Qu'est-ce que lire - José Ortega y Gasset
Cette double condition du dire, aussi étrange et antithétique qu’elle soit, est formalisée en deux principes la dans mon “Axiomatique pour une nouvelle Philologie”, que l’on peut résumer ainsi :
1°) Tout dire est déficient - il dit moins que ce qu’il voudrait dire.
2°) Tout dire est exubérant il donne le à entendre plus que ce qu’il ne l’aurait voulu.
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Cela signifie par ailleurs que chaque texte se présente à nous comme un simple fragment d’un tout x, qu’il convient de reconstituer. Lire avec sérieux et sincérité revient à intégrer les mots directement exprimés à ce tout latent, à l’intérieur duquel ils sont inscrits et doivent donc être compris.
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L’Homme a besoin de “dire” - n’approfondissons pas maintenant pourquoi - et dispose à cet effet de plusieurs outils. Le principal outil, ou moyen, pour dire est le langage. Ce n’est pas le seul, loin de là. Ne nous mettons pas non plus à les énumérer. En revanche, nous pouvons observer que les linguistes ont du langage une notion a limine insuffisante. Pour différentes raisons, toutes extrêmement simples, qui frôlent l’évidence. La première est que les linguistes considèrent les langues comme objet “déjà formé”, et observent les modifications qu’elles ont subies avec le temps.
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La nuance chromatique précise est ineffable. L’idée vulgaire selon laquelle une chose est ineffable car très compliquée, sublime ou divine, est une grave erreur. L’ineffabilité a de nombreuses dimensions; certaines, en effet, surélevées et pathétiques, mais d’autres, comme celle évoquée, parfaitement triviales. La langue dans sa réalité véritable naît et vit en un perpétuel combat, un compromis entre le vouloir dire et le devoir taire.
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Nous pouvons résumer cette première condition du langage en disant : le langage est toujours limité par une frontière d’ineffabilité. Limitation constituée de ce qui, dans l’absolu, ne peut pas se dire, dans une langue ou dans aucune langue.
Mais vient alors s’ajouter une deuxième limite, à savoir, ce que le langage pourrait dire mais que chaque langue tait en espérant que l’auditeur le suppose ou bien l’ajoute. Ce silence est d’un niveau différent que le premier - il n’est pas absolu mais relatif; il ne provient pas de l’ineffabilité fatale mais d’une économie consciente. Face à l’ineffable, j’appelle cette réticence consciente de la langue l'inefado.
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Nous remarquons alors que si “parler”, pour les linguistes, consiste à utiliser une langue, ils commettent une grave erreur. C’est que la langue ne se réduit pas à : langage = parole, mais est complétée par les modulations de la voix, les expressions faciales, la gestuelle des membres et l’attitude corporelle totale de la personne. Par conséquent, la langue du linguiste n’est qu’un fragment, limité à la “parole”, du langage. Ce n’est pas qu’il doive s’occuper de ce qu’il a jusqu’ici négligé en excluant ou se passant de la langue; il doit plutôt la traiter, formellement, comme une réalité fragmentaire, et non comme un integrum.
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Voilà ce que j’entends lorsque j’affirme qu’une langue est avant tout un geste. Si, dans l’immédiat, il fallait ici être complet et exposer toute ma pensée sur ce sujet, je devrais ajouter que, en même temps qu’un type de gestes déterminés, toute langue est à l’origine une mélodie déterminée.
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La phrase ne fonctionne qu'au sein d'un cadre qui l’entoure. Ce cadre immédiat d'un mot, d’une phrase, d’un texte, est le contexte. Ce contexte est un tout dynamique dans lequel chaque détail exerce une influence, modifie les autres, et inversement.
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