Le cheval d'orgueil - Pierre Jakez Hélias
Les hommes politiques le savent si bien, et leurs mandants aussi, qu’ils ne cessent pas de déconsidérer les manifestations culturelles du peuple. Ils ne procèdent point par oukases ni interdictions, la vieille peur des jacqueries les habite toujours. Leur souci est d’enlever à ces manifestations tout caractère et toute signification autre que de divertissement aimable et sympathiquement nostalgique. Et leur triomphe a été de s’emparer du mot folklore et de ses dérivés pour les vider de tout potentiel révolutionnaire. Ils l’ont d’ailleurs fait, il faut l’avouer, avec la complicité du peuple lui-même. Alors, avant d’aller plus loin, peut-être est-il bon de s’entendre là-dessus.
Parlons donc de folklore. Le train du monde étant ce qu’il est, ce malheureux mot n’a pas une signification plus précise, pour la plupart des gens, que l’adjectif français formidable, devenu un cache-misère de la pire espèce. Au sens propre, si j’ose dire, la bombe atomique est formidable, mais au sens platement courant, le homard à la moutarde l’est aussi, de même qu’une nouvelle lessive ou le dernier vociférateur catapulté dans l’actualité avec une guitare en guise de béquille. De même que n’importe quoi.
Au sens propre, le folklore est la totalité de la civilisation populaire en ce qu’elle a de spécifique, mais une bonne part de nos contemporains ne désignent par ce mot que certaines danses traditionnelles en costumes de terroir dont le touriste moyen fait son dessert de couleur locale plus ou moins frelatée. En somme, ce que Morvan Lebesque appelle, quelque part, la chienlit folklorique. Pour d’autres, folklore est synonyme de gentillesse, de naïveté bon-enfant, de sous-développement artistique, de nostalgie pastorale, de veillées des chaumières, de retardement intra-veineux et, en tout état de cause, de facilité, confusion et pagaille. Et François Mauriac s’indigne d’entendre qualifier la religion de folklore, tandis que les farfelus les plus échevelés passent pour des personnages folkloriques et qu’à propos d’un congrès mal organisé ou d’une contre-vérité flagrante on écrit froidement : c’est du folklore.
Ce n’est point par hasard si de tels contresens ont pu s’instaurer au sujet d’un mot assez insolite, je le reconnais, mais auquel le premier reproche adressé, dès son apparition en Angleterre (1846), fut précisément d’être trop scientifique. Il est composé de deux mots anglais : folk, peuple et lore, science. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne trompe pas sur la marchandise dès l’instant qu’on se donne la peine d’ouvrir un dictionnaire. Il nous suffira de rappeler les grandes lignes de la définition sur laquelle tous les spécialistes dignes de ce nom sont tombés d’accord : le folklore, c’est tout ce qui forme la civilisation propre à une population donnée, historiquement et socialement rassemblée sur un territoire défini et se manifestant sous des aspects spirituels et matériels. Les aspects spirituels sont une psychologie collective exprimée par la langue, le dialecte ou le patois, la littérature orale ou écrite, la musique et ses instruments, les danses et les chants, les modes vestimentaires, les jeux et exercices physiques, les fêtes traditionnelles, les croyances et coutumes, les droits et usages juridiques, les traditions sociales. Les aspects matériels sont les techniques de construction d’habitations et de navires, de fabrication d’outils et d’instruments, de métiers artisanaux, de culture et d’élevage, de navigation et de pêche, de nutrition et de médecine populaire. Tous faits qui, bien qu’en continuelle mouvance, ne cessent d’être marqués par la conscience collective traditionnelle propre à cette population.
En réalité, la majorité de nos contemporains sont des individus folkloriques. Je veux dire par là qu’ils ne peuvent se résoudre à abandonner certaines formes de vie qui correspondent à leurs tendances profondes. Je veux dire aussi que le folklore est intemporel. Et je veux dire enfin qu’il est une réaction de défense contre un avenir qui, malgré toutes ses promesses, ne laisse pas d’inquiéter le fils de l’homme. Je dis qu’il est devenu une contestation permanente, ce qu’il n’a jamais été dans le passé.
On fête toujours le bout de l’an avec des vœux et des étrennes. On fête les Rois, le Mardi-Gras, Pâques, la Saint-Jean et dix autres jours de l’année qui étaient folklorisés bien avant le christianisme. On a même institué partout un Père Noël (?), et pas pour le seul profit du commerce, croyez-le bien. On érige des sapins à bougies, en obscure mémoire de l’Arbre de Lumière des Celtes. Essayez donc de supprimer cela ! Essayez seulement de décrocher les petites vacances scolaires des fêtes religieuses ! Vous serez honni par les mécréants eux-mêmes. Je ne parle pas du Carnaval de Nice, du défilé du 14 Juillet, du ruban coupé pour inaugurer n’importe quoi, de la bouteille de champagne écrasée contre la proue des bateaux neufs, des avocats et des juges en robe, des tête-ceci et des tête-cela, des écoliers et des médailles. Difficile de laisser tout cela, pas vrai ! Et pourtant, c’est le Moyen Age quand on y pense bien, c’est aussi incongru que le western, ses diligences et ses cow-boys sous la présidence de Monsieur Nixon. C’est éternel, quoi !
Le folklore continue à se faire sous nos yeux. Ses formes évoluent, bien sûr, de plus en plus vite dans le monde qui est le nôtre. Il s’accommode. Il y a déjà un folklore du tiercé et du football comme il y en a un de la vieille loterie et de la soûle. On bénit les tracteurs et les transformateurs électriques comme on célébrait naguère le pardon des chevaux. Et saint Christophe, désormais, protège les automobilistes, tandis qu’un morceau du voile de la mariée frémit au bout de l’antenne radio qui jaillit de la tôle. Ce sont encore les automobilistes qui célèbrent la minuit du 31 décembre, à Paris, par un concert d’avertisseurs. Il y a des gens qui n’en finiront jamais de se faire conter Versailles avec un défilé de majorettes pour finir. Moquez-vous du folklore après cela !
Le vrai folklore n’a rien à voir avec la mode. Il en est le contraire. Le temps d’une vie ne suffit pas à l’établir. Sa démarche est parfois difficile à suivre. Mais il représente toujours une permanence de l’homme. Or, aujourd’hui, c’est l’humanité même qui joue son destin. Ce qui est montré, dans les fêtes folkloriques, ce sont les images d’une époque où la main prévalait sur la machine, où l’on pouvait boire l’eau des rivières, où l’on n’abattait les arbres que pour le toit ou le feu, où l’on se distinguait des autres par le costume. De nos jours, on détruit froidement le milieu naturel, on n’a d’autre souci que de faire comme tout le monde, c’est-à-dire de se rendre esclaves des mêmes normes de vie imposées par la nouvelle civilisation. Au début de ce siècle, les fêtes folkloriques étaient des manifestations spontanées. Aujourd’hui, elles ne servent plus qu’à représenter certaines valeurs que nous sommes en train de perdre et dont nous savons désormais qu’elles sont essentielles. Les têtes politiques ont beau en faire fi, elles ont plus de portée que bien des discours et autant de chansons. Remarquons simplement, et sans autre commentaire, que les jeunes Bretons qui ont pris la plus claire conscience des problèmes de leur pays, c’est dans les Cercles Celtiques et dans les Bagadou qu’on les trouve. Tout cela est appelé à disparaître un jour, nous le savons. Mais il en sortira autre chose et les historiens devront rendre justice à la contestation permanente du mouvement folklorique depuis la Deuxième Guerre mondiale, bien avant les guitares, les cheveux longs, les chaînes, les colliers et les clinquantes chemises des futurs Baladins du Monde Occidental.
Aux siècles passés, quand les rois ou les grands personnages daignaient visiter leurs sujets de province, les gouverneurs et les préfets ne manquaient pas de leur offrir le spectacle de danses paysannes entraînées par des instruments rudimentaires. Il faut lire les relations de ces fêtes, toujours dues à des plumes nobles ou bourgeoises, pour se rendre compte à quel point les visiteurs les regardaient avec une condescendance amusée, persuadés qu’ils étaient de leur supériorité sur les manants par la grâce de Dieu et le privilège de la naissance. Le bon peuple, lui,
s’en moquait bien. Il était nourri et payé pour danser devant les grands, pour leur montrer des visages rassurants pendant le temps d’une journée de fête. C’était autant de gagné. Il attendait le lendemain pour appréhender la famine et ruminer la jacquerie Chaque chose en son temps.
Aujourd’hui, on fait bien des reproches aux fêtes folkloriques. Certains les considèrent comme des divertissements de valeur artistique très médiocre, bons pour le menu peuple des HLM. Ils n’y mettraient les pieds pour rien au monde, eux qui vont voir les ballets de Béjart, sans trop en comprendre l’argument, il est vrai, mais pour s’exclamer d’admiration, au retour, devant le whisky on ice. Ah ! la Messe pour le Temps Présent ! Ceux-là ne sentiront jamais qu’une fête folklorique est aussi présente que la Messe en question. Ce sont les nouveaux nobles et les nouveaux bourgeois qui se mirent dans leurs propres ongles sans se douter le moins du monde qu’ils sont assis sur un volcan. Le sommeil du volcan, c’est la fête folklorique. Ne vous y fiez pas. Son réveil, c’est le barrage de routes et la défenestration du sous-préfet. Chaque chose en son temps.
D’autres s’en vont clamant que le folklore est l’opium du peuple. Il ne montre que ses divertissements, non pas ses problèmes. C’est l’éternelle pastorale du paysan rose, faite pour masquer la disparition prochaine de la paysannerie et le drame qu’elle est en train de vivre. Mais sans le paysan rose, le paysan noir saurait-il qu’il est noir ? Certains vont même jusqu’à dire que la civilisation paysanne se prostitue sur les planches et dans les défilés devant des spectateurs qui ont payé leur place. Ils n’ont raison qu’en apparence. La fête folklorique est le seul théâtre du peuple. Or, le théâtre est toujours contestataire par essence, même quand il se veut conservateur. Plus il est naïf et plus il s’en dégage de leçons. Il fait prendre conscience de l’évolution du monde sans qu’il soit besoin de discours. Et comment mesurer cette évolution sans le témoignage du passé proche, celui qui n’est pas encore entré dans l’histoire et dont le présent conserve non pas la nostalgie mais un héritage qu’il a bien du mal à liquider. Avant de dépouiller le vieil homme, il faut savoir comment il est fait. Il y a beaucoup de gens qui s’y refusent parce qu’ils ne veulent pas être des rois nus.
La vérité est qu’en Bretagne les grandes fêtes folkloriques dont les organisateurs ont longuement mûri et amélioré la formule, ne sont pas un simple divertissement ni un hommage servile rendu aux touristes considérés comme autant d’impératrices Eugénie et d’empereurs Napoléon III. Si le tourisme est une industrie et un commerce, cela n’importe aux défenseurs de la civilisation populaire que dans la mesure où les « juilletistes » et les « aoûtiens » leur fournissent d’innombrables témoins, et des témoins populaires, d’une culture paysanne qui n’a d’autre moyen de se manifester que le spectacle qu’elle donne d’elle-même puisque les inspirations qu’elle ne cesse de fournir aux écrivains et aux artistes sont généralement attribuées au génie de ceux-ci, même s’ils proclament très haut leurs emprunts. On a beau faire, la littérature l’emporte toujours sur les « oratures » et l’artiste sur les artisans. C’est au point que, pour nous borner à un seul exemple, les frères Le Nain et plus tard Millet ne seront jamais classés parmi les très grands peintres parce qu’ils souffriront du discrédit culturel qui s’attache à cette condition paysanne qu’ils ont timidement tenté d’exprimer. Le nu académique et le pompiérisme gagneront toujours jusqu’au moment où gagnera le cérébralisme. Et la nature des Impressionnistes sera mise au compte d’un raffinement de l’art, même si les paysans la voient depuis toujours d’un même œil que ces peintres-là. Mais les paysans n’auraient pas l’idée de peindre, sauf avec des mots que le vent emporte. Comme il emporte cette image que j’ai entendue dans la bouche d’un paysan parlant du déduit qu’il a pris avec la femme aimée et ne trouvant d’autre moyen de qualifier la partie de la personne où le dos perd son nom que de l’appeler « les joues de la nuit » (chodou an noz). Poètes, à vos luths ! Et passons !
Chaque fois que j’entre en conversation avec quelqu’un qui porte encore le costume de son terroir, et je recherche toujours cette occasion, je ne manque pas de lui demander : que pensez-vous des Cercles Celtiques ? Voilà des jeunes gens qui revêtent vos costumes pour aller danser devant le public au son des instruments qui ont célébré les grands jours de votre jeunesse. Ont-ils raison ou tort ? Et n’êtes-vous pas gênés vous-mêmes d’être habillés autrement que la plupart de vos contemporains, même ceux de votre village ?
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