Le communisme - Dionys Mascolo
Le livre de Savinkov, Ce qui ne fut pas, s’achève sur ce mouvement qui devait devenir le modèle, à trente ans de distance, de la courbe d’un si grand nombre de destinées d’intellectuels, terroristes seulement théoriques, eux, mais il faut croire que cela ne fatigue pas beaucoup moins que le terrorisme réel. Nulle part cette tension puis cette détente ne sont mieux décrites.
---
En somme, le nihilisme est la position du manque de raisons, et il faut beaucoup de raisons pour tenter seulement de le définir.
---
Ce manque d’idées là est rare et admirable, il est vrai. Mais il n’est pas exagéré de dire que Proust n’a pas fait acte d’intellectuel, qu’il n’était pas un intellectuel. Son dessein, c’était de faire une description de la conduite de l’homme séparé, une recherche du temps perdu, c’est-à-dire une célébration, sur la scène intime d’une mémoire, de tous les événements, grands ou petits, que le seul fait de leur appartenance à une même série personnelle irréversible suffit en effet à rendre tragiques.
---
C’est que l’artiste se voit irrésistiblement poussé à devenir « idéologue ».Tôt ou tard, il en arrive un jour à croire qu’il peut se saisir d’une idée, asseoir une valeur, risquer un jugement. La suite complète des idées, l’enchaînement de toutes les valeurs, le système de tous les jugements lui viennent malencontreusement du même coup entre les mains.
----
CHAPITRE III
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA COMMUNICATION
1. La simplification, mal premier.
Elle engendre la honte
On a défini tout à l’heure le mensonge comme l’expression incomplète qui omet de se signaler comme incomplète. S’il en est ainsi, l’idéalisme est le mensonge par excellence. Il consiste à parler des valeurs et des fins en négligeant de parler du sort des valeurs et des fins dans le monde. Il en résulte que l’existence réelle ou la vie dans le monde est vécue dans la honte : c’est faire honte que de parler des valeurs à celui qu’obsède le besoin.
---
Voyons cependant comment les hommes d’expression sont presque invinciblement amenés à simplifier dans le sens opposé, c’est-à-dire à ne rien faire d’autre que clamer une non-communication transcendante.
Il y a une constatation que quiconque ayant entrepris de parier, de dire les choses, n’a certainement pu manquer de refaire cent fois. Par instants exaltante, à l’éveil de l’envie de parler surtout, pareille constatation, répétée, finit par provoquer le désarroi le plus pénible:« On ne sait rien. On n’a rien compris. On vit dans une nuit d’en-terré vif. On n’a rien vu. Rien connu. Rien appris. On a soixante ans, on a fait six enfants, on a une vie de travaux derrière soi, et les premiers souffles d’un nouveau printemps vous font frémir comme une jeune fille qui attend encore tout de l’inconnu. On rêve. À chaque réveil on se retrouve rejeté au même désert, échoué à la vie, épave informe, rongée d’ennui, d’ignorance, d’absence. Il n’y a rien. On n’est rien. Et là-dessus, si l’on ouvre la bouche, c’est toujours pour se mettre à parler directement des paroles du Verbe... »
---
Le communisme actuel étant ce qu’il est, même prenant le point de vue de ceux à qui il fait peur, ce qui n’est pas difficile si l’on participe soit par la situation ou les origines sociales, soit par l’imagination, à des états très différents les uns des autres, si l’on a plusieurs vies, des intérêts multiples (et il faut avoir plusieurs vies, car celui qui y a renoncé tout à fait au profit d’un seul intérêt risque de faire de sa vie une seule coulée de mensonge sans correctif) on dira :
1. Qu’un monde où le mouvement du communisme aurait disparu ferait bien plus peur.
2. Que le communisme n’est pas seulement une poussée des choses, de la chose matérielle qu’est l’homme, mais aussi bien une exigence de la conscience théorique, comme on entend l’établir, et qu’il n’y a rien au monde, ni mouvement de libération matérielle ni exigence de la pensée, qui puisse lui être valablement préféré.
3. Que s’élever contre le mouvement du communisme représente l’acte d’intervention générale (à l’égard de tous) le plus grave, et d’ailleurs le moins sûr, puisqu’un tel acte, s’il a été souvent accompli, n’a jamais été motivé de façon satisfaisante ; soit que les motifs invoqués aient manqué de franchise, simples déguisements de lassitudes personnelles, dont ni la justification ni la discussion ne sont tout à fait possibles, ni en tout cas capables d’éclairer rien, soit qu’ils aient manqué de justesse ou de force, ils n’ont jamais joué que très au-dessous ou très à côté de la réalité qu’ils croyaient concerner, ou sont entrés bientôt en contradiction avec l’acte lui-même qu’ils croyaient motiver.
---
Concluons. L’homme, ne sachant pas au juste «ce qu’est l’homme, sait au moins très bien que quelque chose l’empêche assurément d’être un homme, et fait de lui une chose. Sa volonté d’être un homme ne peut donc être que la volonté de détruire ce qui l’empêche d’être un homme.
---
Toute l’œuvre de Marx est en un sens une paraphrase du mot de l’Évangile : « La loi est faite pour , et non pas l’homme pour
la loi » C’est là son tic. En termes de logique : « Tous les philosophes ont fait des prédicats eux-mêmes des sujets. » Formule qu’il développe tout au long de la Critique de la philosophie de l’Etat de , qui est de 1842-1843, et qui fut éditée pour la première fois en 1932 en Allemagne, et en 1935 en France.
---
C’est ici que Marx opère de nouveau son renversement habituel, en prenant clairement pour cela le besoin comme pivot :
Si» par son extériorisation, l'homme réel, physique, situé sur la terre forme et stable, aspirant et refoulant les forces de la nature - pose ses forces substantielles, réelles, materielles, comme des objets étrangers, cet acte de poser n’est cependant pas le sujet : ce sont, sous l’angle de la subjectivité, des forces substantielles objectives dont l’action doit par conséquent être objective. L’être objectif agit objectivement, et 3 n'agirait pas objectivement si l’objectif ne se trouvait pas dans la détermination de son être. Il ne crée et ne pose d’objets que parce qu’il est posé par des objets, parce que par son origine il est nature.
(„,] L’homme est immédiatement un être naturel. Comme être naturel et être naturel en vie, il est, d’une part, doué de forces naturelles, de fortes biologiques; ces forces existent en lui sous forme de dispositions, d’aptitudes, de penchants ; d’autre part, il est, en tant qu’être objectif naturel, physique, sensible, un être souffrant, dépendant et borné, comme sont aussi l’animal et la plante ; c’est-à-dire que les objets de ses pensées existent en dehors de lui comme objets indépendants de lui, et que ces objets sont des objets de son besoin, manifestation et confirmation de ses forces substantielles, et des objets indispensables, essentiels. Dire que l’homme est un être objectif, corporel, doué de forces naturelles, en vie, réel, et sensible, c’est dire qu’il a des objets réels et sensibles, comme objets de son être, de la vie qu’il manifeste, et qu’il ne peut manifester sa vie qu’en des objets sensibles et réels. Être objectif, naturel, sensible et avoir objet, nature et sens hors de soi - cela revient à être soi-même objet, nature et sens. La faim est un besoin naturel : elle a donc besoin d’une nature extérieure à elle, d’un objet extérieur à elle-même pour se satisfaire et trouver le repos. La faim est le besoin matériel de mon corps, le besoin qu’il a d’un objet situé hors de lui, indispensable au rassemblement et à la manifestation de son être. (...] Un être qui n’a pas sa nature hors de soi n’est pas un être naturel. [...] Un être qui n’a pas d’objet hors de soi n’est pas un être objectif. [...] Un être qui n’est pas objectif n’est pas un être. {Ibid., p. 75 et suiv.)
---
Une quantité de choses de première importance échappent à la matérialité. Les relations dans le couple, cas-limite de la communication privée, en sont un assez bon exemple. Ceux qui ont pris le parti de ne tenir compte en tout que de la matérialité humaine se trompent donc aussi sur l’homme. Ils peuvent en venir à décider d’après cela que les héros du Soleil se lève , par exemple, n’ont pas d’intérêt, parce que ce sont des oisifs. Chacun a entendu cela mille fois. C’est une raison analogue qui découragea les premiers lecteurs de la Recherche du Temps perdu: ils ne pouvaient recommander l’édition de ce livre mondain, qui ne put commencer à paraître qu’à compte d’auteur. Le dernier des esclaves sait pourtant bien assez lui-même ce qu’est l’oisiveté pour se reconnaître dans les gens de Hemingway ou de Proust, s’il lui arrive de les lire.
---
Le nerf de la guerre est l’argent : rien de moins évident ; l’argent apparemment n’a rien à faire avec l’art de la guerre.
---
Étiemble. - « Si je ne m’abuse, les trois axiomes de la doctrine dénommée matérialisme dialectique sont la croyance au monde extérieur, l’interdépendance du corps et de l’esprit, l’idée, enfin, qu’il existe un certain rapport entre la vérité relative et la vérité absolue.
---
Rappelons donc encore une fois en quoi le matérialisme dialectique consiste essentiellement. C’est, pour le dire cette fois en termes d’action :
1. la résolution de profiter de ce que l’intelligence aussi ait une base matérielle, pour vaincre la matière, sur son propre terrain;
2. la résolution, par suite, de fonder toute recherche de la vérité sur une base matérielle humaine;
3. la résolution donc de contester toute valeur, fin, idée, qui ne serait pas en accord avec l’état des besoins, le besoin étant la pure expression de la matérialité humaine, d’une part, et d’autre part la figure élémentaire de toute valeur, fin ou idée ;
4. la résolution enfin de s’en remettre principalement, du soin d’accomplir cette tâche de la conversion des valeurs en besoins qui doit fonder toute valeur certaine, au type d’homme qui personnifie nettement le besoin : le prolétariat.
---
Reprenons maintenant ce qui vient d'être dit.
1. « Ainsi la philosophie révolutionnaire doit-elle énoncer la vérité sur l’homme »-« [...] cette philosophie ne peut se dévoiler originellement qu’aux révolutionnaires. »
Réponse. -Voilà qui frise encore l'idéalisme, et qui finit en compensation par tomber dans le sur-matérialisme. Cette position exclusive n’est pas seulement une simplification. Elle est un contresens, une mécompréhension de la démarche du matérialisme révolutionnaire. Il est faux que la philosophie révolutionnaire, ou qu'une philosophie révolutionnaire comme celle que l’auteur cherche à définir ici, et par suite que la philosophie révolutionnaire des besoins ne puisse se dévoiler qu’aux hommes qui sont en situation d’opprimés. Il est vrai qu’elle ne peut être réalisée que par des hommes qui sont en situation d’opprimés. Mais pour être celui qui a la charge de changer le monde, il n’est pas nécessaire, contrairement à ce que croit Sartre, d’être celui « qui dépasse le monde vers un état futur d'où il peut le considérer ». Il suffit tout d’abord pour cela d’être en situation de refuser l’état actuel du monde, d’être en situation de ne pas pouvoir accepter cet état actuel du monde, c’est-à-dire de vouloir se libérer. C’est là tout le génie du matérialisme révolutionnaire.
---
A mesure que les besoins se satisfont, l’homme se fait, et se faisant, réalise la vérité, à travers une série d’aliénations de moins en moins graves, qui correspondent aux différents stades de la modification des besoins.
---
2. « Si le révolutionnaire conserve le mythe matérialiste, le jeune bourgeois ne peut venir à la révolution que sur la vue des injustices sociales [...] c’est pour lui une épreuve Supplémentaire que d'avaler le matérialisme qui répugne à sa raison et qui n'exprime pas sa situation personnelle. »
Réponse. - Encore une fois, .être matérialiste ce n’est nullement croire que ma propre pensée|n'est née que de ma situation matérielle dans le monde. Marx n’était pas ouvrier d’usine. Ce serait là un matérialisme théorique, non moral, dogmatique, non ouvert, métaphysique, non anthropologique. Être matérialiste i c’est admettre que, quelque idée que f aie, elle n’est susceptible , de prendre corps et vie, de devenir une force matérielle, qu’en accord avec la matérialité humaine, l'état des besoins, et qu’elle n’est susceptible de se réaliser qu'à mesure que les besoins sont satisfaits, parce que la matière ne peut être vaincue que sur son propre terrain. Le jeune bourgeois aussi est en situation d’opprimé, « au sens où un bourgeois oppresseur est opprimé lui-même par son oppression ».
---
J’ai entendu tant de raisonnements qui ont failli me tourner la tête, et qui ont tourné suffisamment d’autres têtes pour les faire consentir à l’assassinat, que j’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ee qu’ils ne tenaient pas un langage clair.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire