dimanche 17 mai 2026

Les globalistes - Slobodian Quinn

Les globalistes - Slobodian Quinn

 Les néolibéraux de l’école de Genève se sont appuyés sur une géographie bien particulière pour tenter de résoudre les tensions entre économie mondiale et monde des nations. Leur imaginaire du monde était celui esquissé en 1950 par l’ancien juriste nazi Carl Schmitt. Dans cet imaginaire, il n’existe pas un monde mais deux. Le premier est divisé en États aux territoires délimités, où les gouvernements exercent leur autorité sur les êtres humains. C’est ce que Schmitt appelle, reprenant un terme juridique romain, le monde de l’imperium. L’autre est celui de la propriété, où les gens possèdent des objets, de l’argent et des terres réparties sur la planète. C’est le monde du dominium. Selon Schmitt, ce double monde du capitalisme moderne s’est constitué au XIXe siècle. L’omniprésence des investissements étrangers avait rendu banal le fait de posséder tout ou partie d’une entreprise dans un pays dont on n’était pas citoyen et où l’on n’avait même jamais mis les pieds. L’argent était en usage presque partout et pouvait être échangé entre les principales devises à des taux de change fixes basés sur l’étalon-or. Les contrats étaient appliqués universellement selon des codes de conduite commerciale écrits et non écrits. Même les activités militaires n’avaient pas d’incidence sur la propriété privée. Contrairement à ce qui se passait dans l’histoire ancienne lors des épisodes de pillages, les terres ou les entreprises continuaient d’appartenir à leur propriétaire après le passage de l’armée ennemie. Pour Schmitt, la division entre dominium et imperium était plus fondamentale que la distinction purement politique entre affaires extérieures et intérieures. La frontière la plus importante ne divisait pas le monde en deux, comme on pourrait couper une orange, entre Est et Ouest ou Nord et Sud, mais conservait en suspension des pans entiers qui se chevauchaient, comme la peau blanche et l’écorce d’une orange. « Par-dessus, par-dessous et à côté des frontières politiques des États tracées par un droit des gens en apparence purement interétatique et politique, s’étendait de toute part l’espace d’une économie libre, c’est-à-dire non étatique, et qui était une économie mondiale44. »

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Le projet globaliste des néolibéraux de l’école de Genève était fondé sur des institutions de gouvernance multiniveaux à l’abri des mécanismes de décision démocratique, chargées de maintenir l’équilibre entre le monde politique de l’imperium et le monde économique du dominium, ce dernier n’étant pas un espace de laissez-faire ou de non-intervention, mais plutôt un objet à constamment entretenir, négocier, concevoir et soigner. Au cœur de l’imaginaire de l’école de Genève, on trouvait une vision s’apparentant à celle de Hayek observant l’empire des Habsbourg, dans lequel il voyait un modèle de « double gouvernement, culturel et économique50 ». Les néolibéraux de l’école de Genève ne préconisaient ni l’effacement de la politique par l’économie ni la dissolution des États dans un marché mondial, mais un arrangement soigneusement structuré et réglementé entre les deux.

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 L’objectif néolibéral a un caractère bien plus absolu que la retenue qu’implique l’idée d’isolation des circuits. Ce que veulent les néolibéraux, ce n’est pas une protection partielle mais totale des droits du capital privé, ainsi que la capacité pour des organes judiciaires supranationaux comme la Cour de justice de l’Union européenne et l’OMC de passer outre les législations nationales qui pourraient perturber les droits mondiaux du capital. Pour cette raison, je propose la métaphore de l’engainage, plutôt que du simple isolement, de l’économie mondiale comme telos imaginaire du projet néolibéral – projet dans lequel les États jouent un rôle essentiel.

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 Le globalisme militant présente des similitudes avec ce que Hermann Heller appelait en 1933 le « libéralisme autoritaire61 ». Comme lui, les néolibéraux soulignent la nécessité de passer outre les décisions du peuple lorsqu’elles vont à l’encontre de ce qui est considéré comme le principe supérieur de l’ordre au sens large. Certains chercheurs ont adapté cette expression de Heller pour expliquer la logique de l’Union européenne62. L’un des avantages du globalisme militant en tant que catégorie analytique est l’attention qu’il accorde aux questions d’échelle, souvent négligées dans les travaux sur la pensée néolibérale. Comme le montre notre livre, le caractère mondial du cadre envisagé était un élément fondamental des prescriptions de nombreux intellectuels néolibéraux. Et leur vision ne se prêtait guère à une logique des « variables de dimensions ». Pour les membres de l’école de Genève, sensibles aux problèmes d’interdépendance systémique globale, l’échelle mondiale était la seule qui valait. Pour eux, le capitalisme à l’échelle mondiale était la condition sine qua non de l’ordre normatif néolibéral.

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Les chapitres qui suivent sont une histoire du XXe siècle telle que vue par les néolibéraux, qui ne considéraient pas le capitalisme et la démocratie comme se soutenant mutuellement mais voyaient plutôt cette dernière comme un problème. Synonyme de revendications incessantes de masses bruyantes susceptibles à tout moment de faire dérailler l’économie de marché, la démocratie représente aux yeux des néolibéraux une menace qui peut prendre des formes multiples, qu’il s’agisse de la classe ouvrière blanche ou du monde non européen en voie de décolonisation. Pour eux, trois ruptures scandent le siècle, correspondant chacune à une expansion de ce qu’en 1932 l’ordolibéral allemand Walter Eucken appelait « la démocratisation du monde64 ». La première rupture fondamentale est intervenue avec la Première Guerre mondiale, lorsque les nations ont cessé de respecter l’étalon-or, pierre angulaire du commerce et des investissements internationaux. La période d’après-guerre est marquée par une remise en cause critique de la division entre mondes politique et économique et par ce que les néolibéraux appellent la « politisation » de l’économie : le suffrage universel se généralise en Occident et les nouvelles nations d’Europe centrale et orientale confondent l’objectif légitime de l’indépendance avec le projet sans avenir de l’autosuffisance, mettant fin à l’ancienne division régionale du travail, qui entraînait elle-même une plus grande interdépendance du monde.

La deuxième rupture a correspondu à la Grande Dépression, à partir de 1929. Les penseurs qui se sont qualifiés de néolibéraux après 1938 considéraient comme vain de vouloir rétablir l’unité perdue de l’économie mondiale par la recherche universitaire et la coordination internationale d’experts en statistiques. Non seulement la tâche était fondamentalement politique, mais elle ne pouvait qu’être politique. Il est de notoriété publique que nombre des figures de proue du mouvement néolibéral, dont Mises, Hayek et Haberler, ont commencé leur carrière en tant que chercheurs sur ce qu’on appelait le cycle économique, à savoir les schémas selon lesquels les crises se produisaient à intervalles réguliers. Mais il est moins souvent rappelé que ceux-ci se sont détournés à la fin des années 1930 des statistiques et de la recherche sur le cycle économique. Selon moi, ils étaient arrivés à la conclusion du caractère sublime de l’économie mondiale, qui échappait selon eux à toute représentation et à toute quantification. Ils se sont alors éloignés de la documentation et de l’analyse de l’économie en tant que telle pour s’orienter vers la conception des institutions qui permettraient de soutenir et de protéger cet espace sacro-saint de l’économie mondiale.

Dans les années 1930, Hayek a commencé à réaliser que la dispersion des connaissances dans l’ensemble d’une économie de marché était telle qu’aucun individu ne pourrait jamais en avoir une vision globale opérationnelle. Après le choc de 1929 a émergé la prise de conscience qu’une connaissance exhaustive de l’économie mondiale était fondamentalement impossible. Toute tâche visant à reconstruire la relation entre les deux mondes – de nombreuses nations et une seule économie – devait être un projet de redéfinition de l’État et, de plus en plus après 1945, de refonte du droit. L’essence de ce projet était la gouvernance multiniveaux, ou fédéralisme néolibéral. Dans le prolongement de la sacralisation de l’économie mondiale, le domaine dans lequel les néolibéraux de l’école de Genève allaient avoir le plus d’influence n’était pas l’économie en soi, mais le droit international et la gouvernance internationale.

La troisième rupture n’a pas été tant la Seconde Guerre mondiale ou ensuite la guerre froide – qui n’occupent qu’une place réduite dans l’histoire du siècle néolibéral – que la révolte des pays du Sud dans les années 1970. Avec le choc pétrolier de 1973-1974, les acteurs postcoloniaux se retrouvent sur le devant de la scène. Les pays pauvres expriment de fortes revendications en matière de redistribution économique et de stabilisation, formulées dans la déclaration pour un « nouvel ordre économique international » adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1974. Confrontée à la fois à la montée en puissance du Sud et à l’essor des modèles de réforme mondiale conçus par ordinateur dans les années 1970, l’école de Genève développe sa propre vision d’une économie mondiale sans chiffres : un monde d’informations et de règles. La période allant des années 1970 aux années 1990 la voit repenser l’économie mondiale comme un processeur d’informations et les institutions mondiales comme la carte mère permettant de le contrôler. Il s’agit alors d’assurer la stabilité grâce à des règles commerciales mises en œuvre par des lois constitutionnelles applicables à l’échelle internationale.

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Un monde de murs

 

Libéralisme militant sur le Ring

 Faire remonter l’histoire du néolibéralisme au Stubenring, dans les années 1920, plutôt qu’au Mont-Pèlerin, en 1947, permet de démonter le récit autohéroïsant du petit groupe d’intellectuels esseulés aux prises avec l’adversité, et de mettre en lumière le monde dans lequel les futurs néolibéraux ont forgé les principes qui allaient les guider. C’est aussi souligner que leurs premiers travaux ont porté sur des problèmes concrets de politique et n’avaient rien de réflexions abstraites. Bien que Mises ait affirmé que, pour lui, « aucune autre vocation n’était plus désirable que celle de professeur d’université11 », la chambre de commerce est, à bien des égards, le milieu qui le caractérise le mieux, et ses propositions politiques ont ensuite remarquablement peu varié. Au début de sa carrière en Autriche, dans les dernières années de l’empire des Habsbourg, il était un ardent défenseur d’une baisse de l’impôt sur les sociétés pour l’industrie ; il prônait la même mesure à la fin de celle-ci, dans les dernières années de la Première République autrichienne. Lorsqu’il devient secrétaire de la chambre en 1918, Mises se retrouve à conseiller le gouvernement et à rédiger des rapports d’expertise sur les lois mises en œuvre dans l’entre-deux-guerres, fonction qui connaît son apogée avec la présidence d’une commission économique, réunissant trois personnes, en 193012. Même si l’on se souvient de lui comme d’un auteur de philosophie sociale et de théories sur la monnaie et le crédit, pendant la majeure partie de son existence professionnelle Mises a gagné sa vie comme défenseur acharné des besoins des entreprises, notamment au sein de la chambre de commerce dans les années 1920 et 1930, puis, après son émigration aux États-Unis, de la National Association of Manufacturers (NAM) et de la Foundation for Economic Education13.
 La situation géographique de la chambre de commerce de Vienne, très symbolique, illustre le milieu dans lequel la version autrichienne du néolibéralisme a émergé. Le boulevard du Ring avait été élevé, dans le sillage des révolutions de 1848, sur les terrains vagues où se trouvaient autrefois les remparts médiévaux de la ville. Dans sa célèbre étude de la Vienne fin de siècle, Carl Schorske décrit comment les autorités libérales se sont servies de la construction du Ring pour exposer leur vision de l’ordre social, installant le Parlement et l’Hôtel de Ville à côté des théâtres et de l’université14. Ces projets faisaient écho à ceux en cours à Paris sous la direction du baron Haussmann. Dans ces deux programmes de rénovation urbaine, des artères propices au commerce et aux déplacements ont été percées dans l’ancienne ville médiévale : elles proposaient de larges boulevards à la fois lieux de culture, avec des opéras et des musées, lieux d’expression du pouvoir de l’État, à travers les monuments, et lieux de consommation, où s’alignaient vitrines de grands magasins et cafés-terrasses15. Les rues, en outre, devaient être larges, pour empêcher d’éventuels insurgés de les bloquer avec des barricades, comme cela avait été le cas pendant les révolutions de 1848. Les deux projets incluaient aussi des arsenaux et des casernes, de sorte que la troupe pouvait être rapidement déployée pour réprimer les menaces intérieures16. Le Ring et les boulevards du baron Haussmann ont fait de Vienne et de Paris des villes modernes, des centres de commerce capables d’accueillir, et de contrôler, une population croissante issue de toutes les classes sociales.
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 Nous verrons au chapitre 3 que Mises n’avait aucun scrupule à envisager l’utilisation de la puissance militaire par les gouvernements comme instrument d’ouverture et de sécurisation de marchés étrangers. Et, même s’il condamnait ce qu’il appelait l’« étatisme », c’est-à-dire l’intervention de l’État dans la production et la fourniture de biens, il reprochait à l’État de ne pas agir plus agressivement contre les syndicats22. Pour lui, le maintien de la sécurité impliquait souvent de réprimer les manifestations de travailleurs, qu’il considérait comme une violence à caractère criminel et hors la loi. Un tel rôle ne pouvait être assumé par un État faible. En ce sens, la transformation, en 1920, de l’ancien ministère de la Guerre en garnison pour la nouvelle armée autrichienne peut être vue comme un élément important et pertinent dans le modèle néolibéral de Mises.
 

Un monde de chiffres

 Les cercles des participants aux projets mondiaux des années 1930. Les astérisques indiquent les personnalités qui enseignent à l’Institut universitaire de hautes études internationales à Genève.
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Préfigurant l’analyse de Karl Polanyi dans La Grande Transformation sur le fondamentalisme du marché, Rüstow déclare au colloque Lippmann que « le marché est devenu un domaine d’atomisation » et que la croyance que le marché « fonctionne de lui-même » est une « erreur théologico-rationnelle »146. L’accent mis exclusivement sur l’efficacité, le profit et la productivité a entraîné un isolement sociologiquement dommageable et une dégénérescence sur le plan moral, l’individu se détachant de toute communauté. Paradoxalement, l’expérience d’être coupé de tout lien social et de partir à la dérive dans le monde « apparaît, du point de vue de l’économie de marché, comme une libération des frottements et des freinages extra-économiques147 ». Sans utiliser le terme même d’« encastrement », Rüstow et Röpke soutiennent effectivement que l’économie doit être réencastrée dans la société. L’individu doit renouer de véritables relations avec sa communauté, en particulier avec sa famille, la religion, et, si possible, un lien avec la vie rurale.
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Un monde de fédérations

 
 

Dans les années 1930 et 1940, les néolibéraux désignent leur ennemi : le « nationalisme économique ». Aujourd’hui entrée dans le langage courant, l’expression fait référence aux gouvernements qui adoptent des politiques qui empêchent ou freinent le commerce, et elle est souvent employée par les partisans déclarés du libre-échange du Nord à l’encontre des pays du Sud, considérés, à tort ou à raison, comme des participants récalcitrants à l’économie mondiale. Les politiques visées peuvent inclure les droits de douane – taxes sur les importations – ainsi que les obstacles non tarifaires au commerce, notamment les normes de santé et de sécurité, les quotas ou autres mesures de restriction volontaire. Ce n’est cependant pas dans les pays du Sud que le nationalisme économique a été initialement identifié, mais dans l’Europe de l’Est postimpériale. Les néolibéraux en parlent pour la première fois lorsqu’ils passent au crible les décombres des anciens territoires des Habsbourg. Comme nous le verrons, le nationalisme économique a constitué l’un des antimodèles à partir desquels le néolibéralisme s’est construit : il était le reflet inversé de la manière dont les néolibéraux définissaient leur propre politique.

À la doctrine ennemie du nationalisme économique, les néolibéraux opposent ce que Michael Heilperin, dans son intervention à la Conférence des études internationales de 1939, appelle l’« internationalisme économique », qu’il définit comme « une politique visant à empêcher les frontières politiques d’exercer quelque effet perturbateur sur les relations économiques entre les territoires de part et d’autre de la frontière »7. L’internationalisme économique entend faire des frontières politiques de simples lignes sur la carte, sans effets sur la circulation des biens et des capitaux. À l’inverse, le nationalisme économique fait fausse route en poursuivant des objectifs d’autosuffisance nationale, d’autarcie, d’« isolement » et d’« autonomie », ces dernières catégories étant évoquées entre guillemets par Heilperin pour exprimer son scepticisme8. Pour les néolibéraux, le nationalisme économique est une révolte contre l’interdépendance qui ne peut mener qu’à la famine ou à des guerres expansionnistes. La mondialisation ne peut être défaite. Protéger de quelque manière que ce soit une économie nationale des forces de la concurrence mondiale constitue un acte de sécession vis-à-vis de la communauté internationale.

 Pour les néolibéraux, la racine du problème est à chercher dans la tension qui existe entre les deux principes wilsoniens d’autodétermination nationale d’une part, de libre-échange économique d’autre part. Après la Première Guerre mondiale, le monde s’est trouvé segmenté en unités politiques de plus en plus réduites, alors même que la technologie et les échanges poussaient « dans le sens d’un système économique mondial unifié9 ». Louis Marlio, l’industriel français qui a inventé le terme « néolibéralisme », a exposé le dilemme ainsi lors du colloque Lippmann : « C’est ce contraste entre le rétrécissement des territoires politiques et l’exigence de marchés économiques de plus en plus étendus qui a brisé l’ordre libéral10. » Le défi pour les néolibéraux consiste à concilier la réalité du nationalisme avec l’exigence constante d’un ordre économique supranational.

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 Le fait que les principaux penseurs néolibéraux aient été originaires de l’ancien Empire austro-hongrois est en effet loin d’être anodin. Comme le remarque John Gray, pour Hayek, l’empire disparu des Habsbourg était « à certains égards un régime libéral modèle63 ». Il constituait un objet d’identification perdu pour de nombreux intellectuels viennois. Le philosophe Karl Popper, ami de Hayek, a lui aussi idéalisé l’empire de manière rétrospective, le décrivant comme l’espace d’une « communauté scientifique cosmopolite œuvrant pour le progrès humain64 ». Même lorsqu’il était encore une réalité, beaucoup avaient une opinion favorable de l’empire, qui incarnait « l’ordre international de l’humanité en miniature65 ». Pour les néolibéraux, son cosmopolitisme représentait un modèle préfigurant un monde futur. Rétrospectivement, l’un des aspects les plus séduisants de l’empire des Habsbourg était la séparation qu’il assurait entre économie et politique. Le principe des nationalités multiples avait fait de lui un espace économique unique, sans langue ni culture homogène. Dans la monarchie des Habsbourg, « l’État et la nation ne coïncidaient pas », comme le soulignait Mises, fasciné. Contrairement aux républiques françaises ou aux imaginaires post-1848 en Allemagne, en Italie ou en Pologne, l’Autriche des Habsbourg n’avait pas le « principe des nationalités » comme « fondement idéologique »66. Dans l’État multinational, toute velléité d’intervention risquait de rompre l’équilibre diplomatique, donnant l’impression de satisfaire des intérêts particuliers.

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Un monde de droits

 Pour décrire la forme particulière des droits promue par les néolibéraux, j’emprunte à Hayek son expression de « droits du xenos ». Dans son dernier ouvrage publié, il évoque l’institution du xenos, ou ami-invité, dans la Grèce ancienne, « qui assurait l’admission et la protection de l’individu à l’intérieur d’un territoire étranger ». Selon Hayek, par cette pratique, « c’est essentiellement sur des bases personnelles que le commerce semble ainsi s’être d’abord développé14 ». Il écrit ailleurs qu’« il faut des règles telles qu’elles permettent à tout moment de constater les frontières du domaine protégé de chacun, et ainsi de distinguer entre le mien et le tien15 ». La catégorie des droits du xenos nous aide à penser les individus comme bénéficiant de droits garantis à la sécurité du passage et à la propriété sans inquiétude sur leurs biens et leurs capitaux, quel que soit le territoire. Ce droit est inhérent à l’espace économique unifié du dominium plutôt qu’à celui étatique et fragmenté de l’imperium, mais il a besoin des institutions politiques de l’imperium pour être garanti.

Un monde de races

 Pour les néolibéraux, la démocratie de masse et l’autodétermination nationale, comme principes, posent problème. Certes utiles et difficiles à défaire, elles portent aussi en elles le germe d’une perturbation de l’économie mondiale. Dans les années d’après-guerre, la position néolibérale paraît perdre du terrain. Comme les États issus de l’empire des Habsbourg avant eux, les nouveaux pays d’Afrique et d’Asie, ainsi que les nations en développement plus anciennes en Amérique latine, cherchent à développer leur propre industrie et à se protéger de la concurrence mondiale. Les théories économiques dominantes soutiennent leurs aspirations. Aux États-Unis, les universitaires et les décideurs politiques, portés par l’optimisme de l’après-guerre et déterminés à contrer l’attrait du communisme, adoptent une épistémologie qui valide l’objectif politique de ce qu’Elizabeth Borgwardt appelle « un New Deal pour le monde3 », qui aboutirait au plein emploi, à un syndicalisme transnational et à des opportunités à la fois pour les grandes entreprises et la gouvernance démocratique. La théorie dite de la modernisation trace la voie à suivre pour que les économies nationales effectuent leur transition depuis la production agricole et puissent « décoller », avec l’apparition de nouvelles technologies permettant d’accroître la productivité et d’augmenter le niveau de vie général4. Selon ces économistes, arriver tardivement sur la voie du développement ne constitue pas un obstacle mais un atout. Les nations en développement peuvent « tirer profit de leur arriération » en adoptant des technologies mises au point ailleurs. Un sénateur du Nebraska exprime cet état d’esprit par une promesse mémorable : « Porter Shanghai vers le haut, toujours vers le haut, jusqu’à atteindre le même niveau que Kansas City5. »
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Pour Röpke, l’apartheid n’est pas une politique d’oppression, mais « la forme spécifique par laquelle l’Afrique du Sud mène une politique de “décolonisation” et d’“aide au développement” qui correspond aux besoins de ce pays29 ». La politique d’apartheid est nécessaire parce que les non-Blancs d’Afrique du Sud « sont à un stade de développement qui ne permet pas une intégration véritable, spirituelle et politique avec les Blancs hautement civilisés, et sont actuellement si nombreux qu’ils menacent de submerger ces derniers, qui sont aujourd’hui les gardiens de l’ordre politique, culturel et économique30 ». Faisant un parallèle avec Israël, Röpke écrit que, comme dans le cas de la relation entre la population juive et les Arabes, accorder une égalité politique totale à la population noire reviendrait à commettre un « suicide national31 ».
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Röpke dénonçait avec virulence la tolérance à l’égard des revendications des acteurs non blancs sur la scène mondiale. En 1963, il exprime son « dégoût » à la vue des politiciens américains « rampant devant les chefs nègres sur la question de l’Afrique du Sud ». « Appeler à l’“égalité” des Noirs en Afrique du Sud, c’est appeler au suicide », écrit-il : « Il est triste de constater que si peu de gens ont conscience de cela »150. Même après sa mort, Röpke continue de servir de caution intellectuelle européenne aux partisans de l’apartheid. Par exemple, en 1967, le membre de la Chambre des représentants des États-Unis John Ashbrook, chef de file du mouvement Draft Goldwater, inscrit au registre du Congrès un ensemble de documents sur l’Afrique du Sud rédigés par l’ultra-conservatrice American-African Affairs Association (AAAA). Fondée par le propriétaire de la National Review, William Rusher, et l’ancien communiste afro-américain Max Yergan pour défendre le pouvoir blanc en Afrique du Sud, l’AAAA compte parmi ses membres le noyau dur des sommités de la nouvelle droite avec lesquelles Röpke a été en contact depuis les années 1940, parmi lesquelles Kirk, Regnery, Chamberlin et Henry Hazlitt151. Ashbrook cite Röpke, « l’économiste respecté », qui aurait déclaré que l’Afrique du Sud n’était « ni stupide ni diabolique »152. Il attire également l’attention sur les conséquences économiques de la pression exercée sur l’Afrique du Sud de l’apartheid : « L’ONU semble accorder peu d’attention au désastre économique qui s’ensuivrait pour tous les Africains noirs si la région la plus avancée et la plus productive du continent était perturbée par des sanctions ou une guerre – ce qui, par ailleurs, frapperait du même coup l’économie britannique et mettrait fin à l’aide substantielle qu’elle apporte à l’Afrique153. » Dans la logique d’Ashbrook, qui convoque Röpke pour appuyer son propos, le maintien du système raciste est, pour la population noire elle-même, bien que la privant de tout pouvoir, une nécessité économique.
 

Un monde de constitutions

 L’eurosceptique le plus virulent des années 1950 est l’omniprésent Wilhelm Röpke. Il est écouté par le ministre ouest-allemand de l’Économie (et membre de la SMP) Ludwig Erhard et il a un accès facile à la presse en tant qu’intellectuel médiatique12. Röpke craint que la CEE soit une simple extension de la « solution en bloc » de la Communauté européenne du charbon et de l’acier créée en 1952, protégeant les produits du continent derrière un mur tarifaire commun, à l’abri de la concurrence étrangère, et gérée collectivement par une bureaucratie supranationale. Cette association « en bloc » de l’Europe ne peut en aucun cas, selon lui, être qualifiée d’« intégration ». Elle présente précisément les symptômes du protectionnisme et du contrôle étatique qui ont caractérisé les années 1930. Ce qui ressemble à une intégration pour l’Europe perpétuera en réalité la désintégration à l’échelle du monde. Un tel arrangement « transformerait l’autarcie nationale en une autarcie continentale et reproduirait les anciens problèmes à une plus grande échelle géographique13 ».
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Malgré cela, les néolibéraux eurosceptiques se retrouvent autour du GATT, considérant qu’il s’agit de la meilleure arme à leur disposition pour attaquer la nouvelle CEE. Dans son essence, le GATT est l’héritier institutionnel du modèle d’économie mondiale libérale lancé à Genève, lui-même fondé sur le principe du XIXe siècle du traité de la « nation la plus favorisée », qui étendait à tous les signataires l’assouplissement réciproque des barrières commerciales. Le principal architecte du GATT, James Meade, est un ancien de la SDN, auteur de son World Economic Survey à la fin des années 193026. En 1958, Röpke plaide en faveur du GATT contre les institutions européennes dominées par la France, affirmant que « la méthode d’intégration de l’Europe par le marché commun du charbon et de l’acier […] exige un ordre politique supranational ». « Pourquoi ne pas laisser le GATT s’en charger ? », demande-t-il ; « ou, si le GATT n’est pas suffisamment efficace, pourquoi ne pas le renforcer ? »27. Parlant au nom de l’économie, Erhard évoque quant à lui la supériorité du GATT, affirmant que « les erreurs et les péchés contre l’économie ne deviennent pas justes parce que proclamés européens28 ».
 
 

Un monde de signaux

 
 Hayek est arrivé à sa propre version de la théorie des systèmes en s’intéressant à la place des êtres humains dans une série de systèmes complexes qui sont, selon une expression qu’il emprunte au penseur des Lumières écossaises Adam Ferguson, « le résultat de l’action humaine mais non d’un dessein humain42 ». Les humains tâtonnent pour comprendre, sans jamais parvenir à ne serait-ce qu’une impression de compréhension totale. Le mieux qu’ils puissent espérer est un ensemble de règles qui ne soient pas trop contraignantes ou qui ne transgressent pas l’ordre général – des « prédictions de structures », comme Hayek les appelle dans son discours d’acceptation du « prix Nobel ». Léon Walras disait des prix qu’ils se découvrent en tâtonnant dans l’obscurité. Hayek considère que les humains parviennent à des règles de la même manière, dans un processus évolutif de type essai-erreur, les règles les plus efficaces survivant à celles qui le sont moins. Il exprime cette idée de manière poétique dans les années 1940, en comparant l’ordre à « la façon selon laquelle les sentiers sont créés dans un pays sauvage ». « Au début, chacun cherche pour soi ce qui lui semble être le meilleur sentier. Mais le fait qu’un sentier ait déjà été suivi une fois le rend probablement plus aisé à suivre et il est donc probable qu’il sera de nouveau utilisé ; ainsi, progressivement, des chemins de mieux en mieux tracés apparaissent et viennent à être utilisés à l’exclusion d’autres routes possibles. Les mouvements humains dans la région arrivent à se conformer à un modèle défini qui, bien qu’il soit le résultat de décisions délibérées de beaucoup de gens, n’a pourtant été consciemment voulu par personne43. » Hayek est fortement influencé dans sa pensée évolutionniste par un de ses contemporains, Ludwig von Bertalanffy, né à Vienne en 1901, qui a développé sa propre forme de théorie des systèmes, désignée ainsi en 193744. Bertalanffy prend soin de distinguer sa « théorie générale des systèmes » de celle, cybernétique, de Wiener, soulignant ses origines communes avec Hayek au sein des études du cercle de Vienne dans les années 192045. Dans les années 1950, Bertalanffy fonde la Society for the Advancement of General Systems Research avec l’économiste Kenneth Boulding et correspond avec Hayek au sujet de la monographie de ce dernier sur la psychologie, The Sensory Order46. Contrairement à d’autres spécialistes de la théorie des systèmes, Bertalanffy n’est pas convaincu que l’ordinateur soit l’outil privilégié de la compréhension, et il cite Hayek sur le fait que « l’explication de principe47 » est souvent la seule possible dans des systèmes complexes.
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Tel que décrit par Hayek dans les années 1960, le problème de la connaissance est celui d’une régression infinie à l’échelle à la fois micro et macro. Des principes similaires régissent tous les ordres imaginables, du plus petit au plus grand. Comme cela a pu être dit, pour Hayek, « l’esprit comme le marché sont des systèmes complexes55 ». Une autre étude note que Hayek laisse dans le flou « le niveau auquel son analyse opérait, qu’il s’agisse de cerveaux, d’individus ou de groupes56 ». Alors qu’il est âgé de vingt ans, au sortir de la Première Guerre mondiale, l’une de ses premières expériences d’adulte est un hiver passé dans un laboratoire de Zurich comme assistant d’un anatomiste qui trace les fibres nerveuses du cerveau humain57. Il s’en inspirera pour ses métaphores et sa compréhension de la cognition. Afin d’illustrer la difficulté à comprendre réellement le système à l’œuvre, il cite des neurobiologistes qui ont découvert que, « pendant quelques minutes d’activité corticale intense, le nombre de connexions interneuroniques réellement effectuées (y compris celles qui se produisent plus d’une fois dans des structures d’association différentes) pourrait bien être aussi grand que le nombre total d’atomes dans le système solaire58 ». Ainsi, pour Hayek, la plus petite unité d’étude n’est pas l’individu, mais le neurone. Et la plus grande n’est pas le pays ou même le monde, mais le cosmos. « Il n’y a pas, à proprement parler, de système clos dans l’univers59. » 
 

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