Novembre - Flaubert
J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand
les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au
crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de
regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.
Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au
bord des fossés froids où les saules se mirent ; le vent faisait siffler
leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis
recommençait tout à coup ; alors les petites feuilles qui restent
attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait
en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus
glacé ; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur
blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante.
J’avais froid et presque peur.
Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon, le vent
avait cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne
pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, ma
vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer parfum
des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe séchée
et des bois morts ; mes pauvres années ont
repassé devant moi, comme emportées par l’hiver dans une tourmente
lamentable ; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir,
avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les
sentiers paisibles ; une ironie étrange les frôlait et les retournait
pour mon spectacle, et puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient
dans un ciel morne.
Elle est triste, la saison où nous sommes : on dirait que la vie
va s’en aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme
sur la peau, tous les bruits s’éteignent, les horizons pâlissent, tout
va dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles
beuglaient en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les
chassait devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile,
elles glissaient sur la boue en redescendant la côte, et écrasaient
quelques pommes restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier adieu
derrière les collines confondues, les lumières des maisons s’allumaient
dans la vallée, et la lune, l’astre de la rosée, l’astre des pleurs,
commençait à se découvrir d’entre les nuages et à montrer sa pâle
figure.
J’ai savouré longuement ma vie perdue ; je me suis dit avec joie
que ma jeunesse était passée, car c’est une joie de sentir le froid vous
venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer
qui fume encore : il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes
les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportement, jours de
deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu,
comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des
deux côtés, des morts rangés après des morts. À compter les années
cependant, il n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi des
souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les vieillards
de tous les jours qu’ils ont vécus ; il me semble quelquefois que j’ai
duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris de mille existences
passées. Pourquoi cela ? Ai-je aimé ? ai-je haï ? ai-je cherché quelque
chose ? j’en doute encore ; j’ai vécu en dehors de tout mouvement, de
toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni
pour la science, ni pour l’argent.
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J’avais tant lu chez les poètes le mot amour, et si souvent je me le
redisais pour me charmer de sa douceur, qu’à chaque étoile qui brillait
dans un ciel bleu par une nuit douce, qu’à chaque murmure du flot sur la
rive, qu’à chaque rayon de soleil dans les gouttes de la rosée, je me
disais : « J’aime ! oh ! j’aime ! » et j’en étais heureux, j’en étais
fier, déjà prêt aux dévouements les plus beaux, et surtout quand une
femme m’effleurait en passant ou me regardait en face, j’aurais voulu
l’aimer mille fois plus, pâtir encore davantage, et que mon petit
battement de cœur pût me casser la poitrine.
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Ces passions que j’aurais voulu avoir, je les étudiais dans les livres.
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Je rêvais la douleur des poètes, je pleurais avec eux leurs larmes les
plus belles, je les sentais jusqu’au fond du cœur, j’en étais pénétré,
navré, il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me donnaient me
faisait leur égal et me montait jusqu’à eux ; des pages, où d’autres
restaient froids, me transportaient, me donnaient une fureur de
pythonisse, je m’en ravageais l’esprit à plaisir, je me les récitais au
bord de la mer, ou bien j’allais, la tête baissée, marchant dans
l’herbe, me les disant de la voix la plus amoureuse et la plus tendre.
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J’étais comme ces édifices neufs, sur lesquels la mousse se met déjà à
pousser avant qu’ils ne soient achevés d’être bâtis ; les joies
turbulentes de mes camarades m’ennuyaient, et je haussais les épaules à
leurs niaiseries sentimentales : les uns gardaient tout un an un vieux
gant blanc, ou un camélia fané, pour le couvrir de baisers et de
soupirs ; d’autres écrivaient à des modistes, donnaient rendez-vous à des cuisinières ; les premiers me semblaient sots, les seconds grotesques.
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Je suis né avec le désir de mourir. Rien ne me paraissait plus sot que
la vie et plus honteux que d’y tenir. Élevé sans religion, comme les
hommes de mon âge, je n’avais pas le bonheur sec des athées ni
l’insouciance ironique des sceptiques. Par caprice sans doute, si je
suis entré quelquefois dans une église, c’était pour écouter l’orgue,
pour admirer les statuettes de pierre dans leurs niches ; mais quand au
dogme, je n’allais pas jusqu’à lui ; je me sentais bien le fils de
Voltaire.
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