la politique, les affaires et les loisirs. Mais
cette association est fallacieuse et fatalement prématurée — les affaires et
les loisirs c’est encore de la politique de domination. Ce n’est pas la satire
qui se joue après la tragédie, ce n'est pas la finis tragoediae, non —
la tragédie peut juste commencer. Une fois encore ce ne sera pas le héros mais
le peuple qui sera la victime rituelle.
B. VERS UNE
ADMINISTRATION TOTALE
On emploie le mot «
concept » pour désigner la représentation mentale d’un objet ; il est ainsi
compris, appréhendé, connu comme le résultat d’un processus de réflexion. Cet objet de pensée peut être quelque chose qui est emprunté à la vie
quotidienne, à la vie pratique, ce peut être une situation, une société, un
roman. En tout cas quand ces objets sont appréhendés (begriffen ; auf ihren
Begriff gebracht), ils sont devenus des objets de pensée ; et en tant que
tels, leur contenu et leur signification sont à la fois identiques aux vrais
objets de l’expérience immédiate et différents d’eux. Us sont « identiques »
dans la mesure où le concept se réfère à la chose même ; ils sont « différents «
dans la mesure où le concept est le résultat d’une réflexion, où cette
réflexion a appréhendé l’objet à travers le contexte des autres objets et par
le moyen de ces autres objets qui n’apparaissent pas dans l’expérience
immédiate et qui « expliquent « l’objet de la pensée (médiation).
Si le concept ne
signifie jamais un objet particulier et concret, s’il est toujours abstrait et
général, c’est qu’il appréhende plus, il appréhende autre chose qu’un objet
particulier — il détermine une certaine relation universelle, une certaine
condition universelle qui est essentielle à l’objet particulier et qui
constitue la forme dans laquelle il peut apparaître comme un objet concret
d’expérience. Si le concept de tout objet concret est le produit d’une
classification mentale, d’une organisation mentale, d’une abstraction mentale,
ces processus mentaux tendent à appréhender le concret dans la mesure où ils
reconstituent l’objet particulier en établissant sa relation universelle, sa
condition universelle ; le concept transcende par là l’apparence immédiate de
l’objet pour saisir sa réalité.
---
L’énoncé de la revendication, avant qu’il soit « traduit », établissait
ainsi une relation concrète entre le cas particulier et l’ensemble dans lequel
il est un cas — et dans cet ensemble il faut inclure les conditions qui
dépassent chaque emploi, chaque usine, chaque situation personnelle. Dans
l’interprétation opérationnelle l’ensemble a été éliminé : c’est grâce à cette
opération qu’on peut trouver un remède à la revendication. L’ouvrier peut très
bien ne pas en être conscient ; sa revendication peut très bien avoir pour lui
cette signification particulière et personnelle que fait ressortir
l’interprétation en la qualifiant de « contenu latent ». Mais le langage qu’il
emploie affirme qu’il se justifie objectivement contre sa propre conscience —
il exprime les conditions qui sont, bien que « pour lui » elles ne soient pas.
Si l’interprétation parvient à dégager, du cas particulier, une sorte de
concret, c’est à la suite d’une série d'opérations qui font abstraction du
concret réel de ce cas ; ce concret réel réside dans le caractère
universel du cas particulier.
---
Les concepts opérationnels ne sont même pas capables de décrire les
faits. De ces faits ils saisissent seulement certains aspects, certains
segments qui, si on les prend pour le tout, empêchent la description d’avoir un
caractère empirique et objectif. Prenons comme exemple le concept d’ « activité
politique « dans l’étude de Julian L. Wood- ward et Elmo Roper sur la «
Political Activity of American Citizens n «. Les auteurs présentent
une « définition opérationnelle du terme ‘activité politique’ » « qui
fonctionne de cinq manières différentes » :
1. le vote : 2. le
soutien à d’éventuels groupes de pression ; 3. le contact personnel et direct
avec les législateurs ; la participation à l’activité d'un parti
politique ; 5. l’effort habituel pour diviser les opinions politiques par la
communication orale.
---
LA
PENSEE UNIDIMENSIONNELLE
5.
LA PENSEE NEGATIVE : LA LOGIQUE DE LA CONTRADICTION EST MISE EN ECHEC
La rationalité
technologique de l’univers totalitaire est la forme la plus récente qu’a pu
prendre l’idée de Raison. Dans ce chapitre et dans le chapitre suivant
j’essaierai de montrer quelques-uns des principaux stades de cette évolution —
le processus par lequel la logique devient la logique de la domination. Pour
que cette analyse idéologique puisse appréhender réellement l’évolution il faut
qu’elle s’attache à démontrer ce qui unit (et ce qui sépare) la théorie et la
pratique, la pensée et l’action dans le processus historique — il faut qu’elle
fasse apparaître la Raison théorique et la Raison pratique à travers le
processus historique.
6.
DE LA PENSEE NEGATIVE A LA PENSEE POSITIVE : LA RATIONALITE TECHNOLOGIQUE
ET LA LOGIQUE DE LA DOMINATION
Dans la réalité sociale,
en dépit de tout changement, la domination de l’homme par l'homme est encore un
continuum historique, il y a encore un lien entre la Raison pré-technologique
et la Raison technologique. Cependant la société qui conçoit et qui entreprend
de transformer la nature par la technologie change les principes de base de la
domination. La dépendance personnelle (celle qui engageait l’esclave au maitre,
le serf au châtelain, le seigneur au suzerain, etc.) est remplacée peu à peu
par une autre sorte de dépendance, celle qui engage à un « ordre de choses
objectif » (les lois économiques, le marché, etc.). Bien entendu l’« ordre de
choses objectif » est lui aussi le fait de la domination ; il n’en est pas
moins vrai que la domination engendre maintenant une plus grande rationalité —
celle d’une société qui défend sa structure hiérarchique, tout en exploitant de
plus en plus efficacement les ressources naturelles et intellectuelles et en
distribuant sur une échelle toujours plus grande les bénéfices de cette
exploitation.
---
Quand cet
opérationnalisme est au centre de l’entreprise scientifique, la rationalité
prend la forme d’une construction méthodique ; elle organise et elle traite la
matière comme une simple substance de contrôle, comme une ins- trumentalité qui
tend à tous les buts et à toutes les fins — une instrumentalité per se. «
en elle-même «.
L’attitude « conforme »
vis-à-vis de l’instrumentalité est une approche technique, le logos «
conforme « est une techno-logie, c’est celui qui projette une réalité
technologique et qui, à la fois, lui répond . Dans cette réalité, la
matière est neutre au même titre que la science ; l’objectivité n’a pas
en elle-même un télos et elle n’est pas davantage structurée en fonction d’un
télos.
---
Aujourd’hui la domination
continue d’exister, elle a pris de l’extension au moyen de la technologie mais
surtout en tant que technologie ; la technologie justifie le fait que le
pouvoir politique en s’étendant absorbe toutes les sphères de la culture.
---
« On pourrait nommer
philosophie autocratique des techniques celle qui prend l’ensemble technique
comme un lien où on utilise les machines pour obtenir de la puissance. La
machine est seulement un moyen ; la fin est la conquête de la nature, la
domestication des forces naturelles au moyen d'un premier asservissement : la
machine est un esclave qui sert à faire d’autres esclaves. Une pareille
inspiration dominatrice et esclavagiste peut se rencontrer avec une requête de
liberté pour l’homme. Mais il est difficile de se libérer en transférant
l'esclavage sur d’autres êtres, hommes, animaux ou machines ; régner sur un
peuple de machines asservissant le monde entier, c’est encore régner, et tout
règne suppose l’acceptation des schèmes d’asservissement. «
7.
LE TRIOMPHE DE LA PENSEE POSITIVE : LA PHILOSOPHIE UNIDIMENSIONNELLE
Tout d’abord, il y a une
différence irréductible entre l’univers de la pensée et du langage de tous les
jours et l’univers de la pensée et du langage philosophiques. Dans des
circonstances normales, le langage ordinaire est strictement comportemental —
c’est un instrument pratique. Quand quelqu’un dit dans la réalité : « Mon balai
est dans le coin «, cela veut probablement dire que quelqu’un qui avait
effectivement posé une question à propos du balai est sur le point de le
prendre ou de le laisser là, et que quelqu’un va être satisfait ou irrité.
---
Le poète pourrait répondre qu’il désire vraiment que sa poésie soit compréhensible
et comprise (que c’est pour ça qu’il écrit) mais que si ce qu’il dit avait pu
être dit dans les termes du langage ordinaire, il l’aurait probablement déjà
fait. Il pourrait dire : Pour que ma poésie soit comprise il faut d’abord
détruire et refuser l’univers de discours et de comportement dans lequel vous
voulez que je la traduise. Mon langage peut s’apprendre comme un autre langage
(dans un certain sens c’est aussi votre propre langage), on verra alors que mes
symboles, mes métaphores, etc., ne sont pas des symboles, des
métaphores, etc., mais qu’ils signifient à la lettre ce qu’ils disent. Votre
tolérance est trompeuse. Vous me réservez un coin spécial de sens et de
signification où je suis dispensé de bon sens et de raison, mais à mon sens la
folie est quelque part ailleurs.
Le poète peut aussi percevoir qu’à travers le langage ferme et sobre de la
philosophie linguistique un autre langage parle, plutôt partial, émotionnel,
celui-là — c’est celui d’hommes en colère. Dans leur vocabulaire abondent les
termes comme « impropre «, « étrange », « absurde », « embarrassant », «
bizarre », « bavard », « baratin ». Il faut écarter les étrangetés impropres et
compliquées si c’est une intelligence raisonnable qui doit prévaloir. La communication
n’a pas à se faire par-dessus la tête des gens ; les contenus qui dépassent le
sens commun et le terme scientifique ne doivent pas troubler l’univers du
discours académique et du discours ordinaire.
Mais l’analyse critique
doit se dissocier de ce qu’elle s’efforce de comprendre ; les termes
philosophiques doivent être autres que les termes du discours ordinaire pour
élucider complètement la signification de ces derniers. Car l’univers du
discours établi porte de part en part les marques des formes spécifiques de
domination, d’organisation, de manipulation auxquelles les membres d’une
société sont soumis. C’est dans leur façon de vivre que les gens dépendent des
patrons, des politiciens, de leurs métiers, de leurs voisins qui les font
parler et signifier comme ils le font ; ils sont contraints, par une nécessité
sociale, d’identifier la « chose » (qui comprend leur propre personne, leur
esprit, leurs sentiments) avec sa fonction. Comment connaissons-nous ? Parce
que nous regardons la télévision, nous écoutons la radio, nous lisons les
journaux et les magazines, parce que nous parlons avec les gens.
Dans ces conditions, la
phrase parlée est une expression de l’individu qui la parle et de ceux
qui le font parler ainsi et de toute tension, de toute contradiction qui
peut se glisser dans leurs rapports. Le langage qu’ils parlent c’est aussi le
langage de leurs maîtres, de leurs bienfaiteurs, des agents publicitaires.
Ainsi ce qu’ils expriment ce n’est pas seulement eux~mêmes, leur propre
connaissance, leurs sentiments, leurs aspirations, mais quelque chose d’autre.
Quand ils décrivent « par eux-mêmes » la situation politique, telle
qu’elle se présente dans leur ville ou sur la scène internationale, ils (et ce
« ils » comporte aussi un nous, nous les intellectuels qui connaissons
et appréhendons cela et qui en faisons la critique) ils décrivent ce que «
leurs » communications de masse leur apprend — et cela se confond avec
ce qu’ils pensent réellement, avec ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent.
---
L’œuvre de Karl Kraus
répond à ce desideratum. Il a démontré comment un examen interne du langage, de
l’écriture, de la ponctuation, des erreurs typographiques peut révéler tout un système moral ou politique. Cet examen se fait dans
les termes ordinaires du discours ; il n’a pas besoin d’un langage artificiel,
il n’oblige pas à se placer à un « niveau supérieur » où seraient effectuées
des généralisations, où le langage examiné serait rendu plus clair. Le mot, la
forme syntaxique sont lus dans le contexte où ils apparaissent — par exemple
dans un journal qui, dans une ville, dans un pays donné, adopte certaines
opinions sous la plume de certaines personnes. Le contexte syntaxique et
lexicographique acquiert ainsi une autre dimension, non pas une dimension
étrangère mais une dimension qui confère au mot son sens et sa fonction.
C’était dans la presse viennoise durant la première guerre mondiale et après
cette guerre, l’attitude des rédacteurs responsables vis-à-vis de la boucherie
qu’était la guerre, vis-à-vis de la monarchie, de la république, etc. En
fonction de cette dimension nouvelle, le mot tel qu’il est employé, la structure
de la phrase acquièrent un sens et une fonction qui n’apparaissent pas dans une
lecture « non médiatisée «. Les crimes qui sont commis contre le langage et qui
apparaissent dans le style du journal relèvent de son style politique. La
syntaxe, la grammaire, le vocabulaire sont des actes moraux et politiques. Ou
encore le contexte peut être esthétique et philosophique : une critique
littéraire, une adresse à une société savante ou quelque chose de semblable.
L’analyse linguistique d’un poème ou d’un essai confronte alors le matériel
donné immédiat (le langage qui est celui du poème ou de l’essai) avec le
matériel que l’auteur emprunte à la tradition littéraire et qu’il transforme.
Pour qu’une telle analyse fasse apparaître la signification du terme ou de
la forme, il faut qu’elle se développe dans un univers multidimensionnel où
toute signification exprimée participe de plusieurs « systèmes »
interrelationnels, qui se chevauchent et qui sont antagoniques. Elle relève en
même temps, par exemple :
D’un projet individuel,
c’est-à-dire d’une communication particulière (un article de journal, un
discours) faite dans une circonstance particulière, avec un propos particulier.
a)
D’un système de valeurs, d’idées, d’objectifs, établi, supra-individuel,
duquel participe le projet individuel.
b)
D’une société particulière où s’intégrent des projets individuels et supra-individuels,
différents et même conflictuels.
Quelqu’un, par exemple,
fait un certain discours, un certain article de journal, ou encore une
communication privée ; cet individu est le porte-parole (autorisé ou non) d’un
groupe particulier (professionnel, politique, intellectuel, de résidants) dans
une société spécifique. Ce groupe a des valeurs, des objectifs, des codes de
pensée qui lui sont propres (ils peuvent être ratifiés par la société ou s'y
opposer) et qui entrent dans la communication individuelle, à des degrés divers
de prise de conscience et d’explicitation. L’individu « individualise » ainsi
un système de signification supra-individuel qui donne à la communication
individuelle une nouvelle dimension de discours tout en étant étroitement lié à
elle. Ce système de signification supra- individuel relève à son tour d’un
domaine qui englobe un ensemble omniprésent, qui a été en premier lieu
développé puis « fermé » par le système social à l’intérieur duquel et à partir
duquel la communication s’opère.
---
On peut objecter qu’une analyse « externe » (entre guillemets, parce qu’en
fait elle n’est pas réellement externe, elle représente plutôt le développement
interne du sens) ne convient pas du tout si l’on veut saisir la signification
des termes en analysant leur usage et leur fonction dans le discours ordinaire.
Mais, à mon avis, l’analyse linguistique dans la philosophie contemporaine ne
pratique justement pas cette analyse des termes dans leur usage et dans leur
fonction à travers le discours ordinaire. Et elle ne le fait pas dans la mesure
où elle situe le discours ordinaire dans un univers académique spécial, un
univers expurgé, artificiel. Le langage ordinaire est vraiment stérilisé et
anesthésié par le traitement analytique. Le langage multidimensionnel est
ramené à un langage unidimensionnel duquel ne participent plus les
significations conflictuelles qui le mettent en cause ; la signification perd
toute dimension sociale explosive.
PERSPECTIVES
D’UN CHANGEMENT HISTORIQUE
8.
La philosophie et son engagement historique
Quand je parle de la
beauté d’une fille, d’un beau paysage, d'un beau tableau, j’ai certainement des
choses différentes à l’esprit. Ce qu’elles ont en commun — la « beauté » —
n’est pas une entité mystérieuse ni un mot mystérieux. Au contraire, rien peut-être
n’est plus directement, plus clairement éprouvé que l’apparence de la « beauté
» dans différents beaux objets. L’amoureux, le philosophe, l’ordonnateur
funèbre peuvent la définir de manière très différente, mais tous ils
définissent le même état, la même condition spécifique — une certaine qualité
ou certaines qualités qui font que le beau est en contraste avec
d’autres objets. La beauté est éprouvée dans le beau d’une façon à la
fois vague et directe — c’est-à-dire qu’elle est vue, qu’elle est entendue,
elle est découverte, elle est touchée, elle est sentie, elle est comprise. Elle
est éprouvée comme un choc, peut-être à cause du caractère de contraste que
possède la beauté, elle brise le cercle de l’expérience quotidienne, elle ouvre
(pour un court instant) sur une autre réalité (dont l’effroi peut être un
élément intégral).
---
L’ « ensemble « qui apparaît demande à être précisé, pour éviter tout
malentendu ; il ne faut pas le comprendre comme une entité indépendante, une Gestalt,
ou autres termes de ce genre. Le concept, d’une manière ou d’une autre,
exprime la différence et la tension entre la virtualité et l’actualité — son
identité dans cette différence. C’est ce qui apparaît dans la relation entre
les qualités (le blanc, le dur, mais aussi le beau, le libre, le juste) et les
concepts correspondants (blancheur, dureté, beauté, liberté, justice). Le
caractère abstrait des concepts semble montrer que les qualités — plus
concrètes — sont des réalisations partielles, des aspects, des manifestations
d’une qualité plus universelle et plus « excellente » dont on fait
l’expérience dans le concret
En vertu de cette
relation, il semble que la qualité concrète puisse représenter en même temps
une négation et une réalisation de l’universel. La neige est blanche, mais elle
n’est pas la « blancheur » ; une fille peut être belle, elle peut même
être une beauté, mais elle n’est pas la « beauté « ; un pays peut
être libre (si on le compare aux autres) parce que sa population possède
certaines libertés mais il n’est pas la véritable incarnation de la liberté.
Les concepts ne sont insignifiants que si le contraste qu’ils représentent avec
leurs opposés peut être expérimenté : le blanc et ce qui n’est pas blanc, le
beau et ce qui n’est pas beau. Les énoncés négatifs peuvent quelquefois se
traduire par des énoncés positifs ; le « noir » ou le « gris » pour exprimer «
ce qui n’est pas blanc » le « laid » pour exprimer « ce qui n’est pas beau «.
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Il y a aussi toute une
espèce de concepts — nous oserons dire : les concepts les plus importants de la
philosophie — où la relation quantitative entre l’universel et le particulier
prend un aspect qualitatif, où l’universel abstrait semble désigner des
virtualités, dans un sens concret et historique. Cependant, 1’ « homme
», la « nature », la « justice », la « beauté » ou la « liberté » peuvent
recevoir une définition : ce sont des concepts qui font la synthèse des
contenus de l’expérience dans des idées qui transcendent leurs réalisations
particulières, comme quelque chose qu’il faut dépasser et surmonter. Le concept
de beauté comprend ainsi toute la beauté qui n’est pas encore réalisée ;
le concept de liberté, toute la liberté qui n’est pas encore atteinte.
9.
La catastrophe de la libération
La tolérance de la pensée
positive est une tolérance forcée — forcée non par quelque agent terroriste
mais par le pouvoir et l’efficacité écrasante, anonyme de la société
technologique. En tant que telle, la pensée positive imprègne la conscience
générale — et la conscience critique. Le fait que le positif a absorbé le
négatif est sanctionné dans l’expérience journalière dans laquelle il n’est
plus possible de faire la distinction entre l’apparence rationnelle et la
réalité irrationnelle. Voici quelques exemples banals de cette
confusion :
1° Je conduis une automobile neuve. J’éprouve sa beauté, sa propreté, sa
force, j’expérimente sa commodité — mais je prends vite conscience que dans un
temps relativement court, elle se détériorera et elle aura besoin de
réparation; que sa beauté et sa carrosserie sont quelconques, sa force inutile,
sa taille inepte ; et que je ne trouverai pas de place pour la garer. J’en
viens à penser à mon automobile comme au produit d’une des trois grandes
sociétés de l’automobile. C’est elles qui déterminent l’apparence de ma voiture
et qui décident de sa beauté, et en même temps de son bas prix, de sa force et
en même temps de sa fragilité, de son usage et en même temps de sa désuétude.
En un sens je me sens trompé. Je pense que la voiture n’est pas ce qu’elle
pourrait être, que de meilleures voitures pourraient être construites pour
moins d’argent. Mais l’autre gars doit vivre, lui aussi. Les salaires et les
taxes sont trop élevés ; un bouleversement est nécessaire ; ça va mieux
qu’autrefois. La tension entre l’apparence et la réalité s’évanouit, et toutes
deux se confondent pour former un sentiment plutôt agréable.
2°
Je me promène à la campagne. Tout est pour le mieux: la nature est au summum de
sa beauté. Les oiseaux, le soleil, le gazon, la vue des montagnes à travers les
arbres, la solitude, pas de radio, aucune odeur d’essence. Bientôt le sentier
tourne et se termine sur l’autoroute. Me voilà à nouveau parmi les affiches,
les stations- service, les motels et les auberges. J’étais dans un Parc
national et je sais maintenant que ce que j’ai vu n’était pas la réalité.
C’était une « réserve naturelle », quelque chose que l’on préserve comme une
espèce mourante. Sans l’intervention du gouvernement, les enseignes
publicitaires, les marchands de hot-dog et les motels auraient depuis longtemps
envahi cet espace naturel. J’en sais gré au gouvernement ; c’est bien mieux
qu’autrefois...
3° Le métro le soir à
l’heure de pointe. Les gens que je regarde montrent des visages et des silhouettes
fatigués, je vois de la haine et du mécontentement. Je sens qu’à tout moment
quelqu'un pourrait tirer son couteau — comme ça. Ds lisent, ou plutôt ils sont
absorbés par leur journal, leur magazine ou leur livre de poche. Et pourtant
deux heures après, les mêmes gens, désodorisés, lavés, habillés ou déshabillés,
peuvent être heureux, tendres, sourire réellement et oublier (ou se rappeler).
Mais chez eux, ils seront seuls ou en famille ou ensemble avec des amis et pour
la plupart ce sera terrible.
Ces exemples peuvent
illustrer l’heureux mariage entre le positif et le négatif — l’ambiguïté objective
qui adhère aux données de l’expérience. C’est une ambiguïté objective car les
variations de mes sensations et de mes réflexions répondent à la manière dont
les faits de l’expérience s’articulent dans le présent. A partir du moment où
on a compris cette corrélation, il n’y a plus de conscience heureuse, son faux
réalisme a subi un éclatement. La pensée critique doit s’efforcer de définir le
caractère irrationnel de la rationalité établie (ce qui devient de plus en plus
évident) et de définir les tendances qui poussent cette rationalité à engendrer
sa propre transformation.
10.
Conclusion
L’imagination a été
touchée par le processus de réification. Nous sommes possédés par nos images,
nous souffrons par nos images. La psychanalyse l’a bien compris, elle a bien
compris quelles en sont les conséquences. Cependant, « donner à l’imagination
tous ses moyens d’expression » serait faire une régression. Les individus
mutilés (mutilés aussi dans leur faculté d’imagination) tendraient à organiser
et à détruire encore plus qu'on ne leur permet actuellement de le faire. Cette
libération constituerait l’horreur absolue — non pas le dénouement de la culture
mais le libre mouvement de ses tendances les plus répressives. Rationnelle est
l’imagination qui peut être un a priori pour reconstruire l’appareil de
production et pour l’orienter vers une existence pacifiée, une vie sans
angoisse. Cette sorte d’imagination n’a rien à voir avec l'imagination de ceux
qui sont possédés par les images de la domination et de la mort.