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samedi 21 mars 2026

Faust - Pessoa

 Faust - Pessoa

LE MYSTÈRE DU MONDE
La lutte est celle de l'Intelligence qui veut comprendre la vie, et qui est
vaincue, et qui ne peut comprendre qu'elle ne pourra jamais comprendre la
vie.
Aussi cet acte est-il entièrement fait d'investigations intellectuelles et
abstraites, où le mystère du monde (thème général de toute l'oeuvre, puisqu'il
s'agit du thème central de l'Intelligence) est à plusieurs reprises traité.
ActeI
Conflit de l'Intelligence avec elle-même:
Tentation de la science
Fatigue de ne rien savoir - Elixir de la science
Impossibilité de savoir, de n'être beureux qu'en rêve
La pensée et sa douleur (choeur de la tragédie) 

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L ne lis plus, car je voudrais ouvrir un livre
t y voir toute la science d’un seul coup...
Je voudrais au moins pouvoir croire qu’en lisant,
Lisant et lisant de si longues heures,
À la fin me resterait quelque chose
De l'essence du monde, que je monterais
Au moins plus près
Du mystère. Et bien que sans l’atteindre
Je m’approcherais au moins de lui.
Comme un enfant qui feint de gravir
Les marches qu’il a dessinées parterre.

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La vie est mauvaise, la pensée est mauvaise,
Mais j’éprouve l’horreur intime et muette
De la mort, car je la conçois dans son essence,
La regardant depuis le mouvement et (...) la vie,
Comme une sorte de monotonie, je ne sais trop laquelle,
Dont le pressentiment égare
Ma pensée sans logique.

Cette monofonie qui naît en moi
De l’incompréhension où je suspecte
L'écart suprême de vivre
Est l’atroce contraire de ce désordre
Et de cette mouvance de la vie vaine
Qui, malgré tout, distrait mes tristes yeux ;
Cette idée de (..) monotonie —

Immuablement je l’ai conçue —
Fait que l’horreur s’élève en moi jusqu’à la folie
En toute conscience, épouvantablement.
Je sens un frisson de terreur :
Autour de moi le monde vacille, l’être
Vacille, et la conscience de sentir
Se défait en frissons de pensées,
En troubles obscurs d’idées à bâtir,
Tout cela englué dans le rêve d’une sensation
Et le sentiment rêvé d’un rêve.
Horreur suprême ! Ne jamais pouvoir crier
Vers Dieu — car il n’est aucun Dieu — pour demander
grâce !
L’âme en moi se rit d’elle-même rien qu’en pensant
À la supplique ridicule de toute vanité
Qui est comme une rupture de la détermination
Et de la dure loi du monde.

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//Et le sentiment que la vie passe
Et celui de la sentir passer
Prennent en moi une telle intensité —
Dans une désolation et une affliction si horribles —
Que j’ai en horreur cette horreur même
Et la sensation que j’en ai,
Que j’en ai comme telle.
Heureuse l’humanité qui, excepté quelques
Moments fébriles et désolés,
Ne perçoit pas l’écoulement de l’existence
(D’aucuns pourtant sentent cela avec une immense
tristesse)
Mais moi. moi je ne la sens pas qui s’enfuit,
Je la pense en train de fuir, et à la place de la tristesse
Seule m’envahit cette horreur silencieuse et profonde.
Parfois quand je pense à mon avenir,
Un abîme s’ouvre soudain
Devant lequel titube mon être.
Et je pose sur mes yeux les mains de mon âme
Pour cacher ce que je ne vois pas.
— Oh ! lugubres farces de la parole !
L'âme toute secouée et folle se tord en moi.
On dirait qu’elle rit.// #important

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Horreur, qu’il y ait là des choses qui sont
Là — là — là, et moi qui vois et entends
Tout ceci, oh, horreur ! La pensée recule.

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L’homme vit en inconscience, il naît
Et vit et meurt inconsciemment
Sans même s’apercevoir du mystère
Qui l’emprisonne de bien plus près que les mots.
Penser, sentir, aimer — ah, si tu voyais
Comme moi le fond de l’inconscience vaine
Où tout s’agite. Si tu pouvais
Comprendre.

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//Plus je descends au fond de ma pensée,
Moindre est mon intelligence de moi.
Le savoir est l’inconscience d’ignorer,
Celui qui beaucoup sait, ne sait rien.
Plus je descends au fond de ma pensée, oui,
Plus profondément je sens mon ignorance,
Plus profondément je sens quelque chose

Au-delà du fond de ma pensée.
Et c’est cela qui me fait dire :
Je pense profondément.// #important

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Des bribes de pensée survivent en moi
Sans rapports entre elles et en désordre
Au vertige de mon être.
La lucidité d’antan
(Et antan c’était hier) je ne l’ai plus ;
Mais je la sens, je ne sais comment, dans cette sourde
Confusion nocturne qui s’agrège
À (...) et à des miettes de pensée.

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Je redoute la vérité. Ignorer c'est aimer. 

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La vie est un oubli continuel
Mais moi, dans l’intensité de ma vie,
J'ai vécu si solitaire,
Que je ne peux m’oublier, ni détacher
De moi les yeux de l’âme ; chaque geste
D'amour que je faisais, il me fallait l’analyser
Jusqu’à découvrir son horreur et (...)
De l’essence du mystère ; et en voyant de si près
L’horreur révélée de tout, comme si elle se tenait
Entre mes mains, je laisserai aussitôt
La possibilité d’aimer
M'échapper, en tremblant. 

samedi 14 mars 2026

Le messager - Le Tasse

Le messager - Le Tasse

Voici ce qu'à cela me répondit l'esprit :

- Sache que l'amour est de deux natures : l'un est le désir de participer à la perfection d'autrui ; l'autre est la volonté de partager avec autrui sa propre excellence.

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(...) je m'aperçus que, dans les profondeurs de mon imagination, je n'avais pas philosophé différemment de ce que les contemplatifs ont coutume de faire dans leur contemplation. 

mercredi 11 mars 2026

Oeuvres - Sylvia Plath

 Oeuvres - Sylvia Plath

Journaux 

Ce que je redoute le plus, je crois, c’est la mort de l’imagination. Quand dehors le ciel est tout simplement rose et les toits tout simplement noirs : cette disposition photographique de l’esprit, qui paradoxalement dit la vérité sur le monde, mais une vérité sans valeur. Ce que je désire, c’est une pensée synthétique, une force «constructive», qui pousse avec fertilité et fabrique ses propres mondes avec plus d’inventivité que Dieu. Si je ne bouge pas et si je ne fais rien, le monde continue de battre comme un tambour mal tendu, dépourvu de sens. Il faut bouger, travailler, fabriquer des rêves vers lesquels aller. La pauvreté d’un monde sans rêves est inimaginable tant elle est affreuse. C’est cette folie-là qui est la pire. L’autre, celle avec des visions et des hallucinations, serait un soulagement, dans la manière de Jérôme Bosch. J’écoute toujours les pas qui montent dans l’escalier, et je les hais s’ils ne sont pas pour moi.

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 À propos de l’Écriture. Voici comment fonctionne l’enchaînement logique de mes peurs: je veux écrire des histoires et des poèmes et un roman, et être la femme de Ted et la mère de nos enfants. Je veux que Ted écrive comme il veut et vive où il veut, et soit mon mari et le père de nos enfants.

Nous n’arrivons pas actuellement, et peut-être n’arriverons jamais, à gagner notre vie en écrivant, ce qui est le seul métier dont nous voulions. Comment gagner de l’argent sans sacrifier notre temps et notre énergie, et nuire à notre travail?

Mais il y a pire : et si notre travail n’était pas assez bon ? Nous essuyons des refus. N’est-ce pas la manière qu’a le monde de nous dire que nous avons tort d’essayer d’être des écrivains? Comment être sûr qu’un travail ardu aujourd’hui et un développement à venir nous permettront de dépasser la médiocrité ? Et n’est-ce pas la manière dont le monde prend sa revanche sur notre prétention ? Impossible de répondre tant que nous n’aurons pas travaillé, écrit Aucune garantie d’obtenir un Diplôme d’Écrivain. Peut-être les mères et les hommes d’affaires avaient-ils raison après tout? Et aurions-nous dû éviter ces questions déstabilisantes, et prendre des emplois fixes pour assurer un bon avenir à nos gamins ?

Peut-être, si nous avons envie de passer notre vie dans l’amertume. Et de nous dire avec regret : Quel écrivain j’aurais pu être, si seulement... Si seulement j’avais eu le cran d’essayer, de travailler, et d’assumer toute l’insécurité qu’impliquaient cette tentative et ce travail.

Écrire est un acte religieux, une manière d’ordonner, corriger, réapprendre et réaimer les gens et le monde, tels qu’ils sont et pourraient être. Créer une forme qui ne se perd pas, contrairement à un jour de dactylographie ou d’enseignement Le texte écrit reste, voyageant de son côté dans le monde. Des gens le lisent et réagissent comme face à une personne, une philosophie ou une religion, ou encore une fleur : ils aiment ou non. Cela les aide ou ne les aide pas. On a le sentiment de rendre la vie plus intense - on donne plus, on scrute, interroge, regarde et apprend, on crée cette forme, et on reçoit plus en retour: monstres, réponses, couleur et ligne, connaissance. On le fait d’abord pour la chose en soi. Si cela rapporte de l’argent, très bien. On ne le fait pas d’abord pour l’argent, on ne s’assied pas à sa machine à écrire pour l’argent. Non qu’on le refuse. C’est vraiment le rêve quand une profession vous assure la subsistance. Avec l’écriture, c’est très aléatoire. Comment vivre dans une telle insécurité ? Et, bien pire, avec de temps en temps des passages à vide, ou des pertes de foi en l’écriture elle-même? Comment vivre avec ça?

Bien pire encore que tout cela, le pire absolu serait de vivre sans écrire. La question est donc comment vivre avec le moindre mal et le minimiser.

lundi 2 mars 2026

Le tchékiste - Vladimir Zazoubrine

Le tchékiste - Vladimir Zazoubrine

— Je suis un ouvrier, vous êtes un intellectuel. J’ai la haine, vous avez la philosophie. 

vendredi 27 février 2026

Im Philisterland - Hermann Hesse

Im Philisterland - Hermann Hesse

LAC DE CONSTANCE

Au pays des philistins
(1904)

Il fait déjà nuit depuis des heures. Là-bas, de l’autre côté du lac, s’étendent les villages des collines avec leurs fenêtres rouges, séparés les uns des autres et chacun séparé de moi par la pluie, les nuages, la tempête et l’obscurité. Ils regardent vers ici puis disparaissent de nouveau, selon que l’orage pousse les nuages bas. De ces villages, chacun m’est connu et cher, chacun est un ami, un souvenir. Là-bas, un dimanche passé à flâner avec des amis. Là, un après-midi pluvieux écoulé en conversation avec l’aubergiste et les enfants de l’auberge derrière des vitres embuées. Là encore, un soir humide et bleu, rêvé au bord des vignobles, avec des étoiles qui s’allumaient, la musique du village portée par le vent, et la fine fumée des cheminées pâlies du soir, montant derrière les cimes noires des peupliers et des arbres fruitiers.

Le plus vieux fourneau éteint réchauffe encore doucement ; dans l’âtre dort le chat, qui parfois s’éveille quelques minutes et se met à ronronner. Le long des murs, avec mille dos larges et étroits, se tiennent mes livres. Et chaque fois que je vais à la fenêtre et que j’essuie les vitres humides, les villages apparaissent là-bas, au-delà du lac, avec leurs fenêtres faiblement rougeoyantes sur les collines, chacun un souvenir. Et dans le monde aucun bruit sinon le battement du pendule de l’horloge de bois, le fin goutte-à-goutte à la fenêtre et, ici et là, le tendre ronronnement assoupi du chat. Je joue, comme on aime le faire en de telles soirées, avec les souvenirs, avec de vieilles lettres et des journaux intimes et des poèmes que j’écrivis étant jeune homme, à dix-huit et vingt ans. Comme on était différent alors ! Je lis :

« — c’est depuis cette nuit-là que je sais ce qu’est la vie, qu’elle est comme le mouvement d’un dormeur qu’un rêve agite ; comme le soulèvement d’une petite vague ; comme le balbutiement d’un demi-éveillé — »

Et :

« Comme tu étais belle lorsque tu penchais ton fin visage consolant de femme sur mes yeux fiévreux ! Lorsque tu écoutais avec moi le souvenir d’une vieille chanson, silencieuse, penchée en avant, le regard profond tourné vers la nuit, le front clair et spiritualisé ombragé d’une boucle libre de cheveux blond féerique. Lorsque tu baissais les yeux et cherchais en silence ma main avec la tienne. Comme tu étais belle ! »

J’écrivis cela peu après mon vingtième anniversaire dans le cahier rouge où, à cette époque, je consignais toutes mes idées et mes versifications ; je l’écrivis lors de soirées de fin d’automne, et j’avais le sentiment de prendre déjà le premier congé de ma jeunesse. J’allais mal, je ne vivais que des déceptions, et la nuit je restais éveillé dans ma petite chambre à écrire des poèmes tristes, sans savoir que, dans cette étrange mélancolie, je goûtais l’une des joies les plus authentiques de la jeunesse. — « Comme tu étais belle ! »

Là se tiennent mes livres, deux murs pleins, lentement économisés au fil des bonnes et des mauvaises années, un beau trésor. Ils reposent sur de solides planches et ne traînent plus comme autrefois par terre et sur le canapé ; presque tous sont maintenant bien et joliment reliés. Aux murs pendent quelques gravures, et le grand poêle peut brûler aussi longtemps que je le veux ; je n’ai plus besoin de compter et d’épargner les bûches. Il y a même un petit tonnelet de vin à la cave, avec un aimable robinet dans la bonde, et dans ma vieille boîte en fer-blanc il y a toujours assez de tabac. Ainsi donc je vais bien, très bien ; même mon chat engraisse, il reçoit du lait autant qu’il en veut.

Mais depuis que les forêts sont redevenues rouges et que le lac étincelle dans la tempête d’automne, vert feuille et bleu marin, depuis que le confort du poêle a commencé et que j’ai retiré mes rames du rivage pour les mettre à l’abri, il m’arrive souvent qu’une colère me saisisse contre cette vie si confortable.

Lorsque, le soir, à la tombée de la nuit, je descends vers la rive, les peupliers bruissent fortement et doucement près de l’embarcadère ; le vent humide m’enlace vivement, bondit sur le lac et file en gémissant au-dessus des eaux agitées. Alors mon cœur me fait mal de n’être plus un solitaire et un voyageur, et je donnerais volontiers ma petite maison, mon bonheur et mon confort pour un vieux chapeau et un sac, afin de saluer encore une fois le monde et de porter mon mal du pays sur les eaux et les terres.

Et hier, j’étais encore seul éveillé dans la maison, le vent frappait si impérieusement à ma fenêtre, et au-dessus de la tour de la chapelle les nuages traversaient la nuit si vite et si avidement, que je ne pus rester assis plus longtemps. Je pris donc doucement manteau, chapeau et bâton et sortis. Là-haut la tempête hurlait, en bas le lac agité frappait dans l’obscurité ; dans tout le village aucune fenêtre ne brillait plus, et seul sur la rive le garde-frontière marchait de long en large d’un pas mécontent, profondément enveloppé dans son manteau épais, le col relevé.

Et lorsque j’atteignis la première hauteur, une vaste étendue noire de terre et d’eau s’étendait au loin, derrière laquelle le ciel pâlement luisant était tendu, où les lourds nuages se ruaient. Les longues chaînes de montagnes se courbaient dans leur sommeil et dressaient çà et là vers le ciel de pâles cornes de rêve. Cela passa sur mon cœur comme une large vague violente, comme si tout mon temps de jeunesse, avec toute sa liberté et sa puissance, fondait sur moi, me soulevait du sol et m’emportait vers des étendues inouïes. Ô forêt, ô forêt silencieuse et noire, et toi, vaste lac, et toi, île endormie dans l’eau ! Ô montagnes lointaines !

Sans m’en rendre compte, je repris mon pas de marcheur, comme si j’allais vers toutes les lointains, et le paysage voilé par la nuit m’entourait, secret comme un pays de conte. Jusqu’à ce qu’après une heure apparût le premier carrefour. Là je m’arrêtai en riant et pensai à ma femme et à ma maison ; je me rappelai aussi qu’en partant si impétueusement j’avais oublié d’éteindre la lampe. Elle brillait donc encore, tant que l’huile le permettait, sur les pages jaunes de mon vieux petit livre, sur la table et les murs et, à travers les vitres, vers le village endormi.

Je savais bien qu’il me faudrait être de retour le lendemain, et mon ardent sentiment de voyage commença lentement à faire des vagues plus faibles. Mais cette belle nuit était à moi, et je ne voulais pas la repousser, elle qui reposait autour de moi comme en attente. Et tandis que j’hésitais, réfléchissant au carrefour, un fort mal du pays commença à m’attirer. Derrière la forêt et les larges prairies des collines, je savais qu’il y avait une vieille ville aux tours rondes, vers laquelle je désirais aller depuis longtemps. Je n’avais pourtant jamais osé m’y rendre à pied, car là-bas reposait un fragment de ma belle jeunesse, qui guettait mon retour pour m’assaillir de regret et de nostalgie. Maintenant, dans la nuit, l’heure me sembla propice. Je pris le beau chemin montagneux à travers bois et pâturages ; je m’assis un moment et me reposai devant la porte de la ville, écoutai la fontaine, bus une gorgée fraîche, puis repartis en courant vers chez moi, avant même que la clarté du matin ne vînt éveiller les maisons familières hors de la belle pénombre endormie.

Sur le chemin du retour, je me sentais étrangement ému en pensant aux années passées et à la vieille ville aux tours rondes et à ce que j’y avais autrefois vécu. Je marchais à présent rêveur dans le monde noir de la nuit, vers mon village, haut sur la colline au-dessus du lac obscur. Peu à peu mes pensées à demi éveillées se prolongèrent, et je songeai à toutes ces figures de femmes devant lesquelles, dans mes années de jeunesse, j’avais fléchi le genou — prêt à leur offrir ce que j’avais de plus cher et de meilleur, seulement pour me rapprocher de l’essence de la vie, seulement pour trouver une réponse à la voix qui interrogeait obscurément en moi.

Nous vieillissons, nous devenons des hommes, nous retirons la couronne de nos cheveux et trouvons notre repos. Mais qu’en est-il de ces femmes, de ces jeunes filles autour desquelles nous avons autrefois fait tant de détours pleins de désir, qui nous ont offert le premier éclat matinal de l’amour ? Que ressentent-elles lorsque nous les quittons ? Et que ressentent-elles lorsqu’au terme d’une jeunesse riche en grands rêves elles disent oui au dernier venu et lui donnent la main ? Nous autres hommes, nous poursuivons cent choses, nous créons, cherchons, travaillons, nous avons fonction et métier et quantité de petites joies et de petits vices — mais qu’ont-elles, elles, les femmes qui ne vivent que dans l’amour, qui ne peuvent espérer que l’amour ? Combien rarement arrive-t-il que ce dernier ait seulement à leur donner une petite part de ce que les premiers, les jeunes gens et adorateurs timides et audacieux, leur ont promis, chanté d’avance et menti d’avance !

La tempête se rua bruyamment sur moi et me jeta au visage des gouttes de pluie et des feuilles dures et flétries. Luttant en avant, je pris congé des plaintes et laissai derrière moi les énigmes irrésolues. Je pensai à ce que nous attendions tous autrefois, enfants, garçons hardis et insolents, de la vie comme de notre bon droit. Et combien désespérément peu de cela s’est réalisé. Et pourtant la vie est bonne, et belle, et chaque jour, par ses forces sacrées, elle touche notre cœur. Peut-être en va-t-il de l’amour pour les pauvres femmes comme de cela. On leur parle de forêts enchantées et de jardins baignés de lune, et ensuite elles trouvent un morceau de terre rude, où au lieu de roses poussent de modestes herbes. De celles-ci elles composent un bouquet et le placent à la fenêtre ; et lorsque le soir l’obscurité éteint les couleurs et que le vent chantant vient de loin, elles caressent leur bouquet et sourient, et c’est comme si c’étaient des roses et comme si la terre labourée dehors était un jardin de conte de fées.

 

lundi 23 février 2026

Les somnambules - Hermann Broch

Les somnambules - Hermann Broch

 

partie 1

Partie 2

XII

DÉGRADATION DES VALEURS U)

Cette vie grimaçante a-t-elle encore de la réalité ? Cette réalité hypertrophique a-t-elle encore de la vie ? Le geste pathétique d’une disposition gigantesque à la mort s’achève en un haussement d’épaules, — ils ne savent pas pourquoi ils meurent; privés de réalité, ils tombent dans le vide, sans cesser d’être environnés et tués par une réalité qui est bien la leur, puisqu’ils conçoivent sa causalité.

L’irréel, c’est l’illogique. Et cette époque ne semble plus pouvoir s’élever à un plus haut degré dans l’illogique, dans l’antilogique : on dirait que la monstrueuse réalité de la guerre a supprimé la réalité du monde. Le fantastique devient réalité logique, mais la réalité se dissout dans la plus logique des fantasmagories. Une époque, lâche et plus dolente que toutes les précédentes, se noie dans le sang et les gaz asphyxiants, des peuples d’employés de banque et de profiteurs se jettent sur des barbelés, un humanitarisme bien organisé n’empêche rien, mais s’organise en Croix-Rouge et pour la fabrication de membres artificiels; des villes meurent de faim et battent monnaie avec leur propre faim, des maîtres d’école à lunettes commandent des sections d’assaut, des habitants de grandes villes gîtent dans des cavernes, des ouvriers d’usines et d’autres civils rampent avec des patrouilles de reconnaissance, et finalement, quand ils ont retrouvé l’arrière, la vie sauve, leurs membres artificiels créent de nouveaux profiteurs. Dans la dissolution de toute forme, à la lumière crépusculaire d’une incertitude hébétée, qui éclaire un monde de spectres, l’homme, pareil à un enfant égaré, s’avance à tâtons, en suivant le fil de quelque petite logique au souffle court, s’avance à tâtons dans un paysage de rêve qu’il nomme réalité et qui n’est pourtant que cauchemar pour lui. L’effroi pathétique avec lequel on qualifie cette époque d’insensée, la complaisance pathétique -avec laquelle on la qualifie de grandiose se justifient par l’inconcevabilité hypertrophique et l’illogisme des événements qui constituent apparemment sa réalité. Apparemment ! Car la folie ou la grandeur ne peuvent jamais être attribuées à une époque, mais toujours uniquement à un destin individuel. Or nos destins individuels sont aussi normaux que jamais. Notre destin collectif est la somme de nos destins individuels et chacune de ces vies individuelles se développe d’une manière absolument « normale », pour ainsi dire conformément à une logique en sous-vêtements. L’événement collectif nous donne une impression de folie, mais nous pouvons avec facilité fournir un exposé logique des motifs qui déterminent notre destin individuel. Sommes- nous donc déjà fous puisque nous ne le sommes pas devenus ?

Voici la grande question : comment l’individu dont l’idéologie était, en d’autres circonstances, orientée vérita- lement vers d’autres objets, peut-il concevoir l’idéologie et la réalité de la mort et s’y conformer ? On peut répondre que cela en tout cas n’est pas vrai pour la grande masse, et qu’elle y a seulement été contrainte : c’est peut-être exact en ce moment, où il existe une lassitude de la guerre, mais il y a eu et il y a, même encore aujourd’hui, un véritable enthousiasme pour la guerre et pour les armes à feu. On peut répondre que l’homme moyen dont la vie s’écoule entre la mangeoire et le lit ne possède en général aucune idéologie et qu’il était donc possible de le gagner sans difficulté pour l’idéologie de la haine, qui est en tout cas l’une des plus évidentes — qu’elle soit dirigée contre une nation ou contre une classe —, et que, bien plus, cette vie misérable, mise au service d’une cause supra-individuelle même quand elle est un instrument de ruine, a pourtant pu recevoir l’apparence d’une valeur collective vitale. Mais, si ce raisonnement peut être exact, cette époque possédait cependant quelque part d’autres valeurs supérieures, auxquelles l’individu a participé malgré tout, dans sa pitoyable humanité moyenne. Cette époque avait quelque part une aspiration authentique à la connaissance, avait de quelque manière une authentique volonté artistique, avait un sentiment social d’une indéniable précision. Comment l’homme, créateur et usufruitier de toutes ces valeurs, comment peut-il « concevoir » l’idéologie de la guerre, la recevoir et l’approuver sans opposition ? Comment a-t-il pu, sans devenir fou, prendre le fusil en main, s’en aller dans la tranchée pour y mourir ou pour en ressortir et retrouver son travail habituel ? Comment une telle versatilité est-elle possible ? Comment l’idéologie de la guerre a-t-elle bien pu prendre place chez ces êtres, comment ces êtres ont-ils bien pu concevoir une telle idéologie et sa sphère de réalité ? Et nous faisons ici totalement abstraction d’une acceptation enthousiaste — parfaitement possible par ailleurs ! Sont-ils déjà fous puisqu’ils ne le sont pas devenus ?

Indifférents à la souffrance d’autrui ? De cette indifférence qui fait dormir paisiblement le bourgeois, quand dans la cour de la prison toute proche quelqu’un est couché sur la guillotine, ou est étranglé au poteau de supplice ? De cette indifférence qu’il n’est besoin que de multiplier pour qu’à l’arrière, personne ne s’inquiète quand des milliers restent accrochés dans les barbelés ! Certes, c’est la même indifférence, et cependant elle dépasse celle-ci, car il ne s’agit plus ici d’une sphère de réalité qui se referme sur elle-même, étrangère et insensible à l’égard d’une autre; ce dont il s’agit c’est de l’union du bourreau et de la victime en un seul individu, c’est donc qu’un seul secteur puisse unir en lui les éléments les plus hétérogènes et que cependant l’individu, en tant que porteur de cette réalité, s’y meuve d’une manière entièrement naturelle et avec un sentiment d’évidence absolue. Ce n’est pas l’acceptation de la guerre et la négation de la guerre qui s’opposent, ce n’est pas non plus une transformation à l’intérieur de l’individu, qui s’est « muté » en un autre type par suite de quatre années de pénurie alimentaire et s’oppose pour ainsi dire à lui-même, comme un étranger; c’est une dissociation de la totalité de la vie et des expériences, qui va beaucoup plus au fond qu’une séparation en individus isolés, c’est une dissociation qui descend jusque dans les profondeurs de l’individu isolé et de l’unité même de sa réalité.

Hélas ! nous connaissons notre propre dissociation et nous ne sommes cependant pas capables de l’interpréter, nous voulons en rendre responsable l’époque où nous vivons, mais la puissance de l’époque est accablante et nous ne pouvons pas la concevoir, nous l’appelons époque de folie ou de grandeur. Quant à nous, nous nous tenons pour normaux parce que, malgré la dissociation de notre âme, tout se déroule en nous selon des motifs logiques. S’il existait un homme en qui tous les événements de ce temps se représenteraient symboliquement, dont la propre activité logique serait les événements de ce temps, alors, oui, alors même cette époque-là èesserait d’être folle. C’est sans doute pour cette raison que nous aspirons à avoir un « chef », afin qu’il nous fournisse la motivation d’événements que, sans lui, nous sommes contraints de qualifier d’insensés.

 XIII

. Que l’on veuille seulement couper dans le fil, relâché en apparence, un bout suffisamment petit, on y découvrirait une immense torsion, pour ainsi dire une crampe moléculaire. Ce qui s’en manifestait à l’extérieur pourrait être défini, de la manière la plus courante, par le terme de nervosité, si l’on entend par là la guérilla épuisante que le Moi doit livrer, à tous les plus petits instants, contre les parties les plus minuscules du monde empirique avec lesquelles sa surface entre en contact- Mais même si cela pouvait s’appliquer à Hanna dans une grande mesure, la tension particulière de son être ne résidait cependant pas dans son intolérance nerveuse à l’égard des contingences de la vie, même si ces contingences apparaissaient sou» la forme de la poussière de ses souliers vernis, de ses bagues qui lui serraient les doigts, ou seulement d’une pomme de terre mal cuite. Non, cette tension ne venait pas de là car tout cela était même d’une agitation menue et scintillante, était comme le chatoiement au soleil d’un miroir d’eau légèrement agité, et elle n’eût pas aimé en être privée : cela la préservait en quelque sorte de l’ennui. Non, cette tension ne venait pas de là, mais sans doute de la discordance entre cette surface aux nuances si diverses et les profondeurs sous-marines, aux eaux stagnantes et inébranlables de son âme, qui s’étendaient sous tout cela à une telle distance qu’on ne pourra jamais les apercevoir; c’était la discordance entre la surface apparente et une surface invisible qui ne délimite plus rien, c’était cette discordance dans l’immensité de laquelle l’âme joue son jeu, dans la plus extrême tension, c’était la distance incommensurable entre une face et un revers de la pénombre, une tension sans équilibre, on restait tenté de dire, une tension fluctuante, parce que la vie se trouve d’un côté, mais de l’autre côté, c’est l’éternité qui constitue la profondeur sous-marine de l’âme et de la vie.

 

XXXI

DEGRADATION DES VALEURS (4)

Certes l’artiste n’est pas seul à être porté par le style de son époque, certes le style pénètre toutes les activités de ses contemporains, certes le style se dépose non seulement dans l’œuvre d’art mais dans toutes les valeurs qui constituent la culture d’une époque et dont l’œuvre d’art n’est qu’une minime partie — mais cependant on est quelque peu perplexe lorsqu’il s’agit de répondre à la question concrète suivante : jusqu’à quel point le style devrait-il s’incarner chez un homme moyen, par exemple chez un agent d’affaires du genre de Wilhelm Haguenau ? Un homme qui fait le commerce de tuyaux et de textiles a-t-il quelque rapport avec la volonté de style qui — quoi qu’on puisse en penser — frappe les yeux, dans les bâtiments des grands magasins de Messel ou le hall des turbines de Peter Behren ? Il est bien vrai que son goût personnel le portera certainement à préférer des villas hérissées de créneaux et garnies de beaucoup de kobolds de pacotille, et même s’il n’en était pas ainsi, il n’en continuerait pas moins d’être

une partie du public qui, de quelque manière qu’on l’envisage, est séparée de l’artiste par un abîme.

Mais si l’on considère de plus près un homme tel que Iiuguenau, on aperçoit que l’abîme qui existe entre lui et l’artiste importe extrêmement peu. On peut sans doute admettre qu’aux époques où existait une volonté de style caractérisée, l’incompréhension entre l’artiste et les contemporains était moins criante qu’aujourd’hui et qu’un nouveau tableau de Dürer dans l’église Saint-Sebald a provoqué de la joie et de l’admiration chez les Huguenau de ce temps-là. On a bien des raisons de croire qu’à cette époque l’artiste et ses contemporains vivaient au sein d’un milieu humain de tout autre qualité et que la compréhension que le peintre avait pour le tondeur de draps et l’épeT ronnier était au moins tout aussi pénétrante que l’admiration que ceux-ci ressentaient en contemplant ses tableaux. Naturellement cette affirmation est incontrôlable et il se peut également que bien des novations révolutionnaires aient rencontré peu d’assentiment de la part des contemporains. Tel a pu être par exemple le cas de Grünewald. Mais ces écarts de la norme ne sont pas très essentiels. Il est donc indifférent de savoir si la compréhension dominait ou non au Moyen-Age entre l’artiste et ses contemporains, lorsqu’on a constaté que la compréhension aussi bien que l’incompréhension sont tout autant l’expression de l’imaginaire « esprit de l’époque » que l’œuvre d’art elle-même ou toute autre activité contemporaine.

Mais s’il en est ainsi, il est alors également indifférent de savoir vers où se porte le goût architectural ou tout autre goût, chez un agent d’affaires de l’acabit d’Huguenau. De même, le certain plaisir esthétique que Huguenau possédait pour les machines est sans grande signification. Une seule question est importante : ses autres activités, ses autres pensées doivent-elles leur impulsion aux mêmes lois que celles qui, en un autre domaine de la vie, ont engendré un style sans ornements ou qui ont produit la théorie de la relativité, ou ont conduit aux démarches de pensée du Néo-Kantianisme ? En d’autres termes : la pensée d’une époque porte-t-elle le style en elle, est-elle soumise au style tel qu’il se manifeste d’une manière intelligible dans l’œuvre d’art ? Ou enfin, la vérité, en tant que réalisation ultime de la pensée, ne porte-t-elle pas tout autant le style de l’époque où elle a été trouvée et où elle passe pour vraie que toutes les autres valeurs de cette époque ?

Et d’ailleurs, il est absolument impossible qu’il en soit autrement. En effet, outre que considérée d’un certain point de vue la vérité est une valeur parmi d’autres valeurs, l’activité de l’homme, elle aussi, est gouvernée par la vérité; elle est pour ainsi dire imprégnée de vérité. Quoi que l’homme fasse, son acte lui est plausible à tous les instants, il se le motive avec des raisons qui sont pour lui la vérité, il le confronte avec une chaîne de preuves logiques, il a — tout au moins à l’instant de son acte — toujours bien agi. Si donc son action est soumise au style, sa pensée doit l’être également. Dans cette occurrence (du point de vue pratique et du point de vue de la théorie de la connaissance), l’acte a-t-il précédé la pensée, ou la pensée l’acte, le primat de la vie a-t-il précédé le primat de la raison, le sum le cogito, ou le cogito le sum ? Nous pouvons laisser cette question sans réponse, car l’entendement ne peut saisir que la logique rationnelle de la pensée alors que la logique irrationnelle de l’action dont tout style est constitué ne peut être reconnue que dans l’œuvre créée, dans le résultat.

Mais en même temps, cette liaison très intime entre l’essence de la pensée logique et les valeurs et les non-valeurs produites par l’action' range dans la logique totale de l’époque le schéma de pensée qui régit un homme comme Huguenau et le contraint à agir ainsi et non autrement, qui lui prescrit de faire telles ou telles supputations commerciales et lui fait élaborer des contrats de telle façon et non de telle autre — elle range toute la logique interne de Huguenau dans la logique totale de l’époque et établit un rapport existentiel de cohésion entre celle-ci et cette logique totale qui pénètre l’esprit productif de l’époque et son style visible. Et même si cette pensée rationnelle, même si cette pensée logique n’est rien qu’un fil ténu — un certain sens unidimentionnel de la vie —, la pensée, flottant dans l’espace logique abstrait, n’en est pas moins l’abrégé des multi-dimensions de l’événement et de son style total, à peu près comme l’ornement dans l’espace corporel est l’abrégé du résultat visible auquel aboutit le style, — l’abrégé de toutes les œuvres porteuses de style.

Huguenau est un homme dont les actions sont efficaces.


Efficace est la division de sa journée, efficace est la manière dont il conduit ses affaires, efficaces l’élaboration et la conclusion de ses contrats. Au fond de tout cela il y a une logique complètement dépouillée d’ornements et il semble qu’on ne fait pas une conclusion trop risquée en disant qu’une pareille logique requiert en tous lieux un style dépouillé d’ornements. Certes, ce style apparaît même aussi bon et aussi juste que l’est tout ce qui est nécessaire. Et cependant, c’est le néant, c’est la mort qui sont liés à ce dépouillement d’ornements, derrière lui se cache la figure monstrueuse d’un trépas, où le temps s’est effondre en ruines.

 

XLIV

DÉGRADATION DES VALEURS (6)

 

Il appartient à la logique du soldat de flanquer une grenade entre les jambes de l’ennemi.

Il appartient d’une manière générale à la logique du militaire d’exploiter les agents de puissance militaire avec la conséquence la plus extrême et le plus radicalement possible si la nécessité s’en fait sentir, d’exterminer des peuples, d’abattre des cathédrales et de bombarder des hôpitaux et des salles d’opérations.

Il appartient à la logique du potentat de l’économie d’exploiter les agents économiques avec la conséquence la plus extrême et le plus intégralement possible, et toute concurrence anéantie, d’aider son propre instrument économique à accéder à la domination exclusive, qu’il s’agisse d’un commerce, d’une usiue, d’un trust ou de tout autre organisme économique.         y

Il appartient à la logique du peintre de conduire les principes de la peinture à leur aboutissement, avec la conséquence la plus extrême et le plus radicalement possible, au risque de faire naître une création complètement ésotérique, que le producteur seul est en état de comprendre.

Il appartient à la logique du révolutionnaire de pousser en avant l’élan révolutionnaire avec la conséquence la plus extrême et le plus radicalement possible jusqu’à ce qu’on ait décrété qu’il s’agit d’une révolution en soi, de même qu’en général il appartient à la logique de l’homme politique de faire parvenir son objectif politique à la dictature absolue.

Il appartient à la logique du faiseur, issu de la bourgeoisie, de mettre en pratique, avec la conséquence la plus extrême et le plus radicalement possible, la directive : enrichissez-vous ! C’est de cette manière, avec cette conséquence absolue et ce goût des solutions radicales, que sont nées les réalisations mondiales de l’Occident, pour être poussées jusqu’à l’absurde, du fait même de cet absolutisme, qui est sa propre négation. La guerre, c’est la guerre, l’art pour l’art, en politique pas de scrupules, les affaires sont les affaires; — tout cela répète la même chose, tout cela est possédé de ce même esprit agressif de solutions radicales, est possédé de cette inquiétante brutalité que je serais tenté de qualifier de métaphysique, est possédé de cet esprit de logique dirigé vers son objet et rien que vers son objet sans regarder ni à droite, ni à gauche — oh, tout cela c’est le style de pensée de cette époque !

Même en se blottissant dans la solitude d’un château

o.u d’une demeure juive, on ne peut se soustraire à cette logique brutale et agressive qui éclate dans toutes les valeurs et les non-valeurs de cette époque; cependant, celui qui a peur de la vision du réel, donc un Romantique préoccupé d’une image d’un monde et d’un système de valeurs bien fermés sur eux-mêmes, et recherchant dans le passé


cette image, objet de ses désirs, dirigera à bon droit ses regards vers le Moyen-Age. Car le Moyen-Age possédait le centre idéal des valeurs qui importent, possédait une valeur suprême à laquelle toutes les autres valeurs étaient assujetties : la croyance dans le Dieu chrétien. La cosmogonie, tout comme l’homme lui-même, dépendait de cette valeur centrale (et même, bien plus, elle pouvait en être déduite par la Scholastique), l’homme avec toute son activité formait une partie de cet ordre du monde qui n’était qu’une image reflétée d’une hiérarchie ecclésiastique, une copie finie et fermée sur elle-même d’une harmonie éternelle et infinie. Pour le marchand du Moyen-Age, le principe « les affaires sont les affaires » était sans valeur, la concurrence était pour lui quelque chose de prohibé, l’artiste du Moyen- Age ne connaissait pas « l’art pour l’art », mais seulement le service de la foi, la guerre du Moyen-Age ne réclamait la dignité d’une cause absolue que lorsqu’elle était faite au service de la seule valeur absolue : au service de la foi. C’était un système total du monde reposant dans la foi, un système du monde relevant de l’ordre des fins et non pas des causes, un monde entièrement fondé dans l’être et non dans le devenir, et sa structure sociale, son art, ses liens sociaux, bref toute sa charpente de valeurs étaient soumises à la valeur vitale de la foi, qui les comprenait toutes; la foi était le point de plausibilité constituant l’aboutissement de toute chaîne de questions; c’était elle qui, imprégnant la logique, lui conférait cette nuance spécifique et cette force de stylisation qui s’exprime sans cesse, tant que la foi demeure vivante, dans le style de l’époque et non seulement dans le style de la pensée.

Mais la pensée a risqué la démarche qui mène du monothéisme à l’abstrait et Dieu, le Dieu visible et personnel dans l’infinité finie de la Trinité, devient Celui dont le nom est ineffable et dont on ne peut plus faire aucune image; il s’est haussé et s’abîme dans la neutralité infinie de l’Absolu, il disparaît dans un être inhumain, qui n’est pas seulement statique, mais inaccessible.

Dans la puissance d’une révolution, dont l’élément moteur est la radicalisation, on serait même tenté de dire le déchaînement de l’esprit logique, dans ce retournement qui déplace le point de plausibilité vers un nouveau plan d’infini, dans cette Thébaïde où la foi est reléguée hors de toute activité terrestre, l’être statique est aboli. La force styli- satricc semble éteinte dans l’espace terrestre et à côté de la masse puissante de l’édifice kantien et la flambée révolutionnaire on continue encore à apercevoir la joliesse du style Louis XV, on aperçoit un style Empire, immédiatement dégénéré en un style Louis-Philippe. Car l’époque napoléonienne et peu après elle,» le Romantisme ont beau avoir reconnu la discordance entre la révolution intellectuelle et les formes d’expression terrestres et spatiales dont elles disposent, ils ont beau avoir tourné leur regard vers le passé et avoir invoqué l’Antiquité et l’art gothique pour les tirer de leur détresse, il n’était plus possible d’arrêter l’évolution. L’être une fois dissout en une pure fonction, l’image du monde physique elle-même une fois dissoute, dissoute en une telle abstraction que, deux générations après, elle était même dépouillée de l’espace, la décision était définitivement prise en faveur de la pure abstraction. Et la présence d’un point infiniment éloigné vers lequel désormais devait tendre toute chaîne de questions et de plausibilité ôtait d’un seul coup la possibilité de rattacher à une valeur centrale les différents secteurs de valeur. Impitoyablement l’abstraction pénètre la logique d’un mode d’action quel qu’il soit, régi par des valeurs et cette logique, en vertu de son dépouillement de tout contenu non seulement interdit de s’écarter en rien de la forme, qu’il s’agisse d’une forme utilitaire adaptée à un but d’architecture ou d’une autre activité, mais radicalise à tel point les différents secteurs de valeurs que ceux-ci, livrés à eux-mêmes, et élevés à l’absolu, se séparent, et se parallélisent; dans l’incapacité de former un organisme commun de valeurs, ils deviennent paritaires; ils restent côte à côte comme des étrangers, le secteur des valeurs économiques, en soi, où prévaut le principe « faire des affaires » à côté d’un secteur artistique de « l’art pour l’art », un secteur de valeurs militaires à côté d’un secteur de valeurs techniques ou sportives, chacun d’eux autonome, chacun d’eux « en soi », chacun d’eux d’une autonomie « déchaînée », chacun d’eux préoccupé de tirer les dernières conséquences, avec tout l’esprit radical de sa logique, et de battre ses propres records. Malédiction, quand dans cette rivalité entre des départements de valeurs, dont les forces s’équilibrent tant bien que mal, l’un d’entre eux reçoit la prépondérance, grandissant au-dessus de toutes les autres valeurs pour atteindre une taille démesurée comme actuellement le secteur militaire dans cette guerre, ou comme l’image d’un monde gouverné par l’économie, à laquelle la guerre elle-même est subordonnée ! Malédiction, car ce secteur de valeurs enserre le monde, enserre toutes les autres valeurs et les extermine, comme un essaim de sauterelles qui s’abat sur un champ !

Quant à l’homme, jadis image de Dieu, miroir de la valeur universelle dont il était dépositaire, il a perdu ses attributs; il aura beau posséder encore l’intuition de son ancienne quiétude abritée, il aura beau encore se demander en vertu de quelle logique qui le dépasse il a perdu son bon sens, rejeté dans l’effroi de l’infini, il aura beau frissonner, rempli de romantisme et de sentimentalité, il aura beau aspirer à retrouver la protection de la foi, il restera désemparé au milieu du jeu des valeurs devenues indépendantes et n’aura plus d’autre ressource que d’accepter le joug de la valeur particulière qui est devenue sa profession, il n’aura plus d’autre ressource que de devenir une fonction de cette valeur — un membre d’une profession, dévoré par l’esprit de logique radicale de la valeur dont il est devenu la proie.

LIX

SYMPOSION OU COLLOQUE SUR LA RÉDEMPTION

 

Esch. — Où voulez-vous en venir ?

Huguenau. — Eh bien, je veux dire qu’il y avait là un homme de bien qui a pourtant accompli de méchantes œuvres... (ricanant) et si vous me tuez, monsieur Esch, vous serez acquitté pour délire religieux, et si c’est moi qui vous tue, je serai raccourci d’une tête... Qu’est-ce que vous en dites, monsieur Esch, avec vos airs de sainteté, hein ? (Il jette un regard sur le Commandant, quêtant son approbation.)

Le Commandant. — Le fou est comme le rêveur, il possède la fausse vérité... Il maudit son propre enfant... Personne n’est impunément le porte-parole de Dieu... il est l’homme que Dieu a marqué,

Esch. — Il possède la fausse vérité... Nous ne possédons encore tous que la fausse vérité... Légalement, nous devrions tous être déclarés fous ! Fous dans notre solitude.

Huguenau. — Oui, mais moi je serai fusillé et pas lui ! Je vous demande pardon, mon Commandant, mais c’est précisément là qu’on voit sa fausse dévotion... (S’emportant, en français:) Ah ! merde, la sainte religion et les curés à faire des courbettes auprès de la guillotine, ah !

merde alors... (De nouveau, en allemand:) Je suis un homme éclairé, mais ça passe quand même les bornes !

Le Commandant. — Eh bien, eh bien, monsieur Hugue- nau, le vin de Moselle ne convient évidemment pas à votre tempérament. (Huguenau fait un geste d’excuse.) Assumer volontairement l’épreuve et le châtiment comme nous avons dû assumer la charge de la guerre parce que nous avons péché... il n’y a pas là de fausse dévotion.

Esch, l’esprit absent. — Oui, assumons le péché... dans la suprême solitude.

---

Mme Esch. — Comme le silence fait du bien !

Esch. — Souvent on dirait que le monde n’est qu’une seule et terrible machine qui ne connaît jamais de repos... La guerre et tout le reste... ça obéit à des lois qu’on ne comprend pas... des lois insolentes, qui ne doutent jamais d’elles-mêmes; des lois d’ingénieurs. Chacun est obligé d’agir comme on le lui prescrit, chacun, sans regarder derrière lui... Chacun est une machine que l’on ne voit que de l’extérieur, une machine hostile... Oh ! la machine c’est le mal, et le mal c’est la machine. Son ordre c’est le néant qui doit nécessairement arriver... avant qu’il soit permis au temps de recommencer une ère nouvelle...

Le Commandant. — Symbole du mal !

Esch. — Symbole, oui.

Huguenau, prêtant l’oreille en direction de l’imprimerie, satisfait. — Maintenant Lindner va mettre une nouvelle ration de papier.

Esch, dans une angoisse soudaine. — Mon Dieu, n’est-il donc pas possible qu’un homme aille à son prochain ? N’y a-t-il pas de communion, pas d’intelligence mutuelle ? Chacun ne doit-il n’être pour l’autre que la machine malfaisante ?

Le Commandant, posant la main sur le bras de Esch, d’un geste apaisant. — Mais non, Esch...

Esch. — Qui n’est pas méchant à mon égard, mon Dieu ?

Le Commandant. — Celui qui t’a reconnu, mon fils... uniquement celui qui connaît surmonte l’étrangeté.

Esch, les mains devant son visage. — Dieu, sois celui qui me connaît !

Le Commandant. — A celui seul qui possède la connaissance, la connaissance sera donnée, seul celui qui sème l’amour récoltera l’amour.

Esch, gardant les mains jointes devant son visage. — Puisque je te connais, oh! mon Dieu, tu ne te courrouceras plus contre moi, mais moi je suis ton cher fils, relevé de la condition d’orphelin... Celui qui risque l’aventure de la mort est dans l’amour... A celui seul qui se jette dans l’effrayant paroxysme de l’étrangeté et de la mort, l’unité sera donnée.

Le Commandant. — Et la grâce viendra sur sa tête et lui ôtera l’angoisse, l’angoisse d’avoir cheminé sans aucun but sur terre, et de devoir retourner au néant sans avoir été éclairé, sans but ni secours d’aucune sorte...

Esch. — C’est ainsi que la connaissance deviendra amour, et l’amour, connaissance, inattaquable est toute âme destinée à être le réceptacle de la grâce faite connaissance; accueillie au sein de l’amour, créant la communion des âmes, chacune d’elles inattaquable et solitaire et pourtant unie aux autres dans la connaissance... le commandement suprême de la connaissance : ne pas blesser ce qui vit ! Si je t’ai connu, ô Dieu, je serai immortel en toi-même !

Le Commandant. — Laisse tomber un masque après l’autre, jusqu’à mettre à nu ton cœur et ton visage.

Abandonné au souffle de l’Eternel...

Je deviendrai un vase creux,

Séparé de toutes choses, dépouillé de tout désir

Esch :

J’assumerai le châtiment pour me fondre au Néant Terrible, ô terrible angoisse...

Le Commandant :

Dans l’angoisse germe le message

 

LXV

 

Plus la solitude de l’homme augmente et plus le système des valeurs où il est placé se relâche, plus l’irrationnel gouverne indubitablement son action. L’homme romantique, accroché aux formes d’un système de valeurs étranger et dogmatisé, est — si étrange que cela paraisse —, entièrement rationnel, sans rien d’un esprit enfantin.

Lxxiii

DÉGRADATION DES VALEURS (9)                   COURS DE THÉORIE

DE LA COSSAISSA \CE

Cette époque a-t-elle encore une réalité ? Possède-t-elle une réalité axiologique où se conserve le sens de sa vie ? Existe-t-il une réalité pour le non-sens d’une non-vie ? Où la réalité s’est-elle réfugiée ? Dans la science ? Dans la loi ? Dans le devoir ? Ou dans le doute d’une logique éternellement interrogeante, dont le point de plausibilité s’est dérobé dans l’infini ? Hegel a assigné en promesse à l’histoire < la route de l’auto-libération de la substance spirituelle », la route de l’auto-libération du spirituel — ce fut la route conduisant toutes les valeurs elles-mêmes à déchirer leur chair vive en lambeaux.

Certes il importe peu que la construction hégélienne de l’histoire ait été réfutée par la guerre mondiale (le nombre 7 assigné aux planètes s’en est déjà chargé,) car la réalité devenue autonome dans un processus quatre fois séculaire n’a été en aucune circonstance plus encline à se plier à un système déductif ni plus capable de le faire. Ce qui serait plus important, ce serait de s’enquérir des possibilités logiques de cette réalité antidéductive, des causes logiques de cette anti-déduction, bref de s’enquérir des « conditions de l’expérience possible », selon lesquelles cette évolution intellectuelle a dû nécessairement se produire — mais le mépris de tout ce qui est philosophique, la lassitude de la parole font sans doute elles-mêmes partie de cette réalité et de cette évolution. Ce n’est donc qu’avec toute la méfiance possible à l’égard du pouvoir de persuasion des mots qu’on pose les urgentes questions méthodologiques suivantes : qu’est-ce qu’un événement historique? Qu’est-ce que l’unité historique ? Ou encore plus généralement : qu’est-ce qu’un événement en général ? Quelle sélection est nécessaire pour que des faits isolés s’assemblent afin de constituer l’unité d’un événement ?

La liaison de la vie autonome à la catégorie de la valeur est une donnée aussi indissoluble de cette vie et aussi con-

ditionnée par son essence que la liaison de la conscience autonome à la catégorie de la vérité, — on pourrait chercher d’autres noms pour des phénomènes comme la valeur et la vérité, mais en tant que phénomènes ils n’en subsisteraient pas moins aussi irréfutablement que le Sum et le Cogito eux-mêmes : tous deux tirant leur origine de l’autonomie du Moi, qu’aucun point ne relie à l’extérieur, tous les deux étant tout autant acte que position de ce Moi. Ainsi la valeur se sépare en un acte qui pose la valeur, un acte, au sens le plus général, formateur du monde, et en une valeur réalisée, formée, spatialement visible, visible dans le monde; le concept de valeur se sépare en catégories complémentaires : en valeur éthique de l’action et en valeur esthétique de l’action accomplie, — face et revers de la même médaille, — et ce n’est que par leur cohésion qu’ils constituent le concept de valeur dans sa plus grande généralité et la situation logique de toute vie. Et, en fait, il en a toujours été ainsi dans l’histoire : déjà les historiens anciens se soumettaient à ses concepts de valeur, l’histoire moralisante du xvin* siècle utilise les siens en pleine conscience et, dans la conception de Hegel, la valeur absolue apparaît très distinctement aussi bien dans le concept de « l’esprit du monde » que dans celui de la « judicature de l’histoire ». Aussi n’est-il pas étonnant que la fonction méthodologique du concept de valeur soit devenue le sujet principal de la philosophie de l’histoire post-hégélienne, il est vrai avec un funeste résultat accessoire : la dislocation de la connaissance totale en connaissance des sciences de la nature, étrangère à la valeur, et connaissance des sciences de l’esprit, soumise à la valeur; c’est, si l’on veut, la première déclaration de faillite de la philosophie, car par cette dislocation l’identité de la pensée et de l’existence fut confinée dans les limites logico-mathématiques et pour tout le reste du domaine de la connaissance, cette tâche idéaliste, tâche principale de la philosophie, fut abolie, à moins qu’elle n’apparaisse reléguée dans les brumes de l’intuition.

Hegel a élevé contre Schelling le reproche (justifié) d’avoir projeté l’absolu dans le monde, comme « une balle tirée par un pistolet ». Mais ce reproche est sans doute également valable à l’égard du concept de valeur de la philosophie hégélienne et post-hégélienne. Pour les valeurs

purement esthétiques des arts plastiques il est encore, à la rigueur, admissible de projeter purement et simplement le concept de valeur dans l’histoire et de qualifier sans hésiter de « valeur » tout ce qui a été conservé par l’histoire, mais ailleurs, cette manière de faire conduit à de telles erreurs, qu’on se sent poussé au contraire à déclarer que l’histoire est un conglomérat de non-valeurs et à nier toute réalité axiologique de l’histoire.

Première thèse

L’histoire est composée de valeurs parce que la vie ne peut être appréhendée que soiis la catégorie de valeur, — mais ces valeurs ne peuvent pas être introduites dans la réalité comme des absolus, elles ne peuvent être pensées qu’en relation avec un sujet de valeurs, dont les actions ont une valeur éthique et qui pose des valeurs : Hegel, par son concept absolu et objectif « d’esprit du monde >, a posé dans la réalité ce sujet de valeurs, mais sa construction, en vertu de son caractère absolu et universel, devait nécessairement se réfuter elle-même par l’absurde. (C’est là qu’on a vu apparaître une nouvelle fois l’insurmontable barrière d’infinité de la pensée déductive.) Il n’y a que des positions de valeurs finies. Là où existe un sujet de valeurs concret, a priori fini, donc une personne concrète, la relativation des valeurs, leur dépendance du sujet introduit, apparaît avec une complète transparence. La biographie d’une personne se constitue par l’enregistrement de tous les contenus de valeur qui ont eu de l’importance à ses propres yeux. Cette personne, en tant que telle, peut être au plus haut point dénuée de valeur, même hostile aux valeurs, par exemple un chef de brigands ou un déserteur, — mais, en tant que centre de valeurs, entourée d’un cercle de valeurs qui lui est propre, elle n’en est pas moins apte à fournir la matière d’une biographie ou d’une étude historique. Et il en est exactement de même pour les centres de valeurs fictifs : l’histoire d’un Etat, d’un club, d’une nation, de la Hanse, et même l’histoire d’objets inanimés, par exemple l’histoire architecturale d’une maison se forme en choisissant les faits qui eussent été importants aux yeux mêmes du centre de valeur. Un événement sans un centre de va


leurs se dissout dans la brume : la bataille de Kunersdor£ ne consiste pas dans la liste des grenadiers qui y ont pris part, mais dans les configurations de la réalité qui servent de base aux plans du général. Toute unité historique dépend d’un centre de valeurs effectif ou fictif; le « style » d’une époque, et cette époque elle-même n’existeraient pas, si l’on ne mettait à son centre le principe de sélection unificateur, « l’esprit de l’époque >, auquel on attribue le pouvoir de poser des valeurs et de former un style. Ou, pour employer une expression rebattue : la culture est une œuvre façonnée par la valeur, la culture ne peut être pensée que coiffée d’un concept de valeur et, pour pouvoir d’une manière générale la penser, il est nécessaire de recourir à l’« esprit de la culture > qui pose le style et les valeurs au centre de ce cercle de valeurs qui représente la culture.

Cela signifie-t-il une revalorisation de toutes les valeurs? Un abandon de tout espoir de voir jamais se manifester dans la réalité l’absolu du Logos, avec l’unité de la Pensée et de l’Etre ? L’abandon de l’espoir que la route menant à l’auto-libéi ation de l’esprit et de l’humanité puisse être jamais parcourue, fût-ce même dans la seule intention de se rapprocher du but ?

Seconde thèse

L’aptitude de l’acte qui pose la valeur à entrer dans l’histoire ou dans une biographie, est conditionnée par l’absolu du Logos. Car le sujet de valeurs, effectif ou fictif, ne peut être imaginé que dans l’absolu de son Moi, dans cette solitude insuppressible, privée de ponts vers l’extérieur, cette solitude platonicienne qui met son orgueil à ne dépendre exclusivement que des prescriptions de la logique et qui subit la contrainte de soumettre son action à cette plausibilité logique; mais cela ne revient pas seulement à exiger au sens strictement kantien, la « bonne volonté » qui crée l’œuvre pour elle-même, mais aussi à prescrire de tirer toutes les conséquences de la loi autonome du Moi, afin que l’œuvre, sans subir l’influence d’aucune dogmatique, soit créée dans l’originalité pure de ce Moi et de cette loi. Mais avant que cette loi autonome soit engagée dans le temps, — ce qui revient à dire qu’elle est conditionnée par l’époque


et par le style, — ce conditionnement de la loi par le style ne peut jamais, dans tous les cas, être autre qu’une ombre dégradée, qu’une dégradation du Logos, supérieur au style, de ce Logos qui agit à l’heure présente et qui est pensée, et qui certainement même à l’heure présente n’est rien d’autre qu’une dégradation terrestre, mais qui, transparaissant à travers toutes les dégradations, permet seul, par son caractère supra-temporel, apanage que rien ne peut abolir, de pouvoir projeter une pensée indissolublement liée au style dans un autre Moi. Et ce caractère fondamental d’unité apparaît toujours de nouveau et avec une pleine clarté dans le domaine plus restreint de l’œuvre accomplie et dans le domaine de l’esthétique en général, à savoir dans le domaine artistique. Il apparaît avec la plus grande netteté dans la permanence indestructible des formes d’art.

Ce qui nous amène, en rassemblant les vues qui précèdent, à la

Troisième thèse

Le monde a été posé par le Moi intelligible, car l’idée platonicienne demeure, jamais perdue ni sans pouvoir se perdre. Mais cette position du monde n’a pas été lancée « comme une balle, du canon d’un pistolet », seuls, dans tous les cas, des sujets de valeurs peuvent être posés, des sujets de valeur qui à leur tour reflètent la structure du Moi intelligible et qui à leur tour procèdent à leurs positions de valeurs, à leurs propres configurations du monde : le monde n’est pas posé immédiatement par le Moi, il est une position médiate, opérée par celui-ci, il est « position de position», «position de position de position» et ainsi de suite, dans une réitération infinie. C’est dans cette « position de position », que le monde reçoit son organisation et sa hiérarchie méthodologiques, organisation certainement relativiste, mais néanmoins absolue par sa forme, car l’exigence éthique formulée à l’égard des sujets de valeurs effectifs ou fictifs subsiste intégralement, et avec elle subsiste également l’autorité immanente du Logos à l’intérieur de l’œuvre accomplie : la logique des choses subsiste. Et même si le progrès logique de l’histoire doit toujours de nouveau se renverser dès que la limite d’infinité de sa cons


truction métaphysique est atteinte, même si l’image platonicienne du monde doit sans cesse de nouveau céder la place à une vision positiviste, l’idée platonicienne n’en subsistera pas moins dans toute son efficacité indomptable; c’est elle qui dans tout positivisme recommence sans cesse à toucher la terre nourricière, afin de trouver le soutien pathétique de l’expérience et de recommencer sans cesse à relever la tête.

Toute unité appréhendée dans le monde sous une forme conceptuelle est « position de position », tout concept, toute chose est « position de position » et sans doute cette fonction méthodologique de la connaissance unificatrice, qui ne peut appréhender la chose que comme un sujet de valeur autonome et posant des valeurs, s’étend jusqu’à la mathématique, abolissant de cette façon la différence entre les concepts mathématiques des sciences de la nature et les concepts empiriques. Car, outre que, considérée du point de vue méthodologique, la « position de position » ne représente pas autre chose que l’introduction d’un observateur idéal dans le champ d’observation — comme l’ont fait depuis longtemps les sciences empiriques, par exemple la théorie de la relativité en physique, sans avoir aucunement été influencée par les points de vue de la théorie de la connaissance, — les recherches sur les fondements de la mathématique, quand elles posent les questions : « Qu’est-ce que le nombre ?» « Qu’est-ce que l’unité ? » sont arrivées à un point, où nécessairement il ne leur reste plus d’autre recours que la sortie de secours de l’intuition : mais par le principe de « position de position », l’intuition reçoit sa légitimation logique car l’insertion du Moi dans le sujet de valeurs hvpostasié, peut à bon droit être qualifiée de structure méthodologique de l’acte d’intuition.

Le fait que le principe de « position de position » ait pu rester si longtemps inaperçu, peut sans doute s’expliquer par son évidence, et même par sa primitivité. Oui, sa primitivité ! L’homme, dans son orgueil, se croit marqué d’une tare ineffaçable, s’il doit admettre des comportements primitifs. Car, même si le processus de « position de position » garantit la pénétration du Moi intelligible dans toutes les choses du monde, il s’accomplit par ce processus, — si l’on fait abstraction un instant de cet arrière-plan platonicien, — une animation universelle de la nature, et, qui plus est, une animation universelle de l’univers dans sa totalité — animation universelle qui introduit en toute chose et en tout concept, si abstrait qu’il soit, un sujet de valeur, qui n’admet qu’un terme de comparaison possible : l’animation universelle du monde, telle qu’on en voit luire l’étincelle dans la pensée du primitif. On dirait qu’il y ait dans l’évolution du Logique une* espèce d’ontogénèse, qui maintient en vie, même dans la structure logique la plus suprêmement évoluée, toutes les formes de pensée de jadis, mortes en apparence, donc celle de l’animation directe, forme première de la chaîne de plausibilité à un seul maillon, et qui imprime à toute démarche de la pensée la forme, sinon le contenu de la métaphysique primitive. C’est certainement une insulte pour le rationalisme, mais un réconfort pour le sentiment panthéiste !

Et cependant c’est là que l’empire de la raison lui aussi doit trouver son réconfort. En effet, si la « position de position » doit être interprétée, dans sa liaison avec le Logos, comme la structure logique de l’acte intuitif, il faut y voir également la « condition de l’expérience possible » pour le fait, autrement inexplicable, de la compréhension d’homme à homme, de solitude à solitude; « cette position de position » non seulement nous fournit la structure logique de la capacité de toutes les langues d’être traduites, si différentes entre elles qu’elles puissent être, mais, qui plus est, elle nous fournit le dénominateur commun de toute langue humaine, elle donne sa garantie à l’unité de l’homme et à une humanité qui, même dans son existence déchirée en lambeaux par elle-même, reste l’image de Dieu; car l’homme, miroir de lui-même dans tout concept et dans toute unité qu’il pose, reçoit la lueur du Logos, reçoit la lueur du Verbe de Dieu, comme la mesure de toutes choses. Et même si la stabilité de ce monde, si sa valeur esthétique peuvent être abolies et se dissoudre dans le devoir de questionner et de douter, intacte subsiste l’unité du concept, intacte l’exigence éthique, intacte subsiste la rigueur absolue de la valeur éthique en tant que fonction pure, — réalité du devoir de la plus stricte observance, — et c’est en cette qualité que subsistera encore toujours l’unité du monde, l’unité de l’homme, dont l’étincelle luit dans toutes choses, unité jamais perdue et impossible à perdre, par delà tous les espaces et tous les temps.

 

LXXXVIII

DÉGRADATION DES VALEURS (10) — ÉPILOGUE

 

Tout était pour le mieux.

Et Huguenau, muni d’une feuille de route authentique, était rentré gratuitement à Colmar, sa patrie.

Avait-il commis un meurtre ? Avait-il accompli un acte révolutionnaire ? Il était inutile qu’il y réfléchît, et d’ailleurs il n’y réfléchit point. Mais s’il l’avait fait, il eût seulement pu dire que sa manière d’agir avait été rationnelle, et que chacun des notables de la localité, au nombre desquels il pouvait après tout se compter à juste titre, n’eût pas agi autrement. Car il existait une limite nettement tracée entre le raisonnable et le déraisonnable, entre le réel et l’irréel, et Huguenau eût tout au plus admis qu’en des temps moins guerriers ou *moins révolutionnaires, il se fût dispensé de cet acte, ce qui eût été dommage. Et, il eût sans doute ajouté d’un ton méditatif : « Il y a un temps pour tout. » Mais il n’eut pas l’occasion de prononcer cette parole, parce qu’en fait, il ne pensait jamais à cet acte-là et que, d’ailleurs, il n’y penserait jamais plus.

Huguenau ne pensait pas à cet acte-là, et il avait encore moins conscience de l’irrationalité dont sa manière d’agir avait été remplie, tellement remplie qu’on pouvait carrément parler d’une résurgence de l’irrationnel; toujours l’homme ignore tout de l’irrationalité qui constitue l’essence de son activité silencieuse, il ne sait rien de « l’irruption des bas-fonds » à laquelle il est exposé, il ne peut rien en savoir, car à chaque instant de sa vie il se trouve à l’intérieur d’un système de valeurs, système dont le seul but est de recouvrir et de maîtriser l’irrationnel qui forme le support de la vie empirique, liée à la terre : non seulement la conscience, mais l’irrationnel lui aussi est, pour parler un langage kantien, un véhicule accompagnant toutes les catégories — c’est l’absolu de la vie, qui avec tous ses instincts, ses voûtions, ses émotions, chemine côte à côte avec l’absolu de la pensée. Non seulement le système des valeurs lui-même repose sur l’acte spontané de position de valeurs, qui est un acte irrationnel, mais le sentiment du monde, qui se trouve derrière tout système de valeurs est, lui aussi, aussi bien dans son origine que dans son être, soustrait à l’évidence rationnelle. Et le puissant appareil, édifié autour des faits matériels pour fournir une plausibilité intellectuelle, possède la même fonction que cet appareil non moins puissant destiné à fournir une plausibilité éthique aux actions humaines qui se meuvent à l’intérieur de ses limites : ce sont des ponts jetés par la raison, qui s’élancent et s’entrecroisent, leur seul but c’est d’éloigner l’existence terrestre de son irrationalité inéluctable, de sa « perversité » et de la guider vers un sens « rationnel » supérieur et vers cette valeur spécifiquement métaphysique, dans la structure déductive de laquelle il est possible à l’homme d’assigner au monde, aux choses et à ses propres actions, la place qui leur revient, se retrouvant ainsi lui-même afin que son regard ne se laisse pas égarer et ne se perde pas. Il n’est pas étonnant que dans de telles circonstances, Huguenau ignorât tout de sa propre irrationalité.

Tout système de valeurs procède de tendances irrationnelles et la tâche de refondre la perception irrationnelle du monde, sans valeur éthique, pour lui donner une forme rationnelle absolue, cette tâche spécifique et radicale de « formation » devient le but éthique de tout système de valeurs supia-personnel. Et tout système de valeurs s’achoppe à cette tâche. Car la méthode du rationnel est toujours une méthode d’approche, elle est une méthode d’enveloppement qui cherche à atteindre l’irrationnel en le circonscrivant dans des cercles sans doute toujours plus réduits, mais sans jamais l’atteindre, qu’il se manifeste sous la forme de l’irrationalité du sentiment interne, de l’inconscience de cette vie et de l’expérience vécue, ou de l’irrationalité des événements du monde et de l’infinie complexité de la figure de réel : le rationnel n’est pas capable d’autre chose que d’atomiser. Et au fond du dicton populaire : « Un homme sans cœur n’est pas un homme », on retrouve un peu de la même idée qu’il subsiste un reliquat indissoluble d’irrationnel sans lequel aucun système de valeurs ne peut exister et grâce auquel le rationnel demeure préservé d’une autonomie véritablement funeste, d’une « ultra-rationalité », qui sous l’angle du système est, du point de vue éthique, encore plus condamnable, si possible, encore plus « perverse », encore plus « entachée de péché » que l’irrationnel : c’est la raison pure, la raison dialectique et déductive, la raison devenue autonome, qui, à l’opposé de l’irrationnel, susceptible de recevoir une forme, ne tolère plus aucune mise en forme et qui, dans sa rigidité abolissant sa propre logique, se heurte à la barrière de l’infinité logique; la raison devenue autonome est radicalement perverse, elle abolit la logique du système et s’abolit ainsi elle-même : elle est l’artisan de sa dégradation et de son éclatement définitif.

Pour tout système de valeurs, il existe une étape où la compénétration du rationnel et de l’irrationnel atteint son maximum, il existe un état de saturation et d’équilibre, où la perversité des deux, parties adverses devient sans effet, invisible, inoffensive : ce sont des époques de zénith et de style parfait ! Car l’on pourrait presque définir le style d’une époque par cette compénétration : si nombreux que soient les pores par lesquels le rationnel affleure dans la vie, il est assujetti à la vie et à la volonté centrale de valeur; quand cette époque dé zénith est atteinte, et si nombreuses que soient les artères du système, dans lesquelles l’irrationnel puisse couler, il est pour ainsi dire canalisé, même dans ses plus fines ramifications, il est destiné à servir la volonté centrale de valeur et à lui donner une impulsion; l’irrationnel en soi et le rationnel en soi sont tous deux sans style, ou plus exactement ils sont affranchis de style, celui-ci, affranchi de style comme la nature, celui-là affranchi de style comme la mathématique, mais c’est dans leur union, dans la maîtrise qu’ils ont l’un sur l’autre, dans cette vie de l’irrationnel sous la maîtrise de la raison, — c’est là qu’apparaît le phénomène qu’on peut appeler le style spécifique d’un système de valeurs.

Mais cet état d’équilibre n’est pas durable, il n’est toujours qu’un stade de transition : la logique des faits pousse le rationnel vers l’ultra-rationnel, elle pousse l’ultra-rationnel vers sa limite d’infinité; elle prépare le processus de dégradation des valeurs, la dissolution du système total en structures partielles, et à l’extrémité de ce processus apparaît l’autonomie d’une vie irrationnelle déchaînée. Certes, la raison pénètre également dans les systèmes partiels, et même elle les conduit à une infinité particulière et autonome, mais l’étendue assignée au développement de la raison à l’intérieur du système partiel est enserrée dans les limites de la technique envisagée. C’est ainsi qu’il y a une pensée commerciale ou une pensée militaire spécifique, dont chacune vise avec conséquence à un absolu sans compromis, dont chacune élabore un schème de plausibilité déductive correspondant, élabore sa « théologie », sa « théologie personnelle », s’il est permis de l’appeler ainsi; et tout de même qu’une semblable théologie militaire et commerciale entre en action pour édifier un organon rapetissé, lié à ses propres objets tout de même des irrationalités restent latentes à l’intérieur de chacun des domaines partiels; car les domaines partiels, eux aussi, sont des images reflétées du Moi et, eux aussi, ils se trouvent dans un état d’équilibre, ou bien ils s’efforcent de l’atteindre, de telle sorte que l’on peut, précisément en considération de cet équilibre, parler d’un style de vie militaire ou commercial. Cependant à mesure que le système se rapetisse, que sa capacité d’expansion éthique, sa volonté éthique s’amoindrissent, il devient plus insensible et indifférent à l’égard du mal, insensible et indifférent à l’égard de l’ultra-rationnel et de l’irrationnel qui est encore actif en lui, le nombre des forces latentes se réduit tandis qu’augmente le nombre de celles auxquelles il est indifférent et qu’il considère comme une « affaire personnelle » de l’individu. Plus la dislocation du système total progresse, plus la raison du monde se libère de tout frein, plus l’irrationnel devient visible, agissant. Le système total de la religion rationalise le monde sur lequel il a étendu sa domination, le déchaînement de la raison doit de la même manière libérer le mutisme qui accompagne tout irrationnel.

L’ultime élément de la dislocation, dans la dégradation des valeurs, c’est l’individu humain. Et moins cet individu participe à un système qui le dépasse, plus il en est réduit à sa propre autonomie empirique, — en quoi il est également l’héritier de la Renaissance et de l’individualisme, dont les premiers traits apparaissent déjà à cette époque — plus sa théologie personnelle se rétrécit et devient plus modeste et plus celle-ci devient incapable de saisir n’importe quelles valeurs en dehors de son domaine personnel le plus étroit. Ce qui se passe en dehors de son cercle de valeurs le plus étroit ne peut plus guère être accepté que comme une matière brute, informée, en un mot ne peut plus guère être accepté que dogmatiquement; il se produit ce jeu vide et dogmatique de conventions, donc de supra- rationalités de très petites dimensions, qui caractérise le boutiquier (personne ne déniera à Huguenau ce qualificatif), il se produit cette action parallèle, cette interaction d’une activité vitale dévolue à l’irrationnel et d’un ultra-rationnel, qui tourne à vide, mort et fantomatique, et n’a plus qu’une fonction : servir cet irrationnel; tous deux, sans style et affranchis de toute contrainte, sont unis dans un disparate qui n’est plus capable de former une valeur. L’homme expulsé de tout système de valeurs organisé, devenu le réceptacle exclusif de la valeur individuelle, l’homme métaphysiquement « banni », banni parce que l’organisation s’est dissoute et réduite en poussière d’individus, l’homme est affranchi des valeurs, affranchi du style, et la seule détermination qu’il peut recevoir lui vient de l’irrationnel.

 

 

 

 

 

 

 

XLIV

DÉGRADATION DES VALEURS (6)