La capitalisme de l'apocalypse - Quinn Slobodian
Introduction
L’éclatement de la carte du monde
L’idée d’un capitalisme sans démocratie est plus largement répandue qu’on ne pourrait le penser. Intellectuel de droite membre de longue date de la Heritage Foundation, Stephen Moore, conseiller économique du président Donald Trump, un temps pressenti pour intégrer le conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale des États-Unis en 2019, est très clair sur le sujet : « Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent adepte de la démocratie37. » Loin d’être une plaisanterie ou un lapsus, il s’agit là d’un positionnement bien réfléchi qui a tranquillement fait son chemin au cours des cinquante dernières années, façonnant nos lois, nos institutions et l’horizon de nos aspirations politiques.
L’éclatement de la carte du monde ne s’est pas produit spontanément. Il a eu ses promoteurs. Ce livre parle de ceux qui ont précédé et suivi Peter Thiel, de ceux qui ont vu venir la fragmentation et l’ont encouragée. Après la fin de la Guerre froide, leur proposition avait de quoi surprendre : peut-être le capitalisme avait-il secrètement perdu. Peut-être que les super-États sociaux-démocrates reprenaient le flambeau là où l’avaient laissé les États communistes, alors que les dépenses de l’État ne cessaient de croître. Peut-être que, pour une véritable victoire du capitalisme, il fallait aller plus loin. Et si la fin de l’Histoire n’était pas cette mosaïque composée d’environ deux cents États-nations, qui auraient adopté un système de démocratie libérale, mais un monde composé de dizaines de milliers d’entités aux systèmes politiques variés, en perpétuelle concurrence ? « Et si la plus grande tendance politique des deux derniers siècles, à savoir la centralisation du pouvoir de l’État, s’inversait au XXIe siècle38 ? », s’interroge un radical du marché libre. Et s’il fallait complètement refonder la société ?
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Dans son roman Red Pill, paru en 2020, Hari Kunzru décrit un homme rédigeant un manifeste dans un état hallucinatoire à propos « d’un système qui aurait finalement toute latitude de se passer de politiques publiques et de les remplacer par l’art de la négociation : une boîte noire, impossible à contrôler et seulement accessible aux parties concernées. Il n’y aurait ni garde-fous ni contre-pouvoirs, aucun droit de recours contre les décisions prises par les négociateurs, aucun “droit” d’aucune sorte, rien que l’exercice du pouvoir à l’état brut39 ». C’est le système décrit dans les pages de ce livre : une forme radicale de capitalisme dans un monde sans démocratie.
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ILES
Un rapide retour sur l’histoire de Hong Kong montre que c’est à la force du fusil que naquit l’État idéal de Milton Friedman. Les Britanniques obtinrent la cession de l’île de Hong Kong à perpétuité comme butin de la première guerre de l’opium dans le cadre du traité de Nankin en 1842. Dotée d’un vaste et profond port protégé des typhons par une montagne formée lors de l’explosion d’un supervolcan au Mésozoïque, la ville fut baptisée Victoria en l’honneur du monarque et transformée en entrepôt exempt de droits de douane, dont l’économie reposait sur le commerce de la drogue – opium cultivé et transformé en Inde et expédié en direction des consommateurs chinois.
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Villes en éclat
Selon un conseiller municipal de New York déplorant cette situation, « les milliardaires ne devraient pas pouvoir acheter le ciel et plonger le reste de la ville dans l’obscurité109 ». Mais c’est pourtant la tendance que l’on observe au cours des premières décennies du nouveau millénaire. En 2017, après qu’Amazon annonce être à la recherche d’un lieu pour installer son nouveau siège, la ville de New York propose un total de 3 milliards de dollars en allégements fiscaux et aide publique pour l’accueillir. En 2019, au moment de son inauguration dans le West Side de Manhattan, c’est le double, soit 6 milliards de dollars, qui avaient été accordés au programme Hudson Yards, le plus grand projet immobilier privé de l’histoire des États-Unis (enchevêtrement de tours d’habitation et d’immeubles de bureaux, comprenant un centre commercial de 67 000 mètres carrés et une sculpture-installation pouvant être escaladée, rebaptisée le Shawarma par les New-Yorkais)110.
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TRIBUS
Les bantoustans libertariens
La commission est dirigée par Leon Louw, un Sud-Africain qui a participé à la réunion de Hong Kong de la Société du Mont-Pèlerin à l’invitation de Friedrich Hayek17. Louw est né en 1948 dans une famille afrikaner conservatrice dans la ville minière de Krugersdorp – une ville qui doit son nom à l’ancien président sud-africain Paul Kruger, dont le portrait figure sur une pièce d’or appelée Krugerrand, très prisée des investisseurs18. En 1975, Louw participe à la création de la Free Market Foundation (FMF), le think tank qui fait venir Milton Friedman en Afrique du Sud. La FMF considère comme une tragédie pour l’Afrique du Sud le décalage entre sa rhétorique procapitaliste et anticommuniste et la réalité de ce qu’elle perçoit comme un « socialisme rampant19 ». Pour ses membres, l’apartheid n’est qu’un programme social parmi d’autres, payé par les contribuables et impliquant un niveau important d’intervention, incorporant des barrières de couleur sur le marché du travail, des programmes sociaux pour la population blanche et la propriété étatique de nombreuses entreprises20. Louw se qualifie lui-même d’« abolitionniste » – il pense que l’ordre social serait assuré par la liberté du marché, plus à même d’apporter la prospérité que le capitalisme racial dirigé par l’État que constitue la politique d’apartheid21.Si les investisseurs sont attirés au Ciskei par la carotte des subventions de l’État, ils profitent de l’usage sans retenue du bâton – et du fusil – par le régime de l’apartheid. La prétendue utopie libertarienne opère main dans la main avec les forces de sécurité sud-africaines. Celles-ci punissent les actes ordinaires de résistance civile tout en veillant activement à l’application de l’interdiction des syndicats. Une militante, Priscilla Maxongo, décrira plus tard comment les femmes engagées dans le mouvement syndical étaient régulièrement arrêtées, interrogées et torturées. Elle raconte comment on lui a attaché un tube en caoutchouc autour du cou pour l’empêcher de respirer jusqu’à ce qu’elle divulgue des informations sur les groupes de défense des droits des travailleurs38.
En 1983, la police tire dans la foule et tue quinze personnes lors d’une manifestation contre une augmentation de 10 % du prix des billets de bus39. Le Times qualifie le Ciskei de « vilain petit État policier40 ». Thozamile Gqweta, dirigeant du syndicat South African Allied Workers, voit sa maison incendiée avec la porte d’entrée verrouillée par un câble ; sa mère et son oncle périssent dans leur maison également incendiée volontairement ; sa petite amie est abattue par la police alors qu’ils quittent les funérailles de sa mère ; il est lui-même détenu pendant trois mois et torturé à l’électricité41. Lors d’un autre incident survenu l’année même où le magazine Reason célèbre le Ciskei comme un « havre de prospérité et de paix dans l’arrière-cour de l’Afrique du Sud », les forces de sécurité pénètrent dans une église, alors qu’on y commémore le dixième anniversaire du soulèvement de Soweto, et frappent les fidèles avec des fouets en peau de rhinocéros, provoquant l’hospitalisation de trente-cinq personnes et la mort d’un garçon de quinze ans42.
En 1987, la dimension tragique du partenariat avec l’État policier apparaît dans toute sa brutalité. Cette année-là, Louw entreprend le voyage de Dakar pour rencontrer des membres du Congrès national africain (ANC) en exil. Il espère persuader l’ANC socialiste que les privatisations sont le meilleur moyen de réformer l’Afrique du Sud43. Quelques mois plus tard, l’avocat noir défenseur des droits civiques qui avait organisé cette réunion au Sénégal est retrouvé sur le siège arrière de sa propre voiture, ligoté et battu à mort par les forces de sécurité du Ciskei44. Les partenaires avec qui Louw veut construire son utopie libertarienne exterminent de manière méthodique toute opposition démocratique à l’apartheid.
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En 1987, la dimension tragique du partenariat avec l’État policier apparaît dans toute sa brutalité. Cette année-là, Louw entreprend le voyage de Dakar pour rencontrer des membres du Congrès national africain (ANC) en exil. Il espère persuader l’ANC socialiste que les privatisations sont le meilleur moyen de réformer l’Afrique du Sud43. Quelques mois plus tard, l’avocat noir défenseur des droits civiques qui avait organisé cette réunion au Sénégal est retrouvé sur le siège arrière de sa propre voiture, ligoté et battu à mort par les forces de sécurité du Ciskei44. Les partenaires avec qui Louw veut construire son utopie libertarienne exterminent de manière méthodique toute opposition démocratique à l’apartheid.
Selon un membre d’un groupe de réflexion néolibéral britannique, cité dans un article en une du Wall Street Journal en 1985, le Ciskei était un « cheval de Troie pour renverser l’apartheid45 ». Mais il n’en a rien été. Au contraire, comme un économiste sud-africain le dit très directement quelques années plus tard, « si l’ANC prenait le pouvoir en Afrique du Sud, il conquerrait le Ciskei et l’intégrerait à nouveau dans l’ensemble de l’Afrique du Sud. La poursuite du développement du Ciskei dépend donc de la survie du gouvernement sud-africain46 ». Un autre économiste abonde dans ce sens, déclarant que la dernière chose dont l’Afrique du Sud a besoin est « le type de gouvernement que l’on trouve dans le reste de l’Afrique. Chaque citoyen est mieux loti avec le régime traditionnel actuel fermement enraciné47 ». Par « traditionnel », il fallait bien sûr entendre la tradition de la domination de la minorité blanche.
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La merveilleuse mort d’un État
NATIONS FRANCHISÉES
Le clan d’un homme d’affaires blanc en Somalie
En 1971, MacCallum rédige son premier modèle de bail pour une future mini-société, énonçant règles de conduite, droits et responsabilités. Il est recruté pour cela par Werner Stiefel, un réfugié de l’Allemagne nazie, qui dirige une entreprise familiale de produits dermatologiques, dont le plus connu est le Lubriderm, une crème pour la peau. Stiefel veut créer son propre pays – « une communauté en haute mer ne dépendant politiquement d’aucune nation », sur le modèle du Ravin de Galt dans La Grève d’Ayn Rand54. Il possède un motel dans le nord de l’État de New York. En droite ligne des théories de son père, MacCallum voit la possibilité d’en faire un laboratoire55.Les régimes juridiques sur mesure de Dubaï
L’un des plus fervents laudateurs de l’émirat est peut-être Curtis Yarvin, un employé de la tech qui se définit lui-même comme néo-réactionnaire dans son blog, sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, et qui évolue dans les mêmes cercles que Patri Friedman ou Peter Thiel17. Comme avec Singapour et Hong Kong, Yarvin voit dans Dubaï la preuve que « la politique n’est pas une condition nécessaire à une société moderne libre, stable et productive18 ». Dubaï est gérée comme une entreprise, et c’est comme cela que les choses devraient être, selon lui. Les habitants de la ville ne sont pas des citoyens, mais des clients, qui ne doivent attendre rien d’autre de l’État que ce qui est prévu dans leur contrat19. Pour Yarvin, tout ce qui a trait à la citoyenneté n’est qu’instrument permettant d’extorquer à l’État des avantages sociaux sous forme d’argent qui, à son tour, doit être arraché à d’autres par le biais de l’impôt. Les idées abstraites d’appartenance citoyenne ou d’obligations civiques n’ont pas leur place à Dubaï où, au début des années 2000, la population de Dubaï est, selon certaines estimations, composée à 95 % d’étrangers20.
Aux yeux de Yarvin, si le rejet de la démocratie constitue l’un des atouts de Dubaï, sa taille en est un autre. Comme Hoppe et Rothbard, il pense que plus l’entité politique est petite, mieux c’est21. Dubaï possède une gigantesque zone de libre-échange, mais sa superficie totale est inférieure à celle du plus petit des États américains, le Rhode Island. Pour décrire son idéal normatif, Yarvin parle de « patchwork » – « une toile d’araignée mondiale composée de dizaines, voire de centaines, de milliers de mini-pays souverains et indépendants22 ». Le terme a également été utilisé par des chercheurs pour décrire le Dubaï des années 2000, ce qui fait véritablement le charme de l’émirat aux yeux des anarcho-capitalistes23.
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