Le chant du vent ou du roseau - Xi Du
La comète
L'amour n'est que pierre.
Il n'est que langage,
vaines paroles.
Il n'est que la longue chevelure de comète
qui annonce la catastrophe.
30 octobre 1989.
mercredi 21 septembre 2016
lundi 22 août 2016
Lettre à un jeune artiste – Hermann Hesse
Lettre à un jeune artiste – Hermann Hesse
Cependant, il y a aussi cette phrase où tu te dis
hanté par l’idée qu’un sens et une mission ont été assignés à ta personne et à
ta vie et tu souffres de n’avoir pas révélé ce sens ni rempli cette tâche.
Il te demandera en revanche : « As-tu été et es-tu
réellement le J. K. en vue duquel tu as hérité certaines dispositions ? »
Ainsi, comme on le voit dans beaucoup de contes de
fées, il y a souvent un personnage qui est l’idiot de la famille, le bon à rien,
et il se trouve que c’est à lui qu’incombe le rôle principal et c’est
précisément sa fidélité à sa propre nature qui fait paraître médiocres, par
comparaison, tous les individus mieux doués que lui et favorisés par le succès.
Bref, lorsque quelqu’un éprouve le besoin de
justifier sa vie, ce n’est pas le niveau général de son action, considérée d’un
point de vue objectif, qui compte, mais bien le fait que sa nature propre,
celle qui lui a été donnée, s’exprime aussi sincèrement que possible dans son
existence et dans ses activités.
on pourrait être quelqu’un de tout à fait différent
de celui que l’on est en réalité et l’on se met à imiter des modèles et à
poursuivre des idéaux qu’on ne peut et ne doit pas égaler ni atteindre.
l’imagination, pour ainsi dire en tâtonnant, prend
contact avec les possibilités du futur.
Néanmoins, on continue à souhaiter faire des choses
pour lesquelles on n’est pas fait et l’on se tracasse pour imposer à sa propre
nature des exigences qui la violentent. C’est ainsi que nous agissons tous.
Mais en même temps, dans nos moments de lucidité intérieure, nous sentons
toujours davantage qu’il n’existe pas de chemin qui nous conduirait hors de
nous-mêmes vers quelque chose d’autre, et qu’il nous faut traverser la vie avec
les aptitudes et les insuffisances qui nous sont propres et strictement
personnelles et il nous arrive alors parfois de faire quelque progrès, de
réussir quelque chose dont nous étions jusque-là incapables et, pour un
instant, sans hésiter, nous nous approuvons nous-mêmes et nous sommes contents
de nous. Bien sûr, ce contentement n’a rien de durable ; cependant, après cela,
la part la plus intime de notre moi ne tend à rien d’autre qu’à se sentir
croître et mûrir naturellement. C’est à cette seule condition que l’on peut
être en harmonie avec le monde et s’il nous est rarement accordé, à nous
autres, de connaître cet état, l’expérience qu’on en peut faire sera d’autant
plus profonde.
Il va de soi qu’un artiste, lorsqu’il fait de l’art
sa profession et sa raison d’être, doit commencer par apprendre tout ce qui
peut être appris dans le métier ; il ne doit pas croire qu’il devrait esquiver
cet apprentissage à seule fin de ménager son originalité et sa précieuse
personnalité.
J’éprouve quelque honte à écrire noir sur blanc de
pareilles évidences mais nous en sommes arrivés à ce point où personne ne
semble plus avoir l’instinct d’agir selon des règles naturelles et remplace cet
instinct par une culture primitive de l’extraordinaire et du saugrenu.
Les nouvelles nourritures– André Gide
Les nouvelles
nourritures– André Gide
Connais-toi
toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s’observe arrête son
développement. La chenille qui chercherait à « bien se connaître » ne
deviendrait jamais papillon.
III
J’ai
parfois, j’ai souvent, par malignité, dit d’autrui plus de mal que je ne
pensais et, par lâcheté, dit plus de bien que je ne pensais de beaucoup
d’œuvres, livres ou tableaux, par crainte d’indisposer contre moi leurs
auteurs. J’ai parfois souri à des gens que je ne trouvais pas du tout drôles et
feint de trouver spirituels des propos niais. J’ai feint de m’amuser, parfois, alors
que je m’embêtais à mort et que je n’avais pas la force de m’en aller parce que
l’on me disait : reste encore... J’ai trop souvent permis à ma raison d’arrêter
l’élan de mon cœur. Et, par contre, alors que mon cœur se taisait, j’ai trop
souvent parlé quand même. J’ai parfois, pour être approuvé, fait des sottises.
Et, par contre, je n’ai pas toujours osé faire ce que je pensais devoir faire
mais savais ne devoir être pas approuvé.
Leur sagesse
?... Ah ! leur sagesse, mieux vaut n’en pas faire grand cas. Elle consiste à
vivre le moins possible, se méfiant de tout, se garant. Il y a toujours, dans
leurs conseils, je ne sais quoi de rassis, de stagnant. Ils sont comparables à
certaines mères de familles qui abrutissent de recommandations leurs enfants :
– « Ne te
balance pas si fort, la corde va craquer ;
Ne te mets
pas sous cet arbre, il va tonner ;
Ne marche
pas où c’est mouillé, tu vas glisser ;
Ne t’assieds
pas sur l’herbe, tu vas te tacher ;
À ton âge,
tu devrais être plus raisonnable ;
Combien de
fois faudra-t-il te le répéter :
On ne met
pas ses coudes sur la table.
Cet enfant
est insupportable ! »
Car, disait
l’auteur, et je le pense avec lui : l’animal vit dans le présent, de sorte que le
plus grand nombre de nos maux, imaginaires, habitant la représentation du passé
(regrets, remords) ou l’appréhension de l’avenir, lui sont épargnés.
Les nourritures terrestres – André Gide
Les nourritures
terrestres – André Gide
Nathanaël,
que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir, mais simplement une
disposition à l’accueil. Attends tout ce qui vient à toi ; mais ne désire que
ce qui vient à toi. Ne désire que ce que tu as. Comprends qu’à chaque instant
du jour tu peux posséder Dieu dans sa totalité. Que ton désir soit de l’amour,
et que ta possession soit amoureuse. Car qu’est-ce qu’un désir qui n’est pas
efficace ?
RONDE POUR
ADORER CE QUE J’AI BRÛLÉ
Il y a des
livres qu’on lit, assis sur une petite planchette
Devant un
pupitre d’écolier.
Il y a des
livres qu’on lit en marche
(Et c’est
aussi à cause de leur format) ;
Tels sont
pour les forêts, tels pour d’autres campagnes,
Et nobiscum
rusticantut,
dit Cicéron.
Il y en a
que je lus en diligence ;
D’autres
couché au fond des greniers à foin.
Il y en a
pour faire croire qu’on a une âme ;
D’autres
pour la désespérer.
Il y en a où
l’on prouve l’existence de Dieu ;
D’autres où
l’on ne peut pas y arriver.
Il y en a
que l’on ne saurait admettre
Que dans les
bibliothèques privées.
Il y en a
qui ont reçu les éloges
De beaucoup
de critiques autorisés.
Il y en a où
il n’est question que d’apiculture
Et que
certains trouvent un peu spéciaux ;
D’autres où
il est tellement question de la nature,
Qu’après ce
n’est plus la peine de se promener.
Il y en a
que méprisent les sages hommes
Mais qui
excitent tes petits enfants.
Il y en a
qu’on appelle des anthologies
Et où l’on a
mis tout ce qu’on a dit de mieux sur n’importe quoi.
Il y en a
qui voudraient vous faire aimer la vie ;
D’autres
après lesquels l’auteur s’est suicidé.
Il y en a
qui sèment la haine
Et qui
récoltent ce qu’ils ont semé.
Il y en a
qui, lorsqu’on les lit, semblent luire,
Chargés
d’extase, délicieux d’humilité.
Il y en a
que l’on chérit comme des frères
Plus purs et
qui ont vécu mieux que nous.
Il y en a
dans d’extraordinaires écritures
Et qu’on ne
comprend pas, même quand on les a beaucoup étudiées.
Nathanaël,
quand aurons-nous brûlé tous les livres !
Il y en a
qui ne valent pas quatre sous,
D’autres qui
valent des prix considérables.
Il y en a
qui parlent de rois et de reines,
Et d’autres,
de très pauvres gens.
Il y en a
dont les paroles sont plus douces
Que le bruit
des feuilles à midi.
C’est un
livre que mangea Jean à Patmos,
Comme un rat
; mais moi j’aime mieux les framboises.
Ça lui a
rempli d’amertume les entrailles
Et après il
a eu beaucoup de visions.
Nathanaël !
quand aurons-nous brûlé tous les livres ! !
Il ne me
suffit pas de lire que les sables des
plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent... Toute connaissance
que n’a pas précédée une sensation m’est inutile.
Ne désire
jamais, Nathanaël, regoûter les eaux du passé.
Nathanaël,
ne cherche pas, dans l’avenir, à retrouver jamais le passé. Saisis de chaque instant
la nouveauté irressemblable et ne prépare pas tes joies, ou sache qu’en son
lieu préparé te surprendra une joie autre.
Nathanaël,
le malheur de chacun vient de ce que c’est toujours chacun qui regarde et qu’il
subordonne à lui ce qu’il voit.
Ce n’est pas
pour nous, c’est pour elle que chaque chose est importante. Que ton œil soit la
chose regardée.
Mais
j’aimais jusqu’à cette fatigue que nous laissent ces fausses joies, et ce
vertige du réveil, par quoi nous les sentons fanées.
Je disais à
Myrtil, qui m’accompagnait dans les champs :
« Combien de
ce matin charmant, de cette brume et de cette lumière, de cette fraîcheur
aérée, de cette pulsation de ton être, la sensation te donnerait plus de
délices encore, si tu savais t’y donner tout entier. Tu crois y être, mais la
meilleure partie de ton être est cloîtrée ; ta femme et tes enfants, tes livres
et ton étude la détiennent et te la dérobent à Dieu.
« Crois-tu
pouvoir, en cet instant précis, goûter la sensation puissante, complète,
immédiate de la vie, – sans l’oubli de ce qui n’est pas elle ? L’habitude de ta
pensée te gêne ; tu vis dans le passé, dans le futur et tu ne perçois rien
spontanément. Nous ne sommes rien, Myrtil, que dans l’instantané de la vie ; tout
le passé s’y meurt avant que rien d’à venir y soit né. Instants ! Tu
comprendras, Myrtil, de quelle force est leur présence ! car chaque instant de
notre vie est essentiellement irremplaçable : sache parfois t’y concentrer
uniquement.
RONDE DE
TOUS MES DÉSIRS
Je ne sais
ce que j’avais pu rêver cette nuit.
À mon réveil
tous mes désirs avaient soif.
Il semblait
qu’en dormant, ils eussent traversé des déserts.
Entre le
désir et l’ennui
Notre
inquiétude balance.
Désirs !
Est-ce que vous ne vous lasserez pas ?
Oh ! oh ! oh
! oh ! cette petite volupté qui passe ! – et qui
sera bientôt
passée !
Hélas !
Hélas ! je sais comment prolonger ma souffrance ;
mais mon
plaisir je ne sais comment l’apprivoiser.
Entre le
désir et l’ennui, notre inquiétude balance.
Et
l’humanité tout entière m’
a paru comme
un malade qui
se retourne
dans son lit pour dormir – qui cherche le repos et
ne trouve
même pas le sommeil.
Nos désirs
ont déjà traversé bien des mondes ;
Ils ne se
sont jamais rassasiés.
Et la nature
entière se tourmente,
Entre soif
de repos et soif de volupté.
Nous avons
crié de détresse
Dans les
appartements déserts.
Nous sommes
montés sur des tours
D’où l’on ne
voyait que la nuit.
Chiennes,
nous avons hurlé de douleur
Le long des
berges desséchées ;
Lionnes,
nous avons rugi dans l’Aurès ; et nous avons
brouté,
chamelles, le varech gris des chotts, sucé le suc des tiges
creuses ;
car l’eau n’abonde pas au désert.
Nous avons
traversé, hirondelles,
De vastes mers
sans nourriture ;
Sauterelles,
pour nous nourrir nous avons dû tout dévaster.
Algues, nous
ont ballottées les orages ;
Flocons,
nous avons été roulés par les vents.
Oh ! pour un
immense repos, je souhaite la mort salutaire ;
et qu’enfin
mon désir exténué ne puisse plus fournir à de
nouvelles
métempsycoses. Désir ! je t’ai traîné sur les routes ;
je t’ai
désolé dans les champs ; je t’ai soûlé dans les grand’villes ;
je t’ai
soûlé sans te désaltérer ; – je t’ai baigné dans les nuits
pleines de
lune ; je t’ai promené partout ; je t’ai bercé sur les
vagues ;
j’ai voulu t’endormir sur les flots... Désir ! Désir !
que te
ferais-je ? que veux-tu donc ? Est-ce que tu ne te lasseras pas ?
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