Cool memories - Baudrillard
II
Le problème actuel de la classe politique, c’est qu’il ne s’agit plus de gouverner, mais d’entretenir l’hallucination du pouvoir, ce qui exige des talents très particuliers. Produire le pouvoir comme illusion, c’est comme de jongler avec des capitaux flottants, c’est comme de danser devant un miroir.
Et s’il n’y a plus de pouvoir, c’est que toute la société est passée du côté de la servitude volontaire. Cette mystérieuse figure, sur laquelle on s’est interrogé depuis le XVIe siècle, n’est plus un mystère désormais, puisqu’elle est devenue la règle générale. Mais d’une façon étrange : non plus comme volonté d’être serf, mais comme chacun devenu serf de sa propre volonté. Sommé de vouloir, de pouvoir, de savoir, d’agir, de réussir, chacun s’est plié à tout cela, et la visée du politique a parfaitement réussi : chacun de nous est devenu un système asservi, auto-asservi, ayant investi toute sa liberté dans la volonté folle de tirer le maximum de lui-même.
Mais alors, le pouvoir n’a plus de sens, puisqu’il n’y a plus besoin de lui pour perpétuer cette forme mystérieuse qu’est la servitude volontaire. À partir du moment où le pouvoir n’est plus l’hypostase, la transfiguration de la servitude et que celle-ci est parfaitement diffuse dans la société, alors il n’a plus qu’à crever comme une fonction inutile.
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Les nouveaux romanciers se contentent de transposer la nullité du monde dans la blancheur de l’écriture. Avec en filigrane le clin d’œil vulgaire de la post-modernité (on n’est pas dupes). En ce sens ils ne représentent plus une littérature de la nullité (ce que fut l’écriture blanche expérimentale de jadis) mais la nullité de la littérature. La même mésaventure est arrivée à la peinture : le Bad Painting est vraiment une mauvaise peinture – et à la philosophie : le pensiero debole est une pensée vraiment débile.
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Anesthésie : insensibilité à notre souffrance, à notre propre jouissance.
Anorexie : abréaction à notre euphorie (welfare), tendance à la diète sacrificielle en expiation.
Hypocondrie : autoingestion de la mauvaise conscience, digestion de notre propre corps mort.
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Pataphysicien à vingt ans – situationniste à trente – utopiste à quarante – transversal à cinquante – viral et métaleptique à soixante – toute mon histoire.
---Ne jamais oublier ce qui était le projet initial, le fin du fin : enlever un à un les mots du langage, ôter un à un les concepts de la pensée.
III
Les politiciens de gauche ou de droite sont également nuis. Mais ceux de gauche s’épuisent à moraliser leur dépression, ils ne sont pas à la mesure de leur corruption réelle. Tandis que le libéralisme affranchi sert aux gens de droite d’intelligence à la mesure de cette situation déprimée.
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La mémoire est une fonction dangereuse. Elle donne rétrospectivement un sens à ce qui n’en avait pas. Elle efface rétrospectivement l’illusion interne des événements, qui en faisait l’originalité. Mais si les événements gardaient leur forme originale et énigmatique, leur forme ambiguë et terrifiante, il n’y aurait sans doute plus d’histoire.
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L'idée qu'une idée puisse vous être volée n'a pas de sens. Si elle peut vous être volée, c'est qu'elle n'a pas d'importance. Si elle peut vous être volée, c'est que ce n'est pas la vôtre !
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Disparition du souvenir du rêve dans l’instant du réveil. Le songe est là, si proche, presque sensible sur l’écran de la rétine, et pourtant il est impossible de le ressaisir. Où vont les atomes dissociés du rêve ? L’homme éveillé cherchant à se souvenir de ses rêves est comme un mort cherchant à rassembler ses souvenirs de vivant, ou comme le vivant cherchant à se souvenir du visage des morts.
Du point de vue du rêve, le passage à l’état de veille est comme une mort où ne survivent que des lambeaux d’une vie antérieure. Peut-être les bêtes ont-elles aussi dans la tête ce genre de vagues réminiscences aussitôt effacées ? Sentiment de revenir, par la dilution de la mémoire, à l’hébétude du reptile.
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Le héros de Ernst Jünger, celui de la mobilisation générale, était le Travailleur. Notre héros à nous est celui de la démobilisation générale : le Chômeur. Et quand récemment un chômeur inconnu s’immole par le feu, ses cendres devraient être ensevelies sous la Grande Arche, pour faire pendant à celles du Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe. Mais qu’est-ce qui tiendrait lieu de flamme – sinon celle où il s’est lui-même immolé ?
D’ailleurs on devrait élever partout des monuments aux inconnus de toutes catégories : à la strip-teaseuse inconnue, au téléspectateur inconnu, à l’aiguilleur du ciel inconnu, à l’alcoolique anonyme, etc.
Le chômeur qui s’immole par le feu – le terroriste de Neuilly immolé par le GIGN – Bérégovoy auto-immolé – Fabius, qui demande qu’on l’immole, sans succès – Mitterrand déjà mort sans s’en apercevoir. Riche et diverse panoplie de la mort en ces jours-ci.
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Le Parti socialiste français s’est tiré d’une dissolution nécessaire, salutaire, et qui de toute façon lui pend au nez, par le suicide symbolique d’un de ses membres, le pauvre Bérégovoy, qui s’est dissout lui-même. Mais le sacrifice du vivant est inutile, car le PS est hypothéqué depuis longtemps par un mort – Mitterrand – qui absorbe à lui seul toute sa substance.
Le seul acte dont le PS aurait pu s’honorer ces temps derniers aurait été l’autodissolution. Cet autodafé sacrificiel, ce suicide actif dont il est bien incapable, Bérégovoy l’a fait pour lui à titre posthume. Il sanctionne ainsi la déroute de la gauche, mais en même temps il la blanchit, et elle ne va pas se gêner pour en profiter. Mais le cadeau qu’il lui fait ainsi qu’à la classe politique en général (le métier de politique est noble puisqu’on peut y mourir) est empoisonné, car il souligne la lâcheté et la misère de tous ceux qui, soumis à la même impuissance et au même déshonneur, c’est-à-dire aux mêmes raisons de disparaître, se sont bien gardés de le faire.
L’exercice du pouvoir a toujours impliqué le risque de mort : au-delà du politique c’est la règle du jeu symbolique. C’est le prix à payer pour que la vie publique ne tombe pas dans l’indifférence totale. Dans ce sens le suicide de Bérégovoy est le seul acte politique depuis fort longtemps. Il y a pourtant lieu de penser que la classe politique n’en tirera pas la seule leçon digne d’elle – à savoir que, dans certaines situations extrêmes, le seul acte véritable est celui du suicide, de la dissolution, de la disparition sous quelque forme que ce soit – et qu’au contraire elle va tenter de disqualifier cette mort en la béatifiant.