Résistance au néolibéralisme - Christian De Montlibert
Avec, en 1998, la mise en place du processus de Bologne qui transforme les curricula disciplinaires en parcours d accumulation de points (ECTS), puis la loi de programmation de la recherche de 2006 qui impose le regroupement de laboratoires et duniversi-tés, crée une Agence d’évaluation et permet le développement de fondations pour drainer des fonds, la « loi LRU » de 2007, ensuite, qui donne des pouvoirs accrus au président de l’université (dont des capacités de recrutement et de répartition des primes) et permet une réduction du contrôle des pairs sur les carrières, le décret du 23 avril 2009 qui permet au président de l’université de « moduler » les services des enseignants-chercheurs, puis la loi de 2013 qui préconise l’université numérique, qui transforme les premiers cycles en cycles pluridisciplinaires d’élaboration de projets individuels et qui offre aux établissements privés la possibilité d une légitimation d’État, l’avancement de l’enseignement supérieur, vers son avenir néolibéral tel que l’ont imaginé l’OCDE, la Banque mondiale, le patronat européen rassemblé dans l'Euro-pean Round Table, la Commission européenne, et les chefs d’État réunis à Lisbonne autour de « l’économie de la connaissance » se poursuit inexorablement. Le nouveau système de répartition des lycéens-lycéennes dans l’enseignement supérieur, « Parcours sup », est un pas de plus dans cette transformation en imposant une logique d’ajustement inspirée par les conceptions néolibérales de l’offre et de la demande, une objectivation de la formation du prix de chaque élève, et un marché libre et non faussé pour assurer la répartition des lycéens. La différentiation des frais d’inscription selon l’origine nationale, la création d’« établissements expérimentaux » dérogeant aux règles autorisée par l’ordonnance du 12 décembre 2018 complètent à ce jour les dispositifs qui rompent avec un modèle universitaire de 800 ans. En somme la transformation de l’université et de la recherche est régie par trois principes : managérialisation, marchandisation et professionnalisation et trois corollaires évaluation, contractualisation, utilitarisme.
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La managérialisation
Appliquer les modèles du management des entreprises privées est l'objectif principal des dernières mesures. Tout se passe comme si aujourd’hui « l’utopie universitaire » que représente un système relativement démocratique était insupportable. Toutes les mesures mises en place visent à la réduire (réduire les capacités des conseils d’administration construits sur l’élection, renforcer les pouvoirs des présidents d’université qui deviennent des chefs d’établissement, introduire des représentants des entreprises dans des « comités d’orientation stratégique », recruter du personnel contractuel le temps de la réalisation d’un projet pour contrer le statut de fonctionnaire des enseignants et dés chercheurs (renommés les « hauts potentiels ») pour rehausser la place dans les palmarès et même discrètement ici et là mettre en cause la reconnaissance juridiquement garantie de la liberté de penser qui autorise le développement de la pensée critique. Comme l’enseignement supérieur souffre d’un manque de financement, le secteur privé est invité par des mesures diverses à y investir, en échange de contreparties en matière de contrôle des orientations de la formation et de la recherche et de dépôt de brevets. Que des universités soient amenées à entrer en concurrence avec des sociétés privées spécialisées dans la vente de programmes « éducationnels » ou à louer les services de sociétés spécialisées dans le « e-learning » pourrait pourtant avoir, contrairement aux apparences, moins de conséquences que l’obligation d’aller à la recherche de contrats pour financer les recherches, donc de développer des services de fond, raising (démarchage de financements), de pratiquer la comparaison et l’évaluation externe du bench-marking,de recruter des chercheurs contractuels et de piloter la recherche
La professionnalisation
La professionnalisation, enfin, passe par la réforme des cursus mise en place. Pourtant croire qu’il suffira de « professionnaliser », soit de rapprocher la formation des « besoins des entreprises », pour résoudre les problèmes d’emploi et d adaptation à l’emploi est une illusion techniciste et un leurre idéologique. Une illusion dans un monde où l'économie est sous la dépendance de la financiarisation, où le capitalisme détruit sans cesse les sources anciennes de profit pour en conquérir de nouvelles, ou les technologies se transforment rapidement, où les modes d organisation du travail sont sans cesse modifiés pour maintenir une domination sur les salariés. Seule une formation générale de haut niveau peut véritablement armer les salariés face aux imprévus du marché, mais ce n'est que très partiellement l’objectif de ces réformes qui visent surtout à subordonner « l’esprit » de la formation aux volontés des fractions sociales dominantes et maintenir l’état actuel des structures sociales ; l’ambition de formatage idéologique domine. Enfin la professionnalisation déstructure de l'intérieur le système universitaire «les licences professionnelles reposent sur un « cahier des charges » défini avec les employeurs, elles facilitent l’arrivée massive dans l’enseignement de contractuels et vacataires par ailleurs salariés d’entreprises.
Premier corollaire : l’évaluation
Le discours néolibéral a fait de la « transparence » son fétiche. D’une part pour se prémunir des « risques inconsidérés », il faut bien évaluer l’efficacité des sociétés de placement et gestion de fonds et élaborer des systèmes de notation des sociétés de cour-tage, d’autre part pour que les équilibres entre l’offre et la demande s'établissent, il faut bien que chaque partie possède toute l’information. Ainsi, de proche en proche, s'est élaboré une sorte de modèle qui s’est généralisé et conduit à réclamer la mise en place d’instruments pour mener, dans les centres de recherche universitaire, une politique d’évaluation très différente de celle qui a été menée jusqu’ici, dont on peut énoncer comme suit la théorie. Il s’agit de substituer à une évaluation de la qualité des produits (diplômes) une évaluation de la qualité des producteurs (accrédi-tation et palmarès), ce qui implique que les agences d'évaluation ne soient plus nationales mais des agences indépendantes transnationales . L’évaluation peut dès lors être rapportée aux normes d’assurance-qualité de type ISO 9000 (International Organization for Standardization) supposées utiles pour l’étudiant et le futur employeur de cet étudiant pour guider leurs choix sur le « marché de la formation »; elle nécessite aussi des accréditations d’établissements et de programmes qui certifient la conformité à un « référentiel » reconnu par la puissance publique, les employeurs, les experts, les associations de « prestataires de services » d’enseignement supérieur soucieux de préserver leur « image de marque ».
Deuxième corollaire : l’utilitarisme
Même les fondations suscitent des inquiétudes : il est évident que les entreprises ne financeront de telles fondations que si elles en retirent des avantages directs (découvertes ou amélioration de procédés ou de produits à même d’augmenter leurs profits) ou indirects (amélioration de leur prestige). La mise en place des pôles de compétitivité est une autre manière de réaliser cette nouvelle conception de l’enrôlement de la science : une ou plusieurs grandes entreprises en sont les pivots et devraient récupérer aussi bien les résultats des recherches que la manne versée par l’État. La recherche fondamentale comme la recherche appliquée sont menacées par l’intrusion de critères étrangers à l’avancement de la science. Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner d’une crise de confiance dans la science : la marchandisation de la science accroît d’autant plus la crise de confiance quelle facilite l’importation dans la production des connaissances de normes et de modèles qui accélèrent la soumission aux intérêts privés et l’abandon d’objectifs de « bien commun ».
Troisième corollaire : la contractualisation
Ces principes qui guident les réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche ne peuvent pas aboutir tant que l’ensemble du personnel est composé de fonctionnaires régis par le statut de 1946 de la fonction publique, tant aussi que le principe de l’indépendance des universitaires, inscrit dans la Constitution, est affirmé. Aussi la politique menée a-t-elle, obligatoirement, des effets sur la reproduction du corps : le nombre d’enseignants fonctionnaires du supérieur devrait assez rapidement se stabiliser si ce n’est décroître, alors que le statut de contractuels déjà très répandu devrait devenir la règle. Sachant combien sont difficiles les conditions d’existence des doctorants - petits boulots, vacations, absence de droits sociaux, absence de moyens
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