La montagne magique - Thomas Mann
CHEZ LES TIENAPPEL ET DE L’ÉTAT MORAL DE HANS CASTORP
L’homme ne vit pas seulement sa vie personnelle comme individu, mais consciemment ou inconsciemment il participe aussi à celle de son époque et de ses contemporains, et même s’il devait considérer les bases générales et impersonnelles de son existence comme des données immédiates, les tenir pour naturelles et être aussi éloigné de l’idée d’exercer contre elles une critique que le bon Hans Castorp l’était réellement, il est néanmoins possible qu’il sente son bien-être moral vaguement affecté par leurs défauts. L’individu peut envisager toute sorte de buts personnels, de fins, d’espérances, de perspectives où il puise une impulsion à de grands efforts et à son activité, mais lorsque l’impersonnel autour de lui, l’époque elle-même, en dépit de son agitation, manque de buts et d’espérances, lorsqu’elle se révèle en secret désespérée, désorientée et sans issue, lorsqu’à la question, posée consciemment ou inconsciemment, mais finalement posée en quelque manière, sur le sens suprême, plus que personnel et inconditionné, de tout effort et de toute activité, elle oppose le silence du vide, cet état de chose paralysera justement les efforts d’un caractère droit, et cette influence, par delà l’âme et la morale, s’étendra jusqu’à la partie physique et organique de l’individu. Pour être disposé à fournir un effort considérable qui dépasse la mesure de ce qui est communément pratiqué, sans que l’époque puisse donner une réponse satisfaisante à la question « à quoi bon ? », il faut une solitude et une pureté morales qui sont rares et d’une nature héroïque, ou une vitalité particulièrement robuste. Hans Castorp ne possédait ni l’une ni l’autre, et il n’était ainsi donc qu’un homme malgré tout moyen, encore que dans un sens des plus honorables.
RECHERCHES
Qu’était-ce que la vie ? On ne le savait pas. Elle avait conscience d’elle-même, incontestablement, dès qu’elle était vie, mais elle-même ne savait pas ce qu’elle était. Incontestablement, la conscience, en tant que sensibilité, s’éveillait jusqu’à un certain point encore chez les formes les plus inférieures, les plus primitives de l’existence ; il était impossible de lier la première apparition de phénomènes conscients à un point quelconque de son histoire générale ou individuelle, de faire dépendre, par exemple, la conscience de l’existence d’un système nerveux. Les formes animales inférieures n’avaient pas de système nerveux, encore moins avaient-elles un cerveau, et cependant personne ne se serait hasardé à contester qu’elles eussent des réflexes. De plus, on pouvait arrêter la vie, la vie elle-même, non pas seulement les organes particuliers de la sensibilité qui la constituaient, pas seulement les nerfs. On pouvait momentanément suspendre la sensibilité de toute matière douée de vie, dans le règne végétal comme dans le règne animal, on pouvait engourdir des œufs et des spermatozoïdes au moyen de chloroforme, de chlorhydrate ou de morphine. La conscience de soi était donc tout simplement une fonction de la matière organisée, et, à un degré plus avancé, cette fonction se retournait contre son propre porteur, devenait tendance à approfondir et à expliquer le phénomène ; elle devenait une tendance qui l’avait suscitée, une tendance, pleine à la fois de promesses et de désespoir, de la vie à se connaître elle-même, descente de la nature en elle-même, recherche vaine en dernier ressort, puisque la nature ne peut se résoudre dans la connaissance, puisque la vie ne peut surprendre le dernier mot d’elle-même.
Qu’était-ce que la vie ? Personne ne le savait. Personne ne connaissait le point de la nature d’où elle jaillissait, où elle s’allumait. Rien n’était spontané dans le domaine de la vie à partir de ce point ; mais la vie elle-même surgissait brusquement. Si l’on pouvait dire quelque chose à ce sujet, c’était ceci : sa structure devait être d’un genre si évolué que le monde inanimé ne comportait aucune forme qui lui fût apparentée même de très loin. Entre l’amibe pseudopode et l’animal vertébré l’écart était négligeable, insignifiant, en comparaison de l’écart entre le phénomène le plus simple de la vie et de cette nature qui ne méritait même pas d’être appelée morte, puisqu’elle était inorganique. Car la mort n’était que la négation logique de la vie ; mais entre la vie et la nature inanimée béait un abîme que la science tentait en vain de franchir. On s’efforçait de le circonscrire par des théories qu’il engloutissait sans rien perdre de sa profondeur ni de son étendue. Pour établir un lien, on s’était laissé induire à cette contradiction de supposer une matière vivante incomplète, des organismes non organisés qui se condensaient d’eux-mêmes dans la solution d’albumine comme le cristal dans l’eau-mère, bien que la différenciation organique fût la condition première et la manifestation de toute vie et que l’on ne connût point d’être vivant qui n’eût pas dû son existence à une conception. Le triomphe, que l’on avait fêté lorsqu’on avait pêché dans les profondeurs de la mer le mucilage primitif, avait tourné en confusion. Il apparut que l’on avait pris des dépôts de plâtre pour du protoplasma. Mais afin de ne pas s’arrêter devant un miracle, – car la vie composée des mêmes éléments et se décomposant dans les mêmes éléments que la nature inorganique, sans formes intermédiaires, eût été miracle, – on avait quand même été obligé d’admettre une conception initiale c’est-à-dire de croire que l’organique naissait de l’inorganique, ce qui du reste était également un miracle. On continua ainsi d’admettre des degrés intermédiaires et une solution de continuité de supposer l’existence d’organismes inférieurs à tous ceux que l’on connaissait, mais qui eux-mêmes avaient pour ascendants des ébauches de la vie encore plus primitives, des protozoaires que personne ne verrait jamais parce que d’une petitesse infra-microscopique, et avant la naissance supposée desquels la synthèse des combinaisons de l’albumine devait s’être produite…
Qu’était-ce donc que la vie ? Elle était chaleur, chaleur produite par un phénomène sans substance propre qui conservait la forme ; elle était une fièvre de la matière qui accompagnait le processus de la décomposition et de la recomposition incessantes de molécules d’albumine d’une structure infiniment compliquée et infiniment ingénieuse. Elle était l’être de ce qui en réalité ne peut être, de ce qui oscille en un doux et douloureux suspens sur la limite de l’être, dans ce processus continu et fiévreux de la décomposition et du renouvellement. Elle n’était pas matière et elle n’était pas esprit. Elle était quelque chose entre les deux, un phénomène porté par la matière, pareille à l’arc-en-ciel sur la cataracte et pareille à la flamme. Mais bien qu’elle ne relevât pas de la matière, elle était sensuelle jusqu’à la volupté et jusqu’au dégoût, l’impudeur de la nature devenue sensitive et sensible à elle-même, la forme impudique de l’être. C’était une velléité secrète et sensuelle dans le froid chaste de l’univers, une impureté intimement voluptueuse de nutrition et d’excrétion, un souffle excréteur d’acide carbonique et de substances nocives de provenance et de nature inconnues. C’était la végétation, le déploiement et la prolifération de quelque chose de bouffi, fait d’eau, d’albumine, de sel et de graisses, que l’on appelait chair, et qui devenait forme, image et beauté, mais qui était le principe de la sensualité et du désir. Car cette forme, cette beauté n’était pas portée par l’esprit, comme dans les œuvres de la poésie et de la musique, elle n’était pas davantage portée par une substance neutre et absorbée, par l’esprit incarnant l’esprit d’une manière innocente, comme le sont la forme et la beauté des œuvres plastiques. Elle était au contraire portée et développée par la substance, éveillée, d’une manière inconnue, à la volupté, par la substance organique, par la matière elle-même qui vit tout en se décomposant, par la chair parfumée…
CHANGEMENTS
Qu’est-ce que le temps ? Un mystère ! Sans réalité propre, il est tout-puissant. Il est une condition du monde phénoménal, un mouvement mêlé et lié à l’existence des corps dans l’espace, et à leur mouvement. Mais n’y aurait-il point de temps s’il n’y avait pas de mouvement ? Point de mouvement s’il n’y avait pas de temps ? Interrogez toujours ! Le temps est-il fonction de l’espace ? Ou est-ce le contraire ? Ou sont-ils identiques l’un à l’autre ? Ne vous lassez pas de questionner ! Le temps est actif, il produit. Que produit-il ? Le changement. « À présent » n’est pas « autrefois », « ici » n’est pas « là-bas », car entre les deux il y a mouvement. Mais comme le mouvement par lequel on mesure le temps est circulaire, refermé sur lui-même, c’est un mouvement et un changement que l’on pourrait aussi bien qualifier de repos et d’immobilité ; car l’« alors » se répète sans cesse dans l’« à présent », le « là-bas » dans l’« ici ». Comme, d’autre part, on n’a pu, malgré les efforts les plus désespérés, se représenter un temps fini et un espace limité, on s’est décidé à « penser » le temps et l’espace comme éternels et infinis, apparemment, dans l’espoir d’y réussir, sinon parfaitement, du moins un peu mieux. Mais en postulant ainsi l’éternel et l’infini, n’a-t-on pas logiquement et mathématiquement détruit tout le fini et tout le limité ? Ne l’a-t-on pas relativement réduit à zéro ? Une succession est-elle possible dans l’éternel, et, dans l’infini, une juxtaposition ? Comment mettre d’accord ces hypothèses auxiliaires de l’éternel et de l’infini, avec des concepts comme la distance, le mouvement, le changement, et ne serait-ce que la présence de corps limités dans l’univers ? On peut se le demander.
Hans Castorp se posait ces questions, et d’autres semblables. Son cerveau, dès son arrivée en-haut, s’était montré disposé à de telles indiscrétions et à de telles finasseries, et, par une jouissance périlleuse, mais immense, chèrement payée depuis lors, il avait peut-être été particulièrement exercé à de telles questions et encouragé aux spéculations téméraires.
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– Cela vaut d’être souligné, dit-il. L’homme n’émet aucune affirmation de caractère général tant soit peu suivie sans se trahir tout entier, sans y mettre involontairement tout son Moi, sans y représenter, en quelque sorte par une parabole, le thème fondamental et le problème essentiel de sa vie. C’est ce qui vient de vous arriver, ingénieur. Ce que vous avez dit là venait en effet du fond de votre personnalité, et cela a également exprimé d’une manière poétique la situation momentanée de cette personnalité : c’est toujours encore un état expérimental…
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OPERATIONES SPIRITUALES
Après quoi la « jeunesse en quête de lumière » vit Naphta successivement tordre le cou à chacun de ces arguments. Il se gaussa de la crainte de verser le sang et du respect pour la vie humaine que manifestait le philanthrope. Il affirma que le respect de la vie individuelle ne relevait que des époques bourgeoises les plus plates et les plus philistines, mais que, en des circonstances tant soit peu passionnées, pour peu qu’une seule idée qui dominait celle de sécurité, une seule idée impersonnelle, et par conséquent superindividuelle fût en jeu, – et c’était là le seul état digne de l’homme et par conséquent normal dans un sens plus élevé, – la vie individuelle serait non seulement sacrifiée sans hésitation à la visée supérieure, mais encore exposée volontairement et sans hésitation par l’individu lui-même. La philanthropie de monsieur son adversaire, dit-il, tendait à enlever à la vie tous ses accents pesants et mortellement sérieux ; elle tendait à châtrer la vie, même par le déterminisme de sa prétendue science. Or, la vérité était que, non seulement le concept de la culpabilité ne pouvait pas être aboli par le déterminisme, mais encore qu’il n’en apparaissait que plus lourd et plus effrayant.
PROMENADE SUR LA GRÈVE
Peut-on raconter le temps, le temps en lui-même, comme tel et en soi ? Non, en vérité, ce serait une folle entreprise. Un récit, où il serait dit : « Le temps passait, il s’écoulait, le temps suivait son cours » et ainsi de suite, jamais un homme sain d’esprit ne le tiendrait pour une narration. Ce serait à peu près comme si l’on avait l’idée baroque de tenir pendant une heure une seule et même note, ou un seul accord, et si l’on voulait faire passer cela pour de la musique. Car la narration ressemble à la musique en ceci qu’elle « accomplit » le temps, qu’elle « l’emplit convenablement », qu’elle le « divise », qu’elle fait en sorte qu’« il s’y passe quelque chose », – pour citer, avec la piété mélancolique que l’on voue aux paroles de défunts, des expressions familières à feu Joachim, des paroles qui ont retenti il y a fort longtemps – et nous ne sommes pas certains que le lecteur se rende clairement compte depuis combien de temps. Le temps est l’élément de la narration comme il est l’élément de la vie : il y est indissolublement lié, comme aux corps dans l’espace. Le temps est aussi l’élément de la musique, laquelle mesure et divise le temps, le rend à la fois précieux et divertissant, en quoi, comme il a été dit, elle s’apparente à la narration, qui, elle aussi (et d’une tout autre façon que la présence immédiate et éclatante de l’œuvre plastique, qui n’est liée au temps qu’en tant que corps), n’est qu’une succession, est incapable de se présenter autrement que comme un déroulement, et a besoin de recourir au temps, même si elle essayait d’être tout entière présente en un instant donné.
Ce sont là des choses évidentes. Mais il n’est pas moins clair qu’il y a une différence entre la narration et la musique. La durée musicale n’est qu’un fragment du temps humain et terrestre où elle se déverse pour l’anoblir et l’exalter indiciblement. Au contraire, la narration comporte deux espèces de temps : en premier lieu son temps propre, la durée musicale et effective qui détermine son écoulement et son existence ; en second lieu le temps de son contenu, qui se présente en une perspective d’aspect si différent que le temps imaginaire du récit peut ou bien coïncider presque complètement avec sa durée musicale, ou bien en être infiniment éloigné. Un morceau de musique intitulé : « Valse des cinq minutes » dure cinq minutes. C’est en cela et en rien d’autre que consiste son rapport avec le temps. Mais un récit dont l’action durerait cinq minutes pourrait, quant à lui, s’étendre sur une période mille fois plus longue, pourvu que ces cinq minutes fussent remplies avec une conscience exceptionnelle ; et il pourrait néanmoins sembler très court, quoique, par rapport à sa durée imaginaire, il fût très long. D’autre part, il est possible que la durée des événements relatés dépasse à l’infini la durée propre du récit qui les présente en raccourci, nous disons « raccourci », pour indiquer un élément illusoire, ou pour nous exprimer tout à fait clairement, un élément morbide qui se manifeste en ce que le récit se sert d’un charme hermétique et d’une perspective exagérée, rappelant certains cas anormaux et de toute évidence orientés vers le surnaturel, de l’expérience réelle. On possède des journaux de fumeurs d’opium qui témoignent que, sous l’empire du stupéfiant, ils ont, pendant la brève période du transport, vécu des rêves qui s’étendaient sur dix, sur trente, sur soixante années, ou qui même dépassaient toutes les limites possibles d’une expérience humaine du temps, des rêves, par conséquent, dont la durée imaginaire dépassait leur propre durée, et où s’accomplissait un raccourci incroyable de l’expérience du temps, une accélération des images telle que l’on eût cru, comme s’exprime un mangeur de hachisch, que l’on avait retiré du cerveau enivré « quelque chose comme le ressort d’une montre cassée ».
C’est un peu à la manière de ces rêves artificiels que le récit peut traiter le temps. Mais comme il peut le « traiter », il est clair que le temps, qui est l’élément du récit, peut également devenir son objet. Si ce serait trop dire que d’affirmer que l’on puisse « raconter le temps », ce n’est pas, malgré tout, une entreprise aussi absurde qu’il nous avait semblé de prime abord que de vouloir évoquer le temps dans un récit, de sorte que l’on pourrait attribuer un double sens qui tiendrait singulièrement du rêve, au qualificatif de « roman du temps ». C’est un fait que nous ne venons de soulever la question de savoir s’il est possible de raconter le temps, que pour avouer que c’était bien là notre dessein dans l’histoire en cours. Et si nous nous sommes demandé en passant si les auditeurs réunis autour de nous se rendent encore clairement compte combien de temps s’est écoulé jusqu’à l’heure présente, depuis que l’honnête Joachim – décédé depuis – a jeté dans la conversation telle remarque sur la musique et sur le temps, laquelle témoigne du reste d’une certaine progression de son être vers l’alchimie, puisque des remarques de ce genre ne répondaient pas, en somme, à sa nature, nous n’aurions nullement été fâché d’apprendre que, sur le moment, on n’était pas précisément au clair là-dessus. Nous n’en aurions pas été fâché, voire même nous en aurions été satisfait, pour cette simple raison que nous avons naturellement intérêt à ce que l’on partage les sentiments de notre héros, et que celui-ci, Hans Castorp, n’était plus du tout fixé sur ce point, ne l’était plus depuis longtemps. Cela fait partie de son roman, de ce « roman d’un temps », qu’on l’entende dans un sens ou dans l’autre.
LA GRANDE IRRITATION
Nous avons choisi à tout hasard un exemple de ces débats sans issue, pour montrer comment Naphta essayait de troubler toute raison. Mais c’était pire encore lorsqu’on en venait à parler de la science, à laquelle il ne croyait pas. Il n’y croyait pas, disait-il, parce que l’homme était absolument libre d’y croire ou de ne pas y croire. Elle était une foi, comme toutes les autres, mais plus stupide et plus malfaisante que toute autre, et le mot « science » lui-même était l’expression du réalisme le plus stupide qui n’avait pas honte d’accepter ou de faire circuler, comme de l’argent comptant, les reflets infiniment douteux des objets dans l’intellect humain, et d’en tirer le dogmatisme le plus désolant et le plus dépourvu d’esprit que l’on eût jamais inculqué au genre humain. L’idée d’un monde matériel, existant en soi, n’était-elle pas la plus ridicule de toutes les contradictions ? Or, la science naturelle moderne, en tant que dogme, reposait uniquement sur cette hypothèse métaphysique que les formes de la connaissance qui nous sont propres, l’espace, le temps et la causalité, formes dans lesquelles se déroulait le monde phénoménal, étaient des conditions réelles qui existaient indépendamment de notre connaissance. Cette affirmation moniste était l’impertinence la plus audacieuse que l’on eût jamais commise envers l’esprit. L’espace, le temps et la causalité, en langage moniste, cela s’appelait : évolution et c’était là le dogme central de la pseudo-religion des libres penseurs et des athées, par quoi l’on pensait détrôner le premier livre de Moïse et opposer un savoir éclairé à une fable abêtissante, comme si Haeckel avait assisté à la genèse. Empirisme ! Voulait-on dire que la théorie de l’atmosphère cosmique était exacte ? Prétendait-on que l’atome, cette jolie plaisanterie mathématique de la « plus petite parcelle indivisible » était prouvé ? La doctrine de l’infinité de l’espace et du temps reposerait sur l’expérience ? En effet, pour peu que l’on montrât un peu de logique, ces dogmes de l’infinité et de la réalité de l’espace et du temps vous mèneraient à des expériences et à des résultats tout à fait réjouissants, à savoir : au néant. On serait forcé de convenir que le réalisme était le véritable nihilisme. Pourquoi ? Pour cette simple raison que le rapport de n’importe quelle mesure avec l’infini était égal à zéro. Il n’y a pas de mesure dans l’infini, il n’y a ni durée ni changement dans l’éternité. Dans l’infini spatial, dès lors que toute distance est mathématiquement égale à zéro, on ne saurait même pas concevoir deux points situés l’un à côté de l’autre, encore moins un corps, encore moins un mouvement. Cela, Naphta le constatait, pour répondre à l’effronterie avec laquelle la science matérialiste présentait ses calembredaines astronomiques, son bavardage inconsistant sur « l’univers », comme une connaissance absolue. Infortunée humanité qui, par un étalage présomptueux de chiffres nuls, s’était laissé suggérer le sentiment de sa propre nullité, s’était laissé priver du sens pathétique de sa propre importance ! Car on pouvait encore admettre que la raison et la connaissance humaines s’en tinssent au domaine terrestre et que dans cette sphère elles traitassent comme réelles leurs expériences avec l’objet et le subjectif. Mais lorsqu’elles passaient outre et s’engageaient dans les énigmes éternelles, en se livrant à de la prétendue cosmologie, à de la cosmogonie, la plaisanterie allait trop loin et la présomption devenait sinistre. Quelle stupidité blasphématoire, au fond, que de vouloir mesurer la « distance » de la terre à une étoile quelconque en trillions de kilomètres, ou en années-lumière, et de s’imaginer que par de telles fanfaronnades de chiffres, on pouvait donner à l’esprit humain une vue sur la nature de l’infini et de l’éternité, alors que ni l’infini n’avait absolument rien de commun avec la distance, ni l’éternité avec la durée et les étendues de temps, alors que, loin d’être des conceptions relevant des sciences naturelles, elles signifiaient au contraire l’abolition de ce que nous appelons la nature. En vérité, il préférait encore mille fois la naïveté d’un enfant qui croyait que les étoiles étaient des trous dans la toile du ciel, à travers lesquels transparaissait la lumière éternelle, au bavardage creux, insensé et présomptueux que commettait la science moniste en traitant de « l’univers cosmique ».
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