Les globalistes - Slobodian Quinn
Les néolibéraux de l’école de Genève se sont appuyés
sur une géographie bien particulière pour tenter de résoudre les
tensions entre économie mondiale et monde des nations. Leur imaginaire
du monde était celui esquissé en 1950 par l’ancien juriste nazi Carl
Schmitt. Dans cet imaginaire, il n’existe pas un
monde mais deux. Le premier est divisé en États aux territoires
délimités, où les gouvernements exercent leur autorité sur les êtres
humains. C’est ce que Schmitt appelle, reprenant un terme juridique
romain, le monde de l’imperium. L’autre est celui de la
propriété, où les gens possèdent des objets, de l’argent et des terres
réparties sur la planète. C’est le monde du dominium. Selon Schmitt, ce double monde du capitalisme moderne s’est constitué au XIXe siècle.
L’omniprésence des investissements étrangers avait rendu banal le fait
de posséder tout ou partie d’une entreprise dans un pays dont on n’était
pas citoyen et où l’on n’avait même jamais mis les pieds. L’argent
était en usage presque partout et pouvait être échangé entre les
principales devises à des taux de change fixes basés sur l’étalon-or.
Les contrats étaient appliqués universellement selon des codes de
conduite commerciale écrits et non écrits. Même les activités militaires
n’avaient pas d’incidence sur la propriété privée. Contrairement à ce
qui se passait dans l’histoire ancienne lors des épisodes de pillages,
les terres ou les entreprises continuaient d’appartenir à leur
propriétaire après le passage de l’armée ennemie. Pour Schmitt, la
division entre dominium et imperium
était plus fondamentale que la distinction purement politique entre
affaires extérieures et intérieures. La frontière la plus importante ne
divisait pas le monde en deux, comme on pourrait couper une orange,
entre Est et Ouest ou Nord et Sud, mais conservait en suspension des
pans entiers qui se chevauchaient, comme la peau blanche et l’écorce
d’une orange. « Par-dessus, par-dessous et à côté des frontières
politiques des États tracées par un droit des gens en apparence purement
interétatique et politique, s’étendait de toute part l’espace d’une
économie libre, c’est-à-dire non étatique, et qui était une économie mondiale44. »
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Le projet globaliste des néolibéraux de l’école de Genève
était fondé sur des institutions de gouvernance multiniveaux à l’abri
des mécanismes de décision démocratique, chargées de maintenir
l’équilibre entre le monde politique de l’imperium et le monde économique du dominium,
ce dernier n’étant pas un espace de laissez-faire ou de
non-intervention, mais plutôt un objet à constamment entretenir,
négocier, concevoir et soigner. Au cœur de l’imaginaire de l’école de
Genève, on trouvait une vision s’apparentant à celle de Hayek observant l’empire des Habsbourg, dans lequel il voyait un modèle de « double gouvernement, culturel et économique50 ».
Les néolibéraux de l’école de Genève ne préconisaient ni l’effacement
de la politique par l’économie ni la dissolution des États dans un
marché mondial, mais un arrangement soigneusement structuré et
réglementé entre les deux.
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L’objectif néolibéral a un caractère bien plus absolu que la retenue
qu’implique l’idée d’isolation des circuits. Ce que veulent les
néolibéraux, ce n’est pas une protection partielle mais totale des
droits du capital privé, ainsi que la capacité pour des organes
judiciaires supranationaux comme la Cour de justice de l’Union
européenne et l’OMC de passer outre les législations
nationales qui pourraient perturber les droits mondiaux du capital.
Pour cette raison, je propose la métaphore de l’engainage, plutôt que du simple isolement, de l’économie mondiale comme telos imaginaire du projet néolibéral – projet dans lequel les États jouent un rôle essentiel.
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Le globalisme militant présente des similitudes avec ce que Hermann Heller appelait en 1933 le « libéralisme autoritaire61 ».
Comme lui, les néolibéraux soulignent la nécessité de passer outre les
décisions du peuple lorsqu’elles vont à l’encontre de ce qui est
considéré comme le principe supérieur de l’ordre au sens large. Certains
chercheurs ont adapté cette expression de Heller pour expliquer la
logique de l’Union européenne62.
L’un des avantages du globalisme militant en tant que catégorie
analytique est l’attention qu’il accorde aux questions d’échelle,
souvent négligées dans les travaux sur la pensée néolibérale. Comme le
montre notre livre, le caractère mondial du cadre envisagé était un
élément fondamental des prescriptions de nombreux intellectuels
néolibéraux. Et leur vision ne se prêtait guère à une logique des
« variables de dimensions ». Pour les membres de l’école de Genève,
sensibles aux problèmes d’interdépendance systémique globale, l’échelle
mondiale était la seule qui valait. Pour eux, le capitalisme à
l’échelle mondiale était la condition sine qua non de l’ordre normatif néolibéral.
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Les chapitres qui suivent sont une histoire du XXe siècle
telle que vue par les néolibéraux, qui ne considéraient pas le
capitalisme et la démocratie comme se soutenant mutuellement mais
voyaient plutôt cette dernière comme un problème. Synonyme de
revendications incessantes de masses bruyantes susceptibles à tout
moment de faire dérailler l’économie de marché, la démocratie représente
aux yeux des néolibéraux une menace qui peut prendre des formes
multiples, qu’il s’agisse de la classe ouvrière blanche ou du monde non
européen en voie de décolonisation. Pour eux, trois ruptures scandent le
siècle, correspondant chacune à une expansion de ce qu’en 1932
l’ordolibéral allemand Walter Eucken appelait « la démocratisation du monde64 ».
La première rupture fondamentale est intervenue avec la Première Guerre
mondiale, lorsque les nations ont cessé de respecter l’étalon-or,
pierre angulaire du commerce et des investissements internationaux. La
période d’après-guerre est marquée par une remise en cause critique de
la division entre mondes politique et économique et par ce que les
néolibéraux appellent la « politisation » de l’économie : le suffrage
universel se généralise en Occident et les nouvelles nations d’Europe
centrale et orientale confondent l’objectif légitime de l’indépendance
avec le projet sans avenir de l’autosuffisance, mettant fin à l’ancienne
division régionale du travail, qui entraînait elle-même une plus grande
interdépendance du monde.
La deuxième rupture a
correspondu à la Grande Dépression, à partir de 1929. Les penseurs qui
se sont qualifiés de néolibéraux après 1938 considéraient comme vain de
vouloir rétablir l’unité perdue de l’économie mondiale par la recherche
universitaire et la coordination internationale d’experts en
statistiques. Non seulement la tâche était fondamentalement politique,
mais elle ne pouvait qu’être politique. Il est de notoriété publique que nombre des figures de proue du mouvement néolibéral, dont Mises, Hayek et Haberler,
ont commencé leur carrière en tant que chercheurs sur ce qu’on appelait
le cycle économique, à savoir les schémas selon lesquels les crises se
produisaient à intervalles réguliers. Mais il est moins souvent rappelé
que ceux-ci se sont détournés à la fin des années 1930 des statistiques
et de la recherche sur le cycle économique. Selon moi, ils étaient
arrivés à la conclusion du caractère sublime de l’économie mondiale, qui
échappait selon eux à toute représentation et à toute quantification.
Ils se sont
alors éloignés de la documentation et de l’analyse de l’économie en
tant que telle pour s’orienter vers la conception des institutions qui
permettraient de soutenir et de protéger cet espace sacro-saint de
l’économie mondiale.
Dans les années 1930, Hayek
a commencé à réaliser que la dispersion des connaissances dans
l’ensemble d’une économie de marché était telle qu’aucun individu ne
pourrait jamais en avoir une vision globale opérationnelle. Après le
choc de 1929 a émergé la prise de conscience qu’une connaissance
exhaustive de l’économie mondiale était fondamentalement impossible.
Toute tâche visant à reconstruire la relation entre les deux mondes – de
nombreuses nations et une seule économie – devait être un projet de
redéfinition de l’État et, de plus en plus après 1945, de refonte du
droit. L’essence de ce projet était la gouvernance multiniveaux, ou
fédéralisme néolibéral. Dans le prolongement de la sacralisation de
l’économie mondiale, le domaine dans lequel les néolibéraux de l’école
de Genève allaient avoir le plus d’influence n’était pas l’économie en soi, mais le droit international et la gouvernance internationale.
La troisième rupture n’a pas
été tant la Seconde Guerre mondiale ou ensuite la guerre froide – qui
n’occupent qu’une place réduite dans l’histoire du siècle néolibéral –
que la révolte des pays du Sud dans les années 1970. Avec le choc
pétrolier de 1973-1974, les acteurs postcoloniaux se retrouvent sur le
devant de la scène. Les pays pauvres expriment de fortes revendications
en matière de redistribution économique et de stabilisation, formulées
dans la déclaration pour un « nouvel ordre économique international »
adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1974. Confrontée à
la fois à la montée en puissance du Sud et à l’essor des modèles de
réforme mondiale conçus par ordinateur dans les années 1970, l’école de
Genève développe sa propre vision d’une économie
mondiale sans chiffres : un monde d’informations et de règles. La
période allant des années 1970 aux années 1990 la voit repenser
l’économie mondiale comme un processeur d’informations et les
institutions mondiales comme la carte mère permettant de le contrôler.
Il s’agit alors d’assurer la stabilité grâce à des règles commerciales
mises en œuvre par des lois constitutionnelles applicables à l’échelle
internationale.
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Un monde de murs
Libéralisme militant sur le Ring
Faire remonter l’histoire du néolibéralisme au Stubenring, dans les
années 1920, plutôt qu’au Mont-Pèlerin, en 1947, permet de démonter le
récit autohéroïsant du petit groupe d’intellectuels esseulés aux prises
avec l’adversité, et de mettre en lumière le monde dans lequel les
futurs néolibéraux ont forgé les principes qui allaient les guider.
C’est aussi souligner que leurs premiers travaux ont porté sur des
problèmes concrets de politique et n’avaient rien de réflexions
abstraites. Bien que Mises
ait affirmé que, pour lui, « aucune autre vocation n’était plus désirable que celle de professeur d’université
11 »,
la chambre de commerce est, à bien des égards, le milieu qui le
caractérise le mieux, et ses propositions politiques ont ensuite
remarquablement peu varié. Au début de sa carrière en Autriche
,
dans les dernières années de l’empire des Habsbourg, il était un ardent
défenseur d’une baisse de l’impôt sur les sociétés pour l’industrie ;
il prônait la même mesure à la fin de celle-ci, dans les dernières
années de la Première République autrichienne. Lorsqu’il devient
secrétaire de la chambre en 1918, Mises se retrouve à conseiller le
gouvernement et à rédiger
des
rapports d’expertise sur les lois mises en œuvre dans
l’entre-deux-guerres, fonction qui connaît son apogée avec la présidence
d’une commission économique, réunissant trois personnes, en 1930
12.
Même si l’on se souvient de lui comme d’un auteur de philosophie
sociale et de théories sur la monnaie et le crédit, pendant la majeure
partie de son existence professionnelle Mises a gagné sa vie comme
défenseur acharné des besoins des entreprises, notamment au sein de la
chambre de commerce dans les années 1920 et 1930, puis, après son
émigration aux États-Unis
, de la National Association of Manufacturers (NAM) et de la Foundation for Economic Education
13.
La situation géographique de la chambre de commerce de Vienne
,
très symbolique, illustre le milieu dans lequel la version autrichienne
du néolibéralisme a émergé. Le boulevard du Ring avait été élevé, dans
le sillage des révolutions de 1848, sur les terrains vagues où se
trouvaient autrefois les remparts médiévaux de la ville. Dans sa célèbre
étude de la Vienne fin de siècle, Carl Schorske décrit comment les
autorités libérales se sont servies de la construction du Ring pour
exposer leur vision de l’ordre social, installant le Parlement et
l’Hôtel de Ville à côté des théâtres et de l’université
14. Ces projets faisaient écho à ceux en cours à Paris
sous la direction du baron Haussmann
.
Dans ces deux programmes de rénovation urbaine, des artères propices au
commerce et aux déplacements ont été percées dans l’ancienne ville
médiévale : elles proposaient de larges boulevards à la fois lieux de
culture, avec des opéras et des musées, lieux d’expression du pouvoir de
l’État, à travers les monuments, et lieux de consommation, où
s’alignaient vitrines de grands magasins et cafés-terrasses
15.
Les rues, en outre, devaient être larges, pour empêcher d’éventuels
insurgés de les bloquer avec des barricades, comme cela avait été le cas
pendant les révolutions de 1848. Les deux projets incluaient aussi des
arsenaux et des casernes, de sorte que la troupe pouvait être rapidement
déployée pour réprimer les menaces intérieures
16.
Le Ring et les boulevards du baron Haussmann ont fait de Vienne et de
Paris des villes modernes, des centres de commerce capables
d’accueillir, et de contrôler, une population croissante issue de toutes
les classes sociales.
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Nous verrons au
chapitre 3 que Mises
n’avait aucun scrupule à envisager l’utilisation de la puissance
militaire par les gouvernements comme instrument d’ouverture et de
sécurisation de marchés étrangers. Et, même s’il condamnait ce qu’il
appelait l’« étatisme », c’est-à-dire l’intervention de l’État dans la
production et la fourniture de biens, il reprochait à l’État de ne pas
agir plus agressivement contre les syndicats
22. Pour lui, le maintien de la sécurité impliquait souvent de
réprimer
les manifestations de travailleurs, qu’il considérait comme une
violence à caractère criminel et hors la loi. Un tel rôle ne pouvait
être assumé par un État faible. En ce sens, la transformation, en 1920,
de l’ancien ministère de la Guerre en garnison pour la nouvelle armée
autrichienne peut être vue comme un élément important et pertinent dans
le modèle néolibéral de Mises.
Un monde de chiffres
Les cercles des participants aux projets mondiaux des années 1930. Les
astérisques indiquent les personnalités qui enseignent à l’Institut
universitaire de hautes études internationales à Genève
.
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Préfigurant l’analyse de Karl Polanyi
dans
La Grande Transformation sur le fondamentalisme du marché, Rüstow
déclare au colloque Lippmann
que « le marché est devenu un domaine d’atomisation » et que la
croyance que le marché « fonctionne de lui-même » est une « erreur
théologico-rationnelle »
146.
L’accent mis exclusivement sur l’efficacité, le profit et la
productivité a entraîné un isolement sociologiquement dommageable et une
dégénérescence sur le plan moral, l’individu se détachant de toute
communauté. Paradoxalement, l’expérience d’être coupé de tout lien
social et de partir à la dérive dans le monde « apparaît, du point de
vue de l’économie de marché, comme une libération des frottements et des
freinages extra-économiques
147 ». Sans utiliser le terme même d’« encastrement », Rüstow et Röpke
soutiennent effectivement que l’économie doit être réencastrée dans la
société. L’individu doit renouer de véritables relations avec sa
communauté, en particulier avec sa famille, la religion, et, si
possible, un lien avec la vie rurale.
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Dans les années 1930 et 1940, les
néolibéraux désignent leur ennemi : le « nationalisme économique ».
Aujourd’hui entrée dans le langage courant, l’expression fait référence
aux gouvernements qui adoptent des politiques qui empêchent ou freinent
le commerce, et elle est souvent employée par les partisans déclarés du
libre-échange du Nord à l’encontre des pays du Sud, considérés, à tort
ou à raison, comme des participants récalcitrants à l’économie mondiale.
Les politiques visées peuvent inclure les droits de douane – taxes sur
les importations – ainsi que les obstacles non tarifaires au commerce,
notamment les normes de santé et de sécurité, les quotas ou autres
mesures de restriction volontaire. Ce n’est cependant pas dans les pays
du Sud que le nationalisme économique a été initialement identifié, mais
dans l’Europe de l’Est postimpériale. Les
néolibéraux en parlent pour la première fois lorsqu’ils passent au
crible les décombres des anciens territoires des Habsbourg. Comme nous
le verrons, le nationalisme économique a constitué l’un des antimodèles à
partir desquels le néolibéralisme s’est construit : il était le reflet
inversé de la manière dont les néolibéraux définissaient leur propre
politique.
À la doctrine ennemie du nationalisme économique, les néolibéraux opposent ce que Michael Heilperin,
dans son intervention à la Conférence des études internationales de
1939, appelle l’« internationalisme économique », qu’il définit comme
« une politique visant à empêcher les frontières politiques d’exercer
quelque effet perturbateur sur les relations économiques entre les
territoires de part et d’autre de la frontière »7.
L’internationalisme économique entend faire des frontières politiques
de simples lignes sur la carte, sans effets sur la circulation des biens
et des capitaux. À l’inverse, le nationalisme économique fait fausse
route en poursuivant des objectifs d’autosuffisance nationale,
d’autarcie, d’« isolement » et d’« autonomie », ces dernières catégories
étant évoquées entre guillemets par Heilperin pour exprimer son
scepticisme8.
Pour les néolibéraux, le nationalisme économique est une révolte contre
l’interdépendance qui ne peut mener qu’à la famine ou à des guerres
expansionnistes. La mondialisation ne peut être défaite. Protéger de
quelque manière que ce soit une économie nationale des forces de la
concurrence mondiale constitue un acte de sécession vis-à-vis de la
communauté internationale.
Pour les néolibéraux, la racine du problème est à chercher dans la
tension qui existe entre les deux principes wilsoniens
d’autodétermination nationale d’une part, de libre-échange économique
d’autre part. Après la Première Guerre mondiale, le monde s’est trouvé
segmenté en unités politiques de plus en plus réduites, alors même que
la technologie et les échanges poussaient « dans le sens d’un système
économique mondial unifié9 ». Louis Marlio, l’industriel français qui a inventé le terme « néolibéralisme », a exposé le dilemme ainsi lors du colloque Lippmann :
« C’est ce contraste entre le rétrécissement des territoires politiques
et l’exigence de marchés économiques de plus en plus étendus qui a
brisé l’ordre libéral10. »
Le défi pour les néolibéraux consiste à concilier la réalité du
nationalisme avec l’exigence constante d’un ordre économique
supranational.
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Le fait que les principaux penseurs néolibéraux aient été originaires de
l’ancien Empire austro-hongrois est en effet loin d’être anodin. Comme
le remarque John Gray, pour Hayek, l’empire disparu des Habsbourg était « à certains égards un régime libéral modèle63 ». Il constituait un objet d’identification perdu pour de nombreux intellectuels viennois. Le philosophe Karl Popper,
ami de Hayek, a lui aussi idéalisé l’empire de manière rétrospective,
le décrivant comme l’espace d’une « communauté scientifique cosmopolite
œuvrant pour le progrès humain64 ».
Même lorsqu’il était encore une réalité, beaucoup avaient une opinion
favorable de l’empire, qui incarnait « l’ordre international de
l’humanité en miniature65 ».
Pour les néolibéraux, son cosmopolitisme représentait un modèle
préfigurant un monde futur. Rétrospectivement, l’un des aspects les plus
séduisants de l’empire des Habsbourg était la séparation qu’il assurait
entre économie et politique. Le principe des nationalités multiples
avait fait de lui un espace économique unique, sans langue ni culture
homogène. Dans la monarchie des Habsbourg, « l’État et la nation ne
coïncidaient pas », comme le soulignait Mises, fasciné. Contrairement aux républiques françaises ou aux imaginaires post-1848 en Allemagne, en Italie ou en Pologne, l’Autriche des Habsbourg n’avait pas le « principe des nationalités » comme « fondement idéologique »66.
Dans l’État multinational, toute velléité d’intervention risquait de
rompre l’équilibre diplomatique, donnant l’impression de satisfaire des
intérêts particuliers.
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Un monde de droits
Pour décrire la forme particulière des droits promue par les néolibéraux, j’emprunte à Hayek
son expression de « droits du
xenos ». Dans son dernier ouvrage publié, il évoque l’institution du
xenos, ou ami-invité, dans la Grèce
ancienne, « qui assurait l’admission et la protection de l’individu à
l’intérieur d’un territoire étranger ». Selon Hayek, par cette pratique,
« c’est essentiellement sur des bases personnelles que le commerce
semble ainsi s’être d’abord développé
14 ».
Il écrit ailleurs qu’« il faut des règles telles qu’elles permettent à
tout moment de constater les frontières du domaine protégé de chacun, et
ainsi de distinguer entre
le mien et
le tien15 ». La catégorie des droits du
xenos
nous aide à penser les individus comme bénéficiant de droits garantis à
la sécurité du passage et à la propriété sans inquiétude sur leurs
biens et leurs capitaux, quel que soit le territoire. Ce droit est
inhérent à l’espace économique unifié du
dominium plutôt qu’à celui étatique et fragmenté de l’
imperium, mais il a besoin des institutions politiques de l’
imperium pour être garanti.
Un monde de races
Pour les néolibéraux, la démocratie de masse et l’autodétermination
nationale, comme principes, posent problème. Certes utiles et difficiles
à défaire, elles portent aussi en elles le germe d’une perturbation de
l’économie mondiale. Dans les années d’après-guerre, la position
néolibérale paraît perdre du terrain. Comme les États issus de l’empire
des Habsbourg avant eux, les nouveaux pays d’Afrique
et d’Asie
,
ainsi que les nations en développement plus anciennes en Amérique
latine, cherchent à développer leur propre industrie et à se protéger de
la concurrence mondiale. Les théories économiques dominantes
soutiennent leurs aspirations. Aux États-Unis
, les
universitaires et les décideurs politiques, portés par l’optimisme de
l’après-guerre et déterminés à contrer l’attrait du communisme, adoptent
une épistémologie qui valide l’objectif politique de ce qu’Elizabeth
Borgwardt appelle « un New Deal pour le monde
3 »,
qui aboutirait au plein emploi, à un syndicalisme transnational et à
des opportunités à la fois pour les grandes entreprises et la
gouvernance démocratique. La théorie dite de la modernisation trace la
voie à suivre pour que les économies nationales effectuent leur
transition depuis la production agricole et puissent « décoller », avec
l’apparition de nouvelles technologies permettant d’accroître la
productivité et d’augmenter le niveau de vie général
4.
Selon ces économistes, arriver tardivement sur la voie du développement
ne constitue pas un obstacle mais un atout. Les nations en
développement peuvent « tirer profit de leur arriération » en adoptant
des technologies mises au point ailleurs. Un sénateur du Nebraska
exprime cet état d’esprit par une promesse mémorable : « Porter Shanghai
vers le haut, toujours vers le haut, jusqu’à atteindre le même niveau
que Kansas City
5. »
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Pour Röpke
, l’apartheid n’est pas une politique d’oppression, mais « la forme spécifique par laquelle l’Afrique
du Sud
mène une politique de “décolonisation” et d’“aide au développement” qui correspond aux besoins de ce pays
29 ».
La politique d’apartheid est nécessaire parce que les non-Blancs
d’Afrique du Sud « sont à un stade de développement qui ne permet pas
une intégration véritable, spirituelle et politique avec les Blancs
hautement civilisés, et sont actuellement si nombreux qu’ils menacent de
submerger ces derniers, qui sont aujourd’hui les gardiens de l’ordre
politique, culturel et économique
30 ». Faisant un parallèle avec Israël
,
Röpke écrit que, comme dans le cas de la relation entre la population
juive et les Arabes, accorder une égalité politique totale à la
population noire reviendrait à commettre un « suicide national
31 ».
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Röpke
dénonçait avec virulence la tolérance à
l’égard des revendications des acteurs non blancs sur la scène mondiale.
En 1963, il exprime son « dégoût » à la vue des politiciens américains
« rampant devant les chefs nègres sur la question de l’Afrique
du Sud
».
« Appeler à l’“égalité” des Noirs en Afrique du Sud, c’est appeler au
suicide », écrit-il : « Il est triste de constater que si peu de gens
ont conscience de cela »
150.
Même après sa mort, Röpke continue de servir de caution intellectuelle
européenne aux partisans de l’apartheid. Par exemple, en 1967, le membre
de la Chambre des représentants des États-Unis
John Ashbrook
, chef de file du mouvement Draft Goldwater
,
inscrit au registre du Congrès un ensemble de documents sur l’Afrique
du Sud rédigés par l’ultra-conservatrice American-African Affairs
Association (AAAA). Fondée par le propriétaire de la
National Review, William Rusher, et l’ancien communiste afro-américain Max Yergan
pour défendre le pouvoir blanc en Afrique du Sud, l’AAAA compte parmi
ses membres le noyau dur des sommités de la nouvelle droite avec
lesquelles Röpke a été en contact depuis les années 1940, parmi
lesquelles Kirk
, Regnery
, Chamberlin
et Henry Hazlitt
151. Ashbrook cite Röpke, « l’économiste respecté », qui aurait déclaré que l’Afrique du Sud n’était « ni stupide ni diabolique »
152.
Il attire également l’attention sur les conséquences économiques de la
pression exercée sur l’Afrique du Sud de l’apartheid : « L’ONU
semble accorder peu d’attention au désastre économique qui s’ensuivrait
pour tous les Africains noirs si la région la plus avancée et la plus
productive du continent était perturbée par des sanctions ou une guerre
– ce qui, par ailleurs, frapperait du même coup l’économie britannique
et mettrait fin à l’aide substantielle qu’elle apporte à l’Afrique
153. »
Dans la logique d’Ashbrook, qui convoque Röpke pour appuyer son propos,
le maintien du système raciste est, pour la population noire elle-même,
bien que la privant de tout pouvoir, une nécessité économique.
Un monde de constitutions
L’eurosceptique le plus virulent des années 1950 est l’omniprésent Wilhelm Röpke
. Il est écouté par le ministre ouest-allemand de l’Économie (et membre de la SMP
) Ludwig Erhard
et il a un accès facile à la presse en tant qu’intellectuel médiatique
12.
Röpke craint que la CEE soit une simple extension de la « solution en
bloc » de la Communauté européenne du charbon et de l’acier créée en
1952, protégeant les produits du continent derrière un mur tarifaire
commun, à l’abri de la concurrence étrangère, et gérée collectivement
par une bureaucratie supranationale. Cette association « en bloc » de
l’Europe
ne peut en aucun cas, selon lui, être
qualifiée d’« intégration ». Elle présente précisément les symptômes du
protectionnisme et du contrôle étatique
qui
ont caractérisé les années 1930. Ce qui ressemble à une intégration
pour l’Europe perpétuera en réalité la désintégration à l’échelle du
monde. Un tel arrangement « transformerait l’autarcie nationale en une
autarcie continentale et reproduirait les anciens problèmes à une plus
grande échelle géographique
13 ».
---
Malgré cela, les néolibéraux eurosceptiques se retrouvent autour du
GATT, considérant qu’il s’agit de la meilleure arme à leur disposition
pour attaquer la nouvelle CEE. Dans son essence, le GATT est l’héritier
institutionnel du modèle d’économie mondiale libérale lancé à Genève
, lui-même fondé sur le principe du
XIXe siècle
du traité de la « nation la plus favorisée », qui étendait à tous les
signataires l’assouplissement réciproque des barrières commerciales. Le
principal architecte du GATT, James Meade
, est un ancien de la SDN
, auteur de son
World Economic Survey à la fin des années 1930
26. En 1958, Röpke
plaide en faveur du GATT contre les institutions européennes dominées par la France
, affirmant que « la méthode d’intégration de l’Europe
par le marché commun du charbon et de l’acier […] exige un ordre
politique supranational ». « Pourquoi ne pas laisser le GATT s’en
charger ? », demande-t-il ; « ou, si le GATT n’est pas suffisamment
efficace, pourquoi ne pas le renforcer ? »
27. Parlant au nom de l’économie, Erhard
évoque quant à lui la supériorité du GATT, affirmant que « les erreurs
et les péchés contre l’économie ne deviennent pas justes parce que
proclamés européens
28 ».
Hayek
est arrivé à sa propre version de la théorie
des systèmes en s’intéressant à la place des êtres humains dans une
série de systèmes complexes qui sont, selon une expression qu’il
emprunte au penseur des Lumières écossaises Adam Ferguson
, « le résultat de l’action humaine mais non d’un dessein humain
42 ».
Les humains tâtonnent pour comprendre, sans jamais parvenir à ne
serait-ce qu’une impression de compréhension totale. Le mieux qu’ils
puissent espérer est un ensemble de règles qui ne soient pas trop
contraignantes ou qui ne transgressent pas l’ordre général – des
« prédictions de structures », comme Hayek les appelle dans son discours
d’acceptation du « prix Nobel ». Léon Walras
disait des prix qu’ils se découvrent en tâtonnant dans l’obscurité.
Hayek considère que les humains parviennent à des règles de la même
manière, dans un processus évolutif de type essai-erreur, les règles les
plus efficaces survivant à celles qui le sont moins. Il exprime cette
idée de manière poétique dans les années 1940, en comparant l’ordre à
« la façon selon laquelle les sentiers sont créés dans un pays
sauvage ». « Au début, chacun cherche pour soi ce qui lui semble être le
meilleur sentier. Mais le fait qu’un sentier ait déjà été suivi une
fois le rend probablement plus aisé à suivre et il est donc probable
qu’il sera de nouveau utilisé ; ainsi, progressivement, des chemins de
mieux en mieux tracés apparaissent et viennent à être utilisés à
l’exclusion d’autres routes possibles. Les mouvements humains dans la
région arrivent à se conformer à un modèle défini qui, bien qu’il soit
le résultat de décisions délibérées de beaucoup de gens, n’a pourtant
été consciemment voulu par personne
43. » Hayek est fortement influencé dans sa pensée évolutionniste par un de ses contemporains, Ludwig von Bertalanffy
, né à Vienne
en 1901, qui a développé sa propre forme de théorie des systèmes, désignée ainsi en 1937
44. Bertalanffy prend soin de distinguer sa « théorie générale des systèmes » de celle, cybernétique, de Wiener
, soulignant ses origines communes avec Hayek au sein des études du cercle de Vienne dans les années 1920
45. Dans les années 1950, Bertalanffy fonde la Society for the Advancement of General Systems Research avec l’économiste Kenneth
Boulding
et correspond avec Hayek au sujet de la monographie de ce dernier sur la psychologie,
The Sensory Order46.
Contrairement à d’autres spécialistes de la théorie des systèmes,
Bertalanffy n’est pas convaincu que l’ordinateur soit l’outil privilégié
de la compréhension, et il cite Hayek sur le fait que « l’explication
de principe
47 » est souvent la seule possible dans des systèmes complexes.
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Tel que décrit par Hayek
dans les années 1960, le
problème de la connaissance est celui d’une régression infinie à
l’échelle à la fois micro et macro. Des principes similaires régissent
tous les ordres imaginables, du plus petit au plus grand. Comme cela a
pu être dit, pour Hayek, « l’esprit comme le marché sont des systèmes
complexes
55 ».
Une autre étude note que Hayek laisse dans le flou « le niveau auquel
son analyse opérait, qu’il s’agisse de cerveaux, d’individus ou de
groupes
56 ».
Alors qu’il est âgé de vingt ans, au sortir de la Première Guerre
mondiale, l’une de ses premières expériences d’adulte est un hiver passé
dans un laboratoire de Zurich
comme assistant d’un anatomiste qui trace les fibres nerveuses du cerveau humain
57.
Il s’en inspirera pour ses métaphores et sa compréhension de la
cognition. Afin d’illustrer la difficulté à comprendre réellement le
système à l’œuvre, il cite des neurobiologistes qui ont découvert que,
« pendant quelques minutes d’activité corticale intense, le nombre de
connexions interneuroniques réellement effectuées (y compris celles qui
se produisent plus d’une fois dans des structures d’association
différentes)
pourrait bien être aussi grand que le nombre total d’atomes dans le système solaire
58 ».
Ainsi, pour Hayek, la plus petite unité d’étude n’est pas l’individu,
mais le neurone. Et la plus grande n’est pas le pays ou même le monde,
mais le cosmos. « Il n’y a pas, à proprement parler, de système clos
dans l’univers
59. »
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