dimanche 29 mars 2026

L'économie esthétique - Alain Deneault

 L'économie esthétique - Alain Deneault

L’économie tient ici à nouveau d’un principe d’organisation: dans tout exercice rhétorique ou littéraire, un propos s’expose avec précision et justesse, le choix des éléments ainsi que leur orchestration se faisant avec mesure et parcimonie pour ménager les efforts d’un lecteur, tout en provoquant chez lui un effet esthétique.

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//Du mythe entretenu de la main invisible à la mise en scène mécanique de la loi de l’offre et de la demande, en passant par l’incantation de la théorie de l’équilibre généralisé, sans parler des firmes de relations publiques qui élaborent des images de marque et refont l’histoire d’entités bien en vue, on applaudit un capital tout entier soumis aux ressorts de l’esthétique. Le récit de l’économie colporté par les intendants du capitalisme est aussi l’affaire d’une économie du récit.// #important

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Pour reconnaître un sens premier au mot «économie», d’aucuns se précipitent en pure perte sur le pouvoir apparent de l’étymologie, et rappellent de l’oikonomia qu’elle aurait désigné d’abord la loi de l’habitat. Combien de fois ne revient-on pas à la hâte à l’«économie» selon cette fameuse «maison» (oikos) et sa «loi» (nomos)? C’est alors au rabais qu’on cherche à lui conférer une valeur conceptuelle se démarquant des usages idéologiques habituels. Or, nul ne peut prétendre trouver là une pierre de touche s’il s’agit de saisir l’origine du terme «économie».

Premièrement, bien plus que la maison, l’oikos désigne le domaine patrimonial, ce qui veut dire un territoire, des pratiques agricoles, un personnel asservi, un complexe habitable, le nom propre auquel la maison est rattachée, les ancêtres qu’il évoque et la descendance qu’il préfigure. «Maison, habitation, appartement, chambre, résidence, temple, tombeau, ruche, avoir, famille, race, etc.», sont autant de termes que le philosophe du langage Jacques Derrida énumère pour rendre compte de la vaste portée du mot «économie» chez les Grecs.

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C’est l’oikos comme institution, au-delà de la lignée, qui est à même de «se perpétuer», à tel point qu’à Sparte les maris font appel à de jeunes hommes jugés mieux à même qu’eux de mettre leurs femmes enceintes. Ainsi, l’oikos s’approche davantage, selon nos conceptions, d’un titre, d’une appellation, d’un blason, que d’une simple famille nucléaire.

Combien de fois ne revient-on pas à la hâte à l’«économie» selon cette fameuse «maison» (oikos) et sa «loi» (nomos)?

Deuxièmement, la «maison» chez les Grecs apparaît comme une composante active de l’ordre public, et non, ainsi qu’on la considère aujourd’hui, en tant que point de repli pour permettre au prolétariat (et à la classe moyenne qui en fait partie) de refaire ses forces avant de procéder à une nouvelle journée sociale de travail et de consommation – ou au possédant de jouir privément de ses avantages de classe.

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Troisièmement, ce qui est plus important encore, le système patrimonial grec, loin de se résumer à la description positive des modes de filiation généalogique des maîtres, se laisse transcender sous la forme d’un principe supérieur qu’une analogie traduit: l’oikonomia tient de la comparaison entre le rapport autoritaire qu’entretient le maître vis-à-vis des autres membres de la maisonnée avec celui que Zeus cultive vis-à-vis des autres dieux. 

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L’«économique» désigne d’emblée, dans la culture hellénique, tout autre chose que pour nous. Elle porte sur le domaine foncier, agricole, social et civique, en en commandant une lecture large et complexe. Mais plus encore, le code présidant au fonctionnement de cet ensemble, qu’on entend dans le morphème nomos, tient de principes, entendus sous l’appellation d’une «loi», qui s’appliquent également à des champs autres que celui de la seule demeure, pour porter sur des domaines aussi variés que la médecine, les arts et la rhétorique.

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Aristote distingue l’«économique» (oikonomikos) de la «politique» (polis) en même temps qu’il intègre la première à la seconde. S’il y a distinction, elle porte sur la façon d’exercer le pouvoir.

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La fiction de l’économie marchande

Après s’être laissés formater par l’industrie culturelle, les procédés de l’art permettent de remédier à l’angoisse que suscite un tel désordre. Les techniques esthétiques finissent par faire tenir l’édifice imaginaire du capitalisme, à la manière d’un mortier. Depuis ses débuts, l’organisation du capitalisme dépend de toute façon de la production de contes, de légendes et de métaphores de manière consubstantielle, et non de façon simplement superficielle. Le persiflage dont Frédéric Bastiat fait preuve par sa façon de personnifier les problèmes théoriques dans ses satires, La fable des abeilles de Mandeville qui défend la vraisemblance d’une utopie libérale faisant reposer le bien public sur le vice ou le récit de l’interconnexion du village planétaire emprunté à Marshall McLuhan  comptent parmi les récits et métaphores qui structurent, à son fondement même, le discours «économiste». Mais une idéologie qui prétend à la maîtrise d’une «science» économique ne concèdera jamais une telle importance, en son sein, à l’esthétique. En cela, l’«économie de la fiction» porte sur elle-même, puisque l’idéologie qui colporte aujourd’hui les récits structurants ne manque pas de les présenter eux-mêmes comme cosmétiques, comme s’ils s’ajoutaient en sus d’une science conservant pour elle-même ses théorèmes, calculs et savoirs. Elle tient à aborder ces formes esthétiques à la manière d’une doublure. Le premier élément du discours fictionnel consiste donc à présenter comme superficielle la contribution en réalité fondamentale de la fiction.

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Pour Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, sur le même thème, il s’agit d’«enrichir des choses déjà là». Ce capitalisme transesthétique, ou de l’enrichissement, rompt avec le quatrième mur que prévoyait le «spectacle» selon Guy Debord, lequel maintenait le public symboliquement «séparé» de l’ordre fascinant dont il était un rouage. Plus rien maintenant qui ne promette un petit frisson lié à des sensations momentanées, un sentiment de participation – partiel, futile, atomisé. Le capitalisme transesthétique n’est en rien structurant, édifiant, réflexif. Au contraire, il entraîne dans des carrefours de lignes de fuite des consommateurs qu’il faut continuellement attirer vers la prochaine transaction à régler. 

 

 

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