dimanche 28 décembre 2025

Condition de l’homme moderne - Hannah Arendt

Condition de l’homme moderne - Hannah Arendt 

PRÉFACE

 

I

Reprenons les moments les plus importants de l’analyse.

Le système totalitaire, est-il dit, repose sur la dissolution des classes, représentées par les vieux partis d’intérêts et d’opinions des démocraties occidentales, et leur organisation en masse par le nazisme et le stalinisme.

Mais l’effondrement du système des classes est autant l’effet que la cause. Il en est de même de la psychologie de l’homme de masse européen, si souvent évoquée par la littérature sur le sujet. De même encore de l’alliance entre l’élite et la populace, et de la séduction exercée sur de grands intellectuels par le totalitarisme. L’historien et le politologue assistent plutôt à l’émergence d’une entité politique sans précédent : la masse atomisée et amorphe est proprement fabriquée par l’organisation. C’est pourquoi H. Arendt passe si aisément de la contingence de l’événement à l’irruption du concept 11 . En effet, le concept de système totalitaire renvoie à son tour à l’invention d’une fiction, servie par la propagande et la terreur, la fiction d’une soumission intégrale aux lois de la Nature, dans le nazisme, ou à celles de l’Histoire, dans le stalinisme. On trouve certes des anticipations de l’une ou l’autre fiction chez des penseurs, des écrivains, des propagandistes de l’ère pré-totalitaire. Manque la cristallisation qui transforme ces pseudo-sciences en logique démente. Le point aveugle évoqué plus haut, c’est la rencontre entre la cohérence de la fiction et la rigueur de l’organisation. C’est bien là l’originalité sans précédent : que l’organisation totalitaire fasse que les membres de la société agissent « conformément aux règles d’un monde fictif 12  ». On peut, à nouveau, s’ingénier à démonter et à remonter les mécanismes de l’organisation totalitaire : principe du chef (mais « il n’est pas totalitaire en lui-même 13  »), fiction de la conspiration planétaire (les Protocoles des Sages de Sion !), dédoublement entre sympathisants qui croient aux idéaux et militants qui obéissent à l’organisation, multiplication des institutions et agences parallèles, etc.

 

 

 

II

 

 

La distinction entre « Vita contemplativa » et « Vita activa » est ainsi la présupposition implicite de tout l’ouvrage, qui ne sera abordée de front que dans l’ouvrage posthume et inachevé La vie de l’esprit 23 . Cette distinction gouverne de haut toutes les distinctions ultérieures : « domaine public et domaine privé » et la séquence : « travail, œuvre, action ». Ces catégories ne sont pas des catégories au sens kantien du mot, c’est-à-dire des structures anhistoriques de l’esprit. Ce sont bien des structures historiques.

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 La conviction sous-jacente à de tels emprunts est que la modernité elle-même, en dépit de sa prétention à la nouveauté radicale, se laisse encore comprendre à l’aide de concepts tels que « poiesis », « praxis », « animal laborans », « homo faber », « vita activa », etc. C’est précisément dans le dessein de justifier la stratégie de l’auteur, quand il combine des catégories anciennes à des situations nouvelles, que j’ai choisi de dégager les traits temporels caractéristiques des catégories de travail, d’œuvre et d’action, et de les soustraire aux controverses les plus polémiques qu’elles ne manqueraient pas de susciter si on y cherchait une description de la modernité.

 

 

1) Les traits temporels du travail, de l’œuvre et de laction.

 

Si, revenant en arrière, nous reprenons la séquence : travail, œuvre, action, il devient manifeste que la distinction entre travail et œuvre n’est préservée que par la distinction entre la sphère économico-sociale et la sphère politique de l’action. A l’encontre de Marx, Hannah Arendt insiste pour que l’économie reste liée à l’« oikia », c’est-à-dire la maisonnée et, en ce sens, au domaine privé. Le domaine authentiquement « commun », public, c’est le domaine politique. L’économie, à titre ultime, reste le soin d’une « oikia » collective. Toute surestimation de la vie économique ou sociale aux dépens de la vie politique revient à substituer des comportements sociaux à l’action et, en conséquence, à abolir la distinction entre le domaine public et le domaine privé, la vie cherchant refuge dans la privauté et l’intimité. Finalement, le « qui » que l’action révèle est le citoyen en tant que distinct du travailleur et même du fabricant d’artifices faits de main d’homme. Quand la politique devient le seul apanage d’ingénieurs sociaux, l’homme, le porteur de l’action, l’homme, le citoyen, est absorbé par le travailleur-consommateur.

CHAPITRE PREMIER
 LA CONDITION HUMAINE

 

 

La vita activa et la condition humaine.

 

Je propose le terme de vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.

Le travail est l’activité qui correspond au processus biologique du corps humain, dont la croissance spontanée, le métabolisme et éventuellement la corruption, sont liés aux productions élémentaires dont le travail nourrit ce processus vital. La condition humaine du travail est la vie elle-même.

L’œuvre est l’activité qui correspond à la non-naturalité de l’existence humaine, qui n’est pas incrustée dans l’espace et dont la mortalité n’est pas compensée par l’éternel retour cyclique de l’espèce. L’œuvre fournit un monde « artificiel » d’objets, nettement différent de tout milieu naturel. C’est à l’intérieur de ses frontières que se loge chacune des vies individuelles, alors que ce monde lui-même est destiné à leur survivre et à les transcender toutes. La condition humaine de l’œuvre est l’appartenance-au-monde.

L’action, la seule activité qui mette directement en rapport les hommes, sans l’intermédiaire des objets ni de la matière, correspond à la condition humaine de la pluralité, au fait que ce sont des hommes et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde. Si tous les aspects de la condition humaine ont de quelque façon rapport à la politique, cette pluralité est spécifiquement la condition – non seulement la conditio sine qua non, mais encore la conditio per quam – de toute vie politique.

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. La pluralité est la condition de l’action humaine, parce que nous sommes tous pareils, c’est-à-dire humains, sans que jamais personne soit identique à aucun autre homme ayant vécu, vivant ou encore à naître.

Ces trois activités et leurs conditions correspondantes sont intimement liées à la condition la plus générale de l’existence humaine : la vie et la mort, la natalité et la mortalité. Le travail n’assure pas seulement la survie de l’individu mais aussi celle de l’espèce. L’œuvre et ses produits – le décor humain – confèrent une certaine permanence, une durée à la futilité de la vie mortelle et au caractère fugace du temps humain. L’action, dans la mesure où elle se consacre à fonder et maintenir des organismes politiques, crée la condition du souvenir, c’est-à-dire de l’Histoire. Le travail et l’œuvre, de même que l’action, s’enracinent aussi dans la natalité dans la mesure où ils ont pour tâche de procurer et sauvegarder le monde à l’intention de ceux qu’ils doivent prévoir, avec qui ils doivent compter : le flot constant des nouveaux venus qui naissent au monde étrangers.

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Dans sa compréhension, la condition humaine dépasse les conditions dans lesquelles la vie est donnée à l’homme. Les hommes sont des êtres conditionnés parce que tout ce qu’ils rencontrent se change immédiatement en condition de leur existence. Le monde dans lequel s’écoule la vita activa consiste en objets produits par des activités humaines ; mais les objets, qui doivent leur existence aux hommes exclusivement, conditionnent néanmoins de façon constante leurs créateurs.

 

 

Le terme de vita activa.

 

 

Aristote distinguait trois modes de vie (bioi) que les hommes pouvaient choisir dans la liberté, c’est-à-dire en toute indépendance des nécessités de l’existence et des relations qu’elles provoquent.

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La grande différence entre l’acception aristotélicienne du terme et l’usage qu’en fit plus tard le moyen âge est que bios politikos désignait expressément le seul domaine des affaires humaines en soulignant l’action, la praxis nécessaire pour le fonder et le maintenir. On n’attribuait ni au travail ni à l’œuvre assez de dignité pour constituer une bios, un mode de vie autonome, authentiquement humain ; asservis, produisant le nécessaire et l’utile, ils ne pouvaient être libres, ni s’affranchir des besoins et des misères 53 .

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Traditionnellement, jusqu’aux débuts des temps modernes, l’expression vita activa conserva sa connotation négative de « non-repos », nec-otium, a-skholia. Comme telle, elle resta intimement liée à la distinction grecque plus fondamentale encore entre les choses qui sont par elles-mêmes ce qu’elles sont et celles qui doivent leur existence à l’homme, entre les objets qui sont physei et ceux qui sont nomô. Le primat de la contemplation sur l’activité repose sur la conviction qu’aucune œuvre humaine ne peut égaler en beauté et vérité le kosmos physique, qui se meut en soi dans une éternité inaltérable sans aucune assistance, aucune intervention extérieure, des hommes ni des dieux. Cette éternité ne se dévoile aux mortels que si tous les mouvements humains, toutes les activités sont parfaitement au repos. Comparées à cette immobilité, les distinctions et hiérarchies de la vita activa s’effacent toutes. Du point de vue de la contemplation, peu importe ce qui trouble le repos nécessaire, du moment que ce repos est troublé.

Ainsi dans la tradition la vita activa tire son sens de la vita contemplativa ; le peu de dignité qui lui reste lui est conféré parce qu’elle pourvoit aux besoins de la contemplation dans un corps vivant 60 .

 

 

Eternité contre immortalité.

 

Theôria ou « contemplation » désigne l’expérience de l’éternel, distincte des autres qui ne peuvent tout au plus que concerner l’immortalité. Ce qui aida peut-être les philosophes à découvrir l’éternel, c’est qu’ils doutaient, à juste raison, des chances d’immortalité et même de durée de la polis) peut-être cette découverte fut-elle si étonnante qu’il ne leur resta qu’à dédaigner comme vaine et futile toute quête d’immortalité, se mettant ainsi, à coup sûr, en opposition flagrante avec la cité antique et la religion qui l’inspirait

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 Et ils réussirent si bien à faire de la vita activa, de la bios politikos les servantes de la contemplation que ni l’évolution laïque des temps modernes ni le renversement connexe de la hiérarchie traditionnelle séparant action et contemplation ne suffirent à sauver de l’oubli la quête « l’immortalité qui avait été à l’origine le ressort essentiel de la vita activa.

CHAPITRE II
 LE DOMAINE PUBLIC ET LE DOMAINE PRIVÉ

  

L’homme : animal social ou politique.

 

Toutes les activités humaines sont conditionnées par le fait que les hommes vivent en société, mais l’action seule est proprement inimaginable en dehors de la société des hommes. L’activité de travail n’a pas besoin de la présence d’autrui, encore qu’un être peinant dans une complète solitude ne puisse passer pour humain : ce serait un animal laborans, au sens rigoureux du terme. L’homme à l’ouvrage, fabriquant, construisant un monde qu’il serait seul à habiter, serait encore fabrication, non toutefois homo faber : il aurait perdu sa qualité spécifiquement humaine et serait plutôt un dieu – non certes le Créateur, mais un démiurge tel que Platon l’a décrit dans un de ses mythes. Seule, l’action est la prérogative de l’homme exclusivement ; ni bête ni dieu n’en est capable 69 , elle seule dépend entièrement de la constante présence d’autrui.

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Dans la pensée grecque, la capacité d’organisation politique n’est pas seulement différente, elle est l’opposé de cette association naturelle centrée autour du foyer (oikia) et de la famille. L’avènement de la cité conférait à l’homme « outre sa vie privée une sorte de seconde vie, sa bios politikos. Désormais, chaque citoyen appartient à deux ordres d’existence ; et il y a dans sa vie une distinction très nette entre ce qui lui est propre (idion) et ce qui est commun (koinon 72 ) ». Ce n’était pas seulement l’avis ou la théorie d’Aristote, c’était un fait historique : la fondation de la cité avait suivi la destruction de tous les groupements reposant sur la parenté, comme la phratria et la phylè 73 .

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Être politique, vivre dans une polis, cela signifiait que toutes choses se décidaient par la parole et la persuasion et non pas par la force ni la violence.

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La définition aristotélicienne de l’homme, zôon politikon, n’était pas seulement étrangère, voire opposée à la société naturelle vécue dans la maisonnée ; on ne la comprend pleinement qu’en y ajoutant la seconde et non moins célèbre définition donnée par Aristote de l’homme, zôon logon ekhon (« un être vivant capable de langage »).

 

 La polis et la famille.

 

. La distinction entre la vie privée et la vie publique correspond aux domaines familial et politique, entités distinctes, séparées au moins depuis l’avènement de la Cité antique ; mais l’apparition du domaine social qui n’est, à proprement parler, ni privé ni public, est un phénomène relativement nouveau, dont l’origine a coïncidé avec la naissance des temps modernes et qui a trouvé dans l’Etat-nation sa forme politique.

Ce qui nous intéresse ici, c’est l’extraordinaire difficulté qu’en raison de cette évolution nous avons à comprendre la division capitale entre domaine public et domaine privé, entre la sphère de la polis et celle du ménage, de la famille, et finalement entre les activités relatives à un monde commun et celles qui concernent l’entretien de la vie : sur ces divisions, considérées comme des postulats, comme des axiomes, reposait toute la pensée politique des Anciens. Dans nos conceptions, la frontière s’efface parce que nous imaginons les peuples, les collectivités politiques comme des familles dont les affaires quotidiennes relèvent de la sollicitude d’une gigantesque administration ménagère. La réflexion scientifique qui correspond à cette évolution ne s’appelle plus science politique mais « économie nationale », « économie sociale » ou Volkswirtschaft, et il s’agit là d’une sorte de « ménage collectif 80  » ; nous appelons « société » un ensemble de familles économiquement organisées en un fac-similé de famille suprahumaine, dont la forme politique d’organisation se nomme « nation 81  ». Nous avons donc du mal à nous rendre compte que pour les Anciens le terme même d’« économie politique » eût été une contradiction dans les termes : tout ce qui était « économique », tout ce qui concernait la vie de l’individu et de l’espèce, était par définition non politique, affaire de famille 82 .

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Ce qui empêcha la polis de violer la vie privée de ses citoyens, ce qui lui fit tenir pour sacrées les limites de leurs champs, ce ne fut pas le respect de la propriété individuelle telle que nous l’entendons : c’est qu’à moins de posséder une maison, nul ne pouvait participer aux affaires du monde, n’y ayant point de place à soi 84 .

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La polis se distinguait de la famille en ce qu’elle ne connaissait que des « égaux », tandis que la famille était le siège de la plus rigoureuse inégalité. Être libre, cela signifiait qu’on était affranchi des nécessités de la vie et des ordres d’autrui, et aussi que l’on était soi-même exempt de commandement. Il s’agissait de n’être ni sujet ni chef 89 . Ainsi, dans le domaine de la famille la liberté n’existait pas, car le chef de famille, le maître, ne passait pour libre que dans la mesure où il avait le pouvoir de quitter le foyer pour entrer dans le domaine politique dont tous les membres étaient égaux.

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La « vie bonne » – celle du citoyen, selon Aristote – n’était donc pas seulement meilleure, plus libre, plus noble que la vie ordinaire, elle était d’une qualité absolument différente. Elle était « bonne », dans la mesure où, maîtrisant les besoins élémentaires, libéré du travail et de l’œuvre, dominant l’instinct de conservation propre à toute créature vivante, elle cessait d’être soumise aux processus biologiques.

 

 

L’avènement du social.

 

L’homme qui n’avait d’autre vie que privée, celui qui, esclave, n’avait pas droit au domaine publie, ou barbare, n’avait pas su fonder ce domaine, cet homme n’était pas pleinement humain.

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Le premier explorateur-interprète, et dans une certaine mesure le premier théoricien, de l’intimité fut Jean-Jacques Rousseau, le seul grand écrivain, cela est assez remarquable, que l’on désigne encore souvent par son prénom. Il fit sa découverte en se révoltant non point contre l’oppression de l’Etat, mais contre la société, contre son intolérable perversion du cœur humain, contre son intrusion dans un for intérieur qui, jusque-là, n’avait pas eu besoin de protection spéciale. L’intimité du cœur n’est pas comme le foyer : elle n’a pas de place tangible, objective dans le monde ; et la société contre laquelle elle proteste et s’affirme ne peut pas non plus se situer aussi sûrement que le domaine public. Pour Rousseau, l’intime et le social étaient plutôt, l’un et l’autre, des modes subjectifs de l’existence et dans son cas tout se passait comme si Jean-Jacques se révoltait contre un homme appelé Rousseau. C’est dans cette révolte du cœur que naquirent l’individu moderne et ses perpétuels conflits, son incapacité à vivre dans la société comme à vivre en dehors d’elle, ses humeurs changeantes et le subjectivisme radical de sa vie émotive.

Si douteuse que soit l’authenticité de l’individu Rousseau nul ne saurait douter de l’authenticité de sa découverte. L’étonnante floraison de poésie et de musique depuis le milieu du XVIIIe siècle jusqu’au dernier tiers, à peu près, du XIXe, et l’avènement du roman, seule forme d’art entièrement sociale, coïncidant avec le déclin non moins frappant des arts publics, en particulier de l’architecture, témoignent suffisamment des liens étroits qui unissent le social et l’intime.

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. Au contraire, l’avènement de la société de masse indique seulement que les divers groupes sociaux sont absorbés dans une société unique comme l’avaient été avant eux les cellules familiales ; ainsi le domaine du social, après des siècles d’évolution, est enfin arrivé au point de recouvrir et de régir uniformément tous les membres d’une société donnée.

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Les lois de la statistique ne sont valables que pour les grands nombres ou les longues périodes ; les actes, les événements ne peuvent apparaître statistiquement que comme des déviations ou des fluctuations.

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Le comportement uniforme qui se prête aux calculs statistiques et, par conséquent, aux prédictions scientifiques, ne s’explique guère par l’hypothèse libérale d’une « harmonie » naturelle « d’intérêts », fondement de l’économie « classique » ; ce n’est pas Karl Marx, ce sont les économistes libéraux eux-mêmes qui durent introduire la « fiction communiste », c’est-à-dire admettre qu’il existe un intérêt de l’ensemble de la société grâce auquel une « main invisible » guide la conduite des hommes et harmonise leurs intérêts contradictoires 103 . La seule différence entre Marx et ses prédécesseurs, c’est qu’il prit au sérieux la réalité du conflit tel qu’il se présentait à la société de son époque, tout autant que la fiction hypothétique de l’harmonie ; il eut raison de conclure que la « socialisation de l’homme » harmoniserait immédiatement tous les intérêts, et il fit seulement preuve de plus de courage que ses maîtres libéraux lorsqu’il proposa d’établir dans la réalité la « fiction communiste » sous-jacente à toutes les théories économiques. Ce que Marx ne comprit pas (et ne pouvait comprendre à son époque), c’est que les germes de la société communiste se trouvaient déjà dans la réalité d’une économie nationale, et que ce n’étaient pas des intérêts de classe en soi qui les empêchaient de se développer, mais seulement la structure monarchique déjà périmée de l’Etat-nation. Ce qui, évidemment, s’opposait au bon fonctionnement de la société, c’étaient seulement certains résidus traditionnels qui intervenaient et exerçaient encore une influence dans le comportement des classes « arriérées ». Au point de vue de la société, il ne s’agissait que de facteurs de désordre retardant le plein épanouissement des « forces sociales » ; ces facteurs ne correspondaient plus à la réalité, ils étaient donc en un sens beaucoup plus « fictifs » que la fiction scientifique de l’intérêt unique.

 

 

Domaine public : le commun.

 

En second lieu, le mot « public » désigne le monde lui-même en ce qu’il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement.

 

Domaine privé : la propriété.

 

Dans les circonstances modernes, cette privation de relations « objectives » avec autrui, d’une réalité garantie par ces relations, est devenue le phénomène de masse de la solitude qui lui donne sa forme la plus extrême et la plus antihumaine 120 .

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Il va sans dire que le caractère privatif du privé, la conscience d’être privé d’une chose essentielle par une vie passée exclusivement dans l’étroite sphère de la famille, devait s’effacer et presque disparaître à l’avènement du christianisme.

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Le mot de Proudhon, « la propriété, c’est le vol », a un solide fondement de vérité dans les origines du capitalisme moderne ; il est d’autant plus significatif que Proudhon ait hésité devant le douteux remède de l’expropriation générale : il savait trop bien que l’abolition de la propriété privée peut guérir le mal de la pauvreté mais risque d’amener un plus grand mal, la tyrannie 139 .

 

Le social et le privé.

 

Ce que nous avons appelé l’avènement du social coïncida historiquement avec la transformation en intérêt public de ce qui était autrefois une affaire individuelle concernant la propriété privée.

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La seconde des grandes caractéristiques non privatives du privé, c’est que les quatre murs de la propriété privée offrent à l’homme la seule retraite sûre contre le monde public commun, la seule, où il puisse échapper à la publicité, vivre sans être vu, sans être entendu.

 

 

 

Le lieu des activités humaines.

 

Bien que la distinction entre privé et public coïncide avec l’opposition entre la nécessité et la liberté, la futilité et la durée et finalement la honte et l’honneur, il ne s’ensuit nullement que le domaine privé soit le lieu réservé au nécessaire, au futile, au honteux.

 

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 Cela est vrai des principales activités de la vita activa, le travail, l’œuvre et l’action ; mais il y a de ce phénomène un exemple, exemple extrême, nous le reconnaissons, dont il y a avantage à se servir parce qu’il a joué un rôle considérable dans la théorie politique.

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Nous avons choisi l’exemple des bonnes œuvres, exemple extrême encore une fois puisque cette activité n’appartient même pas au domaine privé, afin de montrer que les jugements historiques des collectivités politiques qui, dans chaque cas, ont fixé la place des activités de la vita activa, les unes devant paraître en public, les autres se dissimuler dans le privé, peuvent correspondre à la nature de ces activités elles-mêmes. En soulevant cette question, je ne souhaite pas tenter l’analyse exhaustive des activités de la vita activa, dont les articulations ont été curieusement négligées par une tradition qui l’a surtout considérée du point de vue de la vita contemplativa, mais je voudrais essayer d’en définir avec un peu de précision la signification politique.

CHAPITRE III
 LE TRAVAIL

 

 

On trouvera dans ce chapitre une critique de Karl Marx.

 

 

 

Le travail de notre corps et l’œuvre de nos mains158  

 

La distinction que je propose entre le travail et l’œuvre n’est pas habituelle.

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Ainsi, la distinction de Locke entre l’ouvrage des mains et le travail du corps rappelle un peu l’ancienne distinction grecque entre le cheirotechnès, l’artisan, auquel correspond l’allemand Handwerker, et ceux qui, « tels les esclaves et les animaux domestiques, pourvoient avec leurs corps aux besoins de la vie 160  », soit en grec tô sômati ergazesthai, travaillent par le corps (et pourtant même ici le travail et l’œuvre sont déjà traités comme identiques puisque le verbe employé n’est pas ponein (travailler) mais ergazesthai (ouvrer)).

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Au lieu de cela, on trouve d’abord la distinction entre travail productif et improductif, et un peu plus tard la différenciation du travail qualifié et du travail non qualifié, et enfin, dominant cette double hiérarchie sous prétexte d’importance fondamentale, la division de toutes les activités en travail manuel et travail intellectuel. De ces trois distinctions, cependant, celle qui fait le départ entre travail productif et travail improductif est la seule qui aille au fond du problème, et ce n’est pas par hasard que les deux grands théoriciens de ce domaine, Adam Smith et Karl Marx, ont fondé sur elle tout l’édifice de leurs doctrines. C’est à cause de sa « productivité » que le travail, à l’époque moderne, s’est élevé au premier rang, et l’idée apparemment blasphématoire de Marx : l’homme créé par le travail (et non par Dieu), le travail (et non la raison) distinguant l’homme des autres animaux, ne fut que le formulation radicale et logique d’une opinion acceptée par l’époque moderne tout entière 170 .

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Il semble plausible, et il est en effet courant, de relier la distinction moderne entre travaux manuel et intellectuel à la distinction ancienne entre arts « libéraux » et arts « serviles ». mais la marque qui distingue ces professions n’est aucunement le « degré d’intelligence » ni le fait que l’« artiste libéral » travaille avec son cerveau tandis que le « sordide boutiquier » se servirait de ses mains. Le critère ancien est principalement politique. Sont libérales les occupations comportant la prudentia, l’aptitude à bien juger qui est la qualité de l’homme d’Etat, et les professions d’intérêt public (ad hominum utilitatem) 179 , telles que l’architecture, la médecine et l’agriculture 180 . Tous les métiers, celui du scribe comme celui du charpentier, sont « sordides », indignes d’un citoyen de plein droit, et les pires sont ceux que nous dirions les plus utiles : « poissonniers, bouchers, cuisiniers, éleveurs de volaille et pêcheurs 181  ». Mais même dans ces métiers, il n’y a pas forcément que du travail corporel. Il existe une troisième catégorie dans laquelle on paye l’effort lui-même, la fatigue (les operae distinctes de l’opus, l’activité pure distincte de l’œuvre), et alors le « salaire est en soi un gage de servitude 182  ».

 

 

L’objectivité du monde.

Le curieux écart entre le langage et la théorie, que nous avons noté en commençant, apparaît donc comme une contradiction entre le langage « objectif », tourné-vers-le-monde, que nous parlons, et les théories subjectives dont nous nous servons en essayant de comprendre.

 

 

Le travail et la vie.

 

Travail et fertilité.

Ainsi Locke, afin d’épargner au travail le déshonneur de ne produire que « des choses de courte durée », dut introduire l’argent – « chose durable qui peut se conserver sans se gâter » – sorte de deus ex machina sans lequel le corps laborieux, dans l’obédience du processus vital, n’aurait jamais rien engendré d’aussi permanent que la propriété, puisqu’il n’y a point de « choses durables » à conserver pour survivre à l’activité du processus de travail. Et Marx lui-même, qui définit l’homme comme animal laborans, dut admettre que la productivité du travail à proprement parler ne commence qu’avec la réification (Vergegenständlichung), avec l’« édification d’un monde objectif » (Erzeugung siner gegenständlichen Welt 197 ). Mais l’effort du travail ne dispense jamais l’animal travaillant de recommencer le même effort et reste, par conséquent, « une nécessité éternelle imposée par la nature 198  ». Quand Marx affirme que le « processus de travail s’achève dans le produit 199  », il oublie qu’il a défini lui-même ce processus : « métabolisme entre l’homme et la nature », en quoi le produit est immédiatement « incorporé », consommé et annihilé par le processus vital du corps.

 

 

Le caractère privé de la propriété et de la richesse.

 

 

Les instruments de l’œuvre et la division du travail.

 

Certes, si l’animal laborans est hors-du-monde, c’est dans un sens tout différent du refus de la publicité du monde dont nous avons vu qu’il est le propre de l’activité des « bonnes œuvres ». L’animal laborans ne fuit pas le monde, il en est expulsé dans la mesure où il est enfermé dans le privé de son corps, captif de la satisfaction de besoins que nul ne peut partager et que personne ne saurait pleinement communiquer.

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La révolution industrielle a remplacé l’artisanat par le travail ; il en résulte que les objets du monde moderne sont devenus des produits du travail dont le sort naturel est d’être consommés, au lieu d’être des produits de l’œuvre, destinés à servir. De même que les outils, bien que tirant leur origine de l’œuvre, ont toujours été employés aussi dans les processus de travail, de même la division du travail, entièrement ajustée aux processus de travail, est devenue l’une des principales caractéristiques des processus modernes de l’œuvre, autrement dit de la fabrication, de la production d’objets d’usage. C’est la division du travail plutôt qu’une mécanisation accrue qui a remplacé la spécialisation rigoureuse exigée autrefois dans l’artisanat.

 

Une société de consommateurs.

 

On dit souvent que nous vivons dans une société de consommateurs et puisque, nous l’avons vu, le travail et la consommation ne sont que deux stades d’un même processus imposé à l’homme par la nécessité de la vie, ce n’est qu’une autre façon de dire que nous vivons dans une société de travailleurs. Cette société n’est pas née de l’émancipation des classes laborieuses, mais de l’émancipation de l’activité de travail, qui précéda de plusieurs siècles l’émancipation politique des travailleurs. L’important n’est pas que, pour la première fois dans l’Histoire, les travailleurs soient admis en pleine égalité de droits dans le domaine public : c’est que nous ayons presque réussi à niveler toutes les activités humaines pour les réduire au même dénominateur qui est de pourvoir aux nécessités de la vie et de produire l’abondance.

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L’espoir qui inspira Marx et l’élite des divers mouvements ouvriers – le temps libre délivrant un jour les hommes de la nécessité et rendant productif l’animal laborans – repose sur l’illusion d’une philosophie mécaniste qui assume que la force de travail, comme toute autre énergie, ne se perd jamais, de sorte que si elle n’est pas dépensée, épuisée dans les corvées de la vie, elle nourrira automatiquement des activités « plus hautes ».

CHAPITRE IV
 L’ŒUVRE

 

 

La durabilité du monde.

Bien que l’usage ne soit pas la consommation, pas plus que l’œuvre n’est le travail, ils paraissent se recouvrir en certains domaines importants, au point que l’accord unanime avec lequel les savants comme le public ont confondu ces deux choses différentes semble bien justifié.

 

 

Réification.

 

La fabrication, l’œuvre de l’homo faber, consiste en réification. La solidité, inhérente à tous les objets, même les plus fragiles, vient du matériau ouvragé, mais ce matériau lui-même n’est pas simplement donné et présent, comme les fruits des champs ou des arbres que l’on peut cueillir ou laisser sans changer l’économie de la nature

 

 

Instrumentalité et animal laborans.

 

 

Instrumentalité et homo faber.

 

C’est précisément en raison de cette attitude de l’homo faber à l’égard du monde que les Grecs de l’époque classique traitaient le domaine des arts et métiers, celui où l’on se sert d’instruments, où l’on ne fait rien pour le plaisir et tout pour produire autre chose, de banausique, ce que l’on pourrait traduire par « philistin », pour signifier la pensée vulgaire et l’action fondée sur les expédients.

 

 

Le marché.

 

 

La permanence du monde et l’œuvre d’art.

 

Parmi les objets qui donnent à l’artifice humain la stabilité sans laquelle les hommes n’y trouveraient point de patrie, il y en a qui n’ont strictement aucune utilité el qui en outre, parce qu’ils sont uniques, ne sont pas échangeables et défient par conséquent l’égalisation au moyen d’un dénominateur commun tel que l’argent ; si on les met sur le marché on ne peut fixer leurs prix qu’arbitrairement.

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Nous avons déjà dit que cette réification, cette matérialisation sans laquelle aucune pensée ne peut devenir concrète doit toujours être payée, et que le prix en est la vie elle-même : c’est toujours dans la « lettre morte » que « l’esprit vivant » doit survivre, dans une mort dont on ne peut le sauver que si la lettre rentre en contact avec une vie qui veut la ressusciter, encore que cette résurrection des morts soit, comme tout ce qui vit, promise de nouveau à la mort. Cependant cette mortalité, toujours présente dans l’art et indiquant, pour ainsi dire, la distance qui sépare le foyer originel de la pensée, dans le cœur ou le cerveau de l’homme, de son éventuelle destinée dans le monde, cette mortalité n’est pas la même dans tous les arts. Dans la musique et la poésie, les arts les moins « matérialistes » puisqu’ils ont pour « matériaux » les sons et les mots, la réification et l’ouvrage qu’elle exige sont réduits au minimum. Le jeune poète, le jeune musicien prodige peuvent atteindre une certaine perfection sans expérience et presque sans apprentissage – phénomène que l’on ne trouve guère en peinture, en sculpture ou en architecture.

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Penser est autre chose que connaître. La pensée, source des œuvres d’art, se manifeste sans transformation ni transfiguration dans la grande philosophie, tandis que la principale manifestation des processus cognitifs, par lesquels nous acquérons et accumulons des connaissances, se trouve dans les sciences. La cognition poursuit toujours un but défini, que peuvent fixer soit des considérations pratiques, soit une « vaine curiosité » ; mais dès que ce but est atteint, le processus cognitif s’achève. La pensée, au contraire, n’a ni fin ni but hors de soi : elle ne produit même pas de résultats ; non seulement la philosophie utilitariste de l’homo faber, mais aussi les gens d’action, les admirateurs des succès scientifiques, ne se lassent jamais de montrer à quel point la pensée est « inutile » – aussi inutile, en effet, que les œuvres d’art qu’elle inspire. Et ces produits inutiles, la pensée ne peut même pas les revendiquer, car, de même que les grands systèmes philosophiques, ils peuvent à peine passer pour les résultats de la pensée pure à proprement parler, puisque c’est précisément le processus de la pensée que l’artiste ou le philosophe écrivain doivent interrompre et transformer pour la réification matérialisante de leur œuvre. L’activité de penser est aussi incessante, aussi répétitive que la vie, et la question de savoir si la pensée a un sens se ramène à l’énigme sans réponse du sens de la vie ; ses processus imprègnent si profondément la totalité de l’existence humaine que son commencement et sa fin coïncident avec ceux de la vie elle-même. Ainsi la pensée, bien qu’elle inspire la productivité la plus hautement du-monde de l’homo faber, n’est aucunement sa prérogative ; elle ne commence à s’affirmer comme sa source d’inspiration que lorsqu’il se dépasse, pour ainsi dire, et se met à produire des choses inutiles, étrangères à ses besoins matériels ou intellectuels, à ses nécessités physiques comme à sa soif de connaissance. D’un autre côté, la cognition appartient à tous les processus d’œuvre et non pas seulement à ceux qui sont intellectuels ou artistiques ; comme la fabrication, c’est un processus qui a un commencement et une fin, dont on peut éprouver l’utilité et qui échoue s’il ne produit pas de résultats, de même que l’ouvrage d’un menuisier échoue s’il fabrique une table à deux pieds. Les processus cognitifs en sciences ne diffèrent pas fondamentalement du rôle de la cognition en fabrication ; les résultats scientifiques produits au moyen de la cognition s’ajoutent à l’artifice humain comme les autres objets.

Il faut, en outre, distinguer la pensée et la cognition du pouvoir de raisonnement logique qui se manifeste dans des opérations telles que la déduction à partir de propositions axiomatiques ou évidentes, la réduction de cas particuliers à des règles générales ou les techniques qui consistent à dévider des séries logiques de conclusions.

CHAPITRE V
 L’ACTION

  

La révélation de l’agent dans la parole et l’action.

 

 

C’est par le verbe et l’acte que nous nous insérons dans le monde humain, et cette insertion est comme une seconde naissance dans laquelle nous confirmons et assumons le fait brut de notre apparition physique originelle. Cette insertion ne nous est pas imposée, comme le travail, par la nécessité, nous n’y sommes pas engagés par l’utilité, comme à l’œuvre. Elle peut être stimulée par la présence des autres dont nous souhaitons peut-être la compagnie, mais elle n’est jamais conditionnée par autrui ; son impulsion vient du commencement venu au monde à l’heure de notre naissance et auquel nous répondons en commençant du neuf de notre propre initiative 285 . Agir, au sens le plus général, signifie prendre une initiative, entreprendre (comme l’indique le grec archein, « commencer », « guider » et éventuellement « gouverner »), mettre en mouvement (ce qui est le sens original du latin agere). Parce qu’ils sont initium, nouveaux venus et novateurs en vertu de leur naissance, les hommes prennent des initiatives, ils sont portés à l’action. [Initium] ergo ut esset, creatus est homo, ante quem nullus fuit (« pour qu’il y eut un commencement fut créé l’homme, avant qui il n’y avait personne »), dit saint Augustin dans sa philosophie politique 286 . Ce commencement est autre chose que le commencement du monde 287 ; ce n’est pas le début de quelque chose mais de quelqu’un, qui est lui-même un novateur. C’est avec la création de l’homme que le principe du commencement est venu au monde, ce qui évidemment n’est qu’une façon de dire que le principe de liberté fut créé en même temps que l’homme, mais pas avant.

 

 

 

Le réseau des relations et les histoires jouées.

 

 

 

La fragilité des affaires humaines.

 

La solution des Grecs.

 

 

La puissance et l’espace de l’apparence.

. La puissance n’est actualisée que lorsque la parole et l’acte ne divorcent pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent pas à voiler des intentions mais à révéler des réalités, lorsque les actes ne servent pas à violer et détruire mais à établir des relations et créer des réalités nouvelles.

C’est la puissance qui assure l’existence du domaine public, de l’espace potentiel d’apparence entre les hommes agissant et parlant. Le mot lui-même, son équivalent grec dynamis, comme le latin potentia et ses dérivés modernes, ou l’allemand Macht (qui vient de mögen, möglich, et non de machen), en indiquent le caractère « potentiel ».

Anciens les exemples des plus hautes et des plus nobles activités de l’homme.

 

 

L’homo faber et l’espace de l’apparence.

 

 

Le mouvement ouvrier.

 

 

 

La substitution traditionnelle du faire à l’agir.

 

 

 

L’action comme processus.

 

L’instrumentalisation de l’action et la dégradation de la politique devenue moyen en vue d’autre chose n’ont évidemment pas réussi à supprimer tout à fait l’action, qui reste l’une des expériences humaines essentielles, ni à détruire complètement le domaine des affaires humaines. Nous avons vu que dans notre monde la suppression apparente du travail, en tant qu’effort pénible, associé à toute vie humaine, a eu pour première conséquence que l’œuvre s’exécute aujourd’hui dans le style du travail, et que les produits de l’œuvre, les objets d’usage, se consomment comme de simples biens de consommation.

 

 

L’irréversibilité et le pardon.

 

Nous avons vu que l’animal laborans, prisonnier du cycle perpétuel du processus vital, éternellement soumis à la nécessité du travail et de la consommation, ne peut échapper à cette condition qu’en mobilisant une autre faculté humaine, la faculté de faire, fabriquer, produire, celle de l’homo faber qui, fabricant d’outils, non seulement soulage les peines du travail mais aussi édifie un monde de durabilité. La rédemption de la vie entretenue par le travail, c’est l’appartenance au-monde entretenu par la fabrication. Nous avons vu en outre que l’homo faber, victime du non-sens, de la « dépréciation des valeurs », de l’impossibilité de trouver des normes valables dans un monde déterminé par la catégorie de la fin-et-des-moyens, ne peut se libérer de cette condition que grâce aux facultés jumelles de l’action et de la parole qui produisent des histoires riches de sens aussi naturellement que la fabrication produit des objets d’usage. Si ce n’était hors de notre propos nous pourrions ajouter à ces situations celle de la pensée ; car la pensée aussi est incapable de sortir, par ses propres moyens, des conditions qu’engendre l’activité même de penser. Dans chacun de ces cas ce qui sauve l’homme – l’homme en tant qu’animal laborans, en tant qu’homo faber, en tant que penseur – c’est quelque chose de totalement différent, quelque chose qui vient d’ailleurs : une chose extérieure, non certes à l’homme, mais à chacune des activités en question. Au point de vue de l’animal laborans il est miraculeux d’être aussi un être connaissant et habitant un monde ; au point de vue de l’homo faber il est miraculeux, c’est comme une révélation du divin, qu’il puisse y avoir place en ce monde pour une signification.

 

 

L’imprévisibilité et la promesse.

 

CHAPITRE VI
 LA VITA ACTIVA ET L’ÂGE MODERNE

 

L’aliénation.

 

Trois grands événements dominent le seuil de l’époque moderne et en fixent le caractère : la découverte de l’Amérique suivie de l’exploration du globe tout entier ; la Réforme qui, en expropriant les biens ecclésiastiques et monastiques, commença le double processus de l’expropriation individuelle et de l’accumulation de la richesse sociale ; l’invention du télescope et l’avènement d’une science nouvelle qui considère la nature terrestre du point de vue de l’univers. On ne saurait dire que ce sont des événements modernes comme ceux que nous voyons se dérouler depuis la Révolution française, et bien qu’ils ne puissent s’expliquer par une chaîne de causalité quelconque (c’est le cas pour tout événement), ils se produisent cependant dans une continuité sans faille, avec des précédents qui existent et des précurseurs identifiables. On n’y aperçoit en aucune façon la marque singulière d’une éruption de courants souterrains dont la force grandit dans les ténèbres avant d’éclater brusquement. Les noms auxquels nous songeons à leur propos, Galileo Galilei, Martin Luther, et ceux des grands capitaines, explorateurs, aventuriers de l’âge des découvertes, appartiennent encore au monde prémoderne. Bien plus : l’étrange passion de la nouveauté, la prétention presque brutale de la plupart des écrivains, savants et philosophes depuis le XVIIe siècle d’avoir vu ce que personne n’avait aperçu, pensé ce que nul n’avait pensé – voilà ce qu’on ne trouve chez aucun de ces hommes, pas même chez Galilée 369 . Ces précurseurs ne sont pas des révolutionnaires ; leurs motifs et leurs intentions sont encore fermement enracinés dans la tradition.

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. Ce n’est pas l’aliénation du moi, comme le croyait Marx, qui caractérise l’époque moderne, c’est l’aliénation par rapport au monde 372 .

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En d’autres termes, la libération de la force de travail en tant que processus naturel n’est pas restée dans les bornes de certaines classes sociales, l’appropriation ne s’est pas arrêtée au moment de la satisfaction de besoins et des désirs ; l’accumulation du capital n’a donc pas entraîné la stagnation bien connue des empires trop riches avant l’époque moderne : elle s’est répandue dans toute la société pour faire jaillir un flot de richesses toujours grossissant. Mais ce processus, qui est bien le « processus vital de la société », comme disait Marx, et dont la capacité de produire des richesses ne peut se comparer qu’à la fertilité des processus naturels par lesquels la création d’un homme et d’une femme suffirait à produire par multiplication un nombre d’humains aussi élevé qu’on voudra, ce processus reste lié au principe qui lui a donné naissance : celui de l’aliénation par rapport au monde. Le processus ne peut continuer qu’à condition de ne laisser intervenir ni durabilité ni stabilité de-ce-monde, et d’y réintroduire de plus en plus vite toutes les choses de ce monde, tous les produits du processus de production. Autrement dit, le processus de l’accumulation de la richesse, tel que nous le connaissons, stimulé par le processus vital puis stimulant la vie humaine, n’est possible que si l’homme sacrifie son monde et son appartenance-au-monde.

Le premier stade de cette aliénation se signala par sa cruauté, par le dénuement, la misère imposés à un nombre toujours grandissant de « pauvres travailleurs » que l’expropriation privait de la double protection de la famille et de la propriété, c’est-à-dire de la possession familiale privée d’une parcelle du monde qui, jusqu’à l’époque moderne, avait abrité le processus vital individuel et l’activité de travail soumise à ses nécessités. On atteignit le deuxième stade lorsque la société remplaça la famille comme sujet du nouveau processus vital. La classe sociale assura à ses membres la protection que la famille procurait autrefois aux siens, et la solidarité sociale se substitua fort efficacement à l’ancienne solidarité naturelle qui régissait la cellule familiale. En outre, la société dans son ensemble, « sujet collectif » du processus vital, cessa d’être une entité abstraite, la « fiction communiste » dont on avait besoin en économie classique ; la cellule familiale s’était identifiée à sa propriété, à la possession privée d’une parcelle du monde ; la société s’identifia à une propriété concrète, encore que collective : le territoire de la nation qui, jusqu’à son déclin au XXe siècle, remplaça pour toutes les classes le loyer, propriété individuelle, dont on avait privé la classe des pauvres.

 

 

La découverte du point d’appui d’Archimède.

 

».

 

Sciences de la nature et sciences de l’univers.

 

 

 

Avènement du doute cartésien.

 

 

 

Introspection et perte du sens commun.

 

En fait l’introspection, non pas la réflexion de l’esprit sur l’état d’âme ou du corps, mais la préoccupation purement cognitive de la conscience étudiant son contenu (et c’est l’essence de la cogitatio cartésienne, dans laquelle cogito veut toujours dire cogito me cogitare) fournit obligatoirement une certitude, car il n’y entre rien que ce que l’esprit a produit lui-même ; nul n’intervient que le producteur du produit, l’homme n’affronte rien, ni personne que soi-même. Bien avant que les sciences physiques et naturelles commençassent à se demander si l’homme est capable de rencontrer, de connaître, de comprendre autre chose que soi, la philosophie moderne s’était assurée dans l’introspection que l’homme ne s’intéresserait qu’à soi. Descartes pensa que la certitude fournie par l’introspection, sa méthode nouvelle, est la certitude du Je-suis 409 . En d’autres termes, l’homme porte en lui-même sa certitude, la certitude de son existence ; à lui seul le fonctionnement de la conscience, tout en restant incapable d’assurer la réalité du monde donné aux sens et à la raison, confirme indubitablement la réalité des sensations et du raisonnement, c’est-à-dire la réalité des processus qui se déroulent dans l’esprit.

 

 

 

La pensée et la conception moderne du monde.

 

 

 

Renversement de la contemplation et de l’action.

 

 

Le renversement dans la vita activa et la victoire de l’homo faber.

 

Parmi les activités de la vita activa les premières à s’emparer de la place jadis occupée par la contemplation furent celles du faire et de la fabrication, prérogatives de l’homo faber. C’était bien naturel puisque l’on était parvenu à la révolution moderne grâce à un instrument, donc grâce à l’homme en tant que fabricant d’outils. Depuis lors, tout le progrès scientifique a été intimement lié aux raffinements toujours perfectionnés de la manufacture et de l’outillage.

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La productivité et la créativité qui devaient devenir les idéaux suprêmes, voire les idoles de l’époque moderne à ses débuts, sont des normes propres à l’homo faber, à l’homme constructeur et fabricateur. Cependant on décèlera un autre élément, peut-être plus significatif encore, dans la version moderne de ces facultés. Le passage du « quoi » et du « pourquoi » au « comment » implique qu’en fait les objets de connaissance ne peuvent plus être des choses ni des mouvements éternels, mais forcément des processus, et que l’objet de la science n’est donc plus la nature ni l’univers mais l’Histoire, le récit de la genèse de la nature, de la vie ou de l’univers.

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Dans la tradition philosophique, c’est cette seconde sorte de contemplation qui devient prédominante. C’est ainsi que l’immobilité, qui, dans l’émerveillement muet, n’est que le résultat fortuit d’une extase, devient la condition et, partant, la principale caractéristique de la vita contemplativa.

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Ce ne fut donc pas en premier lieu le philosophe et la stupeur philosophique qui modelèrent le concept et la pratique de la contemplation, de la vita contemplativa : ce fut plutôt l’homo faber travesti : l’homme artisan et fabricateur, qui a pour besogne de faire violence à la nature afin de se construire une demeure permanente, et que l’on avait persuadé de renoncer à la violence et à toute activité, de laisser les choses comme elles sont, et de faire sa demeure dans la retraite contemplative au voisinage de l’impérissable et de l’éternel.

 

La défaite de l’homo faber et le principe du bonheur.

 

Si l’on ne considère que les événements qui ont annoncé l’époque moderne, si l’on réfléchit seulement aux conséquences immédiates de la découverte de Galilée, qui durent frapper les grands esprits du XVIIe siècle de tout l’éclat de la vérité manifeste, l’inversion de la contemplation et du faire, ou plutôt l’élimination de la contemplation du champ des facultés humaines ayant un sens et une finalité, voilà ce qui semble aller de soi. Il paraît également normal que ce renversement dut élever l’homo faber, de préférence à l’homme-acteur ou à l’homme-animal laborans, au sommet des possibilités humaines.

 

 

La vie comme souverain bien.

 

 

Le triomphe de l’animal laborans.

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Tous ceux qui ont quelque expérience en la matière reconnaîtront la justesse du mot de Caton :…numquam se plus agere quam nihil cum ageret, numquam minus solum esse quam cum solus esset – il ne se savait « jamais plus actif que lorsqu’il ne faisait rien, jamais moins seul que lorsqu’il était seul ».

La crise de la culture - Hannah Arendt

La crise de la culture - Hannah Arendt

 I

 

LA TRADITION ET L'ÂGE MODERNE

I

Dans la philosophie de Marx qui ne renversa pas tant Hegel qu'elle ne retourna la hiérarchie traditionnelle de la pensée et de l'action, de la contemplation et du travail, de la philosophie et de la politique, le commencement de Platon et d'Aristote prouve sa vitalité en conduisant Marx à des thèses manifestement contradictoires, surtout dans la partie de sa doctrine habituellement appelée utopique. Les plus importantes sont que dans une « humanité socialisée » « l'État dépérirait » et que la productivité du travail deviendrait si grande que le travail pourrait disparaître, assurant ainsi une quantité de loisir presque illimitée à chaque membre de la société. Ces thèses, outre qu'elles sont des prédictions, contiennent bien entendu l'idéal marxiste de la meilleure forme de société. En tant que telles, elles ne sont pas utopiques, mais reproduisent plutôt les caractères de ce même État-cité athénien qui était le modèle de l'expérience pour Platon et Aristote et par conséquent le fondement sur lequel repose notre tradition. La polis athénienne fonctionnait sans division entre gouvernants et gouvernés et n'était pas un État si l'on emploie ce terme, comme Marx le fit, conformément aux définitions traditionnelles des formes de gouvernement, c'est-à-dire, gouvernement d'un seul homme ou monarchie, gouvernement d'un petit nombre ou oligarchie, et gouvernement de la majorité ou démocratie.

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La conjonction d'une société sans État (apolitique) et d'une société presque sans travail prit dans l'imagination de Marx la place primordiale propre à l'expression même d'une humanité idéale en raison de la signification traditionnelle du loisir comme σχολή et otium, c'est-à-dire, comme une vie consacrée à des buts plus élevés que le travail ou la politique.

Marx lui-même considérait sa prétendue utopie comme une simple prédiction et il est vrai que cette partie de ses théories est conforme à certaines mutations qui ne se sont pleinement révélées qu'à notre époque. Le gouvernement au sens ancien a, à bien des égards, cédé la place à l'administration, et l'accroissement constant du loisir pour les masses est un fait dans tous les pays industrialisés.

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Enfin, il y a la fameuse dernière thèse sur Feuerbach : « Les philosophes n'ont fait qiï interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c'est de le transformer », qu'à la lumière de la pensée de Marx on peut rendre plus convenablement par : les philosophes ont interprété le monde pendant assez longtemps ; le moment est venu de le transformer. Car cette dernière thèse n'est en fait qu'une variante d'une autre qui se trouve dans un manuscrit de jeunesse : « Vous ne pouvez pas aufheben i. e., élever, conserver et supprimer au sens hégélien] la philosophie sans la réaliser. » Dans l'œuvre plus tardive a même attitude à l'égard de la philosophie apparaît dans la prédiction selon laquelle la classe laborieuse sera la seule héritière légitime de la philosophie classique.

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C'est seulement dans ces périodes violentes que l'histoire montre son vrai visage et dissipe le brouillard d'un bavardage hypocrite qui n'est que de l'idéologie. Encore une fois le défi à la tradition est clair. La violence est traditionnellement Vultima ratio dans les rapports entre nations et la plus honteuse des actions domestiques puisqu'on la considère toujours comme le signe caractéristique de la tyrannie. (Les quelques tentatives pour sauver la violence, principalement celles de Machiavel et de Hobbes, sont d'une grande pertinence quant au problème du pouvoir et tout à fait révélatrices de la confusion précoce du pouvoir avec la violence, mais elles exercèrent une influence extrêmement faible sur la tradition de pensée politique antérieure à notre époque.) Pour Marx, au contraire, la violence ou plutôt la possession des moyens de violence est l'élément constitutif de toutes les formes de gouvernement ; l'État est l'instrument de la classe dirigeante au moyen duquel elle opprime et exploite, et tout le domaine de l'action politique est caractérisé par l'emploi de la violence.

L'identification marxiste de l'action avec la violence implique un autre défi fondamental à la tradition qui peut être plus difficile à apercevoir, mais dont Marx, qui connaissait très bien Aristote, n'a pu manquer d'être averti.

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Les contradictions de Marx sont bien connues et relevées par presque tous ses commentateurs.

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Kierkegaard, Marx et Nietzsche sont pour nous comme les guides d'un passé qui a perdu son autorité.

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Nous n'éprouvons plus le besoin de nous sentir concernés par leur mépris des « philistins cultivés », qui, tout au long du xixe siècle essayèrent de pallier la perte de l'autorité authentique par une fausse glorification de la culture.

Ill

Marx, lorsqu'il sauta de la philosophie dans la politique, transporta les théories de la dialectique dans l'action, rendant l'action politique plus théorique, faisant davantage fond sur ce que nous appellerions aujourd'hui une idéologie qu'elle ne l'avait jamais fait auparavant. Puisque du reste son tremplin ne fut pas la philosophie au vieux sens traditionnel, mais la philosophie de Hegel aussi spécifiquement que le tremplin de Kierkegaard avait été la philosophie du doute de Descartes, il superposa la « loi de l'histoire » à la politique et finit par perdre la signification des deux, de l'action non moins que de la pensée, de la politique non moins que de la philosophie, lorsqu'il soutint que toutes deux étaient de simples fonctions de la société et de l'histoire.

Le retournement nietzschéen du platonisme, son insistance sur la vie et le donné sensible et matériel aux dépens des idées suprasensibles et transcendantes qui, depuis Platon, avaient été censées évaluer, juger le donné et lui conférer un sens, finit dans ce que l'on appelle communément nihilisme. Cependant Nietzsche n'était pas nihiliste mais fut au contraire le premier à essayer de surmonter le nihilisme inhérent non pas aux notions des penseurs mais à la réalité de la vie moderne. Ce qu'il découvrit dans sa tentative de « transvaluation » ce fut que sans ce cadre de catégories le sensible perd sa raison d'être12 même quand il est privé de son arrière-plan, du suprasensible et du transcendant. « Le “monde-vérité”, nous l'avons aboli : quel monde nous est resté ? Le monde des apparences peutêtre ? Mais non ! avec le monde-vérité nous avons aboli le monde des apparences13 ! » Cette vue dans sa simplicité élémentaire est vraie pour toutes les entreprises de retournement en lesquelles la tradition s'acheva.

Ce que voulait Kierkegaard, c'était affirmer la dignité de la foi contre la raison et le raisonnement modernes, comme Marx souhaitait réaffirmer la dignité de l'action humaine contre la contemplation et le relativisme historiques modernes, et comme Nietzsche voulait affirmer la dignité de la vie humaine contre l'impuissance de l'homme moderne

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La dévaluation nietzschéenne des valeurs, comme la théorie marxiste de la « valeur-travail », naît de l'incompatibilité entre les « idées » traditionnelles qui, en tant qu'unités transcendantes, avaient servi à reconnaître et à mesurer les pensées et actions humaines, et la société moderne qui avait dissous toutes les normes de ce genre dans les relations entre ses membres, les établissant comme « valeurs » fonctionnelles.

IV

L'échec, résultat des trois défis lancés à la tradition, au xixe siècle, est peut-être la plus superficielle et la seule chose que Kierkegaard, Marx et Nietzsche ont en commun. Plus important est le fait que chacune de leurs révoltes semble être concentrée sur le même sujet sans cesse repris : contre les prétendues abstractions de la philosophie et son concept de l'homme comme animal rationale, Kierkegaard veut promouvoir les hommes concrets, ceux qui souffrent ; Marx confirme 3ue l'humanité de l'homme consiste en sa force prouctive et active qu'il appelle, dans son aspect le plus élémentaire, force de travail ; et Nietzsche insiste sur la productivité de la vie, sur la volonté de l'homme, la volonté-pour-la-puissance. En une indépendance complète les uns par rapport aux autres – aucun d'entre eux n'entendit jamais parler de l'existence des autres – ils arrivèrent à la conclusion que cette entreprise, dans les termes de la tradition, ne peut être menée à bien Ique par une opération intellectuelle décrite au mieux par les images et comparaisons de sauts, retournements et renversements de concepts : Kierkegaard parle de son saut du doute dans la croyance ; Marx remet Hegel, ou plutôt « Platon et toute la tradition platonicienne » (Sidney Hook), « sur ses pieds », sautant « du royaume de la nécessité dans le royaume de la liberté » ; et Nietzsche comprend sa philosophie comme « retournement du platonisme » et « transmutation de toutes les valeurs ».

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L'histoire de la caverne se déroule sur trois scènes : le premier retournement a lieu dans la caverne même quand l'un de ses habitants se délivre des chaînes qui retiennent les « jambes et le cou » des occupants de la caverne de sorte « qu'ils ne voient que ce qui est en avant d'eux », ne détachant pas les yeux de l'écran où ombres et images des choses apparaissent ; il se retourne maintenant vers l'arrière de la caverne où un feu artificiel éclaire les choses de la caverne telles qu'elles sont réellement. Il y a ensuite le geste de se détourner de la caverne vers le ciel clair où les idées apparaissent comme les essences vraies et éternelles des choses de la caverne, illuminées par le soleil, l'idée des idées, rendant l'homme capable de voir et les idées de resplendir face à lui. Enfin, il y a la nécessité de retourner à la caverne, de quitter le royaume des essences éternelles et d'évoluer encore dans le royaume des choses périssables et des hommes mortels. Chacun de ces retournements est accompli par une perte de la vue et de l'orientation : les yeux habitués aux ombreuses apparences de l'écran sont aveuglés par le feu dans la caverne ; les yeux s'étant alors accommodés à la faible lumière du feu artificiel sont aveuglés par la lumière qui illumine les idées ; enfin, les yeux s'étant accommodés à la lumière du soleil doivent s'accommoder à l'obscurité de la caverne.

II

 

LE CONCEPT D'HISTOIRE20

 

Antique et moderne

I. HISTOIRE ET NATURE

La première solution grecque du paradoxe fut poétique et non philosophique. Elle consistait dans le renom immortel que les poètes pouvaient donner au mot et à l'action pour les faire survivre non seulement au moment fugitif de la parole et de l'action mais encore à la vie mortelle de leur auteur. Avant l'école socratique – sinon peut-être chez Hésiode – nous ne rencontrons pas vraiment de critique de cette idée du renom immortel ; même Héraclite pensait qu'il était la plus grande de toutes les aspirations humaines ; il dénonçait avec une violente âpreté les conditions politiques dans son Éphèse natale, il ne lui serait jamais venu à l'esprit de condamner le domaine des affaires humaines en tant que tel ou de mettre en doute sa grandeur potentielle.

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La différence entre les poètes et les historiens d'une part, et les philosophes de l'autre fut que les premiers acceptèrent simplement le concept grec courant de la grandeur. La louange d'où venait la gloire puis le renom immortel pouvait être accordée seulement aux choses déjà « grandes », c'est-à-dire aux choses qui possédaient une qualité qui ressortait, un brillant qui les distinguait de toutes les autres et rendait la gloire possible.

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Descartes devint le père de la philosophie moderne parce qu'il généralisa l'expérience de la génération précédente aussi bien que de la sienne, la développa en une nouvelle méthode de pensée, et devint ainsi le premier penseur complètement formé à cette « école du soupçon » qui, selon Nietzsche, constitue la philosophie moderne. Le soupçon à l'égard des sens est resté le cœur de l'orgueil scientifique jusqu'à ce qu'il devienne de nos jours une source de malaise.

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Le même soupçon fondamental a finalement inspiré le gigantesque effort de Kant pour réexaminer les facultés humaines d'une manière telle que la question d'une Ding an sich, c'est-à-dire celle de la faculté révélatrice de l'expérience en un sens absolu, pût être laissée en suspens.

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L'industrialisation consistait encore principalement en une mécanisation de processus de travail, progrès dans la fabrication des objets, et l'attitude de l'homme envers la nature restait encore celle de l’homo faber, auquel la nature donne le matériau à partir duquel est érigé l'artifice humain. Mais le monde où nous en sommes maintenant venus à vivre est beaucoup plus déterminé par l'action de l'homme dans la nature, la création de processus naturels qui sont amenés dans l'artifice humain et le domaine des affaires humaines, que par l'édification et la préservation de l'artifice humain comme une entité relativement permanente.

La fabrication se distingue de l'action en ce qu'elle a un commencement défini et une fin qui peut être fixée d'avance : elle prend fin quand est achevé son produit qui non seulement dure plus longtemps que l'activité de fabrication mais a dès lors une sorte de « vie » propre. L'action, au contraire, comme les Grecs furent les premiers à s'en apercevoir, est en elle-même complètement fugace ; elle ne laisse jamais un produit final derrière elle.

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Agir dans la nature, transporter l'imprévisibilité humaine dans un domaine où l'on est confronté à des forces élémentaires qu'on ne sera peut-être jamais capable de contrôler sûrement, est assez dangereux. Encore plus dangereux serait-il de méconnaître que, pour la première fois dans notre histoire, la capacité humaine d'action a commencé de dominer toutes les autres – la capacité d'étonnement et de pensée dans la contemplation non moins que les capacités de l’homo faber et de l'animal laborans humain. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les hommes désormais ne seront plus capables de fabriquer des choses ou de penser ou de travailler. Ce ne sont pas les capacités de l'homme, mais la constellation qui ordonne leurs rapports mutuels qui peuvent changer et changent effectivement dans l'histoire.

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Cette absence de sens de toutes les philosophies véritablement utilitaires put échapper à Marx parce qu'il pensait qu'après que Hegel dans sa dialectique eut découvert la loi de tous les mouvements, naturel et historique, il avait lui-même trouvé la source et le contenu de cette loi dans le domaine de l'histoire et par là le sens concret de l'histoire que l'histoire devait raconter.

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 Le modèle de Marx au moins était fondé sur une vue historique importante ; depuis lors nous avons vu des historiens imposer librement au dédale des faits passés quasiment tout schème qui leur convenait, avec ce résultat que la ruine du factuel et du particulier par la validité apparemment plus haute de « sens » généraux a été jusqu'à miner la structure factuelle fondamentale de tout processus historique, c'est-à-dire la chronologie.

En outre, Marx a construit son modèle comme il a fait à cause de son souci de l'action et de son impatience relativement à l'histoire. Il est le dernier de ces penseurs qui se tiennent à la limite entre le premier intérêt de l'époque moderne pour la politique et son souci tardif de l'histoire

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Par conséquent il ne fut pas gêné, comme le furent encore même Marx et Nietzsche, par la supériorité hiérarchique traditionnelle de la contemplation sur l'action, de la vita contemplativa sur la vita activa ; son problème fut plutôt une autre hiérarchie traditionnelle qui, parce qu'elle est cachée et rarement exprimée, s'est montrée beaucoup plus difficile à surmonter, la hiérarchie à l'intérieur de la vita activa elle-même, où l'action de l'homme d'État occupe la position la plus haute, la fabrication de l'artisan et de l'artiste une position intermédiaire, et le travail qui subvient aux nécessités du fonctionnement de l'organisme humain la position la plus basse

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Dans mes travaux sur le totalitarisme, j'ai tenté de montrer que le phénomène totalitaire, avec ses traits antiutilitaires frappants et son étrange dédain pour les faits, est basé en dernière analyse sur la conviction que tout est possible – et non seulement permis, d'un point de vue moral ou d'un autre point de vue, comme c'était le cas avec le premier nihilisme. Les systèmes totalitaires tendent à démontrer que l'action peut être basée sur n'importe quelle hypothèse et que, dans le cours d'une action conduite de manière cohérente, l'hypothèse particulière deviendra vraie, deviendra réelle, d'une réalité de fait. Le postulat sous-jacent à l'action cohérente peut être aussi fou qu'on voudra ; il finira toujours par produire des faits qui sont alors « objectivement » vrais. Ce qui originellement n'était rien de plus qu'une hypothèse que devaient prouver ou réfuter des faits réels se transformera toujours dans le cours de l'action cohérente en un fait toujours irréfutable. En d'autres termes, l'axiome à partir duquel est engagée la déduction n'a pas besoin d'être une vérité évidente par soi-même, comme le supposaient la métaphysique et la logique traditionnelles ; il n'a aucunement à correspondre avec les faits en tant que donnés dans le monde objectif au moment où l'action commence ; le processus de l'action, s'il est cohérent, procédera à la création d'un monde où le postulat deviendra un axiome au sens de ce qui va de soi.

L'arbitraire terrifiant avec lequel nous sommes confrontés chaque fois que nous décidons de nous embarquer dans ce type d'action, qui est la contrepartie exacte de processus logiques cohérents, est encore plus manifeste dans le domaine politique que dans le domaine naturel

Ill

 

QU'EST-CE QUE L'AUTORITÉ58?

I

Puisque l'autorité requiert toujours l'obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l'autorité exclut l'usage de moyens extérieurs de coercition ; là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué. L'autorité, d'autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. Là où on a recours à des arguments, l'autorité est laissée de côté. Face à l'ordre égalitaire de la persuasion, se tient l'ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique. S'il faut vraiment définir l'autorité, alors ce doit être en l'opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. (La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune ni sur le pouvoir de celui qui commande ; ce qu'ils ont en commun, c'est la hiérarchie ellemême, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité, et où tous deux ont d'avance leur place fixée.) Ce point est historiquement important ; un aspect de notre concept de l'autorité est d'origine platonicienne, et quand Platon commença d'envisager d'introduire l'autorité dans le maniement des affaires publiques de la polis, il savait qu'il cherchait une solution de rechange aussi bien à la méthode grecque ordinaire en matière de politique intérieure, qui était la persuasion (πείθειν), qu'à la manière courante de régler les affaires étrangères, qui était la force et la violence (βία).

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Il en va de même avec la perte de la religion. Depuis la critique radicale des croyances religieuses aux xviie et xviiie siècles, la mise en doute de la vérité religieuse n'a pas cessé de caractériser l'époque moderne, et cela vaut pour les croyants comme pour les non-croyants.

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Par opposition à ces deux régimes, autoritaire et tyrannique, l'image adéquate du gouvernement et de l'organisation totalitaires me paraît être la structure de l'oignon, au centre duquel, dans une sorte d'espace vide, est situé le chef ; quoi qu'il fasse – qu'il intègre le corps politique comme dans une hiérarchie autoritaire, ou qu'il opprime ses sujets, comme un tyran –, il le fait de l'intérieur et non de l'extérieur ou du dessus. Toutes les parties, extraordinairement multiples, du mouvement : les organisations de sympathisants, les diverses associations professionnelles, les membres du parti, la bureaucratie du parti, les formations d'élite et les polices, sont reliées de telle manière que chacune constitue la façade dans une direction, et le centre dans l'autre, autrement dit joue le rôle du monde extérieur normal pour une strate, et le rôle de l'extrémisme radical pour l'autre

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La deuxième théorie plus récente qui mette implicitement en cause l'importance des distinctions est, spécialement dans les sciences sociales, la fonctionnalisation presque universelle de tous les concepts et de toutes les idées. Là, comme dans l'exemple cité plus haut, le libéralisme et le conservatisme ne diffèrent pas dans la méthode, le point de vue et l'approche, mais seulement dans la manière de souligner et d'évaluer.

Il

L'autorité en tant que facteur premier, sinon décisif, dans les communautés humaines, n'a pas toujours existé, bien qu'elle puisse renvoyer à une longue histoire, et les expériences sur lesquelles ce concept est fondé ne sont pas nécessairement présentes dans tous les corps politiques.

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Il existait deux sortes de régimes auxquels ils pouvaient se référer et dont ils ont dérivé leur philosophie politique. L'un dont la connaissance leur venait du domaine publico-politique, et l'autre de la sphère privée de la famille grecque et de sa vie. Pour la polis, le gouvernement absolu signifiait la tyrannie, et les principales caractéristiques du tyran étaient qu'il gouvernait par la violence pure, qu'il devait être protégé du peuple par une garde personnelle et il exigeait de ses sujets qu'ils s'occupent de leurs propres affaires et qu'ils lui laissent le soin du domaine public

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L'autorité implique une obéissance dans laquelle les hommes gardent leur liberté, et Platon espérait avoir trouvé une telle obéissance quand, dans sa vieillesse, il accorda aux lois cette excellence qui rendrait incontestable leur pouvoir sur le domaine public. Les hommes pouvaient au moins avoir l'illusion d'être libres parce qu'ils ne dépendaient pas d'autres hommes.

III

En distinguant ainsi entre ce que nous appellerions aujourd'hui le domaine privé et le domaine public, Aristote se borne à exprimer l'opinion publique courante des Grecs, selon laquelle « chaque citoyen appartient à deux ordres d'existence », parce que la « polis donne à chaque individu… outre sa vie privée une sorte de seconde vie, son bios politikos83». (Le dernier Aristote l'appela la « vie bonne », et redéfinit son contenu ; seule cette définition, non la différenciation elle-même, se trouva en conflit avec l'opinion grecque commune.)

IV

VI

La virtù, d'autre part, qui est selon Machiavel la qualité humaine spécifiquement politique, n'a ni la connotation morale de la virtus romaine, ni le sens d'une excellence moralement neutre comme 1'άρετή grecque. La virtù est la réplique de l'homme au monde, ou plutôt à la constellation de la fortune où le monde s'ouvre, se présente et s'offre à lui, à sa virtù ; leur jeu indique une harmonie entre l'homme et le monde – qui jouent l'un avec l'autre et triomphent ensemble – qui est aussi éloignée de la sagesse de l'homme d'État que de l'excellence, morale ou autre, de l'individu, et de la compétence des spécialistes.

IV

 

QU'EST-CE QUE LA LIBERTÉ123?

I

Soulever la question : qu'est-ce que la liberté ? semble une entreprise désespérée. Tout se passe comme si des contradictions et des antinomies sans âge attendaient ici l'esprit pour le jeter dans des dilemmes logiquement insolubles, de sorte que, selon le parti adopté, il devient aussi impossible de concevoir la liberté ou son contraire, que de former la notion d'un cercle carré.

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Par conséquent, en dépit de la grande influence que le concept d'une liberté intérieure non politique a exercé sur la tradition de la pensée, il semble qu'on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure s'il n'avait d'abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettait de se déplacer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. Il est clair que cette liberté était précédée par la libération : pour être libre, l'homme doit s'être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d'homme libre ne découlait pas automatiquement de l'acte de libération. Être libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d'autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer – un monde politiquement organisé, en d'autres termes, où chacun des hommes libres pût s'insérer par la parole et par l'action.

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Cependant, c'est précisément cette coïncidence de la politique et de la liberté qui ne va plus de soi à la lumière de l'expérience politique qui est aujourd'hui la nôtre. La montée du totalitarisme, sa revendication d'avoir subordonné toutes les sphères de la vie aux exigences de la politique et sa non-reconnaissance logique des droits civils, surtout des droits de la vie privée et du droit à être libéré de la politique, nous font douter non seulement de la coïncidence de la politique et de la liberté, mais encore de leur compatibilité. Nous sommes enclins à croire que la liberté commence où la politique finit, parce que nous avons vu que la liberté avait disparu là où des considérations soi-disant politiques remportaient sur tout le reste. Le credo libéral : « Moins il y a de politique, plus il y a de liberté » n'était-il pas juste au fond ? N'est-il pas vrai que l'espace laissé à la liberté est d'autant plus vaste qu'est restreint l'espace occupé par le politique ? En fait, n'avons-nous pas raison de mesurer l'extension de la liberté dans une communauté politique donnée à l'ampleur du champ qu'elle laisse libre aux activités non politiques en apparence, libre entreprise économique ou liberté de l'enseignement, de la religion ou des activités culturelles et intellectuelles ? N'est-il pas vrai que nous croyons tous d'une manière ou d'une autre que la politique n'est compatible avec la liberté que parce et pour autant qu'elle garantit une possibilité de se libérer de la politique ?

Cette définition de la liberté politique comme possibilité de libération de la politique ne nous est pas simplement imposée par nos expériences les plus récentes ; elle a joué un grand rôle dans l'histoire de la théorie politique

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L'action, dans la mesure où elle est libre, n'est pas plus sous la direction de l'entendement qu'elle n'est sous l'empire de la volonté – bien qu'elle ait besoin des deux pour l'exécution de tout but particulier – mais elle a sa source dans quelque chose d'entièrement différent que – suivant la célèbre analyse par Montesquieu des formes de gouvernement – j'appellerai un principe. Les principes n'agissent pas à partir de l'intérieur du moi comme les motifs – « ma propre difformité » ou ma « plaisante stature » – et s'inspirent, pour ainsi dire, de l'extérieur ; et ils sont beaucoup trop généraux pour prescrire des buts particuliers, bien que tout projet particulier puisse être jugé à la lumière de son principe, une fois que l'acte a été commencé.

 

IV

Au reste, pour les buts que nous proposons, cela n'est pas nécessaire, car tout ce que la littérature ancienne, grecque aussi bien que latine, peut nous dire en cette matière a en fin de compte sa racine dans l'étrange fait que la langue grecque et la langue latine possèdent chacune deux verbes pour désigner ce que nous appelons uniformément : « agir ». Les deux mots grecs sont αρχειν : commencer, conduire, et finalement commander, et : πράττειν : mener quelque chose à bonne fin. Les verbes latins correspondants sont : agere, mettre quelque chose en mouvement, et gerere, qui est difficile à traduire et signifie en quelque sorte la continuation endurante et le maintien d'actes passés dont les résultats sont les res gestae, les actes et les événements que nous appelons historiques.

V

 

LA CRISE DE L'ÉDUCATION149

I

La crise générale qui s'est abattue sur tout le monde moderne et qui atteint presque toutes les branches de l'activité humaine se manifeste différemment suivant les pays, touchant des domaines différents et revêtant des formes différentes

Il

Trois idées de base, qui ne sont que trop connues, permettent d'expliquer schématiquement ces mesures catastrophiques. La première est qu'il existe un monde de l'enfant et une société formée entre les enfants qui sont autonomes et qu'on doit dans la mesure du possible laisser se gouverner eux-mêmes. Le rôle des adultes doit se borner à assister ce gouvernement

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La deuxième idée de base à prendre en considération dans la crise présente a trait à l'enseignement. Sous l'influence de la psychologie moderne et des doctrines pragmatiques, la pédagogie est devenue une science de renseignement en général, au point de s'affranchir complètement de la matière à enseigner. Est professeur, pensait-on, celui qui est capable d'enseigner… n'importe quoi.

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Mais c'est une théorie moderne sur la façon d'apprendre qui a permis à la pédagogie et aux écoles normales de jouer ce rôle pernicieux dans la crise actuelle. Cette théorie était tout simplement l'application de la troisième idée de base dans notre contexte, idée qui a été celle du monde moderne pendant des siècles et qui a trouvé son expression conceptuelle systématique dans le pragmatisme. Cette idée de base est que l'on ne peut savoir et comprendre que ce qu'on a fait soi-même, et sa mise en pratique dans l'éducation est aussi élémentaire qu'évidente : substituer, autant que possible, le faire à l'apprendre

III

Il est clair que, en essayant d'instaurer un monde propre aux enfants, l'éducation moderne détruit les conditions nécessaires de leur développement et de leur croissance. Il est pour le moins étrangement frappant que cette éducation fasse tant de mal à l'enfant, elle qui ne prétendait avoir d'autre but que de le servir et qui rejetait les méthodes du passé comme ne tenant pas assez compte de sa nature profonde et de ses besoins. « Le Siècle de l'Enfant », comme on peut s'en souvenir, devait émanciper l'enfant et le libérer des normes tirées du monde des adultes. Mais comment a-t-on pu négliger, ou simplement ne pas reconnaître les conditions de vie les plus élémentaires nécessaires à la croissance et au développement de l'enfant

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Normalement, c'est à l'école que l'enfant fait sa première entrée dans le monde. Or, l'école n'est en aucune façon le monde, et ne doit pas se donner pour tel ; c'est plutôt l'institution qui s'intercale entre le monde et le domaine privé que constitue le foyer pour permettre la transition entre la famille et le monde. C'est l'État, c'est-à-dire ce qui est public, et non la famille, qui impose la scolarité, et ainsi, par rapport à l'enfant, l'école représente le monde, bien qu'elle ne le soit pas vraiment.

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Dans la mesure où l'enfant ne connaît pas encore le monde, on doit l'y introduire petit à petit ; dans la mesure où il est nouveau, on doit veiller à ce que cette chose nouvelle mûrisse en s'insérant dans le monde tel qu'il est. Cependant, de toute façon, vis-à-vis des jeunes, les éducateurs font ici figure de représentants d'un monde dont, bien qu'eux-mêmes ne l'aient pas construit, ils doivent assumer la responsabilité, même si, secrètement ou ouvertement, ils le souhaitent différent de ce qu'il est. Cette responsabilité n'est pas imposée arbitrairement aux éducateurs ; elle est implicite du fait que les jeunes sont introduits par les adultes dans un monde en perpétuel changement. Qui refuse d'assumer cette responsabilité du monde ne devrait ni avoir d'enfant, ni avoir le droit de prendre part à leur éducation.

IV

En pratique, il en résulte que, premièrement, il faudrait bien comprendre que le rôle de l'école est d'apprendre aux enfants ce qu'est le monde, et non pas leur inculquer l'art de vivre. Étant donné que le monde est vieux, toujours plus vieux qu'eux, le fait d'apprendre est inévitablement tourné vers le passé, sans tenir compte de la proportion de notre vie qui sera consacrée au présent. Deuxièmement, la ligne qui sépare les enfants des adultes devrait signifier qu'on ne peut ni éduquer les adultes ni traiter les enfants comme de grandes personnes. Mais il ne faudrait jamais laisser cette ligne devenir un mur qui isole les enfants de la communauté des adultes, comme s'ils ne vivaient pas dans le même monde et comme si l'enfance était une phase autonome dans la vie d'un homme, et comme si l'enfant était un état humain autonome, capable de vivre selon des lois propres.

VI

 

LA CRISE DE LA CULTURE*

 

Sa portée sociale et politique

I

Depuis plus de dix ans, nous constatons une inquié­tude sans cesse croissante parmi les intellectuels quant au phénomène relativement nouveau de la culture de masse. Le terme lui-même provient visiblement du terme guère plus ancien de « société de masse » ; l'hypo­thèse tacite, sous-jacente à toutes les discussions sur ce sujet, est que la culture de masse, logiquement et inévi­tablement, est la culture de la société de masse. Le fait le plus significatif en ce qui concerne la brève histoire des deux termes est que, il y a quelques années à peine, ils étaient encore utilisés en un sens fortement péjora­tif, impliquant que la société de masse était une forme dépravée de la société, et la culture de masse une contradiction dans les termes ; tandis qu'ils sont mainte­nant devenus respectables, et le sujet d'innombrables études et projets de recherche dont l'effet principal, comme l'a remarqué Harold Rosenberg, est d'« ajouter au kitsch une dimension intellectuelle ». Cette « intellec­tualisation du kitsch » est fondée sur le fait que la société de masse, qu'on l'aime ou non, va demeurer nôtre dans l'avenir prévisible ; de là sa « culture », « la culture popu­laire [ne peut être] abandonnée à la populace1 ». Cepen­dant, la question est de savoir si ce qui est vrai pour la société de masse est vrai aussi pour la culture de masse ; autrement dit, si le rapport de la société de masse et de la culture sera, mutatis mutandis, le même que la relation de la société avec la culture qui l'a précédée.

La question de la culture de masse surgit d'abord d'un problème tout autre et plus fondamental, à savoir : le rapport hautement problématique de la société et de la culture

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L'accusation que l'artiste, à la différence du révolutionnaire politique, a portée contre la société, s'est résumée très tôt, au tournant du χνπκ siècle, en ce seul mot qui a été depuis répété et réinterprété génération après génération : ce mot est « philistinisme ». Son origine, un peu plus ancienne que son emploi précis, est de peu d'importance. On le trouve pour la première fois dans l'argot des étudiants allemands, pour faire la distinction entre les bourgeois et eux ; mais la réminiscence biblique indiquait déjà un ennemi supérieur en nombre entre les mains duquel on peut tomber. Utilisé pour la première fois comme concept – par l'écrivain allemand Clemens von Brentano, je crois, qui écrivit une satire sur le philistin bevor, in und nach der Geschichte –, il désigne un état d'esprit qui juge de tout en termes d'utilité immédiate et de « valeurs matérielles », et n'a donc pas d'yeux pour des objets et des occupations aussi inutiles que ceux relevant de la nature et de l'art. Tout cela sonne bien familier aujourd'hui encore, et il n'est pas sans intérêt de remarquer que même des termes d'argot aussi courants que « rustre » (square) se trouvent déjà dans le pamphlet de Brentano.

Si les choses en étaient restées là, si le principal reproche fait à la société était demeuré son absence de culture et d'intérêt pour l'art, le phénomène dont nous nous occupons serait considérablement moins compliqué qu'il ne l'est en fait. Di^même coup, il serait parfaitement compréhensible que l'art moderne se soit rebellé contre la « culture », au lieu de combattre simplement et ouvertement pour ses propres intérêts « culturels ». Le point, c'est que cette sorte de philistinisme, qui consiste simplement à être « inculte » et ordinaire, a été très rapidement suivi d'une évolution différente, dans laquelle, au contraire, la société commença à n'être que trop intéressée par toutes les prétendues valeurs culturelles. La société se mit à monopoliser la « culture » pour ses fins propres, telles la position sociale et la qualité. Ce, en rapport étroit avec la position socialement inférieure des classes moyennes en Europe, qui se trouvèrent – dès qu'elles possédèrent la richesse et le loisir nécessaires – en lutte serrée contre l'aristocratie et son mépris de la vulgarité des simples faiseurs d'argent. Dans cette lutte pour une position sociale, la culture commença à jouer un rôle considérable : celui d'une des armes, sinon la mieux adaptée, pour parvenir socialement, et « s'éduquer » en sortant des basses régions où l'on supposa le réel situé, jusqu'aux régions élevées de l'irréel, où la beauté et l'esprit étaient, supposait-on, chez eux. Cette fuite loin de la réalité par les moyens de l'art et de la culture est importante, non seulement parce qu'elle donne à la physionomie du philistin cultivé ou éduqué ses traits les plus caractéristiques, mais parce que ce fut probablement le facteur décisif dans la révolte des artistes contre leurs nouveaux patrons. Ils flairèrent le danger d'être expulsés de la réalité dans une sphère de conversation raffinée où ce qu'ils feraient perdrait toute signification. C'était un honneur plutôt douteux que d'être reconnu d'une société devenue si « polie » que par exemple, pendant la disette des pommes de terre en Irlande, elle ne se serait pas abaissée, pour ne pas risquer d'être associée avec une réalité si déplaisante, à faire un usage normal du mot ; elle renvoyait désormais à ce légume si souvent mangé, par les mots de : « cette racine ». L'anecdote contient en miniature la définition du philistin cultivé154.

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Nous connaissons tous la production artistique assez déplorable qu'inspira cette façon de voir et dont elle se nourrit, en bref le kitsch du xixe siècle ; son manque, historiquement si significatif, du sens de la forme et du style est étroitement lié à la séparation des arts et de la réalité

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Autrement dit, le philistin méprisa d'abord les objets culturels comme inutiles, jusqu'à ce que le philistin cultivé s'en saisisse comme d'une monnaie avec laquelle il acheta une position supérieure dans la société, ou acquit un niveau supérieur dans sa propre estime – supérieur, c'est-à-dire supérieur à ce qui, dans son opinion personnelle, lui revenait par nature ou par naissance.

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En dépit du malaise souvent décrit des artistes et des intellectuels – dû peut-être en partie à leur impuissance à pénétrer la bruyante futilité des loisirs de masse – ce sont précisément les arts et les sciences, par opposition à tous les intérêts politiques, qui demeurent florissants. Quoi qu'il arrive, tant que l'industrie des loisirs produit ses propres biens de consommation, nous ne pouvons pas plus lui faire reproche du caractère périssable de ses articles qu'à une boulangerie dont les produits doivent, pour ne pas être perdus, être consommés sitôt qu'ils sont faits. La caractéristique du philistinisme cultivé a toujours été le mépris des loisirs et du divertissement sous une forme ou une autre, parce que aucune « valeur » n'en pouvait être tirée. La vérité est que nous nous trouvons tous engagés dans le besoin de loisirs et de divertissement sous une forme ou une autre, parce que nous sommes tous assujettis au grand cycle de la vie ; et c'est pure hypocrisie ou snobisme social que de nier pour nous le pouvoir de divertissement et d'amusement des choses, exactement les mêmes, qui font le divertissement et le loisir de nos compagnons humains.

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Malheureusement, la question n'est pas si simple. L'industrie des loisirs est confrontée à des appétits gargantuesques et, puisque la consommation fait disparaître ses marchandises, elle doit sans cesse fournir de nouveaux articles. Dans cette situation, ceux qui produisent pour les mass media pillent le domaine entier de la culture passée et présente, dans l'espoir de trouver un matériau approprié. Ce matériau, qui plus est, ne peut être présenté tel quel ; il faut le modifier pour qu'il devienne loisir, il faut le préparer pour qu'il soit facile à consommer.

La culture de masse apparaît quand la société de masse se saisit des objets culturels, et son danger est que le processus vital de la société (qui, comme tout processus biologique, attire insatiablement tout ce qui est accessible dans le cycle de son métabolisme) consommera littéralement les objets culturels, les engloutira et les détruira. Je ne fais pas allusion, bien sûr, à la diffusion de masse. Quand livres ou reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés – réécrits, condensés, digérés, réduits à l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images. Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture, et ses actifs promoteurs ne sont pas les compositeurs de Tin Pan Alley, mais une sorte particulière d'intellectuels, souvent bien lus et bien informés, dont la fonction exclusive est d'organiser, diffuser et modifier des objets culturels en vue de persuader les masses qu'Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair Lady, et, pourquoi pas, tout aussi éducatif. Bien de grands auteurs du passé ont survécu à des siècles d'oubli et d'abandon, mais c'est encore une question pendante de savoir s'ils seront capables de survivre à une version divertissante de ce qu'ils ont à dire.

La culture concerne les objets et est un phénomène du monde ; le loisir concerne les gens et est un phénomène de la vie. Un objet est culturel selon la durée de sa permanence ; son caractère durable est l'exact opposé du caractère fonctionnel, qualité qui le fait disparaître à nouveau du monde phénoménal par utilisation et par usure. Le grand utilisateur et consommateur des objets est la vie elle-même, la vie de l'individu et la vie de la société comme tout. La vie est indifférente à la choséité d'un objet ; elle exige que chaque chose soit fonctionnelle, et satisfasse certains besoins. La culture se trouve menacée quand tous les objets et choses du monde, produits par le présent ou par le passé, sont traités comme de pures fonctions du processus vital de la société, comme s'ils n'étaient là que pour satisfaire quelque besoin. Et pour cet utilitarisme de la fonction, cela ne joue pratiquement pas que les besoins en question soient d'un ordre élevé ou inférieur.

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La culture, mot et concept, est d'origine romaine. Le mot « culture » dérive de colere – cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver – et renvoie primitivement au commerce de l'homme avec la nature, au sens de culture et d'entretien de la nature en vue de la rendre propre à l'habitation humaine. En tant que tel, il indique une attitude de tendre souci, et se tient en contraste marqué avec tous les efforts pour soumettre la nature à la domination de l'homme155. C'est pourquoi il ne s'applique pas seulement à l'agriculture mais peut aussi désigner le « culte » des dieux, le soin donné à ce qui leur appartient en propre. Il semble que le premier à utiliser le mot pour les choses de l'esprit et de l'intelligence soit Cicéron.

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L'élément commun à l'art et à la politique est que tous deux sont des phénomènes du monde public. Ce qui médiatise le conflit entre l'artiste et l'homme d'action est la cultura animi, c'est-à-dire un esprit si formé et si cultivé qu'on peut lui faire confiance pour veiller et prendre soin d'un monde d'apparitions dont le critère est la beauté.

 

VII

 

VÉRITÉ ET POLITIQUE171 172

I

Mais est-ce qu'il existe aucun fait qui soit indépendant de l'opinion et de l'interprétation ? Des générations d'historiens et de philosophes de l'histoire n'ont-elles pas démontré l'impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d'abord être extraits d'un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut être racontée que dans une certaine perspective, qui n'a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l'origine ? Il ne fait pas de doute que ces difficultés, et bien d'autres encore, inhérentes aux sciences historiques, soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l'existence de la matière factuelle, pas plus qu'elles ne peuvent servir de justification à l'effacement des lignes de démarcation entre le fait, l'opinion et l'interprétation, ni d'excuse à l'historien pour manipuler les faits comme il lui plaît.

III

Puisque la vérité philosophique concerne l'homme dans sa singularité, elle est non politique par nature.

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La proposition socratique « Il vaut mieux subir le mal que faire le mal » n'est pas une opinion mais prétend être la vérité, et, quoiqu'on puisse douter qu'elle ait jamais eu une conséquence politique directe, son impact comme précepte éthique sur la conduite pratique est indéniable ; seuls les commandements religieux, qui sont absolument obligatoires pour la communauté des croyants, peuvent prétendre à une reconnaissance plus grande. Ce fait ne se tient-il pas en claire contradiction avec l'impuissance généralement admise de la vérité philosophique

IV

Alors que le menteur est un homme d'action, le diseur de vérité, qu'il dise la vérité rationnelle ou la vérité de fait, n'en est jamais un. Si le diseur de vérité de fait veut jouer un rôle politique, et donc être persuasif, il ira, presque toujours, à de considérables détours pour expliquer pourquoi sa vérité à lui sert au mieux les intérêts de quelque groupe.

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Le menteur, au contraire, n'a pas besoin de ces accommodements douteux pour apparaître sur la scène politique ; il a le grand avantage d'être toujours, pour ainsi dire, déjà en plein milieu. Il est acteur par nature ; il dit ce qui n'est pas parce qu'il veut que les choses soient différentes de ce qu'elles sont – c'est-à-dire qu'il veut changer le monde.

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En outre, le mensonge traditionnel ne concernait que des particuliers et ne visait jamais à tromper littéralement tout le monde ; il s'adressait à l'ennemi et ne voulait tromper que lui. Ces deux limitations restreignaient le préjudice infligé à la vérité dans une mesure telle qu'à nous, rétrospectivement, il peut sembler presque anodin

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Le préjugé moral courant tend à être plutôt sévère à l'égard du mensonge de sang-froid, tandis que l'art souvent hautement développé de la tromperie de soi est habituellement considéré avec beaucoup de tolérance et d'indulgence. Parmi le peu d'exemples qu'on peut citer dans la littérature contre cette évaluation courante, il y a la célèbre scène dans le monastère au début des Frères Karamazov. Le père, menteur invétéré, demande au Starets : « Et que dois-je faire pour gagner le salut ? » et le Starets réplique : « Surtout, ne vous mentez jamais à vous-même ! » Dostoïevski n'ajoute pas d'explication ni de développement. Les arguments destinés à soutenir l'affirmation : « Il est mieux de mentir aux autres que de se tromper soi-même » auraient à souligner que le menteur de sang-froid reste au fait de la distinction entre le vrai et le faux, et qu'ainsi la vérité qu'il est en train de cacher aux autres n'a pas été éliminée complètement du monde ; elle a trouvé son dernier refuge dans le menteur. L'offense faite à la réalité n'est ni complète ni définitive, et, du même coup, l'offense faite au menteur lui-même n'est ni complète ni définitive. Il a menti, mais il n'est cependant pas un menteur. À la fois lui-même et le monde qu'il a trompé ne sont pas au-delà du « salut » – pour dire cela dans le langage du Starets.

 

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Par conséquent, l'affinité indéniable du mensonge avec l'action, avec le changement du monde – bref, avec la politique – est limitée par la nature même des choses qui sont ouvertes à la faculté humaine de l'action. Le fabricateur d'image convaincu se trompe quand il croit qu'il peut anticiper des changements en mentant sur des choses factuelles que tout le monde souhaite de toute façon éliminer.

 

V

En conclusion, je reviens aux questions que j'ai soulevées au début de ces réflexions. La vérité, quoique sans pouvoir et toujours défaite quand elle se heurte de front avec les pouvoirs en place quels qu'ils soient, possède une force propre : quoi que puissent combiner ceux qui sont au pouvoir, ils sont incapables d'en découvrir ou inventer un substitut viable. La persuasion et la violence peuvent détruire la vérité, mais ils ne peuvent la remplacer

VIII

 

LA CONQUÊTE DE L'ESPACE ET LA DIMENSION DE L'HOMME196

« La conquête de l'espace par l'homme a-t-elle augmenté ou diminué sa dimension197? »

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Le but de la science moderne, qui, finalement et très littéralement, nous a conduit sur la lune, n'est plus « d'augmenter et d'ordonner » les expériences humaines (ainsi que Niels Bohr201 – encore attaché à un vocabulaire que son propre travail a contribué à rendre désuet – le décrivait) ; il est bien plutôt de découvrir ce qu'il y a derrière les phénomènes naturels tels qu'ils se révèlent aux sens et à l'esprit humains. Si le savant avait réfléchi sur la nature du système sensori-mental humain, s'il s'était posé des questions telles que : « Quelle est la nature de l'homme et quelle devrait être sa dimension ? Quel est le but de la science et pourquoi l'homme aspire-t-il au savoir ? », ou encore : « Qu'est-ce que la vie et qu'est-ce qui distingue la vie humaine de la vie animale ? », il ne serait jamais parvenu au stade actuel de la science. Les réponses à ces questions auraient fait office de définitions et, par conséquent, limité ses efforts. Comme dit Niels Bohr : « C'est seulement si nous renonçons à une explication de la vie au sens ordinaire du mot que s'offre à nous une possibilité de prendre en compte ce qui la caractérise202. »

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Cette séparation entre le savant et le profane est cependant bien loin de la vérité. Cela ne tient pas uniquement au fait que l'homme de science passe plus de la moitié de sa vie dans le même monde de perception sensorielle, de sens commun et de langage courant que les autres hommes, mais au fait qu'il en est arrivé, dans son champ privilégié d'activité, à un point où les questions naïves et les inquiétudes du philosophe se font ressentir avec beaucoup de force, encore que d'une manière différente.