mardi 27 octobre 2026

h + - Alexandre Friedrich

 h + - Alexandre Friedrich

 

 Cette extension a un prix. La gestion raisonnée des stocks humains. Dans L’Opinion publique, Walter

Lippmann - le journaliste américain qui donna son nom au colloque d’où émergèrent en 1938 les idées néolibérales — écrit : “Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages.” Ce refus de partager les responsabilités renvoie au “gouvernement invisible”. Sans surprise, Lippmann comme Bernays figurent d’ailleurs parmi les initiateurs du programme des Four Minute Men, forme primitive de toutes les tactiques de contagion mentale. Inutile de dire : de tels hommes n’invitent pas un Denis de Rougemont à “venir voir”.

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 Le parcours d’Antony Fisher en offre une illustration. Ancien pilote de la Royal Air Force, cet Anglais est connu pour avoir été le premier éleveur européen de poulets en batterie. Jeune millionnaire dans les années 1950, il se découvre une vocation politique. La Route de la servitude, le livre de l’économiste autrichien Friedrich Hayek, est alors sa référence. Fisher va prendre conseil auprès du maître.

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 Fidèle à son approche par la connaissance individuelle, ce dernier dissuadera l’Anglais d’entrer en politique. Prenant exemple sur la Société du Mont-Pèlerin, ce modèle de groupe d’action conscient, Hayek recommande à Fisher de travailler la collectivité au moyen des idées. Dont acte : les années suivantes, le marchand de volaille jettera dans la bataille de la propagande jusqu’à cent cinquante think tanks.

Les sociétés occidentales en comptent aujourd’hui plus de sept mille. 

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 Les Four Minute Men, ces leaders d’opinions communautaires recrutés en 1917 par la Commission Creel, avaient pour tâche de détourner les citoyens de leur réflexion pour soutenir le projet du gouvernement d’entrer en guerre. Spontanéité apparente, jouée, qui renvoie au théâtre, c’est-à-dire au rôle. 

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 Ainsi, qu’il fasse l’objet d’une reconstruction artificielle en vue de l’auto-transcendance ou que l*“ordre spontané” de l’économie ne l’appareille au schéma de la production, l’homme devient un produit de la technologie. Théorisée par Jurgen Habermas dans La Technique et la science comme "idéologie”, cette inversion du rapport entre moyens et fins souligne un effet paradoxal du rationalisme. D’une part, l’accord autour des thèses de l’évolutionnisme permet de congédier les explications métaphysico-religieuses, d’autre part, en raison même de ce réalisme scientifique, la période humaniste s’achève.
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 Même un défenseur aussi acharné du monisme tel que Daniel C. Dennett argumente autour des enjeux de la relation corps-esprit en s’appuyant sur les penseurs de la Renaissance. “L’homme est matière et uniquement matière”, dit-il. Et d’écrire : “Sous le regard de beaucoup de personnes, cette idée (le dualisme) est encore la seule vision de la conscience qui ait un sens pour elles, mais on constate aujourd’hui chez les chercheurs scientifiques et chez les philosophes l’existence d’un très large consensus sur le fait que le dualisme est - qu’il doit être - tout simplement faux : nous sommes non robotiques.

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 N’éludons pas la dimension psychologique qui sous-tend ce discours autoritaire. Comme d’autres philosophes “de l’esprit”, Dennett a passé sa vie à collecter les arguments permettant de soutenir la thèse de l’homme-matière. Au terme de ce travail de clarification ressurgit l’obstacle. Ce quelque chose qui n’est pas matière. Qui résiste. Dont il doit faire l’aveu. Avec frustration.
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  Accélération du rythme de vie, du transfert de l’information, des relations sociales, du régime du travail et des découvertes, de la technique et du marché des idées — ce que Zygmunt Bauman appelle la “liquidité”. C’est précisément sur ce marché des idées que les posthumanistes et les postlibéraux cherchent à vendre leur projet d’un homme-machine.
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 Le corps étant conçu séparément de l’esprit, il convient de se demander “ce que je suis, moi qui pense”. Descartes répond : la conscience qui se découvre dans l’expérience. Je suis, dit-il, “autant de temps que je pense ; car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesse d’exister”. La conscience est immédiatement connue. Elle est un flux. Elle est plus aisément connaissable que le corps. Et surtout, “elle seule ne peut être détachée de moi”.

Ces lignes portent l’essentiel du débat qui oppose les partisans du posthumain aux humanistes. Une intelligence artificielle est avant tout un supercalculateur. Capable de consulter à la vitesse de la lumière des millions de données, elle retient, élimine et combine pour produire un équivalent de l’action humaine. Quelle que soit la nature de la réponse, elle n’est pas la réponse de quelque chose qui sait. Ce que la machine fait, elle ignore qu’elle le fait. Le rapprochement théorique d’une IA et d’un homme, condition première du projet de fusion aboutissant à l’homme-machine est ici tenu en échec par l’acte réflexe que peut le vivant et que ne peut pas la machine.

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 Telle est aussi la condition de son intégration dans un dispositif. Ce qui définit les dispositifs dans la phase actuelle du capitalisme, dit Giorgio Agamben, c’est qu’ils “n’agissent plus par la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjecnvation”. Aux prises avec une rationalité économique qui nous réduit à la fonction (en attendant de nous remplacer par des robots), il peut en effet sembler salvateur de s’engager dans une transformation radicale du soi. Et si c’était ce que le trans- et posthumanisme, ces religions laïques, tenaient en réserve? Si elles n’étaient aux yeux des post-libéraux que la pièce manquante du “dispositif capitaliste”, celle qui permettra sa clôture définitive?

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  La multiplication des intelligences robotiques rappelle sa faiblesse congénitale. Jour après jour, se confirme la Honte prométhéenne que diagnostiquait Günther Anders. 

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 Hayek part de l’idée que la connaissance est diffuse, répartie entre les individus, impossible à synthétiser. D’où la nécessité de laisser faire. Foster envisage “un monde dans lequel toutes les données disponibles sur les individus seraient collectées au moyen de la totalité de leurs appareils, rassemblées dans une sorte de registre avant de faire l’objet d’un intensif‘data mining’ permettant de fournir un modèle central des comportements, décisions, relations et traits humains”.

Le passage d’un modèle à l’autre ne s’est pas fait sans heurts. Voilà plus d’un siècle, l’école autrichienne posait les rudiments du néolibéralisme. Carl Menger, Friedrich Hayek ou Walter Lippmann prônaient une rénovation du libéralisme fondée sur des considérations sociales. Les textes du mouvement sont éclairants. Ils confirment que l’approche cybernétique des capitaines d’industrie de Guangzhou ou de la Silicon Valley est à l’opposé des intentions doctrinales. Quant au modèle planificateur d’un Foster, il réactualise malgré lui les dogmes totalitaires auxquels s’opposaient avec virulence les néo-libéraux. 

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 En 1871, Carl Menger élabore la notion d’individu. Il part de l’amitié. Une amitié qui n’est pas, comme chez Kerouac, la valeur qui unit deux êtres sur le plan du sentiment, mais le principe qui permet à chacun d’anticiper les attentes de l’autre.

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 Dire que le dispositif pense ou dire qu’il faut penser le dispositif, ce n’est pas la même chose. La différence n’a pas échappé aux disciples de Hayek. Voici donc l’origine de la dérive : des interprètes moins scrupuleux ont effacé la nuance. Il en allait de la promotion de leurs intérêts. La thèse principale du néolibéralisme hayékien critiquait a priori le pouvoir des gouvernements invisibles et des instances supranationales. D’où le travail de subversion doctrinale.

Voyons comment on passe de la spontanéité originale à son opposé. Le point de départ demeure : l’individu est un “atome”. Il agit, réagit, rétroagit, à l’intérieur d’un dispositif dont personne n’a la commande. Hayek le concevait dans ces termes. Dans la version pervertie de la doctrine (ce “néolibéralisme” que les gauches politiques condamnent depuis les années 1980), l’individu devient un composant actionné en fonction d’intérêts qui le dépassent. Mais qui ne dépassent pas tous les intervenants du dispositif, certains se valant de cet impossible contrôle afin de dédouaner des décisions prises pour compte propre.
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 Que reçoit l’individu en échange? Au mieux un statut, au pire une fonction. Accepte-t-il cette condition instrumentale? Dans la souffrance. Témoins les révoltes locales, les effondrements personnels. Quant aux diagnostics des philosophes, ils sont connus. Absence d’extériorité chez Sloterdijk; fatigue d’être soi chez Ehrenberg; bêtise systémique chez Stiegler. Pendant la deuxième moitié du xxe siècle, lorsque le marché tenait ses promesses, les révoltes étaient encore motivées. Informées par l’Histoire. Marquées du sceau de l’idéologie. Aujourd’hui que le marché enrichit quelques-uns au détriment de tous, les résistances sont rares. Quand une économie bute sur des limites matérielles, la logique voudrait que l’individu cherche à refonder le projet social - il n’en est rien.

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