L'Angoisse de l'ingénieur - Ernst Bloch
Ainsi met-il en place mille sécurités entièrement rationalisées pour ne pas avoir à rencontrer le nouveau d'une autre façon que l'habituel, ou sans autre protection. Même l'inventeur moderne, le pionnier de la technique, n'est pas vraiment un chevalier qui cherche l'aventure pour elle-même, avec ce qu'elle comporte de sauvages contrées et de dragons, devant lesquels le courage aurait à faire ses preuves.
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Ce qui veut dire : l'inventeur en tant que bourgeois récent peut réagir contre l'aventurier chercheur qui est en lui ; sinon lors de son départ en expédition, du moins visiblement à sa première escapade réussie au pays des dangers.
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Francis Bacon a dit certes à bon droit, de la magie fabuleuse d'une époque reculée, qu'elle était à la magie naturelle, c'est-à-dire à la technique rationnelle, ce que sont les hauts faits de la Table ronde arthurienne à ceux de Charlemagne : les uns et les autres, après tout, étaient ici, même dérisoirement, comparables.
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La technique possède de la sorte dans son effet ultime une relation entièrement neuve, possiblement, avec la nature créatrice elle-même, entendue comme un “sujet-nature”, qu'il fallait jusqu'alors adjoindre par la pensée à la nature seulement d'après l'analogie avec le sujet-homme ou le sujet de l'histoire ; mais qui, malgré Bruno, Spinoza, ou Goethe, n'était pas saisissable. La métaphysique de la nature aussi devrait connaître encore son ultime concrétion par cette pénétration technique dans la natura naturans, par sa coopération avec cet être jusqu'à présent hypothétique.
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LA TECHNOLOGIE ET LES APPARITIONS D'ESPRITS
IL y a aujourd'hui bien de funestes choses à craindre. Mais l'horreur particulière que déclenche une apparition de fantôme est devenue rare. Peu de gens seulement peuvent se vanter d'une expérience à donner le frisson, aussi plaisante soit-elle à raconter. La vie, de la sorte, s'écoule rassurante, les exceptions se dissipent pour la plupart en apparences ou en tromperies. Même le reste sera plus fréquemment trouble qu'horrible.
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Hebel, les deux vagabonds
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Nous avons dit que personne ne sait plus à quel point la nuit est noire. Cela n'empêche pas, toutefois, que la fantasmagorie d'autrefois continue à vivre, et ce, tel un écho, car les enfants la craignent et la redoutent encore et se trouvent plongés dans l'époque la plus ancienne. Leur effroi nocturne leur montre des doigts et des visages grimaçants à la fenêtre, la lumière électrique ne les chasse pas, c'est qu'ils ne sont pas dans la pièce. La créature humaine d'âge adulte est dans son corps, elle aussi, tellement pleine d'une angoisse de millions d'années devant l'invisible que les frissons d'un monde d'esprits, tout du moins, restent éveillables par les récits, le cas échéant par l'occultisme. Mais précisément : ce n'est rien de plus que les frissons et, significativement, ceux-ci aussi, dans la pure littérature qu'ils ont trouvée, remontent nécessairement à un environnement désuet. “Quand cessent les fantômes”, dit la préface du “Livre des fantômes” d'Appel et Laun au bon moment, à savoir en 1805, “alors commence leur histoire”. Même cette histoire, toutefois, présuppose encore un âge de la chandelle en partie conservé, à tout le moins d'une proximité remémorable, pour les choses parmi lesquelles elle se joue. C'est précisément à cette frontière que se situait, et ce d'une manière unique en son genre, le tournant du XVIIIe au XIXe siècle, exactement alors, et seulement alors, que s'épanouit aussi le véritable roman d'épouvante, réplique fort captivante de la fantasmagorie passée, genre littéraire qui accueillit en son sein, camelote mise à part, le “Visionnaire” de Schiller et le “Titan” de Jean Paul.
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LA DESTRUCTION SAUVAGE DU MYTHE PAR LA LUMIÈRE
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LA RAISON DE L'IRRATIONNEL Psotface
Dans Héritage de ce temps (1935), Ernst Bloch applique à l'actualité immédiate des années vingt et trente, les décalages négatifs-positifs de la conscience par rapport au processus historique en cours (de là aussi la formule d'une “dialectique à plusieurs strates” figurant la complexité d'une situation sans cesse évolutive). Les trois articles ou essais ici présentés relèvent de ce type d'intervention. Au demeurant, deux d'entre eux ont notoirement paru dans la presse du moment, avant d'être réunis avec d'autres sous le titre de “Verfremdungen” (distanciation ou plus exactement “étrangéisation”, si l'on suit le terme de “fremd”), dans la Bibliothek Suhrkamp, Frankfurt am Main, 1962. On les retrouve, ainsi que le troisième, datable de l'après-guerre, dans le volume ix des œuvres complètes, Suhrkamp Verlag, 1965. Ces trois textes réunis composent ce qu'on pourrait appeler les aventures et les mésaventures de la rationalité
technique, aujourd'hui plus que jamais à l'ordre du jour, quand elle s'empare d'une nature quantifiée de bout en bout en fonction des calculs d'un régime d'exploitation sans limite. “L'angoisse de l'ingénieur” (1929) – dont existe une première version datée de 1928 – prend sa source dans cet oubli de qualités premières qui équivaut à un certain nihilisme. “La technologie et les apparitions d'esprits” (1935) entend montrer que si l'électricité chasse les fantômes et les fantasmagories réfugiés dans les coins obscurs, la rationalité n'en a pas fini avec eux dès lors qu'ils hantent le for intérieur des humains, voués aux abîmes. Enfin, le troisième essai, passé par le feu de la Seconde Guerre mondiale, dialectise la question de l'élément mythique dans l'inconscient collectif. Élément mythique à la fois détruit et sauvé par la conscience anticipante, et ce, en l'espèce du conte, qui traite de l'émancipation des petits et des faibles face aux ogres de la modernité, en laquelle se travestit la grande imagerie archaïque. Le principe Espérance revit alors dans la possibilité de métamorphose que le sujet enfant comporte en lui – soit au total une triple optique, dont il est permis de dire qu'elle continue à interroger notre présent.
PHILIPPE IVERNEL
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