mercredi 11 mars 2026

La mission du bibliothécaire - José Ortega y Gasset

La mission du bibliothécaire - José Ortega y Gasset
 
LA NOUVELLE MISSION
 Le livre est ainsi devenu un besoin pour nos sociétés, un besoin de facilité, un instrument vertueux. Mais imaginez que cet instrument facilitateur de l’existence se transforme en une nouvelle difficulté. Imaginez qu’il se retourne contre l’homme, devienne indocile, insoumis et aux conséquences morbides imprévues. Il n’en restera pas moins nécessaire pour résoudre le problème à l’origine de son invention. C’est justement par ce caractère indispensable qu’il ajoutera à notre vie une nouvelle angoisse inattendue. Il n’était avant cela pour nous qu’une facilité et, par conséquent, qu’un facteur positif. Revêtant à présent un aspect négatif, ses rapports avec nous se compliquent.
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Nous vivons aujourd’hui un moment emblématique. L’économie, la technique, toutes les facilités que l’homme a inventées, l’assiègent et menacent de l’étrangler. Les sciences, qui ont connu un essor fabuleux, se sont multipliées et spécialisées, dépassent nos capacités d’assimilation, elles nous angoissent, nous oppriment, se propagent comme autant de fléaux. L’homme risque de devenir l’esclave de ses sciences. L’étude n’est plus l’otium, la scholè, comme au temps de la Grèce antique, elle submerge déjà nos vies et outrepasse ses limites. La révolte de ces créations humaines contre leur créateur est désormais imminente. L’homme, au lieu d’étudier pour vivre, devra vivre pour étudier.
Cette situation s’est déjà présentée à plusieurs reprises dans l’histoire. L’homme se noie alors dans sa propre richesse, et sa culture, qui prolifèrent autour de lui comme une végétation tropicale jusqu’à l’étouffer.Les périodes qualifiées de crises historiques correspondent, en fin de compte, à ces moments de bascule. L’abondance nuit à l’homme ; si un excès de facilités, de possibilités, se présente à lui, il est incapable de choisir la plus adéquate et, croulant sous les possibles, perd le sens du nécessaire. L’aristocratie connaît, depuis la nuit des temps, le destin tragique de toujours finir par dégénérer, l’excès de ressources et de confort ayant atrophié son énergie.
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Voici donc le drame : le livre est encore indispensable à cet instant de l’histoire mais, devenu une menace pour l’homme, il est à son tour en danger.
Un besoin humain cesse d’être strictement positif et se charge simultanément d’aspects négatifs dès l’instant où il commence à sembler indispensable. Il n’est pas bon, en effet, qu’une chose soit rigoureusement indispensable, même si nous la possédons abondamment, et même si son usage et son profit ne présentent aucune difficulté nouvelle, car nous nous sentons asservis par cette impérieuse nécessité. Dans ce sens, une fois doublés d’un volet négatif, les besoins sociaux deviennent proprement des affaires d’État. Tout ce qui touche à l’État est ainsi triste et pénible, il est impossible de le débarrasser totalement de cet angoissant parfum d’hôpital, de caserne ou de prison.
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LE LIVRE EN TANT QUE CONFLIT
LES attributs du livre les plus négatifs que nous percevons aujourd’hui sont les suivants :
1. Il y a déjà trop de livres. Même en diminuant drastiquement le nombre de sujets sur lesquels chaque homme dirige son attention, la quantité de livres à avaler est si importante qu’elle dépasse à la fois le temps qu’il peut y consacrer et sa capacité d’assimilation. Le simple travail de s’orienter dans la bibliographie d’un sujet représente aujourd’hui, pour un auteur, un effort considérable, fait la plupart du temps en pure perte car, une fois réalisé, il découvre qu’il est incapable d’en lire chaque ouvrage. Ceci l’amène à lire vite, mal, et lui laisse une impression d’impuissance et de déroute, qui, en fin de compte, se transforme en scepticisme envers son œuvre personnelle.
Si chaque nouvelle génération continue à accumuler du papier imprimé dans la même proportion que les précédentes, l’excès de livres risque d’être vraiment terrifiant. La culture, qui avait libéré l’homme de sa forêt primitive, le propulse de nouveau dans une forêt, de livres cette fois-ci, non moins confuse et étouffante.
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L’histoire écrite demain ne survolera plus aussi légèrement époques et siècles. Elle articulera le passé en de très brèves étapes de nature organique, en générations, et essaiera de définir très rigoureusement la structure de la vie humaine à chacune de ces étapes. Elle ne se contentera pas de souligner telles ou telles œuvres, qualifiées arbitrairement de “représentatives”, mais aura besoin de lire réellement, effectivement, tous les livres d’un temps déterminé, devra en établir la filiation et formuler ce qui s’apparente pour moi au cycle de vie, à une “statistique des idées”, afin de préciser rigoureusement la date de naissance de chaque idée, son mode d’expansion, sa durée exacte de “validité” collective, l’heure de son déclin, de sa pétrification en simple lieu commun, et enfin le moment de sa disparition derrière l’horizon du temps historique.
On ne pourra mener à bien cette tâche considérable si le bibliothécaire ne s’efforce pas de réduire la difficulté, selon les moyens dont il dispose, et d’épargner utilement les efforts des hommes dont la triste mission est, et doit être, de lire une multitude de livres, le plus de livres possibles : le naturaliste, le médecin, le philologue, l’historien. Il faut que la constitution d’une bibliographie raisonnable et ciblée cesse d’être un problème pour l’auteur. L’impossibilité actuelle apparaît incompatible avec les prodiges permis par notre époque. Économiser nos efforts mentaux est désormais une urgence. Nous avons donc besoin d’innovation bibliographique, d’automatisme rigoureux. Grâce à cette technique, le labeur commencé par votre profession voici quelques siècles, sous la forme du catalogage, atteindra son acmé.
 
QU’EST-CE QU’UN LIVRE ?
 Ce type de discours est le seul à pouvoir exiger sa conservation et, par conséquent, pouvoir exiger d’être écrit. Il est absurde de conserver notre phrase quotidienne, “où sont les clés ?”, qu’une urgence transitoire avait pu motiver. Placarder sur un panneau public l’impératif municipal “Tenez votre gauche” a déjà davantage de sens, tout comme, de manière générale, écrire les lois pour qu’elles soient connues de tous et puissent produire les conséquences sociales attendues. Cela ne signifie pas pour autant que la loi mérite en soi, simplement parce qu’elle a été écrite, d’être conservée.
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 À défaut de procéder ainsi, lire beaucoup et penser peu transforment le livre en un instrument terriblement efficace de falsification de la vie humaine : “Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes... Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants.” (275 a. C.) Ainsi parlait Platon voici vingt-trois siècles.
 
 

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