La proclamation de la commune - Henri Lefebvre
Les ouvrages des historiens postulent souvent une sorte de Action. L’auteur fait au début semblant d'ignorer ce dont il va parler; il feint de partager l'ignorance (également supposée) du lecteur. Alors que lui, l'historien, a déjà étudié les documents et témoignages, il commence le récit avec innocence et naïveté. Il raconte simplement, sincèrement, et dans ce récit fait entrer et les témoignages et sa critique des interprétations et théories antérieures. Insensiblement (quand il est subtil) il amène le lecteur sur ses positions, qu’il a l’air de découvrir et d'occuper comme si elles allaient de soi. Simultanément, il montre et démontre. En fait, l'auteur sait parfaitement où il veut en venir, et les prémisses enveloppent les conclusions.
Cette Action historienne est aussi légitime et aussi contestable que la Action romanesque qui permet au romancier de raconter,
---
Ainsi s’explique la formation de ce que j’appellerai la légende de la Commune, légende où les faits se présentent à peu prè8 ainsi: les chefs du parti révolutionnaire, jacobins et internationaux, organisent un grand complot, dont le Comité central est le nœud; au 18 mars, ils donnent le signal de l’action, renversent le gouvernement et s'emparent du pouvoir, en terrorisant le Paris honnête et bourgeois. » Ainsi débute l’ouvrage de Camille Pelletan sur l'histoire de la Commune24. L'auteur poursuit: « fl est curieux de remarquer les progrès de cette légende... C’est ainsi qu’on appréciait les faits à Versailles, en 1871, au mois d’avril et au mois de mai. Mais il s’en fallait bien que le reste de la France partageât cette opinion. La plupart des adversaires de la Commune dans la capitale, la majeure portion du parti républicain en province, professaient à ce moment les idées qui furent celles de la Ligue d’union pour les droits de Paris et qu'exprimèrent à maintes reprises les délégués des conseils municipaux. Les “conciliateurs” de toute nuance ne croyaient assurément pas demander qu’on traitât avec un repaire de bêtes sauvages, ni avec une bande de brigands. Et la preuve que leur sentiment était partagé, c’est que l'effet électoral des événements de la Commune, dans les départements, se traduisit par un vote de condamnation de l’Assemblée et dans beaucoup de cas par l'élection des conciliateurs eux-mêmes... » Au moment où la lutte politique pour l’affermissement de la République se termine, où commence celle pour la laïcité et la séparation de l’Église et de l'État, où la petite bourgeoisie radicale va marquer de son empreinte la démocratie en France, un idéologue de cette tendance éclaire les événements de 1871 en montrant comment la Commune a permis et sauvé la République.
---
Qui dit spontanéité dit aussi irresponsabilité. La thèse de la spontanéité du mouvement insurrectionnel sert donc d’excuse à ce mouvement, que l’on blâme discrètement, auquel on découvre des motifs et non des objectifs. Et cela sans hostilité, au contraire: avec indulgence. Au surplus, on apporte des faits
---
En résumé, la révolution industrielle - celle de la machine à vapeur - se poursuit et tend vers son achèvement, en France, sous le Second Empire. La France comble une partie de son retard par rapport à l’Angleterre, où la révolution industrielle s’est accomplie graduellement, spontanément, de bas en haut pour ainsi dire, à partir d’un capitalisme commercial très développé.
---
Il est facile de montrer que cette croissance rapide des forces productives s’accompagne d’une concentration également rapide des capitaux et de la production.
---
En ce qui concerne Paris même, on peut affirmer que te nombre des travailleurs s’accroît (416811 en 1866, 442 310 en 1872) en même temps que la population (respectivement 1 696141 habitants et 1825300) mais avec lenteur, tandis que se modifie pro-fondément la répartition des éléments prolétariens sur la surface géographique occupée par la capitale. Nous y reviendrons, pour comprendre la composition sociale de la garde nationale et sa division très nette en bataillons bourgeois et bataillons à majorité populaire, artisanale et ouvrière.
---
C’est ainsi que l’État impérial de Napoléon 111 intervient, vers 1860, pour mettre fin au conflit entre les capitalistes partisans du protectionnisme et les « libre-échangistes ». Il se prononce pour ces derniers en concluant un traité commercial avec l’Angleterre. Ce jeu compliqué mécontente tour à tour les fractions des classes dirigeantes et aboutit au désabusement.
---
Distinguons ici la spontanéité et l’idéologie. Spontanément, peut-on dire, la spontanéité est anarchisante. Ce qui correspond à une poussée instinctive, négative, donc puissamment destructrice des institutions existantes, mais sans objectif précis. À la théorie politique de se greffer sur elle et de lui apporter clarté et buts sans la briser. C’est ce qu’a compris Lénine en partant précisément de l’expérience de la Commune. La Commune est née spontanément. La spontanéité, nécessaire et insuffisante, se laisse écraser « spontanément » ; elle dérive vers des positions réformistes ou réactionnaires, si l’organisation politique ne vient pas l’orienter. Encore ne faut-il pas la dédaigner ou la brimer, car elle contient l’impulsion fondamentale, sans laquelle aucune théorie révolutionnaire ne peut entrer dans les masses et devenir force politique.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire