L'économie de la pensée - Alain Deneault
«Économie».
Aujourd’hui, ce terme renvoie spontanément à des notions telles que le marché, la production, la consommation, la capitalisation, voire le capitalisme lui-même, alors que le vocable «économie» et ses cooccurrences – «circulation», «épargne», «investissement», «commerce», «échange» – ont acquis dans l’histoire bien d’autres acceptions, d’autres significations, d’autres définitions que celles désormais exclusivement en usage. Durant des siècles, le mot «économie» s’est décliné dans une constellation d’expressions couvrant plusieurs disciplines scientifiques et pratiques culturelles: la biologie, les sciences de la nature, la logique, les mathématiques, la théologie, la sociologie, la science juridique, la critique littéraire, la linguistique ou la psychanalyse ont chacune développé leur «économie». Ce terme a une multitude de sens que la «science économique» s’est employée à effacer ou à récupérer.
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Toutes les considérations placées sous le terme «économie» doivent être abordées comme économiques à part entière, au titre de la notion elle-même. Définir l’économie, en élaborer le concept, appelle donc un effort de synthèse de toutes ces acceptions. On observe, dans ces déclinaisons, que l’économie relève de la connaissance des relations bonnes entre éléments, entre gens, entre sèmes, entre choses. Et pour conférer une dimension politique à la notion, disons de l’économie qu’elle tient par moments d’une connaissance des relations escomptées, au sens de finalités, au sens de délibérations sur les fins.
À quoi bon ce chantier de recherche? D’abord, pour reprendre l’économie aux économistes. C’est-à-dire, d’emblée, dissocier économie et capitalisme – ce capitalisme qui, par ses aspects destructeurs, iniques, absurdes et pervers, ne correspond en rien à l’esprit de l’économie en son sens plein. Dissocier également économie et intendance, au sens plus large de l’administration des biens. Redonner tout son potentiel sémantique à l’économie permettra ainsi de doubler, sans les dénigrer ni les discréditer, les penseurs dits «hétérodoxes» ou «politiques» de la discipline, lesquels ont, pendant des années, donné la réplique aux idéologues de leur champ. Toutes les tâches auxquelles ils s’attèlent – la critique de la financiarisation des rendements industriels, la déconstruction du discours sur la dette, la défense des services publics face aux règles du libre-échange, la dénonciation de l’évitement fiscal et la recherche de nouveaux paliers d’imposition – finissent à tort par les faire passer pour les seuls capables de donner le change aux penseurs doctrinaires de la Société du Mont-Pèlerin, de l’école de Chicago, de la Table ronde européenne ou des départements de science économique des universités. Le circuit fermé de la pensée que les dogmatiques se réjouissent d’arpenter sans cesse, leurs dénonciateurs patentés en ont surtout refait la cartographie pour en tisser point par point la doublure critique. De fait, la sémantique de l’économie s’en est trouvée enfermée là. Ce dialogue de sourds, qui se perpétue d’un ouvrage à l’autre, trahit une appartenance sociale commune à un ordre professionnel qui confère à ses membres le pouvoir exclusif de parler d’économie. C’est un problème.
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Ôter l’économie aux économistes, donc, et la restituer à celles et ceux qu’elle concerne. Desserrer cette chaîne de significations et exposer le terme à l’actualité de sens trop souvent oubliés. Il n’y a pas en propre d’économistes, car traitent d’économie à leur façon respective horticulteurs et physiologistes, littératrices et ingénieurs, philosophes et psychanalystes. Que cette importante notion maintenant reprenne ses droits et regagne les champs de ses usages.
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La pensée se régit donc à la fois sur un mode passif et actif; passif au sens où elle consigne de manière structurée et conséquente un nombre potentiellement infini d’observations rattachées à des éléments empiriques; actif au sens où les idées qui s’ensuivent ont ensuite un impact sur la façon dont les sujets structurent, conditionnent et agencent ce réel. Cette pensée passive et active cherche continuellement à ajuster les mots et les choses, les choses et les mots.
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La pensée révise (zurückverweisen) alors continuellement la valeur qu’elle attribue aux idées, lesquelles s’établissent selon des conventions intellectuelles devenues précaires. Les idées valent dès lors qu’elles rendent compte adéquatement d’un état du réel, lequel leur échappe en s’altérant continuellement et en évoluant. Fatalement à la remorque de ces transformations, la pensée ne confère pas une valeur définitive aux concepts, mais elle en use dans le cours de l’histoire pour les faire valoir selon cette évolution du réel.
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À la suite de Lotze, l’école néokantienne de Heidelberg cherche à faire valoir des assertions telles que «Ceci est une chaise» au titre de la connaissance, même si celle-ci est conditionnée par un contexte sensible. Éric Dufour résume ainsi les choses dans une étude qu’il consacre aux néokantiens: «Les conditions de possibilité de la connaissance scientifique ne peuvent pas être considérées in abstracto, mais elles sont des actes psychiques qui doivent être réintroduits à l’intérieur d’un sujet: voilà précisément ce qui fonde l’assimilation de la vérité à une valeur, lorsqu’il apparaît que, dans la connaissance, le sujet connaissant se soumet à des règles a priori qui valent et sont des normes sur lesquelles il se règle.»
«Ceci est une chaise» participe du travail des connaissances et se montre à ce titre valable même si l’opération continue de participer du monde sensible. «La théorie de la connaissance s’étend aussi à la connaissance ordinaire.»
Le concept rend compte de l’essence d’une chose en tant que fiction idéelle. Mais cette fiction sait ne pas se suffire à elle-même. Le concept A ne peut pas se satisfaire seul de ce qu’il signifie et désigne. Il s’essaie plutôt à traduire une série d’éléments empiriques de type α1, α2, α3, α4, α5…, de même que la notion B renvoie, elle, à une autre série de réalités contingentes de type β1, β2, β3, β4, β5… Dans ce rapport économique, le concept vaut en tant qu’il est apte à rendre compte d’une série de référents sensibles dont la chaîne reste cependant infiniment ouverte à l’altération.
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15. Il en ressortira une réflexion sur l’atmosphère (au sens psychologique, la Stimmung) qui se dégage de ces effets d’unité paysagère et passagère, en tension entre l’objectivité des suggestions et la subjectivité des sensations. Il s’ensuit d’autres considérations de cet ordre, autour de phénomènes tels que l’amour ou la poésie lyrique, et une conclusion autour de l’ipséité des «paysages», comme fruit d’un croisement entre des dispositions subjectives et des propositions objectives tout à fait occurrentes et contingentes. Les régimes spirituel (transcendant) et empirique (immanent) de la pensée interagissent sans fin, économiquement.
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Une monnaie forte d’elle-même
L’argent n’est pas vu par Simmel comme un mal, fût-il nécessaire, mais comme un potentiel agent de pacification sociale et de production collective. Le bourgeois éclairé qu’il est voit en ce signe creux une façon de favoriser dans la société les transactions de faits de valeur.
C’est avant toute chose dans le sens de cet entrelacement et de cet enchevêtrement de la vie moderne qu’œuvre notre division du travail, qui ne pouvait visiblement pas dépasser dans le contexte de l’échange naturel les rudiments les plus indigents. Car comment eût-on pu mesurer les unes par rapport aux autres les valeurs des produits particuliers tant qu’il n’y avait pas encore d’unité de mesure commune aux choses et aux qualités les plus hétérogènes? Comment l’échange aurait-il pu s’accomplir sans obstacle et facilement tant qu’il n’y avait encore aucun moyen d’échange capable de solder chaque différence, de moyen en lequel on pouvait convertir chaque produit et qui pouvait se convertir en chaque produit?
La réification est pour Simmel une bonne chose: elle permet à des personnes qui ne peuvent se souffrir mutuellement de néanmoins mener d’importantes affaires dans d’immaculées relations comptables; elles amènent des groupes œcuméniques à mettre en commun des fonds servant des causes communes qu’on ne saurait jamais aussi bien médiatiser par des discours théologiques; elle favorise des relations mondiales que jamais des principes interculturels ne sauraient satisfaire… Nous avons avec l’argent «cette capacité d’observation objective faisant abstraction du moi avec ses impulsions et contingences, au profit de la seule réalité concrète, c’est précisément (et cela est profondément significatif) ce qui permet au processus historique de parvenir à son résultat sans doute le plus noble et le plus ennoblissant, à savoir la construction d’un monde qu’on peut s’approprier sans conflit ni oppression mutuelle; de parvenir à des valeurs dont l’acquisition et la jouissance par l’un, loin d’exclure l’autre, lui en ouvrent mille fois l’accès[69]». À une échelle collective, continentale et mondiale, c’est l’observation vertueuse de l’adage: les bons comptes font les bons amis.
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