Le problème à trois corps du capitalisme - Romaric Godin
Le spectacle est un monde de luttes internes au capital, permettant à ce dernier de perpétuer sa domination parce que ces luttes ne portent que sur les marchandises elles-mêmes et non sur l’indépendance de la marchandise. Lorsqu’on se demande si l’on a besoin d’un Samsung ou d’un iPhone, de ChatGPT ou de DeepSeek, on ne s’interroge pas sur l’existence fondamentale du besoin de ces usages.
Le spectacle n’est ainsi rien d’autre qu’une gestion permanente du temps et de la vie quotidienne par le capital. Il n’est pas un ensemble d’images, mais un « rapport social entre des personnes médiatisé par des images », explique Debord, reprenant la définition du capital de Marx. Aujourd’hui, le spectacle inclut tous les moyens numériques contemporains qui permettent d’en multiplier la force pour imposer les besoins qui sont si nécessaires au système.
Cette gestion sociale du capitalisme a trois conséquences fondamentales qui ouvrent la voie à la crise anthropologique. D’abord, celui de la « falsification de la vie sociale » dans laquelle la société se construit autour de besoins issus de la marchandise, c’est-à-dire de la « non-vie ». La vie concrète, celle dans laquelle jadis la valeur d’usage prenait sa source, est désormais forgée par les besoins du capital. Elle disparaît donc dans sa spécificité issue du vécu individuel pour se perdre dans une pseudo-satisfaction temporaire imposée. La liberté proclamée par les chantres du capitalisme n’est qu’illusion : c’est une liberté sans chair, sans vie, un « faux choix » restreint par la survie de la marchandise.
La deuxième conséquence de cette architecture moderne des besoins, c’est que la pauvreté est toujours présente au cœur de l’abondance. Mieux même, elle en est constitutive. Puisqu’il faut qu’une marchandise puisse toujours être remplacée par une autre, elle doit, on l’a vu, contenir la privation. Paradoxalement, et contrairement à ce que prétend la fausse rationalité économique, c’est l’abondance même qui crée cette privation. Produite en masse, la marchandise convoitée pour un usage qui devait rendre le consommateur unique et meilleur est immédiatement déceptive en ce qu’elle ne reconnaît aucune singularité au consommateur. « L’objet qui était prestigieux dans le spectacle devient vulgaire à l’instant où il entre chez ce consommateur en même temps que chez tous les autres », décrit Debord qui parle d’« imposture de la satisfaction ».
On comprend alors mieux pourquoi les nouvelles technologiques numériques ont moins visé des gains de productivité que l’envahissement du temps des individus, et donc pourquoi le choix a été fait de développer davantage des jouets plutôt que des outils, pour reprendre les termes de Jason Smith. Puisque les gains de productivité sont désormais extrêmement difficiles à réaliser, la croissance des profits dépend davantage de la manipulation de la valeur d’usage, c’est-à-dire de la création permanente de nouveaux besoins. L’occupation du temps du consommateur vient compenser la difficulté à créer de la plus-value relative.
L’automatisation du travail, loin de « détruire les emplois », comme on l’entend sans cesse, les déplace vers des secteurs intenses en travail - schématiquement, les services - où se met en place un contrôle numérique qui n’a pas d’autre fonction que de « déshumaniser » ces tâches souvent fondées sur la relation humaine. La surveillance hiérarchique, la notation des clients, l’omniprésence des caméras obligent les employés à standardiser le plus possible leurs interactions. Progressivement, le travail se vide de tout aspect spécifique à une relation humaine authentique ; il se met au diapason de ces machines qui, partout, surveillent le travailleur. Lequel doit, sous cette pression, se détacher le plus possible de ce qui est, en lui, étranger aux exigences du capital, c’est-à-dire son humanité.
Car de plus en plus, le travailleur est mis en concurrence avec la machine. Et la qualité approximative du service rendu par la machine n’est pas un argument pour créer de meilleures conditions de travail, mais pour renforcer la pression sur l’emploi. Le cas de caisses automatiques dans les supermarchés est, de ce point de vue, éclairant. La déshumanisation capitaliste conduit de nombreux clients à éviter une caisse tenue par un humain. Des caisses dites « automatiques » ont donc été mises en place, laissant le client effectuer ce travail sans être rémunéré. Mais comme ces machines sont défectueuses, il a fallu développer les emplois d’agents de sécurité et maintenir des caisses « humaines ».
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