dimanche 22 mars 2026

Ce que vaut une vie - Mathias Delori

 Ce que vaut une vie - Mathias Delori

 

Hannah Arendt a identifié un autre biais cognitif courant chez les partisans de ce raisonnement moral utilitariste : « Ceux qui choisissent le moindre mal oublient rapidement  qu'ils ont choisi le mal. »

Conclusion :  Critique de la violence libérale

 

 La principale caractéristique de la violence libérale concerne ce que Tocqueville appelait l’économie de la pitié. Les libéraux ne sont ni les êtres authentiquement cosmopolitiques prophétisés par l’auteur de De la démocratie en Amérique, ni des communautaristes indifférents au sort des autres lointains. Ils défendent une société imaginaire transnationale, aux frontières mouvantes,mais dont le socle est l’idée qu’ils se font de la vie bonne. Au niveau des exécutants, ce référentiel se matérialise dans des déshumanisations partielles. Les libéraux accordent aux vies humaines des valeurs différentes tout en reconnaissant de manière abstraite la valeur positive de toutes les vies, y compris celles qui se trouvent à l’extrémité des cercles concentriques de leur économie de la pitié. Cette reconnaissance aminima de l’humanité des victimes a une conséquence importante : les libéraux savent qu’ils font du mal quand ils ont recours à la violence. Ils résolvent ce problème en envisageant cette dernière comme un moindre mal. Leur valorisation des actions non spécifiquement intentionnelles, maîtrisées et légales (ou légalisées) découle de ce qui précède. Ces trois principes donnent aux libéraux une perception euphémisée de leur violence. Ils peuvent dès lors renommer cette dernière et envisager la « force » qu’ils déploient comme une solution au problème de la violence qui leur apparaît criminelle.

Il n’est pas nécessaire de s’extraire de ce référentiel pour proposer une critique de cette violence. Le libéralisme politique présente de nombreux mérites, et il serait dommage de jeter le bébé avec l’eau du bain. On peut formuler une critique libérale de la violence libérale en s’appuyant sur les traditions réflexives de cette formation discursive. Les Lettres a un ami allemand de Camus permettent d’avancer sur cette voie. Trois boussoles ressortent de ce recueil. La première énonce que la violence n’est pas le seul moyen d’arrêter la violence. Cela semble évident mais un discours normatif puissant présente les réponses non violentes à la violence comme des attitudes passives, des non-réponses, ou des réponses qui manquent de répondant. En réalité, les stratégies non violentes requièrent parfois plus de « force1 » que celle choisie par George Bush le 14 septembre 2001, soit parce qu’elles impliquent de refreiner ses instincts revanchards, soit parce que les instruments correspondants - la diplomatie, le droit, la critique intellectuelle, etc. - nécessitent un certain savoir-faire. Le fait que ces instruments aient échoué contre l’Allemagne nazie ne signifie pas qu’ils sont inopérants en toute circonstance. D’ailleurs, Camus fera signe d’une inclination, après la Seconde Guerre mondiale, pour ces méthodes non violentes. La deuxième idée est qu’il existe des circonstances où le recours à la violence est inévitable. A partir de 1943, la violence est apparue à Camus comme le seul moyen pour arrêter la folie meurtrière de l’Allemagne nazie. La troisième leçon est tout aussi importante : le recours à la violence n’exonère pas du devoir moral de critique de la violence. Le narrateur des Lettres explique qu’il n’a pas de doute sur la justesse de la stratégie de la violence. En bon libéral, il l’envisage comme un moindre mal. En bon libéral critique, il se garde bien d’hyperboliser le grand mal qu'il souhaite arrêter et, symétriquement, d’euphémiser celui qu’il fait. Peut-on suivre cet exemple et passer la guerre contre le terrorisme au crible de la critique de la violence ?

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