dimanche 17 mai 2026

A l'est des rêves - Nastassja Martin

A l'est des rêves - Nastassja Martin

 

Nature américaine : exploiter et protéger

 Pour illustrer la dualité (exploitation versus protection) du naturalisme [10]  américain que j’ai analysé en détail dans Les Âmes sauvages, je m’en tiendrai ici aux développements récents de l’accès aux ressources énergétiques en Alaska, et plus particulièrement à la découverte du plus grand gisement de pétrole américain jamais mis au jour, sur le site de Prudhoe Bay dans la région du North Slope, suivie par la ratification du Trans-Alaska Pipe-line Authorization Act en 1973. La découverte du pétrole peut être considérée comme l’événement qui permit de parachever la cristallisation et la stabilisation du naturalisme en Alaska : ce sont les ressources fossiles, c’est-à-dire l’incarnation biophysique des besoins énergétiques du monde moderne, qui donnèrent le ton des conflits à venir, mais aussi et surtout qui les précipitèrent comme jamais auparavant en Alaska. Une nature désormais véritablement menacée se mit à exister pour nombre d’écologistes américains ; les indigènes, de leur côté, acculés par les perspectives développementalistes, commencèrent à revendiquer leurs droits en matière de propriété foncière.
 
3. cosmologies accidentelles
Le Touraki de Daria, comme le Corbeau de la rivière Nass, peut être associé au concept de trickster qui, dans les histoires mythiques comme dans la vie quotidienne, s’acharne à interrompre ou à faire dévier les activités humaines en ne respectant aucune limite sociale ou physique. La figure polymorphe du trickster se stabilise au début du XXe siècle, avec la parution d’un corpus de mythes tsimshian, tlingit et haida recueillis par Franz Boas, Henri. W. Tate [2]  et John Swanton [3] . On y trouve les trois cycles de Corbeau, impliqué dans des aventures fantastiques et rocambolesques, obscènes et flamboyantes, où il s’amuse à faire et défaire le monde commun, jamais par philanthropie mais plutôt par mégarde et espièglerie. Boas qualifia cet être de « trickster-culture hero » parce que, malgré sa nature ambivalente, Corbeau est bien souvent à l’origine du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Lévi-Strauss quant à lui proposera ensuite de l’identifier par le mot décepteur, combinant le sens de « décevoir » avec celui du latin tardif decipere : attraper, tromper, causer une déconvenue. L’ethnographie la plus riche de ce personnage concerne l’Amérique du Nord, bien qu’on le retrouve dans d’autres régions septentrionales (comme dans le cas présent), mais aussi en Afrique [4]  et en Océanie. La notion de trickster (ou de décepteur), si elle s’est formée au contact des mythes amérindiens pour tenter de saisir l’identité flottante et ambiguë des animaux qu’ils mobilisaient, appartient aux sciences humaines : elle voit le jour au croisement de l’anthropologie sociale et culturelle nord-américaine et de l’étude ethnographique de l’art populaire. Au cours de la première moitié du XXe siècle, sa polysémie la fera migrer vers d’autres disciplines – de l’histoire des religions à l’histoire de l’art en passant par la sémiotique et l’ethnolinguistique jusqu’à la psychologie junguienne. Selon Gilles-Félix Vallier, « cette promotion est concomitante de la reconnaissance du trickster dans la plupart des sociétés humaines (avec ou sans écriture) peuplant tous les continents, et à des périodes historiques très différentes, remontant à la haute Antiquité pour poindre à nouveau dans le monde postmoderne. Ils ont pu apparaître soit sous plusieurs avatars, soit sous une identité constante, presque absorbante. Par là même, ils ont occupé impérieusement des interstices définitoires[5]  ».
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 Farceur, bouffon, trompeur et héros civilisateur, démiurge et créateur, le trickster est un être polymorphe. On l’a vu revêtir les habits de corbeau, renard, lapin, coyote, glouton, et bien d’autres encore. De là des questions épineuses à résoudre pour ses exégètes : dans quels animaux s’incarne-t-il, et pourquoi ceux-là ? D’ailleurs est-il vraiment important qu’il s’incarne dans tel animal ou tel autre ? N’est-il pas qu’une simple projection mentale propre aux humains ? Son utilité est-elle psychologique, sociale ou écologique ? Est-il une contingence culturelle, propre aux collectifs qui le mobilisent, ou une figure universelle, capable de résonner en nous en ravivant un ancien que l’on croyait perdu ? Comment donc dessiner ses contours et saisir l’indéfinissable ou, pire, l’« indécidable [7]  » ?
« Pour moi, la signification est toujours phénoménale [8]  », répond Lévi-Strauss à Paul Ricœur lorsqu’il l’interroge sur son analyse structurale des mythes. Il explique que le sens des symboles ne peut être que « de position », qu’ils n’offrent jamais de signification intrinsèque. Le récit mythique, où existe le trickster polymorphe, est pour lui une manière de réfléchir à l’ensemble des conciliations possibles entre les oppositions que la pensée introduit dans le monde, son objet étant de fournir un modèle logique pour résoudre une contradiction. La pensée mythique cherche ainsi moins à dépeindre le réel, qu’à « justifier la cote mal taillée en quoi il consiste, puisque les positions extrêmes y sont imaginées seulement pour les démontrer intenables [9]  ». Le décepteur lévi-straussien incarne ces « positions extrêmes » dans un monde instable et chaotique ; sa mission devient dès lors d’y opérer des médiations, et d’appréhender le passage entre les oppositions qui traversent le tissu culturel au moment de sa formation. De la mort à la vie, de la féminité à la masculinité, de la chasse à l’agriculture, le trickster permet de résoudre l’incommensurabilité des termes en surmontant leur dualité, et de rendre ainsi le monde vivable. 
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 Lévi-Strauss n’aura de cesse, tout au long de son travail sur les mythes, de répondre à cette imparable « psychologie des profondeurs [18]  ». Il s’insurgera contre ce qu’il qualifiera de « vieilles interprétations » brandies par des exégètes incapables de concevoir les histoires mythiques autrement que comme des « rêveries de la conscience collective [19]  », ne laissant aucune marge de manœuvre possible entre « la platitude et le sophisme [20]  ». Si cette posture de l’anthropologue est d’abord fondamentalement intellectuelle, elle est aussi discrètement politique, puisqu’elle place l’anthropologie sur l’échiquier des sciences sociales en revendiquant fermement l’horizontalité dans l’analyse, c’est-à-dire la possibilité d’un examen non projectif du monde des autres, s’intéressant à ses logiques propres, sans pour autant cesser de faire des liens avec les nôtres. Lévi-Strauss refuse de se retrouver coincé entre d’un côté une vision du mythe qui exprimerait les sentiments primordiaux de l’homme refoulés (amour, haine, vengeance, etc.) mais remis en jeu de manière détournée en étant projetés sur des animaux par exemple et, de l’autre, une approche encore plus problématique que la première, qui considère que les histoires mythiques ne font rien d’autre que d’expliquer métaphoriquement des phénomènes naturels ou météorologiques qu’on ne comprend pas – acception la mieux partagée par nos contemporains encore aujourd’hui. Entre une forme de réalisme naïf qui s’épanche en considérant les histoires mythiques comme des images miroirs déformées des relations sociales et/ou de l’existence d’un environnement naturel qu’on tente d’expliquer sans pourtant y parvenir, et son inverse symétrique, la projection sur d’autres êtres de sentiments humains universels refoulés, la « dialectique gagne à tous les coups [21]  » pour atteindre l’horizon – inaccessible selon Lévi-Strauss, n’en déplaise à Ricœur – de la signification. Lorsque nous cédons à cette facilité interprétative, nous ne pouvons saisir les logiques autres qui sous-tendent les histoires que nous écoutons : il ne peut pas y avoir de déplacement vers la « pensée sauvage », mais seulement le bricolage d’un épouvantail effrayant qui figure nos propres psychoses, qui, rejetées sur les mondes dits prémodernes, justifient commodément leurs réminiscences nocturnes.
 Pour Lévi-Strauss, la sentence d’un tel ressaisissement des mythes est sans appel : elle trahit un renoncement de la pensée. C’est pour faire face à ces conceptions appauvrissantes avec un outillage puissant que se formule la réponse lévi-straussienne : il fait sortir le mythe de l’Histoire et l’inscrit dans la Logique. Si l’autre des autres est, aussi, un autre, l’anthropologie n’a d’autre alternative que de poser un alignement de principe avec la « pensée sauvage », sa mission première devenant la symétrisation – programme de recherchequi perdure encore aujourd’hui et que ce livre prolonge à sa manière. Lévi-Strauss s’opposa donc fermement à la prétention de la psychanalyse de constituer une connaissance universelle sur la vie inconsciente grâce à l’unique expérience clinique et psychothérapique, expérience qui révélerait, cachées dans les tréfonds de l’âme humaine, des représentations partagées par l’humanité entière et pourtant situées hors de tout espace-temps et de toute culture particulière : « Ils refusent de reconnaître et d’admettre que cette grande voix anonyme qui profère un discours venu du fond des âges, issu du tréfonds de l’esprit, puisse les laisser sourds, tant il leur est insupportable que ce discours dise tout autre chose que ce que, d’avance, ils avaient décidé qu’il dirait. À me lire, ils éprouvent une sorte de déception, presque de la rancune, de figurer en tiers dans un dialogue plus riche de sens qu’aucun jusqu’à présent noué avec les mythes, mais qui n’a pas besoin d’eux, et auquel ils n’ont rien à contribuer [22] . »
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Iyip le trickster devient la métis de Vernant [34] , l’intelligence a-humaine en action, celle qu’il faut toujours garder à l’esprit si on ne veut pas finir tout seul, sans feu et sans nourriture au milieu d’un cruel hiver. Simultanément, elle est aussi l’expression de la fragilité de nos existences à tous, qu’il faut quotidiennement garder à l’esprit dans un contexte de chasseurs-cueilleurs. Elle n’est pas uniquement d’ordre projectif, puisqu’elle exprime réellement les failles en chaque être vivant, au fondement de ses puissances comme de ses vulnérabilités. C’est depuis ces failles, ces brèches mal refermées, qui survivent en chacun depuis le temps du mythe, qu’un dialogue est possible. Pour toutes ces raisons, les « histoires à trickster » sont racontées aux enfants dès leur plus jeune âge, évoquées lors de séances de chasse comme le soir autour du feu, avec un mélange de crainte et d’humour. Il s’agit de formuler verbalement que les êtres qui nous entourent sont doués d’attention et d’intentions, et qu’en conséquence ils peuvent nous déborder, et à tout moment faire chavirer notre monde. Plus encore, c’est leur proximité instable qui fonde le collectif, en rappelant à l’esprit humain les capacités dont il faut faire preuve pour se mouvoir dans un environnement incertain et aléatoire. Le trickster nous apprend que les trajectoires des autres coïncident rarement avec les nôtres, nous obligeant à exercer notre discernement : vivre devient alors métaboliser l’imprévisible au quotidien. 
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On ne sera pas surpris de se rappeler que le moment où l’école française de sociologie récuse « toute valeur fondatrice à la vie onirique tout en lui conservant sa dimension essentiellement religieuse [32]  » coïncide avec celui où la psychanalyse s’en ressaisit pour élaborer sa thérapeutique et sa théorie de la culture. Cette dernière applique l’immense diversité culturelle des rêves à son nouvel objet : l’esprit humain. Les règles de l’interprétation des rêves sont généralisées, ces derniers devenant les portes d’accès royales aux pulsions sexuelles et aux désirs infantiles censurés et rejetés dans les tréfonds de l’inconscient. La vie onirique redevient originaire [33]  en se dépouillant néanmoins des possibles qu’elle impliquait lorsqu’elle était prise au pied de la lettre – c’est-à-dire au sérieux –, ce qui était, depuis son époque et avec ses outils, ce que Tylor avait tenté de faire en stabilisant la notion d’animisme [34] . Les analyses de Tylor, doublées des critiques de ses contemporains, constituèrent une porte ouverte où la psychanalyse allait pouvoir s’engouffrer. Cette dernière, loin de renouer avec les usages sociaux des rêves, s’en servit néanmoins pour monter en généralité, considérant qu’ils renvoyaient aux formes archaïques de la culture, qui resurgissent en nous modernes lorsque notre inconscient prend le relai pendant la nuit : si le fond mythique dans lequel puisent nos rêves exprime l’origine de l’humanité, l’expérience intime qui le transpose et le traduit fait dès lors remonter en nous notre propre enfance.

Le psychanalyste et anthropologue Géza Róheim reprit les thèses défendues par Freud dans L’Interprétation des rêves et Totem et tabou[35]  pour affûter les principes systémiques de l’anthropologie psychanalytique, où s’articulent observation clinique, hypothèse biologique et description ethnographique. Selon Róheim, l’analyse des rêves doit absolument continuer d’être réalisée « hors contexte », car c’est la seule manière d’en saisir le contenu inconscient. Il repose ainsi l’une des questions fondamentales de la psychanalyse : « Si l’interprétation n’a de valeur que dans le cadre d’une seule culture, comment se fait-il que nous trouvions des éléments identiques dans de nombreuses cultures, bien qu’elles puissent être orientées vers des buts différents [36]  ? » Pour lui, la raison d’être des composantes analogues des rêves, qui traversent cultures et continents, est claire : les rêves ont partout « la même signification latente [37]  » ; les humains rêvent dans les termes d’un même « symbolisme fondamental ». On ne sera dès lors pas surpris de lire, sous la plume de Róheim, que l’animisme a essentiellement le sens « de la formation d’un double, d’une reduplication de nous-mêmes [38]  », idée qui expulse une fois de plus la possibilité d’un transport et d’une rencontre dans le domaine de la superstition, pour faire d’un symbolisme universel dont nous serions tous les porteurs inconscients le seul lieu d’une investigation encore un tant soit peu défendable scientifiquement.

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 Ce récit recèle un intérêt fondamental pour l’anthropologue : si au sein de l’ontologie naturaliste telle qu’elle s’est constituée historiquement, parachevant son institution aux moyens de l’économie capitaliste, nous avons sinon effacé, du moins secondarisé les conséquences directes de nos manques d’égards vis-à-vis des non-humains, chez ceux qui disposent encore d’une praxis animiste, les animaux ont la capacité de répondre aux humains et à leurs actes pour leur manifester le déséquilibre qu’ils ont engendré. Pour le dire autrement, si nous avons « dépersonnifié » les situations et événements que nous expérimentons au quotidien, ces derniers sont restés résolument personnels et adressés au sein des ontologies animistes : les causes d’une situation ne sont jamais purement accidentelles ; la responsabilité (d’une maladie, d’un dysfonctionnement collectif) est toujours incarnée dans les motifs d’une relation particulière, plutôt que rejetée sur le fatum propre à un monde extérieur neutre – neutralisé –, c’est-à-dire profondément non concerné. Cette idée peut nous aider à comprendre les raisons pour lesquelles nombre de collectifs autochtones n’ont jamais réussi à « s’intégrer » de manière satisfaisante aux nécessités économiques du monde moderne : comment exploiter efficacement les êtres qui nous entourent si, chaque fois, on s’expose à des représailles pouvant entraîner des conséquences désastreuses ? En témoigne Ivan qui, coincé dans un appartement de Milkovo en attendant que la police le laisse repartir en forêt, m’envoya un sms deux mois plus tard alors que je me trouvais à nouveau en France : j’ai décidé d’arrêter de faire ça, quoi qu’il en coûte. Ils m’ont montré la limite, et moi je veux pouvoir continuer à vivre avec eux en forêt. À cet endroit de l’histoire, je ne peux m’enpêcher de penser à Descola : « Les cultures et les civilisations font preuve d’une remarquable permanence lorsqu’on les envisage du point de vue des visions du monde, des styles du comportement et des logiques institutionnelles qui signalent leur caractère distinctif [3] . » Que nous révèle cet événement, sinon que les « propriétés des existants » qu’une ontologie animiste implique – ici, celle de pouvoir répondre – continuent de produire des effets majeurs à l’heure actuelle, lorsqu’elles sont confrontées à l’économie de marché ? Les conséquences du choc entre ces deux ontologies [4]  ne sont pas uniquement d’ordre symbolique ou conceptuel : elles sont tangibles et troublantes, quoique largement incalculables tant ce qu’elles impliquent constitue encore aujourd’hui un impensé (voire un impensable) au sein de notre propre société. Pour continuer d’entretenir des relations quotidiennes avec les animaux qu’ils chassent, nous disent les Even d’Icha, il existe une limite, à laquelle les humains doivent se rendre sensibles s’ils veulent préserver la vie, la leur et celle de leurs compagnons autres qu’humains, sans lesquels plus rien ne serait possible. Cette limite est, dans l’ontologie animiste, pensée et actée au quotidien ; au sein du naturalisme tel que stabilisé dans nos institutions, elle ne l’est pas. Dans nos cités nous avons, depuis des siècles, invisibilisé les relations constitutives avec les êtres qui nous font vivre. Est-il déraisonnable de penser que les conséquences de cette rupture ne sont peut-être pas immédiates et locales, comme dans le cas de Daria, lui permettant in fine de se repositionner et de se réajuster pour reprendre le dialogue, mais reportées dans le temps et l’espace pour devenir littéralement incommensurables ? La sixième extinction des espèces, la pollution généralisée, les catastrophes climatiques sur terre sont en étroite résonance avec ce dialogue avorté entre eux – tous les êtres qui bordent l’humanité – et nous. Tant de gestes oublieux accumulés, tant d’animaux livrés à eux-mêmes dans l’obscurité d’abattoirs mécanisés, sans plus de main précautionneuse qui se poserait sur leur flanc au moment de se saisir du couteau, sans plus de voix attentive qui prononcerait doucement, pour eux, avant la mort, que demain ils reviendraient autres. N’est-ce qu’une fable morale que d’imaginer que tous nos manques d’égards accumulés dans l’espace et semés dans le temps nous ont conduits, ici et aujourd’hui, à récolter la tempête ?

 

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