mardi 24 février 2026

Si ce monde vous déplaît - Philip K Dick

Si ce monde vous déplaît - Philip K Dick

Tout se passe comme si ces jeunes, au moins bon nombre d’entre eux, tombaient à une vitesse différente, ou, en fait, ne tombaient pas du tout. Le précepte de Walt Whitman : « Marcher à la cadence des autres joueurs de tambour» pourrait être réécrit de la manière suivante: tomber, non pas en réponse à de prétendues «vérités» qui ne sont ni examinées ni contestées, mais en réponse à un nouveau désir humain, un désir interne, et totalement authentique.

La jeunesse a toujours tendance à agir ainsi : c’est d’ailleurs la définition même de la jeunesse. Mais, aujourd’hui, c’est d’autant plus urgent que, comme je le crois, nous sommes en voie de fusionner progressivement, jusqu’à atteindre un état homogène, avec nos simulacres mécaniques - pas à pas, mois après mois, tant et si bien qu’on peut imaginer une époque pas très lointaine où, par exemple, un écrivain s’arrêtera d’écrire non pas parce qu’on vient de débrancher sa machine à écrire électrique, mais parce que c’est lui qu’on vient de débrancher. Pourtant, aujourd’hui, certains jeunes ne peuvent même plus être débranchés parce qu’aucun cordon électrique ne les connecte a une source d'alimentation externe. Leurs cœurs battent au rythme de leur sens propre, interne. Leur énergie n’est pas produite par un pacemaker ; elle provient d’un refus obstiné et presque absurdement pervers de se laisser ‘plumer’, c’est-à-dire de se laisser prendre par les slogans, par cette idéologie - et même par quelque idéologie que ce soit - qui les réduirait à n’être que les instruments de causes abstraites, aussi ‘justes’ soient-elles. En Californie, d’où je viens, je côtoie des jeunes de ce genre. Je participe autant que je le peux à leur monde naissant. J’aimerais vous parler de leur monde parce qu’avec un peu de chance, une partie de ce monde, de ces valeurs, de ce mode de vie, donnera forme au futur de notre société tout entière, à notre utopie ou anti-utopie du futur. En tant qu’écrivain de science-fiction, je dois, bien sûr, toujours voir de l’avant, du côté du futur. 

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Le problème c’est qu’on a déployé une persuasion excessive. La télévision, les journaux -tous les soi-disant médias - fonctionnent à outrance. Les mots ont cessé d’avoir un sens quelconque pour ces gosses : on leur en a trop fait entendre. Impossible de leur apprendre quoi que ce soit, parce qu’on a été trop impatient et que nos motivations pédagogiques sont trop flagrantes. Les écrivains anti-utopistes de science-fiction d’il y a une quinzaine d’années, dont je faisais partie, ont entrevu la machinerie propagandiste de la communication de masse, passant tout un chacun à la moulinette de la médiocrité et de l’uniformité. Mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. Tandis que l’auto-radio déverse les points de vue officiels sur la guerre du Vietnam, un jeune débranche le haut-parleur pour le remplacer par un tweeter pour les aigus et un woofer pour les graves : au milieu de la harangue gouvernementale, le haut-parleur est débranché.

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La société totalitaire qu’envisageait George Orwell dans 1984 devrait d’ores et déjà s’être réalisée. Les gadgets électroniques sont arrivés. Le gouvernement est en place, prêt à agir comme l’anticipait Orwell. Donc le pouvoir existe, la motivation et l’appareillage électronique aussi. Mais ça n’a aucune importance, parce que, de plus en plus, personne n’y fait attention. Le jeune dont je parle est trop stupide pour lire quoi que ce soit, trop agité ou dégoûté pour regarder, trop préoccupé pour se souvenir. La voix collective de l’autorité n’a aucun effet sur lui : il est insurgé. Il s’insurge non pas pour des raisons théoriques ou idéologiques, mais seulement à cause de ce qu’on pourrait appeler son pur égoïsme. Sans compter son indifférence irréfléchie pour les conséquences redoutables que lui garantissent les autorités s’il manquait d’obéir. 

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On a récemment découvert que ce qu’on appelle une maladie mentale ou un trouble mental - des syndromes tels que les schizophrénies et les phénomènes cyclothymiques de la manie dépressive - sont causés en fait par des irrégularités métaboliques du cerveau, par le mauvais fonctionnement de certains catalyseurs cérébraux tels que la sérotonine et la noradrénaline. D’après une certaine théorie, le stress est lié à un excès de production d’amine oxydase qui provoque des hallucinations, une impression de désorientation et un effondrement mental généralisé. 

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