dimanche 22 mars 2026

Dévier - Guillaume Sabin

 Dévier - Guillaume Sabin

 Les enfants pourtant sont comme les plantes dans le roman d’Isabel Allende, La Maison aux esprits : quand on arrête de leur parler, de leur chanter, de leur raconter des histoires, elles dépérissent. 

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  Il semble que se tenir à une distance raisonnable du travail salarié ou de l’entrepreneuriat réponde aujourd’hui à d’autres enjeux qui font écho à ce que l’anthropologue David Graeber appelle la buUshitisation du monde du travail. Les buüshits jobs (ou jobs à la con), ces professions bien rémunérées bien qu’inutiles ou néfastes (banquiers, managers, publicitaires, télévendeurs, lobbyistes, etc.) possèdent un pouvoir de contamination dont on voit partout les effets : des métiers utiles deviennent des jobs à la con parce qu’on y a dupliqué une organisation managériale allant de pair avec des processus de contrôle et une obsession comptable qui multiplient les tâches ingrates et administratives. Le travail social et médico-social, le secteur hospitalier, l’université... sont quelques-uns des endroits où l’installation d’un encadrement ignorant des pratiques de terrain, le remplissage de tableaux Excel, la surabondance de mails, le chronométrage du temps consacré à telle ou telle opération, sont venus grignoter l’intérêt de métiers dont l’utilité se trouve dans la relation à l’autre.

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 Discipliner le temps
C’est que le temps et avec lui les corps ont été disciplinés. Cela a pris des siècles et ce qui hier semblait contre-nature et contre quoi il fallait résister est aujourd’hui devenu si évident qu’en dévier soulève les soupçons - d’anormalité ou de déviance. Un détour de plusieurs siècles s’impose pour comprendre ce qu’on peut faire aux corps pour les plier à un mode de production et comment cette histoire ancienne vient marquer le s corps d’aujourd’hui. Dès l’aube du capitalisme naissant* au début du XVIe siècle; l’obsession mercantile de la bourgeoisie est à l’origine d’un esprit nouveau qui dénigre l’oisiveté pour mieux rendre le temps libre productif : gagner de l’argent enjoint de se garder des jouissances spontanées et de se mettre au service d’une organisation rationnelle; prévoyante, ordonnée*. L'esprit du capitalisme peine cependant à s’imposer dans les classes populaires, plusieurs siècles sont nécessaires pour les mettre au pas régulier et cadencé du travail à jours et heures fixes. Les classes dirigeantes commencent par interdire certaines fêtes et certains jeux, ferment des tavernes... les règlements se multiplient afin de s'assurer de corps productifs**.

Adam Smith, en 1776, s'enthousiasme qu’un homme qui ne pouvait produire que quelques épingles dans sa journée de travail puisse, par l’organisation manufacturière du travail et dans la même journée, en produire près de 5 000***. Le progrès qui fait la richesse des nations n’est pas à rechercher seulement dans l'invention de machines nouvelles mais aussi dans la division du travail en de multiples tâches parcellisées et répétitives. Si cette nouvelle organisation du travail a les faveurs de l’économiste, elle est moins séduisante aux yeux de la classe laborieuse. Pour que surgisse la nouvelle organisation manufacturière du travail, les classes dirigeantes mettent en œuvre un solide arsenal coercitif permettant de contrôler les corps en vue de les discipliner. 

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 En France, dans les années 1960, quand s’installent les grandes chaînes de montage de l’industrie automobile, les sociologues, les romancier* es, les cinéastes, celles et ceux qui, intellectuelles  ou étudiant*es, s’étaient établies sur les chaînes de montage pour se solidariser avec le monde ouvrier, toutes et tous racontent cette souffrance des corps :

« Les muscles, au début réfractaires, obéissaient maintenant, mais si un mouvement imprévu changeait l’ordre mécanique, ils grinçaient comme de vieilles poulies. Le bon ouvrier, c’est celui qui contrôle ses gestes et n’en fait aucun inutile. »

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 Discipliner les corps, engourdir les esprits
David, que nous rencontrerons au chapitre 8, m’avait invité à jeter un œil sur les documentaires Les Enfants de Néant* ** et Les Paysans de Citroën* pour comprendre la campagne où il vit, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Rennes.

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  Dans un passage connu de La Pensée sauvage (la pensée à l’état sauvage, c’est-à-dire non domestiquée en vue d’obtenir un rendement*), Claude Lévi-Strauss revient longuement sur cette idée de bricolage, qu’il oppose à la pensée de l’ingénieur qui prévoit, planifie, fait venir à lui ou invente les matériaux dont il a besoin. Le bricolage est un autre rapport au monde et à la pensée : c’est une activité plus contingente, elle fiait avec les moyens du bord, avec ce qu’elle a à sa disposition. Cela suppose d'associer une façon d’observer continûment le monde et une certaine manière de penser : il faut détourner l’existant, faire d’une cuve métallique un four mobile, d’un vieux silo une piscine, d’une caravane des toilettes sèches, d’un vieux camion un poulailler, etc. Il y a un jeu qui sans cesse s’invente entre ce à quoi peut servir un objet et son devenir réel sous une autre forme et pour un autre usage. C’est une mécanique qui ne s’ajuste pas à un protocole ou à une norme, cela nécessite inventivité et désir d’expérimenter. Lévi-Strauss le dit bien : il y a nécessairement de soi dans l’objet bricolé. Il s’y trouve également toutes les traces d’un passé, d’un objet préexistant, de matériaux déjà utilisés qui vont être détournés, adaptés, réadaptés, mais ces empreintes d'usages anciens demeurent, on en décèle les couches géologiques. L’ingénieur fait naître un monde nouveau» le bricoleur en invente un mais  fabriqué avec l’ancien. D’où cette expression entendue |    sans cesse dans le régime de fabrication et qui est aussi à Kerformer le ressort de rires à répétition tant le hameau • est une plage où viennent s’échouer toutes sortes d'objet jets et matériaux qui seront triés» recyclés, détournés * par ses habitantes, écumeurs et écumeuses des temps \ présents : « Ça peut toujours servir! » À quoi? On n’en | sait encore rien, mais l’esprit ne manque pas d’idées I pour donna: à toutes ces vieilleries, vouées sinon à la I déchetterie, une autre jeunesse insensible à l’obsolescence. Tous ces « ça peut toujours servir » sont le matériau premier de celles et ceux qui bricolent, leur trésor. Cela donne une idée du sentiment d’abondance qui les anime et de la dimension poétique qu’ils et elles font surgir de tout et n’importe quoi, de tout ce qui est abandonné, délaissé, mésestimé : la société d’abondance regorge de richesses et tout ce qu’elle rejette est méta-morphosable, source inépuisable de nouveaux montages, de nouveaux langages*. Le bricolage, cette pensée sauvage, indisciplinée, est source d’émotions, elle est une pratique déraisonnable par temps d’excès de raison.

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