lundi 2 mars 2026

La pensée sauvage - Claude Levi-Strauss

La pensée sauvage - Claude Levi-Strauss

Chapitre premier
LA SCIENCE DU CONCRET

t pourtant, comme l’a montré Speck, les Indiens du nord-est ont élaboré une véritable herpétologie, avec des termes distincts pour chaque genre de reptiles et d’autres, réservés à des espèces ou des variétés.

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La vraie question n’est pas de savoir si le contact d’un bec de pic guérit les maux de dents, mais s’il est possible, d’un certain point de vue, de faire« aller ensemble » le bec de pic et la dent de l’homme (congruence dont la formule thérapeutique ne constitue qu’une application hypothétique, parmi d’autres) et, par le moyen de ces groupements de choses et d’êtres, d’introduire un début d’ordre dans l’univers ; le classement, quel qu’il soit, possédant une vertu propre par rapport à l’absence de classement. Comme l’écrit un théoricien moderne de la taxinomie :

« Les savants supportent le doute et l’échec, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Mais le désordre est la seule chose qu’ils ne peuvent ni ne doivent tolérer. L’objet entier de la science pure est d’amener, à son point le plus haut et le plus conscient, la réduction de ce mode chaotique de percevoir, qui a débuté sur un plan inférieur et vraisemblablement inconscient, avec l’origine même de la vie. Dans certains cas, on pourra se demander si le type d’ordre qui a été élaboré est un caractère objectif des phénomènes, ou un artifice construit par le savant. Cette question se pose sans cesse, en matière de taxinomie animale… Pourtant le postulat fondamental de la science est que la nature elle-même est ordonnée… Dans sa partie théorique, la science se réduit à une mise en ordre, et… s’il est vrai que la systématique consiste en une telle mise en ordre, les termes de systématique et de science théorique pourront être considérés comme synonymes. » (Simpson, p. 5.)

Or, cette exigence d’ordre est à la base de la pensée que nous appelons primitive, mais seulement pour autant qu’elle est à la base de toute pensée : car c’est sous l’angle des propriétés communes que nous accédons plus facilement aux formes de pensée qui nous semblent très étrangères.

« Chaque chose sacrée doit être à sa place », notait avec profondeur un penseur indigène (Fletcher 2, p. 34). On pourrait même dire que c’est cela qui la rend sacrée, puisqu’en la supprimant, fut-ce par la pensée, l’ordre entier de l’univers se trouverait détruit ; elle contribue donc à le maintenir en occupant la place qui lui revient. 

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D’ailleurs, une forme d’activité subsiste parmi nous qui, sur le plan technique, permet assez bien de concevoir ce que, sur le plan de la spéculation, put être une science que nous préférons appeler « première » plutôt que primitive : c’est celle communément désignée par le terme de bricolage. Dans son sens ancien, le verbe bricoler s’applique au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Et, de nos jours, le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art. Or, le propre de la pensée mythique est de s’exprimer à l’aide d’un répertoire dont la composition est hétéroclite et qui, bien qu’étendu, reste tout de même limité ; pourtant, il faut qu’elle s’en serve, quelle que soit la tâche qu’elle s’assigne, car elle n’a rien d’autre sous la main. Elle apparaît ainsi comme une sorte de bricolage intellectuel, ce qui explique les relations qu’on observe entre les deux.

Comme le bricolage sur le plan technique, la réflexion mythique peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. Réciproquement, on a souvent noté le caractère mythopoétique du bricolage : que ce soit sur le plan de l’art, dit « brut » ou « naïf » ; dans l’architecture fantastique de la villa du facteur Cheval, dans celle des décors de Georges Méliès ; ou encore celle, immortalisée par les Grandes Espérances de Dickens, mais sans nul doute d’abord inspirée par l’observation, du « château » suburbain de Mr. Wemmick, avec son pont-levis miniature, son canon saluant neuf heures, et son carré de salades et de concombres grâce auquel les occupants pourraient soutenir un siège, s’il le fallait…

La comparaison vaut d’être approfondie, car elle fait mieux accéder aux rapports réels entre les deux types de connaissance scientifique que nous avons distingués. Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les « moyens du bord », c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L’ensemble des moyens du bricoleur n’est donc pas définissable par un projet (ce qui supposerait d’ailleurs, comme chez l’ingénieur, l’existence d’autant d’ensembles instrumentaux que de genres de projets, au moins en théorie) ; il se définit seulement par son instrumentalité, autrement dit et pour employer le langage même du bricoleur, parce que les éléments sont recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». De tels éléments sont donc à demi particularisés : suffisamment pour que le bricoleur n’ait pas besoin de l’équipement et du savoir de tous les corps d’état ; mais pas assez pour que chaque élément soit astreint à un emploi précis et déterminé. Chaque élément représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ; ce sont des opérateurs, mais utilisables en vue d’opérations quelconques au sein d’un type.

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On pourrait donc dire que le savant et le bricoleur sont l’un et l’autre à l’affût de messages, mais, pour le bricoleur, il s’agit de messages en quelque sorte pré-transmis et qu’il collectionne : comme ces codes commerciaux qui, condensant l’expérience passée de la profession, permettent de faire économiquement face à toutes les situations nouvelles (à la condition, toutefois, qu’elles appartiennent à la même classe que les anciennes) ; tandis que l’homme de science, qu’il soit ingénieur ou physicien, escompte toujours l’autre message qui pourrait être arraché à un interlocuteur, malgré sa réticence à se prononcer sur des questions dont les réponses n’ont pas été répétées à l’avance. Le concept apparaît ainsi comme l’opérateur de l’ouverture de l’ensemble avec lequel on travaille, la signification comme l’opérateur de sa réorganisation : elle ne l’étend ni le renouvelle, et se borne à obtenir le groupe de ses transformations.

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L’artiste appréhende celle-ci du dehors : une attitude, une expression, un éclairage, une situation, dont il saisit le rapport sensible et intelligible à la structure de l’objet que viennent affecter ces modalités, et qu’il incorpore à son ouvrage. Mais il se peut aussi que la contingence se manifeste à titre intrinsèque, au cours de l’exécution : dans la taille ou la forme du morceau de bois dont le sculpteur dispose, dans l’orientation des fibres, la qualité du grain, dans l’imperfection des outils dont il se sert, dans les résistances qu’oppose la matière, ou le projet, au travail en voie d’accomplissement, dans les incidents imprévisibles qui surgiront en cours d’opération. Enfin, la contingence peut être extrinsèque, comme dans le premier cas, mais postérieure (et non plus antérieure) à l’acte de création : c’est ce qui se produit chaque fois que l’ouvrage est destiné à un usage déterminé, puisque ce sera en fonction des modalités et des phases virtuelles de son emploi futur (et donc en se mettant consciemment ou inconsciemment à la place de l’utilisateur) que l’artiste élaborera son œuvre.

CHAPITRE II
LA LOGIQUE DES CLASSIFICATIONS TOTÉMIQUES

Ce conflit entre synchronie et diachronie existe aussi sur le plan linguistique : il est probable que les caractères structuraux d’une langue changeront si la population qui l’utilise, jadis très vaste, devient progressivement plus petite ; et il est clair qu’une langue disparaît avec les hommes qui la parlent. Néanmoins, le lien entre synchronie et diachronie n’est pas rigide, d’abord parce qu’en gros, tous les sujets parlants se valent (formule qui deviendrait vite fausse si l’on s’avisait de préciser des cas d’espèce), ensuite et surtout, parce que la structure de la langue est relativement protégée par sa fonction pratique, qui est d’assurer la communication : la langue n’est donc sensible à l’influence des changements démographiques que dans certaines limites, et pour autant que sa fonction n’est pas compromise. Mais les systèmes conceptuels que nous étudions ici ne sont pas (ou ne sont que subsidiairement) des moyens de communiquer ; ce sont des moyens de penser, activité dont les conditions sont beaucoup moins strictes. On se fait ou non comprendre ; mais on pense plus ou moins bien. L’ordre de la pensée comporte des degrés, et un moyen de penser peut dégénérer insensiblement en moyen de se souvenir. Cela explique que les structures synchroniques des systèmes dits totémiques soient extrêmement vulnérables aux effets de la diachronie : un moyen mnémotechnique opère à moindres frais qu’un moyen spéculatif, qui est lui-même moins exigeant qu’un moyen de communication.

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CHAPITRE IV
TOTEM ET CASTE

Dans un autre travail (6), nous avons insisté sur un caractère, à nos yeux fondamental, des institutions dites totémiques : elles invoquent une homologie, non pas entre des groupes sociaux et des espèces naturelles, mais entre les différences qui se manifestent, d’une part au niveau des groupes, d’autre part au niveau des espèces. Ces institutions reposent donc sur le postulat d’une homologie entre deux systèmes de différences, situés, l’un dans la nature, l’autre dans la culture. En dénotant les rapports d’homologie par des traits verticaux, une « structure totémique pure » pourrait donc être représentée de la façon suivante : (...)

Cette structure serait profondément altérée si, aux homologies entre les rapports on ajoutait des homologies entre les termes, ou si – faisant un pas de plus – on déplaçait, des rapports aux termes, le système global des homologies : (...)

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Une première conclusion se dégage de notre analyse : le totémisme, qui a été surabondamment formalisé en « langage de primitivité », pourrait l’être aussi bien – au prix d’une transformation très simple – dans le langage du régime des castes, qui est tout le contraire de la primitivité. Cela montre déjà que nous n’avons pas affaire à une institution autonome, définissable par des propriétés distinctives, et typique de certaines régions du monde et de certaines formes de civilisation, mais à un modus operandi décelable même derrière des structures sociales traditionnellement définies en opposition diamétrale avec le totémisme.

En second lieu, nous sommes mieux à même de trancher la difficulté résultant de la présence, dans les institutions dites totémiques, de règles d’action à côté des systèmes conceptuels auxquels nous avons choisi de nous référer. Car nous avons montré que les prohibitions alimentaires ne sont pas un trait distinctif du totémisme : on les rencontre associées à d’autres systèmes qu’elles servent pareillement à« marquer » et réciproquement, les systèmes de dénominations inspirés par les règnes naturels ne s’accompagnent pas toujours de prohibitions alimentaires : ils peuvent être « marqués » de diverses façons.

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Ici encore, nous ne voulons pas dire que la vie sociale, les rapports entre l’homme et la nature, sont une projection sinon même un résultat, d’un jeu conceptuel qui se déroulerait dans l’esprit. « Les idées, écrivait Balzac, sont en nous un système complet, semblable à l’un des règnes de la nature, une sorte de floraison dont l’iconographie sera retracée par un homme de génie qui passera pour fou peut-être. » Mais, à qui tenterait l’entreprise, il faudrait sans doute plus de folie que de génie. Si nous affirmons que le schème conceptuel commande et définit les pratiques, c’est que celles-ci, objet d’étude de l’ethnologue sous forme de réalités discrètes, localisées dans le temps et dans l’espace et distinctives de genres de vie et de formes de civilisation, ne se confondent pas avec la praxis qui – sur ce point au moins nous sommes d’accord avec Sartre (p. 181) – constitue pour les sciences de l’homme la totalité fondamentale. Le marxisme – sinon Marx lui-même – a trop souvent raisonné comme si les pratiques découlaient immédiatement de la praxis. Sans mettre en cause l’incontestable primat des infrastructures, nous croyons qu’entre praxis et pratiques s’intercale toujours un médiateur, qui est le schème conceptuel par l’opération duquel une matière et une forme, dépourvues l’une et l’autre d’existence indépendante, s’accomplissent comme structures, c’est-à-dire comme êtres à la fois empiriques et intelligibles. C’est à cette théorie des superstructures, à peine esquissée par Marx, que nous souhaitons contribuer, réservant à l’histoire – assistée par la démographie, la technologie, la géographie historique et l’ethnographie – le soin de développer l’étude des infrastructures proprement dites, qui ne peut être principalement la nôtre, parce que l’ethnologie est d’abord une psychologie.

Par conséquent, tout ce que nous prétendons avoir démontré jusqu’à présent est que la dialectique des superstructures consiste, comme celle du langage, à poser des unités constitutives, qui ne peuvent jouer ce rôle qu’à la condition d’être définies de façon non équivoque, c’est-à-dire en les contrastant par paires, pour ensuite, au moyen de ces unités constitutives, élaborer un système, lequel jouera enfin le rôle d’opérateur synthétique entre l’idée et le fait, transformant ce dernier en signe. L’esprit va ainsi de la diversité empirique à la simplicité conceptuelle, puis de la simplicité conceptuelle à la synthèse signifiante.

CHAPITRE VIII
LE TEMPS RETROUVÉ

Les deux systèmes s’opposent donc par leur orientation, métonymique dans un cas, métaphorique dans l’autre. Mais cette anti-symétrie les laisse encore sur le même plan, alors qu’en fait, ils se situent, d’un point de vue épistémologique, à des niveaux différents.

Les classifications totémiques ont un double fondement objectif : les espèces naturelles existent vraiment, et elles existent bien sous forme de série discontinue ; de leur côté, les segments sociaux existent aussi. Le totémisme ou prétendu tel se borne à concevoir une homologie de structure entre les deux séries, hypothèse parfaitement légitime puisque les segments sociaux sont institués, et qu’il est au pouvoir de chaque société de rendre l’hypothèse plausible en y conformant ses règles et ses représentations. Au contraire, le système du sacrifice fait intervenir un terme non existant : la divinité ; et il adopte une conception objectivement fausse de la série naturelle, puisque nous avons vu qu’il se la représente comme continue. Pour exprimer le décalage entre le totémisme et le sacrifice, il ne suffit donc pas de dire que le premier est un système de références, le second un système d’opérations ; que l’un élabore un schème d’interprétation tandis que l’autre propose (ou croit proposer) une technique pour obtenir certains résultats : l’un est vrai, l’autre faux. Plus exactement, les systèmes classificatoires se situent au niveau de la langue : ce sont des codes plus ou moins bien faits, mais toujours en vue d’exprimer des sens, tandis que le système du sacrifice représente un discours particulier, et dénué de bon sens quoiqu’il soit fréquemment proféré.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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