vendredi 6 mars 2026

Multitude - Negri et Hardt

Multitude - Negri et Hardt

 Introduction : La vie en commun    5

La possibilité de la démocratie est aujourd'hui assombrie et menacée par un état de guerre qui semble permanent et généralisé. Voilà d'où il nous faut partir. Tout au long de l’âge moderne, il est vrai, la démocratie est restée un projet inachevé, et ce quelles qu’aient pu être ses formes nationales et locales. 

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Ce livre est tout entier consacré à la multitude, c'est-à-dire à l'alternative vivante qui croît au sein de l'Empire. En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que la mondialisation offre deux visages. L'un est celui de l’Empire qui étend à l'échelle planétaire son réseau de hiérarchies et de divisions, dont la fonction est de maintenir l'ordre à travers de nouveaux mécanismes de contrôle et de conflit perpétuel. Mais la mondialisation est aussi la création de nouveaux circuits de coopération et de collaboration qui traversent les nations et les continents, suscitant ainsi un nombre illimité de rencontres et d'interactions. Ce second visage de la mondialisation n’a rien à voir avec un processus d'uniformisation planétaire : il s'agit plutôt pour nous de la possibilité de découvrir le « commun » qui nous permet de communiquer et d'agir ensemble, tout en maintenant nos différences.  

 

Avant d'aller plus loin, il convient de distinguer conceptuellement la multitude d'autres concepts qui définissent eux aussi des sujets sociaux, comme le peuple, les masses, et la classe ouvrière. Le peuple, traditionnellement, dénote une conception unitaire. La population se caractérise bien entendu par toutes sortes de différences, mais le peuple réduit cette diversité en une unité et fait de la population une identité singulière : le peuple est un. La multitude, en revanche, est multiple. La multitude se compose d'innombrables différences internes qui ne sauraient être réduites à une unité ou à une identité singulière - des différences de culture, de couleur, d’ethnicité, de genre et de sexualité, mais aussi différentes formes de travail, différentes façons de vivre, différentes visions du monde, différents désirs. La multitude est une multiplicité de différences singulières. Les masses s'opposent elles aussi au peuple dans la mesure où elles ne sauraient se réduire à l'unité ou à l'identité. Il est certain que les masses se composent de toutes sortes d'éléments mais, en réalité, on ne peut pas dire qu’elles se composent de sujets sociaux différents. L'essence des masses est l’indifférence : toutes les différences se trouvent submergées et noyées dans la masse. Toutes les couleun qui chatoyaient au sein de la population se fondent dans le gris. Si les masses sont capables de se mouvoir à l'unisson, c'est seulement parce qu'elles forment un conglomérat indistinct et uniforme. Dans la multitude, en revanche, les différences sociales restent différentes. La multitude est multicolore et bigarrée, à l'image de la tunique de Joseph, le fils de Jacob. L'enjeu de ce concept est de penser une multiplicité sociale capable de communiquer et d'agir en commun tout en maintenant ses différences internes.

 Enfin, il nous faut distinguer la multitude de la classe ouvrière. Le concept de classe ouvrière a fini par être utilisé comme un concept exclusif, distinguant non seulement les ouvriers des nantis qui n’ont pas besoin de travailler pour subvenir à leurs propres besoins, mais séparant aussi la classe ouvrière des autres types de travailleurs. 

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Deux caractéristiques de la multitude montrent en quoi elle peut être porteuse de démocratie aujourd'hui. Le premier est ce que l'on peut appeler sa dimension « économique », même si la séparation de l'économie vis-à-vis d'autres domaines de la vie sociale se révèle rapidement artificielle. 

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 La seconde caractéristique de la multitude, particulièrement déterminante pour la question de la démocratie, est celle qui concerne son organisation politique (mais, là encore, le politique se fond rapidement dans l'économique, le social, et le culturel). Pour avoir un aperçu de la tendance démocratique qui l'anime, il suffit de tourner notre regard vers la généalogie des formes modernes de la résistance, de la révolte et de la révolution.

 
I
GUERRE    
Simplicissimus

L'« état d'exception » est un concept appartenant à la tradition juridique allemande qui désigne la suspension temporaire de la Constitution et de l'État de droit. Ce concept s'apparente tant au concept d'état de siège qu’à la notion de pouvoirs exceptionnels que l'on trouve dans les traditions française et anglaise. Toute une partie de la doctrine constitutionnaliste postule que devant l'imminence du danger ou dans une situation de crise aiguë, comme par exemple en temps de guerre, la Constitution peut être temporairement suspendue et des pouvoirs extraordinaires accordés à un exécutif fort, voire à un dictateur, afin qu'il protège la république. Le mythe fondateur de ce courant de pensée est la légende romaine du noble Cincinnatus, le vieux cultivateur qui, à la requête de ses concitoyens, accepte malgré lui le rôle de dictateur afin d'écarter les menaces qui pèsent sur la république. Seize jours plus tard, continue la légende, l'ennemi a été repoussé, la république est sauve et Cincinnatus retourne à sa charrue. Le concept constitutionnel d'« état d'exception » est fondé sur une contradiction - la Constitution doit être suspendue pour être sauvegardée - mais cette contradiction est résolue ou pour le moins mitigée par le fait que la période de crise et d'exception est brève. Lorsque la crise n’est plus délimitée et de nature spécifique mais générale et indéterminée, lorsque l'état de guerre et, avec lui, l'état d'exception deviennent indéfinis ou même permanents, comme c'est le cas aujourd'hui, cette contradiction atteint son expression la plus exacerbée et le concept revêt une signification entièrement différente.

Ce concept juridique ne saurait cependant garantir à lui seul une compréhension adéquate de l'état de guerre global dans lequel nous nous trouvons. Nous devons rattacher cet « état d’exception » à une autre exception, à savoir l'exceptionalisme de la seule superpuissance que le monde compte encore, les États-Unis. L'intersection de ces deux exceptions constitue la clef d'une telle compréhension.


Exceptions    15
•—' Golem,23    
L’état de guerre global    26

Il faut dire sans détours que le concept de terrorisme (pas plus que le concept du mal) ne saurait fournir une assise conceptuelle ou politique solide à l'état de guerre global contemporain. Au début du XXe siècle, le terme de « terrorisme » était essentiellement utilisé en référence aux attentats anarchistes qui secouaient la Russie, la France, et l'Espagne - ce qu’on appelle aussi la propagande par les faits. Le sens contemporain du terme est d'un usage récent. Le « terrorisme » est devenu un concept politique (un concept de la guerre ou, mieux, de la guerre civile) qui se réfère à trois phénomènes distincts, à l'occasion susceptibles de se confondre : (1) la révolte ou la rébellion contre un gouvernement légitime ; (2) l'exercice de la violence politique par un gouvernement en violation des droits de l'homme (y compris, selon certains, en violation du droit qu'est la propriété) ; et (3) la pratique de la guerre au mépris des conventions qui l'encadrent, comme dans le cas d'attaques contre les populations civiles. Le problème de toutes ces  définitions est qu'elles varient en fonction du point de vue à partir duquel sont définis leurs principaux termes : qui déclare qu'un gouvernement est « légitime » ? Qui détermine ce que recouvrent les « droits de l'homme » ? Qui établit les règles de la guerre en vigueur ? À condition d'adopter le point de vue ad hoc, on pourrait même aller jusqu'à qualifier les États-Unis d'« État terroriste1 ». Sa définition étant instable, le concept de terrorisme ne nous permet pas de comprendre l'état de guerre généralisé dans lequel nous nous trouvons.


Biopouvoir et sécurité
33
La violence légitime    42
•—• Samuel Huntington, Geheimrat, SI    
Dispositifs antisubversifs
55
Naissance de la Nouvelle Guerre
56
La révolution dans les affaires militaires    60
•—> Le mercenaire et le patriote, 69    
Asymétrie et « domination tous azimuts »    72

Résistance '    86
La primauté de la résistance
86
De l'armée du peuple à la guérilla
92
L’invention des luttes en réseau    103
■—' L'intelligence en essaim, 117    
Du biopouvoir à la production biopolitique
119

II
MULTITUDE
11.1    Classes dangereuses     

Il nous faut maintenant abandonner provisoirement l'analyse théorique au profit d'une brève enquête pratique et empirique. Le monde contemporain ne compte plus les manifestations organisées contre les inégalités, les injustices et l'absence de démocratie, et ces manifestations donnent lieu à des mouvements de plus en plus puissants et durables. 

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L'hégémonie du travail immatériel ne rend donc pas nécessairement le travail plaisant ou gratifiant, pas plus qu'elle n'amoindrit les effets de hiérarchie et de domination sur le lieu d'activité, ou la polarisation du marché de l’emploi. Telle que nous l'utilisons, cette notion ne doit pas être confondue avec les rêves utopiques d'une « nouvelle économie » qui ont marqué les années 1990, et qui ont pu laisser penser que les innovations technologiques, la mondialisation et la croissance des marchés boursiers avaient rendu le travail intéressant et satisfaisant, démocratisé la richesse, et relégué dans le passé toute idée de récession *. L’hégémonie du travail immatériel tend cependant à transformer les conditions de travail. Il suffit de considérer la transformation de la journée de travail, caractérisée par l'indistinction croissante entre temps d’activité et temps libre. Le paradigme industriel voyait les ouvriers produire presque exclusivement durant les heures ouvrées passées en usine. En revanche, lorsque la production vise à résoudre un problème, à élaborer une idée ou établir une relation, le temps de travail a tendance à s'étendre pour finalement embrasser tout le temps de la vie. Une idée ou une image peuvent nous apparaître non seulement au bureau mais sous la douche ou dans nos rêves. Là encore, les caractéristiques traditionnelles de l'agriculture et du travail domestique peuvent nous aider à comprendre cette mutation. Le travail des champs n'est pas chronométré : si nécessaire, la journée de travail dure de l'aube au crépuscule. Quant à la configuration traditionnelle du travail domestique féminin, elle se caractérise par une déstructuration encore plus éclatante du temps de travail, dans la mesure où celui-ci finit par se confondre avec la vie tout entière.

 
Le devenir-commun du travail
Le crépuscule du monde paysan
•—> Deux Italiens en Inde, 159
La richesse du pauvre (ou : les pauvres, c'est nous !)
•—-> Les multitudes démoniaques : Dostoïevski lit la Bible, 172
EXCURSUS 1 : METHODE : SUR LES PAS DE MARX, 174 Mort de la triste science 7 186
11.2    De corpore Apartheid global Voyage à Davos
Le Big Government est de retour La vie sur le marché
11.3    Traces de la multitude
La monstruosité de la chair L’invasion des monstres, 231 La production du commun Au-delà du public et du privé •—• Carnaval et mouvement, 246 Mobilisation du commun
EXCURSUS 2 : ORGANISATION : LA MULTITUDE A GAUCHE, 257 

III
DEMOCRATIE
111.1     La longue marche vers la démocratie f    267
La crise de la démocratie à l'ère de la globalisation armée 267 Le projet démocratique inachevé de la modernité    274
<—• La révolte des débiteurs, 28S
La démocratie non réalisée du socialisme    288
~ Berlin 1953, 294
De la représentation démocratique à l’opinion publique globale    29 7
Les « tute bianche », 305
111.2    Revendications démocratiques globales    309
Cahiers de doléances    309
Doléances concernant la représentation    311
Doléances en matière de droits et de justice    315
?    Doléances économiques    320
7    Doléances biopolitiques    325
<—’ Convergences sur Seattle, 329
Tentatives de réforme globale    333
Réformes de la représentation    334
Réformes des droits et de la justice    341
Réformes économiques    344
?    Réformes biopolitiques    349
Retour au xvnr siècle !    352
EXCURSUS 3 : STRATEGIE : GEOPOLITIQUE
ET NOUVELLES ALLIANCES    359
■—' Iconoclastes, 369
111.3    La démocratie de la multitude    373
Souveraineté et démocratie    373
Les deux visages de la souveraineté    377
Ingenium Multitudinis    382
Que la force soit avec toi    386
La nouvelle science de la démocratie : Madison et Lénine    394

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