dimanche 17 mai 2026

La capitalisme de l'apocalypse - Quinn Slobodian

La capitalisme de l'apocalypse - Quinn Slobodian 

 

Introduction
L’éclatement de la carte du monde

L’orateur qui soumet cette série de questions comme expérience de pensée en 2009 se nomme Peter Thiel1. Alors âgé de quarante et un ans, cet investisseur en capital-risque, qui avait fait fortune en fondant PayPal et en achetant très tôt des parts dans Facebook, venait de subir de plein fouet la crise financière de l’année précédente. Il n’avait plus qu’une idée en tête : échapper à l’État démocratique taxateur. « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles », écrivait-il à la même époque. « La mission des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes2. » Plus il y aurait de pays, plus il y aurait d’endroits où placer son argent, et moins les États seraient susceptibles d’augmenter les impôts, de peur de faire fuir la poule aux œufs d’or. « Si nous voulons plus de liberté, déclarait-il, nous devons augmenter le nombre de pays3. »
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J’utilise la métaphore de la perforation pour décrire la façon dont le capitalisme agit, en perçant des trous dans le territoire de l’État-nation, en créant des zones d’exception avec des lois différentes et souvent sans contrôle démocratique. Le philosophe Grégoire Chamayou parle quant à lui de « politique du capricorne » pour décrire les initiatives de privatisation qui rongent depuis l’intérieur la structure de la société17. Mais nous pourrions user d’une autre métaphore encore : la dentelle, qui se fabrique en nouant ensemble des fils séparés par des trous, et dans laquelle c’est l’absence, ou le vide, qui permet au motif d’émerger. Pour comprendre l’économie mondiale, il nous faut apprendre à voir les vides.
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 Ce livre raconte l’histoire de ce que j’appelle le capitalisme de fragmentation ou « capitalisme crack-up ». Il décrit à la fois un monde profondément marqué par les efforts, non coordonnés, d’acteurs privés en quête de profits et de sécurité économique, soutenus par des gouvernements servant leurs intérêts, et l’idéologie bien réfléchie qui le sous-tend. Dans un monde qui est à la fois de plus en plus interconnecté et fragmenté, les partisans de ce type de capitalisme sont à l’affût des signes de mutation du contrat social pour voir dans quelle mesure ils peuvent accélérer les dynamiques de rupture et de sécession et en tirer profit. Ce sont des adeptes de ce que Lionel Shriver appelle, dans son roman de 2016, Les Mandible, « ce tout nouveau genre que [constitue] l’économie de l’apocalypse20 ».
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 La zone n’est pas seulement un ailleurs dans le vaste monde. Elle est là, toute proche. Nous vivons dedans, ou elle s’invite dans nos vies. Cela ne veut pas dire que la plupart des gens auraient purement et simplement fait sécession, ou envisageraient de créer leur propre nouvel État. Ce dont on parle ici n’est pas une prise de pouvoir par le haut, mais la multiplication de petits actes de défection. Un partisan radical du libre marché appelle cela la sécession douce21. On peut faire sécession en retirant ses enfants des écoles publiques, en convertissant son argent en or ou en cryptomonnaie, en s’installant dans des États où les impôts sont moins élevés, en obtenant un deuxième passeport, ou encore en s’expatriant dans un paradis fiscal22. On peut faire sécession en décidant de vivre dans des gated communities (résidences fermées) régies par de petits gouvernements privés miniatures. Beaucoup l’ont fait : au début du nouveau millénaire, près de la moitié des nouveaux projets immobiliers dans le sud et l’ouest des États-Unis étaient des lotissements planifiés à accès restreint23. De Lagos à Buenos Aires, les enclaves clôturées sont un phénomène mondial24. En Inde, les gated communities ont commencé par la simple privatisation de voies publiques avec des barrières métalliques, avant que ne soient planifiées des « colonies » à accès limité, regroupées autour de zones économiques spéciales25.
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Chaque acte de sécession douce – chaque entreprise qui transfère ses bénéfices vers une société-écran en Suisse ou dans les Caraïbes ; chaque conflit avec des agents fédéraux au sujet de droits de pâturage ; chaque agent de sécurité, contractuel ou mercenaire embauché pour patrouiller, procéder à des arrestations ou des descentes – est une nouvelle petite victoire pour la zone, un autre petit trou percé dans le commun. Ce sont ceux qui profitent le plus du recul de l’engagement citoyen qui incitent les gens à vivre dans des zones. Il y a un siècle, les barons voleurs bâtissaient de grandes bibliothèques. Aujourd’hui, ce sont des fusées pour aller dans l’espace que construisent leurs équivalents contemporains.
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Les zones aident à penser le processus de fragmentation de la carte, qui accompagne la mondialisation, formant ce que des chercheurs ont appelé « l’économie d’archipels de l’offshore », avec des territoires qui se livrent une concurrence sans fin pour attirer des clients, des épargnants et des investisseurs nomades33. Dans le sillage des recherches très en vue de Thomas Piketty et Emmanuel Saez, et des révélations stupéfiantes des Panama Papers et des Paradise Papers, nous commençons à en savoir plus sur un type particulier de zone, le paradis fiscal34. Mais s’il est juste de voir en la zone un instrument qui sert aux « accapareurs de richesses », ce n’est pas suffisant35. Nous devons réaliser que, pour les partisans radicaux du marché, elle n’est pas simplement le moyen de parvenir à une fin économique, mais une source d’inspiration pour la réorganisation politique de la société dans son ensemble.
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L’idée d’un capitalisme sans démocratie est plus largement répandue qu’on ne pourrait le penser. Intellectuel de droite membre de longue date de la Heritage Foundation, Stephen Moore, conseiller économique du président Donald Trump, un temps pressenti pour intégrer le conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale des États-Unis en 2019, est très clair sur le sujet : « Le capitalisme est bien plus important que la démocratie. Je ne suis moi-même pas un fervent adepte de la démocratie37. » Loin d’être une plaisanterie ou un lapsus, il s’agit là d’un positionnement bien réfléchi qui a tranquillement fait son chemin au cours des cinquante dernières années, façonnant nos lois, nos institutions et l’horizon de nos aspirations politiques.

L’éclatement de la carte du monde ne s’est pas produit spontanément. Il a eu ses promoteurs. Ce livre parle de ceux qui ont précédé et suivi Peter Thiel, de ceux qui ont vu venir la fragmentation et l’ont encouragée. Après la fin de la Guerre froide, leur proposition avait de quoi surprendre : peut-être le capitalisme avait-il secrètement perdu. Peut-être que les super-États sociaux-démocrates reprenaient le flambeau là où l’avaient laissé les États communistes, alors que les dépenses de l’État ne cessaient de croître. Peut-être que, pour une véritable victoire du capitalisme, il fallait aller plus loin. Et si la fin de l’Histoire n’était pas cette mosaïque composée d’environ deux cents États-nations, qui auraient adopté un système de démocratie libérale, mais un monde composé de dizaines de milliers d’entités aux systèmes politiques variés, en perpétuelle concurrence ? « Et si la plus grande tendance politique des deux derniers siècles, à savoir la centralisation du pouvoir de l’État, s’inversait au XXIe siècle38 ? », s’interroge un radical du marché libre. Et s’il fallait complètement refonder la société ?

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 Dans son roman Red Pill, paru en 2020, Hari Kunzru décrit un homme rédigeant un manifeste dans un état hallucinatoire à propos « d’un système qui aurait finalement toute latitude de se passer de politiques publiques et de les remplacer par l’art de la négociation : une boîte noire, impossible à contrôler et seulement accessible aux parties concernées. Il n’y aurait ni garde-fous ni contre-pouvoirs, aucun droit de recours contre les décisions prises par les négociateurs, aucun “droit” d’aucune sorte, rien que l’exercice du pouvoir à l’état brut39 ». C’est le système décrit dans les pages de ce livre : une forme radicale de capitalisme dans un monde sans démocratie.

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ILES

 Un rapide retour sur l’histoire de Hong Kong montre que c’est à la force du fusil que naquit l’État idéal de Milton Friedman. Les Britanniques obtinrent la cession de l’île de Hong Kong à perpétuité comme butin de la première guerre de l’opium dans le cadre du traité de Nankin en 1842. Dotée d’un vaste et profond port protégé des typhons par une montagne formée lors de l’explosion d’un supervolcan au Mésozoïque, la ville fut baptisée Victoria en l’honneur du monarque et transformée en entrepôt exempt de droits de douane, dont l’économie reposait sur le commerce de la drogue – opium cultivé et transformé en Inde et expédié en direction des consommateurs chinois.

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Villes en éclat 

 Selon un conseiller municipal de New York déplorant cette situation, « les milliardaires ne devraient pas pouvoir acheter le ciel et plonger le reste de la ville dans l’obscurité109 ». Mais c’est pourtant la tendance que l’on observe au cours des premières décennies du nouveau millénaire. En 2017, après qu’Amazon annonce être à la recherche d’un lieu pour installer son nouveau siège, la ville de New York propose un total de 3 milliards de dollars en allégements fiscaux et aide publique pour l’accueillir. En 2019, au moment de son inauguration dans le West Side de Manhattan, c’est le double, soit 6 milliards de dollars, qui avaient été accordés au programme Hudson Yards, le plus grand projet immobilier privé de l’histoire des États-Unis (enchevêtrement de tours d’habitation et d’immeubles de bureaux, comprenant un centre commercial de 67 000 mètres carrés et une sculpture-installation pouvant être escaladée, rebaptisée le Shawarma par les New-Yorkais)110.

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TRIBUS

Les bantoustans libertariens

 La commission est dirigée par Leon Louw, un Sud-Africain qui a participé à la réunion de Hong Kong de la Société du Mont-Pèlerin à l’invitation de Friedrich Hayek17. Louw est né en 1948 dans une famille afrikaner conservatrice dans la ville minière de Krugersdorp – une ville qui doit son nom à l’ancien président sud-africain Paul Kruger, dont le portrait figure sur une pièce d’or appelée Krugerrand, très prisée des investisseurs18. En 1975, Louw participe à la création de la Free Market Foundation (FMF), le think tank qui fait venir Milton Friedman en Afrique du Sud. La FMF considère comme une tragédie pour l’Afrique du Sud le décalage entre sa rhétorique procapitaliste et anticommuniste et la réalité de ce qu’elle perçoit comme un « socialisme rampant19 ». Pour ses membres, l’apartheid n’est qu’un programme social parmi d’autres, payé par les contribuables et impliquant un niveau important d’intervention, incorporant des barrières de couleur sur le marché du travail, des programmes sociaux pour la population blanche et la propriété étatique de nombreuses entreprises20. Louw se qualifie lui-même d’« abolitionniste » – il pense que l’ordre social serait assuré par la liberté du marché, plus à même d’apporter la prospérité que le capitalisme racial dirigé par l’État que constitue la politique d’apartheid21.
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L’objectif des libertariens est de créer une de ces ZFE dans le Ciskei. Dans les années 1980, le gouvernement sud-africain envoie des agents à l’étranger pour attirer les investisseurs dans ce qu’il appelle par euphémisme ses « zones de décentralisation ». C’est à Taïwan et à Hong Kong que leurs promesses de main-d’œuvre à bas coût rencontrent le plus de succès, auprès d’investisseurs venant de régions où les salaires, autrefois bas, avaient lentement augmenté pour rejoindre la catégorie de ceux des pays à niveaux de revenus moyens27. En 1988, le Ciskei compte ainsi quatre-vingts petites usines taïwanaises qui produisent « de tout, des têtes de poupées jusqu’aux cannes à pêche28 ». Un investisseur taïwanais se félicite de la situation : « C’est comme Taïwan il y a trente ou quarante ans : pas de concurrence et une main-d’œuvre bon marché29. »
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  Les salaires pratiqués dans le Ciskei sont maintenus à des niveaux artificiellement bas, deux fois inférieurs à ceux pratiqués dans la ville voisine d’East London, eux-mêmes inférieurs de 25 % à la moyenne nationale. En outre, les investisseurs reçoivent une subvention mensuelle de 50 dollars par travailleur, prélevée sur le budget d’aide, si bien que, comme le rapporte alors le Wall Street Journal, « les investisseurs n’ont pas eu besoin de beaucoup de temps pour comprendre qu’en payant les travailleurs moins de 50 dollars par mois […] ils pouvaient gagner de l’argent simplement en recrutant des gens35 ». 
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Si les investisseurs sont attirés au Ciskei par la carotte des subventions de l’État, ils profitent de l’usage sans retenue du bâton – et du fusil – par le régime de l’apartheid. La prétendue utopie libertarienne opère main dans la main avec les forces de sécurité sud-africaines. Celles-ci punissent les actes ordinaires de résistance civile tout en veillant activement à l’application de l’interdiction des syndicats. Une militante, Priscilla Maxongo, décrira plus tard comment les femmes engagées dans le mouvement syndical étaient régulièrement arrêtées, interrogées et torturées. Elle raconte comment on lui a attaché un tube en caoutchouc autour du cou pour l’empêcher de respirer jusqu’à ce qu’elle divulgue des informations sur les groupes de défense des droits des travailleurs38.

En 1983, la police tire dans la foule et tue quinze personnes lors d’une manifestation contre une augmentation de 10 % du prix des billets de bus39. Le Times qualifie le Ciskei de « vilain petit État policier40 ». Thozamile Gqweta, dirigeant du syndicat South African Allied Workers, voit sa maison incendiée avec la porte d’entrée verrouillée par un câble ; sa mère et son oncle périssent dans leur maison également incendiée volontairement ; sa petite amie est abattue par la police alors qu’ils quittent les funérailles de sa mère ; il est lui-même détenu pendant trois mois et torturé à l’électricité41. Lors d’un autre incident survenu l’année même où le magazine Reason célèbre le Ciskei comme un « havre de prospérité et de paix dans l’arrière-cour de l’Afrique du Sud », les forces de sécurité pénètrent dans une église, alors qu’on y commémore le dixième anniversaire du soulèvement de Soweto, et frappent les fidèles avec des fouets en peau de rhinocéros, provoquant l’hospitalisation de trente-cinq personnes et la mort d’un garçon de quinze ans42.

En 1987, la dimension tragique du partenariat avec l’État policier apparaît dans toute sa brutalité. Cette année-là, Louw entreprend le voyage de Dakar pour rencontrer des membres du Congrès national africain (ANC) en exil. Il espère persuader l’ANC socialiste que les privatisations sont le meilleur moyen de réformer l’Afrique du Sud43. Quelques mois plus tard, l’avocat noir défenseur des droits civiques qui avait organisé cette réunion au Sénégal est retrouvé sur le siège arrière de sa propre voiture, ligoté et battu à mort par les forces de sécurité du Ciskei44. Les partenaires avec qui Louw veut construire son utopie libertarienne exterminent de manière méthodique toute opposition démocratique à l’apartheid.

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En 1987, la dimension tragique du partenariat avec l’État policier apparaît dans toute sa brutalité. Cette année-là, Louw entreprend le voyage de Dakar pour rencontrer des membres du Congrès national africain (ANC) en exil. Il espère persuader l’ANC socialiste que les privatisations sont le meilleur moyen de réformer l’Afrique du Sud43. Quelques mois plus tard, l’avocat noir défenseur des droits civiques qui avait organisé cette réunion au Sénégal est retrouvé sur le siège arrière de sa propre voiture, ligoté et battu à mort par les forces de sécurité du Ciskei44. Les partenaires avec qui Louw veut construire son utopie libertarienne exterminent de manière méthodique toute opposition démocratique à l’apartheid.

Selon un membre d’un groupe de réflexion néolibéral britannique, cité dans un article en une du Wall Street Journal en 1985, le Ciskei était un « cheval de Troie pour renverser l’apartheid45 ». Mais il n’en a rien été. Au contraire, comme un économiste sud-africain le dit très directement quelques années plus tard, « si l’ANC prenait le pouvoir en Afrique du Sud, il conquerrait le Ciskei et l’intégrerait à nouveau dans l’ensemble de l’Afrique du Sud. La poursuite du développement du Ciskei dépend donc de la survie du gouvernement sud-africain46 ». Un autre économiste abonde dans ce sens, déclarant que la dernière chose dont l’Afrique du Sud a besoin est « le type de gouvernement que l’on trouve dans le reste de l’Afrique. Chaque citoyen est mieux loti avec le régime traditionnel actuel fermement enraciné47 ». Par « traditionnel », il fallait bien sûr entendre la tradition de la domination de la minorité blanche.

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La merveilleuse mort d’un État 

 On peut se demander comment Murray Rothbard en est arrivé à formuler d’aussi radicales propositions. Même si l’idée d’autodétermination nationale constitue la base du système étatique moderne auquel il souhaite échapper, Rothbard pense que la radicalisation de cette même notion pouvait constituer un moyen de faire défection. L’accélération du principe de sécession provoquerait une réaction en chaîne de désintégration. La plupart des nouvelles entités politiques ne seraient pas anarcho-capitalistes, mais le processus de fragmentation priverait l’État de son atout le plus précieux : son impression de permanence. Créer de nouveaux drapeaux et de nouveaux pays érode la légitimité des anciens et ébranle leurs mythologies complaisantes. Les territoires nouvellement créés qui parviendraient à ne pas être écrasés par un gouvernement central revanchard prendraient différentes formes. Et si certains optaient alors pour le modèle qu’il privilégiait, celui de l’absence d’État ? « Plus le monde est fragmenté en de nombreux États, écrit Rothbard, moins un État particulier pourra accumuler de pouvoir. » Il pense que les mouvements de sécession doivent être encouragés et soutenus « où qu’ils se produisent et quelle que soit la manière dont ils se manifestent6 ». Pour lui, la désintégration est le moteur du progrès humain.
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NATIONS FRANCHISÉES

Le clan d’un homme d’affaires blanc en Somalie

 En 1971, MacCallum rédige son premier modèle de bail pour une future mini-société, énonçant règles de conduite, droits et responsabilités. Il est recruté pour cela par Werner Stiefel, un réfugié de l’Allemagne nazie, qui dirige une entreprise familiale de produits dermatologiques, dont le plus connu est le Lubriderm, une crème pour la peau. Stiefel veut créer son propre pays – « une communauté en haute mer ne dépendant politiquement d’aucune nation », sur le modèle du Ravin de Galt dans La Grève d’Ayn Rand54. Il possède un motel dans le nord de l’État de New York. En droite ligne des théories de son père, MacCallum voit la possibilité d’en faire un laboratoire55.
 

Les régimes juridiques sur mesure de Dubaï

 

L’un des plus fervents laudateurs de l’émirat est peut-être Curtis Yarvin, un employé de la tech qui se définit lui-même comme néo-réactionnaire dans son blog, sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, et qui évolue dans les mêmes cercles que Patri Friedman ou Peter Thiel17. Comme avec Singapour et Hong Kong, Yarvin voit dans Dubaï la preuve que « la politique n’est pas une condition nécessaire à une société moderne libre, stable et productive18 ». Dubaï est gérée comme une entreprise, et c’est comme cela que les choses devraient être, selon lui. Les habitants de la ville ne sont pas des citoyens, mais des clients, qui ne doivent attendre rien d’autre de l’État que ce qui est prévu dans leur contrat19. Pour Yarvin, tout ce qui a trait à la citoyenneté n’est qu’instrument permettant d’extorquer à l’État des avantages sociaux sous forme d’argent qui, à son tour, doit être arraché à d’autres par le biais de l’impôt. Les idées abstraites d’appartenance citoyenne ou d’obligations civiques n’ont pas leur place à Dubaï où, au début des années 2000, la population de Dubaï est, selon certaines estimations, composée à 95 % d’étrangers20.

Aux yeux de Yarvin, si le rejet de la démocratie constitue l’un des atouts de Dubaï, sa taille en est un autre. Comme Hoppe et Rothbard, il pense que plus l’entité politique est petite, mieux c’est21. Dubaï possède une gigantesque zone de libre-échange, mais sa superficie totale est inférieure à celle du plus petit des États américains, le Rhode Island. Pour décrire son idéal normatif, Yarvin parle de « patchwork » – « une toile d’araignée mondiale composée de dizaines, voire de centaines, de milliers de mini-pays souverains et indépendants22 ». Le terme a également été utilisé par des chercheurs pour décrire le Dubaï des années 2000, ce qui fait véritablement le charme de l’émirat aux yeux des anarcho-capitalistes23.

 

Un pays dans les nuages du métavers

 

 Dans Le Samouraï virtuel, roman de Neal Stephenson paru en 1992, une grande partie de l’action s’inscrit dans une géographie éclatée, faite de gated communities, de prisons privées, d’enclaves racistes et de vieux rafiots transportant des réfugiés, mais le cœur de l’intrigue se déroule dans un lieu qui n’en est pas un : le Métavers. Afin d’échapper à leurs boulots de coursiers ou de livreurs de pizzas, les personnages chaussent masques et écouteurs pour naviguer dans la réalité virtuelle où ils incarnent des gorilles, des samouraïs ou des dragons. Ils achètent, vendent et construisent des propriétés dans le métavers, bien que, comme à Singapour et à Hong Kong, le territoire en question appartienne à un organisme unique qui réinvestit ses recettes dans le développement des infrastructures. Certaines zones sont exclusives, mais quiconque ayant accès à un ordinateur peut quitter la réalité quotidienne et rejoindre le monde en ligne. Comme le dit un personnage, « quand on vit dans un trou de merde, il y a toujours le Métavers1 ».
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S’il est nouveau pour beaucoup, ce qu’il décrit l’est moins. Le futurisme technologique explore le thème de l’expérience immersive au moins depuis la naissance de la génération Y. En 1984, William Gibson invente le terme « cyberespace » dans son roman Neuromancien et, dès 1992, le film Le Cobaye met en scène un personnage équipé d’un casque qui sombre dans une folie mégalomane au sein d’un espace informatique tridimensionnel. Longtemps réservés à l’entraînement des soldats ou des pilotes, dans les années 1990, les casques de réalité virtuelle investissent les salles de jeux d’arcade et font les beaux jours de magazines technophiles comme Wired. Avec le succès du film Matrix, sorti en 1999, l’idée cyberpunk de la projection dans une réalité alternative entre dans la culture populaire, à un moment où un tiers des Américains commencent à utiliser Internet. Habbo, lancé en 2000, et Second Life, en 2003, sont des versions rudimentaires du métavers, avec des avatars qui marchent de manière quelque peu maladroite dans des pièces et des paysages urbains en 3D, où ils peuvent à l’occasion nouer des relations avec des inconnus. 

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