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lundi 2 mars 2026

La pensée sauvage - Claude Levi-Strauss

La pensée sauvage - Claude Levi-Strauss

Chapitre premier
LA SCIENCE DU CONCRET

t pourtant, comme l’a montré Speck, les Indiens du nord-est ont élaboré une véritable herpétologie, avec des termes distincts pour chaque genre de reptiles et d’autres, réservés à des espèces ou des variétés.

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La vraie question n’est pas de savoir si le contact d’un bec de pic guérit les maux de dents, mais s’il est possible, d’un certain point de vue, de faire« aller ensemble » le bec de pic et la dent de l’homme (congruence dont la formule thérapeutique ne constitue qu’une application hypothétique, parmi d’autres) et, par le moyen de ces groupements de choses et d’êtres, d’introduire un début d’ordre dans l’univers ; le classement, quel qu’il soit, possédant une vertu propre par rapport à l’absence de classement. Comme l’écrit un théoricien moderne de la taxinomie :

« Les savants supportent le doute et l’échec, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Mais le désordre est la seule chose qu’ils ne peuvent ni ne doivent tolérer. L’objet entier de la science pure est d’amener, à son point le plus haut et le plus conscient, la réduction de ce mode chaotique de percevoir, qui a débuté sur un plan inférieur et vraisemblablement inconscient, avec l’origine même de la vie. Dans certains cas, on pourra se demander si le type d’ordre qui a été élaboré est un caractère objectif des phénomènes, ou un artifice construit par le savant. Cette question se pose sans cesse, en matière de taxinomie animale… Pourtant le postulat fondamental de la science est que la nature elle-même est ordonnée… Dans sa partie théorique, la science se réduit à une mise en ordre, et… s’il est vrai que la systématique consiste en une telle mise en ordre, les termes de systématique et de science théorique pourront être considérés comme synonymes. » (Simpson, p. 5.)

Or, cette exigence d’ordre est à la base de la pensée que nous appelons primitive, mais seulement pour autant qu’elle est à la base de toute pensée : car c’est sous l’angle des propriétés communes que nous accédons plus facilement aux formes de pensée qui nous semblent très étrangères.

« Chaque chose sacrée doit être à sa place », notait avec profondeur un penseur indigène (Fletcher 2, p. 34). On pourrait même dire que c’est cela qui la rend sacrée, puisqu’en la supprimant, fut-ce par la pensée, l’ordre entier de l’univers se trouverait détruit ; elle contribue donc à le maintenir en occupant la place qui lui revient. 

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D’ailleurs, une forme d’activité subsiste parmi nous qui, sur le plan technique, permet assez bien de concevoir ce que, sur le plan de la spéculation, put être une science que nous préférons appeler « première » plutôt que primitive : c’est celle communément désignée par le terme de bricolage. Dans son sens ancien, le verbe bricoler s’applique au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Et, de nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. Or, le propre de la pensée mythique est de s’exprimer à l’aide d’un répertoire dont la composition est hétéroclite et qui, bien qu’étendu, reste tout de même limité ; pourtant, il faut qu’elle s’en serve, quelle que soit la tâche qu’elle s’assigne, car elle n’a rien d’autre sous la main. Elle apparaît ainsi comme une sorte de bricolage intellectuel, ce qui explique les relations qu’on observe entre les deux.

Comme le bricolage sur le plan technique, la réflexion mythique peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. Réciproquement, on a souvent noté le caractère mythopoétique du bricolage : que ce soit sur le plan de l’art, dit « brut » ou « naïf » ; dans l’architecture fantastique de la villa du facteur Cheval, dans celle des décors de Georges Méliès ; ou encore celle, immortalisée par les Grandes Espérances de Dickens, mais sans nul doute d’abord inspirée par l’observation, du « château » suburbain de Mr. Wemmick, avec son pont-levis miniature, son canon saluant neuf heures, et son carré de salades et de concombres grâce auquel les occupants pourraient soutenir un siège, s’il le fallait…

La comparaison vaut d’être approfondie, car elle fait mieux accéder aux rapports réels entre les deux types de connaissance scientifique que nous avons distingués. Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». De tels éléments sont donc à demi particularisés : suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du savoir de tous les corps d’état ; mais pas assez pour que chaque élément soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type.

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On pourrait donc dire que le savant et le bricoleur sont l’un et l’autre à l’affût de messages, mais, pour le bricoleur, il s’agit de messages en quelque sorte pré-transmis et qu’il collectionne : comme ces codes commerciaux qui, condensant l’expérience passée de la profession, permettent de faire économiquement face à toutes les situations nouvelles (à la condition, toutefois, qu’elles appartiennent à la même classe que les anciennes) ; tandis que l’homme de science, qu’il soit ingénieur ou physicien, escompte toujours l’autre message qui pourrait être arraché à un interlocuteur, malgré sa réticence à se prononcer sur des questions dont les réponses n’ont pas été répétées à l’avance. Le concept apparaît ainsi comme l’opérateur de l’ouverture de l’ensemble avec lequel on travaille, la signification comme l’opérateur de sa réorganisation : elle ne l’étend ni le renouvelle, et se borne à obtenir le groupe de ses transformations.

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L’artiste appréhende celle-ci du dehors : une attitude, une expression, un éclairage, une situation, dont il saisit le rapport sensible et intelligible à la structure de l’objet que viennent affecter ces modalités, et qu’il incorpore à son ouvrage. Mais il se peut aussi que la contingence se manifeste à titre intrinsèque, au cours de l’exécution : dans la taille ou la forme du morceau de bois dont le sculpteur dispose, dans l’orientation des fibres, la qualité du grain, dans l’imperfection des outils dont il se sert, dans les résistances qu’oppose la matière, ou le projet, au travail en voie d’accomplissement, dans les incidents imprévisibles qui surgiront en cours d’opération. Enfin, la contingence peut être extrinsèque, comme dans le premier cas, mais postérieure (et non plus antérieure) à l’acte de création : c’est ce qui se produit chaque fois que l’ouvrage est destiné à un usage déterminé, puisque ce sera en fonction des modalités et des phases virtuelles de son emploi futur (et donc en se mettant consciemment ou inconsciemment à la place de l’utilisateur) que l’artiste élaborera son œuvre.

CHAPITRE II
LA LOGIQUE DES CLASSIFICATIONS TOTÉMIQUES

Ce conflit entre synchronie et diachronie existe aussi sur le plan linguistique : il est probable que les caractères structuraux d’une langue changeront si la population qui l’utilise, jadis très vaste, devient progressivement plus petite ; et il est clair qu’une langue disparaît avec les hommes qui la parlent. Néanmoins, le lien entre synchronie et diachronie n’est pas rigide, d’abord parce qu’en gros, tous les sujets parlants se valent (formule qui deviendrait vite fausse si l’on s’avisait de préciser des cas d’espèce), ensuite et surtout, parce que la structure de la langue est relativement protégée par sa fonction pratique, qui est d’assurer la communication : la langue n’est donc sensible à l’influence des changements démographiques que dans certaines limites, et pour autant que sa fonction n’est pas compromise. Mais les systèmes conceptuels que nous étudions ici ne sont pas (ou ne sont que subsidiairement) des moyens de communiquer ; ce sont des moyens de penser, activité dont les conditions sont beaucoup moins strictes. On se fait ou non comprendre ; mais on pense plus ou moins bien. L’ordre de la pensée comporte des degrés, et un moyen de penser peut dégénérer insensiblement en moyen de se souvenir. Cela explique que les structures synchroniques des systèmes dits totémiques soient extrêmement vulnérables aux effets de la diachronie : un moyen mnémotechnique opère à moindres frais qu’un moyen spéculatif, qui est lui-même moins exigeant qu’un moyen de communication.

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CHAPITRE IV
TOTEM ET CASTE

Dans un autre travail (6), nous avons insisté sur un caractère, à nos yeux fondamental, des institutions dites totémiques : elles invoquent une homologie, non pas entre des groupes sociaux et des espèces naturelles, mais entre les différences qui se manifestent, d’une part au niveau des groupes, d’autre part au niveau des espèces. Ces institutions reposent donc sur le postulat d’une homologie entre deux systèmes de différences, situés, l’un dans la nature, l’autre dans la culture. En dénotant les rapports d’homologie par des traits verticaux, une « structure totémique pure » pourrait donc être représentée de la façon suivante : (...)

Cette structure serait profondément altérée si, aux homologies entre les rapports on ajoutait des homologies entre les termes, ou si – faisant un pas de plus – on déplaçait, des rapports aux termes, le système global des homologies : (...)

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Une première conclusion se dégage de notre analyse : le totémisme, qui a été surabondamment formalisé en « langage de primitivité », pourrait l’être aussi bien – au prix d’une transformation très simple – dans le langage du régime des castes, qui est tout le contraire de la primitivité. Cela montre déjà que nous n’avons pas affaire à une institution autonome, définissable par des propriétés distinctives, et typique de certaines régions du monde et de certaines formes de civilisation, mais à un modus operandi décelable même derrière des structures sociales traditionnellement définies en opposition diamétrale avec le totémisme.

En second lieu, nous sommes mieux à même de trancher la difficulté résultant de la présence, dans les institutions dites totémiques, de règles d’action à côté des systèmes conceptuels auxquels nous avons choisi de nous référer. Car nous avons montré que les prohibitions alimentaires ne sont pas un trait distinctif du totémisme : on les rencontre associées à d’autres systèmes qu’elles servent pareillement à« marquer » et réciproquement, les systèmes de dénominations inspirés par les règnes naturels ne s’accompagnent pas toujours de prohibitions alimentaires : ils peuvent être « marqués » de diverses façons.

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Ici encore, nous ne voulons pas dire que la vie sociale, les rapports entre l’homme et la nature, sont une projection sinon même un résultat, d’un jeu conceptuel qui se déroulerait dans l’esprit. « Les idées, écrivait Balzac, sont en nous un système complet, semblable à l’un des règnes de la nature, une sorte de floraison dont l’iconographie sera retracée par un homme de génie qui passera pour fou peut-être. » Mais, à qui tenterait l’entreprise, il faudrait sans doute plus de folie que de génie. Si nous affirmons que le schème conceptuel commande et définit les pratiques, c’est que celles-ci, objet d’étude de l’ethnologue sous forme de réalités discrètes, localisées dans le temps et dans l’espace et distinctives de genres de vie et de formes de civilisation, ne se confondent pas avec la praxis qui – sur ce point au moins nous sommes d’accord avec Sartre (p. 181) – constitue pour les sciences de l’homme la totalité fondamentale. Le marxisme – sinon Marx lui-même – a trop souvent raisonné comme si les pratiques découlaient immédiatement de la praxis. Sans mettre en cause l’incontestable primat des infrastructures, nous croyons qu’entre praxis et pratiques s’intercale toujours un médiateur, qui est le schème conceptuel par l’opération duquel une matière et une forme, dépourvues l’une et l’autre d’existence indépendante, s’accomplissent comme structures, c’est-à-dire comme êtres à la fois empiriques et intelligibles. C’est à cette théorie des superstructures, à peine esquissée par Marx, que nous souhaitons contribuer, réservant à l’histoire – assistée par la démographie, la technologie, la géographie historique et l’ethnographie – le soin de développer l’étude des infrastructures proprement dites, qui ne peut être principalement la nôtre, parce que l’ethnologie est d’abord une psychologie.

Par conséquent, tout ce que nous prétendons avoir démontré jusqu’à présent est que la dialectique des superstructures consiste, comme celle du langage, à poser des unités constitutives, qui ne peuvent jouer ce rôle qu’à la condition d’être définies de façon non équivoque, c’est-à-dire en les contrastant par paires, pour ensuite, au moyen de ces unités constitutives, élaborer un système, lequel jouera enfin le rôle d’opérateur synthétique entre l’idée et le fait, transformant ce dernier en signe. L’esprit va ainsi de la diversité empirique à la simplicité conceptuelle, puis de la simplicité conceptuelle à la synthèse signifiante.

CHAPITRE VIII
LE TEMPS RETROUVÉ

Les deux systèmes s’opposent donc par leur orientation, métonymique dans un cas, métaphorique dans l’autre. Mais cette anti-symétrie les laisse encore sur le même plan, alors qu’en fait, ils se situent, d’un point de vue épistémologique, à des niveaux différents.

Les classifications totémiques ont un double fondement objectif : les espèces naturelles existent vraiment, et elles existent bien sous forme de série discontinue ; de leur côté, les segments sociaux existent aussi. Le totémisme ou prétendu tel se borne à concevoir une homologie de structure entre les deux séries, hypothèse parfaitement légitime puisque les segments sociaux sont institués, et qu’il est au pouvoir de chaque société de rendre l’hypothèse plausible en y conformant ses règles et ses représentations. Au contraire, le système du sacrifice fait intervenir un terme non existant : la divinité ; et il adopte une conception objectivement fausse de la série naturelle, puisque nous avons vu qu’il se la représente comme continue. Pour exprimer le décalage entre le totémisme et le sacrifice, il ne suffit donc pas de dire que le premier est un système de références, le second un système d’opérations ; que l’un élabore un schème d’interprétation tandis que l’autre propose (ou croit proposer) une technique pour obtenir certains résultats : l’un est vrai, l’autre faux. Plus exactement, les systèmes classificatoires se situent au niveau de la langue : ce sont des codes plus ou moins bien faits, mais toujours en vue d’exprimer des sens, tandis que le système du sacrifice représente un discours particulier, et dénué de bon sens quoiqu’il soit fréquemment proféré.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

mardi 24 février 2026

Anthropologie structurale - Claude Levi-Strauss

Anthropologie structurale - Claude Levi-Strauss

Restent à définir l’ethnographie elle-même, et l’ethnologie. Nous les distinguerons, de façon très sommaire et provisoire, mais suffisante au début de l’enquête, en disant que l’ethnographie consiste dans l’observation et l’analyse de groupes humains considérés dans leur particularité (souvent choisis, pour des raisons théoriques et pratiques, mais qui ne tiennent nullement à la nature de la recherche, parmi ceux qui diffèrent le plus du nôtre), et visant à la restitution, aussi fidèle que possible, de la vie de chacun d’eux ; tandis que l’ethnologie utilise de façon comparative (et à des fins qu’il faudra déterminer par la suite) les documents présentés par l’ethnographe. Avec ces définitions, l’ethnographie prend le même sens dans tous les pays ; et l’ethnologie correspond approximativement à ce qu’on entend, dans les pays anglo-saxons (où le terme d’ethnologie tombe en désuétude), par anthropologie sociale et culturelle (l’anthropologie sociale se consacrant plutôt à l’étude des institutions considérées comme des systèmes de représentations, et l’anthropologie culturelle à celle des techniques, et éventuellement aussi des institutions considérées comme des techniques au service de la vie sociale). Enfin, il va sans dire que, si jamais les résultats de l’étude objective des sociétés complexes et des sociétés dites primitives parviennent à être intégrés, pour fournir des conclusions universellement valables du point de vue diachronique ou synchronique, la sociologie, alors parvenue à sa forme positive, perdra automatiquement le premier sens que nous avons distingué, pour mériter celui, qu’elle a toujours convoité, de couronnement des recherches sociales. Nous n’en sommes pas encore là.

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En ethnologie comme en linguistique, par conséquent, ce n’est pas la comparaison qui fonde la généralisation, mais le contraire. Si, comme nous le croyons, l’activité inconsciente de l’esprit consiste à imposer des formes à un contenu, et si ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens et modernes, primitifs et civilisés – comme l’étude de la fonction symbolique, telle qu’elle s’exprime dans le langage, le montre de façon si éclatante – il faut et il suffit d’atteindre la structure inconsciente, sous-jacente à chaque institution ou à chaque coutume, pour obtenir un principe d’interprétation valide pour d’autres institutions et d’autres coutumes, à condition, naturellement, de pousser assez loin l’analyse.

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Ce que l’on appelle généralement « système de parenté » recouvre, en effet, deux ordres très différents de réalité. Il y a d’abord des termes, par lesquels s’expriment les différents types de relations familiales. Mais la parenté ne s’exprime pas seulement dans une nomenclature : les individus, ou les classes d’individus qui utilisent les termes, se sentent (ou ne se sentent pas, selon les cas) tenus les uns par rapport aux autres à une conduite déterminée : respect ou familiarité, droit ou devoir, affection ou hostilité. Ainsi, à côté de ce que nous proposons de nommer le système des appellations (et qui constitue, à proprement parler, un système de vocabulaire), il y a un autre système, de nature également psychologique et sociale, que nous désignerons comme système des attitudes. Or s’il est vrai (comme on l’a montré plus haut) que l’étude des systèmes d’appellations nous place dans une situation analogue à celle où nous sommes en présence des systèmes phonologiques, mais inverse, cette situation se trouve, pour ainsi dire, « redressée » quand il s’agit des systèmes d’attitudes. Nous devinons le rôle joué par ces derniers, qui est d’assurer la cohésion et l’équilibre du groupe, mais nous ne comprenons pas la nature des connexions existant entre les diverses attitudes, et nous n’apercevons pas leur nécessité. En d’autres termes, et comme dans le cas du langage, nous connaissons la fonction, mais c’est le système qui nous manque.

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Langage et société

Dans un livre dont l’importance ne saurait être sous-estimée du point de vue de l’avenir des sciences sociales, Wiener s’interroge sur l’extension, à ces dernières, des méthodes mathématiques de prédiction qui ont rendu possible la construction des grandes machines électroniques à calculer. Sa réponse est finalement négative, et il la justifie par deux raisons.

En premier lieu, il estime que la nature même des sciences sociales implique que leur développement retentisse sur l’objet d’investigation. 

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En second lieu, Wiener note que les phénomènes qui relèvent en propre des recherches sociologiques et anthropologiques se définissent en fonction de nos propres intérêts : ils se rapportent à la vie, à l’éducation, à la carrière et à la mort d’individus semblables à nous. 

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Le langage est apparu fort tôt dans le développement de l’humanité. Mais même en tenant compte de la nécessité d’avoir des documents écrits pour entreprendre une étude scientifique, on reconnaîtra que l’écriture date de loin et qu’elle fournit des séries suffisamment longues pour rendre l’analyse mathématique possible. Les séries disponibles en linguistique indo-européenne, sémitique et sino-tibétaine, sont de l’ordre de 4 ou 5 000 ans. Et quand la dimension historique manque – avec les langues dites « primitives » – on peut souvent y remédier par la comparaison de formes multiples et contemporaines, grâce auxquelles une dimension spatiale, si l’on peut dire, remplace utilement celle qui fait défaut.

Le langage est donc un phénomène social, qui constitue un objet indépendant de l’observateur, et pour lequel on possède de longues séries statistiques. Double raison pour le considérer comme apte à satisfaire les exigences du mathématicien, telles que Wiener les a formulées.

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Est-il possible d’aller plus loin ? En élargissant la notion de communication pour y inclure l’exogamie et les règles qui découlent de la prohibition de l’inceste, nous pouvons jeter en retour quelques clartés sur un problème toujours mystérieux : celui de l’origine du langage. Comparées au langage, les règles du mariage forment un système complexe du même type que celui-ci, mais plus grossier et où bon nombre de traits archaïques, communs à l’un et à l’autre, se trouvent sans doute préservés. Nous reconnaissons tous que les mots sont des signes, mais les poètes restent, parmi nous, les derniers à savoir que les mots ont été aussi des valeurs. En revanche, le groupe social considère les femmes comme des valeurs d’un type essentiel, mais nous avons du mal à comprendre que ces valeurs puissent s’intégrer dans des systèmes significatifs, qualité que nous commençons à peine à attribuer aux systèmes de parenté. Cette équivoque ressort plaisamment d’une critique qui a été parfois adressée aux Structures élémentaires de la parenté : « Livre antiféministe » ont dit certains, parce que les femmes y sont traitées comme des objets. On peut être légitimement surpris de voir assigner aux femmes le rôle d’éléments dans un système de signes. Prenons garde, pourtant, que si les mots et les phonèmes ont perdu (d’ailleurs de façon plus apparente que réelle) leur caractère de valeurs et sont devenus de simples signes, la même évolution ne saurait intégralement se reproduire en ce qui concerne les femmes. À l’inverse des femmes, les mots ne parlent pas. En même temps que des signes, celles-ci sont des producteurs de signes ; comme tels, elles ne peuvent se réduire à l’état de symboles ou de jetons.

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Postulons donc qu’il existe une correspondance formelle entre la structure de la langue et celle du système de parenté. Si l’hypothèse est fondée, on devra vérifier la présence, dans les régions suivantes, de langues comparables, par leur structure, aux systèmes de parenté tels qu’ils sont définis ci-après.

1° - Aire indo-européenne. – La réglementation du mariage dans nos sociétés contemporaines semble fondée sur le principe suivant : à condition d’édicter un petit nombre de prescriptions négatives (degrés prohibés), la densité et la fluidité de la population suffisent pour obtenir un résultat qui, dans d’autres sociétés, serait seulement possible au moyen d’un grand nombre de règles positives et négatives : à savoir une cohésion sociale résultant de mariages entre conjoints dont le degré de parenté est très éloigné, sinon même impossible à retracer. Cette solution de type statistique semble avoir pour origine un trait caractéristique de la plupart des anciens systèmes de parenté indo-européens. Dans notre terminologie, ils relèvent d’une formule simple d’échange généralisé. Pourtant, dans l’aire indo-européenne, cette formule ne s’applique pas directement aux lignées, mais à des ensembles complexes de lignées, du type bratsvo, véritables conglomérats au sein desquels chaque lignée jouit d’une liberté relative, par rapport à la règle d’échange généralisé qui fonctionne strictement au niveau des ensembles eux-mêmes. On peut donc dire qu’un trait caractéristique des structures de parenté indo-européennes tient au fait qu’elles posent le problème de la cohésion sociale en termes simples, tout en se ménageant la possibilité de lui apporter des solutions multiples.

Si la structure linguistique était analogue à la structure de parenté, il en résulterait, pour la première, les propriétés suivantes : des langues à structure simple, utilisant de nombreux éléments. Et l’opposition entre simplicité de structure d’une part, complexité des éléments d’autre part, se traduirait par le fait que plusieurs éléments sont toujours disponibles (et comme en concurrence les uns avec les autres) pour occuper la même position dans la structure.

2° - Aire sino-tibétaine. – La complexité des systèmes de parenté est d’un autre ordre. Tous relèvent ou dérivent de la forme la plus simple concevable de l’échange généralisé, c’est-à-dire le mariage préférentiel avec la fille du frère de la mère. Or, j’ai montré ailleurs que ce type de mariage assure la cohésion sociale aux moindres frais, tout en étant indéfiniment extensible à un nombre quelconque de partenaires.

En énonçant ces propositions sous une forme assez générale pour les rendre utilisables par le linguiste, nous dirons donc que la structure est complexe, tandis que les éléments eux-mêmes sont peu nombreux. Cette formule semble d’ailleurs très propre à exprimer un aspect caractéristique des langues à tons.

3° - Aire africaine. – Les systèmes de parenté africains ont une tendance commune à développer l’institution du « prix de la fiancée » associée à la prohibition fréquente du mariage avec l’épouse du frère de la femme. Il en résulte un système d’échange généralisé plus complexe que celui fondé exclusivement sur le mariage préférentiel avec la cousine croisée matrilatérale. En même temps, le type de cohésion sociale établi par la circulation des biens se rapproche, dans une certaine mesure, du type statistique de cohésion existant dans nos propres sociétés.

Les langues africaines devraient donc offrir diverses modalités intermédiaires entre les types examinés sous 1° et sous 2°.

4° - Aire océanienne. – Les traits caractéristiques, bien connus, des systèmes de parenté polynésiens auraient pour équivalent, sur le plan linguistique : structure simple, éléments peu nombreux.

5° - Aire nord-américaine. – Cette région du monde présente un développement exceptionnel des systèmes de parenté dits Crow-Omaha, qu’il faut distinguer soigneusement de tous ceux qui témoignent de la même indifférence envers les niveaux de générations. Les systèmes Crow-Omaha ne peuvent être simplement définis par l’assignation des deux types de cousins croisés unilatéraux à des niveaux de génération différents : leur propriété distinctive (par quoi ils s’opposent au système Miwok) consiste dans l’assimilation des cousins croisés à des parents, non à des alliés. Or, les systèmes de type Miwok sont également fréquents dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, tandis que les systèmes Crow-Omaha proprement dits, à quelques exceptions près, ne se rencontrent qu’en Amérique. Ces systèmes peuvent être décrits comme abolissant la distinction entre échange restreint et échange généralisé, c’est-à-dire entre deux formules habituellement considérées comme incompatibles. Par ce biais, l’application simultanée de deux formules simples permet de garantir des mariages entre degrés éloignés, tandis que l’une ou l’autre, appliquée isolément, aurait abouti seulement au mariage entre différents types de cousins croisés.

En termes de structure linguistique, cela reviendrait à dire que certaines langues américaines pourraient comporter des éléments en nombre relativement élevé, propres à s’articuler en structures relativement simples, mais au prix d’une asymétrie imposée à ces dernières.

 

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 Linguistique et anthropologie

 

Aire indo-européenne.

Aire sino-tibétaine.

Règles

DU MARIAGE

systèmes circulaires, résultant directement de règles explicites, ou indirectement, du fait que le choix du conjoint est déterminé par des lois de probabilité.

systèmes circulaires, donnés en coexistence avec des systèmes d’échange symétrique.

Organisation

sociale

unités sociales nombreuses, organisées en structures complexes (du type : famille étendue).

unités sociales peu nombreuses, organisées en structures simples (du type : clan ou lignée).

Système

DE PARENTÉ

a) subjectif ;

b) termes peu nombreux.

a) objectif ;

b) termes très nombreux.

 

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Langage et parenté

Pour simplifier ma pensée, je dirai que le signe linguistique est arbitraire a priori, mais qu’il cesse de l’être a posteriori. Rien n’existe a priori, dans la nature de certaines préparations à base de lait fermenté, qui impose la forme sonore : fromage, ou plutôt from-, puisque la désinence est commune à d’autres mots. Il suffit de comparer le français froment, dont le contenu sémantique est tout différent, et l’anglais cheese, qui signifie la même chose que fromage, avec un matériel phonétique autre. Jusque-là, le signe linguistique apparaît arbitraire.

Par contre, il n’est nullement certain que ces options phonétiques, arbitraires par rapport au designatum, ne retentissent pas imperceptiblement, après coup, non pas peut-être sur le sens général des mots, mais sur leur position dans un milieu sémantique. Cette détermination a posteriori se produit à deux niveaux : le niveau phonétique, et celui du vocabulaire.

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Magie et religion 

Les expériences du malade représentent l’aspect le moins important du système, si l’on excepte le fait qu’un malade soigné avec succès par un shaman est particulièrement bien placé pour devenir shaman à son tour, comme on le voit, aujourd’hui encore, en psychanalyse. Quoi qu’il en soit, on se souvient que le shaman n’est pas complètement dépourvu de connaissances positives et de techniques expérimentales qui peuvent expliquer en partie son succès ; pour le reste, des désordres du type qu’on appelle aujourd’hui psychosomatique, et qui représentent une grande partie des maladies courantes dans des sociétés à faible coefficient de sécurité, doivent souvent céder à une thérapeutique psychologique. Au total, il est vraisemblable que les médecins primitifs, comme leurs collègues civilisés, guérissent au moins une partie des cas qu’ils soignent, et que, sans cette efficacité relative, les usages magiques n’auraient pu connaître la vaste diffusion qui est la leur, dans le temps et dans l’espace. Mais le point n’est pas essentiel, parce que subordonné aux deux autres : Quesalid n’est pas devenu un grand sorcier parce qu’il guérissait ses malades, il guérissait ses malades parce qu’il était devenu un grand sorcier. Nous sommes donc directement amené à l’autre extrémité du système, c’est-à-dire à son pôle collectif.

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À la différence de l’explication scientifique, il ne s’agit donc pas de rattacher des états confus et inorganisés, émotions ou représentations, à une cause objective, mais de les articuler sous forme de totalité ou de système, le système valant précisément dans la mesure où il permet la précipitation, ou la coalescence, de ces états diffus (pénibles aussi, en raison de leur discontinuité) ; et ce dernier phénomène est attesté à la conscience par une expérience originale, qui ne peut être saisie du dehors. Grâce à leurs désordres complémentaires, le couple sorcier-malade incarne pour le groupe, de façon concrète et vivante, un antagonisme propre à toute pensée, mais dont l’expression normale reste vague et imprécise : le malade est passivité, aliénation de soi-même, comme l’informulable est la maladie de la pensée ; le sorcier est activité, débordement de soi-même, comme l’affectivité est la nourrice des symboles. La cure met en relation ces pôles opposés, assure le passage de l’un à l’autre, et manifeste, dans une expérience totale, la cohérence de l’univers psychique, lui-même projection de l’univers social.

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Dans les deux cas, on se propose d’amener à la conscience des conflits et des résistances restés jusqu’alors inconscients, soit en raison de leur refoulement par d’autres forces psychologiques, soit – dans le cas de l’accouchement – à cause de leur nature propre, qui n’est pas psychique, mais organique, ou même simplement mécanique. Dans les deux cas aussi, les conflits et les résistances se dissolvent, non du fait de la connaissance, réelle ou supposée, que la malade en acquiert progressivement, mais parce que cette connaissance rend possible une expérience spécifique, au cours de laquelle les conflits se réalisent dans un ordre et sur un plan qui permettent leur libre déroulement et conduisent à leur dénouement. Cette expérience vécue reçoit, en psychanalyse, le nom d’abréaction. On sait qu’elle a pour condition l’intervention non provoquée de l’analyste, qui surgit dans les conflits du malade, par le double mécanisme du transfert, comme un protagoniste de chair et de sang, et vis-à-vis duquel ce dernier peut rétablir et expliciter une situation initiale restée informulée.

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L’ensemble de ces structures formerait ce que nous appelons l’inconscient. Nous verrions ainsi s’évanouir la dernière différence entre la théorie du shamanisme et celle de la psychanalyse. L’inconscient cesse d’être l’ineffable refuge des particularités individuelles, le dépositaire d’une histoire unique, qui fait de chacun de nous un être irremplaçable. Il se réduit à un terme par lequel nous désignons une fonction : la fonction symbolique, spécifiquement humaine, sans doute, mais qui, chez tous les hommes, s’exerce selon les mêmes lois ; qui se ramène, en fait, à l’ensemble de ces lois.

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On pourrait donc dire que le subconscient est le lexique individuel où chacun de nous accumule le vocabulaire de son histoire personnelle, mais que ce vocabulaire n’acquiert de signification, pour nous-mêmes et pour les autres, que dans la mesure où l’inconscient l’organise suivant ses lois, et en fait ainsi un discours. Comme ces lois sont les mêmes, dans toutes les occasions où il exerce son activité et pour tous les individus, le problème posé au paragraphe précédent peut aisément se résoudre. Le vocabulaire importe moins que la structure. Que le mythe soit recréé par le sujet ou emprunté à la tradition, il ne tire de ses sources, individuelle ou collective (entre lesquelles se produisent constamment des interpénétrations et des échanges) que le matériel d’images qu’il met en œuvre ; mais la structure reste la même, et c’est par elle que la fonction symbolique s’accomplit.

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Beaucoup de théories récentes sur la mythologie procèdent d’une confusion analogue. Selon Jung, des significations précises seraient liées à certains thèmes mythologiques, qu’il appelle des archétypes. C’est raisonner à la façon des philosophes du langage, qui ont été longtemps convaincus que les divers sons possédaient une affinité naturelle avec tel ou tel sens : ainsi, les semi-voyelles « liquides » auraient la mission d’évoquer l’état correspondant de la matière, les voyelles ouvertes seraient choisies de préférence pour former les noms d’objets grands, gros, lourds ou sonores, etc. Le principe saussurien du caractère arbitraire des signes linguistiques a certainement besoin d’être revu et corrigé ; mais tous les linguistes seront d’accord pour reconnaître que, d’un point de vue historique, il a marqué une étape indispensable de la réflexion linguistique.

Il ne suffit pas d’inviter le mythologue à comparer la situation incertaine qui est la sienne avec celle du linguiste à l’époque préscientifique. Car nous risquerions fort, si nous nous en tenions là, de tomber d’une difficulté dans une autre. Rapprocher le mythe du langage ne résout rien : le mythe fait partie intégrante de la langue ; c’est par la parole qu’on le connaît, il relève du discours.

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On vient de distinguer la langue et la parole au moyen des systèmes temporels auxquels elles se réfèrent l’une et l’autre. Or, le mythe se définit aussi par un système temporel, qui combine les propriétés des deux autres. Un mythe se rapporte toujours à des événements passés : « avant la création du monde » ou « pendant les premiers âges, » en tout cas, « il y a longtemps. » Mais la valeur intrinsèque attribuée au mythe provient de ce que ces événements, censés se dérouler à un moment du temps, forment aussi une structure permanente. Celle-ci se rapporte simultanément au passé, au présent et au futur. Une comparaison aidera à préciser cette ambiguïté fondamentale. Rien ne ressemble plus à la pensée mythique que l’idéologie politique. Dans nos sociétés contemporaines, peut-être celle-ci a-t-elle seulement remplacé celle-là. Or, que fait l’historien quand il évoque la Révolution française ? Il se réfère à une suite d’événements passés, dont les conséquences lointaines se font sans doute encore sentir à travers toute une série, non-réversible, d’événements intermédiaires. Mais, pour l’homme politique et pour ceux qui l’écoutent, la Révolution française est une réalité d’un autre ordre ; séquence d’événements passés, mais aussi schème doué d’une efficacité permanente, permettant d’interpréter la structure sociale de la France actuelle, les antagonismes qui s’y manifestent et d’entrevoir les linéaments de l’évolution future. Ainsi s’exprime Michelet, penseur politique en même temps qu’historien : « Ce jour-là, tout était possible… L’avenir fut présent… c’est-à-dire, plus de temps, un éclair de l’éternité. » Cette double structure, à la fois historique et an-historique, explique que le mythe puisse simultanément relever du domaine de la parole (et être analysé en tant que tel) et de celui de la langue (dans laquelle il est formulé) tout en offrant, à un troisième niveau, le même caractère d’objet absolu. Ce troisième niveau possède aussi une nature linguistique, mais il est pourtant distinct des deux autres.

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Le personnage généralement appelé trickster en mythologie américaine a longtemps constitué une énigme. Comment expliquer que, dans presque toute l’Amérique du Nord, ce rôle soit dévolu au coyote ou au corbeau ? La raison de ces choix apparaît si l’on reconnaît que la pensée mythique procède de la prise de conscience de certaines oppositions et tend à leur médiation progressive. Posons donc que deux termes, entre lesquels le passage semble impossible, sont d’abord remplacés par deux termes équivalents qui en admettent un autre comme intermédiaire. Après quoi, un des termes polaires et le terme intermédiaire sont, à leur tour, remplacés par une nouvelle triade, et ainsi de suite. On obtient alors une structure de médiation du type suivant :

Paire initiale

Première triade

Deuxième triade

Vie

 

 

 

Agriculture

 

 

 

Herbivores

 

 

charognards

 

Chasse

 

 

 

Prédateurs

 

Guerre

 

Mort

 

 

 

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La notion de structure en ethnologie

La notion de structure sociale évoque des problèmes trop vastes et trop vagues pour qu’on puisse les traiter dans les limites d’un article. Le programme de ce symposium l’admet implicitement : des thèmes voisins du nôtre ont été assignés à d’autres participants. Ainsi, des études telles que celles consacrées au style, aux catégories universelles de la culture, à la linguistique structurale, se rapportent de très près à notre sujet, et le lecteur du présent travail devra aussi s’y référer.

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postface au chapitre XVI

M. Revel m’attaque, mais non sans embarras. Car s’il me reconnaissait pour ce que je suis : un ethnologue qui a travaillé sur le terrain et qui, après avoir exposé le résultat de ses observations, a entrepris de remonter jusqu’aux principes de sa science à partir de ces observations mêmes et de celles de ses collègues, M. Revel devrait s’interdire de me discuter. Aussi commence-t-il par me métamorphoser en sociologue, après quoi il insinue qu’en raison de ma formation philosophique, ma sociologie est une philosophie déguisée. Dès lors, nous sommes entre collègues, et M. Revel peut allègrement piétiner mes plates-bandes sans même se rendre compte qu’il procède, à l’égard de l’ethnologie, exactement comme il reproche, tout au long de son livre, à la philosophie de le faire vis-à-vis des autres connaissances positives.

 

Mais je ne suis pas sociologue et je ne m’intéresse que de façon subsidiaire à notre société. Celles que je cherche d’abord à comprendre sont ces sociétés dites primitives dont s’occupent les ethnologues. Quand j’interprète, au grand mécontentement de M. Revel, l’échange du vin dans les restaurants du Midi de la France en termes de prestations sociales, mon but premier n’est pas d’expliquer des coutumes contemporaines au moyen d’institutions archaïques mais d’aider le lecteur, membre d’une société contemporaine, à retrouver dans son expérience propre et à partir d’usages qui sont, en effet, vestigiaux ou embryonnaires, des institutions qui pourraient autrement lui rester incompréhensibles. La question n’est donc pas de savoir si l’échange du vin est une survivance du potlatch mais si, grâce à cette comparaison, on arrive à cerner de plus près les sentiments, intentions et attitudes de l’indigène engagé dans un cycle de prestations. L’ethnographe qui a vécu avec les indigènes et s’est trouvé associé à de semblables cérémonies comme spectateur ou comme participant peut avoir une opinion là-dessus, M. Revel non.

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Place de l'anthropologie dans les sciences sociales

                                Psychologie     

                                        |                            Linguistique

Géographie --- ANTHROPOLOGIE < 

                                         |                        Archéologie

                            Sociologie

 

Le critère de l’authenticité

Or, à cet égard, ce sont les sociétés de l’homme moderne qui devraient plutôt être définies par un caractère privatif. Nos relations avec autrui ne sont plus, que de façon occasionnelle et fragmentaire, fondées sur cette expérience globale, cette appréhension concrète d’un sujet par un autre. Elles résultent, pour une large part, de reconstructions indirectes, à travers des documents écrits. Nous sommes reliés à notre passé, non plus par une tradition orale qui implique un contact vécu avec des personnes – conteurs, prêtres, sages ou anciens – mais par des livres entassés dans des bibliothèques et à travers lesquels la critique s’évertue – avec quelles difficultés – à reconstituer le visage de leurs auteurs. Et sur le plan du présent, nous communiquons avec l’immense majorité de nos contemporains par toutes sortes d’intermédiaires – documents écrits ou mécanismes administratifs – qui élargissent sans doute immensément nos contacts, mais leur confèrent en même temps un caractère d’inauthenticité. Celui-ci est devenu la marque même des rapports entre le citoyen et les Pouvoirs.

Nous n’entendons pas nous livrer au paradoxe, et définir de façon négative l’immense révolution introduite par l’invention de l’écriture. Mais il est indispensable de se rendre compte qu’elle a retiré à l’humanité quelque chose d’essentiel, en même temps qu’elle lui apportait tant de bienfaits[358]. Une juste appréciation de la perte d’autonomie qui a résulté de l’expansion des formes indirectes de communication (livre, photographie, presse, radio, etc.) a prodigieusement manqué, jusqu’à présent, aux organisations internationales et particulièrement à l’Unesco ; mais elle ressort au premier plan des préoccupations des théoriciens de la plus moderne des sciences sociales : celle de la communication, comme on le voit par ce passage de la Cybernétique de Wiener : « It is no wonder that the larger communities… contain far less available information than the smaller communities, to say nothing of the human elements of which ail communities are built up. » Pour se placer sur un terrain plus familier aux sciences sociales, les débats, bien connus de la science politique française, entre partisans du scrutin de liste et du scrutin d’arrondissement, soulignent, d’une façon confuse que la science des communications aiderait utilement à préciser, cette perte d’information qui résulte, pour le groupe, de la substitution de valeurs abstraites au contact personnel entre les électeurs et leurs représentants.

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