La mission du bibliothécaire - José Ortega y Gasset
LA NOUVELLE MISSION
Le livre est ainsi devenu un besoin pour nos sociétés, un besoin de
facilité, un instrument vertueux. Mais imaginez que cet instrument
facilitateur de l’existence se transforme en une nouvelle difficulté.
Imaginez qu’il se retourne contre l’homme, devienne indocile, insoumis
et aux conséquences morbides imprévues. Il n’en restera pas moins
nécessaire pour résoudre le problème à l’origine de son invention. C’est
justement par ce caractère indispensable qu’il ajoutera à notre vie une
nouvelle angoisse inattendue. Il n’était avant cela pour nous qu’une
facilité et, par conséquent, qu’un facteur positif. Revêtant à présent
un aspect négatif, ses rapports avec nous se compliquent.
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Nous vivons aujourd’hui un moment emblématique.
L’économie, la technique, toutes les facilités que l’homme a inventées,
l’assiègent et menacent de l’étrangler. Les sciences, qui ont connu un
essor fabuleux, se sont multipliées et spécialisées, dépassent nos
capacités d’assimilation, elles nous angoissent, nous oppriment, se
propagent comme autant de fléaux. L’homme risque de devenir l’esclave de
ses sciences. L’étude n’est plus l’otium, la scholè, comme au temps de la Grèce antique, elle submerge déjà nos vies et outrepasse ses limites.
La révolte de ces créations humaines contre leur créateur est désormais
imminente. L’homme, au lieu d’étudier pour vivre, devra vivre pour
étudier.
Cette situation s’est déjà présentée
à plusieurs reprises dans l’histoire. L’homme se noie alors dans sa
propre richesse, et sa culture, qui prolifèrent autour de lui comme une
végétation tropicale jusqu’à l’étouffer.Les périodes qualifiées de crises historiques correspondent, en fin de
compte, à ces moments de bascule. L’abondance nuit à l’homme ; si un
excès de facilités, de possibilités, se présente à lui, il est incapable
de choisir la plus adéquate et, croulant sous les possibles, perd le
sens du nécessaire.
L’aristocratie connaît, depuis la nuit des temps, le destin tragique de
toujours finir par dégénérer, l’excès de ressources et de confort ayant
atrophié son énergie.
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Voici donc le drame : le livre est encore
indispensable à cet instant de l’histoire mais, devenu une menace pour
l’homme, il est à son tour en danger.
Un besoin
humain cesse d’être strictement positif et se charge simultanément
d’aspects négatifs dès l’instant où il commence à sembler indispensable. Il n’est pas bon, en effet,
qu’une chose soit rigoureusement indispensable, même si nous la
possédons abondamment, et même si son usage et son profit ne présentent
aucune difficulté nouvelle, car nous nous sentons asservis par cette
impérieuse nécessité. Dans ce sens, une fois doublés d’un volet négatif,
les besoins sociaux deviennent proprement des affaires d’État. Tout ce
qui touche à l’État est ainsi triste et pénible, il est impossible de le
débarrasser totalement de cet angoissant parfum d’hôpital, de caserne
ou de prison.
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LE LIVRE EN TANT QUE CONFLIT
LES attributs du livre les plus négatifs que nous percevons aujourd’hui sont les suivants :
1.
Il y a déjà trop de livres. Même en diminuant drastiquement le nombre
de sujets sur lesquels chaque homme dirige son attention, la quantité de
livres à avaler est si importante qu’elle
dépasse à la fois le temps qu’il peut y consacrer et sa capacité
d’assimilation. Le simple travail de s’orienter dans la bibliographie
d’un sujet représente aujourd’hui, pour un auteur, un effort
considérable, fait la plupart du temps en pure perte car, une fois
réalisé, il découvre qu’il est incapable d’en lire chaque ouvrage. Ceci
l’amène à lire vite, mal, et lui laisse une impression d’impuissance et
de déroute, qui, en fin de compte, se transforme en scepticisme envers
son œuvre personnelle.
Si chaque nouvelle
génération continue à accumuler du papier imprimé dans la même
proportion que les précédentes, l’excès de livres risque d’être vraiment
terrifiant. La culture, qui avait libéré l’homme de sa forêt primitive,
le propulse de nouveau dans une forêt, de livres cette fois-ci, non
moins confuse et étouffante.
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L’histoire écrite demain ne survolera plus aussi
légèrement époques et siècles. Elle articulera le passé en de très
brèves étapes de nature organique, en générations, et essaiera de
définir très rigoureusement la structure de la vie humaine à chacune de
ces étapes. Elle ne se contentera pas de souligner telles ou telles
œuvres, qualifiées arbitrairement de “représentatives”, mais aura besoin
de lire réellement, effectivement, tous les livres d’un temps
déterminé, devra en établir la filiation et formuler ce
qui s’apparente pour moi au cycle de vie, à une “statistique des
idées”, afin de préciser rigoureusement la date de naissance de chaque
idée, son mode d’expansion, sa durée exacte de “validité” collective,
l’heure de son déclin, de sa pétrification en simple lieu commun, et
enfin le moment de sa disparition derrière l’horizon du temps
historique.
On ne pourra mener à bien cette
tâche considérable si le bibliothécaire ne s’efforce pas de réduire la
difficulté, selon les moyens dont il dispose, et d’épargner utilement
les efforts des hommes dont la triste mission est, et doit être, de lire
une multitude de livres, le plus de livres possibles : le naturaliste,
le médecin, le philologue, l’historien. Il faut que la constitution
d’une bibliographie raisonnable et ciblée cesse d’être un problème pour
l’auteur. L’impossibilité actuelle apparaît incompatible avec les
prodiges permis par notre époque. Économiser nos efforts mentaux est
désormais une urgence. Nous avons donc besoin d’innovation
bibliographique, d’automatisme rigoureux. Grâce à cette technique, le
labeur commencé par votre profession voici quelques siècles, sous la
forme du catalogage, atteindra son acmé.
QU’EST-CE QU’UN LIVRE ?
Ce type de discours est le seul à pouvoir exiger sa conservation et, par conséquent, pouvoir
exiger d’être écrit. Il est absurde de conserver notre phrase
quotidienne, “où sont les clés ?”, qu’une urgence transitoire avait pu
motiver. Placarder sur un panneau public l’impératif municipal “Tenez
votre gauche” a déjà davantage de sens, tout comme, de manière générale,
écrire les lois pour qu’elles soient connues de tous et puissent
produire les conséquences sociales attendues. Cela ne signifie pas pour
autant que la loi mérite en soi, simplement parce qu’elle a été écrite,
d’être conservée.
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À défaut de procéder ainsi, lire beaucoup et penser peu transforment le
livre en un instrument terriblement efficace de falsification de la vie
humaine : “Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors,
par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond
d’eux-mêmes... Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître,
ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants.” (275 a. C.) Ainsi parlait Platon voici vingt-trois siècles.
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