samedi 21 mars 2026

Faust - Pessoa

 Faust - Pessoa

LE MYSTÈRE DU MONDE
La lutte est celle de l'Intelligence qui veut comprendre la vie, et qui est
vaincue, et qui ne peut comprendre qu'elle ne pourra jamais comprendre la
vie.
Aussi cet acte est-il entièrement fait d'investigations intellectuelles et
abstraites, où le mystère du monde (thème général de toute l'oeuvre, puisqu'il
s'agit du thème central de l'Intelligence) est à plusieurs reprises traité.
ActeI
Conflit de l'Intelligence avec elle-même:
Tentation de la science
Fatigue de ne rien savoir - Elixir de la science
Impossibilité de savoir, de n'être beureux qu'en rêve
La pensée et sa douleur (choeur de la tragédie) 

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L ne lis plus, car je voudrais ouvrir un livre
t y voir toute la science d’un seul coup...
Je voudrais au moins pouvoir croire qu’en lisant,
Lisant et lisant de si longues heures,
À la fin me resterait quelque chose
De l'essence du monde, que je monterais
Au moins plus près
Du mystère. Et bien que sans l’atteindre
Je m’approcherais au moins de lui.
Comme un enfant qui feint de gravir
Les marches qu’il a dessinées parterre.

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La vie est mauvaise, la pensée est mauvaise,
Mais j’éprouve l’horreur intime et muette
De la mort, car je la conçois dans son essence,
La regardant depuis le mouvement et (...) la vie,
Comme une sorte de monotonie, je ne sais trop laquelle,
Dont le pressentiment égare
Ma pensée sans logique.

Cette monofonie qui naît en moi
De l’incompréhension où je suspecte
L'écart suprême de vivre
Est l’atroce contraire de ce désordre
Et de cette mouvance de la vie vaine
Qui, malgré tout, distrait mes tristes yeux ;
Cette idée de (..) monotonie —

Immuablement je l’ai conçue —
Fait que l’horreur s’élève en moi jusqu’à la folie
En toute conscience, épouvantablement.
Je sens un frisson de terreur :
Autour de moi le monde vacille, l’être
Vacille, et la conscience de sentir
Se défait en frissons de pensées,
En troubles obscurs d’idées à bâtir,
Tout cela englué dans le rêve d’une sensation
Et le sentiment rêvé d’un rêve.
Horreur suprême ! Ne jamais pouvoir crier
Vers Dieu — car il n’est aucun Dieu — pour demander
grâce !
L’âme en moi se rit d’elle-même rien qu’en pensant
À la supplique ridicule de toute vanité
Qui est comme une rupture de la détermination
Et de la dure loi du monde.

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//Et le sentiment que la vie passe
Et celui de la sentir passer
Prennent en moi une telle intensité —
Dans une désolation et une affliction si horribles —
Que j’ai en horreur cette horreur même
Et la sensation que j’en ai,
Que j’en ai comme telle.
Heureuse l’humanité qui, excepté quelques
Moments fébriles et désolés,
Ne perçoit pas l’écoulement de l’existence
(D’aucuns pourtant sentent cela avec une immense
tristesse)
Mais moi. moi je ne la sens pas qui s’enfuit,
Je la pense en train de fuir, et à la place de la tristesse
Seule m’envahit cette horreur silencieuse et profonde.
Parfois quand je pense à mon avenir,
Un abîme s’ouvre soudain
Devant lequel titube mon être.
Et je pose sur mes yeux les mains de mon âme
Pour cacher ce que je ne vois pas.
— Oh ! lugubres farces de la parole !
L'âme toute secouée et folle se tord en moi.
On dirait qu’elle rit.// #important

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Horreur, qu’il y ait là des choses qui sont
Là — là — là, et moi qui vois et entends
Tout ceci, oh, horreur ! La pensée recule.

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L’homme vit en inconscience, il naît
Et vit et meurt inconsciemment
Sans même s’apercevoir du mystère
Qui l’emprisonne de bien plus près que les mots.
Penser, sentir, aimer — ah, si tu voyais
Comme moi le fond de l’inconscience vaine
Où tout s’agite. Si tu pouvais
Comprendre.

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//Plus je descends au fond de ma pensée,
Moindre est mon intelligence de moi.
Le savoir est l’inconscience d’ignorer,
Celui qui beaucoup sait, ne sait rien.
Plus je descends au fond de ma pensée, oui,
Plus profondément je sens mon ignorance,
Plus profondément je sens quelque chose

Au-delà du fond de ma pensée.
Et c’est cela qui me fait dire :
Je pense profondément.// #important

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Des bribes de pensée survivent en moi
Sans rapports entre elles et en désordre
Au vertige de mon être.
La lucidité d’antan
(Et antan c’était hier) je ne l’ai plus ;
Mais je la sens, je ne sais comment, dans cette sourde
Confusion nocturne qui s’agrège
À (...) et à des miettes de pensée.

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Je redoute la vérité. Ignorer c'est aimer. 

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La vie est un oubli continuel
Mais moi, dans l’intensité de ma vie,
J'ai vécu si solitaire,
Que je ne peux m’oublier, ni détacher
De moi les yeux de l’âme ; chaque geste
D'amour que je faisais, il me fallait l’analyser
Jusqu’à découvrir son horreur et (...)
De l’essence du mystère ; et en voyant de si près
L’horreur révélée de tout, comme si elle se tenait
Entre mes mains, je laisserai aussitôt
La possibilité d’aimer
M'échapper, en tremblant. 

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