Oeuvres - Sylvia Plath
Journaux
Ce que je redoute le plus, je crois, c’est la mort de l’imagination. Quand dehors le ciel est tout simplement rose et les toits tout simplement noirs : cette disposition photographique de l’esprit, qui paradoxalement dit la vérité sur le monde, mais une vérité sans valeur. Ce que je désire, c’est une pensée synthétique, une force «constructive», qui pousse avec fertilité et fabrique ses propres mondes avec plus d’inventivité que Dieu. Si je ne bouge pas et si je ne fais rien, le monde continue de battre comme un tambour mal tendu, dépourvu de sens. Il faut bouger, travailler, fabriquer des rêves vers lesquels aller. La pauvreté d’un monde sans rêves est inimaginable tant elle est affreuse. C’est cette folie-là qui est la pire. L’autre, celle avec des visions et des hallucinations, serait un soulagement, dans la manière de Jérôme Bosch. J’écoute toujours les pas qui montent dans l’escalier, et je les hais s’ils ne sont pas pour moi.
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À propos de l’Écriture. Voici comment fonctionne l’enchaînement logique de mes peurs: je veux écrire des histoires et des poèmes et un roman, et être la femme de Ted et la mère de nos enfants. Je veux que Ted écrive comme il veut et vive où il veut, et soit mon mari et le père de nos enfants.
Nous n’arrivons pas actuellement, et peut-être n’arriverons jamais, à gagner notre vie en écrivant, ce qui est le seul métier dont nous voulions. Comment gagner de l’argent sans sacrifier notre temps et notre énergie, et nuire à notre travail?
Mais il y a pire : et si notre travail n’était pas assez bon ? Nous essuyons des refus. N’est-ce pas la manière qu’a le monde de nous dire que nous avons tort d’essayer d’être des écrivains? Comment être sûr qu’un travail ardu aujourd’hui et un développement à venir nous permettront de dépasser la médiocrité ? Et n’est-ce pas la manière dont le monde prend sa revanche sur notre prétention ? Impossible de répondre tant que nous n’aurons pas travaillé, écrit Aucune garantie d’obtenir un Diplôme d’Écrivain. Peut-être les mères et les hommes d’affaires avaient-ils raison après tout? Et aurions-nous dû éviter ces questions déstabilisantes, et prendre des emplois fixes pour assurer un bon avenir à nos gamins ?
Peut-être, si nous avons envie de passer notre vie dans l’amertume. Et de nous dire avec regret : Quel écrivain j’aurais pu être, si seulement... Si seulement j’avais eu le cran d’essayer, de travailler, et d’assumer toute l’insécurité qu’impliquaient cette tentative et ce travail.
Écrire est un acte religieux, une manière d’ordonner, corriger, réapprendre et réaimer les gens et le monde, tels qu’ils sont et pourraient être. Créer une forme qui ne se perd pas, contrairement à un jour de dactylographie ou d’enseignement Le texte écrit reste, voyageant de son côté dans le monde. Des gens le lisent et réagissent comme face à une personne, une philosophie ou une religion, ou encore une fleur : ils aiment ou non. Cela les aide ou ne les aide pas. On a le sentiment de rendre la vie plus intense - on donne plus, on scrute, interroge, regarde et apprend, on crée cette forme, et on reçoit plus en retour: monstres, réponses, couleur et ligne, connaissance. On le fait d’abord pour la chose en soi. Si cela rapporte de l’argent, très bien. On ne le fait pas d’abord pour l’argent, on ne s’assied pas à sa machine à écrire pour l’argent. Non qu’on le refuse. C’est vraiment le rêve quand une profession vous assure la subsistance. Avec l’écriture, c’est très aléatoire. Comment vivre dans une telle insécurité ? Et, bien pire, avec de temps en temps des passages à vide, ou des pertes de foi en l’écriture elle-même? Comment vivre avec ça?
Bien pire encore que tout cela, le pire absolu serait de vivre sans écrire. La question est donc comment vivre avec le moindre mal et le minimiser.
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