Grain de mil - Amiel
Pensées
De toutes les choses odieuses à la paresse humaine, la plus odieuse est de penser. Pour certaines natures, une seule chose est quelquefois plus dure encore que de penser, c’est de vouloir. Il n’y a sorte de ruses, de subterfuges, de travail même que cette paresse n’invente et ne s’impose pour échapper à la tyrannie de ce double devoir. Ainsi l’homme se révolte contre la loi qui le fait homme ; il ne s’élève à sa propre dignité que par une sorte de contrainte. Il n’accomplit sa destinée qu’à la sueur de son visage, et n’avance qu’à reculons. Chacun de ses pas est une bataille, chaque progrès une défaite, chaque liberté qu’il conquiert une violence faite à lui-même. Pourquoi cela ? Parce que la liberté est le miracle de la vie, comme la vie est le miracle de la nature.
Quand le besoin de dire vrai fait négliger les égards, quand, préoccupé des choses, on oublie les personnes, alors le désir de faire triompher l’opinion qui paraît juste peut avoir l’air du désir de triompher. Ceci est une faute. La franchise ne doit pas être poussée jusqu’à la crudité ; la vérité ne doit pas seulement vaincre, elle doit gagner. Cet élément de persuasion, d’insinuation, d’onction manque à certains caractères généreux, qui, par haine de la câlinerie, par horreur de la diplomatie, de l’adresse, de la servilité, se réfugient plutôt jusque dans la rudesse. Crainte de flatter, ils brutalisent ; crainte de faire des avances, de paraître circonvenir ou capter les bonnes grâces, ils choquent les opinions et indisposent les amours-propres. Tempérer la sincérité par la politesse et la fermeté par la réserve, allier à l’indépendance le respect et à la vivacité le tact, est un art qu’ils doivent apprendre.
Dans les livres, je ne trouve presque rien de neuf ; mais je retrouve et c’est charmant.
Il en est du journal intime comme de la prière et de la vie intérieure : plus on le néglige, moins il est attrayant ; moins on en use, moins on en peut user ; plus on le pratique, plus on l’aime.
Quelle jolie promenade ! ciel pur, soleil levant, tous les tons vifs, tous les contours nets, sauf le lac doucement brumeux et infini. Un œil de gelée blanche poudrait les prairies, donnant aux cuirasses de lierre des grands chênes une vivacité métallique et à tout le paysage, encore sans feuilles, une nuance de santé vigoureuse, de jeunesse et de fraîcheur. « Baigne, ô disciple, ta poitrine avide dans la rosée de l’aurore ! » nous dit Faust, et il a raison. L’air du matin souffle une nouvelle et riante énergie dans les veines et les moelles. Si chaque jour est une répétition de la vie, chaque aube signe avec l’existence comme un contrat nouveau. À l’aube, tout est frais, facile, léger, comme pour l’enfance. À l’aube, la vérité spirituelle est, comme l’atmosphère, plus transparente, et les organes, comme les jeunes feuilles, absorbent plus avidement la lumière, aspirent plus d’éther et moins d’éléments terrestres. Si la nuit et le ciel étoilé parlent de Dieu, d’éternité, d’infini à la contemplation, l’aurore est l’heure des projets, des volontés, de l’action naissante. Tandis que le silence et la « morne sérénité de la voûte azurée » inclinent l’âme à se recueillir, la sève et la gaîté de la nature se répandent dans le cœur et le poussent à vivre. — Le printemps est là. Primevères et violettes ont fêté son arrivée. Les pêchers ouvrent leurs fleurs imprudentes ; les bourgeons gonflés des poiriers, des lilas, annoncent l’épanouissement prochain ; les chèvrefeuilles sont déjà verts. Poètes, chantez ! car la nature chante déjà son chant de renaissance. Lorsqu’elle exhale par toutes les feuilles et bourdonne par tous les êtres son hymne d’allégresse, les oiseaux ne doivent pas être seuls à faire entendre une plus distincte voix.
Pour comprendre et pour être heureux, oublie-toi.
Notre force intellectuelle la plus haute et pourtant la plus négligée dans l’éducation ou même la plus menacée, c’est la faculté de trouver. On l’écrase trop souvent chez la jeunesse au profit de l’assimilation. Nous fabriquons ainsi des écoliers, nous ne façonnons pas des hommes. Répétons-nous souvent deux choses : d’abord que l’acte de créer est le point culminant de la vie intellectuelle ; ensuite, que c’est pour apporter quelque chose de neuf qu’il vaut la peine de vivre. Inventons pour être et pour mériter d’être : l’originalité, en ornant l’existence, la justifie.
En littérature, qui dit imitation, dit abdication. L’imitateur est un quidam qui rappelle quelqu’un ; voilà tout. C’est la fiction d’un être et non un être ; la grammaire dirait : un pronom et pas un nom. Si les individualités bien nettes et bien authentiques sont pour ainsi dire des substantifs-racines ; les imitateurs ne sont que des adjectifs et des désinences. Or la renommée, comme la langue chinoise, n’inscrit guère dans son dictionnaire que des substantifs.
Il est une faculté que très-peu d’hommes connaissent et que presque personne n’exerce ; je l’appellerai la faculté de réimplication. — Pouvoir se simplifier graduellement et sans limites ; pouvoir revivre réellement les formes évanouies de la conscience et de l’existence ; — par exemple, se dépouiller de son époque et rebrousser en soi sa race jusqu’à redevenir son ancêtre ; — bien plus, se dégager de son individualité jusqu’à se sentir positivement un autre ; — bien mieux, se défaire de son organisation actuelle en oubliant et éteignant de proche en proche ses divers sens et rentrant sympathiquement, par une sorte de résorption merveilleuse, dans l’état psychique antérieur à la vue et à l’ouïe ; — plus encore, redescendre dans cet enveloppement jusqu’à l’état élémentaire d’animal et même de plante, — et plus profondément encore, par une simplification croissante, se réduire à l’état de germe, de point, d’existence latente ; c’est-à-dire, s’affranchir de l’espace, du temps, du corps et de la vie, en replongeant de cercle en cercle jusqu’aux ténèbres de son être primitif, en rééprouvant, par d’indéfinies métamorphoses, l’émotion de sa propre genèse et en se retirant et se condensant en soi jusqu’à la virtualité des limbes : — faculté précieuse et trop rare, privilège suprême de l’intelligence, jeunesse spirituelle à volonté !
Se résigner à la vie telle qu’elle est avec ses grandes douleurs et ses petites misères, tel est l’enseignement d’hier ; mais aussi lutter plus énergiquement contre la déperdition, la dispersion de soi-même, de ses projets, de ses travaux, déjouer par la persévérance la conjuration perpétuelle de la nature et des circonstances contre l’œuvre de l’individu : tel est l’enseignement d’aujourd’hui.
Petit livre profond, puissant et grandiose ! je ne t’avais pas revu depuis onze ans, et tu m’as fait encore une impression extraordinaire, quoique j’aie déjà traversé et abandonné ton point de vue. — L’indomptable liberté, l’apothéose du moi spirituel s’élargissant jusqu’à contenir le monde, s’affranchissant jusqu’à ne reconnaître rien d’étranger à lui-même ni aucune limite, se fortifiant jusqu’à recommencer la création, tel est le point de vue des Monologues. La vie intérieure : 1o dans son affranchissement du temps ; 2o dans son double but, réalisation de l’espèce et de l’individualité ; 3o dans sa domination fière de toutes les circonstances ennemies ; 4o dans sa sécurité prophétique de l’avenir ; 5o dans son immortelle jeunesse : tel est leur contenu. — Et les Monologues ne sont point une théorie, mais une confidence, un aveu, un secret dévoilé. — Par eux, nous entrons dans une vie monumentale, d’une originalité réfractaire à toute influence extérieure, étonnant exemple de l’autonomie du moi, type imposant de caractère, Zénon et Fichte combinés. Toutefois j’y vois moins un modèle magnifique à imiter qu’un sujet précieux d’étude. Cet idéal de la liberté absolue, infrangible, inviolable, se respectant par-dessus tout elle-même, dédaignant le visible et l’univers et se développant d’après ses seules lois, est aussi l’idéal d’Emerson, le stoïcien de la jeune Amérique. L’homme jouit ici de lui-même et, réfugié dans l’inaccessible sanctuaire de sa conscience personnelle, il devient presque un Dieu. Il est à lui-même principe, mobile et fin de sa destinée ; il est lui-même et c’est assez. Ce triomphe superbe de la vie n’est pas loin d’une sorte d’impiété, ou au moins d’un déplacement de l’adoration. En effaçant l’humilité, ce point de vue surhumain a un grave danger ; n’est-il pas la tentation même à laquelle succomba le premier homme, celle de devenir son propre maître en devenant semblable aux Eloïm ? L’héroïsme du philosophe touche donc ici à la témérité, et, par là même, les Monologues prêtent le flanc à trois reproches : Ontologiquement, la position de l’homme dans l’univers spirituel est mal indiquée ; l’âme individuelle, n’étant pas unique et ne sortant pas d’elle-même, peut-elle se concevoir seule et sans Dieu ? Psychologiquement, la force de spontanéité du moi domine trop à l’exclusion de toute autre, et cependant, en fait, elle n’est pas tout dans l’homme. Moralement, le mal est à peine nommé, et le déchirement, condition de la vraie paix, n’y apparaît pas. Aussi, la paix n’y est ni une conquête de l’homme ni une grâce du ciel, c’est plutôt une bonne fortune.
Mais après m’être défendu contre les Monologues par la critique, je puis m’abandonner maintenant sans scrupule et sans danger à l’admiration et à la sympathie qu’ils m’inspirent. Cette vie si fièrement indépendante, cette conception souveraine de la dignité humaine, cette possession actuelle de l’univers et de l’infini, cette émancipation parfaite de tout ce qui se passe, ce sentiment calme de sa force et de sa supériorité, cette énergie invincible de la volonté, cette infaillible clairvoyance en soi-même, cette autocratie de la conscience qui s’appartient, toutes ces marques d’une vigueur de lion, tous ces signes décisifs d’une royale personnalité, d’une nature olympienne, profonde, complète, harmonique, pénètrent l’esprit de joie et le cœur de reconnaissance. Voilà une vie ! voilà un homme ! Ces perspectives ouvertes sur l’intérieur d’une grande âme font du bien. À ce contact, on se restaure, on se retrempe, et quelle époque en eut plus besoin que la nôtre, âge sans convictions et sans caractères ? Le courage revient par la vue. Quand on voit ce qui a été, on ne doute plus que cela puisse être. Quand on voit un homme, on se dit : Oui ! soyons homme !
Chacun trouve et perd plusieurs fois en chemin le sentiment de sa vocation particulière, du but suprême de sa vie, lequel domine et embrasse tous les autres buts. Il faut le fixer sous ses yeux et dans son cœur en lettres d’or flamboyantes ; car, si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour mille divagations. — Nous sommes tous des écureuils, et prenons notre agitation pour notre marche.
Combien de fois ne sommes-nous pas hypocrites en restant semblables à nous-mêmes au dehors et pour les autres, quand nous avons la conscience d’être devenus différents pour nous-mêmes et au dedans ! Ce n’est pas de l’hypocrisie au sens propre, car nous n’empruntons pas un autre personnage que le nôtre, mais c’est pourtant une sorte de mensonge. Ce mensonge humilie. Cette humiliation est un châtiment que le masque inflige au visage et que notre passé fait subir à notre présent. Et cette humiliation est bonne : car elle produit la honte ; et la honte engendre le repentir. Ainsi du mal sort le bien dans une âme droite, et la chute amène le relèvement.
La pensée de la pensée et la conscience de la conscience : c’est là que doit arriver la faculté critique du philosophe, et peu d’esprits descendent jusqu’à cette région : aussi la plupart des meilleurs sont-ils dupes de leur pensée et emprisonnés dans une forme de leur conscience.
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